Les métamorphoses du travail intellectuel
181 pages
Français

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Les métamorphoses du travail intellectuel

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Description

Innover, s'impliquer et s'adapter sont les maîtres-mots contemporains. S'appuyant sur une crise structurelle du travail et de l'emploi, ils nourrissent de nouvelles injonctions contraignant les salariés à défendre leur place sur le marché de l'emploi et dans l'entreprise. Parmi eux, les ingénieurs et techniciens, longtemps associés à l'autonomie, à la maîtrise technique et à la créativité, subissent des remises en cause : de l'instabilité professionnelle au risque de la déqualification, ils sont placés dans une incertitude permanente. Les bureaux d'étude sont ainsi au coeur d'une mise sous tension des concepteurs : évalués, contraints à des objectifs de productivité (lean), ces salariés mis en concurrence doivent faire la démonstration de leur capacité à tenir leur place et à valoriser leur métier face aux logiques gestionnaires et managériales.

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Publié par
Date de parution 19 février 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336894058
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection « Entreprendre et comprendre »
Collection « Entreprendre et comprendre »
Cette collection est dirigée par Luc Chelly
Depuis plus de 20 ans, « Entreprendre et Comprendre » réalise des études et des recherches avec des chercheur.e.s des différentes disciplines des sciences humaines et sociales. Créée par Luc Chelly, « Entreprendre et Comprendre » est une agence d’études qui est intervenue et qui intervient auprès d’institutions (ministères, collectivités territoriales, Agences de l’État, etc.), d’entreprises (publiques et privées) et d’organisations, en assurant un rôle déterminant en amont quant à leurs décisions stratégiques et organisationnelles par une démarche d’abord qualitative. C’est à partir des pratiques et de cette expérience que la collection « Entreprendre et Comprendre » propose un regard analytique et critique afin de contribuer aux débats avec l’objectif d’être opératoire.
Dernière parution
Ida Bost, Les herboristes au temps du certificat (1803-1941) , 2019.
Titre

Sébastien Petit






Les métamorphoses du travail intellectuel
Une mise sous tension des ingénieurs et des concepteurs
Copyright


























© L’HARMATTAN, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique – 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-89405-8
Introduction Ingénieurs et techniciens à l’épreuve des nouveaux enjeux du travail
Le travail d’exécution dénué d’initiatives individuelles, le respect des procédures, l’empilement des strates hiérarchiques, les organisations bureaucratiques normatives et les systèmes décisionnels complexes appartiendraient au passé. Ces différents aspects du travail, caractéristiques de la société industrielle, s’estomperaient en tendance, à mesure que les organisations récentes exigeraient des travailleurs davantage d’autonomie, de créativité et d’innovation dans leur travail. L’époque serait à l’intellectualisation du travail, à l’enrichissement des activités, au travail collaboratif, à la flexibilité et à l’accomplissement personnel par l’élaboration de projets et la capacité à se reconvertir. La réactivité, les idées neuves et l’ empowerment seraient la source à la fois de nouvelles performances économiques et d’une émancipation des travailleurs, appelés à passer du statut de salarié à celui d’auto-entrepreneur. Dans cette configuration où le travail créatif et les organisations innovantes sont régulièrement invoqués par différentes catégories d’acteurs sociaux, les métiers situés du côté du travail intellectuel, à l’instar des activités de management, d’innovation et de conception, sont présentés comme de nouvelles niches d’emploi pour l’économie du futur. Cependant, la société actuelle reste marquée par la production capitaliste et industrielle et témoigne simultanément de ses transformations.
1. Le travail intellectuel et les recompositions industrielles
Les changements sociaux, économiques et productifs survenus ces dernières décennies en France sont caractérisés par un déclin des emplois dans les secteurs industriels, une recomposition du travail d’exécution, le développement des tâches de gestion et la généralisation du support informatique comme outil de travail. Ces changements découlent d’une mutation du capitalisme ainsi que des structures et des rapports sociaux qui lui sont propres. La remise en cause des modèles de travail et d’organisation de types tayloristes et bureaucratiques a eu pour effet d’ouvrir de nouvelles possibilités en termes de créativité, d’initiative, d’autonomie et de responsabilité dans le travail (Bernoux, 2004). Le développement des outils numériques et des tâches immatérielles appellerait une « intelligence collective » qui dépasserait la forme hiérarchique de la division du travail contemporaine (Moulier-Boutang, 2007).
Cette apparente rupture avec les fondamentaux du capitalisme industriel s’est incarnée dans le discours réhabilitant l’entreprise, l’initiative individuelle, le dépassement de soi et l’esprit de compétition qui a fait florès dans les années 1980 (Linhart, 1994 ; Gaulejac, 2005). Elle se manifeste par l’insistance d’acteurs économiques à souligner l’importance de l’innovation, l’attractivité des nouvelles pratiques de management ou encore le devoir pour les salariés d’être flexibles, mobiles et polyvalents. Tandis que les ouvriers, particulièrement touchés par les mutations socio-productives engagées dans les années 1970 et 1980, ont été affectés par des remises en cause, dans le travail et dans l’emploi, qui paraissent acter la rupture du compromis fordiste caractéristique des « Trente Glorieuses » (Beaud, Pialoux, 1999), les travailleurs les plus qualifiés, les travailleurs intellectuels 1 notamment, sont au centre de cette dynamique de transformation.
En considérant le discours managérial, miroir des orientations du capitalisme contemporain (Le Goff, 1992), l’enjeu serait double. D’une part, réaliser des produits et des services plus performants, plus fiables, plus rapides et moins chers. De l’autre, conformer le travail collectif aux normes actuelles de concurrence internationale et de productivité du travail en imposant aux travailleurs la quête incessante d’innovations et de flexibilités. De par sa place dans le procès 2 de production, le travail de conception est au centre de ces tensions et les concepteurs apparaissent comme une figure de proue de l’innovation (Le Masson, Weil, Hatchuel, 2006 ; Minguet, Osty, 2008).
A l’image des fonctions d’encadrement, le travail des ingénieurs et des concepteurs est pourtant lui aussi touché par un processus de rationalisation qui met en mouvement des mécanismes de transformation du travail intellectuel. La remise en cause des modèles tayloro-fordistes, qui se caractérisaient dans le cas du travail de conception par une standardisation des modes opératoires ainsi que des outils de travail et par une distinction des tâches et des postes entre ingénieurs et techniciens dans les bureaux d’études jusqu’aux années 1980, a paru générer de nouvelles formes d’autonomie et de créativité dans le travail des concepteurs.
Il en va ainsi de l’organisation par projet, qui structure désormais l’activité de conception. Le fonctionnement par projet, s’il est facteur de contraintes et de contradictions nouvelles, renforcerait l’enrichissement du travail et des compétences des concepteurs (Charue-Duboc, Midler, 2002). En outre, le travail de gestion, accru, serait susceptible de valoriser les concepteurs et de répondre à leurs attentes en termes de gestion de projet, d’investissement dans de nouveaux défis, d’animation d’équipes transverses, de renouvellement des pratiques de travail et d’enrichissement des compétences.
Contre les discours et les perspectives faisant du travail intellectuel un horizon ré-enchanté des mondes du travail, il convient de placer celui-ci dans son contexte socio-productif, c’est-à-dire à face à ses déterminants sociaux. L’activité de conception, à partir de laquelle cet ouvrage examine les métamorphoses 3 du travail intellectuel, est en premier lieu un segment du procès de production industriel. La conception, ou le procès de conception, n’est donc pas dissociable de l’ensemble de la production. Un faisceau de contraintes productives, industrielles et financières pèse par conséquent sur la conception et sur le travail des concepteurs. Il faut ainsi dissocier l’activité de conception industrielle du travail créatif. Si l’acte de travail, y compris le plus répétitif ou traversé de pratiques rompues à la routine, nécessite des capacités créatives (Alter, 2000) et donc nécessairement intellectuelles, les procès de conception de type industriel ne permettent pas, pour une large majorité de travailleurs, d’exprimer de véritables qualités de création et d’innovation qui différencieraient fondamentalement, d’une part, les actes, les tâches ou les réalisations accomplies et, de l’autre, le travailleur lui-même, de ce qui se pratique par ailleurs dans le même secteur d’activité. De par les contraintes productives, organisationnelles, techniques ou encore commerciales qu’ils rencontrent dans leur activité, les concepteurs industriels ne peuvent exprimer des capacités créatives que lorsqu’une tension forte les contraint à s’émanciper partiellement des processus et des procédures pour répondre rapidement à un objectif (technique ou gestionnaire) impliquant la réconciliation de deux éléments contradictoires : par exemple, les objectifs qui leur sont impartis avec les moyens ou les délais qui leur sont accordés. Ces formes de créativité productives, organisationnelles et professionnelles, lorsqu’elles existent, s’avèrent même indispensables au fonctionnement du procès de conception et se manifestent par l’intermédiaire d’une solidarité collective qui n’est souvent pas reconnue en tant que telle par les décideurs.
Dans le cadre du procès de production industriel, les secteurs requérant le plus de potentiel de créativité et d’innovation se limitent essentiellement aux activités de recherche et de développement, autrement dit aux secteurs exclusivement situés dans les phases en amont du procès de production (Durand, 2017). Ainsi, dans ce cadre contraint, l’activité de conception n’autorise que faiblement le dépassement de normes productives et, en conséquence, les concepteurs ne peuvent que se positionner par rapport à des prescriptions multiples.
La rationalisation 4 du travail intellectuel opère tout au long de la période industrielle. Si, d’un côté elle ouvre des perspectives nouvelles pour l’activité de conception et d’ingénierie, elle nourrit également, d’un autre côté, des inquiétudes en même temps que se développent la production industrielle et les formes sous-jacentes d’aliénation des travailleurs qu’elle induit. Tandis que Georges Friedmann (1956) voit dans le travail industriel une dépendance croissante des travailleurs à l’égard du machinisme et une décomposition des tâches qui tire vers le bas l’ensemble des métiers, Hannah Arendt situe l’autonomisation du travail d’intellectuel à l’aune de la bureaucratisation contemporaine, « dont le fonctionnement consomme ses propres services et dévore ses propres produits aussi rapidement que le processus biologique lui-même » (Arendt, 1961, p. 138). Nicos Poulantzas (1974) voit dans la séparation du travail manuel et du travail intellectuel l’effet de rapports politico-idéologiques propres au capitalisme, produisant une hiérarchie et une subordination non seulement entre ces deux sphères mais aussi au sein du travail intellectuel. La question de la monopolisation des savoirs par certains groupes de travailleurs et la parcellisation et la standardisation d’une partie du travail intellectuel reflète avant tout l’état des rapports de classes dans la société capitaliste.
D’abord examinée par la sociologie industrielle à travers le prisme d’une substitution progressive de l’activité de réflexion par des technologies sociales, intellectuelles et algorithmiques de type coercitif (Bell, 1973 ; Noble, 1977), la question de la rationalisation du travail intellectuel trouve un écho particulier dans la sociologie étatsunienne récente, où les questions ayant trait aux métiers d’innovation soulèvent de nombreux débats. La dégradation du travail de bureau est ainsi soulignée par Richard Sennett (2006), celui-ci subissant un processus de simplification et de standardisation analogue au travail ouvrier et génère de nouvelles routines. Dans cette ligne d’analyse, Matthew B. Crawford (2009) fait état de « l’abrutissement » de nombreux emplois de bureau aujourd’hui : en dépit d’une croissance des tâches et des fonctions « intellectuelles », une partie du travail qualifié semble se restreindre à une discipline administrative, bureaucratique et gestionnaire par laquelle les travailleurs perdent le sens de l’intelligence créative et le rapport direct à la matière. David Graeber (2018) souligne également une tendance à la multiplication des « bullshit jobs », des emplois et des métiers qui n’ont pas d’utilité immédiate dans l’organisation du travail mais qui permettent au capitalisme actuel de maintenir un certain niveau d’emploi en créant l’illusion d’étendre les fonctions « intellectuelles ».
2. L’activité de conception au cœur de la rationalisation du travail
Longtemps considéré comme échappant aux activités productives (Poitou, 1988 ; Terssac, 1996), le travail de conception industriel rend compte des évolutions socio-productives contemporaines. En séparant les « travailleurs intellectuels » des autres producteurs – à travers la création des bureaux d’études –, en assignant à ceux-ci un rôle de prescripteurs du travail ouvrier et de son environnement technique dans le cadre de « l’organisation scientifique du travail » et, enfin, en standardisant les métiers et les outils de conception relativement aux principes de la chaîne fordienne, le travail de conception n’a cessé d’incarner l’évolution des rapports sociaux propres au capitalisme industriel. Tandis que les ouvriers se sont vus ôter progressivement, au fil des transformations productives, toute prérogative en matière de conception, les populations de techniciens mais aussi d’ingénieurs se sont déployées dans une division du travail qui, tout au long du 20 è siècle, s’est continuellement recomposée pour donner lieu à une parcellisation du travail qui, entre décomposition et regroupement de tâches, n’est jamais achevée (Rolle, 1971).
L’intensification et la prescription du travail de conception ne constituent pas des phénomènes nouveaux, mais elles tendent à se reproduire et à s’accentuer. Elles s’incarnent à travers la recherche d’un accroissement continu de la productivité du travail et le renouvellement des mécanismes d’implication, soit autant de formes de mises au travail. Nous assistons à des mutations productives et à des transformations affectant les populations de concepteurs, ingénieurs comme techniciens, à travers une organisation du travail qui cherche à développer de nouvelles compétences et de nouvelles dispositions professionnelles et organisationnelles.
Devant ce constat, la thèse soutenue dans cet ouvrage montre que les changements survenus dans l’activité de conception et le développement des politiques managériales annihilent pour une large part le travail de conception et participent, à ce titre, d’une rationalisation qui prescrit le travail, l’organisation et la coopération des concepteurs en disjoignant le travail intellectuel de toute réalisation entière et relativement autonome, confrontant systématiquement les concepteurs à une forme de travail abstrait.
La rationalisation du travail des concepteurs rend compte de l’évolution contemporaine du travail intellectuel au sein des procès de production. Elle s’applique à des collectifs de travail contraints de produire une coopération qui dépasse le strict cadre de la coordination prescrite par l’organisation du travail, mobilisant pour cela des capitaux sociaux et culturels inégaux d’un individu à l’autre. Elle s’exerce à travers des structures de travail et de production présentant de régulières contradictions dont il faut savoir se jouer. Elle implique des tâches de gestion qui occupent une part importante du travail. Elle génère une représentation avant tout comptable et marchande des temps, des individus et des facteurs de production. En dernière analyse, cette rationalisation provoque une large perte de contrôle des travailleurs sur les réalisations inhérentes au procès de travail puisque le travail intellectuel se déplace en délaissant une maîtrise sur le contenu au profit de tâches fragmentaires. En conséquence, le travail intellectuel – et le travailleur lui-même – gagne en abstraction et perd son entièreté ainsi que son potentiel émancipatoire.
3. Une recherche auprès des concepteurs de bureaux d’études
Cet ouvrage s’appuie sur une recherche sociologique menée au sein d’une entreprise française du secteur aéronautique, EPMA 5 , spécialisée dans la production de motorisations de l’aviation civile et militaire et d’engins spatiaux. A travers une enquête de type ethnographique conduite pendant deux ans, nos investigations nous ont amené à étudier l’activité de conception dans six bureaux d’études de conception et deux plateaux dédiés au développement d’un nouveau propulseur aéronautique.
Notre présence au quotidien sur le terrain s’est traduite par la participation à plusieurs chantiers managériaux menés dans le cadre de l’application, par EPMA, des principes et des outils du lean management dans la plupart de ses unités (de fabrication, de conception, d’approvisionnement, etc.). C’est à partir de ces observations et des entretiens réalisés que nous examinerons les transformations du travail de conception dans l’organisation du travail actuelle.
L’un des intérêts de cette enquête a consisté à réaliser en partie le travail de terrain sous forme d’observation directe au sein de ces équipes. Bien que cette démarche n’offre pas la possibilité d’une comparaison immédiate à partir des seules données empiriques recueillies, elle permet de rendre compte des rapports de travail quotidiens dans le domaine de la conception. Elle englobe les effets des orientations stratégiques engagées par la direction de l’entreprise, les pratiques de travail concrètes des individus et des collectifs de travail et le sens que les personnes rencontrées accordent à leur action et aux faits observés. En outre, un examen des pratiques de travail dans la durée met en lumière les rapports de force, les contradictions et le travail effectif des concepteurs au-delà des descriptions établies par les processus formels et des traits généraux parfois esquissés par les responsables hiérarchiques.
A partir de ce dispositif, les données empiriques recueillies ont été de différentes natures. Il s’agit d’abord de notes de terrain consécutives à ces observations quotidiennes, notes prises lors de réunions managériales ou techniques, d’échanges informels, de participations à des ateliers de travail. Une part des échanges étaient, à première vue purement techniques, ils engageaient pourtant des rapports sociaux qui ont moins trait à des aspects techniques qu’organisationnels, productifs ou professionnels. Nous avons également procédé à une étude documentaire en nous appuyant sur certaines informations contenues dans les documents de communication internes et des supports de projets.
L’autre corpus majeur de matériaux réside dans la réalisation d’une centaine d’entretiens, essentiellement auprès des équipes de conception. Les personnes enquêtées sont de deux types. D’un côté, des ingénieurs, pouvant occuper les fonctions de chefs de bureaux d’études, de départements de conception, de plateaux de conception, projets, ou encore des fonctions techniques de dessin et de calcul. De l’autre côté, des techniciens, davantage situés sur des fonctions de dessinateurs ou de calculateurs, mais aussi chargés de dossiers de conception ou experts-métier. Ces entretiens, réalisés en marge des projets auxquels nous avons participé, impliquent presque systématiquement des personnels ayant éprouvé la mise en œuvre du lean management – il nous a souvent été possible de suivre, d’observer et d’échanger avec les cadres chargés de déployer le lean management .
Les entretiens formels sont structurés pour la plupart en deux parties. D’un côté, ils mettent en avant la description du travail et des formes de coopération des enquêtés, leur place dans l’organisation ainsi que leur utilisation des outils de travail. De l’autre, ils appréhendent l’appréciation, par ces derniers, des évolutions récentes survenues dans leur métier, dans le travail en bureau d’études, dans leur entreprise et dans le domaine de la conception en général – notamment les conséquences de l’introduction du lean management dans les bureaux d’études.
4. Structure de l’ouvrage
L’ouvrage est organisé en six chapitres. Le premier chapitre examine l’évolution du groupe des ingénieurs de façon socio-historique. Son développement est étroitement imbriqué avec celui de l’industrie et du salariat, il ne peut être dissocié des recompositions du groupe ouvrier. En tant que travail détaché de la réalisation concrète des produits, le travail des ingénieurs, en tant que travail intellectuel, est en plein essor à mesure que la production se massifie. Mais en s’autonomisant à travers l’organisation industrielle du travail, notamment avec la création des bureaux d’études, l’activité des ingénieurs se subordonne progressivement aux contraintes productives propres au capitalisme industriel. L’organisation scientifique du travail donne une impulsion particulière en renforçant la place des ingénieurs dans la production tout en transférant, dans les bureaux d’études, une part des savoir-faire ouvriers. Toutefois, les bureaux d’études sont aussi un lieu disciplinaire au sein desquels règnent une forte hiérarchie et une polarisation des connaissances.
Le deuxième chapitre met en évidence les changements organisationnels qui ont conduit à une redéfinition des métiers d’ingénierie. À partir des années 1970-1980, de nouvelles pratiques de gestion apparaissent. L’important succès rencontré par les dispositifs plus flexibles de type toyotiste semble encourager le changement et l’adaptabilité permanente. Pourtant, l’approche taylorienne continue de structurer l’activité d’ingénierie dans les bureaux d’études. Dans cette configuration, les ingénieurs et les techniciens de bureau d’études sont confrontés à la question du changement dans la continuité : endosser un rôle de prescripteurs sans que celui-ci ne soit trop rigide et s’adapter aux injonctions, notamment financières, qui les frappent. C’est le rôle de la pratique et de la pensée managériales.
Le chapitre trois interroge la dynamique sociale qui anime le travail par projet et les outils numériques. L’organisation par projet incarne l’un de ces changements majeurs : les ingénieurs et les techniciens de conception voient aujourd’hui leur travail s’inscrire dans une temporalité, des collectifs de travail et des objectifs étroitement liés au fonctionnement par projet. Les points de contrôle se multiplient et contraignent les concepteurs à mettre leur avancement et leurs réalisations à disposition de tiers. La flexibilité, l’incertitude des ressources et des objectifs des équipes d’ingénierie constituent autant de facteurs de déstabilisation et permettent difficilement aux concepteurs de s’adonner à des pratiques innovantes.
Le chapitre quatre examine comment l’activité de conception et les métiers d’ingénierie sont confrontés à la place de plus en plus forte du fait gestionnaire, autrement dit de la combinaison de pratiques, de dispositifs et d’imaginaires sociaux centrés sur le rendement économique de l’activité de conception plus que sur son contenu. Ce chapitre s’intéresse en particulier au lean management , en vogue dans de nombreuses entreprises aujourd’hui, et qui incarne cette fuite en avant gestionnaire. L’accroissement des « reporting » et la comparabilité induite entre concepteurs constituent autant d’entraves à la reconnaissance du travail collectif et de la professionnalité des concepteurs. En outre, la systématisation de la gestion dans les pratiques de travail a pour conséquence la transformation des outils de travail – en particulier numériques – en instruments de mise en flux du travail intellectuel, autrement dit actant sa monétisation managériale et financière.
Le chapitre cinq montre combien la coopération des équipes de conception sous la forme de projets s’est imposée afin d’assurer une conformité du travail intellectuel aux exigences de la production en flux tendu. Cette organisation renforce le contrôle du travail par les pairs et par les systèmes de gestion qui orientent les nombreux flux informationnels. Elle instaure également une fragmentation des études de conception et du travail d’ingénierie car chaque concepteur est affecté, bien souvent, à différents projets simultanément. Chacun gère des temps, des budgets, des livrables, des équipes éphémères mais ne maîtrise plus le processus de conception. La question de la déqualification des métiers de conception peut être posée dès lors que la reconnaissance des qualifications est subordonnée à des objectifs essentiellement gestionnaires, que les concepteurs sont contraints d’effectuer un travail parcellaire et que le collectif de travail est de moins en moins en mesure de contrôler le processus de transmission et de reproduction des savoir-faire et des connaissances pratiques.
Le dernier chapitre démontre que les bureaux d’études ne réalisent plus des études de conception mais en gèrent plusieurs aspects : c’est le principe même des bureaux d’ingénierie. Il en résulte une identification plus complexe des ingénieurs de conception à la notion de concepteur tant le travail concret semble s’éloigner de ce métier. Tantôt prescripteurs, tantôt exécutants, les ingénieurs de conception participent dès lors davantage à une ingénierie du travail de conception qu’à une activité de conception : il s’agit de mobiliser des ingénieurs et des techniciens qui, à travers la coopération par projet et la médiatisation des dispositifs de gestion et de management, réalisent un travail technico-gestionnaire, fragmentaire et instable. Chacun saisit et renseigne des outils et des indicateurs de gestion, fait évoluer des données à travers des flux informationnels et des progiciels qui s’implémentent les uns dans les autres. En somme, supposés réaliser un travail d’études, ils réalisent un ensemble de tâches parcellisées sur des études de conception. En faisant état de la managérialisation des profils d’ingénieur, il s’agit de mettre en perspective la question de la rationalisation du travail intellectuel dans la production industrielle.


1 En référence à la distinction entre travail manuel et travail intellectuel chez Karl Marx (1867), cette expression désigne les travailleurs qui occupent une activité ayant un rapport indirect avec la production de biens et de services. Le travail intellectuel fait partie du travail collectif productif mais est séparé du travail manuel dans les rapports de domination et d’exploitation inhérent au capitalisme industriel. De fait, « on pourrait dire que tombe du côté du travail intellectuel dans le procès de production capitaliste […] tout travail qui prend la forme d’un savoir dont les travailleurs directs sont exclus. » (Poulantzas, 1974, p. 241).
Si le capitalisme industriel tient un rôle clef dans la rationalisation du travail intellectuel, cette dernière possède un ancrage plus ancien dans les sociétés européennes. Alfred Sohn-Rethel (2010) situe la séparation du travail intellectuel et du travail manuel dans la Grèce Antique, dans une société où la marchandise et le marché acquièrent une place importante dans les rapports sociaux. Cette séparation reflète, selon lui, la domination de classe exercée par les possesseurs des marchandises : n’ayant plus une activité directe de transformation de la matière, les classes possédantes cherchent à développer des connaissances de la nature affranchies du travail manuel (phénomène qui s’incarne notamment dans l’essor des connaissances scientifiques). L’abstraction « intellectuelle » répond alors à celle de la marchandise et s’exacerbe plus encore à partir des 17 è et 18 è siècles, à mesure que se développe le mode de production capitaliste et industriel. Cette approche matérialiste du travail intellectuel permet de situer ce dernier dans des rapports sociaux de production, de sorte que « les racines de la division totale entre la tête et les mains, donc la conception d’un travail purement intellectuel, se trouvent dans l’abstraction- marchandise » (Sohn-Rethel, 2010, p. 120).

2 La notion de procès a été définie par Karl Marx comme suit : « Un procès qui se passe entre l’homme et la nature [est] un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. » (Marx, 1867, p. 199-200).

3 La notion de métamorphose induit une étude des permanences et des mutations du travail intellectuel. Il s’agit d’examiner le rôle structurel de ce dernier dans les rapports de production tout en mettant en évidence ses formes nouvelles et ce qui le sous-tend. Robert Castel souligne que les « métamorphoses, dialectique du même et du différent, […] comportent à la fois du nouveau et du permanent, fût-ce sous des formes qui ne les rendent pas immédiatement reconnaissables. [Ce n’est donc pas] la pérennité d’une substance [qui] demeure sous le changement de ses attributs. Au contraire : une métamorphose fait trembler les certitudes et recompose tout le paysage social » (Castel, 1995, p. 21 et 23)

4 La rationalisation du travail intellectuel emprunte deux voies. La première est celle esquissée par Max Weber (1964), qui fait état d’un processus de désenchantement du monde ayant pour effet de subordonner les conduites sociales aux transformations scientifiques et économiques des sociétés contemporaines. La bureaucratie représente selon lui l’accomplissement typique de la rationalisation des pratiques et des normes sociales. La seconde est développée par Theodor Adorno et Max Horkheimer (1944), pour lesquels la rationalisation du social n’est pas nécessairement porteuse d’une émancipation individuelle et collective. Au contraire, le progrès social et économique produirait de nouvelles formes d’aliénation et de domination dans différents aspects de la vie sociale.

5 De manière à anonymiser cette entreprise, nous utiliserons l’acronyme EPMA pour Entreprise de Production de Motorisations Aéronautiques. Cette entreprise compte 15 000 salariés et est répartie sur 35 sites à l’échelle mondiale dont 12 en France. Depuis une quinzaine d’années, suite à une privatisation partielle, elle fait partie d’un groupe européen comportant une dizaine d’entreprises des secteurs de l’aéronautique, de la communication et de l’électronique qui emploient au total 70 000 salariés à travers le monde.
Chapitre 1 Les ingénieurs et les techniciens à travers l’histoire industrielle
La rationalisation de l’activité de conception s’inscrit dans un processus social plus global de rationalisation du travail, un processus non linéaire, dialectique et en constante recomposition. Elle est indissociable de l’expansion des structures du capitalisme industriel, dont la forme sociale a pris l’apparente universalité de la rationalité et du progrès humain (Wallerstein, 1985). Il est dès lors essentiel de mettre en évidence les logiques économiques et socio-productives, les rapports sociaux qui sous-tendent un fait social historiquement situé : la séparation de la conception et de l’exécution du travail. Cette séparation semble aujourd’hui socialement actée, naturalisée. Elle est pourtant caractéristique du capitalisme industriel, en tant que mode de production, et réfère principalement à la centralité de la marchandise (Sohn-Rethel, 2010) et à une forme sociale de mobilisation des travailleurs, le salariat.
Cette séparation exprime un rapport social particulier qui, en tendance, confronte les travailleurs et les collectifs de travail à une perte de maîtrise tant sur le contenu, sur les outils que sur l’organisation du travail. Ce chapitre expose les conditions qui ont produit l’autonomisation du travail de conception vis-à-vis du reste de la production. Il examine la recomposition des groupes professionnels lors des premières phases d’industrialisation de la fin du 18 è siècle à la fin du 19 è siècle et met en lumière les évolutions survenues en matière de division du travail et de coopération dans la production industrielle. Il étudie les ressorts socio-productifs par lesquels le travail des ingénieurs industriels et l’émergence des bureaux d’études sont apparus. Il s’intéresse enfin à la constitution et à l’évolution des populations d’ingénieurs et de techniciens, qui sont au cœur de la rationalisation des bureaux d’études industriels.
I. Rationalisation du travail et des métiers : l’autonomisation du travail de conception et d’ingénierie
Pour saisir les mécanismes qui opèrent dans la rationalisation du procès de conception, il est indispensable de déconstruire la logique à travers laquelle les métiers et les savoir-faire se sont recomposés à partir du 18 è siècle et pendant toute la période industrielle. Cela passe par l’examen du sens et de la portée du travail, des statuts et des connaissances de l’ingénieur.
1. Travail et savoirs de conception à l’aube de l’industrie
A partir de l’époque moderne, l’ingénierie désigne la capacité et l’ingéniosité à combiner des moyens pour atteindre une finalité concrète et utile socialement (Vérin, 1993). Les ingénieurs, catégorie sociale alors émergente, ont pour caractéristique de manier couramment l’abstraction – à travers l’usage qu’ils font de la science et des mathématiques – et font valoir un savoir socialement reconnu – à l’inverse des artisans et des ouvriers de métier qui, pour leur part, mettent à l’épreuve un savoir essentiellement pratique, fondé sur la reproduction de savoir-faire empiriques (Friedmann, 1956). Dans le cadre de l’économie mercantile qui domine une partie de cette période (16 è -17 è siècles), les ingénieurs se distinguent plus spécifiquement par la combinaison qu’ils font de la science et de la technique – une composante essentielle de l’économie industrielle.
Henri Jorda (2002) voit dans le 18 è siècle un moment particulier de l’histoire moderne, celui d’une rationalisation du travail qui reposerait désormais sur une application de la raison à l’organisation du travail – comme à l’ensemble de la vie sociale. La philosophie des Lumières contribue fortement, selon lui, à cette rationalisation qui prend plusieurs formes. D’une part, à travers la « transparence des savoir-faire » qui ne sont plus seulement transmis de façon informelle. D’autre part, par la mise à l’écart des ouvriers dans la production des savoirs « savants », en ce que « c’est l’ouvrier qui met la main à l’ouvrage, mais en suivant les conseils du savant, en respectant les règles d’un travail dont la préparation et l’organisation sont en train de lui échapper » (Jorda, 2002, p. 12). Dans un même temps, les systèmes techniques tendent à cristalliser les connaissances techniques. François Caron (2010) parle à ce sujet d’une montée de « l’expertise technique » au cours de l’époque moderne, d’abord chez les artisans puis chez les ingénieurs.
Cette configuration assigne un rôle nouveau aux ingénieurs. Les ingénieurs modernes, dont les professions afférentes sont apparues au 18 è siècle, sont essentiellement restés associés aux travaux de génie civil tout au long du 19 è siècle (Shinn, 1980 ; Grelon, 1986 ; Picon, 1992). Le développement des activités manufacturières 6 puis industrielles s’est accompagné, selon les observations faites par les économistes classiques, d’une parcellisation des tâches résultant de la décomposition méthodique et rationnelle du travail effectué jusqu’alors par les artisans. La conception des produits manufacturés et industriels tend ainsi à échapper à une part des ouvriers – ceux des manufactures tout au moins – au gré de l’évolution des rapports de force opposant les détenteurs de capitaux et les travailleurs au cours de cette période.
2. L’activité de conception et l’émergence du groupe des ingénieurs industriels
La production sociale du groupe des ingénieurs
L’émergence des concepteurs est indissociable de celle des ingénieurs au début de la période industrielle. Cette concomitance se caractérise par la séparation d’une partie des travailleurs du procès de production, une caractéristique majeure du capitalisme industriel à travers lequel se développe et s’approfondit une division du travail qui écarte la possibilité, pour un travailleur ou un groupe de travailleurs, d’avoir une maîtrise globale des procès de travail (Marx, 1848 ; Althusser, 1965 ; Artous, 2003). Une séparation subjective des individus vis-à-vis des techniques et des produits se développe ainsi à mesure que la division du travail s’étend à tous les aspects de la pratique sociale (Simmel, 1977).
La fin du 18 è siècle et le début du 19 è siècle marquent ainsi l’apparition des ingénieurs en tant que groupe social. Celui-ci se reproduit par sa formation et la conquête renouvelée de titres et de positions (Thépot, 1998). Il traduit, d’une part, les orientations prises par l’Etat en matière d’activité économique (Shinn, 1978). Dans un contexte où la distinction entre les besoins économiques et les besoins militaires en termes d’ingénierie n’est pas toujours explicite, l’Etat est au centre de la régulation de la profession d’ingénieur. D’autre part, ces transformations marquent un redéploiement social d’une partie de la bourgeoisie qui aspire à occuper les plus hautes fonctions dans la société. Cette classe emprunte ainsi la voie d’un système de distinction sociale qui ne passe pas par la possession d’un titre hérité.
Les ingénieurs connaissent, au cours de cette période, un essor qui s’accompagne d’une dualité entre ceux qui intègrent les Corps d’Etat, essentiellement issus des familles de la haute-bourgeoisie, et ceux qui rejoignent l’industrie, davantage issus de la petite bourgeoisie. Deux catégories d’ingénieurs émergent alors : « de 1750 à 1850, il y aura peu de contacts entre les ingénieurs des Corps de l’Etat et les techniciens de l’industrie ; ils vivent en effet dans deux univers pratiquement séparés. Les premiers, issus de la haute bourgeoisie cultivée et riche, ne s’intéressent finalement qu’aux questions bureaucratiques, civiles ou militaires, et ont essentiellement pour fonction le contrôle et l’organisation du travail. Les seconds, en revanche, issus des couches inférieures et, de ce fait, en marge de la culture dominante, semblent seulement engagés dans l’application de leurs connaissances techniques à la production. » (Shinn, 1978, p. 51). Cette distinction entre deux catégories d’ingénieurs indique que l’appellation d’ingénieur a désigné, dès les débuts de la société industrielle, des populations de travailleurs intellectuels n’appartenant pas à la même classe sociale.
Historiquement, l’émergence des écoles d’ingénieurs a donc eu un double rôle. D’une part, accompagner la division du travail née de l’économie manufacturière – puis celles de la proto-industrie et de la grande industrie à partir du 19 è siècle. Et, d’autre part, contribuer à la structuration de la bourgeoisie en tant que classe sociale située en position de domination dans les rapports sociaux de classes. Si l’activité de conception devient prépondérante, dès ce moment, dans la réalisation des produits, il semble que cela soit lié à la place nouvelle occupée par la bourgeoisie dans la société 7 .
La formation et l’institutionnalisation du groupe professionnel des ingénieurs répondent par ailleurs à des changements socio-productifs que l’Etat a accompagnés voire favorisés. Terry Shinn (1978, 1980) a ainsi montré que la naissance d’un certain nombre d’écoles d’ingénieurs aux 18 è et 19 è siècles a essentiellement correspondu au développement industriel de l’économie. Ces écoles ont permis à l’Etat de conserver un rôle important dans la monopolisation des connaissances scientifiques et dans leur application industrielle 8 . Pour sa part, André Grelon (1986, 2001) met en exergue trois moments qui structurent l’avènement de la profession d’ingénieur, moments qui correspondent d’abord à son institutionnalisation dans le champ professionnel.
Le premier est incarné par l’instauration du premier diplôme d’ingénieur civil en France, brisant ainsi le monopole du titre d’ingénieur d’Etat. Dès lors, le titre n’est plus seulement l’apanage des franges les plus élitistes de la bourgeoisie et de l’ancienne aristocratie. De plus, cela induit que le titre d’ingénieur, désormais plus largement attribué, n’est plus réservé aux ingénieurs travaillant directement pour l’Etat, les ingénieurs pouvant aussi exercer dans une entreprise privée.
Le deuxième moment est la création de la société des ingénieurs civils de France en 1848. Construite sur le modèle des associations d’ingénieurs britanniques, il s’agit d’un club participant d’un réseau social que les ingénieurs n’ont de cesse de développer à partir de cette date. Là où les ouvriers, pour défendre leurs intérêts de classe, s’organisent, à partir de la seconde moitié du 19 è siècle, à travers la constitution de syndicats de masse, les ingénieurs tendent à développer leurs capitaux sociaux et culturels et promeuvent leur profession par le moyen de clubs et d’associations (Henry, 2012) qui produisent un double effet. D’une part, socialiser et homogénéiser l’habitus des ingénieurs selon des normes professionnelles communes. D’autre part, défendre leur point de vue et leur condition sociale auprès des différentes institutions productives et étatiques.
Un troisième moment survient avec le vote, en 1934, d’une loi qui reconnaît le titre d’ingénieur, ce qui apporte aux ingénieurs une reconnaissance symbolique et institutionnelle par l’Etat au moment où leur salarisation est désormais importante. Par ce moyen, les ingénieurs diplômés obtiennent la protection de leur titre et la reconnaissance de leur qualification.
L’institutionnalisation du groupe des ingénieurs a pour effet de leur attribuer un rôle majeur dans la société industrielle (Grelon, 1986). La « première révolution industrielle » s’est faite en limitant l’implication des ingénieurs et a été marquée par l’avènement des entrepreneurs industriels, lesquels ont constitué la figure de proue d’un capitalisme industriel alors en plein essor (Schumpeter, 1911). A contrario , la « seconde révolution industrielle » signe l’avènement de l’ingénieur comme agent en situation de domination dans la société industrielle à la fin du 19 è siècle. Dans les deux cas, c’est bien la séparation du travail manuel et du travail intellectuel qui est institutionnalisée par les structures du capitalisme industriel. Comme le note Karl Marx, « la grande industrie mécanique achève […] la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoir du capital sur le travail » (Marx, 1867, p. 304). A travers le processus de subsomption réelle du travail au capital, le travail intellectuel, réalisé par des catégories limitées de travailleurs, polarise les savoirs les plus qualifiés tandis que le travail parcellisé et d’exécution s’étend à l’ensemble des ouvriers (Herrera, Vercellone, 2003).
Jusqu’au tournant du 19 è siècle, les ingénieurs, bien que peu nombreux en France, se retrouvent souvent en concurrence, dans les entreprises, avec des ouvriers professionnels qui, de par leur expérience et leur savoir-faire technique, réalisent parfois un travail proche du leur (Grelon, 2001). Cette concurrence touche aussi les ingénieurs entre eux, expliquant que les ingénieurs issus des écoles les plus prestigieuses sont confrontés à de faibles niveaux de recrutement par les entreprises. Terry Shinn distingue pour sa part les ingénieurs des Corps d’Etat et les techniciens de l’industrie : là où les premiers incarnent une élite qui s’emploie à se reproduire socialement, les seconds sont en quête d’une trajectoire faite de promotions sociales. Mais, « qu’il s’agisse des ingénieurs de l’Etat ou des techniciens de l’industrie, ils visent, à travers leurs carrières respectives, des objectifs sociaux similaires : une mobilité sociale ascendante, les uns par une légitimation qui leur ouvrira les cercles les plus élitistes, les autres en échappant à la condition prolétarienne » (Shinn, 1978, p. 52). Pour ces deux populations, il s’agit ainsi d’un positionnement social par rapport aux classes sociales qui leur préexistent et les déterminent leur trajectoire.
Une légitimation des pratiques et des représentations des ingénieurs
Le développement du groupe des ingénieurs s’est accompagné d’une légitimation des pratiques et des connaissances correspondantes. L’émergence des ingénieurs industriels repose en effet sur le présupposé – commun avec la bourgeoisie – du caractère universel et progressiste de la société industrielle, celle-ci devant contribuer à dépasser les rapports d’exploitation entre les hommes et permettre à chacun de bénéficier des retombées de la croissance économique (Rosa, 2010 ; Jarrige, 2014). De fait, « par opposition avec les sociétés militaires, reposant sur des privilèges qui exigent pour être conservés la violence et l’oppression des hommes, la société industrielle, fondée sur l’intérêt raisonné, [doit] recueillir l’adhésion de chacun aux objectifs communs. La raison d’être [de l’autorité] est dans la recherche de la meilleure efficacité, dans l’action commune sur des hommes sur les choses » (Gadéa, 2003, p. 20).
L’un des premiers mouvements économiques et politiques ayant profité aux ingénieurs est le nouvel élan industriel du milieu du 19 è siècle (Verley, 1994 ; Musso, 2016). Alors que l’autorité des ingénieurs et de leurs savoir-faire dans la production ne connaît une véritable domination qu’au début du 20 è siècle, le mouvement saint-simonien 9 contribue à construire la légitimité des ingénieurs dans l’orientation de la production et de la société. Issus pour la plupart de la bourgeoisie montante, les saint-simoniens tendent à « se percevoir comme des apôtres du progrès, un progrès associant étroitement réorganisation sociale et innovation scientifique et technique » (Picon, 2002, p. 17). Dans un contexte où les artisans et les ouvriers professionnels dominent l’organisation du travail et à une époque où l’économie est majoritairement agraire, les pratiques et l’idéologie des saint-simoniens ont pu incarner une forme de rationalisme capitaliste et industriel avant-gardiste. L’approche et la praxis des saint-simoniens se justifient en ce que, « avec l’industrialisation, la technique change de visage pour devenir synonyme de destin. […] Elle devient inséparable des questions générales d’organisation de la production » (Picon, 2002, p. 207-208).
L’abstraction des connaissances, de même que la séparation du travail et de son organisation, semblent avoir porté les germes du procès de conception industriel, notamment à travers la promotion du machinisme (Jarrige, 2014 10 ) et la remise en cause de l’unité des métiers issus du régime corporatiste semblent ainsi aller dans ce sens.
Les principes de progrès techniques et sociaux sous-entendent l’approche défendue par les saint-simoniens 11 , approche qui correspond en cela à la notion de progrès telle qu’elle est à portée à travers les structures de la société capitaliste au 19 è siècle (Lasch, 2002). Ceux-ci apparaissent comme les promoteurs d’une représentation du social fondée sur le principe du compromis et de la négociation, préfigurant les compromis sociaux de type réformiste réalisés, en France et dans les pays les plus industrialisés, depuis le milieu du 19 è siècle. Il s’agit d’intégrer l’ensemble des classes sociales dans les structures du capitalisme industriel (Bihr, 1989 ; Castel, 1995).
Dans cet esprit, à mesure de leur implication dans les procès de travail industriels, les ingénieurs ont été amenés à naturaliser le social et les rapports sociaux en identifiant des problèmes avant tout techniques à l’endroit même où l’on peut voir en premier lieu des enjeux sociaux. Aussi, à l’amorce du capitalisme industriel, plusieurs faits essentiels, notamment relevés par Karl Marx (1867), sont occultés. D’une part, l’articulation du mode de production à un régime d’accumulation de capitaux qui détermine fortement l’ampleur et le rythme de production, de circulation et de consommation des marchandises. D’autre part, la division du travail que celui-ci induit engage des recompositions permanentes, dont les contours correspondent à l’état des rapports sociaux (de classes) de la période considérée. Enfin, ce système socio-productif repose sur l’exploitation de la force de travail en ce que les travailleurs, qui sont en outre dépossédés de la propriété des moyens de production et de la jouissance de leur propre organisation du travail (Naville, 1960), ne sont pas rémunérés à la hauteur de leur travail, de leur implication et de leur coopération.
Le mouvement saint-simonien, qui ne peut être réduit à une influence, correspond à une phase de développement du capitalisme industriel, à une période au cours de laquelle une catégorie de travailleurs s’est vu conférer un statut d’organisateurs et de prescripteurs du travail et de la production. En cela, l’émergence des ingénieurs industriels est indissociable du mouvement majeur opéré depuis les débuts du capitalisme industriel en matière de division sociale du travail : la séparation nette, ancrée dans les structures sociales, du travail manuel et du travail intellectuel 12 .
Tout au long du 19 è siècle, des phases de développement du capitalisme industriel jusqu’au nouvel essor de l’industrialisation dans les années 1890 et l’avènement des procédés tayloriens, les ingénieurs, de par leurs connaissances à la fois généralistes et techniques et leur position dans l’organisation du travail industriel, ont eu pour tâche de consolider le pouvoir patronal, alors confronté au travail de coercition salariale et de concentration d’une main d’œuvre ouvrière en voie d’acculturation et de prolétarisation (Noiriel, 1986). Par ailleurs, il a été question de poser les bases d’une continuité productive (Naville, 1963) de telle sorte que le mode de production alors en développement investisse les structures des procès de production et de consommation à chaque segment et atteigne, finalement, tous les aspects du social, de manière à construire un rythme de production qui soit aussi le rythme de vie des salariés.
La place des ingénieurs auprès du patronat est d’ailleurs affirmée par Frédéric Le Play dans ses préconisations formulées en matière d’organisation du travail. Pour F. Le Play (1877), les ingénieurs doivent être capables de dépasser la dimension technique de leur fonction. Il leur revient également d’étudier l’organisation du travail et de la production, le comportement des travailleurs et les caractéristiques des machines. Dans ces considérations, les ingénieurs sont appréhendés au-delà de leur fonction technicienne pour devenir des acteurs décisifs, économiquement et socialement, dans la société industrielle.
3. Les transformations de l’artisanat et du travail ouvrier au début de la période industrielle
L’examen de la rationalisation du travail de conception dans la production industrielle interroge le rapport que les travailleurs entretiennent avec leur situation dans l’organisation, entre aliénation et recherche d’émancipation. Selon Georges Friedmann (1963), le point matriciel du travail est l’artisanat, symbole selon lui d’une proximité étroite entre l’homme et la nature 13 et qui témoigne d’une maîtrise directe de l’unité de production par le travailleur. L’artisanat a pu incarner une forme totale permettant, selon les termes de Pierre Naville (1960), de ne plus envisager le travail comme aliénation mais comme jouissance. C’est pourquoi, pour examiner les mécanismes de coercition sous-jacents au procès de travail industriel, il est nécessaire de mettre en rapport la rationalisation de la conception et l’affaiblissement de l’artisanat tout au long de la période industrielle.
L’artisanat est la principale forme productive dans les grandes agglomérations françaises jusqu’au milieu du 19 è siècle. Le travail de l’artisan, bien qu’obéissant à une hiérarchie sociale et à une organisation stricte des métiers, possède une unité pratique qui en fait la caractéristique. Selon Pierre Rolle, « l’activité de l’artisan était coextensive à un procédé de production complet, et entièrement incluse dans sa marchandise. Ce travail pouvait être considéré comme immédiatement matière de l’échange, et pourvu d’un prix intrinsèque. Articulé en fonction des différents traits du produit, dispersé en gestes successifs, il n’en contenait pas moins une unité interne ». Tout autrement, « si l’ensemble des tâches parcellaires, comme c’est le cas de l’usine moderne, est coordonné par un plan extérieur et impénétrable aux travailleurs, l’activité de chacun lui devient incompréhensible. Ne discernant plus son propre rôle économique et social, l’ouvrier devient un être désintéressé de la collectivité, coupé d’elle » (Rolle, 1971, p. 123).
À l’aune d’un procès de production industriel, c’est bien de la transformation des formes de socialisation de la force de travail dont il est aussi question, une socialisation qui passe toujours par l’apprentissage de métiers. La permanence d’une organisation par métier peut trouver ses fondements dans la nécessité requise par le développement de l’économie industrielle au cours du 19 è siècle 14 . Car là où, dans un système artisanal, la reproduction de la force de travail s’effectue dans l’atelier, la place prise par le système de formation dans la production industrielle modifie profondément les modalités de transmission des connaissances et des savoirs (Naville, 1945).
De telles observations peuvent être faites, en certains points, à propos du travail ouvrier. Dans le courant du 19 è siècle, la rationalisation du travail ouvrier apparaît comme le creuset à partir duquel le capitalisme industriel a posé ses principes élémentaires et établi son système de production et d’extraction de valeur (Althusser, 1995 ; Bihr, 2001). L’ouvrier constitue en effet l’une des figures centrales de l’expropriation générée par le capitalisme industriel. Ainsi, à partir du moment où l’économie industrielle cherche à se développer, « la direction [de l’unité de production capitaliste] doit inventer de nouveaux systèmes et procédés de travail que, livré à lui-même, un ouvrier, faute d’information, de connaissance […] ne pourrait concevoir. Il ne s’agit pas tant de codifier le travail de l’ouvrier que d’écarter le métier, l’apprentissage sur le tas, l’empirisme. L’entreprise doit contrôler l’acquisition des connaissances en effectuant la mise au courant de l’employé, si possible, ou bien en sélectionnant les postulants selon des critères précis » (Rolle, 1971, p. 39).
Cependant, jusqu’au milieu du 19 è siècle, ce sont essentiellement les ouvriers professionnels qui occupent les différents postes dédiés à l’encadrement et à la conception dans l’organisation industrielle du travail 15 . Au bénéfice de leurs savoir-faire et de leur expérience, ces ouvriers occupent des postes de maîtrise. Dans la première moitié du 19 è siècle, avec l’industrialisation, la complexification de l’élaboration des produits – nécessitant des qualifications plus importantes – et l’exclusion concomitante des ouvriers professionnels du procès de conception favorisent la participation de plus en plus directe des ingénieurs à la production industrielle.
L’autonomie professionnelle de certains ouvriers résulte d’une stratégie patronale qui entend, par ce moyen, retirer un bénéfice – en termes de productivité et de qualité – de l’expérience des ouvriers. Aussi, « les connaissances professionnelles de ces ouvriers de métiers sont comparables aux savoir-faire de type artisanal [et] sont constituées d’une suite d’opérations mémorisées sous des formes diverses » (Noiriel, 1986, p. 56). Allant à l’encontre des principes les plus élémentaires de l’ingénierie dans la production industrielle, « l’autonomie professionnelle [ouvrière] s’illustre tout particulièrement au niveau de la maîtrise des formes de transmission du savoir productif. Ce savoir, qui ne s’explique pas, se communique non par la pédagogie du discours, mais par l’exemple, par l’imitation et la répétition » (p. 57) 16 .
Tout au long du 19 è siècle, les ouvriers conservent un poids d’autant plus important dans le travail de conception que les ingénieurs ne rencontrent qu’un nombre limité de débouchés dans l’organisation du travail à ce stade de développement du capitalisme industriel. Une large part des ingénieurs diplômés cherche en premier lieu à occuper des fonctions de direction dans les firmes industrielles (Shinn, 1978). L’organisation du travail industriel réserve peu de postes aux ingénieurs, privilégiant parfois la promotion d’un personnel moins qualifié. Ce contexte favorise pourtant des évolutions en matière de division du travail et de mécanisation.
II. Les conséquences de la division du travail et du machinisme
Il s’agit à présent de mettre en exergue les structures et les ressorts de la division du travail industriel afin de comprendre le sens du travail de conception – et de sa relative autonomisation – par rapport à l’ensemble du procès de production.
1. Conception et division industrielle du travail
La production industrielle a changé en profondeur les structures du travail et des modes de vie. L’un de ces aspects concerne la séparation du travail et de la sphère domestique. Pour les économistes classiques, cette séparation implique que le travail est désormais voué à suivre des normes instrumentales de productivité et d’efficacité économique, de façon relativement indépendante à la vie sociale saisie dans sa totalité. Tout autrement, Emile Durkheim fait la démonstration de la dimension morale de la division sociale du travail, contestant toute interprétation qui la réduirait à une échelle d’analyse instrumentale et centrée sur un individu autodéterminé. Génératrice d’un ordre moral, la division du travail a pour effet « qu’au lieu de se développer séparément, [les individus] concentrent leurs efforts ; ils sont solidaires et d’une solidarité qui n’agit pas seulement dans les courts instants où les services s’échangent, mais qui s’étend bien au-delà » (Durkheim, 1893, p. 24-25). Cet ordre moral peut se traduire par le développement de sentiments communs parmi les travailleurs, créant les conditions d’une légitimation des normes et des mécanismes spécifiques du capitalisme industriel.
La diversité des situations, des métiers, des professions et des espaces de travail trouve son unité dans l’approfondissement de la division du travail. L’éclatement des métiers et des situations de travail n’est en effet pas seulement la résultante d’une complexification de la production et des techniques de travail. Car « alors que, dans les formes antérieures de distribution des tâches, l’unité vivante de l’opération se conservait à travers sa collectivisation, cette unité est désormais disparue, parce que la répartition s’effectue dans l’atelier moderne entre des travailleurs hétérogènes, qui ne forment pas un groupe » (Rolle, 1971, p. 127). La notion même de collectif de travail doit donc être considérée à travers le prisme de la parcellisation qui est celui du procès de production industriel. L’homogénéité du travail est, dès lors, surtout produite par sa finalité marchande, son rôle dans la production de valeur (Jappe, 2003).
2. Division du travail et coopération dans la production industrielle
La rationalisation du travail intellectuel – et du travail de conception en particulier – prend un sens et une forme particuliers dans le contexte du capitalisme et de la production industrielle. Le régime de coopération et la division du travail y opèrent à travers une production de type industriel. Pierre Rolle définit l’industrie comme « un type de segmentation du processus en unités de travail discrètes, siège d’activités interdépendantes. Un ou plusieurs circuits, plus ou moins permanents, relient ces postes et convoient un produit pourvu de caractéristiques étroitement surveillées. […] L’ajustement de l’action au résultat à obtenir est parachevé par des mécanismes de réglage […] et par l’intervention de l’ouvrier. […] Ce mode de segmentation du processus permet d’utiliser l’ensemble des postes selon diverses formules, de les diviser et de les regrouper selon les impératifs techniques, sans mettre en danger l’unité du circuit productif » (Rolle, 1971, p. 150). Dans cette acception, l’industrie n’est pas déterminée par les progrès techniques mais par l’évolution des rapports sociaux de production. La mécanisation généralisée dans la production industrielle ouvre également la voie à une systématisation de la quantification et de la mesure dans le procès de production mais aussi dans le travail (Vatin, 1999) ainsi qu’à une subordination plus directe des travailleurs aux mécanismes socio-économiques du capital et aux conditions de la propriété privée (Chesnais, 2003).
Les structures du capitalisme industriel induisent en outre une rupture majeure dans les rapports de travail : elles ont pour conséquence de défaire les formes de coopération antérieures. Elles génèrent un travail en unités individuelles et un processus d’opérations isolées, basé sur le principe de l’homogénéisation et la reproductibilité des opérations et des connaissances (Naville, 1963 ; Vatin, 1987). Ainsi, « le poste de travail peut, dans une telle organisation, être le siège de mouvements propres d’évolution et d’élaboration […]. Des regroupements mécaniques, des divisions, des accélérations, des refontes peuvent se réaliser dans le cadre de l’atelier comme des progrès séparés. C’est le plan de fabrication […] qui assure de l’extérieur leur coordination » (Rolle, 1971, p. 209).
Pour comprendre dans quelle mesure les procès de travail industriels peuvent en arriver à de telles possibilités opératoires, il faut en revenir aux fondamentaux de la coopération dans le contexte qui est celui du capitalisme contemporain.
Michel Freyssenet rappelle un principe élémentaire de la coopération propre au mode de production capitaliste : « La mise en œuvre capitaliste du principe coopératif a consisté à réaliser la mise en coopération des forces de travail sous l’autorité du détenteur de capital et non pas par la libre association des producteurs. […] On peut dire qu’au stade de la coopération, le travailleur perd la maîtrise du procès de production. » (Freyssenet, 1977, p. 13). Outre sa subordination salariale, le travailleur, du fait de sa spécialisation sur un segment particulier du procès de travail, perd ainsi de vue le procès de production dans son ensemble.
Karl Marx a exposé ainsi les caractéristiques de ce type de coopération : « Le résultat du travail commun ne pourrait être obtenu par le travail individuel, ou ne le serait qu’après un long laps de temps ou sur une échelle tout à fait réduite. Il s’agit non seulement d’augmenter les forces productives individuelles mais de créer par le moyen de la coopération une force nouvelle ne fonctionnant que comme force collective. A part la nouvelle puissance qui résulte de la fusion de nombreuses forces en une force commune, le seul contact social produit une émulation et une excitation […] qui élèvent la capacité individuelle d’exécution ». K. Marx en déduit que « la force sociale du travail ou force du travail social [naît] de la coopération elle-même. En agissant conjointement avec d’autres dans un but commun et d’après un plan concerté, le travailleur efface les bornes de son individualité et développe sa puissance comme espèce. » (Marx, 1867, p. 242-244). En contextualisant ces enjeux, il précise que les principes généraux qu’il développe ne désignent pas une coopération de type universel ou a-historique : « La coopération apparaît comme mode spécifique de la production capitaliste. C’est là la première phase de transformation que parcourt le procès de travail par suite de sa subordination au capital. […] Le mode de production capitaliste se présente donc comme une nécessité historique pour transformer le travail isolé en travail social ; mais, entre les mains du capital, cette socialisation du travail n’en augmente les forces productives que pour l’exploiter avec plus de profit. » (Marx, 1867, p. 248). Dans cette perspective, l’évolution de l’organisation du travail, déclinant ce rapport productif, traduit une tendance à la déqualification d’une majeure partie des postes de travail et des travailleurs eux-mêmes (Braverman, 1974 ; Freyssenet, 1977). La coopération complexe qui s’est développée dans le cadre du capitalisme industriel – en considérant l’évolution de l’unité de production de la manufacture à l’usine en passant par la fabrique 17 – et l’homogénéisation du contenu du travail qui en découle peuvent laisser apparaître des distinctions fortes, en matière de travail de conception, d’une entreprise à l’autre.
3. Activité de conception et rationalisation des sciences et des techniques
La rationalisation de l’activité de conception, dans la période industrielle, est étroitement liée à l’application des sciences à la production industrielle et à la complexification des techniques 18 . C’est en effet à partir du monopole des connaissances relatives à l’application de la science au procès de travail et de l’exclusion des travailleurs manuels de la genèse des techniques – et des machines – que l’autonomisation du travail de conception a été rendue possible. La traduction la plus probante et concrète de l’articulation de la science, de la technique et du procès de travail demeure la machine 19 (Friedmann, 1946 ; Naville, 1963 ; Pillon, Vatin 2003).
L’application de la science à la production, propre à la période industrielle, a été mis en évidence par Karl Marx (1857, 1867) dans son analyse des fondements et des mécanismes du capital. Pour K. Marx, la science a contribué à dissocier l’ouvrier du travail intellectuel en concentrant, du côté du capital, les connaissances et la maîtrise du procès de production et des produits, développant les forces productives en dehors et contre les ouvriers. C’est en cela que le machinisme, en tant qu’incorporation de la science et des savoir-faire ouvriers dans des machines 20 , a incarné avec force le principe d’une polarisation des connaissances qui, outre l’accroissement de la productivité du travail vivant que le machinisme n’a cessé de poursuivre, a aussi eu pour effet de réduire physiquement et symboliquement la dimension et la qualité du travail vivant au sein du procès de production. Par conséquent, les conditions d’expansion et de transformation d’un travail de conception autonomisé, à partir des 18 è et 19 è siècles, n’a pas correspondu à une intellectualisation du travail productif. Il s’agit davantage d’une adaptation et d’une socialisation des travailleurs aux configurations du procès de production capitaliste.
Evoquer la rationalisation de l’activité de conception invite à souligner la force du déterminisme technologique dans les imaginaires sociaux contemporains. La complexification des techniques et des procès de travail et de production résulterait, dans cette optique, du meilleur rendement et de plus grandes capacités offertes par l’amélioration des techniques. Or, non seulement les changements techniques ne déterminent pas les pratiques sociales mais ils correspondent, de surcroît, à une production sociale spécifique (Feenberg, 1991). Karl Marx remarque « qu’une machine qui ne sert pas au travail est inutile. […] Le travail vivant doit ressaisir [les objets et les techniques], les ressusciter des morts et les convertir d’utilités possibles en utilités efficaces. Léchés par la flamme du travail, transformés en ses organes, appelés par son souffle à remplir leurs fonctions propres, ils sont aussi consommés, mais pour un but déterminé » (Marx, 1867, p. 193) 21 .
La machine traduit et rend manifeste la division du travail générée par le capitalisme industriel, de telle sorte que « la séparation de la partie manuelle et de la partie intellectuelle du travail se matérialise dans les machines elles-mêmes, et s’impose aux travailleurs comme force extérieure intangible » (Freyssenet, 1977, p. 24) 22 .
La thèse de Benjamin Coriat (1976) concernant la combinaison de la science et des techniques dans le procès de production industriel 23 va également dans ce sens : c’est bien de la séparation du travail de conception du travail d’exécution dont il est question. La grande industrie introduit selon lui deux transformations majeures : d’une part, la division et l’articulation des procès de travail entre eux ; de l’autre, l’apparition de nouvelles fonctions au sein de ces procès en raison des rapports de classes qui structurent la production industrielle. La division du travail, qui est à la racine de ces transformations, se caractérise elle-même, pour B. Coriat, par un double mouvement : la division en travail intellectuel et une distinction des tâches au sein du travail intellectuel – entre, d’une part, les tâches de surveillance, de contrôle, de gestion et de commercialisation et, d’autre part, les tâches supérieures de direction et de commandement 24 .
L’articulation de la science et des techniques dans le procès de production exprime donc une nouvelle forme de division du travail de conception. Cette tendance s’amorce au 18 è siècle, dès les prémisses de l’industrialisation : l’apparition de plans détaillés, réalisés à partir de calculs analytiques et de la déclinaison de principes scientifiques, conduit une part des concepteurs à réaliser un travail d’exécution des spécifications indiquées dans ces plans, observation qui s’applique alors aux secteurs de production de types manufacturiers.
L’application de la science à la production industrielle et la complexification des techniques favorisent, dans ce contexte, le développement d’activités de conception qui excluent les ouvriers de ce segment du procès de production et satisfont, par ce moyen, l’exigence de valorisation incluse dans la reproduction du capitalisme industriel.
Aussi, là où Charles Gadéa (2003) voit dans l’émergence des ingénieurs et des concepteurs industriels aux 18 è et 19 è siècles le signe d’un compromis nouveau trouvé entre l’industriel et le savant, là où Herbert A. Simon (1974) ainsi que Bruno Latour et Steve Woolgar (1988) mettent l’accent sur l’espace d’innovation continue créé à travers le rapprochement opéré en sciences et conception, Benjamin Coriat soutient au contraire que la grande industrie a, dans ce contexte, supplanté la figure du savant. Plus encore, ce dernier défend l’idée selon laquelle la conception se serait développée en marge de la production industrielle dans le but d’éliminer les producteurs immédiats de l’activité de conception. A son sens, le développement et l’articulation des sciences et des techniques appuient alors une division du travail à travers laquelle les ingénieurs et les techniciens prennent le contrôle de l’activité de conception en abandonnant aux détenteurs des moyens de production le pouvoir d’élaborer et de changer les procédures. La conception se joue alors non seulement en dehors des ouvriers mais aussi contre eux. Mais tandis que la fabrication est reléguée à l’exécution de masse, la liberté des concepteurs devient presque aussi ténue que celle des ouvriers.
Il faut toutefois souligner le caractère jamais achevé de la division et de l’organisation du travail dans l’histoire du capitalisme industriel. L’évolution du procès de conception industriel dans le courant du 20 è siècle montre combien l’autonomisation de la conception est d’abord un processus dialectique qui appelle des formes de rationalisation sans cesse renouvelées.
III. L’intégration des concepteurs dans le procès de production industriel
La division du travail ainsi définie dans le cadre de la production industrielle conduit à une spécialisation des tâches qui a pour principale caractéristique de séparer la conception de l’exécution du travail. Pourtant, le développement des premières formes industrielles, jusqu’à la fin du 19 è siècle, est loin d’avoir poussé à son maximum cette séparation. La première phase de l’industrialisation a davantage correspondu à une organisation relativement hybride de la production – que la fabrique semble avoir incarné –, combinant une organisation industrielle, artisanale et l’héritage de la manufacture dispersée.
Dans ce contexte, le travail de conception a connu une rationalisation qui, le plus souvent, a demeuré à l’état de principes essentiellement théoriques. Ainsi, la conception est restée, en pratique, au cours des 18 è et 19 è siècles, le fait d’ouvriers professionnels. Avant l’Organisation Scientifique du Travail (O.S.T.), le travail de conception connaît pourtant un important mouvement de rationalisation.
1. Le développement des concepteurs à travers le salariat
Le travail de conception industriel a connu, dans le courant du 19 è siècle, une rationalisation étroitement articulée à l’implication croissante des travailleurs dans des rapports salariaux 25 et au sein des formes sociales afférentes. Toutefois, l’avènement du salariat a été progressif, le 19 è siècle témoignant de compromis entre la forme salariale et celles qui l’ont précédée, comme l’artisanat et le tâcheronnat (Mottez, 1966 ; Castel, 1995).
Dans son examen des crises du capitalisme, Michel Aglietta (1976) rappelle que le développement du salariat est essentiellement déterminé par la loi de valeur et par le régime d’accumulation du capital. A son sens, les rapports salariaux ne s’étendent que dans un contexte spécifique : « Lorsque les rapports de production s’étendent par la production de moyens de production collectifs, la création et l’extension du salariat, qui s’accomplissent dans ce mouvement, provoquent un double changement structurel : d’une part, la séparation des forces de travail et des moyens de production réunis seulement dans le procès de travail sous l’autorité du capital, d’autre part, la destruction de l’univers spatio-temporel modelé par les formes de production précapitalistes. » (Aglietta, 1976, p. 96). Le développement du salariat traduit ainsi une recomposition de la force de travail qui correspond à un stade d’expansion du capitalisme industriel. Ce développement suppose donc des transformations structurelles majeures en matière de travail et d’emploi.
Dans la mesure où le capitalisme industriel repose sur cette polarisation forte, l’approche salariale du travail intellectuel trouve alors son sens : détacher une part des travailleurs pour concentrer le travail qualifié et les connaissances légitimes entre les mains d’une population susceptible de s’accomplir matériellement et symboliquement dans ce mode de production. Toutefois, l’intégration directe des ingénieurs de conception dans le procès de travail industriel des pays industrialisés du 19 è siècle ne constitue pas une nécessité technique mais est plutôt l’effet d’orientations économiques et politiques intimement liées à l’expansion du travail industriel à cette même période. Ce sont ainsi les structures du salariat et ses aspects sous-jacents qui peuvent expliquer cette intégration. Comme l’exprime Pierre Rolle, « le mode d’organisation hiérarchique, l’attitude envers l’autorité, l’ignorance des buts de l’entreprise dont fait preuve le travailleur, la difficulté de faire concevoir l’atelier comme une communauté réelle, un type de rémunération, de qualification, etc. : toutes ces questions ne peuvent en fait être portées qu’à l’intérieur d’un rapport salarial » (Rolle, 1971, p. 189). En d’autres termes, le développement industriel des activités de conception est indissociable de la forme salariale : les travailleurs de conception tendent à intérioriser les structures, les normes et les spécificités propres aux rapports sociaux qui en sont à l’origine.
La salarisation des ingénieurs est étroitement liée au développement de l’organisation industrielle du travail. L’accélération de l’industrialisation, le renforcement de la division du travail, le développement de nouveaux secteurs économique dans la seconde moitié du 19 è siècle – tout au moins en France – engendrent une plus forte demande du patronat en direction des techniciens hautement qualifiés et des ingénieurs (Grelon, 1986). L’accroissement du nombre d’ingénieurs au cours de cette période (puis tout au long du 20 è siècle) renvoie à la multiplication des grandes entreprises industrielles, au sein desquelles les structures hiérarchiques et la longueur des lignes hiérarchiques se sont considérablement étendues. Mais en devenant salarié, l’ingénieur n’en demeure pas moins un collaborateur direct aux yeux des patrons – et est également perçu comme tel par les ouvriers –, il inscrit son action dans le processus de décision de toute entreprise et organisation.
La salarisation des ingénieurs et des concepteurs a des effets sur le travail ouvrier – et sur le travail manuel en général. Pour Robert Castel (1995), ce phénomène marque même le triomphe des ingénieurs et des travailleurs intellectuels sur les ouvriers et le travail manuel. Ainsi, dans la société salariale, « les travailleurs manuels ont été moins vaincus dans une lutte des classes que débordés par la généralisation du salariat. Salariat ‘‘bourgeois’’, employés, cadres, professions intermédiaires, secteur tertiaire : la salarisation de la société contourne le salariat ouvrier et le subordonne à nouveau » (Castel, 1995, p. 521-522). Or, les mécanismes de subordination de la classe ouvrière dans le salariat se sont aussi exercés, dans une configuration spécifique, sur les populations de cadres et d’ingénieurs.
A travers l’extension du salariat à cette population, c’est bien la partition du travail qui a été inscrite dans le procès de production industriel, entrainant des conséquences sur l’organisation du travail dans son ensemble. Selon le même processus suivi par le travail ouvrier, le travail de conception tend ainsi à séparer les travailleurs de leur poste de travail 26 et ouvre la voie à une autonomisation du travail intellectuel.
2. L’autonomisation du travail de conception à travers un procès de conception industriel
Tout en étant soumis à la logique du capitalisme industriel, le travail de conception s’autonomise dans le procès de production en même temps qu’il se rationalise. Dans leur examen de l’évolution de l’activité de conception, Pascal Le Masson et Benoît Weil (2008) distinguent plusieurs logiques de conception, répondant chacune à une période historique spécifique.
Ils mettent tout d’abord en exergue la figure des « inventeurs-entrepreneurs », correspondant à la phase de « conception sauvage » propre à la première phase de l’industrialisation. La conception générale, réalisée en dehors des bureaux d’études de la firme, est surtout le fait d’ingénieurs indépendants dont les liens avec les milieux politiques et scientifiques sont étroits. Les études de conception réalisées par ces ingénieurs doivent être complétées par le travail des ouvriers au sein des ateliers de fabrication, ouvriers dont les qualifications sont élevées. Avant la création des bureaux d’études, l’activité de conception demeure assez rudimentaire et voit les ingénieurs et les ouvriers être forcés de coopérer de manière étroite.
En second lieu, la « conception réglée paramétrique » correspond, à leur sens, au développement, dans le courant du 19 è siècle, d’une science dédiée aux machines et aux évolutions mécaniques, thermiques, hydrauliques. Cette production « scientifique » prend toutefois des formes différentes selon les pays. Dans ce cadre, les fonctions occupées par les concepteurs tendent à se différencier entre, d’un côté, les concepteurs qui produisent un savoir spécifique et, de l’autre, ceux qui doivent les mettre en pratique 27 .
Dans la seconde moitié du 19 è siècle, la création des bureaux d’études aboutit à la mise en œuvre d’une « conception réglée systématique », troisième phase de cette rationalisation. Répondant à un accroissement des volumes de production, celle-ci se caractérise par la généralisation des cahiers des charges dans lesquels l’ingénieur-concepteur indique des spécifications standardisées et les plans nécessaires à la fabrication 28 . Ce régime de conception comporte des objectifs d’efficacité financière et productive explicites en matière de mobilisation des outils de production et d’études de conception 29 . Il instaure, en outre, une approche séquentielle qui préfigure les paradigmes tayloristes et fordistes et, à ce titre, systématise les principes d’une division du travail en conception en spécialisant les différents métiers afférents. Cette forme de conception présente, par ailleurs, la particularité d’envisager, d’une part, la conception en termes de famille de pièces et de produits – ce qui renforce l’intégration des tâches et des fonctions dans le procès de conception – et, d’autre part, elle accentue la dimension commerciale de l’activité de conception en insérant des normes d’efficacité financière concrètes dans les cahiers des charges.
Les activités de conception connaissent dès lors une situation paradoxale. Tandis que, d’un côté, la conception des produits et des machines n’est plus laissée à l’appréciation d’ingénieurs extérieurs à l’unité de production (la fabrique, l’usine), elle échappe aussi de plus en plus, d’un autre côté, aux ouvriers professionnels. Le travail de conception tend à perdre progressivement son caractère discrétionnaire si l’on considère les marges toujours plus étroites qui sont conférées aux différentes catégories de salariés à mesure que l’industrie redéfinit l’organisation du travail – notamment dans le cadre du travail en usine.
La concentration des salariés au sein d’entités organisationnelles et productives uniques, spécifique au capitalisme (Marx, 1867), correspond à un contexte plus spécifique, la rationalisation du contrôle de gestion. A l’instar de la création des bureaux d’études, l’introduction de critères de gestion dans l’organisation du travail est antérieure au taylorisme (Ramirez, 2009). Elle implique un plus fort regard du contrôle de gestion vis-à-vis du travail en ce que ce dernier est le cœur des mécanismes de rationalisation et de valorisation par le capital et est, à ce titre, le support de rendements et de profits (Postone, 1993). C’est également au cours de la seconde moitié du 19 è siècle que le contrôle de gestion commence à évaluer la nature de l’organisation du travail, là où, jusqu’alors, il était surtout question de mesurer le produit par rapport à la masse salariale et au capital fixe mobilisés. Dès cet instant, « il s’agit pour les propriétaires de s’immiscer dans l’organisation du travail : son contenu, sa division et son allocation, des conditions de réalisation et de rémunération, son orientation et ses résultats » (Boussard, 2008, p. 51). Bien qu’elle ne soit pas soumise, à cette époque, à des critères de rentabilité financière, l’activité de conception est néanmoins astreinte à une forme d’efficacité productive mais aussi gestionnaire en rationalisant régulièrement le procès de production et les modalités de fabrication.
Les ingénieurs de la production industrielle ont été conduits, depuis l’institutionnalisation des formations d’ingénieurs et de leur promotion dans les Corps de l’Etat au 19 è siècle, à réaliser un travail qui n’a jamais été étranger à des contraintes gestionnaires (Grelon, 1986 ; Gadéa, 2003). Mais la confrontation de l’organisation du travail (de fabrication, de conception) à des critères et des équivalences strictement financières indique une configuration inédite.
Deux points peuvent être relevés. Premièrement, le passage à un travail de type industriel – dans le domaine de la conception comme dans l’ensemble du travail salarié –, puisqu’il est associé à une logique de rendements sans rapport avec les modes de production antérieurs (Jappe, 2003 ; Postone, 2003 ; Delaunay, 2007), cette mutation confronte perpétuellement le travailleur à des critères d’équivalence et de mesure (Vatin, 1999 ; Bidet, Vatin, 2009). Le constat du passage à une organisation industrielle du travail à la fin du 19 è siècle induit une subordination des produits du travail des ingénieurs-concepteurs mais aussi de leur intelligence créative à des enjeux accordant à la productivité des opérations de travail, des matériaux, des matières, des installations et enfin des ouvriers de fabrication, une importance aussi forte que la fiabilité, la performance et la qualité des produits conçus et fabriqués. Cet aspect est enraciné dans les mécanismes industriels de production depuis cette phase d’expansion du capitalisme industriel. L’exacerbation des contraintes gestionnaires et financières dans la période actuelle ne peut par conséquent être départie des évolutions productives. Non linéaires, celles-ci ont pris corps à travers les rapports de force qui s’exercent entre les détenteurs de capitaux et les salariés, les catégories d’ingénieurs et de cadres ayant tenu un rôle à la fois complexe et déterminant (Bouffartigue, 2001).
Le deuxième point concerne l’évolution des rapports de travail à mesure que les catégories salariées s’étendent. L’une des principales caractéristiques du salariat consiste à ce qu’un employeur rémunère non seulement une force de travail (un volume horaire) mais aussi une qualification 30 . À l’aube du passage à la grande industrie à la fin du 19 è siècle et au début du 20 è siècle, le salariat se caractérise par la reconnaissance de la force de travail à travers la possession de qualifications techniques spécialisées. C’est notamment le cas, d’une part, des ouvriers professionnels, dont la maîtrise est telle que, jusque dans le courant du 19 è siècle, dans certains secteurs d’activité, ce sont eux (ainsi que des travailleurs artisans) qui déterminent concrètement l’organisation du travail en atelier (Dewerpe, 1989). Il en va de même pour les ingénieurs de conception, autonomes dans leur travail en dépit de leur extériorité vis-à-vis de l’unité de production et donc aux réalités des procès de travail dans les usines. Or, l’apparition des bureaux d’études cristallise une nouvelle division du travail industriel au sein de laquelle la capacité des salariés à maîtriser un segment du procès de travail est remise en cause. Ce constat vaut aussi bien pour les ingénieurs que pour les ouvriers professionnels.
D’une part, les ouvriers doivent davantage tenir compte des spécifications élaborées par les ingénieurs puisque ceux-ci, au-delà de leur plus grande proximité vis-à-vis des ateliers de fabrication, sont de plus en plus en mesure de prescrire l’environnement de travail des ouvriers (types de techniques, de machines ou de matériaux à utiliser pour fabriquer une pièce). Et, d’autre part, les ingénieurs-concepteurs sont moins libres de spécifier le dessin et le dimensionnement des pièces car ils sont tenus d’intégrer, dans leur travail, des contraintes de fabricabilité et surtout de performance (Le Masson, Weil, 2008). Les concepteurs sont également tenus de prendre en compte des objectifs de standardisation qui forcent en retour l’élaboration d’une compétence à concevoir des pièces qui pourront être identiques les unes aux autres en fonction de techniques et des dispositifs de fabrication – à une époque où la machine-outil laisse aux ouvriers des marges de retouches et de modifications (Kern, Schumann, 1989).
Ce n’est donc pas tant l’évolution des outils et des techniques de production ni même le perfectionnement des systèmes de gestion et de comptabilité qui permettent d’expliquer le passage à un travail de conception de type industriel, posant par là même les fondements des rationalisations du travail ultérieures. Cette évolution doit davantage aux transformations des rapports sociaux au sein du salariat, engageant, d’un côté, les ouvriers de fabrication à concéder une part de leur maîtrise sur le procès de travail afin de satisfaire des contraintes de performance et de rendement 31 et nécessitant, d’un autre côté, une limitation notoire de l’autonomie professionnelle des ingénieurs de conception puisqu’ils sont désormais exposés à des contraintes de production plus immédiates. Cette évolution suppose par ailleurs une capacité des ingénieurs de conception à convertir les capitaux sociaux et symboliques qui leur permettaient d’apparaître socialement comme une profession autonome (c’est-à-dire produisant des études de conception presque indépendamment du procès de production). Il s’agit pour eux de reconstruire une professionnalité qui ne perde ni en légitimité ni en valeur symbolique dans la mesure où ces ingénieurs réalisent désormais un travail de type industriel et non plus un travail singulier et auto-organisé 32 .
3. L’intégration de la conception dans la production : la création des bureaux d’études
Dans la deuxième moitié du 19 è siècle, la conception devient une activité industrielle. C’est à ce titre que son intégration dans le procès de production industriel se traduit concrètement par l’apparition de bureaux d’études qui lui sont spécialement dédiés. Jusqu’au milieu du 19 è siècle, la plupart des évolutions techniques et des innovations technologiques ne sont pas produites au sein d’institutions officielles ou de laboratoires de recherche en lien avec l’industrie (Verley, 1994, 1997 ; Caron, 2010). Celles-ci sont davantage le fait d’ingénieurs et de fabricants de machines. De plus, les unités de production industrielles de la première industrialisation ne possèdent pas le maillage organisationnel ni la capacité d’intégration et de développement technique des usines de la production de masse.
Le principe d’une concentration des travailleurs salariés au sein d’une même unité de production a pu répondre au souci des détenteurs de capitaux de lever une masse de capital importante sur une entité productive bien délimitée et de permettre ainsi la réalisation d’un plus grand nombre d’innovations techniques 33 . Mais au-delà de la seule mobilisation de capitaux, « ces concentrations de main d’œuvre semblaient bien être surtout de discipliner un travailleur difficile à contrôler lorsqu’il était [extérieur au site de production], de le contraindre à l’exactitude des horaires, à la régularité du travail, à l’obéissance, c’est-à-dire à de nouveaux comportements » (Verley, 1997, p. 90) 34 . C’est à partir du moment où des salariés sont concentrés dans un même espace de travail que la conception peut être à son tour rationalisée (Le Masson, Weil, 2008), un espace qui correspond aux bureaux d’études.
La première industrialisation apparue en Grande-Bretagne à la fin du 19 è siècle entame la séparation de la conception et de l’exécution sans toutefois que la conception ne soit centralisée dans des structures dédiées. Ce sont, par conséquent, des ingénieurs indépendants qui sont spécialement affectés à des fonctions de conception (Le Masson, Weil, 2008 ; Poitou, 1988). Ces ingénieurs peuvent aussi être considérés comme des entrepreneurs, à savoir comme un groupe d’innovateurs qui impulsent des innovations majeures à différentes périodes (Schumpeter, 1911).
Peu avant le tournant du 19 è siècle, le travail de conception tend toutefois à être séparé de la fabrication. Alain Dewerpe évoque ainsi une prépondérance croissante des dessins, dans l’industrie mécanique de la première moitié du 19 è siècle, comme préalable à toute fabrication. Ainsi, « le traceur, à lui seul un bureau des méthodes, lit le dessin, extrait les croquis d’exécution des dessins d’ensemble […] ; à partir des années 1840, il abandonne l’atelier pour le bureau de dessin en même temps qu’apparaissent les calqueurs, qui isole les dessins d’exécution des dessins d’ensemble » (Dewerpe, 1989, p. 18). A travers la distinction entre le dessin d’ensemble et le dessin d’exécution, le travail de conception apparaît autonomisé, avant même l’avènement des bureaux d’études et bien avant le développement du taylorisme et des bureaux des méthodes, et opère ainsi une partition entre le travail qualifié et le travail d’exécution.
La création des bureaux d’études à partir des années 1850-1870 contribue à accentuer la dimension collective du travail de conception dans la mesure où ceux-ci font désormais coopérer les ingénieurs mais aussi les autres acteurs du procès de production au sein de la même unité physique de production (Le Masson, Weil, 2008). Le bureau d’études incarne dès lors une forme d’organisation du travail dont l’objectif est d’intensifier la coopération et le travail collectif des travailleurs détachés du procès de fabrication. Mais, paradoxalement, le régime collaboratif de conception renforce le caractère individuel de la condition des ingénieurs par rapport à l’ensemble de la production puisque ceux-ci s’autonomisent au sein d’une bureaucratie industrielle.
Les bureaux d’études constituent en outre un type de rationalisation antérieur à l’apparition de l’O.S.T. et témoignent de la singularité de l’organisation industrielle. Ainsi, les bureaux d’études industriels induisent un principe original de « dominant design 35 , de cahiers des charges de référence, d’architectures de références, de familles de produits, qui renvoient aussi bien à des logiques de standardisation (en interne) que de normalisation [qui peut concerner tout un secteur] » (Le Masson, Weil, 2008, p. 62). Cette logique laisse apparaître le fait que l’activité de conception de produits et de services peut être réalisée, y compris le détail des aspects techniques, de manière autonome, parcellaire, à une large échelle, dans le procès de production 36 .
La concentration d’une part du travail intellectuel dans un espace matériellement et symboliquement singularisé correspond à une période de développement du capitalisme (des années 1850 aux années 1870), le passage à la grande industrie et à une production de série qui, comme l’indique Eric J. Hobsbawm (1978), voit la logique « financière » marquer le pas vis-à-vis de la logique « industrielle », ce qui se traduit par des investissements plus importants dans les secteurs industriels et par un renforcement du contrôle des détenteurs de capitaux et des dirigeants d’entreprise sur l’organisation du travail (Boussard, 2008) – dont les bureaux d’études seraient en partie l’émanation.
Mais les bureaux études traduisent, plus encore, un certain niveau d’abstraction des activités de conception par rapport au procès de production dans son ensemble. Ils correspondent ainsi à « une nouvelle raison conceptrice fondée sur la distinction et l’adoption de nouveaux langages de conception beaucoup plus abstraits que ceux en usage jusque-là » (Le Masson, Weil, 2008, p. 52). Le développement de bureaux d’études de conception au sein de la seule firme industrielle répondrait plus précisément à trois rationalités. La première, si l’on considère celle-ci comme étant susceptible de structurer les connaissances idoines et leur exploitation, est une « nouvelle raison conceptrice », caractérisée par un langage abstrait qui répond à la complexité du système technique et à la nécessité de renouveler rapidement les connaissances. La seconde renvoie à l’organisation selon une logique bureaucratique s’appuyant sur un système de règles dense et évolutif. La troisième concerne la logique de performance à laquelle est astreint le bureau d’études, justifiant en retour une « domestication de la conception ».
De cette manière, les bureaux d’études ouvrent la voie à la coopération entre différents types d’acteurs qui, jusqu’alors, n’étaient pas mis en situation de coopération directe (par exemple, le marketing, la recherche et les méthodes de fabrication). Ils préfigurent en partie les formes coopératives développées tout au long du 20 è siècle à travers les modèles organisationnels qui se sont succédé, confrontés et combinés.
L’émergence de bureaux d’études industriels favorise plus encore une division du travail dans le cœur de l’activité de conception. Les ingénieurs de conception détiennent des connaissances techniques qui, bien que poussées, demeurent assez généralistes – à moins qu’ils soient eux-mêmes spécialisés. Cette division du travail se limite en effet à une division des connaissances, par exemple entre thermiciens et mécaniciens, division qui ne se décline pas entièrement dans le procès de production – il s’agit davantage d’une accumulation et d’une rationalisation des connaissances dans des domaines spécialisés (Le Masson, Weil, 2008) 37 . De fait, ce sont les ouvriers professionnels 38 qui déclinent les cahiers des charges de conception et qui effectuent eux-mêmes les retouches et les corrections qu’ils jugent nécessaires au regard des contraintes de fabrication (Poitou, 1988). Les bureaux d’études, qui constituent une nouvelle forme de bureaucratie d’entreprise, se voient assigner, par ailleurs, des objectifs d’amélioration des produits, tant du point de vue de leur performance que de leur qualité, et doivent générer par ailleurs des techniques de fabrication innovantes, rompant tout au moins avec certaines habitudes d’atelier.
Les bureaux d’études ont pour effet, selon Pascal Le Masson et Benoît Weil, de produire quatre types de « langage » qui font la singularité des concepteurs par rapport aux autres producteurs : le développement d’un langage fonctionnel qui traduit techniquement, de façon opératoire, les besoins des clients ; un langage conceptuel axé autour des connaissances propres aux ingénieurs de conception (la mécanique, la thermodynamique, l’hydraulique ou encore la résistance des matériaux) ; un langage « physico-morphologique » – la symbolisation des différents aspects d’un produit ; et, en dernier lieu, un langage de conception détaillée qui vise à définir un produit au niveau de chacune de ses pièces et de ses composants. Jusqu’au début du 20 è siècle, plusieurs évolutions significatives apparaissent, de la promotion de personnels chargés de vérifier la standardisation des plans envoyés en fabrication et à la possibilité de concevoir des prototypes.
Enfin, les bureaux d’études institutionnalisent l’autorité des concepteurs dans la conception industrielle des produits. Ils requièrent de nouvelles compétences et mettent en adéquation l’activité de conception avec une logique de production à grande échelle et, par conséquent, de normalisation et de standardisation. Les bureaux d’études sont une nouvelle source d’interaction entre les concepteurs et des personnels de méthodes de fabrication, de recherche et développement ou encore de marketing, soit autant de fonctions qui connaissent un essor notable, ultérieurement, dans les organisations tayloro-fordistes.
La création des bureaux d’études s’accompagne d’une rationalisation embrassant des considérations socio-productives larges, ce qui rend nécessaire de confronter dans une même ligne d’analyse rationalisation du travail intellectuel et rationalisation du travail manuel. Jean-Pierre Poitou souligne que « le mouvement de division du travail, d’expropriation du savoir professionnel ouvrier est le moteur du développement des bureaux de préparation du travail et d’études du produit. Ce mouvement, mené à ses dernières conséquences, applique à ses propres agents la division et la mécanisation du travail qu’ils étaient jusque-là chargés d’imposer aux autres segments de l’entreprise. Alors, et alors seulement, s’instaurent la division et la mécanisation du travail mental. Dès lors, les moyens de calcul, de dessin et d’organisation assistée par ordinateur deviennent une nécessité. » (Poitou, 1988, p. 16).
L’institutionnalisation du travail de conception en bureaux d’études, devenus fonctions et services d’une même firme industrielle, suppose, dans cette perspective, une division du travail accentuée entre les activités de conception et de fabrication mais aussi au sein du travail de conception des produits. Les dessins et les études liés à la conception des pièces sont retirés des ateliers – tout au moins dans l’organisation formelle du travail – et atteignent en premier lieu la professionnalité des ouvriers qualifiés. Mais cette rationalisation qu’incarnent les bureaux d’études n’est pas linéaire, elle est fonction de conditions des formes aléatoires d’exploitation des techniques. Les bureaux d’études constituent ainsi le pendant de l’atelier dans un contexte où l’usine, à la fin du 19 è siècle, tend à s’imposer comme un cadre matériel et symbolique de référence. Là où l’usine a pu incarner l’aliénation 39 d’ouvriers réduits pour la plupart à un travail manuel et d’exécution (Friedmann, 1946, 1956), les bureaux d’études de conception donnent une indication quant au projet et à l’œuvre de rationalisation du capitalisme industriel.
IV. Des ingénieurs aux techniciens : une parcellisation des tâches de conception
La population des ingénieurs observe, à partir de la fin du 19 è siècle et surtout après la Première Guerre Mondiale, une double tendance. D’un côté, ils sont confrontés à une pensée organisationnelle qui se développe à une large échelle. Elle décline l’approche techniciste et rationaliste portée par l’ingénierie industrielle dans son ensemble (Gadéa, 2003 ; Vatin, 2008). D’un autre côté, des ingénieurs plus spécialisés sont coupés des instances décisionnelles dans le procès de travail et s’apparentent ainsi davantage à des techniciens (Grelon, 1986).
Il s’agit d’examiner le mouvement par lequel s’est opérée cette polarisation entre différents profils d’ingénieurs et, à plus forte raison, de voir quel rôle ont tenu les concepteurs industriels dans un contexte de systématisation des principes du capitalisme industriel dans l’économie, dans la production et dans le travail.
1. La conception et le taylorisme : chaîne de production et standardisation du travail
La prépondérance des ingénieurs de bureau d’études
Bien qu’essentiellement concentré dans des bureaux d’études – notamment dans les grandes entreprises en France (Cohen, 2001) –, le travail de conception demeure longtemps réparti entre différentes catégories de salariés dans le secteur aéronautique. Jusque dans les années 1960 40 , les ouvriers professionnels continuent d’occuper un certain rôle dans la conception. Une part notoire des ingénieurs n’est pas dédiée, dans les entreprises industrielles, à des fonctions administratives (Grelon, 1986, 2001). Les ingénieurs des bureaux d’études, notamment ceux diplômés d’une école spécialisée dans le dessin industriel et les calculs mécaniques, réalisent précisément un travail de calculateur ou de dessinateur à temps complet. Certains de ces ingénieurs occupant des fonctions techniques sont aussi des autodidactes, ayant un parcours de technicien voire, dans certains cas, d’ouvrier (Bouffartigue, Gadéa, 1997). Les fonctions ne sont d’ailleurs pas toujours clairement définies entre les concepteurs et les agents de maîtrise d’atelier, selon la technicité des pièces et le niveau de qualification des ouvriers de fabrication, qui peuvent également être amenés à conduire des études de conception ou à réaliser du dessin (Poitou, 1988).
Cette imprécision des fonctions entre l’atelier et les bureaux d’études mais également au sein de ces derniers découle du fait que l’atelier conserve une certaine latitude en matière de finalisation de la conception tandis que les fonctions des bureaux d’études ne sont que partiellement spécialisées. Les ingénieurs, les techniciens, les agents de maîtrise et les employés peuvent ainsi être considérés comme des collaborateurs des ouvriers travaillants en atelier.
D’un point de vue des techniques de travail, la rationalisation du travail en bureau d’études est en partie à l’image de celle connue dans la période industrielle dans le travail ouvrier : elle est fluctuante et non linéaire. La réalisation de calculs de dimensionnement est au cœur de l’activité des bureaux d’études, là où le dessin, l’autre activité centrale, est davantage réparti entre le bureau d’études, le bureau des méthodes et l’atelier de fabrication. Jean-Pierre Poitou résume ainsi le travail au sein du bureau de préparation : « L’agent technique de lancement, à partir des normes de spécification de matériaux, établit la nomenclature de dessin pour la fabrication, dont l’agent de planning suivra le cours d’exécution. […] Tandis que le préparateur de 1 er échelon de fabrication établit des gammes simples d’opérations en partant des dessins, le préparateur de 2 ème échelon détermine la gamme de fabrication et propose des outillages sans les étudier. » (Poitou, 1988, p. 34). Des dessinateurs de différents grades interviennent ensuite sur le dessin dans un ordre séquentiel relativement strict.
Le métier de dessinateur, métier alors réparti entre plusieurs fonctions et par lequel débutent la plupart des concepteurs lors de leur arrivée dans un bureau d’études, indique combien les concepteurs doivent moins connaître l’ensemble des fonctions et des métiers qu’intérioriser, par l’apprentissage de celui-ci, les normes d’une organisation hiérarchique, procédurale et les rapports de force exercés dans la maîtrise de compétences techniques selon la qualification et selon l’expérience des concepteurs. C’est toutefois au niveau de la recomposition du personnel d’encadrement que se joue alors une part de la rationalisation du travail de conception.
L’essor des professions de cadres et d’ingénieurs dans l’entre-deux Guerres
L’enjeu central jusqu’au milieu du 20 è siècle demeure la place et le statut des cadres, des ingénieurs et, plus globalement, des salariés non ouvriers dans l’organisation du travail. La constitution et le développement du groupe des cadres, à partir de cette période, présentent un intérêt à deux niveaux. D’une part, l’appartenance d’une partie des concepteurs – les ingénieurs – à ce groupe ; et, d’autre part, la difficulté à établir ce qui fait la définition et l’unité du groupe social en question.
Luc Boltanski, sans donner une définition du groupe des cadres, évoque le « travail de regroupement » opéré par ces derniers. S’intéressant à la dimension essentiellement symbolique de ce phénomène 41 , il note « qu’on peut alors tenter de rendre compte de la forme prise par le groupe en interrogeant le travail de regroupement, d’inclusion et d’exclusion dont il est le produit, et en analysant le travail social de définition et de délimitation du groupe […] et a contribué, en l’objectivant, à la faire être sur le mode du cela-va-de-soi » (Boltanski, 1982, p. 51-52). Toutefois, contrairement aux cadres, les concepteurs industriels n’ont pas connu une reconnaissance statutaire et institutionnelle de cette nature. Il existe une césure importante, notamment depuis l’expansion du taylorisme, entre les salariés appartenant au travail manuel et ceux qui relèvent du travail intellectuel.
Luc Boltanski relate l’importance de l’unification du champ professionnel des cadres et des ingénieurs autour de pratiques et de représentations communes. En effet, dans le cas du travail de conception, l’affectation d’un personnel exclusivement dédié au travail de conception et la création d’espaces et de techniques de travail spécifiques ont contribué à produire, à légitimer et à naturaliser, d’une part, la séparation du travail intellectuel du travail manuel et, d’autre part, à subordonner le second au premier.
Bien que le terme de « concepteur » ne renvoie pas à un statut particulier ni à des fonctions identifiables ou à un travail homogène, il a progressivement conduit, dans la période industrielle mais plus encore après 1914 et l’introduction dans les usines des principes inhérents à l’O.S.T., à dissocier ceux qui conçoivent de ceux qui fabriquent. Comme l’exprime L. Boltanski à propos des cadres, « la formation d’un champ de représentation de cadres a sans doute contribué […] à maintenir l’unité symbolique de la catégorie en permettant aux intérêts traditionnels de s’exprimer sans que soit remise en question la légitimité du regroupement dont le groupe était le produit » (Boltanski, 1982, p. 243).
À partir des années d’entre-deux-guerres, des techniciens spécialisés intègrent en nombre les bureaux d’études pour être affectés à des postes de dessin et de calcul qui relèvent essentiellement d’un travail d’exécution (Poitou, 1988) – cette population est plus proche, professionnellement et en termes de trajectoire et d’habitus 42 , des ouvriers qualifiés des ateliers. La constitution d’un personnel de conception séparé du personnel de fabrication 43 semble alors s’inscrire dans une rationalisation industrielle dont la portée n’est pas seulement technique 44 .
Des luttes et des résistances ouvrières ont marqué les entreprises du secteur aéronautique des années 1920 jusqu’aux années 1960 (Chapman, 2011). Elles montrent que le détachement et l’unification symbolique et pratique du personnel de conception dans les bureaux d’études ne s’est pas faite progressivement, par des ajustements techniques et organisationnels. Il a fallu en passer par une recomposition de l’organisation du travail qui a produit cette séparation forte et durable entre concepteurs et ouvriers.
Dans le cas de l’industrie aéronautique, une ambiguïté entoure le statut des cadres, des ingénieurs et des techniciens pendant la période d’entre-deux-guerres. Ce secteur entretient un certain paternalisme, caractéristique des grandes firmes privées aéronautiques des décennies précédant la Seconde Guerre mondiale, l’un des ressorts de cette gestion reposant sur l’implication des salariés intermédiaires par rapport aux objectifs de l’entreprise. Ainsi, Herrick Chapman (2011) rappelle, d’un côté, que les techniciens sont confrontés, dès les années 1930-1940, à une « frustration » commune avec les ouvriers qualifiés. L’autonomie à laquelle ils auraient pu prétendre est en effet contredite par leurs conditions concrètes de travail, leur faible salaire et une perspective de carrière limitée par leur exclusion de la catégorie des cadres. Mais, d’un autre côté, ces techniciens, au même titre que les cadres et les ingénieurs, sont bien souvent considérés par les entreprises qui les emploient comme des relais opérationnels. Ils peuvent être assimilés, de ce fait, à ce « salariat de confiance » (Bouffartigue, 2001) indispensable au bon fonctionnement de l’organisation du travail, notamment dans l’expression de ses contradictions.
Il est important de noter ici combien l’occultation de la contradiction capital-travail, pourtant au cœur du travail, des statuts et des conditions inhérents au salariat, est l’une des clés des politiques de mobilisation dans la période du capitalisme industriel (Bidet, 2004). N’étant pas propriétaires des moyens de production et situés dans une relation de subordination vis-à-vis des directions d’entreprise, les populations de cadres, d’ingénieurs et de techniciens ont été placées, notamment à partir des années 1930, dans une situation particulière. Ils se sont ainsi vus accorder, par les dirigeants d’entreprises, un pouvoir et une autonomie relative sans pour autant être en mesure de disputer à ces derniers, et à plus forte raison aux actionnaires, le pouvoir stratégique décidant des orientations structurelles des entreprises (Chandler, 1988).
Le secteur aéronautique possède la particularité de favoriser une identification notoire des salariés au produit conçu et fabriqué (Cousin, 2008). Il s’agit là d’un élément constitutif de la professionnalité des salariés de conception – mais aussi de fabrication – et d’un ressort non négligeable des politiques managériales actuelles. L’implication par l’identification est d’ailleurs un levier de mobilisation salariale des dirigeants de l’aéronautique depuis le développement de cette industrie dans les années 1920-1930. Herrick Chapman relève ainsi que « les constructeurs de l’aéronautique eurent recours à une méthode dont les patrons des autres industries ne disposaient pas pour favoriser la loyauté – l’entretien d’un esprit de corps basé sur la participation à la passion suscitée par l’aviation » (Chapman, 2011, p. 77).
Le métier de technicien et la rationalisation du travail dans les bureaux d’études
La rationalisation du travail de bureau est l’une des composantes fortes des changements connus dans l’activité de conception – et, plus largement, au sein du travail intellectuel – au milieu du 20 è siècle. Le travail de bureau reflète la division du travail qui opère dans l’ensemble de la société industrielle mais « ces développements s’inscrivent dans des temporalités différentes » (Chenu, 1994, p. 38). Alors qu’Alain Chenu évoque l’émergence de la croissance numérique des « O.S. du tertiaire », Charles W. Mills associe directement l’approfondissement de la division du travail de bureau à la rationalisation et à la mécanisation des outils et des techniques de travail. Il note que « les opérations routinières dans le cadre d’une organisation minutieusement fragmentée ont remplacé le travail diligent au sein d’une équipe dont l’on connaît bien tous les membres, […] la rationalisation bureaucratique a donné au travail un aspect de production industrielle » (Mills, 1966, p. 261). C.W. Mills situe l’essor du travail administratif à l’aune d’une recomposition du travail intellectuel. Selon lui, la structure nouvelle apparue dans la période industrielle « prend pour critères de respecter, à tout prix, la valeur économique et le rang social, et empêche l’intellectuel d’échapper à l’atmosphère […] de routine créée par le démiurge administratif » (p. 186). La thèse de C.W. Mills postule pour une emprise croissante du travail technicien sur le travail intellectuel – dont « les centres de l’initiative politique lui sont de moins en moins accessibles » ( id. ) 45 .
Le travail de conception suit assez fortement cette tendance dans l’ensemble des secteurs industriels. Dans l’aéronautique comme dans l’automobile, le nombre de techniciens dessinateurs s’accroît sensiblement dans l’entre-deux-guerres, donnant lieu à un travail technique standardisé et répétitif (Poitou, 1988). De même, une catégorie plutôt hétéroclite de personnels administratifs et gestionnaires, limitée à un travail d’exécution, se développe dans les bureaux d’études. Il s’agit par exemple des secrétaires, lesquelles, occupant un poste assimilé à celui de dactylo, sont chargées de saisir l’ensemble des rapports réalisés par les ingénieurs et par les techniciens assurant le suivi physique des différents calculs et dessins de conception.
Au cours du 20 è siècle, c’est aussi le technicien qui est érigé en véritable figure de la modernité industrielle (Gurvitch, 1949 ; Ellul, 1977). L’émergence des techniciens, dans l’entreprise industrielle, renvoie directement à la croissance exponentielle des systèmes mécanisés et automatisés de production tout au long du 20 è siècle. Ainsi, « l’industrie s’est littéralement jetée sur certaines méthodes de contrôle, s’est équipée de machines et d’ensembles mécaniques plus précis, et donc plus délicats quant à leur entretien et à leur mise au point […]. Il s’en est suivi une demande considérable non seulement d’ingénieurs, mais aussi de surveillants compétents, de spécialistes très limités dans leurs spécialités, bref de personnel éveillé, instruit, rompu à certaines logiques machiniques » (Legoux, 1960, p. 289).
Ces considérations ont induit un renouvellement du personnel en charge du contrôle des installations et, dans le cas du travail de conception, de l’exécution des architectures élaborées par les ingénieurs. La figure du technicien, après 1945, est typiquement celle d’un diplômé d’un C.A.P. dans la spécialité technique qu’il occupe dans l’entreprise, car « l’enseignement technique moyen donnait les plus sûres garanties. On prit alors l’habitude de désigner comme ‘‘techniciens’’ ce personnel non ouvrier, techniquement subalterne mais appelé cependant à certaines responsabilités » ( id .).
Si les techniciens ont pesé numériquement dans les bureaux d’études de conception des entreprises industrielles à partir des années 1930, ce sont pourtant les mutations de la catégorie des ingénieurs qui permettent de saisir dans quelle mesure le bureau d’études s’est imposé comme un point incontournable du procès de production.
2. Les ingénieurs, entre reconnaissance et segmentation
Les travailleurs de conception : des recompositions de classes
La séparation progressive des activités de conception et d’exécution et la création de bureaux d’études industriels ont pour effet de renforcer le poids des ingénieurs de conception dans les procès de production tout au long des 19 è et 20 è siècles. L’ingénieur tend à apparaître progressivement comme une figure prééminente dans l’organisation du travail.
Le nombre d’ingénieurs croît, à partir des années 1880, en même temps que les secteurs industriels de haute technicité se développent – en particulier dans le domaine de la sidérurgie (Shinn, 1978) 46 . Par voie de conséquence, le nombre d’écoles d’ingénieurs – spécialisées techniquement – et d’ingénieurs diplômés ne cesse d’augmenter au cours de cette période. Les ingénieurs ainsi formés appartiennent essentiellement aux « couches moyennes et inférieures de la moyenne bourgeoisie française. [Peu d’élèves] sont issus de la haute bourgeoisie, leur programme et les fonctions auxquelles [les nouvelles écoles] préparent ne répondant pas aux ambitions sociales de celle-ci » (Shinn, 1978, p. 62). Il existe alors un véritable clivage entre, d’un côté, les ingénieurs diplômés des écoles les plus prestigieuses apparues au début de la période industrielle (Polytechnique, Centrale, Mines…) et ceux des écoles spécialisées plus récentes (écoles supérieures de physique et de chimie industrielle, Ecole supérieure d’électricité…) et des facultés de sciences.
On peut observer, sur ce point, une homologie structurale entre le système éducatif, la division du travail et l’organisation – matérielle et morale – de toute société (Durkheim, 1893). La différenciation des ingénieurs dans la période allant des années 1980 aux années 1930 47 peut être vue comme étant le fait d’un rapport de classes – celui-là même qui structure le capitalisme industriel –, mouvement à travers lequel différentes fractions de la classe bourgeoise se sont disputé les orientations de la société (Touraine, 1973).
De cette façon, avec la phase d’expansion industrielle amorcée dans les années 1890, une frange de la bourgeoisie industrielle et financière a pu développer ses capitaux économiques et symboliques et monopoliser ainsi les structures de reproduction sociales dominantes (les grandes écoles notamment). Le système d’exploitation développé par le capitalisme industriel, pour assurer sa stabilité et sa pérennité, ne pouvait pourtant s’exposer à une confrontation directe des « classes capitalistes » et des classes prolétariennes. Cela a conduit, selon Alain Bihr, à la promotion d’une classe intermédiaire, la « classe d’encadrement capitaliste », assurant notamment un rôle de régulation dans le capitalisme 48 . Dans le cas des populations d’ingénieurs et de techniciens, l’instauration de structures éducatives intermédiaires a permis, d’une part, la création d’instances et de trajectoires de reclassement pour les fractions les moins dotées de la bourgeoisie et, d’autre part, une différenciation notoire au sein même du prolétariat et distinguant une minorité au sein de ce dernier 49 . À travers cette configuration s’incarne la matrice classiste qui structure les populations de concepteurs industriels depuis le début du 19 è siècle : un regroupement de fractions de classes, puisant son recrutement social à la fois au sein du prolétariat et de la petite bourgeoisie, et qui a pour effet, à l’instar de la population des cadres dans son ensemble, de créer un véritable illusio (Bourdieu, 1994) 50 . Car à travers une dénomination commune (cadres, concepteurs) sont agrégées différentes populations, qui n’ont pas des trajectoires sociales, des habitus et des intérêts de classe identiques. En raison de l’absence de continuum pratique et symbolique, ces populations ont favorisé une légitimation des normes et des orientations structurelles du capitalisme industriel (Bouffartigue, 2001 ; Flocco, 2015), ou tout au moins ne les ont pas fondamentalement remises en cause malgré différentes formes de contestations selon les périodes (Linhart, 1991 ; Boltanski, Chiapello, 1999).
Une structuration d’une catégorie d’encadrement : l’unité des cadres et des ingénieurs en question
Avec l’avènement d’une structure productive et d’une organisation du travail de type industriel au début du 20 è siècle, les ingénieurs connaissent une différenciation de leurs rôles dans les entreprises, tant au niveau des fonctions de direction et de contrôle qu’en matière de conception, d’études et de développement.
Dans le courant du 20 è siècle, les écoles et les instituts dédiés à la formation des ingénieurs continuent à se multiplier, mais aussi à se différencier 51 (Gadéa, 2003). Dès lors que le titre d’ingénieur a été attribué à une catégorie plus large de travailleurs intellectuels, la question de la reconnaissance de ce titre s’est posée avec acuité. Celle-ci « correspond à l’aboutissement d’une transformation progressive de l’ingénieur au cours d’un siècle d’industrialisation et elle signifie le basculement vers de nouveaux modèles professionnels » (Grelon, 1986, p. 9). La défense du titre d’ingénieur, ainsi que la naissance d’associations d’ingénieurs, répond donc d’abord à une logique professionnelle, et moins politique 52 . Le rôle de l’État, notamment à travers les politiques salariales, économiques et industrielles, a été fondamental dans la structuration des organisations catégorielles et explique pour une large part les mécanismes d’expansion, de déclin et de recomposition de ces organisations au cours du 20 è siècle (Sauvy, 1965 ; Gueslin, 1992).
La reconnaissance institutionnelle des cadres correspond à une volonté des décideurs politiques et économiques de restaurer l’ordre social, notamment après les grandes grèves ouvrières de 1936. Face au renforcement de la classe ouvrière, Luc Boltanski (1982) voit dans la structuration du groupe des cadres une recomposition de la moyenne et de la petite bourgeoisie qui favorise la structuration d’une classe moyenne 53 censée incarner une stabilité sociale et politique. Des mouvements d’ingénieurs et de cadres voient le jour dans les années 1930 en France (clubs, associations, syndicats…) et participent de cette structuration pratique et symbolique du groupe d’encadrement 54 .
Les ingénieurs, au cours de cette période, ont surtout cherché à conserver une spécificité dans la structure des professions face à l’élargissement du groupe des cadres (Grelon, 2001) 55 . Une opposition au sein du groupe des ingénieurs menace pourtant de se faire jour dans le sens où les ingénieurs industriels, issus des écoles spécialisées, gagnent en importance, depuis le début du 20 è siècle et plus encore à partir de 1914, face aux ingénieurs issus des corps d’Etat (Shinn, 1978). Dans cette perspective, certains ingénieurs – notamment ceux des Corps d’Etat – craignent d’être associés au mouvement de rationalisation du travail qui s’intensifie après la Première Guerre mondiale (Thépot, 1986) 56 .
Enfin, en considérant l’hétérogénéité des membres qui le composent, les ressorts du groupe des cadres et des ingénieurs évoluent dans l’entre-deux-guerres. Ce groupe apparaît, jusqu’alors, comme « un agrégat dispersé, sans homogénéité, sans organisation, sans identité » (Boltanski, 1982, p. 126) dont le terme de cadre « permet d’éviter de poser à tout propos la question de savoir qui doit être inclus et qui doit être exclus du champ de mobilisation qui se forme autour des ingénieurs » ( id. ). A l’inverse, selon Paul Bouffartigue (2001), c’est précisément cette hétérogénéité qui permet aux membres du groupe des cadres et des ingénieurs de se mobiliser, leur reconnaissance sociale ne visant pas alors l’effacement symbolique de leur diversité.
Les ingénieurs constituent le cœur historique du groupe des cadres en ce qu’ils sont unis par un même habitus professionnel (Bouffartigue, Gadéa, 1997). La structuration des cadres et des ingénieurs s’est produite en grande partie à partir d’une bureaucratisation accrue du travail, dans les firmes industrielles notamment. L’unité du travail des cadres réside, pour L. Boltanski, dans l’homogénéisation des fonctions d’encadrement : « les agents qui assurent la gestion des entreprises et le contrôle des subalternes doivent faire l’objet d’une action [particulière], capable non seulement d’inculquer des règles parcellaires mais aussi de faire intérioriser des schèmes permettant la reproduction des opérations par lesquelles ces schèmes ont été acquis, d’orienter la construction de l’identité [des agents] en fournissant des modèles d’identification et de susciter des investissements à la fois cognitifs et attentifs » (Boltanski, 1982, p. 202).
Ainsi, les cadres ont surtout pour fonction de favoriser l’implication de l’ensemble des agents de l’entreprise – cette remarque esquisse d’ailleurs la genèse du travail de management que l’on examinera dans le deuxième chapitre et qui n’apparaît véritablement que dans les années 1960 en France.
Conclusion
À la fin du 19 è siècle, avant la production de masse et l’O.S.T., l’activité de conception présente les caractéristiques de la production industrielle. Les phases successives de sa rationalisation témoignent de plusieurs tendances fortes : la concentration de travailleurs – en voie de salarisation avancée – au sein d’une même unité de production ; la promotion sociale des ingénieurs ; un lien plus étroit établi entre capital, gestion et organisation du travail ; une déqualification progressive du travail ouvrier ; la combinaison des sciences et des techniques au sein des procès de travail ; l’autonomisation des travailleurs de conception – autrement dit la partition du travail manuel et du travail intellectuel – ou encore la création de bureaux d’études qui sont au carrefour de ces multiples facteurs.
L’ingénieur, qui a pu apparaître comme la figure d’une modernité étatique et industrielle, conserve à la fin du 19 è siècle un prestige et une autorité morale en matière de progrès technique et social. Cependant, l’émergence d’une conception de type industriel semble représenter un tournant spécifique dans la mesure où celle-ci marque un approfondissement de la division du travail parmi les travailleurs que l’on peut qualifier d’intellectuels. Elle s’inscrit, par ailleurs, dans un mouvement de longue durée – fondé sur les conflits sociaux inhérents aux rapports de classes – qui aboutit à séparer les travailleurs, à la fois intellectuels et manuels, des produits fabriqués, de la matière traitée mais aussi des instruments, des techniques et de l’organisation du travail. La conception industrielle incarne dès lors une certaine abstraction du travail et des travailleurs vis-à-vis de la production industrielle dans sa globalité.
À l’issue de cette première phase d’industrialisation, la conception industrielle est loin de revêtir le caractère systémique et total qu’elle aura, notamment, dans la seconde moitié du 20 è siècle. Jusqu’en 1945, le procès de production demeure en effet en partie hétérogène, notamment dans l’aéronautique. Combinant des formes organisationnelles et professionnelles issues de la proto-industrie, il est possible de dire que plusieurs modèles productifs cohabitent alors.
La conception industrielle ne se généralise que sur plusieurs décennies mais une impulsion est donnée en matière d’organisation et de division du travail, engageant une orientation nouvelle pour le travail de conception et pour le travail industriel en général. La production de masse et l’O.S.T. poursuivent et précisent ces transformations structurelles.


6 L’unité de travail cristallise les rapports sociaux de production d’une période historique. Ainsi, si, dans la manufacture, le travailleur maîtrise encore relativement son outil de travail, la fabrique, avant même l’usine, voit le rythme des machines s’imposer aux ouvriers (Spurk, 1998).

7 Comme l’explique Max Weber (1964), la bourgeoisie qui a accompagné les prémisses du capitalisme industriel n’entend pas se dessaisir des activités productives comme c’était notamment le cas de l’aristocratie en Europe jusqu’à l’époque moderne. Pourtant, Georg Lukacs relève une contradiction formelle dans le développement de la bourgeoisie contemporaine, dans la mesure où celle-ci « se heurte à une barrière infranchissable, puisque son point de départ et son but sont toujours, même inconsciemment, l’apologie de l’ordre des choses existant ou, au moins, la démonstration de son immuabilité » (Lukacs, 1960, p. 69). L’implication des membres de la bourgeoisie dans la production n’est donc pas étrangère à la rationalisation du travail manuel (et, à plus forte raison, du travail ouvrier) qui a irrigué toute l’histoire de l’industrie.

8 Terry Shinn (1978) souligne également que, dès cette époque, les ingénieurs des Corps d’Etat possèdent des responsabilités techniques et administratives.

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