Le migrant clandestin
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Description

Chaque jour, le monde ouvre les yeux sur les drames des migrants clandestins, disparus en mer, perdus dans le désert, rejetés par les vagues… La migration clandestine est extrêmement marginalisante. Les autorités politiques parlent de lutte contre ce phénomène épouvantable, mais encore faut-il identifier le migrant clandestin : quelle est sa condition ? A-t-il une histoire particulière ? De quel milieu social provient-il ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2013
Nombre de lectures 27
EAN13 9782296538351
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection « Penser le temps présent »
Cette collection a pour ambition de proposer au lecteur un ensemble de travaux – études et essais-portant sur les thèmes d’actualité ou aptes à éclairer les grands événements du temps présent.
Titre
M USTAPHA N ASRAOUI






L E MIGRANT CLANDESTIN

Le paradoxe de l’être et de la société








L ’ H ARMATTAN
Du même auteur
La représentation de la pauvreté dans la société tunisienne. Paris, L’Harmattan, 1996.
La vieillesse dans la société tunisienne . Paris, L’Harmattan, 2003.
Al-Hamichia (La marginalité). Ouvrage en langue arabe, Tunis, Dar Saher, 2009.
Copyright
© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-66803-1
INTRODUCTION
Qu’il y ait des migrations ici ou là, quoi de plus naturel ? La migration a, de tout temps, accompagné l’homme dans sa lutte contre l’adversité. Que le phénomène migratoire emprunte deux voies radicalement opposées, l’une légale, l’autre clandestine, voilà un phénomène tout à fait nouveau.

Les religions, les mythes fondateurs, les généalogies, parlent de la migration comme d’une date fatidique, d’un tournant historique, sans chercher à en préciser la nature. Le brassage des ethnies et des peuples à travers la longue aventure humaine est un fait indiscutable, réfutant la thèse de la race pure. L’homme a profité des différents brassages produits par le déplacement de groupements humains dans tous les sens, non seulement sur les plans social, culturel et économique mais aussi sur le plan biologique. Le métissage, disent les biologistes et les médecins, est le meilleur moyen de lutter contre de nombreuses maladies génétiques.

Durant des millénaires, l’être humain en détresse n’avait pas besoin de documents pour voyager, son seul passeport était la souffrance. Des individus, des groupes, des communautés affamés, opprimés, persécutés trouvaient refuge et salut sous d’autres cieux, d’où les fêtes de remerciements en faveur des forces naturelles qui auraient inspiré l’exode et provoqué la manne céleste. La migration était un moyen de limiter l’inégalité humaine face à la pénibilité et la souffrance. Les recherches anthropologiques ont, par exemple, montré que les Amérindiens et les Peaux-rouges sont des Mongols venus il y a 50.000 ans de l’Asie Centrale traversant l’isthme de Behring pour s’installer dans le continent que nous appelons aujourd’hui Amérique. Jusqu’à aujourd’hui, les 5 premiers nombres (un, deux, trois, quatre, cinq) ont la même appellation dans la langue mongole et dans la langue des Indiens du Pérou (J. Bernard, 1988).

Tant qu’il y avait de l’alimentation pour tout le monde il n’y avait pas de conflits, les luttes ne se déclenchaient que lorsque les autochtones et les étrangers affrontaient, sur la même terre, la rareté des ressources. Jusqu’aux années 1920, la notion de migration clandestine n’apparaissait pas dans les discours et les réglementations pour les pays d’Europe Occidentale, les U.S.A ou l’Australie. Il n’y avait pas de pression sur les frontières, les moyens de transport étaient limités, les voyages étaient difficiles et la tentation, véhiculée par les médias, n’existait pas.

La migration clandestine est apparue avec la protection du travail, ou plutôt la nécessité de faire bénéficier les nationaux de la priorité au travail, surtout pendant les périodes de crise comme le marasme économique de 1929. Le peu de postes qu’il y avait ne devaient pas être occupés par des étrangers, d’où certains slogans de l’entre-deux-guerres, comme "la France aux Français", qui reflètent davantage la demande de protéger l’emploi que le racisme xénophobe qui s’est développé quelques années plus tard. La situation économique difficile a engendré la réglementation de l’emploi comme la nécessité de disposer d’une carte de travail pour tout travailleur étranger. Plus tard, des considérations idéologiques ont verrouillé davantage les frontières contre la migration de personnes venant de certains pays ou appartenant à d’autres cultures. Les frontières sont devenues plus sélectives. Le tri des éléments désirables et indésirables se fait d’une façon implicite, selon que la culture du migrant est "soluble" ou "non soluble" dans la culture nationale. Il n’est pas étonnant dès lors de voir émerger des ministères de l’identité nationale ni d’entendre parler de "risque de la déconfiture de la culture nationale".

Evidemment, dans tous les cas de figure, une réglementation qui prend en considération les possibilités du pays d’accueil, tant au niveau de l’emploi qu’au niveau des conditions de vie, est nécessaire, aussi bien pour les deux pays d’accueil et d’origine que pour le migrant lui-même mais le migrant clandestin est sourd à ces considérations, il est mû par la seule force subjective qui fait miroiter devant lui un paradis. N’oublions pas surtout que le prohibé suscite la tentation et que le péché engendre le sacrilège, c’est pourquoi il est impossible de biffer d’un trait la migration clandestine.

Certes, le phénomène peut connaître une diminution à cause d’une conjoncture favorable dans le pays d’origine ou défavorable dans le pays d’accueil, il est permis de parler parfois d’un minimum historique, mais il n’y aura jamais de migration clandestine zéro. À l’opposé, ce sont les périodes de transition politique, avec une baisse de la vigilance sécuritaire et l’affaiblissement de l’État, qui constituent, avec la famine et les guerres civiles, les circonstances les plus favorables au phénomène. Les événements politiques majeurs liés à l’effondrement des régimes tyranniques s’accompagnent toujours de migration clandestine intense, sous des appellations multiples (refugiés, exilés, persécutés, menacés...). Faut-il rappeler l’exode massif des Allemands de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest après la chute du Mur de Berlin et le déferlement sur la petite île de Lampedusa de milliers de Tunisiens et d’autres Africains à la suite de l’effondrement du régime de Ben Ali et le déclenchement de la guerre civile en Libye ? Le nombre de Tunisiens 1 débarqués en quelques semaines à Lampedusa s’éleva à 26.000 personnes, seuil intolérable pour cette petite île aride de 4.000 habitants.

La migration clandestine que nous connaissons aujourd’hui est la plus déconcertante des migrations, d’abord par le triste compte des migrants noyés dans les mers et les fleuves ou morts dans le sable brûlant du désert. Selon l’Atlas des Migrants en Europe (Clochard et Morice, 2009), 14.300 migrants environ ont péri aux frontières entre 1988 et 2009, dont 9.470 en Méditerranée et dans l’Océan Atlantique, évaluation jugée minimale par les auteurs. Pour revenir à la Tunisie, le Centre d’Études et d’Activités Ouvrières à Tunis (2011) évalue à 3.000 le nombre des jeunes Tunisiens morts dans la Méditerranée au cours des 3 mois qui ont suivi la chute du régime de Ben Ali. Les autres évaluations ne le situent pas moins de 2.000 morts. Le nombre des disparus reste inconnu.

Aussi, faut-il signaler l’âge jeune de cette population vouée à la mort et à la marginalité (22 ans en moyenne d’après le centre cité plus haut et 24 ans d’après notre propre calcul, à partir d’une liste de 168 Tunisiens disparus). Ces jeunes étaient des proies faciles pour des prédateurs rapaces promettant monts et merveilles, mais qui n’hésitent pas à se débarrasser d’eux en pleine mer ou au cœur du désert, où ils meurent assoiffés, affamés ou foudroyés par un soleil de plomb. Fantasmant sur un avenir radieux, des jeunes, à la fois candides et ambitieux, obligent leurs parents à vendre leurs terres, leurs bijoux en échange de la somme exigée. Il est difficile d’imaginer l’amertume des parents lorsqu’ils n’ont plus de nouvelles de leurs enfants. Tout se passe comme s’ils vivaient une psychose bipolaire où, selon les rumeurs et les présages du jour, ils sont ballottés entre deux pôles opposés. Tiraillés entre les signes de vie et les signes de mort, l’espoir et le désespoir, l’exaltation et l’abattement, les parents guettent le moindre signe de vie pour régénérer l’espoir, même s’il provient d’une voyante. L’être humain est ainsi fait, il s’accroche au moindre signe d’espoir, fût-il une illusion. Le noyé, dit le proverbe tunisien, s’accroche même à une paille.

De son côté, et lorsqu’il a la chance d’arriver en vie à sa destination, le migrant clandestin passe son séjour soit dans les centres de rétention, transféré d’un endroit à l’autre avec comme seule identité un numéro, soit dissimulé dans des bâtiments vétustes et délabrés, exposé aux intempéries et aux attaques des criminels et des psychopathes qui font de l’agression d’un pauvre fuyard un exploit. Comme l’être humain passe souvent d’un état à son opposé, surtout à la suite d’un traumatisme, il n’est pas étonnant de voir l’opprimé se transformer en oppresseur. Dans cette vie marginale d’errance faite de lutte et de rapports de force pour occuper le terrain, l’agressivité devient une stratégie de survie.

Le drame du migrant clandestin s’amplifie par l’autodévaluation. Partant désespéré de son pays, il mise sur un avenir radieux ailleurs mais, en arrivant à destination, il affronte un autre désespoir (la non-acceptation), situation psychologique pénible qui le pousse vers la vaine obstination de refaire pour la énième fois la tentative malencontreuse. Voulant prouver aux autres et à lui-même qu’il n’a pas échoué, il se retraumatise par des échecs à répétition.

Le cœur gros, il revient chez lui avec un arrêt d’expulsion. Il cherche à réaliser dans l’imaginaire ce qu’il n’a pas pu accomplir dans la réalité, d’où son engouement pour la recherche de trésors enfouis et sa fuite dans d’autres paradis artificiels, comme l’alcool et la drogue. Comme son rêve ne s’est pas réalisé, il cherche des substituts dans d’autres illusions et devient la victime d’autres prédateurs, les charlatans des trésors enfouis et les alchimistes des métaux précieux.

Les propos précédents ont certainement fait comprendre que notre intérêt ne porte que sur ce qu’on appelle au Maghreb les "harraga" c’est-à-dire les brûleurs de frontières, ceux qui entrent clandestinement par terre ou par mer, sans documents identificatoires, et non pas ceux qui y entrent avec des documents réguliers mais refusent de quitter le pays au terme du séjour autorisé ( overstayers ).

La migration clandestine est un problème complexe et sa réduction à une question sécuritaire et politique occulte l’essentiel de sa nature. C’est un champ qui offre plusieurs niveaux d’analyse. Elle est, d’abord, un phénomène psychologique se reflétant dans le développement d’un projet personnel, qui naît dans l’intimité de l’être au point de devenir une raison d’être, un acte répondant au besoin d’accomplissement de soi nourri par les mécanismes d’imitation et d’identification, elle constitue ensuite un phénomène social qui touche essentiellement les jeunes et plus particulièrement ceux des milieux défavorisés et leurs familles. Dans cette réalité à double facette, le psychologique et le social sont tellement liés qu’ils constituent un même phénomène, c’est pourquoi ils s’insèrent dans le champ scientifique de la psychologie sociale, seule discipline à pouvoir unir harmonieusement les deux dimensions. Le second niveau d’analyse s’inscrit dans l’étude des processus de marginalisation pour lesquels nous avons un intérêt fort ancien mais toujours vivace. Il ne fait pas de doute que la migration clandestine actuelle est la pire des marginalités, un esclavage nouveau qui ne diffère en rien de la traite des siècles précédents.

Le migrant clandestin est complètement soumis au bon vouloir du passeur. Durant toutes les étapes du voyage, il lui doit une soumission totale. S’il lui arrive de bouder ou de contester un ordre, il est frappé violemment, abandonné dans le désert, jeté dans la mer. Lorsqu’il ne meurt pas en cours de route, il est arrêté et enfermé dans un centre de rétention avec pour seule identité un numéro tracé à l’encre indélébile et porté sur son corps comme un stigmate. Dans le cas où il échappe à l’arrestation, il mènera une vie errante et fugitive où il tombera souvent aux mains des trafiquants de drogue qui lui feront mener une vie dangereuse vouée à une fin tragique. Quant au proxénétisme international il fait de la prostitution des migrantes un commerce prospère. Certains migrants sont récupérés par des employeurs sans scrupules qui les exploitent en dehors de normes de travail, leur faisant miroiter une régularisation sans cesse retardée, alors que les frais généraux d’un voyage clandestin varient entre 5.000 et 10.000 euros, de quoi créer une petite entreprise en Tunisie.

La question du chômage, propulsée actuellement au-devant de la scène de la migration clandestine mérite réflexion. La généralisation de l’enseignement et l’émergence de l’État-providence dans les années 1970 ont engendré des frustrations et des conflits que les sociétés maghrébines ne connaissaient pas autrefois. Ainsi, dans la société tunisienne traditionnelle par exemple, l’enfant naît "avec son emploi", c’est-à-dire qu’il trouvera dans la tradition familiale des métiers dans lesquels il pourra être initié et plus particulièrement le métier du père. La mobilité professionnelle était alors limitée et les gens acceptaient comme une seconde nature leur statut socio-économique. Les rapports professionnels entre les classes sociales étaient ouverts dans la perspective de la division du travail, mais l’exercice d’un métier, comme le choix du conjoint, se faisaient au sein de la même classe sociale, "Ce que tu façonnes, façonne-le de ton argile, s’il ne sera pas une marmite, il sera un couscoussier" dit l’adage populaire.

De nos jours, l’État devient le seul agent d’emploi et tous ceux qui vivent le chômage lui en font endosser la pleine responsabilité. Les diplômés, surtout ceux qui sont issus de milieux défavorisés, n’acceptent plus d’exercer le travail des parents, c’est pourquoi on constate le vieillissement de la main-d’œuvre dans l’agriculture et dans certains secteurs de l’artisanat. Les déceptions engendrées par le chômage ou la difficulté de trouver un travail motivant poussent de nombreux jeunes à tenter l’aventure de la migration clandestine dans l’espoir de trouver un meilleur avenir ailleurs.

À vrai dire, si l’on analyse la situation des jeunes inscrits comme chômeurs, on peut constater certains indices, comme le refus d’accepter les emplois qui ne correspondent pas à leurs qualifications ou ne répondant pas à leurs aspirations, la recherche de la promotion, la mobilité sociale, la dignité, ce qui laisse entrevoir que la situation est plus complexe et reflète bien une crise profonde.

Les sociétés maghrébines vivent actuellement une crise de valeurs qui touche toutes les composantes de la société mais qui frappe de plein fouet les générations montantes, des cris de détresse témoignant d’un malaise profond sont déjà perceptibles. En 2009, 3 psychiatres tunisiens (Ben Abid, Jarraya, Sellemi) ont tiré la sonnette d’alarme à propos d’une épidémie de suicides soupçonnée dans le pays, ils avaient alors répertorié 1.000 tentatives ( Assabah du 23 mars 2011). Depuis le suicide de Bouazizi, qui s’est immolé par le feu le 17 décembre 2010 (décédé le 4 janvier 2011), jusqu’au mois de juin 2011, c’est-à-dire dans un intervalle de 6 mois, on a enregistré 111 cas de suicides 2 (80 hommes et 31 femmes, tous âgés de 15 à 25 ans).

Cet acte dramatique, étranger à la société musulmane pour laquelle le suicide est un péché majeur, est actuellement banalisé au point de devenir un moyen de chantage auprès des familles. Symptôme de désespoir extrême, autrefois n’arrivant qu’exceptionnellement à des personnes fragiles et sans soutien familial, il devient maintenant une réalité quotidienne. Ainsi, au mois de septembre 2011, 6 jeunes Tunisiens de Kasserine qui avaient échoué au concours de recrutement des maîtres d’enseignement ont tenté un suicide collectif devant le siège du Gouvernorat, demandant leur recrutement malgré tout. Selon une enquête faite par l’Institut National de la Santé Publique (2004), le tiers des hospitalisations des jeunes Tunisiens entre 15 et 24 ans dans toute la Tunisie, à l’exception du Sud, a pour cause les tentatives de suicide par l’usage des produits toxiques. Ce qu’il importe de signaler, c’est le caractère social de ce malheur. Ce n’est pas un suicide de dépression qui se fait dans une chambre ou une pendaison sur la branche d’un arbre perdu dans la forêt, mais un suicide social qui se fait au vu et au su de tout le monde, sur la place publique ou devant les administrations qui avaient refusé la demande.

Un autre signal d’alarme a été donné sur un plan étroitement associé au suicide, il s’agit de la santé mentale des jeunes Tunisiens. La consultation de la jeunesse (2005), qui a porté sur 10.000 jeunes âgés de 15 à 29 ans, a révélé que ceux qui n’étaient pas satisfaits de leur santé mentale représentaient 9,6% (presque 1 sur 10), contre seulement 3% d’entre eux qui n’étaient pas satisfaits de leur santé physique. On doit soupçonner derrière la première proportion des insatisfaits les déboires et les déceptions d’une jeunesse qui n’arrive pas à s’adapter à un monde de plus en plus complexe. La volonté d’émigrer et de quitter le pays constitue l’une de réactions les plus remarquables dans le rapport sur la consultation, le même document mentionne (p.101) que la proportion des jeunes qui désiraient émigrer en 2005 atteignait presque les trois quarts de l’effectif (73,2%), alors qu’ elle n’avait été que de 41,4% en 2000. 15% d’entre eux étaient prêts à le faire clandestinement en 2005 mais le taux est plus élevé dans la région rurale du nord-ouest tunisien, où 1 jeune sur 4 est tenté par l’aventure. La raison la plus avancée est l’absence d’avenir dans le pays.

Un autre indice vient compléter un tableau déjà morose, celui de l’abstention de se marier. Selon la même enquête, 50% des jeunes Tunisiens n’envisageaient pas de se marier (p.39), indice éloquent du malaise que vit depuis plusieurs années la jeunesse tunisienne. Le sentiment d’un avenir obscur se répercute sur la vie affective. De nombreuses études montrent que la dévalorisation de la vie amoureuse et du mariage engendrent la solitude et la dépression (Myers, 1997).

En réalité, nous retrouvons le même malaise que nous avons signalé pour la Tunisie chez les jeunes des autres pays maghrébins, aussi bien en Algérie (CENAP, dzfoot forum, jeunesse en Algérie) qu’au Maroc (Association Marocaine des Études et de Recherches sur les Migrations, Arab). Une enquête faite par le Centre National d’Études et d’Analyses pour la Population et le Développement en Algérie (CENAP) révèle (p.27) que 36,7% des jeunes célibataires envisagent d’émigrer, sans en préciser les modalités (43,5% pour les garçons et 29,1%) pour les filles). La proportion des jeunes de 18 à 24 ans parmi les toxicomanes est de 40,5%. Au Maroc, Lahbou (cité par Arab) signale l’inquiétude de la jeunesse marocaine quant à l’avenir, son absence de vision sur les possibilités d’intégration, ses peurs et ses conflits avec les institutions sociales.

En Tunisie, le chômage des jeunes était derrière la chute du régime de Ben Ali, il est actuellement la première préoccupation du gouvernement. Sur une population de 10 millions et demi d’habitants, il y a (mai 2011) 200.000 diplômés chômeurs dont l’âge, pour la majorité absolue des cas, ne dépasse pas 28 ans.

Pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, on assiste à un paradoxe social, la chance de trouver un emploi sans diplôme est plus forte que celle d’en trouver avec diplôme, surtout pour les spécialités non technologiques (lettres, droit, économie et certaines spécialités scientifiques). Les non-diplômés ne cherchent pas de carrières professionnelles et passent d’un secteur à l’autre selon l’offre du marché du travail, les diplômés sont plus exigeants, et revendiquent un travail décent. Le chômage élevé dans les régions intérieures explique la ruée des jeunes ruraux vers les côtes à la recherche d’un salut extra-territorial.

À vrai dire, ni le chômage, ni la précarité ne sont des faits nouveaux dans la société tunisienne. Bien au contraire, il y a toujours eu une pauvreté endémique répandue dans tout le territoire, mais elle était psychologiquement supportée grâce à un système de valeurs (patience, sobriété, modération.) et à la limitation des besoins 3 . La personne qui arrivait à satisfaire les besoins vitaux de sa famille était considérée comme un être heureux. En écartant de sa famille le risque de tomber dans la misère biologique, elle sauvait aussi sa dignité et la protégeait contre l’exode et l’errance.

De nos jours, une nouvelle image de la dignité est apparue dans les milieux populaires et qui a peu de rapports avec la dignité traditionnelle, il ne s’agit plus de survivre mais de vivre conformément à un mode de vie dominant, où la notion de bien-être au sens moderne du terme a fait son apparition.

Les aînés ne sont pas complètement acquis au changement et les nouvelles générations n’arrivent pas à s’identifier totalement aux traditions. Ainsi, et à titre d’exemple, il y a un grand malentendu sur la nature des conduites : 82,4% des personnes âgées tunisiennes n’apprécient pas "la faiblesse du sens moral" chez les nouvelles générations (Nasraoui, 2003, p.121). Nous retrouvons à peu près le même phénomène en Algérie.

Benmard, expert algérien au Centre National d’Études et d’Analyses pour la Population et le Développement, conclut à la suite d’une étude ( http://forum.dzfoot.com/topic/3405 jeunesse-en-Algérie) : « Les jeunes des quartiers dits populaires s’accrochent, s’inventent des nouvelles règles, se cognent à la vie. Ils ne comprennent pas que leurs parents aient des scrupules alors que d’autres réussissent par le biais de moyens peu orthodoxes ».

La seule réussite valable dans les sociétés maghrébines actuelles est la réussite économique, comme un peu partout dans le monde aujourd’hui. Mais cette réussite si recherchée n’est pas le challenge économique (très peu de jeunes Maghrébins se lancent dans des entreprises innovantes), elle s’illustre essentiellement dans l’augmentation du pouvoir de consommation et l’accès au monde du bien-être. La valeur d’un diplôme ne se mesure pas tant avec les perspectives scientifiques et technologiques qu’il peut ouvrir mais surtout avec les revenus qu’il peut générer, ce qui explique la faiblesse de la créativité post-universitaire (articles scientifiques, brevets d’invention). Le désir de s’accomplir est un besoin de l’être humain qui prend plusieurs formes et diverses orientations. Ce qui est paradoxal, c’est que dans un monde où on loue de plus en plus la diversité, où on cherche à protéger mieux la différence, on voit apparaître l’uniformisation des standards de réussite ramenés aux seules valeurs matérielles. Alors qu’autrefois il y avait en Tunisie plusieurs standards de réussite (sociale, morale, intellectuelle…), actuellement c’est le critère de la réussite économique qui est propulsé au-devant de la scène. La valorisation de la vie matérielle est révélée par plusieurs indices : d’abord, la recherche d’un enrichissement rapide qui apparaît dans plusieurs conduites 4 comme l’engouement pour le jeu de hasard, la mise sur les compétitions sportives, la recherche des trésors enfouis, le départ vers un ailleurs opulent sans se soucier des risques et des dangers.

Dans une thèse consacrée aux points de vue des Tunisiens sur les valeurs dans leur société, Bel Haj Rhouma (2001) trouve que 34,48% des interviewés (n=376) pensent que les valeurs matérielles sont dominantes et 24,48% affirment que la consommation ostentatoire est prépondérante. La dernière enquête sur la jeunesse en Tunisie (2010) révèle que la richesse comme critère de succès est adoptée par 16,36%, l’exercice d’un métier avantageux est retenu par 28%. D’autres critères sont relégués aux rangs inférieurs : servir les autres (1,15%), être cultivé (12,25%), être vedette dans un domaine sportif ou culturel (2,07%), avoir un pouvoir sur les autres (7,62%).

Ensuite, l’endettement des familles pose de nombreux problèmes pour la gestion du budget familial. L’Organisation de la Défense du Consommateur (2010) signale que 77,7% des Tunisiens sont endettés sous forme de microcrédits à l’égard des banques. Les crédits contractés dépassent souvent les possibilités de remboursement, ce qui explique l’existence parmi les migrants clandestins des nombreux débiteurs insolvables. Les statistiques du Ministère de la Justice (2000-2001) signalent que les délits économiques (détournement de fonds, escroquerie, chèque sans provision) représentent 36,7% des délits en Tunisie. Si l’on ajoute à cela les délits contre les biens (10,7%) on peut dire que les délits pour se procurer illégalement des moyens s’approchent du seuil de 50% des infractions totales (Nasraoui, 2011). Toutes ces transformations au niveau des valeurs peuvent être résumées par cette belle formule d’un jeune tunisien (Mahfoudh-Draoui, Melliti, p.228), "Quand tu n’as rien, tu n’es rien !"

Les données précédentes permettent de situer le phénomène de la migration clandestine dans son contexte social. Il ne s’agit pas d’une fugue maladive mais d’une réaction à une situation difficile, ce qui ne signifie pas l’absence de facteurs psychologiques dans la conduite du migrant. Dans la mesure où la réalité est perçue à travers le prisme des besoins et des attentes, des mécanismes psychologiques sont déployés pour oublier le passé, déprécier le présent, magnifier l’avenir, réduire l’anxiété, lutter contre la peur et l’on assiste, selon la réalité, à des traitements tranchés valorisation 1 dévalorisation, réduction1 amplification, révolte 1 soumission. Tout se passe comme si le migrant clandestin voyait la réalité à travers une double lunette, l’une utilisée pour la réalité locale dépréciée et l’autre pour la réalité imaginée vantée et admirée, et se trouvant au-delà de la mer. Arrivé à destination, le migrant clandestin va-t-il changer de lunettes ? Va-t-il s’obstiner à rester dans la même voie ou reconsidèrera-t-il sa position ? Envisagera-t-il le retour ? Comment obtenir toutes ces informations ?

Sans privilégier aucune méthode, nous avons exploité toutes les informations dont nous disposons données chiffrées, reportages journalistiques, films documentaires, récits et témoignages. Nous avons fait, en parallèle, une enquête sur 33 Tunisiens qui se préparaient pour partir clandestinement vers l’Italie. Il reste à signaler qu’il est difficile de faire une enquête à partir d’un échantillon important de migrants clandestins, surtout avant leur départ. Fugitifs et méfiants, ils craignent l’infiltration et la dénonciation, et évitent le contact avec les enquêteurs. Très souvent, les journalistes et les photographes sont chassés des lieux de regroupement ou d’embarquement. Leur seule présence incite à changer d’endroit ou à différer le voyage.
1 Qualifié de « tsunami » humain.
2 L’épidémie a continué jusqu’au mois de janvier 2012, elle aurait atteint le chiffre de 200 suicides.
3 Voir Nasraoui (2010), Tunisia : from a culture of poverty to the fight against poverty. Universities without borders, www.universitieswithout borders.org/workshop/mnasraoui.html
4 Nous laissons de côté les conduites délictueuses comme le vol, l’escroquerie.
CHAPITRE I UNE RÉALITÉ CONTRADICTOIRE
À plus d’un titre, la migration clandestine est un phénomène bizarre où l’on signale des contradictions, des incohérences, des revirements, des volte-face aussi bien au niveau du migrant lui-même qu’au niveau de la société.
1– Le migrant clandestin : la quête de la cohérence
S’il est vrai que nous sommes tous à la recherche d’un meilleur équilibre (c’est, peut-être, un aspect fondamental de l’adaptation vers laquelle nous tendons toujours sans jamais l’atteindre totalement), il n’en est pas moins vrai que la majorité de nos choix sont évalués par rapport à leur coût. Dans les conditions ordinaires, il est difficile d’accepter des coûts énormes pour des choix dont les résultats sont incertains, d’où le recherche d’autres options plus rassurantes. Le choix du migrant clandestin est étonnant : le risque est considérable et les chances sont minimes.

Y a-t-il un être plus paradoxal que le migrant clandestin ? Il symbolise la vitalité et l’ambition mais, en adoptant une conduite suicidaire, il incarne la négation de la vie. En s’aventurant sans ou avec peu de précaution dans des espaces des plus hostiles à l’homme (la mer et le désert) le migrant clandestin hypothèque sa vie. L’instinct de conservation, l’une des pulsions les plus fortes de la vie, s’éclipse devant l’envie d’améliorer une situation économique. Il quitte un foyer où, malgré tout, il est protégé et entouré de l’affection des siens pour une promiscuité dangereuse. Il motive son redoutable voyage par un éminent sentiment de dignité, "plutôt la mort que l’humiliation", dit-il, mais sur son chemin ou à son arrivée il accepte toutes les formes d’avilissement. Il refuse dans son propre pays les métiers qu’il considère comme indignes de lui et accepte n’importe quoi à l’étranger. Il change la reconnaissance d’un travail utile qu’il exerce souvent chez lui par la marginalité d’une activité souterraine en-dehors du territoire. Il part à la recherche d’une mobilité ascendante et tombe dans une mobilité descendante. Il aspire à la promotion mais déchoit dans le déclassement.

Le migrant clandestin a milité toute sa vie pour l’autodétermination ; à ce titre, il a maintenu envers et contre tous un projet récusable et récusé mais il se rend méconnaissable en étouffant la flamme de cette liberté qu’il chérissait dès qu’il foule le sol étranger. Attentif aux chansons fallacieuses du paradis européen mais sourd aux lamentations des compatriotes éprouvés par le calvaire de leur marginalité dans le vieux continent. Il systématise à partir d’un cas de réussite, ou du moins qu’il considère comme tel, et passe sous silence les échecs cuisants. Jubilant au coup de téléphone d’un survivant, il reste impassible devant le spectacle horrifiant des cadavres rejetés par la mer ou consommés par les animaux du désert. Enchanté par la nouvelle d’une famille qui reprend contact avec son enfant jugé disparu, il demeure inflexible face aux malheurs qui frappent des quartiers entiers.

On ne peut pas échapper, à la lumière des faits précédents, à la question suivante : le migrant clandestin ne fait-il pas preuve d’optimisme exagéré ? Sans doute, l’optimisme est une qualité, un trait de bonheur, un facteur de réussite qui permet d’affronter les difficultés avec la confiance en soi mais faut-il le généraliser au point d’en faire un antidote prodigieux ? Lorsqu’on considère que tout va se dérouler selon ses propres souhaits, l’optimisme devient illusion, c’est pourquoi il faut tempérer les attentes par une dose de pessimisme réaliste qui prend en considération les facteurs de réussite sans négliger les facteurs d’échec. Il faut revoir la dose. L’optimisme exagéré ne constitue pas le seul aspect choquant dans la personnalité du migrant clandestin, il en existe bien d’autres. Le psychologue que nous sommes est surpris par le désordre des besoins. Que l’on songe à Maslow et à bien d’autres spécialistes qui les hiérarchisent selon un ordre de priorité pour l’être humain, tous s’accordent pour dire que les besoins liés à la conservation de la vie passent avant les besoins socio-affectifs. Il est étonnant de constater que cette hiérarchie largement admise ne s’applique pas au migrant clandestin, chez qui l’on constate que le besoin le plus primaire, c’est-à-dire l’autoconservation, est relégué derrière le besoin d’accomplissement de soi.

Le migrant clandestin est prêt à relever les défis et à braver les interdits, rien ne peut l’arrêter dans sa marche irréductible vers son objectif. Il ne recule ni devant la mort, ni devant l’arrestation, ni devant l’emprisonnement. Il se rétracte, cependant, devant un seul défi, celui de gagner sa vie dans son propre pays. D’un côté, il n’accepte pas le risque économique de lancer une entreprise et d’un autre, il accepte le risque de perdre sa vie Il travaille chez lui au point de faire des économies, il exerce sur ses parents une pression soutenue et finira par obtenir la somme exigée, mais l’argent gagné par le travail ou arraché aux parents n’est pas investi dans la création d’une entreprise, il est versé à des intermédiaires douteux.

D’une fidélité exemplaire à l’égard des amis avant le voyage mais d’une cruauté épouvantable sur son chemin, il lui arrive de se débarrasser d’eux en pleine mer ou de les abandonner à leur sort dans le désert. Il refuse un mariage honorable chez lui et se lie à des prostituées et à des toxicomanes ailleurs. Exigeant à l’égard des filles de son pays (vierges, soumises, patientes, bonnes ménagères...) et accommandant à l’égard des Européennes qu’il accepte avec ce qu’il considère comme des vices rédhibitoires chez une femme.

Il souffre profondément de sa condition de marginal dans un pays qui le rejette mais affiche le bonheur dans ses contacts avec les membres de sa famille et les amis restés dans le pays. Il sait pertinemment que son projet est un échec mais s’obstine à rester dans une voie qui ne le mène nulle part. Il fait la révolution dans son pays mais au moment de sa réussite il part ailleurs, comme si le changement ne le concernait pas. Les jeunes sont les véritables auteurs de la révolution tunisienne du 14 janvier 2011, ils ont fait tomber au prix de centaines de morts et de blessés une des dictatures les plus puissantes du monde, mais au moment où le pays commence à respirer ils le fuient comme la peste. Le paradoxe ne se limite pas aux individus, il existe aussi au niveau de la société, que ce soit celle du départ ou celle d’arrivée.
2– La société face à la migration clandestine : des logiques contradictoires
Il est bizarre que les deux pays du Maghreb (Le Maroc et la Tunisie) qui émerveillent les étrangers désenchantent leurs jeunes habitants. Les deux pays qui accueillent chaque année des millions de touristes, lesquels viennent profiter de leurs charmes naturels et culturels, ne sont pas en mesure de retenir leur jeunesse. Comment cette Méditerranée, si belle, si douce qui a façonné le caractère de ses riverains au point de les rendre euphoriques, allègres et exubérants, se transforme-t-elle au cours des 20 dernières années en "cimetière marin" qui dévore des milliers de jeunes ?

Toutes nos sociétés prêchent le secours aux malheureux, aux affligés, recommandent l’hospitalité aux réfugiés. La migration clandestine, acte de personnes désespérées, n’est pas concernée par la bienfaisance, c’est un délit aussi bien dans le pays de départ que dans le pays d’arrivée, faut-il criminaliser le désespoir ?

L’humanité entière loue le courage, glorifie la bravoure, c’est pourquoi elle érige des monuments pour commémorer les actes héroïques des soldats morts sur le champ-de-bataille, les explorateurs des terres inconnues, les personnes qui ont sacrifié leur vie pour une cause. Des cérémonies sont organisées à leur mémoire, des gerbes de fleurs sont déposées aux pieds de leurs effigies, mais le migrant clandestin meurt dans l’anonymat au fond de la mer, dans le désert, dans les cargaisons des bateaux, abandonné à son sort ou jeté par-dessus-bord. Il finira son existence dans les ventres des poissons et des carnassiers du Sahara, il n’aura droit ni à un tombeau, ni à des funérailles. Il vit incognito et meurt incognito, décède sans obsèques et s’éteint sans deuil.

Les gens admirent les personnes qui défient la mort, ceux qui la banalisent au point de la rendre insignifiante ; Nietzsche, par exemple, exprime (p.348) une forte admiration pour ceux qui ne reculent pas devant le danger.

« Avez-vous du courage ô mes frères ? Du cœur ? Non du courage devant témoins, mais un courage d’ermite et d’aigle, auquel n’assiste plus même un dieu ?

Les âmes froides... ceux-là pour moi n’ont pas de cœur. A du cœur celui qui connaît la crainte et cependant force la crainte, celui qui voit l’abîme, mais avec fierté.

Celui qui voit l’abîme mais avec des yeux d’aigle, qui avec des serres d’aigle se saisit de l’abîme, c’est celui qui a du courage. »

Pour ce philosophe les esprits heureux sont les esprits tragiques, il aime ceux qui vivent comme ils en ont envie et qui, s’ils ne le peuvent, choisissent de ne pas vivre du tout, ce qu’il exprime bien dans son éloquence habituelle (cité par Mounier, p.78-79) : « J’aime les gens qui ne veulent point se conserver, ceux qui sombrent, je les aime de tout mon cœur, car ils vont de l’autre côté. » Le décès d’un migrant clandestin est un échec aussi bien pour sa société d’origine, que pour sa famille. Les parents du décédé sont conscients des regards dissimulés mais accusateurs de ceux qui viennent leur présenter leurs condoléances.

Dans toutes les sociétés, la richesse est une valeur, elle est même la plus importante des valeurs dans le monde actuel. Depuis les années 50, le sociologue Merton a montré qu’elle constitue une fin pour toute la société américaine, même si les moyens d’y accéder diffèrent d’un individu à l’autre et d’un groupe à l’autre. L’homme ordinaire ne recule pas devant la tentation de la richesse, le démographe français Sauvy a dit (1974), si la richesse ne vient pas aux hommes, ce sont les hommes qui iront à la richesse. Faut-il s’étonner que le migrant clandestin rêve de richesse ? Faut-il aussi s’étonner qu’il aille la rechercher dans des pays considérés comme opulents ? À tout cela s’ajoute l’hypocrisie de la mondialisation qui prône la libre-circulation de tout sauf des hommes, exception sur laquelle se greffe une autre conception : la libre-circulation du nord au sud, sans que la réciproque soit vraie.

Le droit au bonheur est largement reconnu, il est même inscrit dans certaines constitutions. L’aptitude au bonheur est un indice d’équilibre psychique et de santé mentale. Toutes les doctrines du salut proposent des voies qui mènent au bonheur. Pour les religions, il se confond avec le salut éternel. Pour certaines idéologies politiques, comme le socialisme messianique du 19 e siècle, il sera la justice sociale totale. Pour le marxisme il sera la disparition des classes. La première revue tunisienne parue en 1904 à Tunis (appartenant au cheikh Mohamed al-Khidhr Houssein, enseignant à la Zitouna, Tunis, ensuite imam à al-Azhar, Le Caire), portait le nom emblématique "Le Grand Bonheur" ( Essaada al-Koubra ). Dans toutes les sociétés, des offrandes, des incantations, des sortilèges, des prières, des vœux font partie du rituel quotidien pour obtenir le bonheur. De nos jours, des plaidoyers en faveur de bonheur se développent (Riccard) et des "recettes de bonheur" prospèrent dans les magazines. Comment s’étonner que des individus frappent à la porte de la migration pour chercher une quiétude qui leur faisait défaut ? Faut-il concevoir le bonheur dans l’avoir ou dans l’être ? En préférant l’avoir à l’être le migrant clandestin n’obtiendra ni l’un, ni l’autre, l’errance et la marginalité s’ajouteront au dénuement.

De nombreux pays de la rive-nord de la Méditerranée s’inquiètent aujourd’hui de l’immigration clandestine et oublient leur propre histoire. La colonisation du Tiers Monde, en effet, fut faite en grande partie de clandestins européens : chômeurs de longue durée, paysans affamés, hommes d’affaires ruinés, délinquants poursuivis, prisonniers évadés... Leur installation dans les colonies se faisait aux dépens des droits des autochtones. S’il y a des Européens qui reprochent, aujourd’hui, aux migrants de voler leurs emplois, de dégrader leur environnement, de perturber l’ordre public, il faut se rappeler que les citoyens des pays colonisés, appelés autrefois indigènes, faisaient les mêmes reproches aux colons, faut-il admettre que l’histoire est un éternel retour ?
CHAPITRE II LA BANALISATION DU MAL
La souffrance fait partie de la condition humaine. Dans des proportions variables, toute vie connaît la douleur, « Douceur et amertume jusqu’à la fin de la vie », dit d’adage tunisien. Malgré son caractère inhérent à la condition humaine, la douleur n’est pas normalement cherchée et l’homme ordinaire est instinctivement porté vers le bonheur. Notre âme, disait Maine De Biran, a plus de capacité pour le plaisir que pour le malheur. Spinoza (1983) fait de la joie et de la tristesse deux niveaux ontologiques. Par la joie, l’âme accède à une perfection plus grande et par la tristesse, elle s’abaisse à une perfection moindre. En considérant l’aptitude au bonheur comme un critère de santé mentale, la psychologie fait écho à la philosophie. Si la douleur est susceptible de forger l’homme et d’affiner son être, elle peut l’accabler au point de lui rendre la vie insupportable c’est pourquoi l’alcoolisme, la toxicomanie, le suicide constituent des moyens de fuir la douleur mais traduisent en même temps un échec de la vie.

On considère, par ailleurs, qu’il y a une relation étroite entre deux concepts, l’un moral et l’autre psychologique : le bien ravit et le mal afflige. L’humanité, dans toutes ses croyances, y compris les plus primitives, n’a jamais accepté le triomphe du mal. Dans toutes les mythologies, les religions, les philosophies, la longue lutte entre le bien et le mal sera couronnée tôt ou tard par la victoire du bien.

Néanmoins à force de durer et de se propager, le mal se banalise et devient une réalité qui n’émeut plus, tout comme autrefois les spectacles macabres durant les épidémies de peste et de choléra, où les cortèges funèbres passaient à la longueur de journée devant des spectateurs placides pour qui ces scènes faisaient partie du quotidien. Il est, en même temps, important de dire que lorsque la souffrance n’émeut plus, l’être humain est dépouillé de son humanité. La déshumanisation réside, entre autres, dans le fait de ne pas souffrir pour les souffrances des autres, c’est ce qu’on constate, par exemple, dans les génocides où des minorités sont massacrées dans le silence d’une majorité complaisante ou indifférente.
1– Le défi de la mort
La banalisation des catastrophes liées à la migration clandestine est à la fois une déficience morale et une démobilisation de la volonté de prévenir et de lutter contre ce fléau. Chaque jour les médias nous livrent des bilans macabres de morts dans les mers, les déserts, les fleuves, de passagers jetés par-dessus bord, congelés dans les bateaux-cargaisons, tombés sous les balles de la police frontalière, des familles affligées, des espoirs évanouis, des rêves brisés... Mais à force de se répéter, ces tragédies deviennent pour les auditeurs des faits quotidiens, comme le cambriolage d’une maison, l’évasion d’un prisonnier, le mariage d’une vedette du cinéma, qui ne retiennent l’attention que pour quelques instants puis s’évanouissent, éclipsés par les préoccupations de la vie quotidienne. Pourtant, ils auraient dû retenir plus d’attention et constituer des occasions pour une solidarité affective et matérielle avec les familles affligées, ainsi que des motifs suffisants pour mobiliser la société contre ce fléau, en travaillant pour rendre l’espoir aux Jeunes désespérés. Sans compter que la détresse des familles est amplifiée par le fait qu’elles ignorent les circonstances de la mort de leurs enfants (surtout lorsque certains de leurs compagnons arrivent à destination) et l’impossibilité de récupérer leurs cadavres, récupération qui a une haute valeur symbolique et un effet consolateur.

Dans sa vie comme dans sa mort, le migrant clandestin passe inaperçu. Lorsqu’il est porté disparu, sa famille vit une situation pathogène, tiraillée à chaque instant entre espoir et désespoir, guettant les indices de vie et redoutant en même temps les signes du décès (s’il est en vie, pourquoi n’a-t-il pas téléphoné ?). S’il meurt en cours de route, il disparaît sans repères : il n’a ni tombeau, ni cimetière. Les parents attendent désespérément la récupération des corps de leurs enfants noyés dans la mer ou décédés dans le désert. La restitution de la dépouille leur permettrait aux moins de gérer socialement la mort, mais l’attente peut durer indéfiniment. Ceux qui se lancent à la recherche des traces de leurs enfants dans le Sahara reviennent sans résultats, ils ne rencontrent que des tombeaux anonymes : « Un rectangle de cailloux et une pierre sans nom indiquent la fin d’un voyage dans un milieu sans nom » signale Gatti (p.149), Journaliste italien qui a suivi les routes des clandestins dans le Sahara. Certains endroits sont des cimetières pour les clandestins comme le Détroit de Gibraltar, le Canal de Sicile, autrefois l’Oder-Neisse, le Désert l’Arizona.

Le tombeau d’un défunt est un lieu de sociabilité symbolique entre lui et sa famille. S’il disparaît sans ce repère unificateur, la perte est double et le deuil reste suspendu. Pour alléger le choc de la séparation, la culture musulmane a inventé "la prière de l’absent" pour les personnes dont on n’a plus de nouvelles depuis longtemps mais l’absent n’est pas nécessairement le mort. Dans plus d’une culture, le silence est préféré à une parole troublante. Une minute de silence est un hommage rendu au mort. L’adage populaire tunisien loue avant Vigny le silence : « Si la parole est d’argent, le silence est d’or » 5 . Mais pour la famille d’un migrant clandestin, le silence est redoutable et ne présage rien de bon, c’est pourquoi les valeurs s’inversent : l’argent est préférable à l’or.

Le candidat à la migration clandestine développe une culture de la mort sans rapports avec les références spirituelles de sa société. Fondée sur une logique disjonctive (la vie ou la mort), la psychologie du migrant clandestin s’accroche aux extrêmes. Ne cherchant ni concessions, ni accommodations entre les réalités différentes de l’existence, il opte pour des options exclusives et des alternatives tranchées (la vie ou la mort, ici ou là-bas...). La mort comme élément de cet ensemble contradictoire n’est pas à exclure, bien au contraire, elle est acceptée comme un risque qui peut arriver. La banalisation de la mort fait partie de la stratégie psychologique du migrant clandestin pour lutter contre la peur et l’indécision. Ainsi, nous présentons dans ce qui suit quelques slogans lancés par les jeunes migrants clandestins de 3 pays : la Tunisie, l’Algérie et le Sénégal.

Les jeunes Tunisiens répètent à l’envi « al-hout wa la al-hiout : plutôt avalé pour les poissons que de rester adossé au mur ». Le mur (hit) qui est à la fois le symbole de l’obstacle (aller directement au mur) et de l’oisiveté (rester entre 4 murs) est l’image vécue par de nombreux jeunes Maghrébins. Nous le retrouvons en Algérie sous une forme francisée, "les hittites", qu’on peut traduire par "les amateurs du mur", c’est-à-dire tous ces hommes sans activités qui s’adossent aux murs en se perdant dans des palabres interminables 6 .

Les jeunes Tunisiens et les jeunes Algériens qui se préparent aux voyages clandestins partagent un autre slogan « Ed-doud wa illa al-hout : peu importe qu’on soit consommé par les vers ou par les poissons », autrement dit mourir sur terre ou au fond de la mer c’est pareil. À une jeune femme tunisienne en conflit avec son mari et qui cherche à contacter une filière de migration clandestine, nous avons demandé si elle ne craint pas la mort, elle nous a répondu : « De toute façon, je suis déjà morte ici, je ne crains pas la mort ailleurs ». La mort physique est préférable à la mort sociale, et le désespoir annule la force dissuasive du risque suprême. Lorsque quelqu’un ne craint plus la mort il sera animé par une force irrésistible et ne reculera devant aucun danger. Surpris par les garde-côtes le 8 août 2009 au large de la ville algérienne d’Annaba, des jeunes migrants clandestins défièrent leurs poursuivants par le slogan "L’Europe ou la mort", devise qu’ils ne tardèrent pas à mettre à exécution en lançant leur frêle barque contre la corvette des gardes, entraînant plusieurs morts et plusieurs blessés parmi eux, conduite qui rappelle le cri des jeunes Sénégalais lorsqu’ils s’apprêtent à monter dans les barques qu’ils fabriquent souvent eux-mêmes : « Barça ou barzakh , Barcelone ou mourir sur le chemin ».

Sans faire de la mort l’option favorite, ni la rechercher pour elle-même comme le ferait un suicidaire, les passagers sont psychologiquement préparés à cette fin, tout peut advenir, et tout peut basculer à tout moment dans l’inconnu, c’est ce que révèle cette histoire racontée par Nady, un jeune Tunisien de 22 ans ( Assarih du 30 mai 2011, p.10) : « Tout était dans l’ordre, nous chantions et nous prenions des photos à partir de nos téléphones portables. Soudain une tempête commence à se lever, le capitaine nous avertit : "Si le vent ne dépasse pas ce niveau nous restons en vie mais s’il devient plus fort j’ai le regret de vous annoncer que nous périrons". Je n’oublierai jamais ces moments. Malgré tout ce que je dis vous n’arriverez jamais à saisir le fond de mes sentiments. Il faut vivre ces instants pour comprendre ce que je voudrais dire. » Ne peuvent connaître profondément la vie que ceux qui ont failli la perdre.

La mort d’un migrant clandestin n’est pas une fin couronnée par un deuil ou symbolisée par des funérailles, c’est une mort tentaculaire qui a des répercussions sur plusieurs plans : la perturbation des activités professionnelles familiales, les charges financières qu’elle impose aux parents partis à la recherche du disparu (le plus souvent mort), les requêtes sans cesse renouvelées auprès du gouvernement, les rumeurs qui les tiennent toujours en haleine, les remords pénibles qu’ils éprouvent en eux-mêmes en s’attribuant, le plus souvent à tort, des responsabilités dans la tragédie, l’énergie mentale dissipée comme dans une perte sèche... Nous présentons dans ce qui suit quelques manifestations de ce phénomène effroyable.
2– Échantillons de malheurs
Le malheur a des manifestations multiples mais son essence est toujours formée du même binôme : la perte et la souffrance.
2–1– Les rancunes qui se ravivent en mer
Originaire de la ville de Korba (75 km de Tunis) Montacer (29 ans) a été sollicité par ses amis et son cousin pour un départ clandestin vers l’Italie. Récalcitrant, il n’en éprouvait pas le besoin, d’autant plus que sa famille n’était pas pauvre et que ses parents l’entouraient de leur affection. Cependant, sa solidarité avec le groupe et sa volonté de ne pas faire l’exception l’ont conduit à répondre à la sollicitation. Une collecte a permis l’achat d’une barque et d’un moteur et la traversée vers la Sicile s’est faite sans difficultés, sauf que tous sont arrivés à bon port à l’exception de Montacer.

Le père de Montacer qui n’était pas, semble-t-il, au courant de l’aventure de son fils, reçut, quelques jours après, un appel téléphonique l’informant de la noyade de son fils. Nouvelle extrêmement affligeante et non moins douteuse : comment, se demande-t-il, tous ses compagnons sont arrivés à bon port sauf lui ? Un second appel lui donna plus de précisions : son fils s’est disputé avec un passager de la barque, échauffourée qui se termina par un coup de bouteille sur le crâne de Montacer, le précipitant dans les flots.

Se rappelant des anciens conflits entre son fils et son cousin, co-passager dans la même barque, le père porta plainte contre ce dernier. Le cadavre a été éjecté par la mer et retrouvé au mois de mai 2008. Triste sort de Montacer qui avait déjà une vague appréhension au sujet de ce voyage mais qui céda à la pression du groupe. Son histoire tragique réfute une idée, peut-être naïve, que les rancœurs disparaissent à jamais chez les personnes réconciliées.
2–2– Si l’homme se confond avec la marchandise il en subit le même traitement
Forgeron de métier, Abdessalem exerçait ses activités professionnelles dans une localité semi-rurale du Cap-Bon (aux environs de Beni-Khalled). Grâce à ses compétences, il a acquis la confiance des clients. Tout allait pour le mieux pour lui, sauf le jour où il fut ébloui par le retour faste des migrants (légaux) venant passer leurs vacances dans la localité, chargés de biens séduisants (vêtements, parfum, tabac, alcool, appareils électroniques...). Une tentation irrésistible naquit en lui l’Europe à tout prix.

Malgré l’opposition de ses parents, il abandonna son métier et émigra en Libye d’où il essaya sans succès de regagner l’Italie. Désargenté, il revint au pays sans baisser d’un cran son désir de regagner l’Europe. Il continuait à ruminer au fin fond de lui-même son projet de migration, tout en faisant la sourde oreille aux exhortations parentales de reprendre le travail.

Le 4 décembre 2009 s’annonça une journée fatidique pour Abdessalem en effet, il apprend le départ imminent d’un conteneur de dattes d’une usine voisine, spécialisée dans le conditionnement de fruits destinés à l’exportation. Il a immédiatement l’idée d’y accéder et de se cacher entre les caisses de dattes, projet qu’il entoure de la plus grande discrétion, au point que sa famille, avec laquelle il veille le soir de son départ, ne remarque rien d’anormal dans ses attitudes ni son comportement 7 .

Le lendemain Abdessalem ne revient pas à la maison et les jours se succèdent sans nouvelles. Au fur et à mesure que le temps passe la famille s’inquiète. L’appréhension est d’autant plus grande qu’il a laissé tous ses documents personnels sur la table.

Comme le conteneur était doté d’un puissant système d’auto-réfrigération, Abdessalem, qui se cachait entre les caisses de fruits, arriva congelé à Marseille. Certainement, il avait poussé des cris de détresse mais personne ne pouvait l’entendre dans le bateau chargé de conteneurs hermétiques. Faute de documents, l’identification du cadavre n’a pas été possible, les contacts avec l’usine n’ont pas été, non plus fructueux, le personnel ignorait totalement les faits.

Au courant de cette disparition mystérieuse, les autorités locales décident d’aviser la famille, qui reconnaît le cadavre de son fils. Ironie du sort, le jour où la famille reçut le corps, c’était le jour de l’hégire, fête musulmane célébrant l’émigration salutaire du Prophète de la Mecque à Médine, mais les parents de Montacer pleuraient dans ces moments solennels l’émigration tragique de leur enfant de Beni-Khalled à Marseille.

Un des événements qui aurait marqué Abdessalem et déclenché, en conséquences, son aventure, était le divorce de ses parents. Son décès a eu pour effet leur réconciliation après une rupture douloureuse mais cette nouvelle entente aurait pu, peut-être, le sauver si elle s’était faite quelques jours avant.
2–3– Lorsque le seul espoir de la mère s’évanouit
B. était l’enfant unique de sa mère, qui habitait la localité banlieusarde de Hammam-Lif. Très liée à son fils, la mère s’attacha encore davantage à lui après la mort du père. Laborieuse et indigente elle avait néanmoins un espoir : son fils était à la fois une consolation, un soutien psychologique et un espoir pour l’avenir. Choyé par sa mère et séparé à un âge précoce de son père, le jeune se gâta jusqu’à la délinquance. Récidiviste, il fut arrêté plusieurs fois et emprisonné, mais il promettait à sa mère, chaque fois qu’il était libéré, de ne plus refaire les forfaits qui lui avaient valu ses condamnations.

À la suite de sa dernière libération, une nouvelle orientation surgit dans sa vie psychologique : pourquoi ne pas tenter une migration clandestine ? Elle serait plus avantageuse qu’une délinquance marginalisante. Tout se passait comme s’il voulait à la fois conjurer un sort qui l’accablait d’emprisonnements récurrents et accéder à un statut socio-économique dont il avait toujours rêvé. La migration sonna dans son esprit comme une illumination intérieure et il décida de passer à l’acte. Au lieu de s’embarquer des côtes tunisiennes très surveillées à cette époque (2008-2009), il jugea plus opportun de partir d’un port libyen et plus particulièrement de Zwara, endroit où les filières sont très actives, attirant massivement les migrants clandestins.

Ses compagnons de voyage racontèrent à sa mère qu’il fut pris d’un malaise soudain et devint tout bleu avant de rendre l’âme. Il succomba probablement à une insolation ou à une piqûre venimeuse. La migration clandestine apparaît ici comme une tentative d’échapper à un cercle infernal d’emprisonnement, de libération et de rechute. B. croyait fermement qu’il changerait de nature en changeant de pays.
2–4– Sacrifier des vies humaines pour alléger la barque
L’allègement des bâtiments en mer en situation de détresse par le jet de marchandises est une stratégie familière et utilisée dans les risques élevés de naufrage mais alléger les bateaux en jetant ses passagers dans les flots est, pour le moindre, horrible. Tuer des co-passagers pour assurer sa propre survie est un acte qui se répète dans les traversées maritimes clandestines. Les témoignages et les récits de voyages le signalent comme une stratégie de survie qui prend le visage d’une lutte cruelle et impitoyable entre les co-passagers et qui finit, souvent par renverser la barque et jeter tout le monde dans les flots. Ces cruautés peuvent surgir à l’improviste au moment d’un danger imminent, comme elles peuvent être l’objet d’une préméditation criminelle avant le départ mais dissimulées, en vue de recruter un plus grand nombre de passagers, dépassant la capacité de la barque. Lorsqu’on voit les petits bateaux bondés de grappes humaines où les passagers sont tellement serrés qu’ils ne peuvent plus bouger, on ne peut que douter de l’intention des passeurs.

Des histoires tragiques sont racontées par des témoins, comme l’attestent les propos de Wissem, parti à la recherche de son frère à Lampedusa, où il a rencontré des survivants qui lui ont rapporté le drame tel qu’il l’a vécu (Ben Nessir, La Presse de Tunisie du 22 avril 2011, p.4) :

« C’est sur une petite barque de 6 mètres que 46 personnes ont été embarquées des Îles Kerkennah (sud-est tunisien). Dès qu’ils atteignirent le large, la barque surchargée et vétuste a commencé à prendre l’eau. Ayant pris conscience du risque qu’il encourait, l’un des clandestin sort un couteau... »

Il repère le passager le plus lourd et tente de le tuer pour le jeter à l’eau. Un échange de coups s’en suit, qui déstabilise la barque, laquelle se brise et sombre. Seuls, sur 46 passagers, le frère de Wissem et six autres personnes s’accrochent à un bidon flottant pendant 7 longues heures, de 23 heures jusqu’à l’aurore. Et le même journaliste ajoute :

« À l’aube un autre bateau de clandestins passa à proximité. Malgré les cris de détresse, le Raïes du bateau, qui avait vu le naufrage, a continué sa route sans les secourir. Le frère de Wissem commençait alors à divaguer et à crier avant de se laisser noyer. Aujourd’hui Wissem est animé par la rage de se venger des passeurs responsables de la mort de son frère. »

Les stratégies des passeurs, des commandants de bord et des collaborateurs pour alléger la barque du surnombre engendré par un recrutement massif sont fréquents et des crimes ignobles sont commis dans l’anonymat. Tout au plus et lorsqu’ils sont arrêtés, ils prétendent que certains passagers se sont noyés en voulant se sauver d’un naufrage ou en fuyant les garde-côtes. En réalité les passagers s’accrochent jusqu’au dernier instant à la vie et ce sont les plus faibles qui sont sacrifiés. Ni solidarité, ni loi, ni morale, seuls les rapports de force sont déterminants, comme le montre bien cette histoire non moins tragique au large de la côte-nord du Maroc (Daniel, p.58) :

« On a été obligé de jeter nos propres frères dans la mer. C’était eux ou nous, dit-il, les larmes aux yeux. Pendant au moins une heure, sur le Zodiac, personne n’osait se regarder en face. Nous avons tous honte. Il y avait la peur mais l’envie de poursuivre le chemin en silence existait aussi ».

On parle parfois de la loi de la jungle pour décrire l’état d’un lieu où le règne de la loi fait défaut, mais les rapports de force sont encore plus déterminants en mer : les plus faibles payent de leur vie la survie des plus forts, c’est bien ce que dit l’adage populaire : « les plus gros poissons mangent les plus petits et les moins forts périssent ».
2–5– La mort est préférable à la frustration
Le 8 août 2009, les garde-côtes algériens repèrent au large de la ville algérienne d’Annaba des barques se dirigeant vers la Sardaigne. En s’en rapprochant, ils constatent des jeunes fougueux scandant tout haut "l’Europe ou la mort".

Sommés par leurs poursuivants de faire marche arrière, ils refusent d’obéir, tout en menaçant, si on ne les laisse pas partir, d’engager immédiatement un suicide collectif 8 . Constatant qu’ils étaient assiégés et qu’ils ne pouvaient pas continuer leur voyage ils se lancèrent en pleine vitesse contre les corvettes des gardes, leurs barques volèrent en éclats, engendrant 1 décès, 16 disparus et 18 blessés.

Ils n’étaient pas prêts à céder au dernier stade de leur projet. La frustration est plus facile à supporter au début d’un processus qu’à sa fin. Les jeunes Algériens avaient déjà franchi deux obstacles d’abord un obstacle social, l’abandon de la patrie. Les journaux algériens qualifiaient les migrants clandestins de gens manquant de patriotisme et donnant une mauvaise image de leur pays, sans oublier le jugement social émanant surtout des adultes et des vieux qui assimilaient leur entreprise à la folie. Ensuite, un obstacle psychologique apparaît à travers les différentes ruptures les séparations de la famille, de la vie du quartier, l’abandon du lycée, de l’université, du travail... S’ils avaient déjà franchi deux obstacles majeurs (social et psychologique) ils n’étaient pas prêts à céder devant un obstacle matériel le barrage du chemin, c’est pourquoi ils recoururent au chantage puis faute de réaction positive de la part des assiégeants, ils mirent à exécution leur menace. La stratégie du chantage n’est pas payante dans toutes les situations, elle réussit avec la famille, profondément marquée par les liens affectifs, et échoue avec les agents de l’ordre déterminés à appliquer la loi.
2–6– Le deuil est plus supportable que l’espérance
Quatre ans après le naufrage d’une barque chargée de quarante-et-un clandestins, parmi lesquels il y avait dix Tunisiens, au large d’une île grecque, F. Sayar mère de M. Jamel, résidente à la localité de Chrarda près de Kairouan (Tunisie), espère toujours retrouver son fils, porté disparu dans le même accident. Sentant le danger d’une catastrophe imminente, M. Jamel et se compagnons se jetèrent désespérément à la mer, la majorité d’entre eux périssent mais quatre Tunisiens parmi les survivants repêchés par les garde-côtes, ont témoigné de la catastrophe. Comme le corps n’a pas été retrouvé, la mère espère toujours revoir le fils disparu. N’ayant reçu aucune nouvelle de lui depuis 4 ans, elle s’inquiète sans toutefois perdre l’espoir de le retrouver. Constamment influencée par les rumeurs qui partent dans toutes les directions, elle est emportée dans des réflexions opposées, oscillant des plus optimistes aux plus pessimistes, engendrant par là-même une humeur versatile.

Finalement, elle dépêche son fils (le frère du disparu) dans plusieurs pays (Grèce, Turquie, Italie) à la recherche de ses traces, mais aucun signe de vie. Les années passent et la mère, ballotée entre espoir et désespoir, demeure à l’affût des nouvelles fussent-elles les plus fantastiques. Elle se renseigne auprès des migrants en retour provisoire chez eux, auprès des consulats, s’accroche aux émissions sur la migration clandestine et suit les nouvelles des migrants clandestins à l’étranger (émeutes, emprisonnement…).

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