Les habitants de France sont-ils des Français?
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Description

A la question "Que signifie être français ?" peut venir une réponse inconsciente, comme un fantasme collectif : " être blanc, plutôt catholique et descendant des Gaulois "… ce qui laisserait à très peu de gens la possibilité d'être français ! A partir des diverses constructions identitaires des habitants, comment revisiter l'identité française ? Cet ouvrage étudie l'outil de la participation d'habitants au sein d'institutions socioculturelles comme moyen de créer, ensemble, une nouvelle définition de l'identité française.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2015
Nombre de lectures 62
EAN13 9782336371443
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Questions contemporaines
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Paul SCHEFFER, Formation des diététiciens et esprit critique, Comment favoriser l’indépendance professionnelle et une pratique réflexive du métier ?, 2015.
Nicolas BOURGOIN, La république contre les libertés, Le virage autoritaire de la gauche libérale (1995-2014), 2015.
Antonio FURONE, Les crises de Santé publique, entre incompétence et compromissions, 2014.
Frank GUYON, France, la République est ton avenir, 2014.
Guy PENAUD, Pour en finir avec l’affaire Robert Boulin , 2014. Alain COGNARD, Misère de la démocratie. Pour une réingénierie de la politique , 2014.
Jean-Paul BAQUIAST, Ce monde qui vient. Sciences, matérialisme et posthumanisme, au XXI e siècle , 2014.
Nadia BOUKLI, L’échec scolaire des enfants de migrants, Pour une éducation interculturelle , 2014.
Nicole PÉRUISSET-FACHE, Pouvoirs, impostures. Du mensonge à l’encontre des peuples , 2014.
André DONZEL, Le nouvel esprit de Marseille , 2014. Félicien BOREL, Renaître, ou disparaître , 2014.
Alain RENAUD, Lyon, un destin pour une autre France, 2014.
Blaise HENRION, Eurocopter savait, La vérité sur un crash mortel, 2014.
Titre

Sophie Aouizerate






Les habitants de France
sont-ils des français ?

Prendre part à une définition commune
à partir d’une construction
identitaire individuelle :
l’exemple de la participation d’habitants
au sein d’institutions socioculturelles
Copyright























© L’H ARMATTAN , 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72155-2
AVANT PROPOS
J’ai rédigé ce texte dans un contexte particulier que je dois détailler pour éclairer le lecteur. J’ai commencé ma carrière professionnelle en tant qu’assistante sociale ; métier que j’ai exercé pendant une dizaine d’années sans être pleinement satisfaite.
J’ai alors repris le chemin des études pour tenter de répondre à cette question : qu’est-ce que je souhaite faire ?
Avant de faire quoi-que ce soit, j’ai réfléchi à cette question avec le soutien du Centre d’Economie Sociale, Travail et Société (CESTES) du CNAM. J’ai intégré leur master II de manager d’organisme à vocation sociale et/ou culturelle, dirigé par Jean-François Draperi.
Au cours de ces deux années de formation, j’ai travaillé sur un mémoire sous la forme d’une recherche-action pour valider mon diplôme. C’est ce mémoire que vous vous apprêtez à lire. Cet écrit a permis, à la fois un bilan et une projection de mon parcours professionnel, social et personnel. Il a concrétisé un passage entre un « avant » et un « après ».
Ce texte s’inscrit dans la tonalité d’une recherche-action menée du point de vue d’une assistante sociale qui ne se sent pas à sa place, d’une habitante de France cherchant à harmoniser ses identités. Avec ce prisme subjectif, j’ai fait le choix de l’anonymat pour les personnes et les lieux que j’ai rencontrés lors de cette recherche-action afin de ne pas les réduire à mon seul point de vue en dehors de ce texte.
ATTESTATION ANTI-PLAGIAT
J’atteste avoir lu les chartes anti-plagiat communiquées par le Cestes/CNAM, d’être consciente que le plagiat constitue une violation des droits d’auteur ainsi qu’une fraude caractérisée.
Je soussignée, Sophie Aouizerate déclare sur l’honneur être personnellement l’auteur du mémoire intitulé Les habitants de France sont-ils des Français ?, réalisé dans le cadre de la formation de Manager d’organismes à vocation sociale et culturelle et de ne pas avoir eu recours au plagiat pour le rédiger.
Le 25 octobre 2012, Sophie Aouizerate.
INTRODUCTION
Quand j’ai complété le dossier d’inscription pour candidater au master II du CESTES 1 , je ne mesurais pas vers quel changement je m’engageais et à la fois j’étais prête à concrétiser ce « je ne sais quoi » qui m’appelait depuis longtemps. Je vais vous présenter mon parcours à partir de l’autobiographie raisonnée que j’ai rédigée en débutant la formation. Les fils conducteurs que j’avais dégagés sont restés présents tout au long de ma réflexion sur le mémoire. Ils ont été travaillés sous différents angles avant d’être réorganisés. Les parties en italique, dans cette introduction, sont issues d’un texte intitulé « Notice de parcours » que j’ai finalisé le 23 février 2011.
De 2003 à 2009, j’ai travaillé en tant qu’assistante sociale en me déplaçant au domicile des familles. Je m’interrogeais sur la nature de la relation d’aide. J’avais le sentiment que cette relation était déséquilibrée du fait qu’un de ses membres était en demande d’aide et que l’autre devait y répondre dans un cadre professionnel. J’avais l’impression que ce cadre professionnel biaisait la relation et en même temps je craignais que les sentiments débordent la relation. Ce même cadre me rassurait aussi. Je me suis arrangée de ces questions car les associations où j’ai travaillé offraient une liberté d’action, une indépendance envers quelconque protocole. Ceci s’explique en partie par le fait que le principal mode d’intervention se réalisait au domicile des personnes. J’utilisais le cadre en fonction de la relation et du contexte. Je m’intéressais aux conditions nécessaires pour être dans une démarche de rencontre avec l’autre. Je venais sur le territoire habité par la personne. Cet espace était marqué par ce qu’elle voulait montrer de sa personnalité, de son histoire, de soi.
Je m’appuyais sur la notion de territoire comme prolongement de soi et marqueur d’une expression de son identité pour tenter de cerner les clés des personnalités. J’observais la façon dont un habitant investissait son salon ou sa chambre comme un metteur en scène de son quotidien. Parfois j’avais l’impression d’être au théâtre car certains, dans leur espace familier, se mettaient à jouer, à raconter. J’avais accès à une multitude d’informations qui prenaient sens en les recoupant et formaient ce que la personne me montrait d’elle-même. Alors dans mon rôle d’assistante sociale, j’entrais dans leur pièce.
Je me suis aperçue que la relation d’aide restait une relation d’échanges et de sentiments et qu’en fait c’était bien ça qui m’intéressait. Quand les usagers et moi-même arrivions à échanger dans un climat de confiance, nous pouvions alors construire ensemble les liens entre leur fonctionnement lié à leur parcours, et les règles de vie de l’ici-et-maintenant qu’elles soient officielles ou non. Nous acceptions chacun de regarder notre propre fonctionnement avec distance pour entendre ce que l’autre y percevait. Et nous comprenions alors que la différence était riche d’apprentissage. Je voyais des personnes faites de cultures et d’histoires, des personnes qui développaient une certaine liberté en tentant d’agir sur leur trajectoire.
Leurs parcours étaient singuliers et universels : à la fois inscrit dans une histoire collective, et dans le même temps, les narrateurs choisissaient leur rôle dans leur trajectoire, acteur principal, figurant ou absent. Je mesurais à chaque fois la richesse des récits par la façon dont chacun donnait sens à ces histoires de vie qui faisaient la « Grande Histoire ». Cette richesse restait à l’état de confidence entre deux dossiers administratifs alors qu’elle pouvait être une clé pour se comprendre et vivre ensemble. Je voulais travailler avec ces histoires de façon collective pour en faire « Notre Histoire ».
Mes différents postes m’ont permis d’échanger avec les familles sur leur parcours d’immigration, sur leurs rapports avec leurs enfants et sur leur vie d’ici et de maintenant.
Toutes exprimaient explicitement ou pas, une souffrance liée à l’exil qui empêchait une transmission valorisée des origines aux enfants grandissant en France. Et ces enfants étaient dans une grande solitude alors qu’ils sont, selon moi, la réponse à ces questions. Ce sont eux qui connaissent deux cultures, deux langues et qui deviendront des citoyens du monde. C’est bien ce thème qui me passionne depuis plusieurs années et qui regroupe les grands axes développés dans cette notice de parcours.
J’avais le sentiment que tous ces témoignages, ces petites histoires étaient la porte d’entrée que je devais pousser. Comment faire pour que ces histoires soient diffusées et permettent la rencontre et la reconnaissance, des personnes entre elles et avec les instances officielles ? Je ne voyais plus que ces liens multiples entre tous ces gens et bien sûr la signification que prenaient ces liens dans mon histoire personnelle, où parfois les liens manquaient. Je sentais que ces questionnements m’éloignaient du positionnement classique de l’assistante sociale. Un changement était nécessaire. Je ne me retrouvais plus ni dans ma posture professionnelle ni dans ce que je faisais de ma propre histoire. J’ai commencé par changer de poste pour devenir responsable d’un espace socioculturel dans une municipalité. J’ai coordonné des projets d’animations favorisant les rencontres : échanges entre artistes et stagiaires du cours d’alphabétisation, rencontre entre seniors et enfants autour du jeu, de la musique ou de la cuisine. Je sentais que ma motivation dépassait ces actions divertissantes. J’avais besoin de comprendre ce qui m’animait et de construire mon projet professionnel par rapport à cette quête.
J’ai alors recherché une formation pour apprendre ce nouveau métier et aussi pour m’apprendre à me positionner différemment au travail pour que je sois moi. Être soi signifiait être en accord avec mes motivations profondes et les utiliser comme moyen de me présenter. En rédigeant l’autobiographie raisonnée, j’ai rapidement mis en évidence le rapport que j’entretenais avec mon histoire personnelle et l’objet qui m’intéressait.
Un des fils conducteurs était intitulé : mon identité : l’interculturalité, et il commençait ainsi : Je suis issue d’un mélange entre ma mère née en France, d’origine catholique et pour moitié italienne, et mon père, juif d’Algérie, arrivé en France à l’âge de 9 ans. Ce mélange me mettait en difficulté pour me définir : mes origines correspondent à des histoires d’immigration dont je ne connaissais que peu d’éléments. Quelles traces sont en moi pour montrer mon appartenance à ces origines ? Je ne maîtrisais ni les langues, ni les religions, ni les géographies de ces pays. Pourtant ces histoires sont en moi, elles me constituent. Comment les faire vivre avec mon ici-et-maintenant ?
Je m’interrogeais sur la concordance entre mon passé familial et ma vie actuelle. Il s’agit bien d’un espace-temps précis qui participe à me définir. Il est composé de multiples ailleurs-et-avants. Comment tout cela s’organise ? Est-ce qu’un sens en ressort ?
Définir le territoire où ont vécu nos parents et où nous vivons est un élément capital de notre identité. Car l’attachement au lieu de vie s’exporte et se transmet. Je comprends alors que chaque parcours d’immigration est unique bien qu’il s’inscrive dans l’Histoire. Le territoire passé ou présent fait trace en nous, comme nous laissons une trace en lui. Ce que nous faisons de l’appartenance à un lieu nous définit. J’étendais les observations faites au domicile des familles, à des territoires plus vastes par leur étendue et leur temporalité.
Ces questionnements ont été déclenchés par un événement précis. En 2005, j’ai participé à une formation professionnelle proposée par ANDESI 2 . Elle portait sur l’interculturalité et le travail social. J’ai découvert les cultures africaines et nord africaines de façon rationnelle, exposées par des scientifiques : anthropologue et psychologue. Cette formation a été une révélation car j’ai enfin compris mon interculturalité et ce que je pouvais en faire, avec et pour les autres.
C’est donc l’attachement au territoire et à l’Histoire qui m’intéressait comme base de construction identitaire. Reconnaît-on ces attachements ? Qu’en fait-on dans notre quotidien ? Peut-on les transmettre ? La naissance de mon fils, en 2008, a accentué ces questionnements car je voulais être en mesure de lui expliquer mon histoire pour qu’il fasse la sienne. J’ai questionné le rôle des mères et des femmes à ce sujet. Quels sont leurs points d’appui, leurs moyens ? Comment m’inscrire personnellement dans cette position de mère ? La place des femmes et particulièrement des mères, me semblait être l’espace de questionnement et de transmission, privilégié.
J’ai lu beaucoup d’ouvrages concernant l’immigration, la mémoire des immigrés, l’identité des enfants de migrants et des livres traitant de généalogie pour les enfants. J’ai donc commencé par chercher des éléments de mon histoire. J’ai compris que mon identité était multiple même si j’étais française. Mais j’avais l’impression que ces deux entités ne pouvaient se mêler, elles restaient opposées, comme si l’identité française niait le pluriel.
L’aspect politique de ce sujet ne m’avait pas échappé. En 2009, le gouvernement [français] a lancé un débat concernant l’identité nationale. Je pense que notre pays, comme les parents, ont besoin de se tourner vers l’Histoire pour expliquer aux jeunes générations, qui sont les Français, ce peuple que nous composons ensemble. Quelle déception j’ai ressentie quand j’ai compris que l’objectif était bien de réduire la nationalité française à une identité fantasmée : « être blanc, catholique et descendant des gaulois ». Cette définition de l’identité nationale était une trahison, comme si une partie de moi et une partie de chacun des habitants de France était niée.
Je voulais démontrer que cette différence était en nous même si elle ne se distinguait pas physiquement. Car là résidait ma difficulté.
Comme le remarque A. Sayad, le corps [est] ce qui donne corps à la culture 3 . Je remarquais que mes origines étrangères, particulièrement mon origine algérienne, ne se voyaient pas sur mon corps puisque je suis blanche, sans type particulier et habillée sans aucun signe extérieur d’appartenance à une religion ou à un pays. Ni l’habillement, ni la façon de se comporter, ni la couleur de peau ou la façon de parler ne signifient que j’ai des origines étrangères.
Ce constat relève en fait du regard des autres sur mon apparence physique. Nous avons l’habitude de rattacher une apparence physique à une identité, or quand cette apparence peut être assimilée à celle d’un français, c’est-à-dire, sans signe distinctif, alors celui qui porte cette apparence ne peut être que français. Être français sous-entend ici ne pas avoir d’origines étrangères, particulièrement celles qui se voient. Souvent j’entendais cette réaction quand je disais mon origine algérienne – mais jamais sur mon origine italienne – : « Ah bon ? Ça ne se voit pas ! On ne dirait pas ! »
Ces mots voulaient dire si tu as des origines d’Afrique, ça doit se voir sur ton apparence, sinon tu es français, sous-entendu, car tu n’as pas d’origines qui puissent se voir . Je sentais que deux types d’immigrations étaient distincts dans cette remarque : l’immigration européenne qui était acceptée comme ne se voyant plus sur le corps et l’immigration d’Afrique d’Asie ou des DOM-TOM qui devait se voir avant de se dire. Ces remarques me blessaient, m’agaçaient car je me sentais obligée de justifier mon origine algérienne.
Je me retrouvais à expliquer que tous les habitants d’Algérie n’avaient pas tous la même couleur de peau ou les mêmes traits du visage. Je retournais ces mots en disant comme les Français !
J’étais dans une double volonté : faire vivre mes origines étrangères dans mon identité française sans porter les stigmates attendus et faire comprendre les multiples façons d’être français quand une apparence physique pouvait le résumer.
Alors il a fallu que je commence ce travail pour moi-même afin d’être en mesure de le diffuser par la suite. A travers mes lectures, je cherchais à rendre cohérents les histoires et les lieux qui me composent. Je souhaitais poursuivre une transmission en ajoutant mon point de vue. Je me suis interrogée sur la définition de l’identité française car je pressentais qu’il n’était pas communément établi que cette identité ait des origines variées et transversales. Pourquoi avais-je cette impression de ne pas me reconnaître dans l’utilisation du terme de l’identité française ? A quoi correspond-elle ? A quelle histoire est-elle rattachée ? Comment faire pour que cette identité corresponde à tous ses détenteurs ? Que signifie être français ? Est-ce un état que l’on obtient une fois pour toutes ou une construction lente ?
Ce que j’observais au sein des familles que je rencontrais dans le cadre de mon travail, relevait de la construction individuelle. Chacun, parfois faisant partie d’une même famille, ne définissait pas son identité de la même façon. Et chaque parent construisait une transmission particulière entre sa propre enfance et l’ici-et-maintenant de ses enfants. J’apercevais la multitude de réponses possibles à la définition de l’identité française à partir de ma pratique d’assistante sociale mais aussi à partir de mon expérience personnelle. Je ne voyais que le travail du sujet individuel.
Un dernier fil conducteur est resté présent : mon lien avec l’art. Dans mon dernier poste [en tant que responsable de structure socioculturelle] , j’ai travaillé avec des artistes, plasticien et photographe pour mettre en place des expositions d’œuvres créées par les élèves du cours d’alphabétisation. L’art permet de valoriser et de reconnaître l’expression de chacun. La société identifie l’autre aussi à travers sa création.
A travers ces expériences, j’ai vu que le travail artistique pouvait être un cheminement de construction identitaire en symbolisant ce que nous faisons de notre héritage dans notre présent. Il questionne notre place dans un groupe (famille, société ou quartier), comment nous agissons sur cette place et l’effet que cela produit pour le groupe. La création artistique peut être un moyen de faire des liens entre des trajectoires personnelles pour créer du collectif.
J’imaginais un projet autour des questions de construction identitaire, entre ici-et-maintenant et ailleurs-et-avant, à travers une expression artistique. Je souhaitais répondre à la question qu’est-ce qu’être français ? Avec des symboles artistiques élaborés à partir de la diversité des définitions.
Entre 2005 et 2007, j’ai réfléchi à la fabrication d’un livre pour enfants qui donnerait un support pour parler des histoires familiales. Je projetais de rattacher le déroulé à des supports spatio-temporels : un arbre généalogique, des cartes de France et du monde. J’ai projeté d’écrire un livre pour enfants afin de les aider à se situer dans le temps et l’espace, afin qu’ils s’inscrivent dans un héritage valorisé et se projettent comme citoyens du monde . Dans mon projet de livre, le lecteur réaliserait un arbre généalogique avec l’aide de ses parents (parents au sens large). Puis il noterait sur une carte du monde ou de France, le lieu de naissance de ses parents et le sien afin de situer ses origines dans le temps et l’espace.
Ensuite le présent serait symbolisé sur la carte avec le lieu de vie actuel de l’enfant. Ainsi, son identité se définirait avec ce qu’on lui a transmis et ce qu’il vit aujourd’hui. Enfin il pourrait s’imaginer adulte en se projetant dans un espace-temps futur. Les notions de territoires et de recherche des origines réapparaissent ici.
La principale difficulté, que je rencontrais, était de penser un produit générique pour des situations particulières. Est-il possible de définir des éléments comme points communs incontournables des trajectoires individuelles ?
Ce projet a motivé de nombreuses lectures. J’ai aussi développé des connaissances en termes de littérature jeunesse. J’ai voulu poursuivre ce projet au début de la formation.
L’objet de ma recherche-action portait, dans un premier temps, sur l’album jeunesse comme support possible de transmission culturelle au sein des familles vivant en France et dont les parents étaient immigrés. Lors du bilan d’étapes pendant la formation, en octobre 2011, mon mémoire s’orientait vers le montage de ce type de projet. Il avait pour titre « Les Français, peuple métisse ? Valorisation de notre métissage culturel avec les habitants d’un quartier de banlieue ».
A ce moment, je travaillais bénévolement dans une association qui organisait des ateliers en extérieur et dans différentes structures, dans un quartier classé en Politique de la Ville. Nous proposions des séances d’arts plastiques et de lectures. Je voulais mobiliser des familles à travers ces ateliers sur les questions de construction identitaire. Comment faisaient-elles pour s’inscrire dans l’ici-et-maintenant tout en transmettant l’ailleurs-et-avant ? Quels liens se créaient ?
Mon idée était de travailler sur ces questions avec des supports artistiques pour réaliser une exposition dans le quartier. J’étais contente de réussir enfin à poser dans un projet défini, toutes les idées que j’avais en tête. Mais personne n’a soutenu ce projet, ni l’association où j’étais bénévole, ni l’atelier mémoire du Cestes. Et je comprends pourquoi maintenant. Ce projet figeait mon questionnement dans une fabrication matérielle. J’allais travailler davantage à la mobilisation des familles qu’au recueil de leurs témoignages. Ma démarche ne correspondait plus à une recherche-action. Je voulais être dans « le faire ».
Il m’a fallu du temps pour accepter d’aller plus loin dans la réflexion, pour abandonner une réalisation concrète. Mon projet professionnel restait flou, je ne savais pas du tout où je pouvais postuler pour travailler sur les questions qui m’animaient.
Alors j’ai recherché un stage dans des structures qui construisaient leur activité autour des interactions entre histoires individuelles et collectives. Il a duré six mois au sein d’un écomusée en janvier 2012.
Je ne connaissais pas ce type d’établissement culturel. J’ai été attirée quand j’ai vu sur leur site internet la façon dont les sujets étaient traités dans les expositions : la « Grande » Histoire et les trajectoires personnelles étaient mêlées.
Mon objet de recherche-action a évolué : au cours du bilan d’étape, je voulais étudier comment les canaux de transmission culturelle au sein des familles immigrées en France, pouvaient participer à la construction identitaire. Dans un pays comme la France, fruit de vagues successives d’immigration, comment se déroule la transmission culturelle au sein des familles de migrants dont les enfants sont nés en France ? Mon hypothèse est que les parents, comme les enfants, développent des stratégies de métissage des cultures. Ce métissage a constitué et continue de constituer la culture française, et c’est en reconnaissant ce phénomène que l’intégration se fera 4 . Le sujet a évolué mais concerne toujours la même thématique développée dans la notice de parcours.
J’ai choisi de rédiger l’introduction et la conclusion de ce mémoire, à la première personne du singulier afin de rendre compte de ma proximité avec le sujet. Par contre, dans le corps du texte, j’utilise le « nous » pour signifier le changement dans mon positionnement et élargir ma réflexion à celle du lecteur.
Qu’est-ce qu’être français ? Voici notre sujet. Cette définition est une représentation collective faite de l’Histoire de France et des règles administratives. Or un écart existe entre cette représentation et la construction des identités françaises des habitants. Cet écart vient d’un manque de reconnaissance des personnes qui composent la France.
Chacune, ayant un lien administratif et/ou affectif – avec la France, choisit la façon dont ce pays sera intégré ou non dans sa construction identitaire. Comment ces constructions individuelles peuvent-elles participer à une nouvelle définition collective ?
Pour que des interactions s’installent entre l’individuel et le collectif, les représentants de l’État doivent y être associés. Les institutions sont ses représentants. Certaines, notamment dans le secteur socioculturel, proposent aux habitants de participer à leurs actions.
La participation des habitants de France au sein des institutions socioculturelles, est un outil pour faire reconnaître la diversité d’être français et pour construire une nouvelle définition de l’identité française dans une démarche interculturelle.
Nous commencerons par détailler la façon dont s’est construite la représentation de l’identité française. Nous verrons les liens avec le traitement de l’Histoire de l’immigration. Puis nous chercherons à comprendre les rouages des constructions identitaires individuelles à travers le concept d’historicité développé par Vincent de Gaulejac. Il met en évidence les interactions entre sujet et société comme base de construction. Nous mettrons ce concept à l’épreuve de la participation d’habitants au sein de deux structures : un écomusée et un centre socioculturel.
Nous verrons si cet espace d’expressions pensées par les institutions à l’égard des habitants, est l’outil adapté pour questionner les constructions identitaires. Nous analyserons les effets de la participation pour les professionnels et pour les habitants afin d’évaluer si une nouvelle définition de l’identité française est à l’œuvre.
1 Centre d’Economie Sociale Travail et Société, rattaché au CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers)
2 Association Nationale des Cadres du Social
3 A. Sayad (1999), La double absence, des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré , Seuil, Paris, p. 368
4 Extrait du bilan d’étape, octobre 2011.
CHAPITRE I Être français, c’est-à-dire ?


Nous tentons ici de définir la nature de la représentation de l’identité française. Nous allons nous intéresser aux définitions, qu’elles soient juridiques ou basées sur le sentiment d’appartenance. Nous verrons comment cette représentation est aussi un héritage lié directement à la naissance du pays. Que font les habitants de cet héritage ? Sa transmission est quelque peu bousculée à l’école comme dans la cellule familiale. Les individus y ajoutent leurs points de vue, leurs histoires. Est-ce que ces constructions individuelles peuvent prendre corps dans un mouvement collectif, à travers la participation d’habitants au sein d’institutions socioculturelles ? Nous présenterons, à la fin de cette première partie, le terrain de recherche, ainsi que la méthodologie utilisée.
A) Tentons une définition
1) La loi pour être français
a) Être français, c’est avoir la nationalité française ?
Tout d’abord, voyons le cadre légal qui définit le fait d’être français. Selon la loi, un individu peut être français selon quatre situations 5 : le droit du sang, le droit du sol, la naturalisation et par le mariage. Les deux dernières concernent les adultes étrangers qui souhaitent devenir français. Ces personnes ont donc une autre nationalité. Elles viennent d’un autre pays et ont immigré.
– le “droit du sang” : Est considéré comme français tout enfant dont au moins l’un des deux parents est français ou devient français ; donc nous comprenons qu’un enfant né à l’étranger d’un parent français, est français, même s’il vit et meurt dans un autre pays. Donc la filiation compte davantage que le lieu de vie pour transmettre la nationalité.
Quand nous parlons des Français, pensons-nous aussi aux habitants d’autres pays dont les parents français ont émigré ? Comment considérons-nous ces Français de l’étranger ?
– le “droit du sol” : un enfant né en France d’un parent lui-même né en France est français de naissance (“double droit du sol”) . Dans ce cas, le droit du sang s’ajoute au fait d’être né sur le territoire français, d’où l’expression double droit du sol. La loi précise qu’un seul parent français suffit. Seuls les enfants nés en France d’un parent français sont français de naissance. Pour l’enfant né en France de parents nés à l’étranger, la nationalité française lui revient automatiquement et de plein droit à sa majorité (“droit du sol simple différé”) ; ici le droit du sol s’applique mais est différé du fait que les deux parents soient nés à l’étranger, ou plutôt soient étrangers, car s’ils étaient français nés à l’étranger, ils resteraient français et pourraient « transmettre » cette nationalité à leurs enfants.
Donc le droit du sol est divisé en deux situations assez différentes (bien qu’elles soient toutes deux présentées dans le même paragraphe). Dans la première, l’enfant est français dès sa naissance et dans l’autre, à sa majorité. Cette différence est due à la nationalité des parents. Le statut étranger de ses parents lui sera transmis jusqu’à ses dix-huit ans puisqu’il sera en attente d’une nationalité différée bien qu’elle soit automatique et de plein droit . Il sera entre deux nationalités alors qu’il est né en France. Une fois que ces enfants auront vécu dix-huit ans en France, ils auront le droit d’être français. Que se passe-t-il durant ces dix-huit premières années ?
L’école étant obligatoire jusqu’à seize ans, peut-être que la loi suppose que les enfants nés en France de parents étrangers, « baignent » dans la culture française durant leur scolarité. Il s’agirait alors de soutenir l’idée que l’identité française relève du sentiment d’appartenance et non pas uniquement du lieu de naissance. Ce sentiment se développerait grâce à une transmission institutionnelle.
Entre 2007 et 2008, 5,2 millions de personnes âgées de 0 à 50 ans, étaient nées en France d’au moins un parent immigré. L’INSEE 6 dénombre une majorité d’enfants de moins de 30 ans (soit 3,65 millions sur ce total). Cette situation concerne plusieurs générations et est amenée à se développer.
Abdelmalek Sayad 7 apporte une autre analyse de ce droit du sol. Il s’attache à ses conséquences au sein des familles. Les enfants sont le plus souvent français mais pas les parents, ce qui provoque une impossibilité de réconciliation sur la base d’une seule nationalité, la nationalité française, la seule possible car la seule qui puisse être commune dans la situation commune aux deux générations 8 . Nous comprenons que la différence de nationalité entre enfants et parents peut les amener à des constructions identitaires différentes et générer des conflits. Nous nous intéresserons ensuite aux liens entre nationalité et identité.
Deux dernières situations permettent d’avoir la nationalité française. Elles concernent les adultes ayant fait un choix conscient.
– la procédure dite de naturalisation, procédé par lequel un individu acquiert une nationalité autre que celle d’origine.
Un étranger majeur, résidant habituellement sur le sol français depuis au moins cinq ans peut demander à être naturalisé.
Ce qui est mis en avant c’est la durée et la régularité sur le sol, contrairement au droit du sang.
Notons qu’en 2011, le nombre de naturalisations accordées a chuté de 30 % par rapport à l’année précédente, en passant de 94 500 à 66 000. L’attribution des titres de séjour a également baissé au cours de l’année 2011. Il semblerait, comme le titre du journal « Le Monde » d’où sont extraites ces données, que la politique migratoire a été nettement durcie en 2011 9 . A travers cette politique, les étrangers comprennent que résider en France légalement et obtenir la nationalité française sont deux actes de plus en plus difficiles à réaliser. Les nationaux, quant à eux, constatent que leur lieu de vie et leur nationalité sont de plus en plus rares et précieuses. Ce type de politique vient compléter un ensemble d’éléments déjà ancrés dans notre société, comme nous le verrons par la suite.
Il existe une dernière situation qui permet de devenir français :
– le mariage : depuis la loi du 24 juillet 2006 relative à l’immigration et à l’intégration, un étranger uni à un conjoint français depuis quatre ans, peut demander à acquérir la nationalité française par déclaration. La loi citée s’intitule cette fois-ci : immigration et intégration.
Le terme immigrer vient du latin « immigrare » signifiant
« Venir dans, s’introduire dans » 10 . Il décrit l’action de celui qui vient d’un autre pays. L’intégration représente le fait de faire participer, associer 11 .
Ce terme a d’abord été utilisé principalement dans le domaine des mathématiques, il s’agit d’ introduire un élément dans un ensemble afin que, s’y incorporant, il forme un tout cohérent 12 . Donc les deux termes accolés représentent le fait d’associer une personne venue d’un autre pays pour qu’elle forme un tout cohérent avec le pays qui l’accueille. Être intégré revient donc à avoir la nationalité française, selon la loi. Est-ce que les habitants de France, qui peuvent avoir diverses nationalités, ne pourront pas être intégrés, et ne seront jamais français ?
Puis sont énoncées des conditions d’obtentions de la nationalité qui concernent tous les candidats. Dans tous les cas, depuis la “loi Sarkozy” du 26 novembre 2003 sur la maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en France et à la nationalité, il doit justifier de son “assimilation à la communauté française” lors d’un entretien individuel. Celui-ci évalue “selon sa condition” sa bonne connaissance de la langue française et des droits et devoirs conférés par la nationalité française. Le candidat doit aussi faire preuve de bonnes mœurs. Quelle est la légitimité de ces critères alors que nous l’avons vu, certains français vivant à l’étranger, maîtrisent sûrement peu la langue française et ne sont pas familiers des droits et devoirs.
Depuis peu le contrat est devenu « réel » : la loi du 16 juin 2011 demande qu’une charte des droits et devoirs du citoyen français 13 soit signée lors de l’acquisition de la nationalité. Le décret d’application n’est pas encore paru. Toutefois, un contrat est d’ores et déjà signé. L’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFFI) 14 demande aux étrangers de signer un contrat d’accueil et d’intégration (CAI).
Ce contrat obligatoire depuis 2007 15 , vise à instaurer entre la France et [l’étranger], une relation de confiance et d’obligation réciproque 16 . Il est l’occasion d’évaluer le niveau de français et d’orienter l’immigré vers une formation linguistique si besoin. Il permet aussi de diffuser les règles, les valeurs de la France notamment en termes de vie familiale, d’emploi et de logement. Nous entendons dans ce dispositif que le gouvernement souhaite montrer son engagement dans l’accueil et l’intégration des immigrés. Sur le site, nous n’avons pas trouvé de trace matérielle de cet engagement, mise à part la formation linguistique gratuite.
Ce contrat symbolise la première marche du parcours d’intégration, puisque comme le disait Claude Guéant, alors ministre de l’intérieur : la naturalisation consacre l’aboutissement du parcours d’intégration et d’assimilation 17 . L’objectif du CAI est d’inscrire l’immigré dans une démarche d’intégration pour la terminer par l’acquisition de la nationalité française. Le seul acteur désigné réellement est l’étranger et non le pays d’accueil. De plus le parcours d’intégration proposé par la France, est identique pour tous les étrangers.
Nous constatons les contradictions du cadre juridique. Les habitants de France souhaitant devenir français, ont un chemin à emprunter : celui de l’intégration qui passe par la connaissance de la langue et des lois jusqu’à la naturalisation. Les français vivant à l’étranger ou en France, conservent leur nationalité sans s’assurer qu’ils rentrent dans les mêmes conditions.
Notons enfin que les habitants de France qui souhaitent garder leur nationalité d’origine ne cheminent pas réellement vers l’intégration, selon la loi. Par conséquent, ils ne sont pas considérés comme français. Quelle place occupent-ils ? Est-ce qu’ils pourraient être citoyens ?
Gérard Noiriel 18 explique que les étrangers, qui n’ont pas la nationalité, sont exclus de l’espace public. Cette situation a induit une confusion entre nationalité et citoyenneté. Il remonte à deux événements historiques pour le démontrer. Au moment de la Révolution française, l’État de droit a été créé et avec lui la citoyenneté au sens civique. Puis lors de la Troisième République, les classes populaires ont été intégrées à la société. La citoyenneté a été rattachée aux notions de nationalité et d’intégration. C’est aussi à cette époque qu’apparaît le mot immigration . Les Français ont été définis pour la première fois à partir de la nationalité et en opposition aux étrangers. La loi de 1889 qualifie de « problème » l’assimilation des étrangers en France 19 . La nationalité française est donc une définition juridique concrétisée par un document officiel : la carte d’identité. Qu’en est-il de la citoyenneté ?
b) Être français, c’est être citoyen ?
Recherchons comment notre pays définit la citoyenneté aujourd’hui. Afin de se placer au premier niveau d’accès de l’information, rendons-nous sur le site de vie-publique.fr 20 .
Dans un premier temps, la citoyenneté est liée uniquement au fait d’avoir la nationalité française. Elle représente les droits et les devoirs inhérents à l’acquisition de la nationalité ou de la majorité civique. La définition est juridique : Un citoyen français jouit de droits civils et politiques et s’acquitte d’obligations envers la société.
Il faut toutefois mettre à part le cas des ressortissants d’États membres de l’Union européenne qui peuvent voter aux élections municipales et européennes, bien que ne possédant pas la nationalité et donc la citoyenneté française. Le droit de vote est un des éléments de la citoyenneté française.
Une différence de taille est faite envers les étrangers : il y a des degrés dans l’altérité, certains étrangers partagent un droit avec les citoyens français et d’autres non, cela en fonction de leur nationalité. Là encore la loi fonde le droit à exercer sa citoyenneté et non la nationalité.
Puis elle devient culturelle et historique : La citoyenneté française est la manifestation d’une identité culturelle et d’une histoire commune. Ainsi, en France, les citoyens partagent l’héritage de moments essentiels tels que la Révolution, les guerres mondiales, l’Occupation ou la Résistance. […] La citoyenneté va de pair avec la construction de la mémoire d’épisodes marquants d’une histoire nationale. La citoyenneté manifeste aussi le rattachement à une même communauté politique, la nation. La citoyenneté se fonde sur une histoire commune dont les principales figures sont rappelées ici. Il y aurait donc une interaction forte entre l’appartenance à une nation et le partage de figures historiques. Nous interrogerons ce lien par la suite. La communauté est qualifiée de politique. Les habitants ont en commun leur système politique qui est représenté par le terme nation . La communauté représente ce qui est commun à plusieurs personnes 21 . Nous verrons que la nation et la communauté ont des définitions en miroir.
La définition de la citoyenneté prend une autre direction ensuite, comme si une prise de conscience s’opérait. La citoyenneté semble aujourd’hui davantage se définir par un mode de comportement civique et une participation active et quotidienne à la vie de la société que par un statut juridique lié à la nationalité .
Dans ce sens, l’Éducation Nationale doit éduquer tous les élèves à la citoyenneté même s’ils ne sont pas nationaux français et donc citoyens français au sens juridique.
L’institution école est la seule désignée ici pour travailler à cette nouvelle définition, vaste programme ! Cela confirme notre pressentiment : il revient à l’école d’éduquer les citoyens de demain, que leurs parents soient français ou pas. Cette institution a pour mission de faire partager les mêmes figures historiques, la même langue, la connaissance des mêmes lois pour appartenir à la même nation. L’école y parvient-elle ? Nous nous intéresserons par la suite à son mode de transmission, en particulier en Histoire.
Nous remarquons aussi que l’objectif de cet apprentissage se concrétise dans un comportement civique traduit par la participation à la vie publique. Serait-ce l’aboutissement de la citoyenneté ? Dans ce cas elle pourrait concerner des habitants non nationaux.
Nous trouvons une réponse à cette remarque : Ces processus d’intégration et les réalités auxquelles ils se confrontent peuvent conduire aujourd’hui à une redéfinition de la notion de citoyenneté et de sa portée. Il semble que le modèle d’intégration questionne la citoyenneté. Par ailleurs, l’émergence de nouvelle citoyenneté, locale, européenne, voire mondiale, nourrit cette réflexion et participe à la remise en cause de la définition de la citoyenneté notamment liée à la nationalité. La définition de la citoyenneté ne peut dépendre que du contexte franco-français et donc que de la nationalité.
Le gouvernement lui-même, reconnaît que pour l’instant, les deux notions sont encore très liées juridiquement, mais leur usage peut être indépendant. La citoyenneté exprimerait plutôt un sentiment d’appartenance à la France et une participation à sa société. Peut-être que ce terme traduit mieux les constructions individuelles dans un lien d’appartenance à un pays ? Nous allons voir ce que signifie ce sentiment d’appartenance.
Christine Delory-Momberger définit les identités citoyennes comme étant les manières dont les membres d’une collectivité, qu’elle soit ou non nationale, peuvent élaborer, développer, affirmer des positions identitaires dans un rapport d’appartenance, de solidarité, d’engagement, de responsabilité à cette collectivité et à ceux qui la composent 22 . Nous voyons donc que le terme citoyen permet de s’éloigner complètement de la nationalité pour se rapprocher de parcours personnel.
2) Le sentiment d’être français.
a) Être français, c’est appartenir à la France ?
Notons que la définition de l’appartenance en sociologie, est plus large que les conditions évaluées dans la loi : Chacun de nous a plusieurs groupes d’appartenance (famille, village, groupe professionnel, équipe sportive, cellule politique ou religieuse, etc…). Par son appartenance à un groupe, l’individu participe à une vie collective qui l’imprègne de certaines valeurs, de normes (règles de conduite), de stéréotypes (jugements tout faits sur les autres groupes), et subit une pression de conformité à laquelle il se plie habituellement sans problème.
Un conflit surgit si l’individu prend pour valeurs, normes, critères de jugement et de conduite, les idées et les idéaux d’un autre groupe (appelé alors groupe de référence) représentant ses aspirations personnelles ou morales. Des conflits intérieurs peuvent aussi surgir de l’incompatibilité entre les pressions des différents groupes d’appartenance d’une même personne 23 .
Nous avons besoin d’appartenir à différents groupes sociaux pour vivre en société et se construire à partir des règles émanant de ces appartenances. Or la naturalisation s’appuie sur une appartenance presque exclusive à la communauté française. Abdelmalek Sayad souligne que le terme naturalisation est issu du mot naturel , comme si une personne pouvait être soit naturelle dans la société, soit par opposition illégitime 24 . Sur le plan étymologique, le terme « société » signifie relations entre des êtres humains, union, alliance 25 . Nous comprenons déjà l’objectif de la société : faire alliance pour vivre ensemble à partir d’une nationalité commune.
La société représente un é tat de vie collective, un mode d’existence caractérisé par la vie en groupe et enfin un milieu dans lequel se développent la culture et la civilisation . Elle se traduit par un ensemble de relations éphémères ou durables, de rapports organisés ou fortuits que les êtres humains entretiennent entre eux [ce qui forme une] communauté d’individus organisée autour d’institutions communes (économiques, politiques, juridiques) 26 .
Donc la société est caractérisée par des relations entre sujets organisées par et avec ses institutions. Ce système complexe permet le développement de la culture. Cette communauté organisée d’individus [est] conçue comme une réalité distincte de l’ensemble des individus qui la composent 27 .
Nous comprenons que la société est par essence, source de création collective, à travers les organes que sont les institutions. Cette création dépasse les individualités qui composent la communauté. Pour accéder à la nationalité, il faut appartenir à la communauté nationale, maîtriser sa langue et ses règles de vie collective. Qu’est-ce que cela signifie pour les candidats à la naturalisation, et pour les autres ?
Tout d’abord, Abdelmalek Sayad rappelle que l’immigration s’inscrit dans une histoire : celle commune aux deux pays (quitté et d’accueil), en particulier quand un a été colonisé par l’autre. Il détaille les différentes façons d’interpréter l’acte de naturalisation pour les candidats potentiels : il peut être un signe d’allégeance au dominant et un signe de désolidarisation du plus faible, du dominé 28 . C’est pourquoi certains préfèrent revendiquer leurs origines comme étant leur seule nationalité. Nous approchons ici de la notion d’identité.
La naturalisation n’est donc pas un acte uniquement personnel, elle existe dans un contexte social, historique, économique. Sayad l’illustre ainsi : la naturalisation et, plus encore, la naturalisation des immigrés (surtout quand ces derniers sont d’anciens colonisés ou proviennent d’anciennes colonies) est objectivement déterminée par le rapport de force qui s’instaure en la circonstance entre deux nationalités qui se substituent l’une à l’autre et, au fond, entre deux nations qui s’affrontent à travers l’acte qui fait que le ressortissant de l’une devient le ressortissant de l’autre 29 .
Cet acte est à la fois politique et identitaire car c’est un acte public qui engage publiquement son auteur et sa famille 30 . Cet acte s’inscrit dans une histoire commune aux deux pays. Nous verrons que cette histoire peut être méconnue. Le naturalisé n’est plus immigré, et n’est plus ressortissant de son pays d’accueil. Son identité et son statut social en sont changés. Selon Sayad, certains ressentent un sentiment d’ex-communion envers leur ancien statut et leur ancienne identité.
Il conclut en disant qu’une personne peut officiellement posséder une nationalité et à la fois être possédée par une autre nation. Le sentiment d’appartenance peut être double, indépendamment de la nationalité du sujet. Le moteur ici sera sa volonté.
Nous voyons ici que les sentiments d’appartenance sont le terreau d’une construction identitaire. Est-ce qu’appartenir à la France revient à y être intégré ?
b) Être français, c’est être intégré ?
Revenons sur les termes utilisés dans les lois, en particulier les verbes assimiler et intégrer . Étymologiquement, le verbe assimiler représentait l’action de bien intégrer un élément extérieur 31 . L’acteur est donc le groupe majoritaire, c’est lui qui intègre.

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