Enfants d Ararat
224 pages
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Enfants d'Ararat , livre ebook

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Description

Des rescapés du génocide de 1915 aux Arméniens venus d'une Arménie libérée du joug soviétique en 1991, en passant par ceux qui ont fui l'oppression en Turquie dans les années 70/80, cet ouvrage retarce à travers leurs témoignages, l'histoire de ces Français d'origine arménienne pour qui intégration et respect des valeurs de la République sont une ligne de conduite. Depuis près d'un siècle, ils tentent de faire le deuil de leurs morts face à la Turquie dont les aspirations européennes constrastent avec son amnésie des événements de 1915.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2013
Nombre de lectures 61
EAN13 9782296534513
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Graveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques
*
La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Titre
Françoise Rossi






ENFANTS D’ARARAT

Témoignages pour la reconnaissance du Génocide Arménien

Préface de Youri Djorkaeff
Copyright

© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-66419-4
Citation

« Il y a trois temps :
le présent du passé c’est notre mémoire,
le présent du présent c’est notre action,
et le présent du futur c’est notre imagination. »
Saint Augustin
Dédicace

À Taline et Chaé
PRÉFACE
Je suis né en 1968 à Lyon, mais c’est dans sa banlieue Est, à Décines, fief des Arméniens de la région Rhône-Alpes, que j’ai grandi.
À ma naissance, mes grands-parents avaient changé de métier : de cafetiers, ils étaient devenus confectionneurs. Cette profession permettait à l’ensemble de la famille de travailler, mes quatre oncles s’activaient à trouver les tissus pour les revendre chez les détaillants ou les exposer sur les marchés de la région.
J’ai toujours été très proche de mes grands-parents. Nous avons toujours eu la chance de partager la même maison, au début la leur, puis celle de mes parents, construite sur le terrain opposé, plus grande pour habiter tous ensemble.
Nous vivions en communauté, et en grande famille que nous étions, notre maison était constamment pleine de monde : des amis, des cousins, des connaissances, ou encore des amis d’amis de passage à Lyon. Je la surnommais « la maison du peuple ». Nos week-ends étaient rythmés par les matchs de foot et les longs repas, les longs repas et les matchs de foot ...
Tout au long de ces années (jusqu’à ce que je parte de chez moi à 15 ans pour rentrer au centre de formation de Grenoble), et malgré cette grande proximité et ces nombreux moments de complicité, je n’ai jamais vraiment entendu mes grands-parents parler de leur jeunesse ou de leur pays, ils ne m’ont jamais raconté leur exil, je n’ai jamais entendu mes grands-parents parler du Génocide... Pour eux, l’essentiel était de nous transmettre des valeurs, valeurs que nous transmettons aujourd’hui, à notre tour, à nos enfants.
Enfants, nous étions à l’écoute des rares histoires qui filtraient grâce à des amis de passage à la maison, mais jamais nos anciens ne laissaient le temps à la haine, à la tristesse, à la mélancolie ou à la révolte, de s’installer au sein de notre foyer dans leur pays d’adoption.
Quand Françoise m’a contacté, j’ai été très enthousiaste à l’idée qu’elle aille recueillir ces témoignages, des récits qui se transmettent de bouche à oreille, souvent par bribes. J’étais très impatient de lire l’ensemble de ces destins mis bout à bout, de découvrir chaque parcours, d’avoir en main ce recueil permettant ainsi à notre mémoire collective de perdurer.
J’ai trouvé nécessaire ce projet, et courageuse la volonté de Françoise d’aller au-devant des difficultés afin de rassembler les récits de ces personnes pudiques et pleines d’humilité, de ces apatrides ou descendants issus d’apatrides qui avaient volontairement enfoui leurs traumatismes afin de continuer à vivre, de s’intégrer et ainsi devenir des Français à part entière. Elle les a aidés à raconter leur histoire, un moyen pour nous d’exprimer toutes ces horreurs, et tenter de panser nos plaies dont le sang ne cesse de couler.
Notre tragédie a été physique. Elle a été et demeure aussi morale avec cette dénégation persistante du Génocide par les Turcs. Sans la reconnaissance du génocide, sans ce Pardon que le gouvernement turc refuse et réfute toujours, nous ne pourrons jamais faire le deuil de nos morts.

À Hrant Dink,
Youri Djorkaeff
INTRODUCTION
Pudeur. Voilà un des mots qui a toujours caractérisé les Français d’origine arménienne, c’est sans doute pour cela que, même au sein des familles, l’histoire des anciens est très peu connue, toutes les souffrances et les humiliations endurées n’ont jamais été les sujets de discussion privilégiés. C’est au début des années 20 que Marseille a vu ces apatrides arrivés par bateaux, ils avaient quitté la Turquie après avoir rejoint, non sans mal, la Syrie, le Liban ou la Grèce. Des centaines d’hommes, de femmes et d’orphelins, survivants des déportations, témoins des massacres, rescapés d’un véritable génocide orchestré par Talaat Pacha alors à la tête du gouvernement Jeune-Turc en 1915, débarquaient dans la cité phocéenne pour renaître de leurs cendres. Abnégation, respect des valeurs étaient la ligne de conduite de ces apatrides venus travailler, sur cette terre d’accueil, la France, avec comme objectif, s’intégrer, devenir des Français à part entière.
Liberté, Égalité et Fraternité, voici en trois mots ce qui a attiré dans les années 70/80 de nouveaux Arméniens, pour la plupart des notables ayant soigneusement organisé leur départ de Turquie et leur installation en France ou aux États-Unis. Ils voulaient fuir l’ambiance pesante des humiliations quotidiennes et du négationnisme, avec l’espoir de retrouver ailleurs une identité, leur identité.
La France, pays de droits de l’Homme, pays qui compte aujourd’hui plus de quatre cent cinquante mille personnes d’origine arménienne, dont environ cinquante mille dans la Vallée du Rhône et près de cent mille en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, voit arriver à la fin des années 90, début 2000, une immigration plus économique. Elle concerne les Arméniens venus d’une jeune Arménie libérée du joug soviétique avec la proclamation de son indépendance le 21 septembre 1991.
Avec près d’un siècle d’histoire, cette communauté, dont les familles sont le plus souvent éclatées pour des raisons d’emploi ou de mariage, n’est pas figée et ne l’a d’ailleurs jamais été. La question a été de savoir comment délimiter géographiquement la communauté arménienne de la Côte d’Azur. Cela peut paraître d’une évidence déconcertante et pourtant ! La cité arménienne et son Église sont, comme toutes les autres communautés arméniennes à travers le monde, un repère, un point de rencontre, un lieu d’échanges et de solidarité, pour toutes ces générations issues d’apatrides. Recueillir des témoignages n’a pas été chose aisée. Entre cette pudeur inhérente qui a malgré tout laissé place à l’Histoire, l’objectif commun étant de préserver la mémoire collective, et la dispersion des membres d’une même famille, famille bien souvent très grande, il n’était pas rare qu’une personne interviewée m’invite à contacter un oncle, un frère, une cousine vivant dans d’autres régions de France, car justement, c’était « le » membre de sa famille capable de donner plus de détails sur telle ou telle période, tel événement important de son histoire familiale. D’autres habitaient depuis peu sur la Côte d’Azur, où allaient bientôt la quitter pour des raisons de mutation. Certaines personnes m’ont contactée de Marseille, de Lyon, ou de Paris après avoir lu dans le journal de la communauté, « Parev », qu’un recueil de mémoires était en préparation. Eux aussi se sont sentis concernés, car leurs parents ou leurs grands-parents avaient vécu à Nice, Cannes ou Mandelieu avant la Seconde Guerre mondiale. Chacun d’entre eux avait bien évidemment sa place au sein de cet ouvrage, même si à mon grand regret, toutes celles qui ont émis le souhait de participer au projet ne retrouveront peut-être pas leur histoire dans ce livre. Un travail absolument passionnant, les témoignages recueillis étant souvent de vraies leçons de vie.
L’histoire des Arméniens de Nice, leur arrivée, la construction de la cité arménienne au sein du quartier de La Madeleine, l’évolution et la diversité de ces réfugiés au sein même de la communauté m’a été racontée durant de longues heures, chaque semaine, par Gaspard Kayadjanian, président du Conseil Communautaire Arménien de la Côte d’Azur, il m’a pour ainsi dire donné de véritables cours d’histoire et de géopolitique. Les documents ont afflué de toutes parts. Des romans, des films, des photos, des articles, des mémoires m’ont été prêtés. Toutes ces recherches m’ont permis de mieux appréhender les futurs témoignages. Que d’histoires ! Que d’atrocités ! Mais aussi que de joie et d’espoir j’ai pu entendre durant ces mois de rencontres. Tant de courage et d’abnégation ! Tant de gentillesse et de respect du sens des valeurs !
Ces histoires, à elles seules, nous permettent de découvrir, de comprendre et de mieux connaître ces Français d’origine arménienne. Des témoignages qui, par leur singularité, offrent bien souvent une réflexion commune, universelle. Beaucoup ont souhaité rester dans l’anonymat, reflet d’une pudeur caractéristique de la communauté arménienne, mais aussi l’expression d’une peur viscérale pour ceux qui, aujourd’hui encore, ont de la famille en Turquie, la peur d’être « ennuyés ».
Aujourd’hui les nouvelles générations espèrent pouvoir faire le deuil de leur passé tragique. Cette page de l’histoire ne pourra être tournée qu’avec la reconnaissance du génocide des Arméniens par la Turquie, un État dont les aspirations européennes contrastent avec son amnésie et sa distorsion des événements de 1915.
Ce sont toutes ces « petites » histoires qui ont fait Notre Histoire, celle de la France, et plus particulièrement l’Histoire des Arméniens de la Côte d’Azur.
LE GÉNOCIDE
Située au pied du mont Ararat, au carrefour des empires Perse, Romain, Byzantin, Arabe, Mongol, Ottoman et Russe, l’Arménie est parvenue, malgré les soubresauts de l’histoire, à développer et à maintenir vivante une brillante civilisation. Première nation à avoir adopté le christianisme comme religion d’État, l’Arménie est vieille de près de trois millénaires. En dépit de sa richesse et de sa longue existence, elle n’a que rarement été indépendante. Convoitée depuis des temps immémoriaux par les plus grandes puissances, elle ne doit sa survie, au cours de ces siècles de sujétion et d’occupation, qu’à la préservation de sa langue, de son écriture, de sa foi et de ses traditions.
La nation arménienne, qui sera pourtant mainte fois martyrisée et toute proche de la disparition à l’époque moderne, renaîtra une nouvelle fois de ses cendres. Entre 1895 et 1896, trois cent mille Arméniens furent froidement assassinés, massacrés à travers tout l’Empire Ottoman, martyrs pour leur foi. Pourtant, des voix s’étaient élevées en Occident pour condamner ces actes. Le régime d’Abdul Hamid avait fini par dresser contre lui des intellectuels turcs qui voulaient réformer l’Empire. Leur programme avait été très bien accueilli par les dirigeants arméniens qui se sont affirmés comme les plus fidèles soutiens du nouveau régime. Ils imaginaient alors volontiers la constitution d’un Empire pluriethnique où Turcs, Albanais, Arabes, Arméniens, Assyriens (Assyro-Chaldéens), Grecs, Juifs, Kurdes, Libanais, Macédoniens vivraient côte à côte en harmonie. Mais cette politique nouvelle se révéla aussi éphémère qu’elle avait été enthou-siasmante. La grande majorité des Turcs, comme Enver et Talaat, ne parvenait pas à se défaire de leurs vieux démons. Devenus tous deux les véritables maîtres du pays en 1913, leur nouvelle doctrine consistait en un durcissement des idées nationalistes. Leur projet visait alors à turquifier les Arabes et les Kurdes, et à se débarrasser d’une manière ou d’une autre des Grecs et des Arméniens. En 1914, l’Empire Ottoman comptait deux millions cent mille Arméniens sur un total de quatre millions quatre cent mille Arméniens dans le monde. Cette année-là, les dirigeants du gouvernement Jeune-Turc, Talaat, Enver et Djémal, firent entrer leur pays dans la guerre aux côtés de l’Allemagne, et profitèrent de cette situation pour régler une fois pour toutes la question arménienne, par la suppression totale des Arméniens. Le 24 avril 1915, le pouvoir ordonna la grande rafle de l’élite de la nation arménienne. Talaat se vantera plus tard d’avoir fait davantage, en seulement trois mois, qu’Abdul Hamid en trente ans et qu’il s’était donné comme but de faire en sorte que la question arménienne soit oubliée pour cinquante ans. Effectivement, c’en était fini. La nation arménienne de l’Empire Ottoman était anéantie, ses biens pillés, ses villes et villages effacés de la carte, sa population massivement déportée et exterminée. Dans tout l’Empire, le programme prenait la forme d’une déportation convergeant soit vers la Syrie, soit vers les camps de concentration, véritables mouroirs. En juillet 1916, les rescapés sont envoyés dans les déserts de Mésopotamie, où ils seront tués par petits groupes. Pour d’autres, la faim, la soif et les maladies avaient déjà fait des ravages. Seul un tiers des Arméniens a survécu à cette barbarie : ceux qui habitaient Constantinople et Smyrne, les personnes enlevées, les Arméniens du vilayet de Van, sauvés par l’avancée de l’armée russe et quelque cent mille déportés des camps du sud.
Au total, entre avril 1915 et juillet 1916, près de deux cent mille femmes et enfants ont été enlevés, convertis et retenus dans des familles musulmanes. On estime à au moins un million deux cent mille le nombre de morts, soit les deux tiers des Arméniens d’Anatolie.
Les survivants aux massacres sont contraints à l’exode. Un grand nombre d’orphelins sont transférés dans des orphelinats en Grèce. Les familles sont dispersées, déchirées, meurtries. La diaspora tente de s’organiser et les destinations varient selon les possibilités de transport et surtout les moyens financiers de chacun. Près de quatre-vingt mille Arméniens ont trouvé refuge en France. En 1922, c’est un peuple terrorisé et humilié, muni du célèbre Passeport Nansen, qui débarque sur les quais de Marseille. Ces apatrides savent leurs conditions précaires, mais ils sont patients, travailleurs et aucune tâche ne les rebute. Très vite, ces hommes et ces femmes épris de paix s’intègrent à la société française.
J’AVAIS CINQ ANS, L’EUPHRATE ÉTAIT COULEUR DE SANG
Notre vie était synonyme de bonheur, un bonheur simple, celui du cœur, le bonheur d’une famille unie, soudée grâce aux valeurs ancestrales d’entraide, de respect, de travail. Mon père, comme beaucoup d’Arméniens, possédait une ferme, une terre qu’il travaillait sans relâche avec amour. Un labeur qui lui permettait de subvenir très correctement aux besoins de sa femme, de ses deux filles et de ses trois garçons. Nous vivions bien et nous ne pouvions imaginer qu’un matin la haine allait frapper à notre porte et précipiter notre existence dans l’abîme.
Qu’avions-nous fait ? Rien. Nous étions arméniens, et cela suffisait à la police turque qui fouillait toutes les maisons pour nous ramasser, nous, « les infidèles ». Fuir dans les collines était notre seule échappatoire. Après nous avoir mises à l’abri dans un champ de blé, mon père retourna au village avec mes frères pour récupérer un peu de pain et du fromage, afin de subsister quelque temps hors de la maison. Je ne les revis jamais. Les coups de fusil au loin leur avaient été destinés. Faute de nourriture, nous avons été contraintes à rentrer, et sans se faire repérer, nous avons finalement réussi à atteindre notre maison pour nous y cacher, moi dans une chambre, ma sœur et ma mère dans l’autre. Mais l’acharnement de ces pillards eut raison de ma pauvre mère et de ma sœur, toutes deux furent découvertes et traînées jusqu’à l’église pour y être brûler vives avec les autres familles arméniennes du village. Une fois les Turcs sortis de la maison, je me suis réfugiée chez nos voisins kurdes dans l’espoir qu’ils me protégeraient, car mes parents les nourrissaient souvent. J’allais échapper à la rafle quand un sergent turc a débarqué. Père d’une jeune femme sans enfant, il voulait profiter des rafles pour récupérer une orpheline et l’offrir à sa fille.
Le Kurde dit au Turc :
– « Tu tombes bien Sergent, j’ai pour toi une petite fille, mais surtout tu ne la maltraites pas, pas de viol. »
Le sergent m’expliqua qu’il m’accompagnait à Erzurum chez sa fille. J’y ai découvert une dame gentille, mais elle ne parlait pas l’arménien. J’étais bien soignée, bien nourrie, bien habillée. Son mari en revanche était un homme très méchant qui répétait sans cesse :
– « Je ne veux plus qu’il reste un seul Arménien sur cette terre ! »
Il faisait tout pour que je me mette en colère, mais je ne bronchais pas.
Je me souviens, j’avais cinq ans, l’Euphrate était couleur de sang, les rivages étaient jonchés de cadavres d’Arméniens. L’odeur était insoutenable. La graisse des corps fondait au soleil, et moi, lors de ces promenades imposées par cet homme, je n’osais dire un mot de peur de subir immédiatement le même sort.
Devant cet abominable spectacle, les Turcs disaient :
– « Regardez tous ces infidèles qui ont tué nos compatriotes ! Nous aussi nous avons des morts ! »
Des sorties terrifiantes, mais aussi très instructives, car jour après jour, je connaissais mieux la ville, ses rues, ses bâtiments. Des sorties régulières qui me permettaient de croiser souvent les mêmes personnes. Le drapeau américain flottait sur certains établissements, lieux que les Turcs n’approchaient jamais, et c’était une bonne chose, car grâce à cela, et à l’aide d’une Arménienne, arriva le jour où je pus m’échapper. Elle savait qu’une association américaine recueillait les orphelins, association qui réussit à m’envoyer dans un orphelinat en Grèce. J’étais sauvée.
MON PÈRE REFUSAIT DE SE CONVERTIR À L’ISLAM, IL AURAIT EU LA VIE SAUVE
Mes parents se sont mariés en 1910, sans le consentement de mes grands-parents maternels à l’église arménienne de la rue Goujon à Paris, car il n’y avait pas d’église arménienne en Suisse. Mon père, Roupen Tchilinguirian, avait étudié la médecine en Suisse. Roupen Sévag était son nom de poète, d’écrivain. Allemande issue de la bourgeoise, ma mère suivait des études de français à Lausanne. Elle s’appelait Janni Apell.

Mon frère Lévon est né en 1912 à Lausanne. Mon père y avait acquis une bonne réputation quand il eut connaissance du massacre des Arméniens en Turquie.
– « Mais que fait-on en Suisse alors que je serais plus utile là-bas ! » dit-il à ma mère.
Ce fut là le drame de notre vie. Il voulait absolument qu’un de ses enfants naisse chez lui, à Constantinople, dans son pays. C’est pourquoi, quand ma mère était enceinte de moi, à 7 mois de grossesse, on est tous partis. Mon père était un patriote formidable, c’est ce qui l’a tué d’ailleurs. Malgré les réticences de ma mère il décida de partir. Je suis née là-bas le 10 juillet 1914, juste le jour de déclaration de la guerre par l’Allemagne.
J’avais un an quand les Turcs sont venus arrêter mon père. Ils l’ont emmené en déportation avec toute l’élite intellectuelle et les notables arméniens de Constantinople. Ma mère attendait chaque jour de ses nouvelles. Une correspondance entre mes parents avait pu s’établir au hasard des endroits où l’exode forcé l’emmenait. Au cours d’une halte à Tchangère près d’Ankara, mon père fut appelé pour soigner la fille du Maire. Il la guérit. La fille tomba amoureuse de ce jeune docteur. Son père lui aurait volontiers donné sa main à condition qu’il se convertisse à l’islam, ce qui lui aurait sauvé la vie. Mon père refusa catégoriquement disant qu’il était déjà marié.
Ma mère n’eut plus de nouvelles. Les lettres retournaient avec la mention « inconnu à cette adresse ». Elle craignait le pire, et se rendait tous les jours à l’ambassade d’Allemagne où la tragique nouvelle de l’exécution de mon père arriva. Devant le cynisme de l’ambassadeur qui ne l’avait pas aidée, ma mère jura qu’elle renoncerait à la nationalité allemande et qu’elle élèverait ses enfants dans la haine de l’Allemagne. Ce qui se vérifia par la suite, mon frère Lévon s’étant engagé dans l’armée française lors de la Seconde Guerre mondiale.
Après la terrible nouvelle, les gens disaient à ma mère :
– « Mais qu’est-ce que tu es venue faire ici, va-t’en ! »
Elle n’avait jamais voulu vivre en Turquie, dans ce pays qu’elle ne connaissait pas.
Deux mois plus tard, nous avons rejoint Lausanne par l’Orient Express pour trouver refuge chez les parents de ma mère. Veuve à vingt-cinq ans avec deux enfants en bas âge, elle devait supporter les insultes de mes grands-parents :
– « Qu’est-ce qu’on t’avait dit ! C’est bien fait ce qui t’arrive, on t’avait prévenue ! Te marier avec un Arménien ! »
Ils lui répétaient sans cesse :
– « Il faut te remarier ! »
Mais son amour pour mon père était si beau et si fort, qu’il lui était impossible d’envisager un second mariage. Ma mère voulut fuir cette ambiance pesante, il lui fallait placer ses enfants, et partir. Elle avait étudié le français et avait toujours voulu vivre en France, à Paris.

En 1920 les parents de mon père l’ont contactée, lui proposant de nous envoyer, mon frère et moi, chez eux, afin d’être élevés en Arméniens, apprendre la langue dans une école arménienne, et connaître un peu de l’histoire de notre père. Avant de s’installer à Paris pour entrer au conservatoire, prendre des cours de comédie (elle a même joué à l’Odéon), ma mère nous a accompagnés à Constantinople où nous sommes restés deux ans. Mes grands-parents tenaient à nous donner l’arménité qui nous manquait. C’est grâce à cela que je me suis construite, sinon je serais perdue.

Viens
Viens mon père, viens,
Montre ton visage,
De toi je n’ai rien,
Rien que ton image.

Dans ton beau pays,
Dès que je suis née,
Ceux qui t’ont trahi
M’ont déracinée.

Bébé en dérive,
Bébé orphelin,
Sans un père qui suis-je ?
Sans la force du lien ?

J’ai ta chair, ton sang,
Ta mort est ma fierté,
Sans cesse je ressens
Cette Arménité.

Sans haine et sans peur
Tu as donné ta vie,
Ton âme et ton cœur
À notre Arménie.

Maintenant tu es là,
Si jeune et si fort,
Le temps de compte pas,
Ni l’oubli, ni la mort.

Je suis seule mon père,
Donne-moi la main,
Avec toi j’espère
Suivre ton chemin.

Apprendre à survivre,
Vaincre le désespoir,
Goûter le cœur libre
Au chant de l’espoir.

Le passé nous soutient
Pour tout rebâtir,
Fiers d’être Arméniens,
Fiers de nos martyrs.

Shamiram SEVAG
LES GARÇONS DEVINRENT EFFENDIS ET LES FILLES HANEMS
Notre village se trouvait à proximité de Marache. Il avait déjà subi un massacre au lendemain de la déclaration de la Constitution qui promettait un avenir meilleur pour toute la population de la Turquie. Le tyran Abdul Hamid avait organisé un sanglant massacre de cette population paisible de Cilicie où périrent plus de trente mille Arméniens, dont mon père qui laissait une veuve et quatre enfants mineurs. À peine avions-nous commencé à panser nos blessures que de nouveaux bourreaux se présentèrent à notre porte.
Nous avons dû abandonner nos jardins et nos maisons pour les routes de la déportation. Notre caravane se composait de trois villages voisins, Sarelar, Kezel Aghadj et Gueul Djeyiz. Je ne peux vous décrire toutes ces atrocités, ce serait trop long ! Quel Arménien n’a pas son histoire atroce au fond de sa mémoire ?
Le récit des événements vécus est tellement gravé dans mon âme, qu’aujourd’hui encore l’émotion m’étrangle !
Nous vivions au pied de la montagne Guiavour Dagh (montagne infidèle), près du lac Guiavour Gueul (lac infidèle). Dans les environs se trouvaient deux villages peuplés aussi en majorité par des Arméniens, Kezel Aghadj et Gueul Djeyiz.
Durant le conflit entre Arméniens et Turcs de Zeytoun, la terreur et la peur dominaient. Notre village comptait neuf grandes maisons où vivaient dix-neuf familles. Quand le climat politique devint irrespirable, Zeytoun se révolta. Des barrages furent alors dressés sur toutes les routes, et notre sort devint indécis, nous ne pouvions quitter ni nos maisons, ni notre village.
Les gendarmes turcs arrivèrent au promettant la libération si tous les Arméniens acceptaient officiellement la religion musulmane. La réponse étant négative de manière catégorique, ils se retirèrent très en colère.
Le cheikh turc revint et rassembla le village :
– « Acceptez notre religion et vous serez saufs, sinon, vous serez tous massacrés ! »
Après une réflexion approfondie, et pour gagner du temps, nos parents consentirent.
Les hommes, même âgés ou mariés, devaient subir la circoncision. Le cheikh commença à nous apprendre leurs prières. Pendant le ramadan nous étions contraints de suivre leurs coutumes, nous nous rendions à la mosquée ou chez eux, et mangions ensemble pour leur montrer que nous étions de fidèles musulmans. Après, dans nos maisons, nous faisions nos prières et nous mangions selon nos habitudes, sans laisser aucune trace du repas.
Un enfant veillait devant la porte.
La situation ne pouvait pas durer. Nous devions informer l’Église de notre sort. Nous fîmes parvenir une lettre à Marache, dissimulée dans un petit sac de riz. La consigne était de nous renvoyer le sac vide avec le porteur, une sorte d’accusé-réception. Le porteur était un Turc de chez nous. Nous lui avions promis un bakchich de cinq piastres à son retour.
Le massacre des Arméniens d’Adana aggrava encore le climat.
Deux Turcs armés arrivèrent et réunirent tous les hommes au centre du village. Mon père labourait, les autres étaient aux champs pour les travaux quotidiens. Il dut laisser sa charrue et suivre les soldats. Arrivé sur la place du village, il comprit que la situation allait mal tourner. Autour de la source, il voyait des hommes armés, certains buvant de l’arak, d’autres aiguisant leur poignard, d’autres encore tirant avec leur fusil ou jouant les acrobates sur les chevaux. Mais le plus terrifiant était d’entendre le son des trompettes et des tambours qui semblaient sonner un chant de mort. Les hommes ont été conduits dans le hameau voisin. C’est la dernière fois que j’ai vu mon père et mon oncle.
J’étais à la fenêtre, quand les soldats m’ont attrapé et m’ont battu en me disant :
– « Va-t’en petit animal de guiavour ! »
J’ai couru en larmes jusqu’à la maison du voisin où j’ai trouvé toutes les femmes pleurant le sort de leur mari. Le soir, quand nous sommes rentrés à la maison, les Turcs avaient tout emporté, il ne restait plus que quelques habits d’enfants, rien d’autre. J’avais quatre ans, mes sœurs, six mois, deux et sept ans. Ma mère, âgée de vingt-cinq ans, se retrouva seule pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants. Ce fameux soir, on nous emmena chez notre voisin turc pour passer la nuit. Ma mère et ma grande sœur ont pleuré, attendant mon père qui ne revint jamais.
À la tombée de la nuit, nous avons entendu des coups de fusil. Les Turcs expliquèrent qu’ils avaient tiré sur des voleurs de bétail.
Quelques jours plus tard, on apprit que mon père et mon oncle avaient réussi à fuir, les autres avaient été fusillés.
Mon père gagna un village à quatre heures de marche où vivait un ami turc. Après une hésitation, il frappa à la porte. L’accueil fut chaleureux, mon père s’assit dans un coin. Son ami lui demanda si toute sa famille se portait bien, puis demanda à sa femme de chauffer de l’eau pour laver les pieds de son ami, et de préparer la table. Après avoir mangé, ils bavardaient avant d’aller se coucher. Mon père était tellement fatigué, qu’il s’endormit tout de suite. Le matin, ils se levèrent de bonne heure, prirent le petit déjeuner et sortirent. Ils se dirigèrent vers les vignes tout en discutant. Mon père avait quelques pas d’avance, le Turc arma son fusil et tira dans le dos de mon père qui tomba. L’assassin le déshabilla, espérant trouver sur son cadavre un peu d’argent, et le laissa tout nu, en proie aux corbeaux et aux loups. Ce meurtrier s’appelait fils d’Omar, du village d’Omaroghlou.
Nous avons passé ce triste été dans le deuil et les larmes. À l’automne, une personnalité arménienne de Marache est venue au village pour rassembler les orphelins et les conduire, avec le consentement des mères, à l’orphelinat national arménien.
Nous étions quatorze, on m’attribua ce numéro. Au petit déjeuner, nous avions droit à un petit pain, le midi à une soupe chaude, et le soir à un pain avec des raisins secs, des noix ou du tarkhana, une soupe spéciale de la région de Marache. Nous n’avions ni chaussettes ni chaussures, mais dans le dortoir, les lits et les draps étaient propres et confortables. Le directeur s’appelait Ohanness Effendi, le sous-directeur se nommait Monsieur Vartan et l’instituteur Monsieur Hayg. Très vite des orphelins arrivèrent de partout, surtout de la région d’Aintab. Je suis resté dans cet orphelinat jusqu’en 1913, et je passai les vacances d’été dans notre village. L’automne de cette année-là, ma mère m’envoya chez son frère.
La situation politique empirait. Des émigrés arrivaient de Zeytoun et racontaient la guerre. Des fédayins arméniens s’étaient retranchés dans les montagnes pour faire la guérilla, sous les ordres de Nazaret Tchavouche. Nous suivions tout cela très attentivement. Nous pressentions un triste avenir.
Au printemps 1914, nous entendîmes des rumeurs venues de villages voisins, Dèré Keuil et Fendedjak. Des gendarmes avaient pénétré chez les Arméniens pour y chercher des armes. Ils passèrent à tabac tous les hommes, mais en vain car les villageois ne possédaient aucune arme de guerre.
De courageux montagnards de Zeytoun décidèrent de s’armer jusqu’aux dents avant de se réfugier dans la montagne. Trente-six hommes exactement arrivèrent de Fendedjak pour nous conseiller fermement de prendre des armes et de nous révolter au lieu d’être massacrés. Aux alentours de Fendedjak, les Arméniens commencèrent à mettre le feu aux maisons turques ainsi qu’à leurs moissons de blé. Une dizaine de gendarmes turcs, qui venaient de Marache, furent massacrés à leur tour. Le gouvernement envoya deux bataillons de soldats. Après avoir encerclé les villages, ils détruisirent les camps retranchés des Arméniens. Une terrible bataille rangée s’engagea, les Arméniens d’une part, les deux bataillons turcs d’autre part, aidés des villageois turcs qui mettaient le feu aux maisons arméniennes. L’armée turque subit de grosses pertes. Les Arméniens résistèrent bravement jusqu’au soir. Les munitions épuisées, ils furent encerclés et fusillés. Les femmes, les enfants et les vieillards furent ramassés, puis déportés vers Damas.
Quinze ou vingt jours avant cette révolte, ma mère m’avait emmené voir son père, ses sœurs et ses parents dans le village voisin. Nous avions traversé de beaux paysages, où nous pouvions découvrir les sources limpides du fameux Tchatal Olouk, sous l’ombre des grands chênes millénaires, lieu privilégié de repos des voyageurs. Nous avions continué notre route en escaladant la montagne Hovdou, très difficile à passer même pour les mulets. Le soir, nous arrivâmes au village Kezel Aghadj où régnait la prospérité. Tout le monde travaillait, les moissons de blé étaient ramassées et mises de côté, ainsi que le foin pour le bétail. Ces gens ne pouvaient pas s’imaginer qu’ils devraient, dans un proche avenir, abandonner tout cela, contraints de prendre la triste route de la déportation.
Après quelques jours passés chez nos parents, nous sommes rentrés. À l’approche du village, nous ressentions comme un certain malaise. Les deux côtés de la route étaient recouverts de sauterelles, et les champs grouillaient de millions de ces petites bêtes bruyantes qui rasaient tout sur leur passage, les champs de blés et de maïs ressemblaient maintenant à un désert, les vignes et les arbres des forêts étaient totalement morts, le malheur du ciel pleuvait sur nos têtes.
Pour être prêts en cas de déportation, nous devions prendre toutes nos précautions. Nous commençâmes à préparer des peaux de chèvres pour conserver l’eau, et tout ce dont nous pourrions avoir besoin sur la route.
Une quinzaine de gendarmes arrivèrent au village et s’installèrent dans la maison du maire, Apraham Agha Bedrossian. La maison était située sur les hauteurs du village. Spacieuse et ouverte à tous, elle se composait de plusieurs chambres et d’une grande véranda donnant sur une roseraie et des vignes à perte de vue. Les gendarmes installés dans la véranda demandèrent à être servis. Pour les nourrir convenablement, deux chèvres furent égorgées.
Après avoir bien mangé le kebab et bu l’arak, le tchaouche sortit de sa poche le décret du gouvernement et annonça que tous ceux qui possédaient un permis devaient remettre leur fusil, sans quoi ils subiraient la falakha bénie.
Les hommes déposèrent donc quelques fusils de chasse, mais les gendarmes réclamèrent d’autres fusils, notamment des fusils de guerre. Furieux, ils se mirent à torturer les villageois devant nos yeux. Les pieds des pauvres hommes saignaient. Ils pleuraient de douleur tout comme les enfants et les familles qui assistèrent impuissants à leur supplice. Enfin la bastonnade fut stoppée, la falakha n’avait servi à rien. Les gendarmes étaient fatigués, l’arak et surtout le bakchich avaient eu leur part d’effet. Ils ont rédigé un compte-rendu et sont partis.
Quelques semaines passèrent, le décret parut : les Arméniens devaient quitter leur village et prendre le chemin de la déportation dans un délai de huit heures, c’est-à-dire avant le soir. Nous avons chargé tout ce que nous pouvions sur le cheval y compris mes deux petites sœurs.
J’avais à peine dix ans. L’exode fut un voyage terrible de plusieurs semaines jusqu’à Alep en Syrie. Notre départ fut très émouvant, les chiens hurlaient, les hiboux hululaient sur les rochers. Les Arméniens de Kezel Aghadj et de Gueul Djeyiz furent déportés avec nous.
Nous prîmes la route de Baghtché. Nous dûmes escalader la montagne avec ses passages très dangereux au-dessus de l’abîme. Après trois jours de halte, toujours le bâton de l’exil à la main, on nous fit reprendre la route vers Hassan Beyli le plus grand village de notre région.
Les villageois y étaient renommés pour la sériciculture et leurs riches produits de soie. Aux alentours de chaque maison, des mûriers avaient poussé. Avec les copains de mon âge, nous sommes allés au petit lac un peu plus loin, pour nous baigner et nous laver. Après un jour de repos, nous nous sommes mis en route, désormais escortés par un gendarme. C’était la première fois que nous empruntions une route charretière. Nous marchions dans la poussière. Nous nous sommes lavés, avons bu et rempli nos gourdes à une source magnifique d’eau glacée qui jaillissait du fond des rochers. Nous avons parcouru la montagne et atteint le village de Keller. Selon les dires des villageois turcs, les Arméniens du village avaient été déportés depuis longtemps. À midi, nous arrivâmes au bord de la rivière Kara Sou (l’eau noire), où nous nous sommes reposés et avons mangé un peu. Le soir, c’est près d’Isslahiyé que nous avons passé la nuit dans un champ. Des rumeurs circulaient disant que les Arabes enlevaient les jeunes filles, mais ne touchaient pas aux mariées. Dans notre groupe se trouvaient des filles déjà fiancées, leurs parents alors ont décidé de les marier le plus vite possible. À Isslahiyé, ils ont trouvé un prêtre arménien qui a marié à la lumière d’une seule bougie trois couples fiancés !
Après une traversée longue et fatigante, nous arrivâmes le lendemain à la frontière de la Syrie, où les paysans parlaient moitié turc, moitié arabe. Vers la gare de chemin de fer d’Eradjov, nous avons vu pour la première fois un gigantesque pont en fer qui reliait les deux montagnes, un miracle pour nous.
Il fallut escalader la colline, un vent fort nous jeta de la poussière au visage, nos yeux piquaient, nous pouvions à peine voir devant nous, ce fut un vrai supplice mais il fallait continuer. Arrivés au sommet de la montagne, nous avons vu de loin la gare, et pour la première fois un train. Nous devions camper là pour la nuit. Au petit matin, nous arrivâmes à Gatma. Un enfant de trois mois, épuisé par cette douloureuse épopée, décéda. C’était le premier martyr de notre déportation maudite. Il fut enterré sur place.
Deux jours à attendre à Gatma avant de pouvoir prendre le train pour Alep. À la dernière minute, il nous fut interdit de voyager avec nos animaux. Nous décidâmes donc de poursuivre notre route à pied jusqu’à Alep. Heureusement pour nous, les gens transportés par ce train étaient en fait directement acheminés vers Der Zor, une mort certaine.
La chaleur était pesante, nous étions épuisés, assoiffés. Nous avons trouvé un puits seulement accessible par une échelle. Le désespoir s’est emparé de nous quand nous avons constaté que des milliers de vers y grouillaient. La soif était telle, que nous avons été obligés de la distiller avec nos mouchoirs pour humecter un peu nos langues malgré notre dégoût. Toutes sortes de maladies apparurent. Elles ont touché les plus faibles, puis la malnutrition a fini par faire des ravages au sein du convoi.
Vers midi, apparut au loin la tour de la fameuse forteresse d’Alep, nous étions morts de fatigue. Nous sommes entrés dans la ville. Nous nous sommes reposés à côté d’une place publique, dans un petit jardin arrosé grâce à une noria actionnée par un cheval.
Après avoir repris quelques forces, une personne nous a accompagnés dans la propriété d’un Arménien qui nous a donné à chacun un pain. J’y ai vu un enfant qui faisait de la bicyclette. Je me suis approché de lui, il est immédiatement descendu de son vélo pour me le prêter. J’ai pu rouler quelques mètres, j’étais heureux, et en même temps surpris par cette machine fonctionnant sur deux roues. Nous sommes restés là trois jours.
Arriva un ordre : nous devions prendre le train pour Hama, sans les animaux.
Nous décidâmes finalement d’abandonner nos bêtes. Nous avons pris le train espérant arriver à destination au matin. Bien avant la gare, un soldat turc nous fit descendre. L’endroit était désert, nous pouvions apercevoir les toits de la ville dans la vallée, au loin. Des gens sont ensuite venus nous conduire à une demi-heure de cette ville, nous disant que nous devions attendre là. La chaleur était insupportable, chacun a monté une simili tente avec des draps pour être protégé du soleil le jour, du froid du désert la nuit. Nous avons acheté très cher des bâtons à des Arabes qui en profitaient pour multiplier les prix. Même le bois à brûler, ils nous le vendaient au poids ! Nous ne savions pas quel triste avenir nous attendait. Plus les jours passaient, plus notre sort devenait dur et insupportable.
Nous étions nostalgiques, la vie au pays nous paraissait comme un paradis, nous rêvions de nos montagnes, de l’eau limpide des sources qui jaillissaient des rochers, cette bénédiction de Dieu qui sortait de la pierre et de la terre, et de cette nature qui nous nourrissait de miel et de lait en abondance.
Nous étions en plein mois de juillet, notre caravane se composait toujours de la population des trois villages. Nous nous installâmes à environ trois kilomètres de Hama. L’eau potable était rationnée.
On nous accorda l’autorisation d’entrer dans la ville où coulait un fleuve. Nous nous y sommes rués et avons bu jusqu’à plus soif ! Nous nous sommes lavés, et nous avons rempli les récipients et les outres. Notre mère acheta cinq petits pains arabes pour cinq météliks (la plus petite monnaie turque). Nous devions dépenser chaque jour cinq météliks uniquement pour le pain. Toute notre richesse tenait en cinq livres or, conservées précieusement dans la ceinture de ma mère.
Chaque fois que nous allions chercher l’eau, nous trouvions au bord de la route des gens affamés et assoiffés qui mouraient sous nos yeux. Chaque matin, nous ramassions les morts pour les inhumer un peu plus loin, dans des cavernes ou des fosses communes.
Mon oncle se rendit en ville pour chercher de la nourriture et de l’eau. Il rencontra un boulanger arabe chrétien. Selon lui, un bey 1 turc cherchait des agriculteurs. Aussitôt, mon oncle courut chez le Bey et se mit d’accord pour que dix familles puissent travailler dans sa propriété, avec en guise de salaire, le logement et la nourriture. Nous nous sommes donc installés juste à côté de l’immense ferme du bey qui se trouvait à cinq kilomètres de la ville. Dans un premier temps, nous étions satisfaits, car cet endroit était magnifique, entouré d’arbres fruitiers de toutes sortes, avec des mûriers, de vastes jardins, des vignes, des légumes, de l’eau en abondance, et à proximité, le seul grand lac de toute la province. Tout le matériel agricole avait été enterré lorsque les ouvriers arabes avaient été réquisitionnés par l’armée en 14. Nos hommes ont sorti de la terre des charrues, des pelles et d’autres outils de jardinage et d’agriculture, tous rouillés. Ils les ont nettoyés. Les hommes, les femmes et les enfants travaillaient. En hiver, n’ayant pas beaucoup de travail dans les champs et les jardins, le Bey nous obligea à travailler dans la ferme, à surveiller les animaux, à traire les vaches et les chèvres, et à nettoyer l’écurie.
Au printemps, ma mère et moi sommes allés en ville pour trouver de la nourriture, l’argent manquait depuis longtemps. Ma mère, voyant la porte d’une maison ouverte, s’est présentée, et a demandé de l’aide en me montrant et en levant quatre de ses doigts, pour signifier qu’elle avait quatre enfants. La dame s’est mise en colère et nous a claqué la porte au nez. Ma mère a crié, son doigt était resté dans la porte. Le sang jaillit. Prise de remords, la dame nous donna du pain.

Ensuite, nous sommes allés à la gare où se trouvait un orphelinat arménien. Une cinquantaine d’orphelins arméniens, ramassés sur les routes, y logeait. Ma mère montra sa main blessée, elle fut soignée immédiatement. Le surveillant nous donna l’excédent de la nourriture, du pain et du pilav qui sentait très bon ! Ma mère demanda si le pilav était préparé avec du beurre. Il l’était. Elle ne voulut pas en manger, car elle suivait le jeûne de carême avant Pâques ! Cette grande foi, elle l’a laissée à ses enfants ! Nous les avons remerciés, avons fait le signe de la croix en implorant l’aide de Dieu, et nous sommes repartis. En nous éloignant, je demandai à ma mère, avec mon esprit d’enfant :
– « Maman, Pâques arrive dans quelques jours, comment ouvriras-tu le jeûne de carême ?
– Dieu est grand », m’a-t-elle répondu.
Et moi je me demandais pourquoi si Dieu était si grand, nous avions été déportés et étions tombés dans cette misère. Ma mère ne supportait pas que je parle mal du Bon Dieu.
Pâques arriva. Comme chaque jour, nous allions aux champs pour chercher de la nourriture. Nous, paysans, nous connaissions bien les herbes, comme le terchik, une sorte de pandjar que l’on faisait bouillir une dizaine d’heures, et auquel nous ajoutions du blé.
Au retour à la ferme, je vis un moineau qui ne pouvait pas s’envoler, il était blessé, je courus le ramasser pour le ramener à ma mère :
– « Voilà un oiseau que le Bon Dieu a envoyé pour que tu puisses ouvrir le jeûne du carême !
Ma mère, les larmes aux yeux fit le signe de croix et murmura :
– Dieu est grand ! »
Nous l’avons rôti et mangé. En automne, après la moisson, nous ramassions les restes de blé et de maïs. Notre grande préoccupation était l’hiver... Nos villageois restaient toujours ensemble, mon oncle étant chef du village dans le pays, c’est lui qui décidait, tout le monde lui obéissait.
Il fallut quitter la ferme, car le Bey ne voulait plus de nous. Nous étions une trentaine. Ne pouvant plus subvenir à nos besoins, ma mère décida de nous envoyer dans un orphelinat au Liban.
C’était la première fois que j’entendais ce nom. Après avoir traversé Baalbeck, nous arrivâmes de nuit à Rayak où la ligne de chemin de fer se divisait en deux directions, l’une vers Damas, l’autre vers Beyrouth. C’est ici que j’ai vu la première automobile. Arrivés à Beyrouth, à côté de la gare, nous avons vu pour la première fois des plantes avec des fruits identiques à l’orange, nous les avons cueillis, épluchés et mangés, c’était des figues de barbarie.
Nous sommes enfin arrivés au collège Ayntoura, un collège français situé à vingt-cinq kilomètres de Beyrouth. Cette cage dorée ressemblait au paradis terrestre !
Nous avons été directement conduits dans la salle de bain. Depuis notre déportation, nous avions oublié l’existence du bain, de l’eau chaude et du savon.
La première nuit fut très paisible, et si tout devait continuer comme cela, nous étions sauvés. À midi, au grand réfectoire, une assiette remplie de soupe à l’oignon avec un pain de vingt-cinq à trente grammes nous attendait. Puis ce fut l’inscription. Nom, prénom... chacun de nous reçut un numéro à ne pas oublier. J’étais le numéro 8. Ensuite, ils nous ont parlé discipline et règlements.
Un jour, nous avons été rassemblés dans le grand salon, en présence du Directeur et de tout le personnel du collège. Fawzi Bey, l’administrateur, commença un discours par le quotidien, l’école, la discipline, etc. Puis il en vint à la religion. Les enfants parlant l’arménien ne comprenaient pas bien, mais nous, originaires de la région de Marache où nous étions surnommés enfants de Guéavour Dagh, nous comprenions le discours, bien qu’en dialecte de Constantinople :
– « Mes chers enfants, dans le temps lointain, vous étiez turcs, enfants de Turcs. Les chrétiens ont converti de force vos arrières grands-parents à leur religion. Maintenant, il est indispensable que vous retourniez vers votre religion mère, la religion musulmane. Votre religion est vieille et usée comme la religion des adorateurs du feu. Ainsi votre Jésus est usé, c’est comme une chemise usée, on la jette et on en prend une nouvelle. »
Tous ceux qui comprirent la signification de ce discours furent bouleversés. Fawzi Bey poursuivit son laïus sur la foi du prophète Mohammed, la seule et vraie foi qu’il nous fallait accepter. En écoutant tout cela, tous les enfants commencèrent à pleurer, il voulut nous réprimander, mais il préféra lever la séance.
Dès le lendemain, les surveillants (les tchavouches) commençaient à nous expliquer que si nous suivions les règles, la direction allait augmenter et améliorer nos repas.
Un matin, après avoir avalé une soupe savoureuse avec de la farine au petit déjeuner, nous fûmes sommés de déclarer accepter la vraie religion turque, de choisir un nom turc et de l’inscrire dans le registre, condition obligatoire pour avoir droit au déjeuner, à un repas composé de viande et de pain à volonté. Ainsi, ceux qui acceptaient de se convertir à la religion turque devenaient alors hanem et effendi, (dame et monsieur), et pouvaient manger en premier, les guiavours quant à eux déjeunaient plus tard. Nous étions devenus squelettiques à force de manger chaque jour juste un peu de soupe à la farine. Au réfectoire, quand nous sentions la bonne odeur de la viande, quelques-uns allaient se convertir. Nous, nous mangions comme d’habitude, et nous écoutions l’éternel discours nous incitant à accepter la religion de l’islam. À l’extrémité de la cour se trouvait une grande cloche qui sonnait chaque heure de classe, de gymnastique, des repas, du coucher, etc. Cette nuit-là, je ne pouvais pas dormir, j’avais devant mes yeux mon père sauvagement assassiné par un Turc, ma triste séparation d’avec ma mère et ma grande sœur. Le matin, la cloche me réveilla, j’avais les yeux rougis. Les surveillants vinrent nous chercher avec des fouets, car nos noms n’étaient toujours pas inscrits sur le registre. Le secrétaire nous réprimandait sévèrement, criait de faire vite, sans quoi il nous écraserait la tête avant de nous laisser pour-rir en prison. Les larmes aux yeux, chacun de nous choisissait un nom. Je me souvenais du nom du meunier de notre village, mon nom était désormais Naguib, numéro huit, et le secrétaire nommait mes sœurs l’une Aychée l’autre Loutfia. C’était trop dur et humiliant. Le soir, la cloche a sonné pour le dîner, rien n’avait changé, la soupe habituelle, farine-eau, parfois aux lentilles ou avec du blé, nous n’étions jamais rassasiés.
Après nous avoir donné de force des noms turcs, le temps était venu de nous convertir à l’Islam. Le collège avait un grand clocher sur la tour, haute de trente mètres, ainsi une grande horloge qui sonnait chaque heure. À côté, sur un poteau, flottait le drapeau turc avec le croissant. Chaque matin et chaque soir, nous devions nous ranger devant ce drapeau, et devions crier trois fois Padichahem tchok yacha ! (longue vie au roi). Puis ils nous informaient du programme du jour.
Le lendemain, Fawzi Bey entra dans le réfectoire. Les tables étaient réparties en deux rangées, l’une pour les filles et l’autre pour les garçons. Il nous ordonna de nous asseoir.
Il connaissait ceux et celles qui s’étaient convertis dernièrement. Aussitôt, en se tournant vers les filles, il demanda son nom à l’une d’entre elles qui n’était autre que ma pauvre sœur. Elle se trompa, balbutia :
– « Chey, Chey effendim ! » Elle fut punie.
Les autres filles répondirent correctement. Mon autre sœur était paniquée. Je m’approchai d’elle et mis la moitié de mon pain dans sa poche, elle s’apaisa. Le lendemain, il demanda à nouveau à ma sœur comment elle s’appelait, cette fois elle répondit correctement, et reçut un afferim (bravo). Tous les garçons et toutes les filles connaissaient bien leurs noms. On nous apprit à lire et à écrire correctement le turc, la géographie, l’arithmétique et la religion avec un khodja enturbanné. La musique était enseignée par un Arabe qui ne parlait pas le turc, la culture physique par un entraîneur qua-lifié, à la manière militaire pour nous préparer à l’école de guerre.
Les mois passaient, nos surveillants se montraient très exigeants.
On nous apprit l’arrivée prochaine de Djemal Pacha. Nous appartenions à Djemal Pacha, c’était sous ses ordres que cet orphelinat fut ouvert, et que nous avions été amenés ici.
Djemal Pacha arriva avec une imposante délégation. Guidé par notre directeur et Fawzi Bey, il inspecta toutes les classes. Quand il entra dans la nôtre, suivi de sa délégation, tous les élèves se levèrent. Le Pacha fut impressionné par notre discipline. Un délégué demanda son nom à un enfant :
– « Mon nom est Moustafa », c’était notre Hovnan ! Suivirent une démonstration sportive et un défilé paramilitaire.

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