Cultures, métissages et paranoïa
358 pages
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Cultures, métissages et paranoïa , livre ebook

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Description

Choc des cultures ! Ronde infernale des mots armés : racisme, esclavage, colonialisme, ethnocide, eugénisme, dégénérescence, xénophobie, ségrégation, multiculturalisme, appartenance, identité nationale, discrimination, intégration, libertés individuelles... Différences culturelles à promouvoir (indianité, négritude...) ou droit à la fluidité identitaire, au métissage universel ? Psychiatrie coloniale et Frantz Fanon, la psychanalyse entre deux. Merah, Breivik se veulent les défenseurs de la pureté culturelle, paranoïa apocalyptique...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2014
Nombre de lectures 29
EAN13 9782336340463
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CULTURES,
MÉTISSAGES ET PARANOÏA Albert LE DORZE
Choc des cultures. D’un côté, le désir affrmé d’un métissage généralisé, d’un
multiculturalisme conquérant, d’une créolisation du monde, conçus comme
antidote au racialisme nazi, à la glorifcation des identités ethniques, à la haine
des droits de l’homme, ce puissant dissolvant égalitaire des communautés.
De l’autre côté, la nécessité de maintenir les différences, d’établir des frontières,
de considérer us et coutumes hérités, mais en récusant radicalement toute idée
de hiérarchie culturelle : le barbare, c’est celui qui croit en la barbarie. Pourtant,
l’homme occidental s’est souvent octroyé le droit d’imposer aux autres ses valeurs,
celui de coloniser, voire d’esclavagiser. La conquête sud-américaine, le destin des
peuples noirs, en fournissent de trop parfaites illustrations. Psychiatrie coloniale
mais aussi Frantz Fanon et l’école de Fann. CULTURES,
Modernité : le combat pour la liberté individuelle absolue, pour des identités
fuides, choisies, sans racines. Archaïsme : les appartenances communautaires
et ethniques, même acceptées démocratiquement, qui procurent sécurité et MÉTISSAGES ET PARANOÏA
reconnaissance ? La psychanalyse est-elle d’ailleurs valable pour tous les âges et
continents ? Le mépris affché pour certaines cultures – mais peut-on tout tolérer ? –
entraîne sentiments victimaires de honte, d’abandon, de dépression mais aussi
de révolte. La Nation républicaine, née de la Révolution française, permet-elle
d’assurer la synthèse entre identité collective, au détriment des particularités,
et liberté individuelle ?
La paranoïa risque de surgir à tout instant lors de ce parcours. Breivik et Merah
passent à l’action meurtrière, à mille lieues d’une utopique fraternité universelle.
Albert Le Dorze est médecin-psychiatre à Lorient, auteur d’articles de
psychopathologie et de critiques culturelles. Il a publié quatre livres chez l’Harmattan :
Vagabondages Psy (2006), La politisation de l’ordre sexuel (2009), Humanisme
et psy : la rupture ? (2010) et De l’héritage psychique (2011).
COLLECTION
« Psychanalyse et civilisations »
dirigée par Jean NADAL
ISBN : 978-2-343-02530-8 Psychanalyse et civilisations
37 €
CULTURES,
Albert LE DORZE
MÉTISSAGES ET PARANOÏA






Cultures,
métissages et paranoïa





















Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche
clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage
réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer les rapports entre
pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet
singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à
promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que
Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture
indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans une attitude solipsiste, qui
en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la
recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.


Dernières parutions

Louis MOREAU DE BELLAING, La genèse de la politique. Légitimation VI,
2013.
Taïeb FERRADJI et Guy LESOEURS, Le frère venu d’ailleurs, culture et
contre-transfert, 2013.
Martín RECA, Heinrich/Enrique Racker, 2013.
Michel SCHROOTEN, Pour une psychanalyse de l’enfant adopté, 2013.
Claude BRODEUR, Regard d’un psychanalyste sur la société, 2013.
Gabriela TARANTO-TOURNON, La Psychanalyse comme parcours poétique.
Une odyssée de soi, 2013.
Marianne BOUHASSIRA-CHIRON, Frères et sœurs intimes ennemis. A propos
du complexe fraternel, 2012.
Marie-Laure DIMON (dir.), Fraternités, emprises, esclavages. Psychanalyse et
anthropologie critique, 2012.
Louis MOREAU DE BELLAING, L’accès au social, Légitimation V, 2012.
Dominique GLOPPE, Idéologie et religion : une passion amoureuse.
Mémoires, Histoire, Inconscient, 2011.
Vincent MAZERAN et Silvana OLINDO-WEBER, La psychanalyse au travail.
L’efficacité en question, 2011.
Alain COCHET, Le scriptal. Lacan et l’instance de la Lettre, 2011.
Nicole BERRY, La « Terre-mère », suivi de Études sur John Cowper Powys et
Joseph Conrad, 2011.
Claude PIGOTT, Jade et la quête des origines (par deux psychanalystes) 2011.
Guy LAVAL, Un crépuscule pour Onfray, 2011.
Jean-Michel PORRET, Les modes d’organisation du transfert, 2011.
Richard ABIBON, Scène Primitive, 2011.
Albert Le Dorze











Cultures,
métissages et paranoïa































Du même auteur, aux éditions L’Harmattan



De l’héritage psychique, 2011
Humanisme et psy : la rupture ?, 2010
La politisation de l’ordre sexuel, 2009
Vagabondages psy... Il importe pourtant d’avoir des certitudes, 2006





























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02530-8
EAN : 9782343025308
Une ombre peut-être, rien qu’une ombre inventée
Et nommée pour les besoins de la cause
Tout lien rompu avec sa propre figure.
Si faire entendre une voix venue d’ailleurs
Inaccessible au temps et à l’usure
Se révèle non moins illusoire qu’un rêve
Il y a pourtant en elle quelque chose qui dure
Même après que s’en est perdu le sens
Son timbre vibre encore au loin comme un orage
Dont on ne sait s’il se rapproche ou s’en va.
Louis-René des Forêts.
Poésie/Gallimard. Poèmes de Samuel Wood ; 1988, p 73. Au Dr Jean Nadal, pour son accueil et son soutien.
À Mme Nathalie Le Calvé.
À M. Georges Abolivier.
À M. Elie Cany.
Aux membres du séminaire,
et à toutes les personnes qui m’ont aidé dans ma réflexion.



Introduction
Le Monde du 24 mai 2013. Manchette : « Meurtre de Londres : la piste
du terrorisme islamiste. » « Stupeur à Londres après le meurtre d’un
1soldat. » Deux hommes ont poignardé à mort à l’aide de couteaux de
boucher un soldat qui sortait d’une caserne. Ils ont tenté de le décapiter avant
de revendiquer leur acte « au nom d’Allah, au nom du tout-puissant Allah. »
Les assaillants, deux hommes noirs ont tranquillement attendu la police en
incitant les passants à prendre des photos et vidéos. L’une d’elles montre
l’un des meurtriers, les mains ensanglantées, tenant un couteau et un hachoir
dans la main, s’exprimant dans un excellent anglais, proclamant : « Je l’ai
tué parce qu’il a tué des musulmans et j’en ai marre des gens qui tuent des
musulmans en Afghanistan. Ils n’ont rien à faire là-bas. » Selon toute
vraisemblance, l’attentat n’a pas été planifié par une organisation structurée
mais plutôt par des loups solitaires. Dès l’annonce de l’attentat, l’English
Defence League a mobilisé une centaine de militants qui se sont attaqués à
plusieurs mosquées : « Ils décapitent nos soldats dans les rues de Londres.
C’est cela l’islam. » Commentaire du journaliste : la population « de souche
cohabite mal aujourd’hui avec les minorités noires et asiatiques qui
2dominent désormais les zones populaires des grandes villes anglaises. »
Le 11 mars 2012, Mohamed Merah tue froidement un militaire à
Toulouse ; le 15 mars, il s’attaque à trois soldats à Montauban ; le 19 mars, il
se rabat sur une école juive, n’hésitant pas à assassiner trois enfants à bout
portant. Le 16 avril 2013, à Boston, les frères Tsarnaev font exploser à
l’arrivée d’un marathon, dans la foule, des bombes artisanales faisant trois
morts et deux cent soixante blessés. Terrorisme du pauvre ? L’explication
paraît courte. En 2005, un lycéen de Montauban avait été tué d’un coup de

1 Albert E. Le Monde. 24 mai 2013 ; p 2.
2 Roche M. Le Monde. Ibid. p 2.
9couteau dans le cœur par un homme hurlant « Allah Akbar » dans la médina
de Fès. La justice marocaine l’avait jugé comme fou et non pas terroriste. À
la page 3 du même journal Le Monde, le même jour : « En Suède, les
violences urbaines mettent en lumière le déclassement des banlieues. » Nous en
sommes à quatre nuits d’émeute dans « un quartier défavorisé à majorité
3immigrée. »
Toujours page 3 : « Lettre d’Asie : un vieux tyran dans les nuages. »
Mahathir Mohammad, ancien dirigeant de la Malaisie, écrit dans son livre Le
Dilemme malais : « Les juifs n’ont pas seulement le nez crochu, ils
comprennent les questions d’argent instinctivement. » À propos des Chinois
(26 % de la population), il déclare, afin de justifier le système de
discrimination positive qu’il a mis en place pour favoriser les Malais
musulmans : « Mais si nous avions laissé se développer un système de
méritocratie, les Chinois auraient gagné sur tous les points ! Ils ont derrière
eux une civilisation millénaire, un don pour le commerce, ce sont des
4intellectuels ! En face, les Malais étaient surtout des paysans. »
Les questions sociales, ethniques, religieuses, se retrouvent, c’est le
moins que l’on puisse dire, intriquées. Elles ne se contentent pas de
s’afficher à la une des journaux, elles vrillent nos vies domestiques,
quotidiennes, bouleversent les schémas de pensée individuels et collectifs. En
vrac : le voile islamique, les signes distinctifs religieux à l’école, le niqab
dans les lieux publics et face à la conduite automobile, les regroupements
familiaux des immigrés, la polygamie, la repentance coloniale, le
multiculturalisme, l’identité nationale... Entre autres... Quels rapports entre le
terrorisme et l’idéologie ? Le terrorisme, le feu de la passion meurtrière
s’habille-t-il d’idéologie afin de passer à l’acte ? Ou les idéologies, la
religion font-elles de leurs adeptes, de leurs croyants des paranoïaques en
puissance ?
Le Monde du lendemain, le 25 mai. Manchette : « Niger, Mali : les
djihadistes continuent à défier la France. » L’éditorial constate qu’en Suède
15 % de la population est née en dehors de la Suède. En 2012, le pays a
accueilli quarante-quatre mille demandeurs d’asile, soit 50 % de plus qu’en
2011. Beaucoup de ces immigrés sont logés dans des banlieues transformées,
petit à petit, en ghettos avec un chômage très élevé. À la page 3, revenant sur
les évènements de Londres, Eric Albert constate : « À Woolwich, des
communautés immigrées qui ne se mélangent pas. » « Il y a quelques
semaines, les jeunes du sous-continent indien se sont battus contre les
Africains ; il y a eu des coups de couteau. Mais ça n’a fait que deux lignes
5dans la presse. » Silence de précaution ou illustration du politiquement
correct qui voudrait à tout prix ménager le bonheur multiculturel ?

3 Truc O. Le Monde. Ibid. p 3.
4 Philip B. Le Monde. Ibid. p 3.
5 Albert E. Le Monde. 25 mai 2013 ; p 3.
10À la page 21 : « Libres opinions », celle de J-P. Le Goff, philosophe et
sociologue : Mai 68 a cassé les rigidités mais, malheureusement semble-t-il
dire, il y a « de beaux restes : la prise en main de l’éducation des jeunes
générations, selon ce qu’on estime le "bien", la notion problématique de
"genre" introduite dans les crèches et les écoles, l’éradication du mot race,
les réécritures de l’histoire, sous un angle moralisant et pénitentiel, le tout
agrémenté de dénonciations régulières des réactionnaires anciens et
nouveaux. » Il conclut : « La question sociale, qui a façonné l’identité historique
6de la gauche, n’occupe plus la place centrale. » Seules les questions
sociétales permettraient de cliver l’espace politique.
Analyse de Gilles Kepel, spécialiste de l’islam : similitude entre la
tuerie de Montauban et l’attentat de Boston. Conflit à mort des
civilisations : ces deux passages à l’acte illustrent, selon lui, les théories de
l’idéologue islamiste syrien Al-Souri qui, prenant acte de l’échec des
opérations centralisées d’Al-Qaïda dans son Appel à la résistance islamique
mondiale, préconise un terrorisme par le bas. Le terrorisme de masse étant
devenu impraticable, il faut procéder à des actions quasi spontanées « mises
en œuvre au long cours par des djihadistes autoradicalisés, grâce aux sites de
partage vidéos – prolongés par quelques stages de formation in-situ [...] –
équipés d’explosifs ou d’armes de fortune autofinancés par des larcins. »
Certes, ils ne pourront tuer des milliers d’"impies" comme au 11 septembre,
« mais la répétition de ces actions spectaculaires, leur diffusion et leur
glorification sur internet, leur imprédictibilité sèmeront, à la longue, la terreur au
sein d’un ennemi démoralisé, qui multipliera les réactions "
islamopho7bes". » D’évidence, il n’existe pas seulement une guerre contre les
mécréants, mais, par exemple, à l’intérieur du monde arabe, la confrontation
entre chiites et sunnites est impitoyable. Grille de lecture indispensable pour
suivre l’actualité. Nous serions à mille lieues de la paix universelle et du
triomphe annoncé, tout aussi universel, des Droits de l’Homme par une
hypothétique fin de l’Histoire.
Quelques mois plus tôt, au hasard, toujours Le Monde, celui du 27
octobre 2012, page 23 : « Le Moyen Age à l’orée de New-Delhi. » Dans
l’état de l’Haryana, les conseils coutumiers, organes dirigeants, d’une caste
influente, les Jats, bannissent non seulement les unions intercastes mais aussi
les couples nés à l’intérieur du même gotra, la même lignée clanique. Les
gotras comptent pourtant à l’intérieur d’eux-mêmes plusieurs centaines de
milliers de personnes. Gotras considérés comme familles, tout amour interne
est incestueux : crimes d’honneur, lynchages, assassinats et surtout viols. Le
but est d’éviter « la dégénérescence biologique » des Jats. Il faut sauver la
communauté des périls extérieurs.

6 Le Goff J-P. « Fiasco des élites soixante-huitardes. » Le Monde. 25 mars 2013 ; p 21.
7 Kepel G. « Merah et Tsarnaev, même combat. » Le Monde. 30 avril 2013 ; p 17.
11Et ne pas oublier Anders Breivik qui fusille, à l’aveugle, soixante-neuf
personnes, près d’Oslo, en Norvège, en se présentant comme un chef de
guerre contre le communautarisme, le multiculturalisme, contre l’islam.
Nous reviendrons sur ce cas, en se penchant sur la paranoïa, maladie
mentale-sociale par excellence.
Leçon de Raymond Aron : « À Tokyo, Calcutta, New Delhi, ici les
caractères d’écriture et là les vêtements nous jettent aux yeux l’évidence de
l’étranger ; ce qui me frappa aussi et plus d’une fois, créa en moi un malaise,
c’est la mince pellicule d’occidentalisation, qui risque de nous dissimuler la
8réalité authentique. »
Le Parlement français, en mai 2013, supprime le mot race de la
Constitution française, ce qui désespère, entre autres, J-P. Le Goff, mais cela
n’aboutit-il pas à nier les différences alors que la question des limites de
l’assimilation se poserait ? Tout ceci dans un monde où l’on constate, à
l’aide de statistiques ethniques, que la démographie de l’Amérique blanche
recule : les décès l’emportent sur les naissances. En 2043, les minorités
hispaniques, asiatiques, afro-américaines seront majoritaires aux USA. Alors
que les Noirs américains veulent connaître leurs origines raciales, tribales,
ethniques africaines (les tests génétiques explosent) et que le « tourisme »
mémoriel vers l’île de Gorée bat son plein. Manifestement les séquelles de
l’esclavage, de l’apartheid sont encore vives.
Le 6 décembre 2012, Le Monde se penchait sur le spleen de la
jeunesse kanak, quinze ans après les insurrections. Jeunesse tenaillée entre la
société de consommation et le monde traditionnel : « La société kanak est
fondée sur le groupe, la collectivité et les échanges. À l’école et dans le
fonctionnement occidental, l’individu prime, et notre organisation ne permet
pas aux jeunes de construire leur individualité. De fait, ils ne savent plus à
quel monde ils appartiennent. » L’idéologie de l’individualisation avec son
corollaire sur les Droits de l’Homme progresse. Les croyances religieuses ne
disparaissent pas, mais elles deviennent « new-âge », flottantes, à la carte. Le
conflit entre l’environnement social, culturel et l’aspiration à l’autonomie
individuelle existe-t-il encore ?
Le Monde du 18 juillet 2013 : Le jour de ses seize ans, le 12 juillet
2013, Malala Yousafzai, victime d’une tentative d’assassinat par balles, dans
un bus scolaire le 9 octobre 2012, est reçue à la tribune de l’Assemblée
générale des Nations Unies. Les talibans « pensaient qu’une balle pourrait
nous réduire au silence mais ils ont échoué, du silence sont sorties des
milliers de voix. [...] Nos livres et nos crayons sont nos armes les plus
puissantes. ». Dès ses onze ans, sur un blog d’internet, elle s’insurgeait contre le
décret religieux des talibans qui interdisait aux jeunes filles d’aller à l’école.
Face à ce déferlement de haine de la différence, sans doute faut-il
tenter d’en retrouver quelques racines historiques et linguistiques. Tout a-t-il

8 Aron R. Mémoires, 50 ans de réflexion politique. Paris : Julliard ; 1983, p 243.
12commencé avec l’utilisation classificatoire du mot race ? Les termes de
dégénérescence, de progrès, qui, du coup auraient autorisé la colonisation,
entraînant par contrecoup, les guerres de libération nationale, d’Aimé
Césaire à Frantz Fanon, en sont-ils les produits ? Génocide juif, traite des
noirs, apartheid... Les signifiants culture et ethnie dissimulent-ils, en gardant
le même poids, le trop marqué terme de race ?
Le choc des cultures, tel jusqu’ici envisagé, n’a pas grand-chose à voir
avec l’exotisme. Les cultures essentialisées, de Lévi-Strauss à la négritude
de L. S. Senghor, qui coexistent, peuvent-elles connaître le syncrétisme, la
créolisation ? Quid, du coup, du métissage, de l’appartenance protectrice, du
déracinement libérateur ? Il nous incombe de nous pencher sur les
conséquences actuelles du postcolonialisme, chez nous et à l’échelle de l’Occident
ou même de la mondialisation, si souvent évoquée.
Il s’agirait, encore et toujours, du Même et de l’Autre, de nous,
confronté à l’étrangeté, à l’étranger que nous désirons, simultanément et
successivement, accepter et trucider. Psychopathologies en conséquence.
13Chapitre I
De quelques racines
Toute tentative de définition par compréhension et extension des
concepts de métissage, d’appartenance ou d’identité ne peut éviter le recours
au vocabulaire, à l’étymologie, aux associations suscitées que nous aurons à
assimiler, déplacer, subir, inverser, opposer. Impossible, en particulier si l’on
souhaite déblayer le terrain en question, d’éviter les ornières, les trous
diaboliques creusés historiquement par certains termes comme race ou
ethnie.
– Métis. C’est dans un cadre surdéterminé qu’il faut aborder le terme
9métis. Alain Rey : métis a d’abord désigné ce qui est fait moitié d’une
chose, moitié d’une autre (toile métis). Issu du bas latin mixticius « né d’une
race mélangée », il dérive vers le portugais mestiço « sang mêlé » ou
l’espagnol mestizo,
– en 1338, métis se dit d’un animal engendré de deux races,
– en 1559, d’un humain engendré de deux races,
– à partir de 1615, il prend le sens actuel « dont le père et la mère sont
de race différente » désignant d’abord au Brésil une personne née d’une
Indienne et d’un Blanc ou le contraire. À cette date métis s’est substantivé.
Le métissage (1837) « croisement des races » est employé en
botanique, en zoologie. Le terme métisser (1874) s’emploie d’abord pour les
animaux, puis pour des humains. Le métissage se réfère au chiffre deux, il
n’est possible de croiser que deux races. En dehors de la traduction originelle
de « Mestizo » ou « Der Mestize », en anglais et en allemand les termes qui

9 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le
Robert ; 1992, p 1236.
15évoquent le métis sont tous péjoratifs « Hybrid » pour hybride, « Mixed
blood » pour sang mêlé, « Bastard », « Half-breed » pour croisé ; en allemand
« Vermischt » pour mélange, « Blendling » pour bâtard... Métissage est
remplacé par race crossing ou hybridization, miscegeneration, termes qui
s’inscrivent dans le champ de la biologie.
Métissage et métisser s’emploient au figuré dans le domaine de la
culture, des idées, des arts. Mais nous sommes, là, éloignés des pesanteurs
primitives de la race, de la violence identitaire, de l’hérédité, devenues,
d’une certaine manière, solubles, dépassables. Le latin miscere « mélanger,
mixte, mixture » dévie le métissage vers une contrée où importent peu le
nombre et les choses mélangées, d’où le terme de métissage culturel. Le
métissage implique interpénétration raciale et culturelle, d’une certaine
manière disparition de la diversité, des communautés.
– Mulâtre. Mais il s’agit là d’une vision optimiste des choses. Avec
10Roger Toumson , notons que « c’est bien parce qu’il faut se résoudre à
désigner le fruit non-désiré et non moins coupable d’un commerce sexuel
entre un Blanc et une Noire ou, à l’inverse, entre un Noir et une Blanche,
qu’est rendue nécessaire et possible une création néologique : celle du mot
"mulâtre". Il est à préciser, bien entendu, que ce mot a également désigné,
dès son apparition, le fruit d’un commerce amoureux entre un Noir et une
Indienne et vice versa, la référence ethnique étant, à l’origine, double.
Quelles sont les déterminations sociologiques, idéologiques ou symboliques de ce
néologisme ? Sous la forme orthographique "mullat" ou "mullatre" le mot est
attesté, dès 1544, au sens de "Métis" en général. C’est à partir de 1604 qu’il
apparaît au sens de "personne née de l’union d’un Blanc avec une noire".
Pris comme adjectif ou comme substantif le mot est à la fois masculin et
féminin. On a dit "un mulâtre", "une mulâtre". Le féminin "mulatresse" ou
"mulatesse" apparaît ensuite en 1681. [...] Ce mot portugais, "mulato", est
luimême emprunté au castillan "mulato", lui-même dérivé de "mulo","mulet", le
"Mulâtre" étant un "métis" comme le mulet. [...] Dans Le Dictionnaire
universel de Furetière, le mot est ainsi défini : "mulat", ou "mulatre" ou
"mulate", substantif masculin et féminin. « Terme de relations. C’est le nom
qu’on donne aux Indes à ceux qui sont fils d’un Nègre et d’une Indienne ou
d’un Indien et d’une Nègre. À l’égard de ceux qui sont nés d’un Indien et
d’une Espagnole on les appelle "Métis" et on appelle "Jambos" ceux qui sont
nés d’un sauvage et d’une Mestice. Ils sont tous différents en couleur et en poil.
Les Espagnols appellent aussi "mulates" les enfants nés de père et de mère de
différentes religions comme d’un Maure et d’une Espagnole, ou au contraire.
Ce mot est une grande injure en Espagne, et est dérivé du Mulet, animal
11 Le mulet étant, ajoute Furetière, une bête de engendré de deux espèces. »
somme engendrée d’un âne et d’une cavale ou d’un cheval et d’une ânelle.

10 Toumson R. Mythologie du métissage. Presses universitaires de France ; 1998.
11 Toumson R. Ibid. p 90-91.
16Les mulets n’engendrent point, parce qu’ils viennent de différentes espèces,
comme les monstres. Toumson constate, dans sa Mythologie du métissage,
que « Descriptive, historique, normative, psychologique, génétique ou
structurale, la définition de chacun des degrés séparant le Noir, l’Indien ou le
Métis du Blanc repose, du bas au haut de l’échelle des valeurs sociales,
morales et esthétiques, sur des différenciations génotypiques, phénotypiques
12ou morphologiques. » Toumson appuie là où ça fait très mal : selon lui, les
trois paradigmes de la structure de la représentation métisse sont animalité,
hybridité, stérilité. Fruit de l’union illicite entre maîtres et esclaves, hommes
blancs et femmes sauvages, noires ou de couleur et vice versa, le métis est né
pour le mal sous le signe de Satan. Il ne peut être qu’un monstre, tel que
edécrit ainsi dans la première moitié du XIX siècle. Subjectivité
métisse : schizoïde, névrotique. Et c’est ensuite que le Métis apparaît comme une
synthèse harmonieuse des contraires ; honni, il devient le sauveur.
– Nègre. Selon Toumson, c’est à l’anthropologie romantique et non à
celle des Lumières que l’on doit la création du mythe européen du Nègre.
« Emprunté à l’espagnol "négro", employé substantivement, le mot "nègre"
est un néologisme savant, relativement tardif, contrairement au mot "noir"
qui, attesté dès La Chanson de Roland, a d’abord été adjectif. Du reste, à
e
partir du XVII siècle, le substantif "nègre" ayant été fréquemment adjectivé,
l’adjectif "noir", par le truchement de la locution "esclave noir", s’est
substantivé. [...] Daté, le mythe européen a été une réserve d’images qui ont fait
du Nègre l’Autre, le négatif du Blanc. D’abord le Nègre fait peur : c’est un
cannibale. L’exploration, la conquête et la colonisation de l’Afrique sont
héroïques pour cette raison première : le Blanc court le risque d’être mangé.
[...] Le vocabulaire du récit de voyage est emprunté au lexique de la
conquête militaire. Il s’agit toujours, sous les formes diverses et variées du
récit, d’une expédition guerrière décidée au nom du Bien contre le Mal. [...]
Ainsi a été scellée par la force des armes et la magie des "gri-gri", entre
l’Europe et l’Afrique, l’alliance de l’innocence et de la cruauté, de la religion
et de la superstition, quand les négriers européens et leurs intermédiaires
locaux – courtiers, chefs de guerre et autres "mafouks" – échangèrent des
13munitions et des bijoux de pacotille contre des cargaisons d’esclaves. »
« Les capitaines achetaient leurs captifs aux chefs de guerre locaux qui, au
cours des razzias effectuées dans les villages, pour un esclave capturé en
14 etuaient quatre. » « Au XVII siècle, un million et demi de "pièces d’Inde"
franchissent l’Atlantique à destination des colonies portugaises, espagnoles,
eanglaises, hollandaises ou françaises. Plus de six millions au XVIII siècle.
e eAu total, en quatre siècles, du XVI au XIX siècle, quinze à vingt millions

12 Toumson R. Ibid. p 92.
13 Toumson R.Ibid. p 95-96-97.
14 Toumson R.Ibid. p 99.
17sont capturés puis transportés dans les conditions que l’on sait. À Nantes,
15premier port négrier français, 1427 navires ont été armés. »
16– Créole désigne d’abord une personne de race blanche née aux
colonies (1688), emprunt direct au portugais – la première attestation créole
portugaise a été repérée au Sénégal –. L’apparition des langues créoles est
liée à l’esclavage, réunissant des auteurs de langues africaines, les esclaves
donc, et ceux d’une langue européenne qui a fourni essentiellement le
lexique. Les études linguistiques ont montré qu’il ne s’agit pas là de simples
sabirs mais de langues devenues maternelles. Le créole est ainsi devenu la
langue nationale aux Seychelles, à Maurice, en Haïti et, bien entendu, la
langue maternelle des Antillais. Le créole concerne ce qui est relatif aux
pays de la zone tropicale caractérisée par la colonisation blanche et
l’esclavage noir.
« L’adjectif "créole" n’apparaît pas en français avant 1690. Le
"Dictionnaire" de Furetière en atteste l’existence, à cette date, sous la forme
"criole" venue de l’espagnol "criollo". [...] Il désigne tout sujet né à la
colonie, quelle que soit son appartenance raciale, qu’il soit blanc ou noir. Cette
acception double est alors conforme à l’étymologie hispano-portugaise. Au
eXVIII siècle, commence une évolution sémantique au terme de laquelle le
mot "créole", perdant sa bivalence raciale, en est venu à ne désigner qu’un
sujet de race blanche (selon Littré, "créole : homme blanc, femme blanche,
originaire des colonies".) L’évolution sémantique qu’a suivie le mot est
17hautement significative. » « Le portugais "crioulo" et l’espagnol "criollo"
(dérivé de "criar" : élever) signifient celui ou celle qui est né dans le pays, qui
est du pays. Au départ, le mot est synonyme d’"autochtone". Postérieurement,
il en devient l’exact antonyme, un passage s’effectuant de l’acception
"autochtone" de race blanche à "autochtone" de race noire : dans l’usage
ordinaire, au sens linguistique, le mot "créole" désigne, aujourd’hui,
exclusivement, la langue vernaculaire des locuteurs insulaires de race noire. [...] Le
mot "créole" est aujourd’hui encore, aux Antilles, dans l’usage quotidien,
d’une troublante ambiguïté : à la fois adjectif et substantif, masculin et
féminin. Etymologiquement, il a été emprunté par l’entremise de l’espagnol
"criollo" à un néologisme luso-brésilien "crioulo", forme adjective de "criar".
Il s’agit là d’un infinitif que la langue espagnole a initialement légué à la
langue portugaise et que celle-ci a gardé sans modification au sens primitif
d’"élever", sens zoologique, rattaché à une économie domestique agricole de
l’élevage. La forme luso-brésilienne "crioulo" apparaît ainsi dans le cadre de
l’économie esclavagiste de la grande plantation, à l’usage des femmes noires
ayant alors le statut de nourrice, autrement dit de "Nounou", de "Bonne

15 Toumson R.Ibid. p 99.
16 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le
Robert ; 1992, tome I, p 526.
17 Toumson R.Ibid. p 119.
18maman", de "Da". Celles-ci avaient pour tâche d’allaiter les enfants de race
blanche nés du rapport sexuel légitime du maître de l’habitation et de son
épouse. L’esclave noire ne pouvait bien entendu remplir une fonction
nourricière d’allaitement qu’à la seule condition d’être en mesure, à la manière
d’une vache laitière, de faire "monter son lait". Ce qui gynécologiquement et
physiologiquement parlant suppose qu’elle ait enfanté elle-même, et ce, dans
le même cycle périodique que la maîtresse d’habitation. [...] Le fait créole
résulte d’une synthèse entièrement historique, purement artificielle : c’est un
artefact. Il ignore toutes les déterminations biologiques. La nature est, pour
lui, en tant qu’origine, un paradigme irrémédiablement perdu. Et pourtant,
comble de l’ironie, les sociétés américaines, anglo-saxonnes ou latines ont
bel et bien été fondées sous l’impératif catégorique de la différence raciale.
Faut-il encore rappeler que le mot "créole" a été utilisé en français à partir de
l’espagnol "criollo" qui lui-même vient du portugais "crioulo", lequel
représente un idiotisme afro-brésilien qu’utilisèrent les servantes noires, esclaves
de maison attachées aux familles de l’oligarchie blanche ? Nourrices, mères
substitutives, elles donnaient le sein à l’enfant de leurs maîtres comme à
leurs propres nouveau-nés. "Criollo", c’est-à-dire "être élevé". Bien ou mal, il
18n’importe. »
– Multiculturalisme n’apparaît dans le Dictionnaire Culturel
19d’A. Rey que comme dérivé du terme multiculturel(le), lui-même attesté en
1977, d’après l’anglais multicultural (1941). Outre son caractère récent, le
court espace dévolu peut frapper.
Qui représente, où coexistent plusieurs cultures. Une société, une région
multiculturelle. Mais la citation illustrant et clôturant l’article peut apparaître
signifiante : « Le temps doit venir de cette République universelle,
multiculturelle, qui unirait les hommes dans l’entraide, l’échange et le progrès, au lieu
de les séparer dans la rivalité, l’isolement et la lutte. Le principal obstacle à
sa naissance va demeurer, longtemps encore, les frontières rigides. » Jacques
20Ruffié, Traité du vivant . Ce qui présuppose l’abolition de toute hétérophobie
selon l’expression de Taguieff.
21– Xénophobie . Si vous consultez, toujours, le dictionnaire culturel
d’Alain Rey, outre la définition classique : hostilité à ce qui est étranger ;
crainte des étrangers − de même pour l’adjectif xénophobe − le choix des
citations qui illustrent le texte paraît significatif.
− « Une vague de xénophobie souleva la France : il était inadmissible
qu’on employât une main-d’œuvre italienne ou polonaise alors que les

18 Toumson R.Ibid. p 120-121-122.
19 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue française. Paris : Le Robert ;
2005, tome III, p 808.
20 Ruffié J. Traité du vivant. Paris : Fayard ; 1982, p 766.
21 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue française. Ibid. tome IV,
p 2042.
19ouvriers de chez nous manquaient de travail. » Simone de Beauvoir. La force
22de l’âge .
− « Le chômage [...] était le mal le plus redouté. Cela expliquait que
ces ouvriers, chez Pierre comme chez Jacques, qui toujours dans la vie
quotidienne étaient les plus tolérants des hommes, fussent toujours
xénophobes dans les questions de travail, accusant successivement les Italiens, les
Espagnols, les Juifs, les Arabes et finalement la terre entière de leur voler
23leur travail. » Albert Camus. Le premier homme .
Il n’est donc aucunement question d’identifier xénophobie et racisme.
C’est de la nation dont il s’agit, qui peut se décliner, pour certains,
idéologiquement, en préférence nationale accordée au travail. Idéologie qui se veut à
l’opposé du cosmopolitisme, du multiculturalisme, du métissage culturel.
– Vernaculaire provient du latin vernaculus « indigène, domestique »,
de verna « esclave né dans la maison. » Du pays, – bien de chez nous –
provient du pays. La langue vernaculaire est la langue parlée seulement à
l’intérieur d’une communauté. S’oppose à véhiculaire.
– Il convient aussi de s’entendre sur les termes d’indigène et
24d’indigénat. Alain Rey définit l’indigène comme celui qui est « originaire
du pays ». Chez Rabelais (1532), indigène désigne une personne qui habite
e
depuis longtemps une région. Au XVIII siècle, plantes, personnes indigènes
es’opposent aux plantes, personnes exotiques. Mais au XVIII siècle, indigène
s’emploie aussi péjorativement au sens d’« originaire d’un pays occupé par
les colonisateurs. » Contrairement à autochtone ou aborigène, de nos jours,
indigène connote un contexte colonial nimbé de classement ethnique, racial.
eL’indigénat, depuis le XIX siècle, désigne le fait d’être indigène dans une
région et le régime administratif spécial (1888) appliqué aux indigènes.
Allogène (1890) qualifie une population d’une origine différente des
autochtones, des indigènes, installée plus tardivement dans le pays.
25– Cosmopolite . Toujours selon Rey, nom ou adjectif. Nom : désigne
une personne qui se considère comme citoyen de l’univers, personne qui vit
indifféremment dans tous les pays. Adjectif : qui s’accommode de tous les
pays, (juif, errance, Diaspora) de mœurs nationales variées. Groupe qui
comprend des personnes de tous les pays, qui subit des influences de
nombreux pays. Remarque de Rey : le mot s’est beaucoup employé dans le
discours xénophobe. Ou encore : qui a une répartition géographique très
large. Contraires : chauvin, nationaliste, autochtone, citoyen, indigène (bref,
ce qui a à voir avec les racines, avec la terre, qui ne saurait mentir, comme

22 De Beauvoir S. La force de l’âge. Paris : Gallimard ; 1960.
23 Camus A. Le premier homme. Paris : Gallimard ; 1970, p 236-237.
24 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le
Robert ; 1992, p 1013-1014.
25 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue française. Ibid. tome I,
p 1898-1899.
20Emmanuel Berl le soufflait à Pétain). Serge Gruzinski : « On associe souvent
métissages, uniformisation et mondialisation. En accélérant les échanges et
en transformant n’importe quel objet en marchandise, l’économie-monde
aurait enclenché des circulations incessantes qui alimentent un melting-pot
désormais planétaire : les productions métisses ou exotiques distribuées par
la World Culture constitueraient une manifestation directe de la
globalisation, un filon systématiquement exploité par les industries culturelles de
masse. Elles s’accommodent d’ailleurs aussi bien des tendances «
NewÂge » qui prétendent que tout est « fusion » que du cosmopolitisme culturel
qu’affichent les nouvelles élites internationales. On a donc tendance à
opposer métissages et identités : le métissage serait l’extension − calculée ou
subie − de la mondialisation dans le domaine culturel, alors que la défense
26des identités se dresserait contre le Moloch universel. » Citation proposée
par Rey : « Enfin l’humanisme est quelque chose d’entièrement différent du
cosmopolitisme, simple désir de jouir des avantages de toutes les nations et
de toutes leurs cultures, et généralement exempt de tout dogmatisme
27moral. » Julien Benda. La trahison des Clercs, III, p 159.
28– Communautarisme. Alain Rey : tendance à faire valoir les
spécificités d’une communauté au sein d’un ensemble social plus vaste. Les
dangers du communautarisme pour l’intégration à une nation. Ce qui peut
s’écrire, selon Jean Daniel : « Droit pour une communauté d’échapper à la
vocation de la démocratie française en affirmant un droit
ethnico29religieux. » La diaspora est le terme par lequel on désigne la dispersion à
travers le monde antique des juifs exilés de leur pays. Par extension,
diaspora désigne la dispersion d’une ethnie. D’où le risque, la tentation de
refonder à l’intérieur d’autres nations des communautés homogènes,
religieuses, ethniques. Les membres autrefois dispersés, en errance,
retrouvent appartenance, identité collective.
– L’Appartenance
L’appartenance, – sans la position extrême qui serait celle d’un autre
qui ferait de nous sa chose, son bien –, à une race, à une ethnie, une nation,
une classe, un parti, une collectivité est-elle en opposition avec la liberté de
pensée individuelle, le libre entendement kantien ? Une opinion critique
éclairée sur les coutumes, les croyances ancestrales et les fidélités imposées
est-elle recevable ? Peut-on s’en émanciper ? « J’avais conscience d’un
30privilège du fait de mon appartenance à la race blanche. » André Siegfried
(L’Ame des peuples). S’appartenir, n’appartenir qu’à soi, s’affirmer libre,
ces volontés ne peuvent-elles que s’écraser sur l’appartenance identitaire

26 Gruzinski S. La pensée métisse. Paris : Fayard ; 1999, p 10.
27 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue française. Ibid. tome I, p 1899.
28 Rey A. Ibid. tome I, p 1701.
29 Daniel J. Comment peut-on être français ? Paris : Les Belles Lettres ; 2012, p 8.
30 Cité par Rey A. Dictionnaire Culturel en langue française. Paris : Le Robert ; p 412.
21collective ? Pour Louis Dumont, l’homme moderne est quelqu’un qui pense
en individu. Selon Vincent Descombes, pour les penseurs des Lumières non
seulement l’homme a le droit de s’émanciper de toute dépendance sociale,
mais il en a aussi le devoir. Mais d’une certaine manière les choses ne se
sont pas passées comme elles auraient dû se passer. « À la grande surprise de
leurs héritiers contemporains, l’homme d’aujourd’hui, tout en maintenant
que ce droit du sujet est un droit à l’émancipation, l’interprète aussi dans le
sens d’un droit à définir lui-même son identité comme il la conçoit, ce qui le
conduit à y inclure des liens sociaux qui ne doivent rien à un contrat social.
31Il se sert de l’idiome identitaire. » Somme toute, il choisit son, ses identités
sans aucune référence au contrat social rousseauiste. Il ne se sentirait
redevable d’aucun devoir, ayant trop bien réussi son émancipation. Variations
infinies de réponses possibles à la question « qui suis-je ? » De la
prostitution fraternitaire, décrite par Baudelaire, à l’individualisme contemporain.
– Colonialisme
32Selon Rey , il s’agit d’un système politique qui préconise la mise en
valeur et l’exploitation de territoires dans l’intérêt du pays colonisateur.
33Claude Manceron , à partir de Marianne et les colonies. Introduction à
l’histoire coloniale de la France, nous apprend qu’avant de devenir une théorie
le colonialisme était une pratique encouragée par les autorités au nom de la
loi du plus fort. Bossuet soutient le droit de conquête et la légitimité de la
ecolonisation. Au XVIII siècle, Rousseau et les encyclopédistes s’y
oppoe esent. Sous l’Empire, la II et surtout sous la III République l’argumentaire se
modifie : on invoque la civilisation et le Progrès. Les colons ont le droit de
s’installer dans des pays déjà peuplés, l’Etat Français se doit de les protéger
34militairement, d’imposer ses lois, sa culture aux indigènes. Pour Manceron ,
l’essence du colonialisme réside dans le fait que ce qui est valable pour la
métropole ne l’est pas dans les colonies. Sous l’Ancien Régime, l’esclavage
était interdit en métropole, mais à la base de l’industrie sucrière dans les
colonies. Le Code Noir de 1685 fut maintenu au début de la Révolution – les
colonies font partie de l’empire français mais les lois constitutionnelles ne
s’y appliquent pas. La constitution de 1795 abolit l’esclavage et universalise
les Droits mais la constitution de 1799 a fait resurgir « les lois spéciales. »
Napoléon rétablit l’esclavage. Le Code Civil ne sera valable dans la colonie
que des Blancs aux Blancs (1805). Après la Restauration, retour au
ecolonialisme de l’Ancien Régime. Pour la II République, l’Algérie c’est la
France mais avec des « lois particulières. » Jules Ferry justifie en 1885 le

31 Descombes V. Les embarras de l’identité. Paris : Gallimard ; 2013, p 252.
32 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue française. Paris : Le Robert ;
2005, p 1662.
33 Manceron C. Marianne et les colonies. Introduction à l’histoire coloniale de la France.
Paris : La Découverte ; 2003.
34 Manceron C. « Colonialisme/Néocolonialisme ». Paris : Idées, Encyclopædia Universalis ;
2005, p 173-174.
22colonialisme au nom du droit des races supérieures. Pour certains, la
décolonisation, les indépendances firent perdurer un néo-colonialisme
tutélaire qui n’exige pas dans les nouveaux Etats, l’application des principes
démocratiques en vigueur en France métropolitaine.
– Le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
L’autodétermination est un principe de droit international selon lequel
chaque peuple dispose d’un choix libre et souverain afin de déterminer la
forme de son régime politique en dehors de toute ingérence étrangère. Reste
toutefois à définir ce qu’on entend par peuple. Ce fut le président des USA,
Thomas Woodrow Wilson, qui énonça le premier le concept du droit à
l’autodétermination issu de la philosophie de J-J. Rousseau. S’il servit de
base à la définition des frontières de l’Europe centrale, lors de la signature
du traité de Versailles, ce principe fut refusé aux vaincus : Allemands,
Autrichiens. Et hors de question de l’étendre aux peuples colonisés. La Société
des Nations (1919-1940) prend acte du fait de la colonisation car il existe des
peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes ; ils doivent être
soumis à un mandat. Les nations civilisées se voient confier la tutelle de ces
peuples. Compétences en principe contrôlées par la SDN mais en fait le
mandat s’opposait frontalement au droit des peuples à disposer
d’euxmêmes. La décolonisation ne sera introduite dans le droit international que
dans la charte des Nations Unies en 1945. En décembre 1960, vote à l’ONU
d’une « déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples
coloniaux. » Le maintien d’une tutelle ne pouvait se justifier que dans une
perspective d’indépendance. Mais l’Afrique du Sud refusa de renoncer à son
mandat sur la Namibie.
Devant le risque de fragmentation, de balkanisation du monde (quel
peuple n’aurait pas le droit à l’autodétermination ?) l’ONU, en décembre
1960, vote aussi le principe de l’inviolabilité des frontières et territoires
nationaux souverains et indépendants et celui de non-ingérence dans les
affaires d’un Etat. Nous sommes donc passés du concept indéfini de peuple à
celui de Nation qui ne reconnaît que des citoyens attachés à son sol. Ceci
s’oppose aux revendications à l’autodétermination de minorités ethniques,
linguistiques, religieuses qui se considèrent comme peuples. C’est ainsi
qu’en France, la notion de peuple corse, composante du peuple français, a
été censurée par le Conseil Constitutionnel en mai 1991, cette Constitution
ne reconnaissant que le peuple français composé de citoyens français sans
distinction de race, de religion ou d’origine. Il faut souligner et la fécondité
et l’ambigüité de ce concept de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
qui mobilise des termes comme ethnie, appartenance, coexistence des
cultures, multiculturalisme.
23– Esclavage
35Esclave (1175), terme emprunté au latin médiéval sclavus, autre
forme de slavus. Le passage du sens de « slave » à « esclave » s’est produit
durant le haut Moyen Age lorsque les slaves furent réduits en esclavage par
Otton le Grand. Le latin servus a abouti à serf.
− se dit d’une personne qui n’est pas de condition libre et vit sous la
dépendance absolue d’un maître dont elle est la propriété. Aristote (384 av.
J-C.) parle d’espèce d’instrument animé, de chose acquise. Il existe une
détermination objective qui brise la libre volonté ; de naissance, par exemple
l’appartenance à la race noire, base du commerce esclavagiste, ou liée à des
circonstances extrêmes : le camp de concentration, l’individu captif en est
réduit, sous-homme, à sa force de travail, équivalente à celle des animaux.
Par extension, mais seulement par extension,
− dans le domaine social et politique, personne née de condition libre
mais soumise à un pouvoir, un gouvernement tyrannique ;
− dans le domaine moral, personne soumise servilement aux volontés
ede quelqu’un. Ce qui, au XVII siècle, dans un sens affaibli, peut réduire le
esens d’esclavage à celui de contrainte. Au XVIII siècle, esclavage désignait
même la chaîne en demi cercle qui descendait sur la poitrine, référence à
celle portée par les esclaves.
36Serf issu du latin servus « esclave » est opposé à liber « libre ».
Apparaît d’abord comme nom au sens de « serviteur » puis désigne une personne
n’ayant pas de liberté personnelle complète, attachée à une terre (1165),
frappée de diverses incapacités et assujettie à certaines obligations et
redevances. Serf a désigné des religieux ayant un rapport de dépendance à Dieu
comme le serf envers le seigneur. Au figuré « entièrement soumis,
asservi » : serf de péché, serf à un vice. L’addiction suppose aussi une perte de la
liberté personnelle complète. Etymologiquement, « esclavage pour dettes »,
« contrainte par corps », peine physique auto-infligée pour engagement
nontenu. C’est une relation de dépendance, aliénante, en particulier envers
certains produits chimiques. Il n’est pas question d’un autre extérieur. Serf
arbitre s’oppose à libre arbitre.
Servage peut désigner l’état de totale dépendance de l’amant à sa
maîtresse. Servile désigne ce qui est propre à l’esclave puis, par extension, ce qui
est propre à un domestique. Asservir c’est placer quelqu’un dans un état
d’extrême dépendance.
La pulsion d’emprise, liée à la pulsion de mort, se définit comme
l’abaissement et la domination de l’objet, la prédation par la violence, voire

35 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le
Robert ; 1992, p 721.
36 Rey A. Ibid. p 1927.
2437sa destruction, (Laplanche et Pontalis) . Elle déborde largement la volonté
de maîtrise.
38 précise que servitude décrit l’état de serf, d’esclave. C. Godin
Dépendance ôtant la disposition de soi-même. L’esclave appartient comme
propriété à son maître. Le serf est attaché à son maître et à sa terre par des
liens indestructibles.
− Etat de dépendance morale : chez Spinoza, le mot renvoie à
l’impuissance de l’homme à gouverner et à contenir ses sentiments.
− Assujettissement à des obligations.
− Et enfin servitude volontaire (La Boétie, Discours de la servitude
volontaire) qui pose la question du pouvoir et de ses causes.
Et c’est trop souvent que l’on passe avec une redoutable facilité de la
problématique de l’esclavage objectif et de ses conséquences, à une
extension psychosociologique moderne quant aux effets d’une servitude plus ou
moins volontaire imposée par le tyran, le conjoint, voire le marché.
L’esclavage n’a pas grand-chose à voir avec le masochisme, les passions
humaines.
– Dépendance « Comme toutes les choses simples et qui, rappelées à
l’esprit, soudain apparaissent évidentes, on n’avait jamais pensé à y
pen39
ser. » Ainsi s’adressait Vercors dans une lettre adressée à Albert Memmi à
propos du livre de cet auteur paru en 1979 intitulé La dépendance qui faisait
suite aux portraits du colonisé, du Juif, de l’homme dominé, thèmes des
essais précédents.
Ça n’a pas bonne presse la dépendance ! Ça fait veule, pleutre,
calamiteux, irresponsable, infantile, indigne. Mieux vaut encore se découvrir
esclave, asservi, assujetti, vassal, opprimé. Mais d’évidence, l’homme
influencé-par-rien-ni-personne fait claquer au grand vent ses fières
proclamations d’autonomie, idéal de tout projet de désaliénation psy. Et pourtant
A. Memmi soutient que nous sommes tous dépendants. De n’importe quoi,
de n’importe qui : femme, homme, cigarette, papillons, Dieu, travail, opium,
parti, alcool, idéologie.
A. Memmi donne cette définition de la dépendance : « Une relation
contraignante, plus ou moins acceptée, avec un être, un objet, un groupe ou
une institution, réels ou idéels, et qui relève de la satisfaction d’un
be40soin. » Chaque terme doit être pesé : relation, contrainte, acceptation, objet
réel ou idéel, besoin. La croyance du dépendant en l’efficacité du
pourvoyeur – celle ou celui qui fournit, qui procure le nécessaire – se doit d’être
absolue, sous peine de rupture de la passion. La dépendance exige la
certitude alors que, dans le fond, il y aura toujours doute sur la réponse du

37 Laplanche J., Pontalis J-B. Vocabulaire de la psychanalyse. Paris : PUF ; 1967, p 365.
38 Godin C. Dictionnaire de philosophie. Paris : Fayard ; 2004, p 1290.
39 Vercors. Cité par Memmi A. La dépendance. Paris : Gallimard ; 1979, p 213.
40 Memmi A. Ibid. p 212.
25pourvoyeur d’où attente, inquiétude, souffrance, crainte de l’abandon,
méfiance, ressentiment, agressivité, humiliation, vengeance, violence, crime.
Portes ouvertes à la paranoïa sensitive, au délire de relation des personnes
qui se sentent humiliées ; ce qui peut, de plus, s’avérer objectivement exact.
Il n’y a pas de dépendance heureuse. Ce pourvoyeur devrait être Dieu :
amour total, don gratuit, désintéressé ; plutôt sa mort que l’acceptation de
l’idée que dans la vie tout se paie, que tout se résume au donnant-donnant.
L’utopie réalisée peut s’écrire comme la pourvoyance parfaite des besoins de
tous. La dépendance est l’une des bases du lien social, un exorcisme contre
la mort. Ce n’est pas la perte de l’Amour qui rend fou, c’est le risque virtuel,
la peur de perdre cette relation. La dépendance est l’expression d’un manque
qui cherche la satisfaction, elle est au service du besoin qui naît des
exigences de la nature, de la vie sociale. Le dépendant éprouve et ne peut
supporter le manque d’un être, d’un objet, d’une règle. Toute frustration,
déception, privation s’avère intolérable, immorale et injuste : les ressorts de
la pensée magique, contiguïté et ressemblance, tenteront par des
interprétations univoques de contrôler, de maîtriser le pourvoyeur. L’altérité
du pourvoyeur qui, ce n’est pas neutre, trouve le plus souvent avantage à
cette situation, est une notion inconnue pour l’égotisme du dépendant.
Pour Memmi la culture est un « ensemble plus ou moins cohérent de
41réponses d’un groupe à ses conditions d’existence » et « un système de
valeurs et de conduites mis au point par des générations successives pour
42survivre. » Somme intéressée de dépendances réciproques. Il existe un
réseau de dépendances, une inséparabilité entre l’individu, la société et les
autres membres de la société.
Théoriquement la domination se distingue de la dépendance car le
dominé refuserait sa domination. C’est le cas, dit Memmi dans L’homme
43dominé , du noir, du colonisé, du prolétaire, du Juif, de la femme, du
domestique.
– Mixte - Métèque (1120) Qui est formé de plusieurs, de deux
éléments de nature différente. Provient de « miscere » « mélanger ». L’adjectif
est employé au sens de « formé de personnes des deux sexes. » Mixité
(1842) est employé du point de vue du sexe, de la race.
44Quant au terme métèque , mestèque jusqu’en 1743, il désignait à
Athènes une catégorie d’étrangers qui, moyennant certaines obligations,
avaient le droit de résider sur le territoire de la cité et de s’y livrer à leurs
activités professionnelles sans être toutefois citoyens. Oikos définit la
maison, le lieu où l’on habite, la patrie, l’unité sociale immédiatement

41 Memmi A. Ibid. p 47.
42 Memmi A. 140.
43 Memmi A. L’homme dominé. Paris : Gallimard ; 1968.
44 Rey A. Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le Robert ; 1992, tome II,
p 1235.
26supérieure à la famille. Métèque a pris un sens négatif « étranger dont
l’allure, le comportement n’inspirent pas confiance. » Terme employé avec
une connotation de xénophobie. Métèque, facilement interlope, fraudeur,
eillégal, suspect. Politiquement, à la fin du XIX siècle, il est utilisé comme
arme défensive nationaliste et parfois raciste contre le cosmopolitisme
(Maurras)
45– Intégration. Selon C. Godin , terme à usages multiples qui ont pour
notion commune l’insertion de parties ou d’éléments dans un tout. Au sens
politique, action visant à supprimer les injustices diverses dont peuvent
souffrir les populations étrangères. L’intégration apparaît comme un moyen
terme entre l’insertion (l’étranger est simplement introduit dans son pays
d’accueil) et l’assimilation (qui correspond à l’abolition des différences,
spécialement de langue, de mentalité et de culture, entre les populations
autochtones et les populations étrangères).
46– Discrimination . Distinction. Action de discerner, de distinguer (les
choses les unes des autres) avec précision, selon des critères ou des
caractères distinctifs, pertinents. Le fait de séparer un groupe social, un ensemble
humain, une communauté en le (la) traitant différemment de l’ensemble des
citoyens d’un pays. Exemples : discrimination raciale (apartheid,
ségrégation), discrimination sociale, sexiste. Discrimination positive : le fait de
réagir contre la discrimination en favorisant les représentants d’une minorité,
en établissant des quotas. Préconiser la discrimination positive pour favoriser
l’intégration. La lutte contre les discriminations pose le problème des
minorités visibles, des statistiques ethniques. Ces dernières sont interdites en
France, qualifiées facilement de racialistes, contraires aux valeurs
républicaines qui ne reconnaissent que l’égalité des citoyens. Le concept de
minorité visible concerne une minorité à l’intérieur d’une nation qui peut
être facilement reconnue − les handicapés −, ou par sa couleur de peau, le
colorisme, devenue stigmate. Il existe d’autres minorités, invisibles, comme
les homosexuels par exemple. Au Canada, le recensement permet de
distinguer les personnes qui ne sont pas de race blanche, n’ont pas la peau
blanche, des autochtones. En France, les minorités visibles sont mal
représentées aux sommets politiques, médiatiques, économiques. Et pourtant, en
2010, un quart des nouveau-nés en métropole, un sur deux dans la région
parisienne ont au moins un parent immigré, non-européen, en excluant ceux
dont les parents sont des DOM-TOM et les petits-enfants d’immigrés,
français de par le droit du sol. D’où la diatribe d’Eric Fassin : « Pourquoi et
47comment notre vision du monde se "racialise". »

45 Godin C. Dictionnaire de philosophie. Paris : Fayard ; 2004, p 670
46 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire Culturel en langue française. Ibid. tome II, p 92.
47 Fassin E. « Pourquoi et comment notre vision du monde se « racialise » ? » Le Monde.4-5
mai 2007 ; p 15.
27En 2005, incendie dans des locaux insalubres : les victimes sont
noires. Lors des émeutes d'octobre-novembre, l'opinion ne voit plus que des
noirs. Le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) émerge en
novembre 2005.
Fassin repère deux tremblements de terre dans notre culture :
– la mise en cause de l'universalisme républicain par la loi sur la parité
et le pacs. Les populations noires, arabes, commencent à s'estimer
discriminées, non ou mal représentées. Aveuglement à la race. Mais des philosophes
comme Taguieff, Finkielkraut ou Élisabeth Badinter s'opposent à ce droit à
la différence au nom de la République ;
– le 11 septembre 2001, les avions dans les tours de New York
imposent l'idée d'un conflit de civilisation : les conflits religieux étant identifiés à
des conflits raciaux.
Mais les discriminations conduisent les minorités raciales comme les
homosexuels, les femmes, les handicapés à se communautariser. Elles
s'imagineraient une origine, une culture commune, bref une identité. Ce qui
inéluctablement conduit à la compétition victimaire. Mieux vaut donc, selon
Fassin, partir d'un constat : une injustice, une discrimination créent la race
comme l'hétérosexualité crée l'homosexualité. C'est la discrimination qui
engendre la race et non pas une culture ethnique commune, encore moins,
bien entendu, une biologie. Statistiques raciales qui constatent les injustices,
soit ! Mais ensuite, il ne faut plus parler de communautés ou de races mais
de minorités visibles, de mouvements sociaux qui luttent contre les normes
qui ont justement permis ces discriminations, pourtant interdites par la loi.
D'où le concept de discrimination positive. Il faut constater qu'il y a des
Blancs dans le CRAN comme il y avait des hommes dans le MLF originaire.
48Patrick Lozes, dans une tribune libre du Monde , affirme : « Nous sommes
français et noirs. Nous réclamons l'égalité. Nos revendications se font à
l'ombre des promesses d'égalité et de fraternité de notre idéal républicain. »
En défendant les droits des Noirs nous défendons la cause de toutes les
minorités de France et plus largement de tous ceux qui souffrent d’injustice.
Quels que soient leurs rivalités, leurs croyances, leur sexe ou leur orientation
sexuelle. C’est pourquoi nous demandons :
– des statistiques de la diversité pour analyser les inégalités et suivre
leur évolution dans le temps ;
– une politique d’action affirmative (la discrimination positive). Nous
voulons que les pouvoirs publics tiennent compte du fait qu’être Noir en
France est un handicap social et agissent en conséquence. Nous voulons que
les minorités soient représentées dans les instances politiques, judiciaires et
économiques. Nous voulons que des Noirs siègent au gouvernement, au
parlement et au conseil d’administration des entreprises. Nous voulons que
l’Etat aide les Noirs à accéder au logement, aux bourses, aux stages, pour

48 er Lozes P. « Ecoutons enfin les Noirs de France. » Le Monde. 1 mars 2007 ; p 22.
28que les jeunes Noirs n’en soient plus réduits à travailler dans la supérette au
bas de leur immeuble. Oscillations entre une position hyper-identitaire noire
et la dissolution de cette identité dans un devenir-noir qui ferait exploser le
concept de race. L’équation Noir égale handicap social est lourde de
brouillards identitaires, ségrégatifs, fixistes, facilement contraires à l’égalité de
Droits des citoyens.
Race, racisme, ethnie, eugénisme, dégénérescence
49Alain Rey fait remarquer que le mot race est issu du latin generatio
e(XVI siècle), famille, descendance, engeance, espèce. Ce terme s’est étendu
aux langues romanes. Il définit, dans le sens génétique le plus large, une
subdivision de l’espèce humaine à caractère héréditaire représentée par une
certaine catégorie d’humains. Par extension (1749) il désigne un certain
groupe d’humains apparentés par intermariages, une population qui se
disetingue des autres par la fréquence de certains traits héréditaires. Au XVI
siècle la race désigne l’ensemble des ascendants, des descendants, d’une
même famille, d’une même lignée, d’un même peuple, – race noble ou de
sale race, de basse extraction –.
Dans cette configuration familiale, l’autre radicalement différent, c’est
50le bâtard (1680), né hors mariage. Terme péjoratif voire insultant. Par
extension, il s’applique à une chose concrète ou abstraite qui est
intermédiaire entre deux genres différents mais avec affadissement, abaissement. Par
analogie, il s’applique également à un animal ou un végétal qui tient de deux
eespèces, un hybride. Et le terme abâtardir est attesté depuis le XII siècle au
sens d’« altérer en faisant perdre les qualités de la race, d’un groupe social,
d’une personne. » Par extension, il se dit aussi au figuré avec l’idée
d’« avilir ». D’où le viol ethnique systématisé destiné à avilir, à souiller une
race inférieure par le sperme d’une race supérieure. Le bâtard étant exclu des
deux communautés raciales.
En zoologie, la race est une subdivision de l’espèce zoologique, soit
e siècle, à la des individus ayant des traits héréditaires communs. Au XVIII
suite de Buffon et de son Histoire naturelle, générale et particulière avec la
description du cabinet du roi (1749-1789) en trente-six volumes, somme de
toutes les sciences naturelles, il a été tenté, à l’identique, une classification
des races humaines.
Buffon, dans son Histoire naturelle de l’homme, affirme l’unité de
l’espèce humaine. Adepte de la théorie des climats, Buffon soutient que les
premiers hommes ne pouvaient être que noirs car la terre détachée du soleil
ne pouvait être que chaude. L’homme est un ancien animal mais il est

49 Rey A. Sous la direction de, Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le
Robert ; 1992, p 1699.
50 Rey A. Ibid. p 193.
29supérieur aux autres vivants car il pense et parle. Le langage permet le
Progrès et la Raison, la rationalité, l’entente interhumaine. Il oppose ainsi
civilisation et barbarie, police et sauvagerie. Les barbares côtoient
l’animalité, il existe donc une hiérarchie des peuples, des ethnies, des races.
R. Toumson cite ainsi Buffon : « Si leur nature biologique commune n’avait
permis au Blanc et au Noir de "produire ensemble [...] il y aurait deux
espèces bien distinctes ; le Nègre serait à l’homme ce que l’âne est au
cheval ; ou plutôt, si le Blanc était l’homme, le Nègre ne serait plus un
51homme, ce serait un animal à part comme le singe". » Trois marqueurs
raciaux : la couleur de peau, la corpulence et les mœurs. Les Asiatiques ont
de petits yeux de cochons, les Hottentots sont noirs et malformés, les Blancs
sont au sommet. L’esclavage est légitime. Il y a corrélation entre la couleur
de peau et le degré de civilisation.
Scientifique naturaliste de haute volée, Buffon est apprécié et
longuement cité par les Encyclopédistes. Mais ses considérations anthropologiques
calquées sur l’animalité sont considérées par beaucoup comme le point de
départ de la pensée racialiste. Voltaire, comme Buffon, était convaincu que
les races inférieures étaient proches de l’animal. Voltaire, qui repose au
Panthéon depuis 1791, ne croyait pas, contrairement à Buffon, à l’unité du
genre humain. « Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les Blancs, les
Nègres, les albinos, les Hottentots, les Chinois, les Américains ne soient des
races entièrement différentes. » Voltaire qui considérait l’homosexualité
comme une infamie, misogyne, antireligieux, islamophobe, antichrétien,
affichait un antisémitisme virulent : ennemis du genre humain, il fut, selon
lui, ordonné aux Juifs d’avoir les nations en horreur.
Notons toutefois que le Littré de 1889 définit le mot race sans
référence à une hiérarchie quelconque.
1− Tous ceux qui viennent d’une même famille.
2− Extraction, rejetons dans une famille.
3− Générations.
4− Fils ou fille.
5− Classe des hommes se ressemblant ou par leur profession ou par
leurs habitudes ou par leurs inclinaisons (ironique voir injurieux).
6− Zoologie : réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant
une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie
de génération ou, en d’autres termes, variété constante dans l’espèce. En ce
sens il se dit des hommes.
Le terme de race qui se veut référence à des critères morphologiques
et biologiques (couleur de peau, forme du crâne) prétend organiser dans
l’humanité (sa diversité, ses déplacements) ce qui est d’origine génétique.
Linné divisait l’espèce Homo Sapiens en cinq sous-espèces, quatre géographiques,

51 Toumson R. Mythologie du métissage. Paris : PUF, 1998, p 176.
30l’européenne, blanche, qualifiée d’« ingénieuse », l’américaine, rouge,
« irascible », l’asiatique, « jaunâtre et mélancolique », l’africaine dont les
membres sont « noirs, rusés, paresseux et négligents », la dernière
sousespèce étant celle des monstres. La caractérisation physique autoriserait le
jugement moral, la fixation des valeurs. Blumenbach (1752-1840), le père de
l’anthropologie physique invente le terme « caucasien » pour désigner le
Blanc identifié à la beauté esthétique du Géorgien, issu d’une pure race
originelle, bénéficiaire de l’arche de Noé, échouée sur le mont Ararat que
l’on croyait, à tort, situé dans le Caucase. Blumenbach distingue cinq «
races » : caucasienne, mongole, éthiopienne, américaine et mélanésienne.
52P. Cathébras rapproche ces positions scientistes des travaux
anthropométriques de Broca (1824-1880), médecin, sénateur républicain et
antiesclavagiste, militant pour le droit des filles à l’enseignement laïque,
horsreligion et qui, pourtant, légitime par la statistique et la craniométrie la
ehiérarchie des races du point de vue de l’intelligence. Au XIV siècle, la
diversité humaine était appréhendée ainsi :
– il existe entre les populations humaines des différences physiques
héritables,
– le potentiel biologique est déterminant vis-à-vis de la culture et du
développement social (la civilisation),
– il existe des races supérieures correspondant aux peuples civilisés et
des races inférieures auxquelles appartiennent les sauvages,
− en moyenne la masse de l’encéphale est plus considérable chez
l’adulte que chez le vieillard, chez l’homme que chez la femme, chez les
hommes éminents que chez les hommes médiocres et chez les races
supérieures que chez les races inférieures.
53Maurice Olender dans La race comme mythe rappelle utilement qu’il
est impossible de séparer trop nettement foi, croyances, mythes et science
positive. C’est ainsi que la raison raciale, base de la raciologie, a voulu
penser, systématiser les « races ». « La race a été, durant plus d’un siècle,
non seulement une fiction savante mais une réalité scientifique [...] Ce ne
sont donc pas uniquement les facultés d’anthropologie physique (calquées
sur Buffon par exemple), ou de médecine qui fabriquent les sciences des
"races". C’est l’ensemble du monde académique qui a mis l’université au
service de ces nouvelles découvertes raciales. Pas une discipline ne manque
à l’appel, ni la musicologie ni... l’archéologie [...] comment ne pas être
englués par tant de taxinomies variées, traquant la "race", partout on peut
l’inventer, classant des couleurs, des langues, des religions, créant des
stéréotypes psychologiques ou imaginant des styles de céramiques qui

52 Cathébras P. « Pour en finir avec les "Caucasiens". Catégories raciales et ethniques dans la
littérature médicale. » La revue de médecine interne : Elsevier Masson, 2012 ; n°33, p 65-68.
53 Olender M. « La race comme mythe. » Le Débat. Paris : Gallimard, novembre-décembre
2010 ; n°162, p 162-175.
3154seraient "la preuve raciale" de telle ou telle population préhistorique. » On
trouve ce que l’on veut prouver.
En 1853, Gobineau commet son Essai sur l’inégalité des races qui
affermit le socle des théories racistes. Comme le fait remarquer
LéviStrauss : ce qui convainc l’homme de la rue que les races existent, c’est
« l’évidence immédiate de ses sens quand il aperçoit ensemble un Africain,
55un Asiatique et un Indien américain. » Gobineau en fait ne hiérarchise pas
vraiment les races mais suivant la couleur de la peau, le colorisme − blanche,
jaune, noire, rouge − il leur attribue telles ou telles qualités intrinsèques.
« La tare de la dégénérescence s’attachait pour lui au phénomène de
métissage, plutôt qu’à la position de chaque race dans une échelle de valeur
56commune à toutes. » Mais il a commis le péché originel de
l’anthropologue : confondre la notion purement biologique de race,
contestable par la génétique scientifique, et les productions sociologiques et
psychologiques des cultures humaines qui n’existent que par la loi des
circonstances et non par celle de l’hérédité. Chamberlain (1855-1925)
anglais naturalisé allemand, Vacher de Lapouge (L’Aryen, son rôle social, 1899 ;
Race et milieu social, 1909), au nom d’une certaine « anthroposociologie »,
érigent l’Aryen comme sommet de la pyramide des races. Le racisme est
donc cette théorie fictionnelle qui classifie les races et qui entraîne, justifie,
l’hostilité envers les représentants des races différentes. H. Arendt : le
racisme transforme les peuples en races. Par extension, il peut aussi
s’appliquer à des groupes humains, des cultures, des nationalités, des
religions différentes comme Olender le théorise. Ambiguïté d’expressions,
devenues communes, comme racisme antisémite ou à fortiori racisme
antifemmes.
Le mot raciste comme adjectif relatif à la race est antérieur au mot
racisme. Selon Maurras, c’est un journaliste de La libre parole, le journal
d’Edouard Drumont, qui a employé ce terme en premier, en 1894. Comme
nom désignant un adepte des théories racistes, il date des années 1920. Le
terme « raceur » (1907) se dit techniquement d’un animal reproducteur
présentant de manière accusée les caractères raciaux recherchés. Conférer les
banques de sperme des prix Nobel ou le « lebensborn » nazi destiné à
sélectionner et à élever en dehors de toutes souillures les nourrissons purs aryens.
Le mot race se revendique de noyaux durs générationnels, génétiques, mais
il s’agit d’une génétique non scientifique, imaginaire, idéologique.
Référentiel héréditaire : se découvrir, se réclamer d’une origine commune
avec ceux que l’on accepte comme adepte d’une même famille, d’un même
peuple, d’un même métier, d’une même communauté. Toujours Maurice
Olender : « Que ce soit des constructions imaginaires sur le sexe ou dans des

54 Olender M. Ibid. p 170-171.
55 Lévi-Strauss C. Race et histoire. Paris : Folio, essais ; réédition 1987, p 23.
56 Lévi-Strauss C. Ibid. p 10.
32fables savantes sur "la race" ne se trouve-t-on pas, dans certains cas, pris
dans des discours qui veulent fonder de l’originaire pour affirmer la
domination ("sexuelle", "linguistique", "raciale", "nationale") sur l’autre ? [...]
Comment construit-on un "autre", différent au point de ne plus appartenir au
57même récit généalogique ?... dont on peut, dès lors, l’exclure. » Et au
sommet de l’horreur : le métissage biologique marqué par la tare de la
dégénérescence. Dégénérescence qui s’étend ensuite par capillarité au domaine
culturel, souillure de l’originelle pureté.
58Maurice Olender, Race sans histoire , poursuit sa démonstration, le
dée e emontage du concept de race. Entendu comme au XVIII , XIX , XX siècles il
s’agit « d’une invention liée à des circonstances historiques, dont on peut, de
manière diverse sans doute, retracer à la fois les lieux, les moments et les
sphères de développement, les généalogies intellectuelles. [...] Il s’agit d’une
construction mentale, d’une représentation de l’"autre" qui vise à l’enfermer
à la fois dans un "hors-temps" et un "hors-lieu", en tout cas dans un univers
59qui ne serait absolument pas "nôtre". » L’Autre comme membre d’une race
n’a rien à voir avec n’importe quel "autre" qualifiant l’altérité humaine, il
cesse précisément d’être humain, il est monstrueux, animal. Olender
constate que si l’on peut changer de nationalité, de religion, de langue, voire de
culture, il est radicalement impossible de changer de race. Ou Allemand, ou
Juif, disaient les nazis. On y est enfermé pour l’éternité, de la naissance à la
mort, de génération en génération. L’accouplement interracial est la pire des
occurrences, puni de mort ; son résultat ne peut qu’être monstrueux,
dégénéré. Entre le visible, le racial et les qualités et défauts invisibles, il y a
nécessairement corrélation indélébile, inamovible, invariable, substantielle,
d’essence. Race, sang, destin. Il est facile de comprendre, dès lors qu’il
s’agit de race, que l’on ne peut parler de guerre mais d’épuration,
d’extermination de monstres, de rats, de poux. Et ceci marque l’esprit, la
raison coloniale. Nous sommes fort éloignés des premières références à la
simple filiation familiale.
Existe-t-il des traces de protoracisme, du paléo-racial dans les périodes
historiquement anciennes ? Hippocrate, précédant en cela Montesquieu,
estimait dans « Des airs, des eaux, des lieux » que le climat imposait des traits
de caractère communs et immuables. Au Moyen Âge, les théologiens
chrétiens − les pogroms n’étaient pas rares − jugeaient que la judéité était
héréditaire, intangible. Le manuscrit des Cantigas de Santa María, rédigé
pendant le règne du roi de Castille Alphonse X en galaïco-portugais
(12211284), raconte dans une des chansons une histoire d’adultère entre une
Blanche et un Maure noir. La femme fut sauvée, le Maure fut brûlé : la

57 Olender M. Ibid. p 167.
58 Olender M. Race sans histoire. Paris : Points Essais ; 2009.
59 Olender M. « La race comme mythe » Le Débat. Paris : Gallimard, novembre-décembre
2010 ; n°162, p 169.
33ebarrière de la couleur de peau existait déjà. À Tolède, dès le XIV siècle,
certains privilégient la pureté du sang ; la limpieza de sangre fut édictée en
1449. L’universel du baptême était récusé. L’opinion, confortée par les
savants, était aussi persuadée que la lèpre était héréditaire, elle interdisait
donc à leurs descendants, les cagots, racisme culturel, certaines charges et
fonctions. Le racisme des Arabes à l’égard des Noirs, dès le Moyen Âge,
justifiait la traite négrière et l’esclavage. On invoquait la malédiction de Noé
prononcée à l’égard de Cham qui n’avait pas détourné le regard du corps nu
de Noé ivre. Les Noirs étaient considérés comme les descendants de Cham.
Le mot arabe abid, esclave, était quasi synonyme de Noir. « Quand le Noir a
faim, il vole, rassasié, il fornique. » Le mot kâfir, origine de « cafre »,
signifie infidèle, mécréant.
Joseph Arthur de Gobineau (1816-1882) est donc présenté
couramment, mais ce n’est peut-être pas aussi simple, comme le théoricien du
racialisme pour qui les cultures, les civilisations se sont développées en
fonction de l’appartenance à une « race ». Race noire au bas de l’échelle,
race blanche au sommet, l’aryenne en particulier. Son père est un
monarchiste légitimiste, sa mère, fille d’une créole de Saint-Domingue, mena une
existence libre et sulfureuse. Il se marie avec une créole de la Martinique. Il
connaît dès sa jeunesse l’Allemagne, la Pologne, le lycée de Lorient. Il
monte à Paris espérant une carrière d’écrivain, de journaliste. Royaliste
légitimiste, il est aussi un fervent romantique, volontiers libertin. Il
développe une extrême curiosité pour l’Orient, la Perse et sa littérature. Son
empathie envers les autres peuples, son goût pour l’exotisme le propulsent
chef de cabinet d’Alexis de Tocqueville devenu Ministre des Affaires
Etrangères. Diplomate, il se déplace à Berne, à Francfort, en Perse, à
TerreNeuve, au Brésil, en Grèce, en Suède. Pour lui, toutes les civilisations
sombrent dans la décadence, la dégénérescence. Pour expliquer cela il n’y a ni
cause métaphysique ou extérieure à l’humain mais le simple mélange des
sangs, le métissage. Point de salut, l’humanité n’est pas perfectible,
pessimisme obligé. Les Aryens primitifs, race pure, partis de l’Asie Centrale ont
fait leur malheur par leurs rencontres avec les Jaunes, les Noirs. Et la race
pure, celle des seigneurs, est à jamais inaccessible. Radicale différence avec
les penseurs nazis. Décadence de la civilisation, déterminisme du sang. Les
races métissées perdent leur caractère originaire. Gobineau : « Je pense donc
que le mot dégénéré s’appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce
peuple n’a plus la valeur intrinsèque qu’autrefois il possédait, parce qu’il n’a
plus dans les veines le même sang, dont les alliages successifs ont
graduellement modifié la valeur ; autrement dit qu’avec le même nom, il n’a pas
conservé la même race que ses fondateurs ; enfin que l’homme de la
décadence, celui qu’on appelle l’homme dégénéré, est un produit différent du
34

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