Les jeunes expliques aux vieux
224 pages
Français

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Les jeunes expliques aux vieux , livre ebook

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Description

Lassés par les clichés qui pullulent sur notre compte, je voudrais vous expliquer qui nous sommes. A travers ce "Guide du Routard" sur les jeunes, voici donc notre mode d'emploi.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2012
Nombre de lectures 17
EAN13 9782296504516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection ‘Pour comprendre’
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

L’objectif de cette collection Pour Comprendre est de présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une question contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale.
L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment par une bibliographie sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé de professeurs d’université de différentes disciplines. Ils ont pour tâche de choisir les thèmes qui feront l’objet de ces publications et de solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair, de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquignot, Denis Rolland.

Dernières parutions

Gérard PARDINI, Grands principes constitutionnels. Institutions publiques françaises , deuxième édition, 2012.
Bernardin MINKO MVE, L’anthropologie , 2012.
Georges M. CHEVALLIER, Systèmes de Santé. Clés et comparaisons internationales, nouvelle édition, 2011.
Charles KORNREICH, Une histoire des plaisirs humains , 2011.
Jean-Jacques TUR, Les nouveaux défis démographiques, 7 milliards d’hommes… déjà ! , 2011.
Iraj NIKSERESHT, Kant et la possibilité des jugements synthétiques a priori, 2011.
Adriana NEACŞU, Histoire de la philosophie ancienne et médiévale , 2011. Marcienne MARTIN, De la démocratie à travers langue et univers médiatique , 2011.
Patricia TARDIF-PERROUX, La France : son territoire, une ambition. Mutations, situation, défis , 2011.
Dominique GÉLY, Le parrainage des élus pour l’élection présidentielle, 2011. Marie-Hélène PORRI, Le suicide il faut en parler , 2010.
Michel PARAHY, L’inconscient de Descartes à Freud : redécouverte d’un parcours , 2010.
Jean-François DUVERNOY, La fabrique politique Machiavel , 2010. Gérard LAROSE, La stratégie de la vie associative , 2010.
Xavier HAUBRY, Le contrôle de l’inspection du travail et ses suites , 2010. Franck BACHELET, Politiques et institutions sociales , 2010.
Jean-François DUPEYRON, Nos idées sur l’enfance , 2010.
Titre
Denis Monneuse







LES JEUNES
EXPLIQUÉS AUX VIEUX
Du même auteur
L’absentéisme au travail : de l’analyse à l’action ! (manuel), Afnor, 2009.

L’Homme qui n’aimait pas les fleurs (roman), L’Harmattan, 2010.
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-98276-5
EAN : 9782296982765
Dédicace

À mon enfant. Aux enfants de mon enfant.
Aux enfants des enfants de mon enfant.
Etc.
Préface
Je fais partie d’une génération qui cumule les surnoms :
Génération 35 heures, génération alter ego, génération always on, génération angoissée, génération apolitique, génération @, baby losers, bof génération, boomerang génération, génération bougeotte, génération branchée, génération bricolage, génération caméléon, génération cannabis, génération « casquette Basket Wesh Wesh », génération C (pour clic ou citoyen), génération CDD, génération Chirac, génération client-roi, génération Club Dorothée, génération cocooning, génération collaborative, génération contrat, génération courage, génération culottée, génération culturellement pressée, cybergénération, génération D., génération désenchantée, génération déshéritée, génération design, génération désirée, génération développement durable, digital naives, digital natives, génération diplômée, doityourselfgeneration.com, génération Dolto, génération donnant-donnant, génération dot.com, dumbest generation (la génération la plus bête), génération E (pour Europe ou Euro), e-Génération, Echo-boomers, génération enchaînée, génération enfant-roi, génération Erasmus, génération Facebook, génération fidélité, first digitals, flex-génération, génération glisse, génération globale, génération horizontale, génération hypervisible, génération innovation, génération internationale, génération Internet, génération « je m’exprime par l’image », génération lol, génération « la culture numérisée pour tous », génération marketing, génération Mc Do, génération métissée, génération Me-We, millennials, génération « moi d’abord », Net génération, génération Next, génération Nintendo, génération « no limit », génération nomade, génération Nouvelle Star, génération numérique, génération Nutella, génération open space, génération Otaku, génération « oui, si », génération pantoufle, génération perdue, génération Petite Poucette, génération porno, génération portefeuille, génération des potes, génération précaire, génération qualité de vie, génération Reebok, génération révolte, génération sexe, génération Shiva, génération smiley, génération sportwear, génération stage, génération Tanguy, génération tech, thumb generation (génération pouce), génération des transparents, génération tribu, génération troc, génération We, génération « why ? », world generation, génération www, génération Y (ou GenY, Yers…), génération zapping, génération 2.0…

Tous ces noms donnent le vertige : on est vraiment tout ça à la fois, nous, les jeunes ? En même temps, c’est rassurant : si vous, les vieux, avez besoin de tant d’images pour nous décrire, c’est bien la preuve que nous ne sommes pas si faciles que cela à cerner !

Un jour, j’en ai eu marre qu’on parle de moi partout sans jamais me demander mon avis. J’en ai eu marre qu’on dise qui j’étais, ce que je faisais et ce que j’étais censé penser. Il paraît que je suis « jeune », que je fais partie des « jeunes » et que, par conséquent, je suis comme ceci ou comme cela.
Alors j’ai pris ma plume et je me suis mis à écrire pour raconter qui nous sommes. Je me suis dit que si c’était un jeune qui expliquait les jeunes aux vieux, le propos serait plus juste, moins ponctué de clichés qu’à l’accoutumée.
Pour écrire ce livre, je suis tout d’abord parti de l’expertise de moi-même, si j’ose dire, au sens où je me sens pleinement de ma génération. Je ne prétends pas être 100 % représentatif des valeurs et des comportements des jeunes d’aujourd’hui (et qui le serait ?), mais mon métier de sociologue me permet de fréquenter suffisamment de mes confrères dans leur diversité pour saisir l’état d’esprit de la jeunesse actuelle.
J’ai profité de toutes les circonstances pour m’adonner à des observations in situ , des observations participantes et des entretiens plus ou moins formels réalisés auprès de jeunes ou de moins jeunes (parents, grands-parents, dirigeants, représentants du personnel, managers, équipes RH, salariés lambda…) pour mener mon enquête.
J’ai notamment fait travailler gratuitement mes pauvres étudiants sans défense, mais c’est pour une bonne cause : l’avancée de la science et une meilleure compréhension entre les générations.

Chers papas, chères mamans, chers patrons, c’est donc à vous que j’écris, ainsi que, plus globalement, à tous ceux qui voudraient nous comprendre parce que nous sommes vos enfants, vos petits-enfants, vos neveux et nièces, vos clients, vos collègues et tout simplement l’avenir, bref ceux qui payeront votre retraite.
Il ne s’agit ni de verser dans le plaidoyer, le panégyrique ou l’apologie de la jeunesse française actuelle pour souligner comme nous serions jeunes et beaux tandis que vous seriez vieux et cons, ni de glorifier je ne sais quelle « jeune attitude » pour vous ringardiser. Non, loin de moi cette fâcheuse tendance à opposer jeunes et moins jeunes en soufflant sur les braises d’un éventuel conflit intergénérationnel.

Certes, j’aurais pu appliquer la loi du Talion en écrivant un livre sur les vieux et en vous mettant tous dans un même sac rempli de préjugés. J’aurais pu prendre un malin plaisir à intervertir les rôles pour vous rendre la pareille en enfilant des perles stéréotypiques dans un collier de clichés. Cependant, plutôt que de régler des comptes, je voudrais nous peindre tels que nous sommes. De mon esprit taquin, je n’ai donc conservé que cette interpellation aux « vieux » afin de vous rappeler gentiment ce que vous nous faites régulièrement en nous taxant de « jeunes », c’est-à-dire en nous enfermant dans une catégorie d’âge pour mieux nous stigmatiser ensuite.
Pour que vous puissiez mieux connaître les êtres bizarres que nous sommes peut-être à vos yeux, voici notre mode d’emploi, notre vision du monde, les fils qui nous remuent. Je vous propose de nous connaître, nous comprendre et peut-être (qui sait ?) nous aimer au lieu de nous juger.
À travers ce « Guide du Routard » sur les jeunes, j’ai cherché à consigner tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur nous sans jamais oser nous le demander. En même temps, il me fallait faire vite : je ne suis plus tout à fait jeune, je viens juste d’avoir trente ans !
Partie I Quoi de neuf depuis Socrate ?
« Notre jeunesse aime le luxe, elle est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect de ses aînés. Nos enfants d’aujourd’hui sont des tyrans. Ils ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et ils sont tout simplement mauvais », s’écriait Socrate il y a deux mille cinq cents ans.
« Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être très loin », affirmait avant lui un prêtre égyptien au quatrième millénaire avant Jésus-Christ. « Cette jeunesse est pourrie jusqu’au fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme les jeunes d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir la culture », était-il écrit sur un vase babylonien trois mille ans plus tard. « Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible », complétait Hésiode sept cents ans avant Jésus-Christ.
Vous ne le saviez peut-être pas, mais en vous exclamant que « la jeunesse n’est plus ce qu’elle était ! » ou que « c’était mieux avant ! », vous ne faites que paraphraser Socrate et ses disciples. Avez-vous raison pour autant ?
CHAPITRE 1 LES JEUNES, UN THÈME QUI PASSIONNE LES VIEUX
Que font deux vieux qui s’ennuient ? Ils parlent de la météo ou disent du mal de nous, c’est selon. La jeunesse fait partie des sujets sur lesquels tout le monde se sent expert, chacun a un avis à donner.
1. Entre marronnier et serpent de mer
« Il y a quelque chose de rituel dans l’étonnement périodique des adultes de notre société lorsqu’ils s’aperçoivent, deux ou trois fois par génération, que leur société est aussi composée de jeunes 1 . »
Jean Monod
Un « marronnier », c’est un sujet qui revient périodiquement sur le devant de la scène. Par exemple, dans le désordre : Noël, la rentrée des classes, l’arrivée du printemps, celle de la grippe, le Beaujolais nouveau, les chassées-croisées du 15 août sur les routes, etc. Autant de sujets barbants que les journalistes se sentent obligés de traiter. L’intégration des jeunes en fait partie. Puisqu’il faut bien remplir les pages et que les médias manquent parfois d’imagination, ces derniers ressortent régulièrement la rengaine sur « les jeunes » : les jeunes qui seraient réfractaires à l’autorité, les jeunes qui seraient moins engagés au travail, les jeunes en proie à l’alcool, etc. Nous sommes une sorte de continent méconnu que la société (re)découvre de temps en temps : « coucou, nous revoilou ! ». Le problème, c’est que les médias ne sont pas toujours très doués pour parler de nous. La dernière fois que le thème des jeunes a fait la couverture du Monde , l’article était illustré par la photo d’un skateur âgé de… 36 ans !

Après les journalistes, ceux qui nous aiment le plus, paradoxalement, ce sont ces intellectuels de mauvaise humeur que l’on nomme « déclinologues ». Ils nous adorent parce que nous sommes de bons clients, une source d’inspiration pour leur salive et pour leur encre : il y a toujours une nouvelle pratique estampillée « jeune » à dénoncer en tant qu’elle serait le symbole du crétinisme ambiant.
Nous intéressons aussi, en vrac :
− Les publicitaires qui essayent de nous comprendre pour mieux nous refourguer leurs marchandises ;
− Les prospectivistes et autres futurologues , c’est-à-dire des fans de science-fiction qui se servent de nous comme d’une boule de cristal pour conjecturer le monde de demain ;
− Les sociologues , qui découvrent généralement avec trois ans de retard nos modes alors devenues obsolètes. Ils élaborent ensuite des théories savantes pour paraphraser ce que tout le monde sait depuis longtemps ;
− Les hommes politiques , qui affirment en campagne électorale qu’il faut investir dans la jeunesse mais font le contraire une fois arrivés au pouvoir. Ils recrachent dans leur discours quelques bribes écrites par leurs conseillers qui, eux, n’étaient pas assez brillants pour devenir sociologues ;
− Les consultants , des gens qui n’ont pas voulu devenir sociologues parce que c’est mal payé et qui reprennent, quant à eux, de façon ultra simplifiée les théories sociologiques qu’ils croient avoir comprises ;
J’allais presque en oublier nos parents. Tout jeune qui a surpris une conversation au cours de laquelle ses parents parlaient de lui sait que ceux-ci sont souvent les derniers à le comprendre.
2. Deux inquiétudes sur les jeunes
Si vous vous intéressez tant à nous, c’est que deux questions vous turlupinent.
La question parentale : « C’est grave, docteur ? »
Maintenant qu’il est mal vu de gifler ses enfants, les psychologues sont devenus les gourous de la secte de l’ordre du temple parental. Le Superman moderne ne vole plus dans les airs avec une cape rouge et bleue pour défendre la veuve et l’orphelin, il s’appelle Françoise Dol- to, Super Nanny ou Super Marcel Rufo. Ces psychologues sont là pour vous rassurer (ou pas) en vous expliquant la normalité de l’anormalité juvénile.
Le business psy autour de nous est devenu hallucinant. Tout doit s’expliquer, il n’y a plus de place pour la contingence. Un enfant qui n’a pas faim doit consulter d’urgence pour comprendre l’origine de son malaise, alors qu’il s’est tout simplement goinfré de Nutella cinq minutes avant de passer à table.
La question sociétale : « Comment nous intégrer ? »
Quand la société s’intéresse à nous, c’est mauvais signe en général : notre taux de chômage, de délinquance, d’échec scolaire ou encore d’abstention a augmenté. Votre question est alors : comment nous intégrer ?, ce que l’on pourrait traduire par : comment faire pour qu’on ne nous entende pas trop, pour que nous devenions comme vous et que nous vous fichions la paix ?
De même, les entreprises parlent de nous quand le marché du travail est déséquilibré : en période faste (c’est-à-dire quasiment jamais), la question est : comment nous attirer et nous fidéliser ? ; en période de crise (soit 95 % des cas depuis les années 1970), la question est plutôt : comment nous exploiter ? Depuis les années 1980, c’est rarement notre fête sur le marché du travail : faibles recrutements, position de faiblesse, exclusion des profils hors normes (ceux qui ne peuvent pas montrer patte blanche parce qu’ils sont un peu trop blacks par exemple). Cette situation a empiré il y a dix ans, en septembre 2001, quand quelques barbus ayant abusé des jeux vidéo dans leur enfance afghane ont eu l’idée saugrenue, au lieu de se suicider comme tout le monde en se jetant sous un train, de se jeter en avion sur deux tours jumelles innocentes. Le lendemain, toutes les entreprises gelaient leurs embauches et remerciaient les jeunes embauchés trois semaines plus tôt, donc encore en période d’essai. Un bel exemple de l’effet papillon.
Bref, dès qu’on parle des jeunes, il y a un problème à la clé : notre intégration n’irait pas de soi. Ceci dit, l’intégration des jeunes est-elle déjà allée une seule fois de soi ? Pas sûr.
3. De l’invention de la jeunesse à la génération Y
Jusqu’à preuve du contraire, 100 % des vieux ont été jeunes un jour ou l’autre. Pourtant, la jeunesse est une invention récente. La clé de ce paradoxe tient au fait que, dans la plupart des sociétés dites « primitives », la jeunesse n’existe pas : on est soit enfant, soit adulte, mais pas jeune ; on passe directement de l’enfance à l’âge adulte à la faveur d’un rite de passage : une cérémonie festive en général même si elle peut s’avérer douloureuse (tonsure, scarification…).
Le passage de sociétés binaires (enfant/adulte) aux sociétés ternaires (enfant/jeune/adulte), voire quaternaire (enfant/jeune/adulte/ vieillard) se fit grâce à la découverte des bienfaits d’une tête bien pleine, puis d’une tête bien faite, c’est-à-dire grâce à l’intérêt porté à l’éducation. Montaigne et Rabelais, pour parler des plus illustres, furent parmi les premiers à créer ce qu’on nomme actuellement, un peu pompeusement je vous l’accorde, les « sciences de l’éducation ».
Malgré ces précurseurs, les débats éducatifs se résumèrent longtemps à des dissertations sur le bon usage des châtiments. Puis les coups diminuèrent progressivement pour laisser place à des méthodes pédagogiques plus civilisées (faire les gros yeux, envoyer au coin…).
Il fallut attendre le siècle des Lumières pour que la jeunesse fût réellement consacrée. C’est ainsi que Rousseau, connu pour avoir abandonné ses cinq enfants, est aussi connu pour son traité d’éducation, L’Émile , dans lequel il conseille notamment… de ne pas enseigner les fables de La Fontaine aux enfants afin de ne pas les pervertir 2 ! Autant dire que les principes rousseauistes sont loin d’être appliqués de nos jours !
Depuis que la société a inventé la jeunesse, elle s’est toutefois efforcée en parallèle de l’encadrer, l’éduquer, la socialiser, la moraliser. Tout cela pour le meilleur (le scoutisme, les mouvements de jeunesse…) et pour le pire (les jeunesses communistes, les jeunesses hitlériennes, certaines formes de scoutisme…).

Désormais, journalistes, consultants et (mauvais) sociologues rivalisent pour attribuer des qualificatifs à la jeunesse du moment. À ce petit jeu, notre génération a battu toutes les autres à plate couture. Tout d’abord surnommés les « millennials » parce que nous avons grosso modo atteint notre majorité au tournant du millénaire, le dénominatif qui s’est détaché depuis est celui de « génération Y ». Pourquoi cette lettre me demanderez-vous ? La réponse tient en trois points. Tout d’abord, parce que la génération précédente avait été qualifiée de « génération X 3 » et comme après X il y a Y… La deuxième raison, plus intéressante, provient du fait que cette lettre se prononce « ouaille » en anglais, de même que « why ? » qui signifie « pourquoi ? ». Parler de génération Y permet ainsi, au-delà du jeu de mot, de souligner que notre génération est en quête de sens et prompte à interroger les règles. Enfin, la dernière explication, sans doute la moins philosophique mais la plus expressive, est la suivante : les jeunes hommes aiment bien porter des baggies, c’est-à-dire des pantalons larges et à taille basse qui laissent dévoiler le haut de leurs fesses. Or la fente de celles-ci forme… un Y 4 . Il en va de même pour les jeunes femmes dont le string dépasse de leur jean taille basse. Au passage, voici une petite précision technique : « C’est pas qu’on a fait remonter les strings, c’est qu’on a fait descendre les jeans 5 ». Il me semblait important de le préciser.
1 Jean Monod, Les barjots. Essai d’ethnologie sur des bandes de jeunes , Paris, Union générale d’éditions, 1971.
2 La fable du Corbeau et du Renard par exemple était perçue par le philosophe comme une incitation au vice, comme la valorisation du mensonge pour abuser de son rival dont on convoite le même bien, en l’occurrence un fromage.
3 La génération précédente avait été qualifiée de « X », non pas en lien avec les films du même nom, mais parce que les sociologues ne savaient pas comment la nommer, jugeant qu’elle manquait d’identité.
4 Cf. le dessin humoristique de Marc Beaudet, Journal de Québec , mardi 22 janvier 2008.
5 François Bégaudeau et Joy Sorman, Parce que ça nous plaît. L’invention de la jeunesse , Paris, Larousse, 2010, p.167.
CHAPITRE 2 C’ÉTAIT MIEUX AVANT ?
« Les nouvelles générations, parfois décriées, ne sont ni pires ni meilleures que celles qui les ont précédées 6 . »
Laurence Danon
Avant de vous expliquer comment nous fonctionnons, partons de l’image que vous avez de nous.
1. Cinq pièges à éviter
Si la jeunesse est un thème très traité, elle est aussi très maltraitée. L’explication est simple : les discours que vous tenez sur nous sont portés par vos passions, vos croyances, vos clichés, vos projections, votre nostalgie et vos fantasmes ; autant de façons d’écorner la réalité et de jouer à vous faire peur.
Pour le journaliste et le consultant, l’impératif est simple : il faut vendre. Le premier (allergique à tout train qui arriverait à l’heure) et le second (prêt à toutes les déformations possibles pour vendre sa soupe) jouent sur les croyances populaires, notamment autour des conflits intergénérationnels. On trouve alors des gens pour organiser, animer et suivre des conférences intitulées « Le kit de survie face à la Génération Y » ou encore « Êtes-vous prêts pour le recrutement hostile ? 7 ».
À votre décharge, il n’est pas facile de parler de nous sans tomber dans les clichés : parler de la jeunesse est un terrain miné. Il existe au moins cinq pièges à éviter.
Piège n°1 : « Les jeunes ne sont pas comme nous ! »
Premier piège, celui du jugement radical selon lequel nous serions des êtres à part, comme si « la planète des jeunes 8 » était à mille lieues de la vôtre. Certains vont jusqu’à parler de « peuple adolescent 9 », comme si une mutation génétique s’était produite entre vous et nous ! Cette vision repose sur deux erreurs : l’illusion d’homogénéité des « vieux » (comme si, vous-mêmes, vous ne formiez qu’un bloc) et l’effet de halo : à force de souligner les différences entre vous et nous, vous occultez les ressemblances. Sauf erreur de ma part, nous ne sommes pas des extra-terrestres. Comme vous, nous avons des yeux, des mains, des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions…
Ce qui vous perturbe aussi aujourd’hui, c’est notre diversité : 20 % d’entre nous ont au moins un grand-parent immigré 10 . Il est vrai que, face à nous, les dirigeants d’entreprise par exemple paraissent fort homogènes : ce sont essentiellement des hommes de plus de cinquante ans, blancs, dotés d’une calvitie ou bien de cheveux blancs, légèrement bedonnants et diplômés d’une grande école (l’X et l’ENA en priorité, voire, mieux, les deux). C’est ainsi que par contraste certains nous surnomment « génération métissée » !
Piège n°2 : « Les jeunes ne sont plus comme avant ! »
Nous sommes perçus comme des étrangers parce que nous serions différents des jeunes d’avant nous ! Le problème, c’est que chaque nouvelle génération est perçue radicalement différente de la précédente, comme si la jeunesse était perpétuellement nouvelle et ses comportements toujours originaux. Une enquête sur les jeunes en 1986 décrivait déjà de « nouveaux jeunes » allant jusqu’à les nommer les « vrais “nouveaux jeunes” 11 » ! Parce qu’il y aurait des anciens jeunes et de faux nouveaux jeunes ?
L’amnésie est un acteur de premier plan. Très critiques à notre égard, vous êtes curieusement plus complaisants avec certains de vos comportements passés tus et cachés car inavouables :

Comme vous avez la mémoire courte !
Alexandre, vingt ans, vient de finir son lycée agricole. Il range ses affaires au domicile parental pour s’installer dans la petite propriété qu’il va reprendre dans l’est de la France. Il tombe par hasard sur les cahiers d’école primaire de son père. Les feuilletant, ses yeux glissent sur les appréciations suivantes : « N’apprend pas ses poésies », « Travail non fait », « Conduite passable »… Son père n’avait pourtant jamais eu cesse d’exiger de son fils un travail scolaire assidu, assurant que, lui, à son âge, était exemplaire !
Piège n°3 : « Les jeunes s’adapteront ! »
Le troisième piège consiste à considérer la jeunesse comme un moment pathogène : « Il faut bien que jeunesse se passe ! », « C’est le métier qui doit rentrer ! », « C’est un mauvais moment à passer ! », vous exclamez-vous. Curieusement, ces propos dignes du café du commerce sont parfois repris par des responsables de premier plan, à l’image de Laurence Parisot affirmant au moment des manifestations contre le CPE (Contrat Première Embauche) que « la jeunesse est une maladie dont on guérit vite 12 ». Le fameux « Sois jeune et tais-toi ! » de 1968, mais aussi les très classiques « Passe ton bac d’abord ! », « Fais ta crise d’adolescence et on en reparle après », s’inscrivent dans la même lignée comme autant d’injonctions à entrer dans le moule.
Cette vision conservatrice relève du déni : la question n’est pas de savoir si nous ferons évoluer la société, mais quand et comment.
Piège n°4 : « Les jeunes sont tous les mêmes ! »
Le quatrième piège consiste à tous nous mettre dans le même sac. Vous nous prêtez, du seul fait de notre âge, des traits psychologiques atemporels, une identité propre et une essence particulière. Faire des membres d’une même classe d’âge une catégorie en soi, « les Jeunes », revient à nier la spécificité de chacun d’entre nous.
Or le fait d’être né au même moment ne procure pas automatiquement un sentiment d’appartenance collective. Le sociologue Karl Mannheim distinguait deux types de génération 13 : la génération potentielle (une classe d’âge) et les unités générationnelles, c’est-à-dire des groupes concrets, homogènes idéologiquement (les hippies, les jeunes du Front national, les fans de hard rock…). Une classe d’âge est généralement plurielle dans la mesure où diverses unités générationnelles coexistent. Lors de Mai 68, il y avait aussi bien des jeunes maos que des jeunes fachos. De même, tous les jeunes n’étaient pas barbus, les cheveux longs et à Woodstock en 1969.
Piège n°5 : « Les jeunes n’existent pas ! »
L’illusion de l’unité de la jeunesse fait écho à une autre forme d’extrémisme : le négationnisme de la jeunesse. « La jeunesse n’est qu’un mot » affirmait le sociologue Pierre Bourdieu : « C’est par un abus de langage formidable que l’on peut subsumer sous le même concept des univers sociaux qui n’ont pratiquement rien de commun 14 », ajoutait-il, regrettant que la catégorie « jeune » tende à faire oublier d’autres facteurs plus différenciants à ses yeux : la classe sociale, le sexe, la religion, le patrimoine, le niveau de diplôme… Si l’on prend l’ensemble des Français âgés de 21 ans, 43 % sont encore étudiants, 40 % travaillent, 10 % sont au chômage et les autres sont inactifs (mères au foyer, temps sabbatique…). Difficile de trouver une unité dans cette diversité ! De même, il y a cent façons de faire la fête suivant son milieu social. La mouvance gothique diffère de la mouvance rap et les rallyes bourgeois des raves parties .
Si l’approche par âge essuie tant de critiques, c’est que la référence aux générations sert avant tout à mobiliser, si bien que cette notion peut passer pour un concept marketing. Le discours de clôture des Universités d’été des Jeunes populaires en septembre 2006 tenu par Fabien de Sans Nicolas, son président, l’illustre parfaitement : « Parce que désormais être jeune et de droite n’est pas un tabou mais une réalité affirmée, assumée et respectée. Une nouvelle génération est en marche, votre génération. Notre génération ! 15 ».

Faut-il en conclure que les générations n’existent pas, que les jeunes constituent un « mauvais objet 16 » et que parler de nous n’a aucun sens ? C’est ici que je dois faire mon mea culpa . En effet, il y a encore quelques années, j’aurais répondu par l’affirmative. Puis, à force de lire des travaux scientifiques et de mener en parallèle mes propres enquêtes de terrain sur la jeunesse de France, je me suis rendu compte de l’existence de traits communs : malgré notre diversité indéniable, visible à travers la différenciation de nos conditions et de nos comportements, nous partageons dans notre globalité un certain nombre d’aspirations, de valeurs, de croyances, de représentations sociales et de traits culturels. Il existe donc un effet de génération même si, du fait de ressources et de contextes différents, il ne débouche pas toujours sur des pratiques communes : l’existence d’une génération est moins visible dans les actes que dans les têtes.
C’est ainsi que, dans les sondages, les réponses des jeunes et des adultes diffèrent plus d’une fois sur deux 17 . Toutes choses égales par ailleurs, le fait d’appartenir à la tranche d’âge « 18-29 ans » implique dans 80 % des cas une attitude différente de celle partagée par l’ensemble du corps social 18 . La France est même l’un des pays où l’écart est le plus marqué entre les jeunes et les moins jeunes 19 . Autrement dit, refuser systématiquement, par idéologie ou par principe, la catégorie « jeunes » s’apparente à de l’aveuglement.
2. Vos trois visions de la jeunesse
Un autre type de leurre consiste à opposer les jeunes, d’un côté − en tant que catégorie abstraite, générique, indifférenciée − et vos enfants, de l’autre. Les jeunes, ce sont les enfants d’autrui, ceux qui sont mal élevés. Par suite, ce n’est jamais votre enfant qui pose problème, c’est celui du voisin. Une institutrice me relatait récemment un rendez-vous sollicité par des parents qui s’inquiétaient de voir leur fils prononcer tant de grossièretés. Ils exigeaient de l’enseignante qu’elle veille à ce que la politesse règne au sein de sa classe… alors que c’était précisément leur enfant qui était le premier à enseigner des « gros mots » à ses camarades ! De même, dans un groupe pharmaceutique, un manager se plaignait de ses jeunes collaborateurs qui conservaient toujours leur téléphone portable à la main. L’un deux l’interpella : « Et vous ? Vos enfants n’ont pas toujours leur portable dans leur poche ou tout près d’eux ? » Et le manager tout penaud d’avouer qu’il n’arrivait pas à faire en sorte chez lui que ses propres enfants lâchent leur mobile plus de cinq minutes.

Concrètement, comment nous voyez-vous ? Trois grands traits nous sont prêtés comme des invariants malgré les lieux et les époques 20 .
Les jeunes comme menace
De tout temps, nous sommes perçus comme une menace. C’est ainsi que le premier détenu de la maison centrale de Poissy était un dangereux… voleurs de noix qui avait… cinq ans et demi 21 ! Pendant la Révolution, c’étaient les enfants naturels qui étaient craints, ainsi que les vagabonds, puis les bâtards de l’an II, les jeunes insurgés dans la première partie du XIX e siècle, le « péril jeune » des « Apaches » à la Belle Époque, les enfants abandonnés sous la Troisième République, les « blousons noirs » dans les années 1950 et les « Zoulous » dans les années 1980. Ce sont désormais les jeunes de banlieue, les racailles, les sauvageons. À chaque fois, il s’agit de jeunes considérés comme déviants et sans valeurs qu’il faudrait (ré)intégrer. Le jeune est réputé transgressif, il effraye les « honnêtes gens ». Il en va de même des regroupements. Le terme de « bande » est devenu négatif, associé aux notions de gang, mafia et clan 22 . L’exubérance juvénile, notre propension à faire du bruit par exemple, aggrave notre cas pour faire de nous des fauteurs de troubles présumés : la proportion de jeunes sur un territoire est un des critères pour déterminer les quartiers à risque dans le cadre de la politique de la ville 23 .
Nous serions par ailleurs frivoles et, dans la même veine, étourdis, superficiels, débauchés, fougueux, oisifs, dégénérés, etc. On parle ainsi d’« erreurs de jeunesse » pour s’exonérer du passé. Le sociologue Talcott Parsons, lui, définit la « culture jeune » comme une culture de… l’irresponsabilité 24 ! Autrement dit, la menace ne vient pas seulement du révolté, mais aussi du glandeur et de l’épicurien. On est passé du slogan « Méfiez-vous de ceux qui ont plus de trente ans » entendu en Mai 68 à « Méfiez-vous de ceux qui ont moins de trente ans 25 ».
Les jeunes comme victimes
Non contents d’être une menace pour l’ordre social, nous serions aussi une menace pour nous-mêmes comme en témoignent certaines conduites à risque (alcool, drogue, vitesse sur la route…). Nous serions donc nos propres victimes.
La période de l’adolescence est certainement celle au cours de laquelle nous vous inspirons le plus de pitié. Elle est qualifiée d’« âge bête » ou d’« âge ingrat » par contraste avec le « vert paradis des amours enfantines » conté par Baudelaire. La crise d’adolescence, par exemple, est présentée comme un passage obligé, si bien que vous vous inquiétez si nous ne passons pas par les clichés de cette étape. Pis, nous ne pouvons plus bouger un orteil sans que nos parents nous assènent l’insupportable formule suivante : « C’est normal, tu fais ta crise d’adolescence ! ». Si vous saviez comme nous mourons alors d’envie de vous étriper !
Votre vision souffreteuse de la jeunesse est insupportable. La présentation des jeunes comme un groupe en crise, frappé d’un profond malaise et ne parvenant pas à trouver sa place dans la société parachève ce tableau. Elle repose sur le « retardement » des seuils d’entrée dans l’âge adulte (le premier travail, le premier logement, le premier enfant…), comme si un schéma prédéfini était à respecter. Votre adultocentrisme est horripilant : vous ne concevez pas que nous puissions faire les choses autrement que vous. Une façon pour un parent kamikaze de recevoir un coup de boule est de prononcer la phrase suivante : « Tu sais, moi, à ton âge, j’étais comme ceci et j’avais déjà fait cela ».
Enfin, vous faites de nous les premières victimes du capitalisme : déjà perçus hier comme exploités et aliénés 26 , nous sommes en plus abrutis aujourd’hui par la consommation de masse et la publicité. Se dessine alors en creux une vision peu glorieuse de la jeunesse comme naïve et facilement manipulable. Vous nous qualifiez donc de « génération perdue ». Mais que la génération qui n’a jamais été qualifiée de « perdue » lève la main !
In fine , deux écueils sont possibles : soit le populisme (les jeunes sont une menace), soit le misérabilisme (les jeunes sont des victimes). L’alternative est simple : soit l’on est un problème, soit l’on a un problème 27 ; dans les deux cas, il y a danger. À force de nous associer aux difficultés que nous rencontrons, vous nous voyez comme un problème. À vos yeux, en revanche, nous sommes rarement une solution !
Les jeunes comme alibi
« Le monde est autant le vôtre que le nôtre, mais au fond c’est à vous qu’il appartient. Vous les jeunes, vous êtes dynamiques, en plein épanouissement comme le soleil à huit ou neuf heures du matin. C’est en vous que réside l’espoir 28 . »
Mao Tsé-toung
Heureusement, il y a quand même quelques personnes qui sont conscientes de nos ressources et qui nous aiment. Le problème, c’est qu’elles s’appellent Mao, Hitler ou Lénine en général ! L’exaltation vient en effet des qualités progressistes attribuées à la Jeunesse par les idéologues de tous ordres, des communistes (qui voient en nous des révolutionnaires) aux fascistes (pour qui nous représentons la régénérescence à venir).
Nous aussi, nous serions tentés de dire que c’était mieux avant, du temps où nous travaillions dès le plus jeune âge : à l’époque, vous nous perceviez d’abord comme une ressource avant d’être une menace et une victime ; une ressource financière puisque nous participions aux frais du foyer et assurions vos vieux jours. Bref, quand vous avez besoin de nous, vous savez ouvrir les yeux sur nos facultés ! Malheureusement, ces moments de prise de conscience coïncident souvent avec des périodes belliqueuses. Quand il vous faut de la chaire à canon à envoyer au casse-pipe, vous savez nous flatter.
Vous nous utilisez aussi pour des raisons marketing. Selon une croyance tenace, une élection présidentielle ne se gagnerait pas sans nous 29 . Il faut alors passer pour le candidat des jeunes en s’entourant de nous sur les photos afin de s’attribuer une image sympa et dynamique. Mais l’instrumentalisation ne s’arrête pas qu’à des questions d’image : l’exaltation de la jeunesse est aussi un moyen de nous attirer pour assurer le renouvellement, voire la survie d’organisations. Les associations vieillissantes et/ou soucieuses de transmission se jettent sur les premiers jeunes venus : ils auront la première place sur la photo, mais la dernière dans le processus de décision.
Les discours laudatifs sont donc à double tranchant : notre énergie, notre soif d’idéal, notre fougue ou encore notre impétuosité ont leurs revers de la médaille, en particulier notre impatience, excellente excuse pour mieux nous inviter à patienter. Nous sommes une valeur pour demain, dites-vous la main sur le cœur, mais en mettant surtout l’accent sur demain.
3. À la recherche de boucs-émissaires
Si nous avons mauvaise presse, à qui la faute ? La faute à nous, bien entendu. Heureusement, nous ne sommes pas seulement coupables, nous sommes aussi victimes : du système éducatif, de parents démissionnaires et de l’évolution de la société.
La faute à l’école
L’institution scolaire est coupable à vos yeux. Quelques chiffres viennent le prouver. À 17 ans, plus de 10 % d’entre nous ont des difficultés de lecture 30 tandis que les décrocheurs, ces jeunes qui sortent de la scolarité sans qualification et sans diplôme, représentent près de 20 % d’une classe d’âge 31 . Ces résultats sont d’autant plus insatisfaisants que la France est l’un des pays qui dépense le plus pour l’enseignement secondaire alors qu’elle n’arrive que dans la moyenne des pays européens en termes de résultats scolaires.
Certes, le niveau global d’instruction monte, mais les aspirations de réussite plus encore 32 . On demande la lune à l’école : « elle doit transmettre des savoirs mais aussi préparer à la citoyenneté, faire de l’initiation à la sécurité routière et prévenir les risques liés à la santé, elle doit se mobiliser quand le ministre ou un secrétaire d’État décide qu’un sujet d’importance nationale doit faire l’objet de débat le même jour dans toute la France, elle doit envoyer les élèves à la mer, à la montagne, à l’étranger, dans les musées, au cinéma, au théâtre, s’ouvrir à l’extérieur tout en se recentrant sur les savoirs fondamentaux, initier au goût, à la cuisine, à la musique, à l’esthétique 33 … » L’école ne peut donc pas être tenue pour seule responsable des maux dont on nous accuse !
La faute aux parents
« Les parents ont mangé les raisins verts et les enfants en ont eu les dents agacées 34 »
Le prophète Jérémie
Si nous manquons d’éducation, c’est aussi la faute de nos parents. Nos parents ? Tiens, tiens, mais ne serait-ce pas vous par hasard ?
« Parfois, on voudrait leur faire la leçon. On se dit : il a été éduqué par qui celui-là ? », indique Jacky, chef d’équipe dans la métallurgie. « On a envie de leur parler non plus comme manager mais comme homme, pour leur dire leurs quatre vérités », ajoute Eric, encadrant de proximité dans une ancienne entreprise publique. Ces managers ne font que reprendre la vision du Medef, selon laquelle c’est souvent dans les entreprises « [que les jeunes] découvrent l’autorité, les règles et les contraintes 35 », comme si ces éléments étaient totalement absents de la famille et de l’école ! De même, les parents sont de plus en plus souvent jugés responsables de la délinquance de leurs enfants. Dur, dur d’être parent !

Le contraste entre les obstacles à passer pour adopter un enfant par rapport à l’absence totale de contrôle pour devenir parent biologique est saisissant. Faudrait-il aller jusqu’à créer un permis d’être parent ?

Un permis pour les parents !
Cette idée est suggérée par Anne-Claire, 23 ans, brillante scolairement parlant mais un peu perdue dans la vie. Son raisonnement, loin d’être idiot même si l’idée paraît saugrenue au départ, s’appuie sur le décalage entre, d’un côté, la responsabilité d’être parent et la totale absence de formation et de contrôle des compétences nécessaires, de l’autre. « Dans ce cas-là, pourquoi ne pas supprimer le permis de conduire en postulant que l’on n’a pas besoin de cours pour apprendre à conduire, comme si c’était inné ? », argumente-t-elle.
La faute à la société
« C’est la faute à la société ! », s’exclamerait aujourd’hui monsieur Bovary. Aux rangs des accusés sont alors cités en vrac : l’émergence d’une société de loisirs, la crise de l’autorité, la tradition qui fait moins sens, les manquements de la socialisation, la montée de l’individualisme, l’abolition du service militaire, etc. L’évolution médiatique et technologique est également en ligne de mire. Le cinéma, la télévision et les jeux vidéo sont jugés à la fois violents et esseulants. Toutefois, l’accusation courante d’objets (la télévision créerait de la violence, Barbie de l’anorexie…) tend à faire oublier l’essentiel : la construction psychique d’un enfant dépend avant tout des adultes qui l’entourent 36 .
6 Laurence Danon, Place aux jeunes , Medef/Andrh, février 2008, p. 56.
7 Conférences proposées lors du salon Focus RH en 2007.
8 Jean Duvignaud, La Planète des jeunes , Paris, Stock, 1975.
9 Michel Fize, Le peuple adolescent , Paris, Julliard, 1994.
10 Catherine Borrel et Bertrand Lhommeau, « Être né en France d’un parent immigré », Insee Première , n° 1287, mars 2010.
11 Pierre Leclair et Sandra Michel, « Les jeunes de 1986. Attitudes, représentations, systèmes de valeurs », Entreprise&Personnel, 1987, p.3.
12 Citée in Lina Sankari, « La jeunesse, classe dangereuse », L’Humanité , 22 janvier 2010.
13 Karl Mannheim, Le problème des générations (1928), Paris, Armand Colin, 2005.
14 Pierre Bourdieu, « Entretien avec Anne-Marie Métailié » in Questions de sociologie , Paris, Minuit, 1992.
15 Cité in Lucie Bargel, « “La jeunesse qui bouge a changé de camp !”. Des usages partisans de la catégorie “jeunesse” », Mouvements , vol.3, n° 59, 2009, p. 87.
16 Gérard Mauger, « Formes et fonctions des discours sociaux sur la jeunesse. La jeunesse mauvais objet », in Michèle Perrot (dir.) Les jeunes et les autres , Vaucresson, Criv, 1986, pp. 85-93.
17 Régis Bigot, « Évolution des valeurs des jeunes entre 1979 et 2006 », Horizons stratégiques , n°4, avril 2007, p.20.
18 Régis Bigot et Claire Piau, « Les jeunes sont aujourd’hui favorables à la mondialisation », Consommation et modes de vie , n°168, septembre 2003, p.4.
19 Anna Stellinger (dir.), Les Jeunesses face à leur avenir : une enquête internationale , Fondation pour l’innovation politique, 2008, p.161.
20 Cf. Antoine Prost, Éducation, Société et Politiques. Une histoire de l’enseignement en France de1945 à nos jours , Paris, Seuil, 1992.
21 D’après Evelyne Sire-Marin, « Jeunesse et justice, les classes d’âge dangereuses », Mouvements , vol.3, n° 59, 2009, p. 69.
22 Manuel Boucher, « Le retour des « bandes » de jeunes ? Regards croisés sur les regroupements juvéniles dans les quartiers populaires », Pensée plurielle , vol.1, n° 14, 2007, p. 112.
23 Francine Labadie, « L’évolution de la catégorie jeunes dans l’action publique depuis 25 ans », Recherches et prévisions , n°65, septembre 2001, p. 25.
24 Talcott Parsons, « Age and sex in the social structure of the United States », American sociological Review , 7, 5, p.604-618.
25 Guy Paré, « Génération Internet : la prochaine grande génération », rapport Bourgogne, Cirano, décembre 2001, p.8.
26 Cf. Paul Vaillant-Couturier, Le malheur d’être jeune , Paris, Les éditions nouvelles, 1935.
27 Grégoire Tirot, France anti-jeune. Comment la société française exploite sa jeunesse , Paris, Max Milo, 2008, p.131.
28 Mao Tsé-toung, cité dans un tract du Parti Communiste Marxiste-léniniste de France, 6 mai 1968. D’après http ://www.contre-informations.fr/archivesfrance/pcmlf/pcmlf2.html
29 Croyance fausse puisque Nicolas Sarkozy a gagné les dernières élections présidentielles grâce aux retraités et malgré les jeunes.
30 OCDE, « Des emplois pour les jeunes », 2009 ; Franck Debié, Monique Sassier, Anna Stellinger, « La réussite des jeunes », Fondation pour l’innovation politique, mai 2006, p.39.
31 Cf. Luc Cédelle, « 120 000 sans diplôme, 42 000 sans qualification », Le Monde , 27 avril 2010.
32 Christian Baudelot et Roger Establet, Avoir trente ans en 1968 et en 1998, Paris, Seuil, 2000, p.105.
33 Dominique Charvet, « Jeunesse, le devoir d’avenir », Rapport de la Commission « Jeunes et politiques publiques », Commissariat général du Plan, mars 2001, p.72-73.
34 Prophète Jérémie, La Bible , verset 29, chapitre 31.
35 Laurence Parisot, « Place aux jeunes », Medef/Andrh, 8 février 2008, p.5.
36 Claude Halmos, cité in Véronique Lorelle, « Pour les psychiatres, Barbie est un fantasme d’adulte mais pas de petites filles », Le Monde , 30 décembre 2009.
Partie II Qu’est-ce qu’être jeune ?
Vous nous percevez parfois comme des OVNI, mais aussi sans doute comme des OVMI, des objets vivants mal identifiés. Qu’est-ce qu’être jeune ? Quand le devient-on et quand perd-on ce statut ? Est- ce lié à une tranche d’âge ou à un état d’esprit ? Pour le philosophe Marcel Gauchet, la jeunesse est « l’accès à cette dimension de l’humain qu’est la personne, c’est-à-dire l’abstraction de soi comme fondement opératoire des relations sociales 37 ». Moi y’en a pas comprendre ! Vous non plus ? Eh bien, je vais essayer de nous définir plus simplement.
37 Marcel Gauchet, « La redéfinition des âges de la vie », Le Débat, n° 132, novembre- décembre 2004 .
CHAPITRE 3 LA JEUNESSE COMME ENTRE-DEUX-ÂGES
En France, combien sommes-nous ? Plus de 8 millions. Les jeunes nés entre 1977 et 1994 représentent plus de 20 % de la population française, ce qui fait de nous la génération la plus nombreuse depuis celle du baby-boom.
La façon la plus commune de définir la jeunesse est ainsi de la délimiter par des âges. Le souci, c’est que les frontières temporelles fluctuent d’une institution à l’autre : l’Insee prend en compte les 16-30 ans, l’observatoire de la Fondation de France les 15-35 ans, le Commissariat au Plan les 12-30 ans, le Mouvement des Jeunes Socialistes les moins de 28 ans, etc. Les tranches d’âge varient d’ailleurs avec le temps : les jeunes RPR avaient moins de 26 ans en 1993, tandis que les Jeunes Populaires, c’est-à-dire les jeunes de l’UMP, devaient avoir moins de 35 ans en 2003 et moins de 29 ans aujourd’hui 38 .
La seule chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est l’allongement de la jeunesse : on est jeune de plus en plus jeune et on reste jeune de plus en plus tard.
1. Une jeunesse de plus en plus précoce
La précocité de la jeunesse se remarque avant tout à travers l’émergence rapide d’identités sexuées.
Toutes Lolita
La puberté marque traditionnellement l’entrée dans l’adolescence. « C’est vrai que c’est un passage où on se dit : “Ça y est, je suis plus une enfant, je suis une jeune fille maintenant 39 ” », reconnaît Anne à propos de l’apparition des règles. La nouveauté, c’est que la physiologie évolue de plus en plus tôt : l’âge médian de l’apparition des premières règles est désormais de 13,1 ans 40 . L’Éducation nationale, elle, a du mal à suivre le rythme. L’étude de la reproduction et de la puberté fait partie du programme scolaire de Sciences et Vie de la Terre des classes de 4 e et 3 e , c’est-à-dire… après le début de la puberté pour la plupart des élèves !

Si la puberté commence plus tôt, les identités sexuées aussi. L’évolution des codes vestimentaires est une autre preuve de notre entrée précoce dans la jeunesse. Ce qui fait dire à certains que la jeunesse débute au premier string 41 . Dès l’âge de sept-huit ans, les fillettes sont la cible des marchés de la mode, de la musique, des magazines et du cinéma. La presse pour jeunes filles propose à ses lectrices des modèles de corps féminins plus âgés, souvent érotisés, ce qui a pour conséquence la sexualisation précoce d’enfants qui s’identifient à leurs idoles et les imitent pour devenir des « femmes sexy » alors qu’elles n’en ont pas encore les attributs. Les marques vestimentaires (et parfois les parents) se font d’ailleurs les complices de cette érotisation prématurée : la petite fille s’habille comme sa mère. Les collèges sont remplis de Lolita alors que les psychologues préviennent que « l’intrusion du côté sordide, de la dérision, de l’excès d’excitation du monde des adultes dans l’univers des enfants est une forme de viol 42 ».
Malheureusement, les stéréotypes de genre sont eux aussi précoces : la virilité et la compétition sont exaltées chez les garçons, le sentiment amoureux et le partage avec les amies intimes chez les filles 43 .
La décrue de l’emprise familiale
L’autonomie s’accroît aussi dès le début de l’adolescence. Ce que nous revendiquons en premier, c’est le droit à une vie privée au sein de l’univers familial, symbolisé par notre chambre, décorée à notre goût et transformée en bunker, nos parents devant frapper avant d’entrer, s’il ne leur est pas tout bonnement interdit d’y pénétrer.
Divers objets sont nos alliés pour limiter la surveillance parentale. Le scooter, par exemple, qui permet une plus grande liberté de déplacement, mais aussi et surtout les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Le téléphone portable et Internet sont des facteurs d’émancipation équivalents pour nous à ce que furent les appareils ménagers pour les femmes au siècle dernier. Grâce aux écrans dans notre chambre (portable, ordinateur, télévision…), nous nous ouvrons à l’extérieur sans passer par le contrôle familial : notre « autonomie relationnelle 44 » s’accroît.
Notre indépendance aussi. La norme est désormais d’avoir deux parents qui travaillent, ce qui vous rend peu présents au domicile familial. Certains d’entre vous pallient leur absence par des compensations financières : l’argent de poche et les gâteries en tout genre réduisent votre sentiment de culpabilité. Un enfant sur deux reçoit de l’argent de poche avant l’âge de 10 ans 45 . On nous surnomme parfois « génération portefeuille » ou les « six pocket kids » (enfants à six poches), certains recevant régulièrement de l’argent de leurs deux parents et de leurs quatre grands-parents.

Vivent les parents absents ?
Jérôme, 24 ans, informaticien, raconte que son père rentrait tard et qu’à chaque fois que sa mère, cadre supérieur dans un groupe pharmaceutique, était en déplacement, elle achetait à son petit frère et lui un DVD tout en leur laissant de l’argent pour commander une pizza. Il éprouve aujourd’hui un pincement au cœur en se souvenant qu’il éprouvait alors presque de la joie quand ses parents étaient absents. Si nos parents s’émerveillent de notre maturité précoce, les psychologues, eux, rappellent l’insouciance dont ont besoin les enfants pour se construire. Ceux qui deviennent adultes trop tôt, sans passer par la case « adolescence », font parfois une crise d’ado tardive mais violente pour vivre ce moment clé de la vie qu’on leur a volé.

Du fait de l’évolution des modèles éducatifs, nous sommes aussi plus libres de prendre la parole à table ou en classe pour donner notre avis ainsi que pour contester, récuser, critiquer les vérités établis ou les principes, les valeurs, les statuts et les règles du monde adulte. Nous nous accordons ainsi un droit d’inventaire. Et ce, dès 11-13 ans : « adonaissants » avant d’être officiellement adolescents 46 , nous adoptons nos propres codes. Si bien que diverses préférences culturelles cohabitent dans le foyer familial. Papa est en haut, il écoute du rock ; moi je suis en bas, j’écoute du hard rock.
Notre liberté n’est pas non plus totale cependant (faut pas rêver !) puisque les nouvelles technologies permettent aussi de nous pister, ce qui vous rassure généralement : vous pouvez (ou croyez pouvoir) nous suivre et nous joindre à tout moment. Eh oui, le téléphone portable offert à Noël, ce n’est pas un don gratuit, mais un fil à notre patte 47 ! D’où notre surnom de « génération enchaînée ». On parle aussi de « parents hélicoptères » pour décrire ceux parmi vous qui planent au-dessus de nos têtes pour nous surveiller de loin. Julie, 15 ans, retrouve sa mère à la gare après avoir passé une semaine en colonie de vacances. Elle commence à lui raconter ce qu’elle a fait, mais sa mère l’interrompt : « Oui, je sais déjà, je l’ai vu sur Facebook ! ».
L’utilisation de ces nouveaux moyens de communication fait l’objet de négociations fréquentes entre vous et nous parce qu’ils modifient notre mode de vie : nous pouvons aisément nous confronter à des choses non destinées à notre âge, vous occupez désormais une place marginale dans nos loisirs et nos relations amicales deviennent moins contrôlables. Nous jouissons donc globalement d’une autonomie accrue par rapport à vous au même âge.
Quand les jeunes font la police
Certes, nous intériorisons moins les valeurs parentales, mais les contraintes qui pèsent sur nous sont-elles plus faibles pour autant ? À voir l’attention particulière que nous portons à notre apparence, il est permis d’en douter. Poudre et perruque autrefois, crête de punk hier, gel décoiffant aujourd’hui : la présentation de soi est souvent technicisée et subtile ; mettre ses cheveux dans un désordre arrangé est tout un art. Se donner un look relève du plaisir, mais aussi de la contrainte, voire de la tyrannie quand règne en maître la pression sociale.
Au sein de la population française, c’est nous qui nous sentons les plus stigmatisés : la moitié d’entre nous déclare en avoir été au moins une fois victime, en particulier à cause de notre aspect physique 48 . Être en surpoids nous pose par exemple plus de problèmes qu’à vous. Il faut dire que nous sommes extrêmement durs entre nous. Ne pas entrer dans le moule face à des camarades qui se cherchent ou manquent d’assurance, c’est déranger, donc être potentiellement victime d’actes d’intimidation et de violence.
L’évolution majeure à observer, c’est le passage de l’influence des pères à celle des pairs 49 . Les normes ne tombent plus d’en haut, ce sont nos camarades qui font la loi : il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Il ne faut point trop sortir du lot : la liberté vestimentaire est une liberté surveillée, il y a des musiques qu’il ne faut pas écouter, des goûts qu’il vaut mieux ne pas afficher, des émissions qu’il faut nier avoir vues… À l’instar des lecteurs de Télérama qui regardent TF1 en cachette, nous avons nos pratiques inavouables. Si les prises de distance sont possibles, le courage de les assumer n’est pas toujours au rendez-vous : « Parfois je fais semblant d’être conforme, mais dans le fond je suis en désaccord 50 », reconnaît Thaïs.

Malheureusement, le culte de la performance qui infiltre la société nous affecte au moins autant que vous : l’exigence de réussite est écrasante. Contrairement aux réactionnaires qui se désolent de la perte des valeurs et des normes, si perte de repères il y a, c’est moins en raison de leur disparition que de leur profusion. Les médias en témoignent, recelant d’impératifs et de conseils normatifs. Une jeune femme doit ainsi être à la fois une bonne mère qui s’occupe bien de son enfant, une bonne femme qui s’occupe bien de son compagnon, une bonne fille qui s’occupe bien de ses parents, une bonne copine qui a une vie sociale remplie, ainsi qu’une bonne travailleuse réalisant une brillante carrière. Pas facile d’exceller sur tous les fronts ! La « crise de la masculinité » chez les jeunes hommes provient, quant à elle, de la difficulté à cerner ce qu’être un homme signifie aujourd’hui : pas facile d’être à la fois tendre et viril, fort et expressif, aimant et indépendant… Être un homme libéré, tu sais, ce n’est pas si facile !
Du romantisme au sexuellement correct
« Dans ma bulle, le romantisme a pris une gifle, Les actrices de films X sont devenues des artistes 51 . »
Diam’s
La sexualité juvénile illustre à la fois la précocité des identités sexuées et la prégnance des normes dans une société où le rapport au sexe paraît pourtant moins tabou. Comment se passe notre entrée dans la vie sexuelle ? Il faut d’abord constater que l’âge du « premier rapport sexuel complet » évolue peu : il est stable à environ 17,5 ans, contrairement à la plupart des autres seuils conventionnels de l’entrée dans l’âge adulte qui ont tendance à reculer (l’âge du mariage, du premier CDI, du premier enfant…). Qu’entend-on par « rapport sexuel complet » ? allez-vous me demander. Par cette expression, il faut entendre une pénétration vaginale, car d’autres pratiques sexuelles peuvent prendre place avant elle. Certaines musulmanes, soucieuses de préserver leur virginité jusqu’au mariage, ne font pas vœu d’abstinence mais pratiquent la sodomie ou toute autre figure kamasutresque qui ne laisse pas de trace. Bel exemple d’alliance entre la tradition et la modernité !
Ce qui change, c’est que le premier rapport sexuel complet intervient rarement avec la personne avec qui nous avons échangé notre premier baiser, notamment parce qu’entre celui-ci et le « je l’ai déjà fait ! », trois années s’écoulent généralement. Toutefois, le rapport à la sexualité commence bien avant les premiers rapports sexuels puisque les images pornographiques sont désormais faciles d’accès.
Les films X se révèlent d’ailleurs être des sources d’inspiration : près de la moitié d’entre nous reconnaît y puiser des idées. La pornographie influence nos désirs et nos fantasmes tout en distillant des normes esthétiques : l’effet le plus visible est la diffusion de l’épilation intégrale du pubis 52 . D’où les surnoms de « génération sexe » et « génération porno ».

Ces évolutions en matière de mœurs ne tuent pourtant pas tout romantisme et n’empêchent pas non plus une certaine idéalisation des relations sentimentales. L’idéal demeure fort, à l’image d’un « scénario de la première fois » écrit à l’avance qui fait que celle-ci sera considérée comme réussie ou pas 53 . Le souci du rapport à la norme n’échappe pas à ce domaine de la vie. Les questions « Suis-je anormal si… ? » ou « À quel âge faut-il… ? » sont fréquentes dans les courriers des lecteurs des magazines dédiés aux adolescents 54 . Quête de normalité et exigence de performance convergent pour faire de la performance la norme !
2. Une jeunesse de plus en plus longue
La jeunesse est avant tout considérée comme une période intermédiaire : le fait de n’être plus tout à fait enfant, mais pas encore totalement adulte non plus. Cet entre-deux se joue comme le passage de la dépendance vers l’indépendance dans différents domaines : la sortie du système scolaire pour entrer dans la vie active, la fin du célibat pour aller vers la mise en couple, le départ du foyer parental pour acquérir un logement indépendant et créer sa propre famille… Jeunes de plus en plus tôt, nous le restons également de plus en plus longtemps en raison du « retardement » de ces étapes.
Du premier flirt à la mise en couple
Première nouveauté à signaler : le lien entre la mise en couple et la possession d’un logement indépendant s’est largement affaibli. Une des manifestations les plus éclatantes de la « révolution sexuelle » est la possibilité de copuler sous le toit familial (à condition de ne pas faire trop de bruit tout de même, surtout si le petit frère ou la petite sœur dort dans la chambre d’à côté). Vous êtes plus tolérants vis-à-vis de notre vie affective et sexuelle, si bien qu’elle peut se dérouler tranquillement sans disposer nécessairement d’un chez soi : plus besoin d’attendre le soir ou le week-end où vous êtes absents ! Nous sommes de plus en plus de jeunes couples à passer nos week-ends chez les parents de l’un d’entre nous, voire à cohabiter avec vous pendant quelques mois. On nous appelle alors « baby couples ».

Dans l’autre sens, le départ du foyer parental ne coïncide pas nécessairement avec une mise en couple. Ceci dit, vivre seul ne signifie pas nécessairement être célibataire. Les « couples non cohabitant », c’est-à-dire partageant une vie sentimentale sans vivre sous le même toit, se développent chez ceux parmi nous qui ont les moyens de payer deux loyers plutôt qu’un. Cette pratique sert ainsi de transition entre le cocon familial et le logement en commun 55 :

« On se voit quand

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