Exclusion, insertion et formation en questions
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Description

Les activités sociales relevant de la lutte contre l'exclusion, de l'insertion professionnelle et sociale des jeunes ou de la formation des adultes ont cette particularité d'être pensées et organisées selon une logique du manque présumé. L'ambition de cet ouvrage est de poser les jalons d'une orientation positive en sciences sociales susceptible d'éclairer les quotidienneté de ceux et celles que l'on considère le plus couramment comme désaffiliés, disqualifiés, désinsérés, inappétents...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 79
EAN13 9782336273099
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sommaire
Logiques Sociales - Collection dirigée par Bruno Péquignot Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION CHAPITRE 1 - SOUS LE SIGNE DU MANQUE CHAPITRE 2 - L’EXCLUSION EN QUESTIONS CHAPITRE 3 - L’INSERTION DES JEUNES EN QUESTIONS CHAPITRE 4 - LES SALARIÉS ET LA FORMATION EN QUESTIONS CONCLUSION - POUR UNE ORIENTATION POSITIVE EN SCIENCES SOCIALES BIBLIOGRAPHIE GLOSSAIRE DES SIGLES
Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l’action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d’un terrain, d’une enquête ou d’une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Dernières parutions
Frédérique SICARD, Agencements identitaires. Comment des enfants issus de l’immigration maghrébine grandissent en France, 2011.
Rahma BOURQIA, Culture politique au Maroc, A l’épreuve des mutations, 2011.
Louis MOREAU DE BELLAING, Claude Lefort et l’idée de société démocratique , 2011.
Elisabetta RUSPINI (sous la dir. de), Monoparentalité, homoparentalité, transparentalité en France et en Italie. Tendances, défis et nouvelles exigences, 2010.
T. DJEBALI, B. RAOULX, Marginalité et politiques sociales , 2010.
Thomas MIHCAUD, La stratégie comme discours, 2010. Thomas MICHAUD, Prospective et science-fiction, 2010. André PETITAT (dir.), La pluralité interprétative. Aspects théoriques et empiriques , 2010.
Claude GIRAUD, De la trahison, Contribution à une sociologie de l’engagement, 2010.
Sabrina WEYMIENS, Les militants UMP du 16 e arrondissement de Paris, 2010.
Damien LAGAUZERE, Le masochisme, Du sadomasochisme au sacré , 2010.
Exclusion, insertion et formation en questions

Cédric Frétigné
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr hannattan1@wanadoo. fr
9782296543348
EAN : 9782296543348
« En un sens, j’étais excédé par ces théories qui identifient des sociétés “sans”, comme si leur différence était le manque de ce qui nous définit. J’ai le souvenir d’une conversation avec Marcel Griaule, me disant, lors d’une discussion portant sur ma thèse doctorale : “Ils sont sans industrie, sans monothéisme, sans développement économique et politique réel, sans...” [...] Ainsi présentés, ils ne sont rien au regard de beaucoup de non-initiés, sinon des producteurs d’exotisme et des faiseurs de dépaysement. »
Balandier G. (2009), Le dépaysement contemporain. L’immédiat et l’essentiel, Entretiens avec J. Birman et C. Haroche, Paris, PUF, p. 147.
INTRODUCTION
Défendre une orientation positive en sciences sociales, telle est l’ambition poursuivie par cet ouvrage. D’emblée, une précision s’impose. Il ne s’agit ni de revenir au positivisme d’antan ni de verser dans un optimisme louangeur. Point de tour de vis scientiste, non plus que de « positive attitude » dans le propos. Il faut comprendre la formule comme un plaidoyer en faveur d’approches qui entendent décrire et analyser en plein plutôt que définir et énoncer en creux ce qui est étudié. Aux lectures « dysphoriques » et au « vocabulaire décéptif » (Sticker, 1982, p. 138), il est proposé de substituer des approches « appréciatives » et des schèmes d’analyse orientant positivement la recherche. Au fond, à raisonner avec les catégories du déficitarisme, quelle connaissance effective a-t-on de ceux qui sont nommés in-firmes, in-valides, in-capables, impotents, im-puissants, a-normaux, a-sociaux, dés-insérés, disqualifiés, dés-affiliés, etc. ? Plus généralement, quels types de connaissance sociologique produisent les raisonnements organisés suivant des schémas d’analyse fondés sur une « arithmétique du défaut » (Rancière, 2005, p. 297) ? Que gagne-t-on à instruire le procès du social sur la base d’une approche privative ? Qu’y perd-on en intelligibilité des phénomènes à observer ? En contrepoint, comment structurer une orientation positive de la recherche ? C’est au fond autour de ces questions liminaires qu’est structuré ce livre.
En théorie, la cause semble entendue. Jean-Claude Passeron (1991, p. 253) a très clairement énoncé que «les groupes sociaux exclus d’une pratique ou d’une possession ne sauraient sans arbitraire ou ethnocentrisme être décrits et compris par l’absence ou la privation, comme si toutes leurs propriétés se déduisaient de la non-possession, si leurs comportements épuisaient leur sens dans l’abstention et si toutes leurs valeurs se réduisaient à celles qui font l’illégitimité de leurs propres pratiques ». Pourquoi donc remettre l’ouvrage sur le métier ?

L’emprise de la thématique négative
De fait, les formes descriptives dénoncées par Passeron continuent à fleurir et parmi les travaux publiés par les sociologues les meilleurs. C’est pourquoi il m’apparaît toujours aussi nécessaire de poursuivre la discussion autour de la « sociologie négative de la privation ». Dès ma première enquête sur les vendeurs de la presse SDF en 1994 (Frétigné, 2003), je me suis affronté à cette grille de lecture purement négative. Définis par l’absence de qualité, les prétendus SDF vendeurs de journaux étaient toujours décrits comme atomisés, agis par le destin, aux frontières extérieures du social, etc. Dans le cadre de mon étude de la littérature sociologique sur l’exclusion, j’ai par la suite mis l’accent sur la fragilité des conceptualisations alternatives préconisées par les sociologues les plus autorisés. L’élaboration, en creux, de concepts forgés à des fins de substitution ne donnait guère à voir que l’absence ou le défaut : dépossession, disqualification, désinsertion, désaffiliation, désappartenance, etc. Poursuivant mes recherches sur la formation professionnelle des demandeurs d’emploi, j’ ai continué à rencontrer cette thématique négative, suivant laquelle les impétrants manquent de formation, de qualification, d’expérience pour prétendre accéder positivement ou faire un retour gagnant sur le marché du travail. Avec la survenue du « raisonnement par l’appétence », une étape supplémentaire a été franchie dans le sens de la promotion de ces lectures par le moins ou le rien. Déplorant le manque d’appétence pour la formation, les experts du domaine ont bien rapidement été relayés par les sociologues qui ont intronisé ce vocabulaire au rang de concept sociologique. Une fois encore, il me semblait qu’à pointer la faible appétence, voire l’inappétence, on ne disait pas grand chose du « terrain des empiricités positives » ou des « formes phénoménales de la vie sociale » (Schwartz, 2002, p. 20). Pour l’exprimer autrement, on assiste clairement, dans les différents cas rapportés ci-dessus, à la promotion d’un « universel par défaut donc, défini davantage par les volontés convergentes mais négatives qui le cernent que par la réalité de son objet » (Beaune, 1983, p. 19), au mieux d’une «potentialité négative » (p. 21), au pire d’un « type idéal négatif » (p. 53) 1 .
Je souhaite donc, dans ce livre, insister sur les effets induits par les approches privatives. On pourra leur reconnaître, avec Claude Grignon et Jean-Claude Passeron (1989, p. 36), leur résistance aux « cécités sociologiques du relativisme culturel », fondatrices des approches populistes, « pour qui le sens des pratiques populaires s’accomplit intégralement dans le bonheur monadique et l’autosuffisance symbolique ». On relèvera surtout que si elles échappent ainsi aux affres du populisme, elles versent alors dans un misérabilisme bon teint où il ne reste plus au chercheur qu’à « décompter d’un air navré toutes les différences comme autant de manques, toutes les altérités comme autant de moindre-être [...] » (p. 36-37). C’est alors ouvrir grand la porte au « degré zéro – néant descriptif » (p. 41) et à la sociologie privative.
On peut certes souscrire au diagnostic des auteurs et regretter que leur analyse ne débouche pas sur une issue rendant opérationnelle la sociologie des cultures populaires qu’ils appellent de leur vœu. S’ils semblent douter de la formule de l’oscillation, faisant alterner en un mouvement de balancier description misérabiliste et description populiste (p. 38), à la question « est-elle une démarche indépassable pour le sociologue ? », ils ne donnent au fond aucune réponse. Ce mutisme est-il coextensif, comme le pose Philippe Genestier (1994), au caractère aporétique du débat ? Au terme de ce livre, je ferai retour sur ce questionnement pour, à la lumière des résultats d’enquêtes conduites depuis quinze ans, mettre l’accent sur quelques pistes possibles pour aider à conduire les investigations empiriques. Car si une chose se dégage, me semble-t-il avec clarté, c’est que loin d’annuler les travers respectifs des descriptions misérabilistes et populistes, l’oscillation paraît au contraire les cumuler en un ensemble qui ne saurait absolument pas satisfaire l’analyste.
Au préalable, j’aimerais toutefois insister, dans le cœur de cet ouvrage, sur les zones d’ombre que cette approche négative contribue à entretenir. Non qu’elle opacifie la compréhension des phénomènes, non même qu’elle les dénature (ce serait verser dans un naturalisme béat), mais elle les donne à voir sous un angle qui ne contribue que très imparfaitement à en rendre raison. Pour le dire avec les mots de Michel Verret (1995, p. 68), spécifiant ce que les personnes ne sont pas et ce qu’elles ne font pas , cette approche prête le flanc à la critique de la « double négation ». Comment observer et décrire l’objet dont elle se dote : le « rien », le « manque » ou le « défaut » ? 2 Le sociologue précise ainsi qu’« une définition par double négation, ce pourrait être une définition par deux fois rien... » Ironiques ou non, ces points de suspension attestent de l’incrédulité d’un chercheur aux prises avec une assertion logiquement infondée. Infondé(e) ou non, des effets de connaissance sont produits par cette « arithmétique du défaut » ou ce raisonnement par soustraction. Il importe donc d’en apprécier la portée et les limites. En quoi elle (il) contribue-t-elle (-il) à améliorer ou à minorer l’intelligibilité du social ?

Un parcours épistémologique en spirale
Avant de présenter, dans ses grandes lignes, l’architecture du livre, il m’apparaît utile de préciser, en quelques mots, la manière dont j’ai travaillé pour élaborer ce document. Pour le dire en peu de mots, ce texte est construit comme le résultat d’un parcours épistémologique en spirale. Exprimé en termes moins pompeux, cela revient à souligner que chaque nouvelle investigation conséquente est pour moi l’occasion de procéder à une nouvelle interrogation des conclusions des travaux qui l’ont précédée. Petit à petit, et au gré d’insatisfactions chroniques et cumulées, s’est ainsi dessinée une ligne directrice commune à mes différents travaux. Par-delà les objets d’études, les cadres théoriques mobilisés et les méthodes employées, j’ai rencontré cette sociologie privative dont j’ai commencé ci-dessus à esquisser les principaux traits. C’est donc d’abord en pensant contre que j’ai trouvé ma voie. Cette négativité apparente traduit mal toutefois la positivité fondamentale de cette posture. Sans chercher à jouer sur les mots, on peut s’accorder sur ce double principe : penser avec, c’est déjà penser contre ; penser contre, c’est encore penser avec. « “Penser avec et penser contre” les auteurs qui nous ont formés » (Noiriel, 2003, p. 6), ainsi l’historien définit-il la démarche, malaisée, qu’il lui paraît nécessaire d’adopter. Non sans polémiques, on sait également sous quels auspices Bernard Lahire (2001 a ) se propose, en sociologie, de relire l’œuvre de Pierre Bourdieu : entre dettes et critiques.
Sur fonds de réserves majeures à l’endroit de la thématique négative en sciences sociales, j’ai pas à pas cherché à échafauder une série de parades et posé des garde-fous entre ces approches et ce que j’entendais travailler. Pour ce faire, j’ai recherché des appuis dont on trouvera la présentation et la discussion raisonnée dans chaque chapitre de ce livre. Le raisonnement en spirale et la ré-interrogation répétée du matériau et des résultats de mes enquêtes m’ont conforté dans l’idée, que j’exprimerai ici sous sa forme la plus prosaïque avant de la développer plus longuement dans le cœur du texte, qu’il est important de pratiquer une « sociologie au ras du sol ». Non qu’il s’agisse d’une petite sociologie, d’une sociologie dénuée d’ambitions analytiques, pour tout dire une sociologie indigne du projet sociologique de connaissance. Qu’elle se situe à un niveau élémentaire de la vie sociale n’implique pas qu’elle se désintéresse de problématiques sociologiques massives ni qu’elle (s’) exclut d’y apporter son écot. Il s’agit simplement d’exprimer le plus clairement possible les conditions favorables à une mise à distance des approches privatives en sciences sociales. Considérer que nous devons rendre compte « positivement » de ce que font et de ce que sont les gens auprès desquels nous conduisons l’enquête me paraît être une ligne de conduite fructueuse. Pour ce faire, étudier au plus près les pratiques, s’attacher aux manifestations empiriques positivement décelables ne revient donc pas à se prononcer sur leur « valeur » (positive ou non). C’est d’un point de vue analytique rendre raison des formes phénoménales et non forger des images, puissamment évocatrices, mais qui relèvent du « néant descriptif » : habitat in salubre, intérieur dé pourvu de tout confort, sociabilité réduite , dé sengagement civique, démission parentale, etc.

Plan du livre
Le premier chapitre de ce livre pose les jalons de l’orientation positive en sciences sociales. Il s’attache à montrer que les principales constructions conceptuelles produites par les sociologues pour rendre compte des comportements et des situations vécues par les « populations problématiques » ont toutes des racines privatives. Elles ne donnent jamais à voir « positivement » ce que sont et font les personnes étudiées. Anomie et désorganisation sociale ont constitué les schèmes d’analyse les plus marquants dans l’histoire de la discipline.
Le deuxième chapitre établit que la disqualification sociale et la désaffiliation sont, dans la sociologie française contemporaine, le pendant logique de l’anomie et de la désorganisation sociale. Ces élaborations conceptuelles sont solidaires d’une démarche qui emprunte aux normes sociales dominantes leur cadre d’analyse. C’est toujours par référence à une norme (a priori ou statistique) que les personnes sont désignées comme souffrant d’un manque, d’un déficit. Les tenants et aboutissants de telles approches fondées sur des définitions par négation seront ainsi interrogés au prisme de cette proposition d’orientation positive. Il s’agira ensuite de mettre à l’épreuve une série d’alternatives sociologiques qui entreprennent de s’en affranchir (en mettant l’accent sur les compétences et l’ agir notamment) avant de rendre finalement compte des développements que je propose sur ce terrain : la promotion d’une « sociologie au ras du sol » 3 .
Le troisième chapitre fait retour sur les travaux consacrés à l’insertion professionnelle des jeunes. On observera ainsi que l’« adéquationnisme méthodologique » qui sous-tend la quasi-totalité des études d’insertion est explicitement fondé sur la recherche d’une correspondance (normative a priori , statistique ou subjective) entre domaines de la formation et de l’emploi. C’est donc toujours par référence à une norme (ce qui permet alors de promouvoir une sociologie privative pour analyser la situation de ceux qui s’en distinguent par le bas) que sont appréciées ces (non-) correspondances. L’ambition poursuivie dans la suite du chapitre est de marquer une distance avec les raisonnements se référant systématiquement et unilatéralement aux insuffisances et autres freins à l’accès ou au retour à l’emploi, ou, dans un autre registre, aux écarts entre formation et emploi.
Pour l’essentiel, le quatrième chapitre de ce livre s’attache à analyser «positivement» les motifs d’engagement et de poursuite en formation, mais surtout les formes de retrait et de défection que l’approche privative met le mieux en scène. Discutant les tenants et aboutissants du « raisonnement par l’appétence », le propos est de montrer en quoi cette « sociologie négative » centrée sur le défaut d’appétence pour la formation détourne d’une prise en compte des « formes phénoménales » d’engagement ou de retrait de la formation dont il est possible de faire état. L’intérêt de cette partie est de montrer que, même très éloignés des populations les plus problématiques socialement parlant, les sociologues continuent à appliquer ces grilles d’analyse qui font des normes l’ alpha et l ’oméga du raisonnement. Prenant le contre-pied de telles approches, l’objectif est de tirer les enseignements d’une série d’investigations sur la formation professionnelle en entreprise qui autorisent à produire des analyses « positives » des motifs d’engagement et de poursuite (ou de retrait) en formation.
La conclusion envisage une alternative sociologique à la thématique négative. Il s’agira alors, par-delà misérabilisme et populisme, de proposer des modalités d’investigations empiriques qui permettent de mieux prendre en considération ce que celles et ceux qui sont généralement définis par les pannes de leur existence font et sont 4 .
CHAPITRE 1
SOUS LE SIGNE DU MANQUE

Introduction
Philippe Besnard (1987, p. 30) rappelle que c’est au livre III de sa thèse de doctorat que Durkheim introduit le vocabulaire de l’anomie dans son propos. Il s’agit alors pour lui, dans ces passages, de caractériser ce qu’il désigne comme les « formes anormales » de la division du travail social. Au vrai, Besnard le mentionne en passant, ces formes dites anormales semblaient bien être les formes normales, statistiquement parlant, correspondant à l’état de la société française en pleine deuxième révolution industrielle. Ce qu’il importe ici de souligner, c’est l’accroche initiale qui lie indéfectiblement, dans le travail de Durkheim, anomie et anormalité. Et par référence à une norme a priori que l’on voit poindre à divers moments de l’ouvrage, Durkheim met alors l’accent sur le défaut de «réglementation » 5 ou l’absence de «centres régulateurs » 6 . Besnard souligne à plusieurs reprises ce qu’il y a de surprenant, dans une entreprise qui se veut avant tout analytique, à observer cette association « entre ce qui est normal et ce qui doit être ou devrait être» (p. 41). Énoncés normatifs et performatifs se superposent donc (voire supplantent), lorsqu’il est question de la division du travail anomique, à la description circonstanciée des faits et à leur analyse distanciée. « L’assimilation du normal et de l’idéal, de l’indispensable et de l’inévitable » (p. 46) trahit une forme d’eschatologie que les commentateurs de Durkheim ne manqueront pas de lui reprocher. L’anormal, pendant logique de l’anomie, est même très fréquemment associé à l’idée de morbidité et l’on sait la place que Durkheim (1992, chap. III) accordera, dans Les règles de la méthode sociologique, à la distinction du normal et du pathologique.
Au fond, le recours à l’anomie se présente comme un « révélateur » des orientations académiques mais également extra-académiques que l’auteur épouse et s’efforce de promouvoir. Il n’est pas indifférent de mentionner que le contexte intellectuel de l’époque était marqué par l’omniprésence de la physiologie et plus généralement par le paradigme biologique. On ne saurait donc être surpris de la multiplicité des métaphores organicistes auxquelles Durkheim recourt, de manière plus ou moins heureuse (Guillo, 2006). Par référence à un modèle d’équilibre homéostatique, « il y a pour tous les phénomènes de la vie une zone normale en deçà et au-delà de laquelle ils deviennent pathologiques » (Durkheim, 1888, cité par Besnard 1987, p. 86). Ce qui vaut pour les corps individuels vaut également pour le corps social. On sait également les orientations politiques que Durkheim défendra (Donzelot, 1994), mettant à égale distance la tentation révolutionnaire et les chimères réactionnaires. C’est là encore un idéal social qui est promu à travers cette politique du juste milieu qui prendra successivement deux formes dans les écrits de Durkheim : « à la philosophie de la modération entre les extrêmes se substitue une philosophie de l’équilibre entre des forces contraires » (Besnard, 1987, p. 86).
La tradition sociologique a également accouché, outre-atlantique, d’une autre notion privative à grand succès, celle de désorganisation sociale. William I. Thomas et Florian Znaniecki proposent, en 1920, la définition suivante du concept qu’ils se proposent d’introduire pour qualifier la situation des migrants Polonais aux États-Unis : « une baisse de l’influence des règles sociales de conduites existantes sur les membres du groupe » (cité in Besnard, 1987, p. 159). De fait liée à la désorganisation personnelle, cette désorganisation sociale est donc caractérisée par un échec de la société à contenir les passions des individus qui se livreront plus facilement au crime ou à tout autre acte délictueux.
Les exégètes ont principalement mis l’accent sur les connexions entre les deux concepts. De longue date, Raymond Boudon (1968, p. 13) a ainsi établi que la désorganisation sociale faisait largement écho au mal de l’infini qui caractérise l’anomie chez Durkheim. Mais, à ma connaissance, personne n’a jusqu’ici mis l’accent sur le mode de construction de ces concepts qui vont durablement marquer l’étude sociologique des « problèmes sociaux ». Dans les deux cas, une racine privative donne forme au substantif. C’est donc en creux que sont exposés les cas d’individus incertains des comportements à tenir face à l’ouverture de l’horizon des possibles (le mal de l’infini) et ceux de personnes dont les liens avec l’ordre social normal ont été rompus (la désorganisation personnelle et sociale). Par référence à une norme, semble-t-il plus sociale que sociologique, les auteurs vont établir une ligne en deçà 7 de laquelle le manque, le défaut, le déficit, la carence ou l’absence, etc. va justifier le recours à des concepts privatifs.
Qu’en est-il toutefois des formes d’organisation sociale parallèles sinon concurrentes auxquelles les personnes incriminées comme étant démoralisées ou désorganisées se référent ? Qu’advient-il lorsque les normes dominantes – que l’on présuppose suffisamment univoques et contraignantes pour être intériorisées par chacun – s’avèrent moins régulatrices des comportements que ce qui était initialement prévu ? Suffit-il de qualifier d’anomiques les comportements observés ?
L’anomie et la désorganisation sociale, vocabulaires longtemps donnés pour sociologiques par excellence, sont donc emblématiques de ces concepts privatifs couramment rencontrés dans la littérature. Solidaires d’un raisonnement sociologique qui étalonne les comportements à l’aune de moyennes statistiques ou de normes sociales surplombantes, leur promotion préfigure les usages qui seront fait, plusieurs décennies après, de concepts apparentés comme ceux de désaffiliation ou de déclassement. Grâce à ces premières analyses, on entrevoit déjà les réserves qu’appellent ces perspectives. Loin de décrire en plein les normes effectives auxquelles les personnes souscrivent, les comportements effectifs qu’ils adoptent et les identités effectives qu’ils revendiquent, on se limite à évoquer les pannes de leur existence voire même leur inexistence sociale, selon certaines formules métaphoriques qui font florès. À suivre Howard Becker (2004, p. 90-94) pourtant, on a toute raison de se défier de ce type de formules stylistiques : extraordinairement connotées, leur surcharge affective tend à nous éloigner de la description circonstanciée des faits directement accessibles à l’observateur.

Le raisonnement par soustraction
Le raisonnement par soustraction apparaît consubstantiel à une pratique de la recherche en sciences sociales attachée à rendre compte des écarts à la norme, qu’elle puise sa source dans une moyenne statistique ou dans un jugement a priori. Ce résultat est somme toute banal. Bien d’autres avant moi ont fait état de cette dérive du fonctionnalisme incarnée notamment dans cette hypothèse de Parsons (1955, p. 251) suivant laquelle « la maladie, dans un de ses aspects essentiels 8 , constitue une forme de pratique déviante ». Par-delà même les normes sanitaires, la norme sociale de la santé est si prégnante que toute pathologie, même bénigne, est traduite par Parsons et ses émules dans le langage sociologique de la déviance. L’étude pour elle-même des formes « anormales » de la vie sociale trouvera grâce aux yeux des sociologues à l’occasion de la rupture avec le paradigme dominant la sociologie américaine des années 1950-1960. Les enquêtes auprès de consommateurs de marijuana (Becker, 1985), de mourants (Glaser et Strauss, 2005) ou d’un transsexuel (Garfinkel, 2007) figurent parmi les exemples restés célèbres de révocation en doute d’une entrée par la norme dominante.
Pour ce qui me concerne, l’objectif premier n’est pas d’invalider les approches qui font des normes sociales ou des moyennes statistiques le juge de paix à l’aune duquel apprécier les écarts. Ce résultat n’est que la conclusion dernière du travail d’analyse. L’idée qui m’anime est de repérer ce que donnent à voir ces types de travaux. C’est ainsi que l’on a repéré que les orientations théoriques engagées par ces modèles les amènent à rester muets sur les situations sociales effectivement discernables par le biais de l’enquête. Il me semble que l’apport de mon travail réside dans la mise en lumière de la pauvreté descriptive et analytique des raisonnements par soustraction ou négation. Ainsi que je l’ai déjà écrit à plusieurs reprises, l’ignorance reste entière sur ce que sont et ce que font les gens. Pensés, selon les différents registres lexicaux convoqués, comme un reste ou un résidu, une exception ou une déviation, une pathologie ou une anormalité, les comportements qui s’écartent du modèle d’analyse considéré (lui-même empreint de références normatives) ne sont finalement pas interrogés en eux-mêmes et pour eux-mêmes.
D’une certaine manière, Olivier Schwartz (2002) établit un diagnostic similaire dans plusieurs passages de son ouvrage Le monde privé des ouvriers . Pour rendre la posture de recherche qu’il a adoptée avec les femmes et hommes du Nord auprès desquels il a mené l’enquête, il use en particulier d’une formule intrigante. Il dit ainsi s’être attaché au « terrain des réalités empiriques positives » (p. 20). Ce redoublement quasi pléonastique – que seraient des empiricités négatives ? – peut laisser songeur. À première vue en effet, il est possible de dénoncer une conceptualisation tautologique et repousser cette expression au nom du caractère bancal de sa construction. Qu’elle soit disgracieuse ne doit toutefois pas conduire, de mon point de vue, à la considérer comme nulle et non avenue pour la pensée sociologique. Bien au contraire, elle m’apparaît extrêmement suggestive, peut-être même précisément parce qu’elle heurte l’amoureux de la belle langue et du concept bien léché. Cette formulation de prime abord poussive ne cède assurément pas au compromis de l’élégance. Mais elle me paraît douée d’une grande vertu analytique. Quelles qu’aient pu être les intentions initiales d’Olivier Schwartz, on peut suggérer une hypothèse qui interdit de conclure à l’inanité analytique de ce pléonasme. À travers cette opération d’accentuation, l’auteur souligne à double trait que ce sont bien ce que les gens font et sont qu’il importe de restituer. En filigrane, on comprend alors que telle n’est pas la norme dans les écrits sociologiques que l’auteur a consultés. Dans le cas contraire en effet, pourquoi ne pas s’en tenir à une formule exprimant l’intérêt pour le terrain des réalités empiriques (tout court) ?
Certes donc, l’orientation « positive » est déjà comprise dans l’expression «réalités empiriques ». Mais pour bien marquer que l’on ne peut se satisfaire de descriptions négatives (par le défaut, l’absence ou la minoration), le redoublement devient, me semble-t-il, expressif d’une intention, d’un attachement à une saisie ethnographique des faits et gestes tels qu’on peut les observer empiriquement. C’est là pratiquer l’« empirisme instruit» auquel nous invite Olivier Schwartz (1993, p. 271). Ne pas se borner à l’étude des formes « symboliques » ou « imaginaires » de la vie sociale, mais bien saisir les expériences empiriquement descriptibles à travers la saisie (autre quasi pléonasme) des « formes phénoménales de la vie sociale » (2002, p. 20) constitue un programme de recherche qui semble ne rencontrer qu’un écho tout relatif parmi les sociologues. On constatera que la littérature sociologique est peu friande de ce genre de démarches. Parce qu’un fonctionnalisme implicite continue souvent à organiser les recherches, les sociologues raisonnent par rapport à des normes de conduite qui leur servent d’étalon pour apprécier des niveaux de socialisation, d’occupation, de participation à la vie sociale. Dès lors que l’on se situe en deçà du niveau moyen ou médian pris en considération, la sous-représentation statistique est interprétée comme une infériorisation, une minoration sociale. Alors tous les néologismes à base privative peuvent être construits. Outre les « classiques » déjà nommés (désaffiliation, disqualification, désinsertion) , on trouvera des mentions à des formes de dyssocialisation , désappartenance, désadapatation, désoccupation, etc.
Comment donc s’affranchir des désignations ordinaires, souvent infamantes, blessantes et toujours invalidantes (analphabètes pour ne pas dire bêtes, illettrés, sans/non/sous/mal ceci ou sans/non/sous/mal cela, pour ne rien dire des in aptes au progrès des années 1950 et de l’enfance in adaptée d’aujourd’hui) ? Plus encore, comment résister aux conceptualisations privatives « savantes » dont on a détaillé les principes d’élaboration ? Soucieuses de rompre avec toute forme de stigmatisation, elles ne sont pas loin de produire les mêmes effets minorants que les approches ordinaires pourtant largement décriées. Et les gains de connaissance générés par leurs développements apparaissent bien maigres, dès lors qu’elles énoncent, toujours en creux, ce que les personnes ne font pas et ce qu’elles ne sont pas.

L’écart à la logique majoritaire
S’attacher au « terrain des réalités empiriques positives » et aux « gens » qui en sont les acteurs conduit ainsi à observer, décrire et analyser des situations réelles de la vie des personnes enquêtées. Si ces préceptes relèvent apparemment de l’évidence sociologique, nous avons observé que leur mise en pratique n’est pas nécessairement assurée. On reviendra longuement sur cette règle de la méthode en conclusion générale de ce livre.
Pour lui donner plus de corps, on peut rappeler les termes d’un débat qui a agité la corporation historienne et dont certains éléments éclaireront utilement ce que j’entreprends d’exposer. « Que se passe-t-il si, par convention, on change la focale de l’objectif en grossissant l’objet de l’observation ? » Résumée à l’essentiel, c’est l’interrogation que Jacques Revel (1996 a , p. 10) prête aux micro-historiens italiens qui ont entrepris, à partir du milieu des années 1970, de relever le gant. L’écriture d’une histoire «vue d’en bas» a constitué une partie du programme que se sont donnés, souvent en ordre dispersé, ces micro-historiens. Il s’agissait alors de donner à voir comment les grands évènements, politiques notamment, avaient été perçus et vécus par des personnes ordinaires, celles que la « grande » histoire passait systématiquement sous silence. Plus ambitieux était finalement le projet théorique consistant à montrer que, selon l’échelle d’observation adoptée, ce n’est plus la même histoire qui est rapportée ou, pour le dire avec les mots de Revel, « une réalité sociale n’est pas la même selon le niveau d’analyse » (p. 12). Une partie des micro-historiens a également développé un programme fort. Observant que les modèles mis en œuvre par les historiens, fortement teintés de fonctionnalisme, sont « fondés sur l’intégration du plus grand nombre de traits » (Revel, 1996 b , p. 31), ils en ont pointé les limites heuristiques. Forgés par référence à une norme a priori, ils ne traitent jamais que comme « exceptions » ou « déviances » ce qui s’en distingue. Reprenant alors à leur compte certaines intuitions de l’anthropologue Frederick Barth 9 , leur objectif est de produire des « modèles “génératifs”, c’est-à-dire des modèles qui permettent d’intégrer à part entière (et non plus comme des exceptions ou des déviances) les parcours et les choix individuels ».
Des trois strates de l’analyse, c’est surtout la dernière qui retiendra ici l’attention. Indépendamment de toute considération politique, écrire une histoire du point de vue des « acteurs silencieux» (Braudel, 1969, p. 61), petits ou vaincus, est particulièrement fécond 10 . L’enseignement que le « sociologue de la pauvreté » peut en tirer est le suivant : on gagnerait à étudier d’un peu plus près les faits et gestes des personnes qui ne font pas de bruit sur la scène sociale ou sur lesquelles les projecteurs de l’action sociale ne sont pas continûment braqués. À titre d’exemple, combien d’enquêtes sur les personnes sans-abri pour une consacrée aux personnes surendettées qui se comptent pourtant par centaines de mille ? Le deuxième point est également très sensible et a récemment fait l’objet de publications en sociologie. Dans une veine parfaitement relativiste, Dominique Desjeux (2004, p. 5) défend qu’« en fonction de la focale ou de l’échelle d’observation choisie, la réalité observée change, les points de repère se transforment, la question de la rationalité évolue et les variables qui apparaissent indépendantes pour un économiste, par exemple, peuvent devenir dépendantes pour un psychologue et vice versa ». Cette thèse de l’incommensurabilité des phénomènes observés constitue une radicalisation théorique du point de vue micro-historique. Si les micro-historiens souscrivent, non sans provocation, à cette orientation, on peut en infléchir la pente sans que sa substance n’en soit en rien affectée. Rien n’interdit que certaines continuités puissent se dégager des résultats obtenus par instrumentation de différentes échelles d’observation. Considérant que des logiques structurales s’imposent à tous les niveaux de la réalité sociale et que les personnes enquêtées ne sont pas des idiots culturels, il semble possible d’en retrouver, à chacun des niveaux d’analyse, des traces, des indices ou des signes. Sauf à considérer avec les micro-historiens les plus radicaux et dans une veine individualiste méthodologique, que la dimension « micro » jouit d’un privilège épistémologique particulier, la grammaire générative de la réalité sociale ne se situe pas nécessairement ni exclusivement à ce niveau.
Le troisième volet est le plus riche d’enseignements pour notre propos. Il confirme qu’en histoire, comme en sociologie, le poids des normes sociales et des modèles fonctionnalistes demeure toujours aussi prégnant. Fonctionnalisme honteux pourrait-on écrire tant ce courant a essuyé de critiques. Il a semble-t-il mal vieilli et peu de chercheurs s’en réclameraient aujourd’hui si on prenait la peine de les interroger sur leur modèle théorique de référence. Mais fonctionnalisme implicite, très présent dans les différents travaux présentés et dans ceux évoqués dans les trois prochains chapitres de ce livre. Centre/périphérie en géographie, autorité/résistance en sciences politiques, force/faiblesse en sociologie, autant de couples forgés sur un fond normatif. La périphérie n’est jamais définie que par ses relations avec le centre. La résistance est pensée comme réaction à l’autorité fondatrice. Et la faiblesse n’est que l’envers négatif de ce qui fait la force des dominants. « L’écart à la logique majoritaire» (Revel, 1996 b , p. 28) est pensé comme résidu, déviance ou pathologie, suivant les lignes d’analyse que nous avons déjà rencontrées. C’est ouvrir grand la porte au raisonnement privatif. Développer des modèles génératifs, fondés ou enracinés 11 à partir d’une saisie de ce que font et de ce que sont les gens, semble ainsi constituer la principale sinon la seule parade à la sociologie privative.

Catégorisation sociale et désignation sociologique
Les questions de catégorisation sociale et de désignation sociologique sont constitutives du raisonnement et du regard jeté sur les personnes enquêtées. Didier Demazière y a consacré un volume entier, rappelant en particulier que tout le monde participe, dans des jeux croisés, à la catégorisation : professionnels des institutions en charge des populations problématiques, experts, chercheurs et personnes concernées elles-mêmes (Demazière, 2003, p.276). Catégories administratives, catégories vernaculaires et catégories savantes entretiennent alors des rapports marqués au sceau de la complexité. Sans surestimer leur contribution au débat public et leur influence réelle dans les prises de décisions politiques, il est certain que les chercheurs en sciences sociales jouent, pour un certain nombre d’entre eux, un rôle d’éclaireur du social. Inversement, la commande publique organise, pour partie, le champ de la recherche publique à travers les dispositifs variés d’appels à projets de recherche. L’ouvrage collectif L’État à l’épreuve des sciences sociales (Bezes et al. dir., 2005) rend compte de cette perméabilité des milieux de l’administration et de la recherche publiques en France. La circulation des idées est d’abord et avant tout celle des catégories de l’entendement. On pourrait aussi montrer, à la suite de Luc Boltanski (1990) qu’une critique sociale ordinaire prend appui sur les acquis de la recherche et les annexe à des fins militantes notamment 12 . Les catégories sociales « ordinaires » sont susceptibles d’être elles-mêmes empreintes de références savantes. À l’opposé, les sociologues reprennent également fréquemment à leur compte des catégories ad hoc issues de leur terrain d’enquête. L’exemple le plus emblématique est peut-être la notion de « galère » dont François Dubet (1995) a fait son miel.
Un travail de sociologie de la connaissance sociologique impossible à effectuer à ce jour consisterait à repérer les modes d’élaboration progressive des conceptualisations privatives analysées dans les trois prochains chapitres en les rapportant à leurs contextes de production et d’énonciation. Ce que Besnard (1987) a pu entreprendre pour l’anomie chez Durkheim a été rendu possible par l’accumulation de travaux antérieurs sur « la vie et l’œuvre » du sociologue français. Par-delà le cas de Durkheim, l’accès à la correspondance de l’auteur, aux versions successives de ses manuscrits, à ses notes personnelles, aux témoignages de ses proches et collaborateurs etc. permet de tracer une biographie intellectuelle dont les textes publiés ne constituent que la partie la plus visible. Les auteurs dont les textes sont discutés ici étant nos contemporains, ces informations nous sont largement inaccessibles. On peut plus ou moins précisément reconstituer leur trajectoire professionnelle et préciser les positions successives qu’ils ont occupées dans l’espace académique. On peut caractériser leur lieu d’exercice actuel et pointer leurs responsabilités administratives et scientifiques. Mais, alors que l’on n’a de cesse, en professionnel de la sociologie, de rapporter les pratiques, valeurs et opinions des personnes enquêtées à leurs propriétés sociales, les sources disponibles sont particulièrement lacunaires et interdisent ici de se livrer à l’exercice. On sait tout de l’ascendance sociale, de l’éducation morale et religieuse, de la scolarité de Weber (Kaesler, 1996) ou de Durkheim (Fournier, 2007). Et on ne manque pas d’y puiser des éléments d’analyse expliquant tant les traits de caractère du maître, le choix de ses objets de recherche que les perspectives théoriques qu’il a pu embrasser ou repousser. Dans le cas présent, que sait-on aujourd’hui de la « prime éducation » et de la « morale de classe » (Boltanski, 1969) des auteurs dont j’entreprends ci-après de discuter les conceptualisations privatives ? Des contextes dans lesquels, à l’adolescence, leur formation intellectuelle s’est opérée ? Qui précisera si leur « socialisation primaire » s’est opérée dans un espace laïc ou confessionnel, s’ils ont grandi dans un univers où investissement politique et/ou syndical allait de soi ?
Considérer que la sociologie est et, surtout, devrait être une science morale est une option parmi d’autres. Il se trouve que cette orientation est manifestement partagée par l’ensemble des sociologues producteurs de conceptualisations privatives. Tous, invariablement, se réfèrent à Durkheim (le Durkheim de La division du travail social et surtout de la préface à la seconde édition) et soulignent l’importance de lier connaissance sociologique et utilité sociale de la connaissance ainsi produite. Dans un élan d’adhésion, il est alors rappelé que le « Père fondateur de la sociologie française » précisait que « nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (Paugam, 2007 a , p. 26). La visée réformatrice, directe ou indirecte 13 , préexiste donc à l’enquête. Elle est débitrice d’une éthique héritée du modèle républicain d’intégration dont le principe directeur est la solidarité. Type idéel par excellence, ce modèle d’intégration constitue, par ailleurs, une matrice d’intelligibilité. Ce qui s’en écarte est alors appréhendé sous le jour de la déviation, de la pathologie ou de l’anormalité chez Durkheim, de l’absence, de la carence ou de l’invalidation aujourd’hui.
Ce dernier constat ne relève donc pas du hasard mais atteste d’une forme de congruence entre démarche sociologique et promotion d’un idéal politique. Raisonnant par référence à une norme a priori, les auteurs ne trouvent effectivement que décalages, dysharmonie, négativités. Pour respectable que soit cette position, elle engage, du point de vue sociologique, de nombreuses conséquences. Nous n’y reviendrons pas, sauf à souligner le point principal. In fine , c’est un désintérêt analytique pour ce que les gens font et sont effectivement qui transparaît. Pour une description circonstanciée « au ras du sol », combien d’analyses générales dressant l’inventaire des manques des personnes ?
Prendre au sérieux l’approche privative conduit donc à repérer son rôle structurant dans la discipline sociologique. Les trois prochains chapitres de ce livre en donneront diverses illustrations. Mésestimer son poids serait feindre d’ignorer que l’espace sociologique est, pour l’essentiel, structuré autour de ses principes directeurs. Elle est bien du côté de la science normale, au sens de Kuhn, sinon la science normale elle-même. Qu’elle soit une sociologie d’actants plus que d’acteurs est un point que l’on n’a pas cherché à approfondir bien que cela ait pu transparaître des développements qui lui ont été consacrés. Les capacités d’action des désaffiliés par exemple sont systématiquement minimisées, ce dont Sébastien Schehr (1997) avait déjà rendu compte il y a une grosse dizaine d’années. Dans bien des cas, on peut même se demander si ces approches privatives ne sont pas théoriquement « indifférentes » à leurs actions mêmes.
Développer une posture critique consiste déjà à montrer que, par construction, les approches privatives rencontrées sont invariablement construites par référence à des normes sociales dominantes et que cette option engage des orientations sociologiques de préférence à d’autres. C’est ce que l’on va entreprendre de montrer, dans les prochains chapitres, à travers trois séries d’incursions thématiques dans les domaines de l’exclusion, de l’insertion des jeunes et de la formation des salariés.

Conclusion
Ce premier chapitre avait pour objet principal de suggérer diverses pistes permettant d’instrumenter une orientation positive de la recherche en sciences sociales. On a pu observer les impasses auxquelles certaines nous ont conduites et les soutiens que d’autres sont susceptibles d’apporter. Bien que l’expression puisse prêter le flanc à la critique, une orientation « infra-théorique » a paru provisoirement donner les meilleurs gages de réussite. Il s’agit bien d’appliquer un principe de précaution sociologique. Dans la littérature consultée, on a tôt fait d’user de désignations évocatrices qui coupent court à la discussion. Une fois la qualification posée (désaffiliation, disqualification sociale) , le sociologue a beau jeu d’égrener les manques. Qu’il pointe des états (absence, défaut, faiblesse, privation, handicap) ou des processus (déclin, réduction, décomposition), la litanie des négativités se déploie en une frise terrifiante qui n’épargne aucun secteur de la vie sociale, des plus intimes (les rapports conjugaux) aux moins privés (participation associative) d’entre eux.
Que font effectivement ces gens  ? Conserver en permanence cette question à l’esprit me paraît constituer un solide garde-fou contre la thématique négative développée par les sociologies privatives. On ne peut alors plus se contenter des réponses laconiques stipulant que ces personnes, repliées sur elles-mêmes, ne font « rien ou pas grand chose ». Une mesure d’hygiène intellectuelle est de penser une alternative au « despotisme négatif » 14 qui organise les travaux qui font aujourd’hui autorité sur le terrain de la « question sociale » 15 .
C’est un programme de recherche qu’il importe de poursuivre collectivement afin de mieux documenter et analyser ce que font et ce que sont les personnes auprès desquelles on mène des enquêtes.
CHAPITRE 2
L’EXCLUSION EN QUESTIONS

Introduction
Sans nous étendre longuement sur le sujet, il importe de rappeler le contexte dans lequel les approches privatives vont gagner en légitimité dans l’espace académique dans le courant des années 1990. Ainsi percevra-t-on contre quels types d’analyse elles se sont érigées et ce qu’elles ambitionnaient d’éclairer sous un nouveau jour. Ainsi également pourra-t-on marquer les voies empruntées et les « renoncements » auxquels elles se sont livrées. Deux grandes périodes peuvent être définies. La première voit le passage d’un raisonnement en termes de classes à des analyses centrées sur l’exclusion. La seconde décale le regard du côté des alternatives conceptuelles qui se voudront proprement sociologiques, mettant alors l’accent sur les limites des analyses en termes d’exclusion. Une analyse superficielle des débats en cours pourrait laisser à penser que les développements que nous allons présenter sont passés de mode et devenus complètement has been 16 . En effet, tout porte à croire que le spectre des analyses s’est désormais déplacé et que les approches privatives ont cédé la priorité à des travaux marqués d’un sceau positif. Nous montrerons toutefois combien les nouvelles directions de la recherche centrées sur la précarité (Paugam, 2000) et l’hypothèse de l’institutionnalisation d’un « précariat » (Castel, 2007) continuent à prendre appui sur des approches strictement privatives.

Le repli du raisonnement en termes de classes
Un ensemble de facteurs vont converger, dès la fin des années 1970, pour aboutir au début des années 1990 à la désaffection, parfois même au désaveu, des analyses en termes de classes et de rapports sociaux. Leur sont alors opposées, pour des motifs « empiriques » et « théoriques », des investigations attachées à repérer les formes de rupture du lien social, les partitions a-conflictuelles entre « inclus » et « exclus ». De fait, cette nouvelle orientation académique s’inscrit dans un mouvement plus général de mise à distance de l’antagonisme de classes comme principe explicatif de la dynamique sociale.
Si l’on veut échapper aux affres d’une épistémologie désincarnée, il importe de revenir sur les conditions sociales qui ont permis la promotion d’un raisonnement par l’exclusion en lieu et place d’une analyse adossée aux oppositions de classes. Si, dans sa version formelle ou a – sociologique, l’épistémologie argumente qu’« utilité sociale » et « vérité scientifique » entretiennent des rapports d’incommensurabilité, il demeure que le succès des productions scientifiques n’est pas indifférent aux investissements sociaux qu’elles autorisent, renforcent ou contribuent à faire advenir. Non sans malice, Anthony Giddens (1987) brossait ainsi un tableau des principales caractéristiques qui assurent aux idées développées en sciences sociales sinon une inscription définitive au panthéon du savoir, du moins une place de choix au palmarès des thèses « les meilleures et les plus intéressantes » du moment. Ce descriptif, passablement désenchanteur, fixe qu’« en premier lieu, elles contribuent à entretenir le climat d’opinion et les procès sociaux qui les ont fait naître, ensuite elles s’entrelacent plus ou moins avec des théories-en-usage qui participent à la constitution de ces procès ; enfin elles ne se distinguent pas très clairement des idées que peuvent avoir des acteurs “ordinaires” lorsqu’ils expriment de façon discursive les théories-en-usage, ou lorsqu’ils les améliorent » (p. 44).
Avec quelques années de distance désormais, il est possible d’instruire le dossier du passage de la logique des classes au raisonnement par l’exclusion. On peut ainsi faire retour sur différents éléments explicatifs de cette mise à l’index de la logique conflictuelle. On peut déjà souligner que la tradition sociologique française, contrairement à la tradition allemande notamment (Marx et Simmel, chacun dans son genre) ne met que très peu l’accent sur les vertus structurantes du conflit. Ce point est plus particulièrement et vigoureusement documenté par Patrick Cingolani (2003). Très clairement, la sociologie naissante, d’inspiration comtienne, recommande sinon de destituer le citoyen de ses prérogatives constitutionnellement établies, à tout le moins d’en limiter l’étendue. In fine, c’est au savant éclairé qu’il convient de confier les rênes du pouvoir. Lui seul est présumé garant de l’ordre, lui seul est à même d’assumer « la vocation pacificatrice et didactique » (p. 40) nécessaire à la stabilisation politique de la France du second XIX e siècle. Émile Littré, continuateur et véritable exécuteur testamentaire d’Auguste Comte, portera ainsi au pinacle la sociologie en la posant au fondement de la République. Par là-même, il fixe aux citoyens des jalons limitatifs scientifiquement établis. Cingolani rappelle ainsi que « l’objectivité des contraintes scientifiques et sociologiques est l’apprentissage de la discipline morale républicaine [...]. Elle forme un sujet mesurant ses propres limites, inscrit dans le monde et en mesurant les limites » (p. 43-44). La figure d’Émile Durkheim viendra, peu après, approfondir ce sillon et donner de nouvelles lettres de noblesse à cette « politique du centre », ni conservatrice ni révolutionnaire, tout juste réformatrice. D’Auguste Comte à Émile Durkheim, la sociologie procède bien à une « opération épistémologique de confiscation du social au nom de ses contraintes objectives » (p. 68). Plus récemment, la sociologie de Pierre Bourdieu, et, singulièrement, celle traitant du monde d’en bas, est accusée par Cingolani de produire des « discours d’objectivation » voire même d’aboutir à « la liquidation du peuple comme subjectivité » (p. 84). Analysant le recours à la figure du « populaire », notamment dans La Distinction, Cingolani repère des « définitions par défaut » (p. 80), l’essence même du politique se trouve ainsi largement diluée, contenue dans le maigre intervalle laissé par la sociologie de Pierre Bourdieu entre un social tout-puissant et un individuel réduit à sa plus simple expression. Disséquant enfin une œuvre à grand succès, Les métamorphoses de la question sociale de Robert Castel, loin d’applaudir la « chronique du salariat » détaillée, Cingolani exprime un certain nombre de réserves envers sa conception du social. Décryptant le statut particulier octroyé à la classe ouvrière, Patrick Cingolani met le doigt sur les rémanences du modèle républicain, réformiste, dont il a dénoncé les incarnations. Nourrie des écrits d’Émile Durkheim, la grille de lecture castelienne ne permet notamment pas de « conceptualiser un acteur polémique du social » (p. 93). In fine, la sociologie de Robert Castel est accusée de faire pièce à toute acception d’« une question sociale qui soit enjeu d’un mouvement social » (p. 112).
Dernièrement, Roland Pfefferkorn (2007) s’est également attaché à décrire et analyser les conditions dans lesquelles le schème de l’exclusion s’est substitué, dans les travaux des années 1990, à l’appartenance de classe. Lui aussi soutient que le conflit n’a jamais eu bonne presse dans la sociologie française. Mais il suggère de tester d’autres hypothèses, parmi lesquelles la déconnexion croissante entre les « intellectuels » en général, les chercheurs en sciences sociales en particulier, et le mouvement ouvrier et ses représentants politiques « officiels », le Parti communiste français au premier chef. Pour user d’une formule familière, le ver semblait déjà dans le fruit dès la fin des années 1970, lorsque les prises de distance des sociologues avec le « parti des ouvriers » se sont multipliées. Sans chercher à durcir la correspondance, on peut toutefois établir un lien entre la défection de leur engagement militant et l’effritement du paradigme classiste dans les travaux que les chercheurs en sciences sociales ont réalisés dans la décennie 1980. Si l’on ajoute que l’appréciation sociologique s’est de plus en plus fréquemment organisée autour des thèses de l’« individualisation du social » et de la « moyennisation de la société », on comprend alors que l’approche classiste ait pu apparaître comme un modèle d’intelligibilité appelé à disparaître au profit de grilles de lecture renouvelant les études consacrées à la stratification sociale 17 .
Roland Pfefferkorn montre bien comment la thèse d’Henri Mendras de la moyennisation prend forme et gagne en légitimité à une époque où pourtant les inégalités sociales se creusent. L’orientation est similaire à l’étranger avec la conversion d’auteurs aussi emblématiques qu’Anthony Giddens ou Ulrich Beck aux thèses de l’individualisation du social. Bien qu’ayant fait leurs premières armes en sociologie en optant pour des approches certes « hétérodoxes », mais pétries de références aux classes, tous deux s’en dégagent franchement à la même époque.

Les promoteurs du raisonnement par l’exclusion
Afin de correctement apprécier les formes prises en France par ce «déplacement» d’une problématique à l’autre, il est utile de se référer aux thèses qui, à dix ans de distance, vont incliner à faire du raisonnement par l’exclusion la matrice explicative de la dynamique sociale. C’est d’abord un « marginal sécant », André Gorz, qui va très tôt contribuer à annoncer le passage à un modèle bipolaire rétif à la logique de classes. Alain Touraine, ensuite, « théorisera » ce passage d’une logique à l’autre en quelques formules qui, au début des années 1990, vont faire florès et lancer réellement la vogue de l’exclusion.

L’adieu au prolétariat
Dès le début des années 1980, des mettant à distance les schémas classistes affleurent sous la plume d’essayistes. La thématique des « surnuméraires », plus tard popularisée par Robert Castel, et celle de la « non-classe » défendue par Pierre Rosanvallon, sont déjà bien présentes chez quelques auteurs peu respectueux des frontières disciplinaires. On trouve dans les textes de Gorz, Adieux au Prolétariat en premier lieu, publié en 1980, une analyse fouillée du statut de la « non-classe des non-travailleurs ». Cette « non-classe », nous dit-il, est composée d’individus expulsés de la sphère productive et englobe « l’ensemble de ces surnuméraires de la production sociale » (p. 94). Cette frange inférieure n’est que la face visible d’un mouvement de précarisation plus général qui gangrène peu à peu l’ensemble du corps social (la « vulnérabilité de masse » de Castel). Gorz précise que « la classe ouvrière traditionnelle n’est plus qu’une minorité privilégiée. La majorité de la population appartient à ce néo-prolétariat post-industriel des sans-statut et des sans-classe qui occupent des emplois précaires d’auxiliaire, de vacataire, d’ouvrier d’occasion, d’intérimaire, d’employé à temps partiel » (p. 96). Cette non-classe des sans-statut, ce « nouveau prolétariat est non-force, dépourvu d’importance sociale objective, exclu de la société » (p. 101). « Nul messianisme, nulle théorie globale n’assurent sa cohésion et la continuité de son action. » (p. 105).
Épuré de l’espoir en un mouvement des « néo-prolétaires », ce type d’analyse sera très porteur au milieu des années 1990. Ainsi Pierre Rosanvallon (1995, p. 203) assurera-t-il que «la difficulté de mobiliser et de représenter les exclus s’explique par le fait qu’ils se définissent d’abord par les pannes de leur existence, par une négativité donc. Ils ne constituent pas pour cette raison une force sociale que l’on pourrait mobiliser. Ils ne sont pas les nouveaux prolétaires de la société du chômage. Ils n’ont nullement à proprement parler d’intérêt commun. Ils ne forment nullement une classe objective, au sens que la tradition marxiste donne à ce terme (position dans un processus de production). Les exclus forment même, presque par essence, une “non-classe”. »
Dans son texte de 1980, André Gorz préfigure ainsi les analyses de la « vulnérabilité de masse », du « délitement de la société salariale », de la désaffiliation (Castel), du statut de la « non-classe » que l’on baptisera « exclus » (Rosanvallon). Dans Les Chemins du paradis édité en 1983, il devance les théoriciens de l’exclusion, Alain Touraine au premier chef, sur le thème de la dualité sociale. Il décrit le mouvement de « division dualiste de la population active : d’un côté une élite de travailleurs protégés et stables, employés à plein temps, dépositaire des valeurs traditionnelles de l’industrialisme, attachée à son travail et à son statut social ; de l’autre côté une masse de chômeurs et de travailleurs sans qualification ni statut, employés de façon précaire et intermittente à des tâches indifférentes » (p. 74). Abstraction faite de l’invocation du « mythe unifiant » et de la portée émancipatrice potentielle de cette « non-classe de non-travailleurs » – qui, devenue par la force des choses « indifférente au travail », oeuvrerait à la réduction et au partage du travail –, cette approche est congruente avec celle développée par Touraine.
Alors qu‘aujourd’hui la thèse de la « société duale » est devenue un poncif de la littérature sociale, une idée communément partagée, largement légitimée par de multiples approches sociologiques, elle est restée, au début des années 1980, confinée dans quelques cénacles et n’a pas connu la diffusion espérée. Cet insuccès relatif des thématiques de l’exclusion 18 traduit un double phénomène : d’une part, un contexte économique et social certes délicat, mais qui ne justifie pas une analyse paroxystique ; d’autre part, une résistance intellectuelle à penser le délitement de la société salariale. La conjonction de ces éléments, puisés aux sources de l’histoire des faits et de l’histoire des idées, aboutit à une gestation prolongée de la notion d’exclusion. Ce n’est qu’à l’extrême fin de la décennie 1980 qu’« explose » dans le débat social et sociologique cette expression, et ce n’est qu’au début de la suivante qu’elle s’impose de manière incontournable.
On doit à Alain Touraine l’analyse qui va donner le ton de ce basculement. Deux articles publiés à un an d’intervalle au début des années 1990 font ainsi du sociologue le théoricien de l’exclusion.

De la société verticale à la société horizontale : les in et les out
Dans le premier article, intitulé « Face à l’exclusion », Alain Touraine (1991) s’appuie sur trois ensembles populationnels pour asseoir son argumentation : tout d’abord les habitants des banlieues déshéritées, ensuite les jeunes en échec scolaire et enfin les chômeurs. La thèse soutenue est la suivante : l’appréhension des situations dans les champs urbain, scolaire et professionnel se pose désormais en terme « d’exclusion ou de participation» (p. 166). La société moderne avait une base verticale, les relations de classes prévalaient ; on était en haut ou en bas . Aujourd’hui, se produit un glissement vers une société horizontale où les individus se trouvent au centre ou à la périphérie. Plus précisément, corrige Touraine, on est dedans ou dehors, « in ou out ». Les out, les exclus par conséquent, se retrouvent dans un « vide social ». « Il n’y a pas de modèle alternatif, ce qui bouleverse tout », conclut Touraine.
La société verticale, caractéristique de la modernité intégrative cède la place à une société horizontale, modèle de la postmodernité excluante, dualisante. Les profondes mutations de l’appareil productif, consignées dès les années 1965 par Touraine, génèrent une précarité croissante de la condition salariale, laquelle se double d’une difficulté d’accès à la citoyenneté. La logique de l’exclusion, avec les risques multiples qu’elle fait encourir, est en marche. « Le problème aujourd’hui, conclut l’auteur, n’est pas l’exploitation, mais l’exclusion, par conséquent le problème concret est de créer les instruments et les formes d’action politique qui permettent une intégration sociale, avant qu’il ne soit trop tard et que nous entrions dans le modèle américain, par ses plus mauvais côtés, c’est-à-dire la ségrégation et la guettoïsation. » (p. 173).
Un an plus tard, Alain Touraine (1992) affine son analyse. Il commence par exposer la logique qui préside à une analyse en termes d’inégalité. À juste titre, il précise que la notion d’inégalité renferme une idée et une image : l’idée est celle d’une continuité entre un haut et un bas de l’échelle sociale ; l’image est celle d’une stratification sociale pyramidale. Ceci, ajoute Touraine, est le propre de la société moderne. Aujourd’hui poursuit-il, la configuration sociale est différente. « Quand nous parlons d’inégalité, nous supposons que la pyramide s’allonge ou se rétrécit. Or nous ne sommes plus dans une pyramide ». Dans quelle configuration sociale sommes-nous donc ?
Alain Touraine apporte alors deux réponses. La première se réfère au modèle popularisé dans les années 1980 de « la France ballon de rugby ». Une vaste masse centrale compose la strate intermédiaire de la population active. Ses membres, ouvriers, employés, cadres, fonctionnaires, jouissent d’un accès « normal » aux biens et aux services. Au dessus , trônent les « vedettes » (chefs d’entreprise, golden boys, stars du show business). Au dessous, les exclus du marché du travail, les chômeurs invalidés, inutiles et inutilisés, sont au prise avec le « vide social ». Dans ce premier registre d’analyse, Alain Touraine présente une vision tripartite de l’espace social et combine la logique des inégalités avec la logique de l’exclusion. L’importance de la couche centrale salariée correspond au modèle de la « société industrielle et administrative» (p. 165). Les différences de revenu, de statut, de prestige que l’on enregistre en son sein procèdent d’une logique des inégalités. En haut et en bas, par contre, le « modèle de l’exclusion » prévaut. Le marché règne en maître. La minorité du haut participe pleinement à la vie économique et sociale, jouit d’un prestige élevé. La fraction inférieure est rejetée aux marges de la société et prise dans les filets de l’exclusion.
Quelques lignes plus bas, Touraine intègre la frange supérieure des « vedettes » à la vaste couche moyenne. La caractéristique commune à ces deux ensembles est d’appartenir à un « secteur in », par opposition au « secteur out » (p. 167) où se démènent les chômeurs. Dès lors, il réaffirme le point de vue défendu un an plus tôt. «Nous étions dans une société industrielle où on était en haut ou en bas, nous sommes maintenant dans une société où on est dedans ou dehors » (p. 167-168). Parachevant son propos, il en conclut que « c’est à cause de ce passage de la verticale à l’horizontale que nous parlons des banlieues et des villes, c’est-à-dire que nous prenons les sociétés dans leur dimension horizontale et non plus dans la dimension verticale qui était celle de l’organisation professionnelle ».
Alors que les analyses de la société moderne pointaient les inégalités dans l’espace professionnel, la nature de la société postmoderne invite à décrire les formes d’exclusions urbaines, les difficultés d’accès à la citoyenneté. L’ancienne « situation d’inégalité et de marginalité [professionnelles] se transforme dans les villes en ségrégation » (p. 169). Les enjeux sociaux se cristallisent désormais dans les « banlieues ». C’est dans « cette zone de grande incertitude et de tensions où les gens ne savent pas s’ils vont tomber du côté des in ou du côté des out » (1991, p. 167) que peut-être, demain, les « mouvements sociaux» refleuriront.

Critiques de l’exclusion
Dans ces années 1990, la profusion de littérature a clairement manifesté l’attraction exercée par la nébuleuse de l’exclusion. Et nombre de sociologues se sont attelés à tracer ses contours, à inventorier ses composantes et à repérer ses origines. Très tôt, un souci de clarification sémantique de la notion s’est également exprimé. L’inflation des usages a contribué au discrédit d’un terme rapidement devenu par trop « saturé de sens, de non-sens et de contresens » selon le mot de Julien Freund ( in Xiberras, 1993, p. 11). De fait, peu de chercheurs ont tenté de réduire ou de jouer de sa polysémie. Les stigmates du « mot-valise », du « fourre-tout » ou, plus sociologiquement, de la «prénotion» l’ont profondément et durablement discrédité.

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