Les cahiers d Ida
274 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les cahiers d'Ida

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
274 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

La voix de sa grand-mère Ida c'était le yiddish ; en lui remettant ces cahiers, écrits semble-t-il d'une traite et sans ponctuation, son petit-fils, Daniel Haber, croit avoir compris qu'Ida, cachée à Varenne, en 1944, son mari déporté, recherchée sans cesse par les polices française et allemande, avait été saisie par une sorte d'urgence d'écrire tout ce qu'elle pouvait avant d'être arrêtée. Grâce à cette traduction son passé redevient héritage, un dernier cadeau inestimable.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 octobre 2014
Nombre de lectures 5
EAN13 9782336358376
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Ida SPITZBERG







Les Cahiers d’Ida


*


Mémoires d’une jeune femme juive, de la Pologne à la France, dans la première moitié du XX e siècle
Copyright






















© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-70848-5
Première page du manuscrit original en yiddish des Cahiers d’Ida
Avant-propos
Ida est ma grand-mère, la mère de ma mère. Elle est morte en 1988 à l’âge de 91 ans. Les dernières années de sa vie, elle habitait près de chez ma mère puis chez ma mère, à Paris. Je l’ai toujours connue, sans vraiment la connaître. Elle parlait mal le français et j’étais gêné lorsqu’elle me parlait en judéo-allemand, en yiddish.
Elle était la seule de mes quatre grands-parents à avoir survécu à la chasse aux Juifs. Son mari, mon grand-père maternel, David (Dovid) Spitzberg (ou Szpicberg) fut arrêté en 1941, chez lui, à Paris. Interné au camp de Pithiviers, il partit pour Auschwitz en juin 1942 et ne revint pas.
Mémé Ida me donna, un jour, il y a plusieurs années, trois cahiers manuscrits, en yiddish. « C’est l’histoire de ma vie », me dit-elle. En Pologne (où elle est née en 1897, à Piotrow), puis en Allemagne (à Magdebourg, où elle vécut jusqu’en 1933, année de l’arrivée d’Hitler au pouvoir), et enfin en France (où elle émigra cette même année, avec son mari David, ma mère Marthe, âgée alors de 13 ans et son fils, mon oncle Henri (Herman), âgé de 12 ans).
A Paris, ils vécurent, dès leur arrivée en 1933, 42 rue Beaubourg, jusqu’en 1970, et donc pendant l’occupation. C’est là que ma mère rencontra mon père, Erwin, lorsqu’il travaillait comme ouvrier tailleur, chez David.
Lorsqu’elle me confia ses cahiers, elle me dit : « Tu verras, ma vie fut un calvaire. J’ai tant souffert que, lorsque j’écrivais ces cahiers, des larmes tombaient sur le papier et faisaient de grosses taches ».
J’étais trop jeune et immature pour comprendre alors l’intérêt de ces cahiers que je ne pouvais déchiffrer.
A cette époque, tous les survivants regardaient vers l’avenir, se reconstruisaient, tentaient d’oublier le passé. Je fis comme eux et rangeai ces cahiers, pour les oublier de longues années.
Ma mère est morte en 2008. Je déjeunais chaque samedi avec elle et je l’interrogeais sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, sa vie. Ceci me donna l’envie d’en savoir toujours plus.
Hélas, ce n’est qu’après sa mort que je remis la main sur ces cahiers et que je décidai de les faire traduire.
Ma recherche d’un bon traducteur fut lente. Grâce à mon amie Rivka Shirman, je rencontrai Jean Spector, un ancien professeur de yiddish. Il lut quelques lignes et fut intéressé à entreprendre une traduction difficile : l’écriture n’était pas toujours aisée à déchiffrer, le style et les tournures étaient du yiddish allemand différent du yiddish de Pologne.
Il a réalisé une traduction fidèle et vivante, donnant au texte un relief saisissant.
Ces cahiers ont, semble-t-il, été écrits d’une traite et sans aucune ponctuation. (Nous avons décidé d’ajouter une ponctuation pour une plus grande lisibilité du texte).
Je crois avoir compris qu’Ida, cachée à La Varenne, en 1944, son mari déporté, recherchée sans cesse par les polices française et allemande, avait été saisie par une sorte d’urgence d’écrire tout ce qu’elle pouvait avant d’être arrêtée.
Ceci donne, surtout à la fin du texte, ce sentiment d’angoisse et contribue à lui conférer son caractère dramatique. Son témoignage est celle d’une vie tragique, pauvre et tourmentée, où la guerre et les persécutions ne sont que la toile de fond d’un récit avant tout plein d’une humanité réaliste et même crue, celle que vivaient les Juifs des villes de Pologne au début du XX ème siècle.
Daniel Haber, Vincennes, juillet 2014
Les Cahiers d’Ida
La malheureuse Ida raconte les souffrances de son passé et l’amertume de sa vie est impossible à décrire. Pour commencer je veux parler de mes parents. Mon père est tombé amoureux de ma mère et ils ont décidé de se marier. Mon père était très jeune et très naïf et ma mère encore beaucoup plus naïve que lui. Ma mère s’est laissé convaincre par mon père et ils se sont mariés sans comprendre ce que signifiait le mariage. Ma mère était une jeune fille de dix-sept ans et mon père avait le même âge. Ils croyaient que se marier et avoir des enfants était une sorte de jeu mais malheureusement ce n’est pas si simple de se comprendre l’un avec l’autre parce que vivre avec un mari c’est plus difficile que de travailler et ça ils ne l’ont pas compris et malheureusement tout de suite après le mariage ma mère s’est trouvée enceinte et la vie de mes parents a commencé dans une grande pauvreté car il n’y avait aucune ressource dans le ménage : la misère.
La vie a continué comme cela chez mes parents pendant quelques mois. Ils se sont rendu compte qu’ils ne pourraient pas continuer à vivre ensemble et ils ont décidé d’aller voir le rabbin pour "qu’il les divorce"… Le rabbin leur a expliqué à tous deux qu’il ne pouvait pas les divorcer avant la naissance de l’enfant ce qui prendrait encore quatre mois. Il ne leur restait d’autre solution que d’attendre quatre mois pendant lesquels leurs querelles n’ont jamais cessé. À la fin de ces quatre mois pénibles, la malheureuse Ida est née. Quand je suis venue au monde, je pesais trois livres ce qui montre à quel point j’étais déjà malheureuse quand j’étais encore dans le sein de ma mère. Pendant deux mois, on m’a empaquetée dans de la ouate pour me maintenir en vie. Je me demande pourquoi on a cru bon de maintenir en vie un enfant si malheureux. Ne vaut-il pas mieux qu’un enfant si malheureux disparaisse aussitôt ? Ce serait une action bien plus louable de la part des parents et pour le bien de l’enfant. Tout de suite après ma naissance, mes parents ont divorcé mais n’aurait-t-il pas été préférable que je meure tout de suite… Malheureusement je suis restée en vie et c’est à ma mère que le rabbin a donné la garde de cette pauvre enfant. Mon père s’était engagé à payer pour moi chaque mois mais il n’a pas tenu sa promesse. Ma mère n’avait pas de quoi vivre et elle a été obligée de devenir nourrice allaitante et comme son lait était donné à d’autres enfants j’ai naturellement été mal nourrie et quand ma mère s’est rendu compte que si elle continuait comme cela c’en serait fini de moi, elle a décidé d’aller demander à mon père de donner l’argent qu’il avait promis. Ma mère est allée trouver mon père et lui a demandé l’argent qu’il avait promis. Mon père a immédiatement remboursé l’argent et il a expliqué à ma mère qu’il voulait garder l’enfant. Il a expliqué à ma mère que comme il était marié il élèverait aussi cet enfant. L’obscurité est tombée sur ses yeux : elle n’était pas du tout contente de la proposition de mon père. Elle est retournée chez elle, elle n’avait pas d’autre solution que de me donner à mon père. Je n’étais encore qu’une enfant de quelque mois et je devais encore téter le sein mais ma mère n’en a pas tenu compte et m’a effectivement donnée à mon père. C’était une mère au cœur de pierre. Mon père avait une très jeune femme, comment pouvait-elle savoir s’occuper d’un si petit enfant ? Ma chance a voulu que précisément au moment où ma mère m’a amenée chez mon père se trouvait en visite chez lui une grand-mère, la mère de mon père. Ma mère a disparu et c’est à ce moment que commencent mes souffrances que je n’arrive toujours pas à comprendre. Je ne peux pas en écrire beaucoup plus car ce que j’ai écrit jusqu’à présent c’est la grand-mère qui me l’a raconté parce que c’est seulement à présent que je commence à comprendre mes souffrances. Je suis maintenant une fillette de six ans et elle continue à me raconter : « Le jour où ta mère t’a amenée chez ton père j’étais par hasard en visite chez ton père et pour m’occuper de toi je suis restée jusqu’à aujourd’hui et, ma chérie, ce que j’ai vu te concernant, je suis incapable de le raconter. Ida tu es déjà une petite fille de sept ans et je vois que tu comprends déjà l’étendue de tes souffrances et moi-même je ne peux plus voir cela. Je suis tombée malade à force de voir comme tu es traitée. S’il y a un Dieu qu’il punisse ta belle-mère des avanies qu’elle t’a fait subir. Quand ta mère t’a amenée chez ton père je t’ai tout de suite prise en pitié. Tu dormais sur une paillasse sale à même le sol, toujours transie de froid, toujours affamée. Ma belle, ma malheureuse Ida, je dois te dire que la vermine te rongeait et moi, ta grand-mère, je ne pouvais pas te venir en aide et quand je disais à ta belle-mère que je trouvais qu’elle se conduisait mal avec toi elle me répondait : Belle-mère, si ça ne vous plaît pas vous n’avez qu’à prendre la petite et rentrer chez vous, mais ne me faites pas la leçon parce que je ne suis pas une bonne d’enfants ! Alors, moi, ta grand-mère, il m’a fallu voir tout ça et me taire et c’est à cause de cela que je suis tombée malade. Voilà ce que je veux te dire, moi ta grand-mère, ce que j’ai vu ici, les injustices qu’elle t’a fait subir je ne le lui pardonnerai jamais, je ne pourrai jamais écrire tout ce que j’ai vu ici et maintenant ma chère, ma malheureuse Ida, je veux te dire qu’il faut que tu lui obéisses et que tu acceptes tout de sa part car si tu ne le fais pas elle est capable de te tuer parce qu’aujourd’hui je pars, je rentre chez moi et que vas-tu maintenant devenir ? Je te souhaite que Dieu te garde, sois en bonne santé ma chère enfant. Depuis ce jour je n’ai jamais revu ma grand-mère.
Je suis longtemps restée très triste de la disparition de ma grand-mère et dans ma tête sont demeurées ses recommandations d’obéir en tout à ma belle-mère. Ces mots tournaient sans arrêt dans ma tête et j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait recommandé mais cela laissait ma belle-mère indifférente, elle n’acceptait pas d’amour venant de moi, elle me repoussait comme si j’étais née d’une pierre et je n’avais personne à qui me confier. Nuit et jour j’avais devant mes yeux l’image de ma grand-mère et ses paroles résonnaient dans ma tête, celles qui me racontaient les souffrances que j’avais subies toute petite alors que je ne pouvais même pas encore les comprendre et maintenant j’en comprenais de mieux en mieux chaque jour l’amertume. Je travaille aussi dur que si j’étais une personne de vingt ans alors que je suis une enfant de huit ans seulement. Ma belle-mère a déjà six enfants et c’est moi qui dois laver leur linge et faire le ménage et j’ai tellement travaillé dur que ça m’a rendue infirme, je ne savais plus si j’avais une famille ni qui j’étais, je ne savais qu’une chose, c’est que j’avais une grand-mère et qu’elle avait disparu et qui sait seulement si j’aurais encore le bonheur de la revoir de mon vivant ? Il y a déjà trois ans que je n’ai pas revu ma grand-mère je suis incapable de décrire par quoi je suis passée durant ces trois années. Je suis maintenant une fillette de dix ans et ma belle-mère a maintenant sept enfants. On m’a forcée à l’appeler Maman. Mon Dieu, que je l’appelle Maman ! Drôle de maman, pour que les gens ne sachent pas que c’est une belle-mère. Avec moi cela faisait huit enfants et toute la charge des enfants pesait sur moi seule. Je faisais le ménage, seule je faisais la lessive et je m’occupais des sept enfants et moi, la pauvre Ida, j’étais toute seule à devoir m’occuper de la maison et comme cela ne suffisait pas on me bousculait, on me frappait, on m’insultait comme si j’étais née d’une pierre. Elle me faisait tout le mal qu’elle pouvait et pendant ces dix ans je n’ai jamais ressenti la moindre parcelle d’amour, jamais vu un sourire. Je ne pensais qu’à une chose qui me remplissait d’angoisse et me faisait trembler de tout mon corps et me terrorisait. Je pensais toujours à ma grand-mère et ses paroles résonnaient sans cesse dans mes oreilles : « Ida, elle est capable de te tuer ! » Je restais dans mon petit lit, brisée de fatigue et je réfléchissais et je pleurais en me demandant qui j’étais et je me disais une enfant née d’une pierre, voilà ce que je suis et pas une enfant comme les autres et je me rappelais que ma grand-mère m’avait jadis raconté que j’avais une mère. Mais où pouvait-elle bien être ? Ma marâtre me disait toujours que je n’avais pas de maman et je demandais à mon père. Il ne me donnait pas de réponse et c’est comme cela que je passais mes moments de repos dans mon petit lit. Je ne faisais que me demander : Qui suis-je, qui sait si j’ai encore une maman et est-ce mon vrai père ? Je n’en étais pas vraiment sûre si bien que mes pensées étaient toujours tristes et désespérées, je me demandais qui j’étais. Je ne peux tout de même pas être un monstre. Je dois être une enfant pareille à toutes les autres. Comment puis-je savoir à qui m’adresser ? Cela ne me laissait pas en repos et je me disais que j’allais tout mettre en œuvre pour trouver qui était ma famille. Que puis-je vous dire sinon que jour et nuit je me demandais si j’étais une enfant comme tous les autres enfants. L’amertume de mes souffrances me donnait des idées amères car devant mes yeux il n’y avait que ténèbres et dans ma vie que du mal. Toujours je me demandais à moi-même : Ma vie est-elle vraiment aussi malheureuse que je la vois ou bien est-ce un rêve atroce ? Cela ne peut pas être aussi terrible que je le ressens. Mais quand je regardais autour de moi et que je voyais comment les sept enfants étaient cajolés, comment on leur souriait, alors je me disais que ce n’était pas un rêve et que j’étais de trop chez mes parents comme j’étais de trop en ce monde. Ma vie était telle que j’ai commencé à avoir de très mauvaises pensées à propos de ma vie et j’ai commencé à penser. J’étais déjà une fillette de plus de dix ans et j’avais déjà en moi d’aussi mauvaises pensées. Je me disais que ma vie était inutile, que ma belle-mère n’attendait qu’une chose : que je mette fin à mes jours.
Un jour elle m’a rouée d’autant de coups que mon petit corps avait pu en supporter. J’ai crié, j’ai pleuré mais personne ne m’a entendue. La vie m’était devenue complètement indifférente. Je ne souhaitais qu’une chose, qu’elle se termine rapidement mais l’être humain est très fort et résiste à la souffrance. La mort ne vient pas si vite. La malheureuse Ida était capable de supporter bien des souffrances. J’étais très habile à les cacher. Mes souffrances m’ont rendue plus forte. Mes nerfs étaient atteints, j’étais complètement désespérée, amère, réduite à l’esclavage comme si j’étais née d’une pierre, seule, abandonnée. L’idée de subir encore une journée m’était plus que pénible. Je n’arrête pas de penser à la manière d’échapper à ma belle-mère et pendant que j’y réfléchis j’entends sonner. Je cours à la porte j’ouvre. Apparaît alors un homme. Il me demande s’il est bien chez mon père. Je lui réponds : Oui Monsieur. Il me regarde et voit que je suis en larmes. J’en ai eu très honte et je l’ai fait entrer, je lui ai fait prendre place et je l’ai fait asseoir. Il me demande qui je suis et comment je m’appelle et où est mon père. Je ne pouvais pas le regarder dans les yeux tellement j’avais honte qu’il m’ait vue si triste en larmes et battue par ma belle-mère, alors je ne lui ai pas répondu mais j’ai couru jusqu’à la chambre pour appeler mon père et je lui ai expliqué qu’il y avait un homme qui voulait lui parler puis je me suis essuyé le visage pour qu’on ne voie plus que j’avais pleuré et cinq minutes ne se sont pas écoulées avant que mon père n’entre et me dise : Ida c’est à toi que cet homme veut parler. Et moi je reste toute interdite parce qu’un homme veut me parler. Père, que me veut cet homme ? Mon père voit que j’ai très peur, il me dit que cet homme va m’expliquer des choses très importantes : Ida, je peux te dire que tu as une mère et que cet homme est ton oncle (beau-père), il va tout te raconter. Quand j’ai entendu cela la joie m’a rendue tour à tour brûlante puis glacée et j’ai couru vers mon oncle d’un bond passionné et quand je suis entrée dans la pièce où il était assis il s’est aussitôt levé de sa chaise et m’a prise dans ses bras il m’a embrassée et m’a expliqué qu’il était le mari de ma mère. Il me tend une bague en brillants et m’explique que c’est ma mère qui m’envoie cette bague pour que je sois sûre que moi aussi j’ai une maman. Il reste à me parler pendant plusieurs minutes et moi je ne peux pas lui répondre, ma langue est comme paralysée, je ne comprends pas ce qui m’arrive, je veux parler mais c’est comme si j’étais devenue muette. Je suis restée un instant sans bouger puis mes larmes se sont mises à couler à flots, ma gorge s’est serrée, j’ai cru que j’allais étouffer. J’étais très embarrassée et il continue à me parler. Il voit que je ne réponds pas. Que pouvait-il ressentir de l’amertume de mon cœur ou de la façon dont je me sentais ? Tout à coup il me dit : Maintenant je comprends tout. Il me serre dans ses bras et m’embrasse et me dit : Ida, je vois que tu ne peux pas me répondre, cela ne fait rien, c’est parce que tu ne me connais pas. Je repars aujourd’hui même à la maison retrouver ta chère maman à Bendzin et je lui raconterai tout, comment je t’ai trouvée en larmes et à quel point tu étais triste. Je raconterai à ta maman que tu n’arrives pas à parler. En entendant ces mots j’ai compris qu’il repartait déjà alors j’ai commencé à pleurer, à crier avec tout l’amour de mon cœur. J’ai crié : Maman, Maman, ma chère Maman ! Je veux que tu viennes me chercher pour me sauver ! Je me suis pendue au cou de mon oncle et j’ai crié : Sauve-moi, aie pitié emmène-moi avec toi ! A force de crier je suis tombée à terre. Un peu plus tard je me suis rendu compte que j’étais allongée dans mon lit et je me suis dit alors que tout cela n’était qu’un rêve. Comment se fait-il que je me retrouve dans mon lit ? En bougeant mes mains je vois la bague en brillants. Mon oncle a disparu et je n’étais pas encore tout à fait sûre que tout cela était vrai. J’appelle mon père et je lui demande où est l’homme qui m’a donné une bague et pourquoi suis-je dans mon lit ? Père, que s’est-il passé ? Mon père me répond plus gentiment qu’il ne l’a jamais fait : Ecoute mon enfant cet homme t’en a trop dit. Tu as une maman, en cela tu peux le croire mais cet homme veut te suborner. Tu ne dois pas croire tout ce que cet homme raconte. Tu vois bien qu’il t’a raconté de telles choses que tu en es tombée malade, tu es encore trop petite pour comprendre ces choses, tu ne connais pas cet homme. Il dit qu’il est ton oncle, tu ne sais pas si c’est vrai, tu ne dois pas croire un inconnu.
Je répondis à mon père : Donne-moi l’adresse de ma mère, je vais lui écrire, comme ça je saurai si cet homme veut me suborner. Mon père m’a répondu qu’avant de partir il a dit qu’il reviendrait : A ce moment-là, tu pourras lui demander l’adresse parce que moi je ne peux pas te donner cette adresse car je ne l’ai pas.
Quand j’ai entendu ces paroles j’ai été très heureuse et je me suis réjouie d’apprendre que mon oncle allait revenir et qu’il m’arracherait à ma belle-mère et que je repartirai avec lui voir ma chère maman et je m’imagine que je serai la plus heureuse du monde. Je me représente comme il doit être bon de compter pour une mère et de ressentir l’amour d’une mère, chose que je n’ai encore jamais ressentie dans ma vie, que ma mère m’embrasse et me serre contre son cœur et que moi je puisse embrasser ma mère et rattraper les dix années, cela doit être la chose la plus enviable pour une enfant et pour sa mère. Mais je vois aussi que tout cela n’est que le fruit d’une imagination trompeuse et je m’inquiète. Cette imagination rend mes nerfs malades, mes souffrances ne diminuent pas. Ma seule consolation est d’attendre le retour de mon oncle, c’est là que je saurai ce que j’ai à faire, il n’y a que lui qui puisse me délivrer de mes profondes souffrances mais il tarde à venir. Chaque jour qui passe compte pour moi comme une année, alors je me demande s’il est réellement mon oncle et je me dis : Pourquoi est-ce un oncle qui est venu et pourquoi n’est-ce pas ma mère ? Cette question me vrille le cerveau, je ne sais plus quoi penser. Je me demande si mon père n’avait pas raison quand il me disait que je ne devais pas croire qu’il était mon oncle. Il se peut que mon père ait raison mais sans savoir s’il était mon oncle ou pas j’étais de bonne humeur et je comptais les jours et les semaines dans l’espoir de le voir arriver. L’hiver était particulièrement glacial tandis que j’attendais mon oncle le froid était terrible et chez mes parents il n’y avait pas de charbon à la maison, il y avait les sept enfants et ma belle-mère et personne ne voulait aller chercher du charbon. Ma marâtre me crie : Dépêche-toi d’aller chez Moyshè pour lui dire d’amener un boisseau de charbon ! Je tremblais de froid et de peur qu’elle ne me frappe mais je me rappelai ce que ma grand-mère m’avait dit : Ida, obéis-lui, n’oublie pas qu’elle est capable de te tuer ! Pauvre de moi, j’étais à peine vêtue, les pieds nus et malgré cela j’ai couru comme une malheureuse puis je suis rentrée à la maison dire à ma belle-mère qu’il allait bientôt arriver avec le charbon. J’explique à ma belle-mère que je ne peux plus remuer les doigts et que je ne peux plus bouger. Alors elle me couvre d’insultes en me disant que je fais la délicate, tu parles la délicate ! Elle continue à m’injurier et moi je crois que je vais mourir, mes dents s’entrechoquent à cause du froid et elle, elle n’arrête pas de crier et moi je m’écroule à moitié morte dans la chambre. Les sept enfants se mettent alors à hurler. On veut me relever et m’étendre sur le lit alors j’ai recommencé à crier, j’avais de telles douleurs dans tout le corps que je croyais que j’allais mourir sur place. Mes cris de douleur étaient si forts que tous les habitants de la maison sont accourus et je leur crie ce qui m’est arrivé. Il fallait que je me relève, alors les gens se sont mis à plusieurs pour me redresser. Je m’écrie : Mon Dieu, pourquoi suis-je si malheureuse ? Il n’y a qu’à moi que toutes ces misères arrivent ! Voilà de nouvelles misères qui s’accumulent sur ma vie. Mes cris sont probablement parvenus jusqu’au ciel mais Dieu ne m’a pas entendue, je l’ai prié pour qu’il allège mes souffrances, ma douleur est devenue insupportable ou bien alors mon Dieu, prends moi la vie ce sera la meilleure solution qui me guérira de tous mes maux car je n’ai pas la force de supporter tout cela ! J’ai crié comme cela un jour et une nuit, le lendemain mon père a décidé de faire venir un docteur.
Le docteur a trouvé que je souffrais d’un sévère refroidissement du corps tout entier, il pense que ce sont des rhumatismes et que c’est très difficile à soigner en hiver. Il prescrit que trois fois par jour il faut me frictionner tout le corps avec du pur jus de raifort et tout de suite après m’avoir frictionnée il faut m’appliquer des compresses sèches et très chaudes. Impossible de décrire mes cruelles douleurs : Le jus de raifort et les compresses brûlantes, c’est comme ajouter du feu sur du feu. Je ne pouvais pas bouger, je n’arrêtais pas de crier que je ne pouvais pas le supporter, que je préférais mourir, ce serait pour moi mieux que de supporter pareilles souffrances, comment pourrais-je supporter trois fois par jour des frictions de jus de raifort à même la peau qui à elles seules me brûlent le corps et qu’en plus on y ajoute des compresses sèches et brûlantes ? Mon Dieu, je ne le supporterai pas, mes douleurs sont trop fortes, donne-moi la force. J’ai crié : Je ne veux plus vivre, je ne veux plus souffrir autant, je ne peux plus supporter tout cela, je brûle ! J’ai l’habitude de souffrir toutes sortes de maux et tous ces maux j’ai pu les supporter mais ces douleurs-là, Dieu sait que je ne pourrai pas les supporter, j’ai l’impression que mon corps tout entier est brûlé et je suis sûre que je vais rester infirme. Si je reste infirme alors à quoi bon vivre, il vaudrait mieux que Dieu me prenne, je serais ainsi délivrée de toutes mes souffrances parce que pour une enfant de dix ans comme moi c’est impossible d’en supporter autant. Si au moins il y avait des personnes qui puissent me convaincre de ne pas toujours avoir les mêmes idées noires alors mes souffrances seraient allégées et je pourrais les oublier mais où trouver ces personnes, moi qui suis si seule et abandonnée, misérable et qui dois toujours souffrir. J’ai souffert ainsi pendant quatre mois et pendant ces quatre mois je n’ai pas pu manger mais je restais alitée à réfléchir aux moyens de mettre fin à mes jours car j’en avais assez de la vie car aussi jeune que je sois j’avais toujours vécu dans la souffrance et je ne voulais pas souffrir davantage. Le cinquième mois j’ai ressenti une légère amélioration et j’ai eu comme une sensation de faim, pas une faim pour du pain mais une envie pour un concombre mariné. De ma voix affaiblie j’appelle ma belle-mère et je lui explique que l’appétit m’est venu d’un aliment aigre c’est à dire un petit concombre. Elle m’écoute puis retourne dans sa cuisine et moi je suis certaine qu’elle est déjà partie acheter le concombre et je salive déjà à l’avance mais elle revient une heure après et me dit : Je n’ai pas le temps d’aller acheter des concombres, tu pourras aussi bien manger du pain si tu as de l’appétit ! Et en effet elle me tend du pain avec du beurre. Alors, de mes doigts tremblants j’ai attrapé le pain et j’ai commencé à manger. Je n’avais même pas la force de mordre et de mastiquer après cinq mois sans manger on peut imaginer à quel point j’étais affaiblie et que ce n’était pas du pain qu’il me fallait. Mon cœur était plein de tourment le pain ne voulait pas "descendre", je l’ai arrosé de mes larmes amères. Quelle dures souffrances ! Ida a été véritablement forte comme un roc dans ses tourments et malgré tout ce que j’avais subi j’ai encore eu la force de me lever. C’était un Vendredi le jour où j’ai quitté mon lit pour la première fois depuis cinq mois j’étais encore si faible quand j’ai commencé à faire quelques pas j’ai eu des vertiges j’ai dû tout de suite me rasseoir, je n’étais pas encore en état de marcher, j’avais encore besoin de soins et qui y avait-il pour me donner ces soins : Une marâtre ! J’étais bien malheureuse et j’ai dû passer la moitié de ce Vendredi assise sur mon petit lit et chez nous tous les Vendredi règne dans la maison la bonne odeur répandue par le poisson, le bon bouillon et le " tsimès" et ainsi de suite et cela me donne faim j’en avais l’eau à la bouche si bien que j’ai été forcée d’appeler ma belle-mère pour lui demander de me donner quelque chose à manger. Au bout de plusieurs minutes elle me répondit : Tu peux encore attendre un peu. Et moi, la pauvre Ida, je n’en attendais pas moins d’elle. Il s’est passé encore une heure et j’ai pensé m’évanouir tant j’avais faim et tellement j’étais faible et elle ne me donne toujours rien à manger. Je l’appelle une deuxième fois : aie pitié de moi, si tu ne me donnes rien à manger maintenant je vais m’évanouir sur place. L’angoisse me parcourt tout le corps à cause de la faim et de la faiblesse. Après un moment elle vient me voir et me dit : Tu ne peux plus attendre ? Cela ne fait rien, tu ne vas pas en mourir si tu attends encore un peu. Deux heures plus tard, malgré ma faiblesse, moi, la pauvre Ida, je me suis écriée : Si tu ne me donnes pas vite à manger, quand le père rentrera je lui raconterai tout. Alors elle arrive avec une assiette de " tsimès " et me dit : Tiens, mange et que ça t’étouffe ! J’ai pris l’assiette de mes doigts tremblants et je me suis mise à manger et en mangeant je me demande en quoi aije mérité qu’on me souhaite que je m’étouffe, mes tourments ne sont-ils pas suffisants comme cela, mes souffrances ne sont-elles pas assez pénibles pour qu’elle me souhaite une chose pareille ? La tête a commencé à me tourner et la cuillère de tsimès m’est restée dans la gorge et j’ai senti que je ne pouvais plus garder la tête droite. La cuillère de tsimès m’est tombée des mains et je suis tombée du petit lit. Une heure plus tard je me rends compte que je suis étendue sur un lit et que la chambre est pleine de monde, une femme se tient à côté de moi me caresse et me demande si je vais mieux. Je regarde son visage et je vois qu’elle pleure. Je regarde tous les gens. Qu’ils pleurent tous ! Mon père pleure, ma belle-mère pleure. Je prends peur et je me demande ce qui m’est arrivé car je ne veux pas mourir maintenant. Mon Dieu ! Un frisson me parcourt le corps et je me suis mise à crier : Maman, je voudrais te voir avant de mourir, mon Dieu ne me prends pas encore, je veux ma maman. Papa, Papa, vite fais vite venir ma chère maman, je ne veux pas mourir et tous ces gens qui pensaient que j’allais mourir maintenant ! On a tout de suite appelé des docteurs et on a continué à me soigner. Je suis encore restée au lit quelques semaines et j’ai encore beaucoup souffert avant d’être guérie, j’ai été soignée de façon étonnante : un jour je me suis levée et j’ai commencé à avoir bon appétit, il n’y avait pourtant pas de quoi avoir de l’appétit, ma vie était très triste c’est impossible à décrire car personne n’y croira mais malheureusement ce n’est pas un conte ni une histoire, tout est vrai. Dès que ma belle-mère m’a vue enfin debout, elle a exigé que je me remette au ménage, je ne veux pas dire qu’elle n’en avait pas le droit, non, c’était son droit, malheureusement j’étais incapable de me servir de mes mains, tout dans le ménage me tombait des mains parce que mes membres étaient encore enflés et chaque fois que je cassais quelque chose ma belle-mère ne me frappait pas, oh non ! Elle ne le faisait pas, elle avait de la compassion pour moi, elle se contentait de me pincer car pour ça elle n’avait pas d’effort à faire, c’était plus facile pour elle. Cela a duré plusieurs semaines, tout mon corps était comme si j’avais la petite vérole, j’étais déjà tellement habituée à ces taches noires que cela ne me faisait plus mal. C’est ainsi que s’est passée ma convalescence hivernale. L’hiver est passé et les taches noires se sont répandues sur tout mon corps et je ne me sentais pas encore bien, je ne pouvais toujours rien tenir dans mes mains car mes membres étaient encore enflés. Voici maintenant le bel été qui arrive, peut-être que l’été m’apportera davantage de bonheur, je ne veux plus penser au malheureux hiver que je viens de passer. Je cherche maintenant à nouveau le moyen de faire la connaissance de ma mère. Aujourd’hui c’est un jour où il fait très chaud, ma belle-mère n’est pas à la maison et je me prépare une grande bassine d’eau pour prendre un bain. Au moment où je vais ôter ma blouse on frappe à la porte je pense que c’est ma belle-mère alors je ne remets pas ma blouse et j’ai ouvert la porte et qui vois-je : Mon père ! J’ai toujours été pudique avec mon père, je veux courir remettre ma blouse mais mon père s’écrie : Ida qu’est-ce que c’est que ces taches noires que tu as ? Mais c’est la petite vérole ! Vite, mets ta robe et viens je t’emmène chez le docteur, c’est contagieux. Je me mets à pleurer et je lui réponds : Père ce n’est pas la petite vérole. J’explique à mon père que c’est ma (belle-) mère qui me fait ça quand je veux faire le ménage et que je ne peux encore rien tenir dans mes mains et quand je casse quelque chose elle ne me frappe pas mais elle me pince et moi Papa je suis déjà tellement habituée à ce qu’elle me pince que je ne sens plus rien.
Mon père m’a écoutée avec des larmes dans les yeux et il m’a crié : Pourquoi ne m’as-tu jamais raconté tout cela ? Il n’arrête pas de me crier dessus et j’ai peur d’en dire plus. Je savais que ma marâtre ne devait pas tarder à rentrer, mon père se met à m’examiner et plus il regarde plus il en voit et je ne peux pas m’arrêter de pleurer car je savais que j’aurais encore à subir de nouveaux tourments de la part de ma belle-mère. Elle va sûrement dire à mon père que je l’ai dénoncée et ce n’était pas ma faute. Mon père veut calmer mes pleurs alors j’explique à mon père que j’ai peur de ma belle-mère, qu’elle est capable de me tuer, ma grand-mère m’a bien dit de lui obéir en tout et que si je ne le faisais pas elle était capable de me tuer. Père, emmène-moi chez ma vraie mère, aie pitié de moi !
Au moment où je parle voilà ma belle-mère qui entre. Une peur terrible s’est abattue sur moi. Mon père est tombé sur elle, il m’a arraché ma robe et lui a demandé comment elle avait pu faire cela. Elle est restée sans rien dire car elle n’avait rien à répondre. Depuis ce jour-là où mon père s’est rendu compte de ce qu’elle me faisait subir, il y a eu entre eux de violentes disputes. Cela a duré plusieurs semaines, ces disputes n’avaient pas de fin et moi j’avais bien du tourment mon père a compris qu’elle allait faire de moi une ruine. Ils ne s’entendaient plus tous les deux la vie n’était plus intéressante pour mon père alors il a décidé de partir avec moi pour Lodz.
L’idée de partir ne me semblait pas mauvaise et je m’en suis beaucoup réjouie mais une chose me souciait c’est que j’étais encore malade. Je suis native de Bendzin et tout mon malheureux passé s’est déroulé jusqu’à présent dans le Gouvernorat de Piotrkow et aujourd’hui me voilà partie avec mon père pour Lodz. J’espère que mes souffrances sont finies. Mon père lui aussi est très content de partir avec moi. Il y a déjà plusieurs heures que nous sommes dans le train et je me sens très faible, je demande à mon père qu’il m’ouvre un peu la fenêtre parce que je ne me sens pas bien. Mon père s’inquiète, il m’ouvre la fenêtre et j’attrape un refroidissement dans l’oreille. L’oreille commence à me chatouiller et je me dis qu’il vaut mieux ne pas le dire à mon père d’abord parce que j’avais peur de mon père ensuite j’ai eu peur qu’il ne veuille retourner à la maison si bien que je me suis tus et mon père m’explique dans le train qu’il va louer un grand appartement et que je vais pouvoir faire ce qui me plaît. Ce n’étaient pas de mauvais projets de la part de mon père, il avait de très bonnes intentions à mon égard mais je ne lui ai pas répondu. Si je lui avais répondu que je n’étais pas en état de tenir son ménage il n’aurait pas été content de moi et peut-être qu’il lui serait venu à l’idée de retourner à la maison alors il valait mieux que je serre les dents de façon que personne ne remarque que je souffrais. Je décide donc de ne rien dire à mon père, je prie seulement Dieu qu’il me soulage de mes souffrances et qu’il me permette de m’occuper du ménage de mon père.
C’est avec ces pensées en tête que nous arrivons à Lodz. Mon père me dit que nous allons dans un restaurant pour déjeuner. En chemin je me sentais comme quelqu’un d’important, je me sentais comme une jeune paysanne qui arrive de son village en ville, je commençais à respirer, je me sentais une personne pour de bon et aussi comme un oiseau libre, en un mot je me sentais à cet instant heureuse et libérée. Il restait quand même un souci qui m’oppressait et me vrillait le cerveau : je traînais les pieds comme s’ils n’étaient pas à moi et je ne voulais pas que mon père s’en aperçoive. Nous avons terminé de déjeuner puis nous nous sommes mis en route pour chercher un appartement. Nous avons trouvé un appartement de quatre pièces et moi pauvre de moi je devais devenir la maîtresse de maison. Drôle de maîtresse de maison avec mes deux jambes malades et à qui tout tombait des mains ! Tout me tombait des mains parce que mes membres étaient encore enflés et il y avait encore pire : mon oreille qui avait pris un courant d’air. Cela me rendait folle, je ne dormais pas de la nuit et je ne pouvais rien manger, je cachais toutes mes douleurs à mon père car si je lui racontais il pouvait, Dieu nous en garde, avoir l’idée de rentrer à la maison. Non, non ! Impossible de lui raconter, je ravalais mes souffrances et je me disais que puisque j’avais réussi à surmonter mes tourments jusque-là je pourrai aussi surmonter ceux-ci. Si au moins j’avais eu une personne de connaissance à qui je puisse demander conseil cela aurait été très bien pour moi et mon père ne se serait rendu compte de rien mais où trouver pareille personne, perdue comme je l’étais ? Je devenais folle de douleur, je me demandais sans cesse ce que j’allais devenir. J’avais absolument besoin d’un docteur qui atténue un peu mes douleurs. La seule solution que j’ai trouvée c’est de me mettre au lit. Je me suis couchée dans mon lit et j’ai enfoui ma tête dans l’oreiller pour que mon père ne remarque rien et n’entende pas que je souffrais. Je n’ai pas pu me contenir et je me suis mise à crier de douleur. Je ne savais pas à qui m’adresser alors j’ai attrapé le Bon Dieu par les pieds et je lui ai expliqué que mes souffrances étaient devenues vraiment insupportables et qu’il devait me prendre une fois pour toutes. Je pense que c’est la meilleure solution pour moi, je lui dis. C’est Toi qui sais le mieux quelles ont été mes souffrances pendant les dix ans écoulés, les forces me manquent pour supporter ce qui m’arrive. Alors Mon Dieu, si tu ne peux pas m’aider, emporte-moi, ne me laisse plus autant souffrir. Je ne sais pas quels maux il me faut d’abord dissimuler. Je crie aujourd’hui, je crie demain : Y a-t-il un Dieu ? Est-ce que je sais où est Dieu ? Si personne ne peut m’aider c’est Dieu qui m’aidera, je ne crois plus en Dieu, s’il y avait vraiment une Présence dans le ciel il lui serait impossible de regarder en face l’amertume de mes douleurs, ces douleurs que je ne peux plus réprimer. Je me mets à crier très fort et à pleurer : Père, donne-moi quelque chose, je deviens folle ! Mon père se lève et me demande ce que j’ai. Je lui réponds : Dépêche-toi d’appeler un docteur ! Mon père est complètement déconcerté, il me sort la tête de l’oreiller, il voit alors que l’oreiller est plein de sang et de pus. C’était en pleine nuit, il s’est rendu compte de la violence de mes douleurs alors il a couru chercher un docteur. Le docteur est venu, il m’a nettoyé l’oreille et m’a fait une injection pour calmer la douleur. Le lendemain, mon père a été obligé de faire venir sa femme et toute la petite bande c’est à dire les enfants parce qu’il fallait que je reste au lit encore quelques semaines. Après l’auscultation le docteur a déclaré que tout mon corps était malade. Mon père est donc parti chercher sa famille et il a ramené une jeune fille pour tenir le ménage, une jeune fille de dix-huit ans et je suis restée au lit jusqu’à ma guérison. La jeune fille était belle, moi j’étais une jeune fille bonne ménagère, vive, j’étais déjà une jeune fille de onze ans et j’aimais beaucoup tenir une maison propre. Quand j’ai été débarrassée de toutes mes maladies mon père a décidé que c’est moi qui continuerai à mener le ménage. Il a pris la jeune fille avec lui dans son atelier de couture et les choses en sont restées là. J’ai bientôt eu douze ans et je suis devenue une personne à part entière.
C’est alors que commence une toute nouvelle histoire de ma vie, impossible à décrire, impossible à croire mais qui est pourtant vraie. J’étais une jeune fille très naïve mais je me suis dit que j’avais déjà douze ans et que je vivais dans cette grande ville mais que je n’avais encore jamais vu à quoi ressemblait une école. J’étais traitée comme une esclave : la lessive, s’occuper des enfants et ainsi de suite et malgré ma naïveté j’ai commencé à comprendre qu’une fille comme moi qui vit dans une si grande ville doit quand même savoir lire et écrire et ainsi de suite, et moi je vivais comme une bête de somme. Non, cela ne pouvait pas durer, j’ai alors pris conscience, j’ai vu que ma belle-mère envoyait les sept enfants à l’école et que moi j’étais réduite au rôle de domestique, non ça ne pouvait pas durer. Je voyais de jour en jour que je prenais de l’âge et que personne ne faisait attention à moi, ma vie n’était faite que de soucis plein la tête. Ce jour-là ma marâtre a été méchante avec moi et je cherche quelqu’un à qui je pourrais vider mon sac. Mon père rentre déjeuner et moi je ne peux pas manger parce que je suis très énervée. Mon père me demande à l’improviste : Ida pourquoi ne manges-tu pas ? Je réponds à mon père : Quand tu auras terminé ton déjeuner, je veux te parler. Et je reste sur ma chaise à pleurer. Mon père termine de déjeuner et veut repartir à son travail alors il me voit en train de sangloter sur ma chaise. Il me demande alors : Pourquoi pleures-tu ? Je lui explique que je suis maintenant une fillette de douze ans et je ne sais absolument ni lire ni écrire alors Père, je veux te dire que je veux apprendre exactement comme tous les autres enfants. Mon père se lève, me dévisage, je vois qu’il ne me répond pas alors je lui dis : Si tu ne m’envoies pas à l’école alors je te dis que je vais me jeter par la fenêtre ! En entendant ces paroles mon père m’a administré deux gifles et il est sorti. Je n’ai pas arrêté de pleurer. Ce n’était pas la paire de claques qui m’avait fait mal, non, ce n’était pas ça mais j’étais épuisée par mes souffrances et je me rendais compte qu’on ne me considérait que comme une domestique, je ne sentais aucun amour pour moi. Quelles satisfactions pouvais-je avoir ? La vie me dégoûtait. Je suis restée plusieurs jours à me traîner sans manger et à me demander ce qu’il fallait faire pour améliorer ma situation. Que pouvais-faire, moi, une enfant de douze ans ? Quelques jours plus tard mon père me dit : Je fais venir un "instituteur" pour toi pour que tu puisses apprendre. A l’instant où j’ai entendu ces mots j’ai été ravie. L’instituteur est venu et il a commencé à m’enseigner les prières. Quel besoin avais-je d’apprendre les prières ? Ce n’est pas cela que j’espérais, je voulais apprendre à écrire mais bon, va pour les prières. La quatrième fois que l’instituteur est venu il a commencé à glisser ses mains sous ma robe. Je me suis immédiatement sentie très humiliée et je suis sortie de la maison en courant et j’ai refusé de continuer à étudier avec lui. Quelques jours plus tard mon père me demande : Tu voulais étudier, pourquoi n’étudies-tu pas ? Mais allez expliquer à un père que l’instituteur met ses mains où il ne faut pas ! A qui pouvais-je aller raconter ça ? J’étais malheureuse, seule au monde. Je me suis de nouveau disputée avec mon père et je lui ai demandé de m’envoyer dans une école et j’ai expliqué à mon père que je ne pouvais pas continuer à étudier avec l’instituteur : Je ne peux pas t’expliquer pourquoi parce que j’ai honte, Père. Pourquoi dois-je être la seule des sept enfants à ne pas étudier dans une école ? Mon père m’a dit : Si tu veux un autre instituteur je te l’enverrai. J’ai été obligée d’être d’accord pour un autre instituteur. Mon père m’a envoyé un instituteur qui enseignait toutes les matières, j’étais très heureuse d’apprendre de tout. J’ai étudié pendant deux semaines, je n’ai pas pu étudier davantage parce que cet instituteur-là ne faisait rien avec ses mains mais il m’a tout de suite expliqué l’amour. Allez donc étudier avec un instituteur qui a en tête de pareilles bêtises ! Je me suis alors juré de ne plus jamais laisser entrer un instituteur dans la maison, j’étais désespérée, je ne savais plus quoi faire. Pas de chance mais moi je voulais savoir et je tenais absolument à étudier et je n’avais aucune solution pour entrer dans une école. Pendant plusieurs semaines j’ai tourné en rond en me demandant ce que j’allais devenir. Ne pas pouvoir étudier dans une grande ville pareille et rester ignorante ! Un jour la jeune fille qui travaille avec mon père vient me voir : Ecoute, une école s’est ouverte où l’on apprend le russe et c’est gratuit. C’est une école seulement pour l’après-midi, deux heures d’enseignement. Je me jette aux pieds de ma marâtre et je lui demande en pleurant de m’autoriser à aller dans cette école, je lui promets de tout faire pour elle pourvu qu’elle ne me refuse pas cela. Elle a alors de la compassion pour moi et me dit d’y aller. Je ne peux pas décrire ma joie. En un mot j’étais la plus heureuse du monde, c’était pour moi une renaissance. Ce n’était pas trop facile pour moi les premiers temps mais je ne demandais qu’une chose, que ça continue comme ça et pas pire. Je commençais seulement à me sentir une enfant. Chaque jour je faisais ma toilette et je mettais de beaux habits et pendant deux heures au moins j’étais libre comme un oiseau. Je suis allée ainsi étudier pendant trois semaines et je me suis rendu compte que ma belle-mère n’était pas contente, cela ne pouvait pas lui plaire de ne plus pouvoir aller bavarder l’après-midi et que moi je m’en aille. J’ai cherché différents moyens d’être gentille avec elle mais ça n’a servi à rien. Un après-midi je me prépare pour aller à l’école, elle me dit aujourd’hui tu ne peux pas partir tu dois rester avec les enfants, je ne peux pas rester ici tous les jours je deviens neurasthénique. Moi, je pense que quand je retournerai à l’école le lendemain je devrai aller au coin et tous les enfants se moqueront de moi et c’est bien comme ça que ça s’est passé. Le lendemain la maîtresse m’a mise au piquet et tous les enfants se sont moqués de moi, de honte j’avais la tête en feu. Il se trouve qu’il y avait dans la classe une fille qui me connaissait, elle s’est levée et a demandé la parole à la maîtresse et elle a expliqué que les enfants ne devaient pas se moquer de moi parce que j’avais manqué un jour d’école, que ce n’était pas ma faute parce que j’ai une marâtre. Dès que la maîtresse a entendu cela elle m’a libérée et tous les enfants ont regretté mais ce n’était pas pour moi une consolation car je savais que cela m’arriverait souvent. Je ne savais pas quoi faire pour que cela n’arrive plus. La vie ne me disait plus rien. Mon père ne pouvait pas m’aider, il me disait que je devais rester à la maison. C’était inutile que je demande de l’aide. J’ai trouvé une astuce qui devrait très bien marcher avec ma belle-mère. Tout m’était devenu égal, je n’avais plus rien à perdre mon père était très fâché que ma belle-mère m’empêche d’aller à l’école mais il ne voulait pas se disputer avec elle et c’est moi qui en faisais les frais (litt : c’est moi qui étais le coq sacrificiel) il fallait que je trouve ce qui était bien pour moi et bien pour tous les autres en même temps. La jeune fille qui travaillait avec mon père dormait avec moi, je ne lui parlais pas parce qu’elle subissait de la part de mon père des choses qui me faisaient honte alors j’ai décidé de raconter à ma belle-mère ce que je voyais. De cette façon elle aurait ses propres soucis et elle m’oublierait et je pensais aussi qu’elle serait plus gentille avec moi et me laisserait aller à l’école et quand mon père s’apercevrait qu’elle était gentille avec moi, il s’entendrait mieux avec ma belle-mère, que tout irait bien pour tout le monde et que la jeune fille repartirait chez elle et que nous retrouverions une bonne vie de famille. Je ne réfléchis pas plus longtemps et je vais tout raconter à ma belle-mère et j’ai l’impression que j’ai agi au mieux pour tous mais le résultat a été malheureusement complètement différent. Mon Dieu, qu’avais-je fait là ! J’étais malheureuse, je m’imaginais que cela se passerait autrement, je n’avais pas l’intention, Dieu m’en garde, de faire du tort à mon père, je croyais que ce serait bien pour tout le monde et les choses ont tourné de vilaine façon et me voilà sans doute perdue à jamais. Non, non, je ne pourrai jamais réparer. Quel malheur ! Qu’avais-je fait ! Depuis ce jour j’ai été effacée de l’esprit de mon père et l’école aussi m’a été fermée et j’ai dû rester à la maison à m’occuper de la petite bande et ma belle-mère allait à l’atelier surveiller mon père. Quelle vie amère était devenue la mienne, je ne pouvais plus regarder mon père dans les yeux. Comment arriverai-je un jour à me justifier ? C’était terrible pour moi et pour mon père aussi. Tout ce qu’il pourrait me faire il en avait le droit. Quant à moi, pauvre Ida, j’étais née dans la souffrance et je mourrai sans doute dans la souffrance. Mon père n’était pas encore au courant de ce que j’avais raconté et il dit à ma belle-mère de rentrer à la maison pour qu’Ida ne manque pas l’école. Ma mère lui répond alors : Ne te préoccupe donc pas tellement de ton Ida, elle m’a raconté certaines choses sur toi et à partir d’aujourd’hui je reste à l’atelier. C’est bien fait pour toi, c’est ma vengeance sur toi et ta chère fille pour laquelle tu te préoccupes tant. Maintenant que je sais tout, je peux te dire qu’Ida ne verra plus jamais l’école. Elle restera à la maison à veiller sur les enfants, elle n’a besoin de rien d’autre, quant à la jeune fille elle va tout de suite rentrer chez elle. Et c’est comme cela que ça s’est passé. De nouvelles bagarres entre mes parents et un dur combat pour moi qui était plus difficile que n’aurait été la mort. J’aurais préféré cela de loin car c’étaient de nouvelles souffrances que de résister à chaque regard que mon père portait sur moi, c’était déjà comme si j’étais morte à moitié. S’il avait pu me jeter des pierres, il l’aurait certainement fait et moi je devais bien lui donner raison mais Dieu lui savait la vérité. Je n’avais pas voulu cela, je voulais que tout soit pour le mieux pour tout le monde même pour ma marâtre, eh bien le destin avait voulu que je subisse tous les coups que mon père me donnait en quantité et dont j’avais les marques. Il ne se passait pas de jour que mon père ne me distribue des coups et des malédictions pour se venger de moi et je me dis qu’il a parfaitement raison car il ne connaissait pas mes intentions. Je me demande comment mon père ne se brise pas les doigts à frapper sur mes jeunes os desséchés. Je suis tellement habituée aux coups que je ne sens plus rien. La vie m’est désormais tellement indifférente que rien ne m’intéresse plus, mon seul désir est de partir si loin de mes parents qu’ils ne sachent jamais ce que mon corps est devenu. Quand c’est une marâtre qui maudit son enfant, l’enfant sait bien que tous les chiens se ressemblent mais quand c’est le père alors il y a de quoi faire éclater le cœur. Si je ne savais pas que mon père était dans son droit, je me serais certainement jetée par la fenêtre. Si j’avais pu me justifier devant mon père, il aurait agi différemment envers moi, encore faut-il pouvoir. Je suis quelqu’un qui de sa vie ne s’est jamais défendue, c’est une grande erreur de ma part mais c’est ainsi. Je suis née dans des conditions si malheureuses que je dois supporter les souffrances que le destin m’a données en partage, je suis une victime expiatoire. Je suis sûre que je ne pourrai pas longtemps résister à de pareils tourments, il y faudrait plus de forces que je n’en ai malheureusement. Il y a longtemps que je souffre jour et nuit et que je cherche le moyen d’alléger mes souffrances, comment m’enfuir seule de la maison. Je me dis que je suis encore beaucoup trop jeune. Plusieurs mois se sont écoulés ainsi, j’étais obsédée par des pensées amères et rien ne s’améliorait. Un jour, c’était un Lundi, ma marâtre m’envoie acheter quelque chose dans une boutique, je me prépare à sortir et quand j’ouvre la porte apparaît devant moi mon oncle, celui qui m’avait donné la bague en brillants. Comment vous décrire cet instant de joie ? J’en ai perdu mes esprits, je suis restée sans bouger, je l’ai prié de s’asseoir. Il n’arrête pas de m’embrasser, il m’explique que c’est Maman qui lui a dit de me couvrir de baisers. Je lui demande de quoi ma mère l’a chargé et pourquoi elle n’est pas venue elle-même m’embrasser et me montrer un peu d’amour maternel. Mon oncle ne me laisse pas parler davantage et me dit : Ne parle pas pour l’instant et écoute-moi. Je lui dis : Pouvez-vous me donner un portrait de ma mère et son adresse car je ne crois plus à rien. Mon oncle me répond : Ecoute mon enfant, je suis ton oncle et je n’ai pas de portrait de ta mère et tu n’en as pas besoin. Dis-moi, ton père est-il à la maison en ce moment ? Je dis : Oui, il est dans la pièce à côté et il ne sait pas que vous êtes là. Alors écoute mon enfant, veux-tu partir aujourd’hui chez ta maman ? Dis-moi si tu n’auras pas peur de voyager avec moi, tu ne manqueras de rien avec moi et dans le train je t’expliquerai tout, alors écoute-moi. Tu es déjà une grande demoiselle et tu vas comprendre ce que je vais maintenant t’expliquer . Tu ne diras pas à tes parents que je suis venu. Je redescends et toi tu vas faire la course que tu devais faire et tu descends à ton tour et moi je t’attendrai en bas et j’irai avec toi dans un magasin où tu t’habilleras entièrement de neuf et ensuite nous partirons tous les deux ensemble.
Ses paroles m’ont tellement fait plaisir que le monde entier s’est mis à tourner, la tête me brûlait de joie, je ne savais plus où j’en étais. J’ai pris ses mains pour les embrasser. Il me dit : Dépêche-toi, moi je m’en vais. Au moment où mon oncle ouvre la porte mon père entre. Dès que mon oncle le voit, il comprend tout de suite que mon père était resté derrière la porte et qu’il a tout entendu. Mon oncle explique alors à mon père qu’il est venu me chercher pour retourner à Bendzin et me ramener chez ma mère. Mon père se met en colère et répond : » Je ne peux pas vous donner ma fille. Si la mère veut la récupérer elle n’a qu’à venir elle-même la chercher, à ce moment-là je la lui donnerai. Mon oncle répond : Ma femme ne peut pas venir car elle est malade, c’est pour cela que c’est moi qui suis venu, pour qu’elle puisse encore voir sa fille de son vivant on ne sait pas comment sa maladie peut évoluer. Si vous ne me confiez pas votre fille cela pourra être trop tard. Mon père lui répond : En aucun cas je ne peux vous donner ma fille. Mon oncle s’en va avec la certitude que je vais le suivre. Je reste seule avec mon père. A ce moment-là je ne savais plus si j’étais morte ou vive. Je me suis jetée aux pieds de mon père et je me suis mise à pleurer très fort et à le supplier : Père, aie pitié de moi et laisse-moi partir chez ma mère, il y a très longtemps que j’attends ce moment. De toutes façons je n’ai aucune place auprès de toi, j’ai déjà assez souffert près de toi, Père tu n’as pas de cœur, je n’en peux plus et voilà qu’aujourd’hui j’ai une meilleure opportunité d’améliorer ma situation en allant chez ma mère. Père, pourquoi ne veux-tu pas me comprendre ?
Mon père me répond : Ida, je comprends mieux que toi et j’ai pour toi de la compassion mais je ne peux pas te laisser partir avec cet homme parce que je ne crois pas qu’il soit ton oncle. Je pense qu’il veut te suborner. Tu ne sortiras pas de la journée, tu resteras à la maison. J’ai entendu tout ce que cet homme t’a dit et tu es encore beaucoup trop jeune pour comprendre ce que moi je comprends. Quand ta mère viendra te chercher je te confierai à elle.
C’était une amère journée pour moi, pourquoi étais-je née, n’aurait-il pas mieux valu qu’à ma place naissent dix pierres ? Je me dis pourquoi ma mère ne m’a-t-elle pas fait « passer » pour que je n’aie pas à tant souffrir ? Je suis restée sous le choc toute la journée. Je passe mon temps à faire les cent pas dans la maison, je deviens presque folle parce que je sais que mon oncle est en bas et qu’il attend que je descende et moi je suis enfermée ici. Il me vient l’idée de sauter par la fenêtre, il n’y a qu’un étage, je ne réfléchis pas longtemps, je prends une chaise, je la pose sous la fenêtre parce que je ne suis qu’une petite fille, j’essaie d’ouvrir la fenêtre et la fenêtre ne veut pas s’ouvrir. Elle s’ouvre subitement et je tombe de la chaise. Cela a fait un tel vacarme que mes parents sont accourus dans la pièce et m’ont trouvée allongée par terre et mon père s’est tout de suite rendu compte de ce que j’avais eu l’intention de faire. Il veut me relever, il a vu que j’étais blessée à la tête, que j’étais en sang, que mon maigre corps était plein de coups bref que je m’étais bien arrangée. Je ne voulais pas que mon père me touche, je criais que je ne voulais plus vivre, je ne veux plus souffrir chez vous, j’en ai assez, de toutes façons je finirai par me jeter par la fenêtre. Si ce n’est aujourd’hui je le ferai demain !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents