Les psychothérapies en prison
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Description

Pratiquer la psychothérapie en milieu pénitentiaire nécessite un respect rigoureux de principes théoriques et éthiques, mais implique cependant certains aménagements en raison des personnalités rencontrées et des contraintes de la vie carcérale. Les auteurs, qui ont pratiqué et développé diverses méthodes de psychothérapies en prison, présentent ici le cadre, les principes, l'intérêt et les difficultés de ce type d'approches.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2013
Nombre de lectures 34
EAN13 9782336287416
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Francis Descarpentries Aude Fani
LES PSYCHOTHERAPIES EN PRISON
Psychothérapies et Actes Criminels
L’Harmattan
Copyright
© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-28741-6
Introduction
Ce livre présente la psychothérapie auprès des personnes détenues.
Les professionnels de santé en milieu pénitentiaire s’efforcent de pouvoir proposer aux personnes détenues les mêmes possibilités de soins qu’à l’extérieur.
Il s’agit là de la mise en œuvre du principe de l’égalité des soins entre personnes détenues et personnes libres, consacré par différents textes législatifs parmi lesquels la loi de 1994 constitue une charnière. Nous pourrions disserter de ce qu’il en est réellement, mais ce n’est pas ici notre objet. Cette loi attribuait aux services publics de santé la charge d’assurer soins et prévention auprès des détenus, alors qu’auparavant l’administration pénitentiaire y subvenait.
En vertu du principe de l’égalité de l’offre de soins entre personnes incarcérées et personnes libres, l’accès aux psychothérapies, dans leurs diverses acceptions théoriques et méthodologiques, devrait donc être garanti aux personnes détenues qui en ont besoin.
Exercer en prison, pour un thérapeute, n’est cependant pas simple. Le cadre carcéral et ses contraintes, le poids de l’institution, celui de l’enfermement, la promiscuité des personnes, la pluralité et l’omniprésence du partenariat, les difficultés sanitaires et psychologiques particulières des personnes incarcérées, la primauté des décisions judiciaires sur leur condition, nécessitent quelques aménagements des pratiques, mais aussi une plus grande vigilance à maints égards.
Les conflits d’enjeux, les demandes (– ou pressions) émanant du partenariat incontournable, interrogent quotidiennement nos positions et notre éthique.
Nous avons tenté de contribuer à promouvoir en prison, en tant que psychiatre et psychologue, l’interrogation psychodynamique et l’accès aux psychothérapies.
En principe toute personne détenue devrait pouvoir en bénéficier, à trois conditions bien sûr :
– si elle en fait la demande, de façon spontanée voire sur incitation ;
– si elle y est accessible et si une évolution psychique apparaît souhaitable et possible ;
– s’il n’y existe aucune contre-indication.
En prison, des particularités inhérentes à la condition de détenu interfèrent inévitablement, et vont avoir des conséquences sur le cadre, sur la pratique, et même sur les indications des psychothérapies :
– infléchir les demandes et indications en matière de psychothérapies, en raison de plusieurs facteurs, comme nous le verrons ;
– induire des contraintes particulières de cadre et de temps ;
– nécessiter une vigilance particulière sur la préservation de l’espace thérapeutique et sur les limites de nos rôles.
Quels sont donc les facteurs qui influencent les demandes et indications de psychothérapie en prison ?
Il s’agit d’abord du fait même de l’incarcération et des bouleversements émotionnels et psychiques qu’elle induit, que d’aucuns ont pu qualifier de trauma carcéral, moment souvent douloureux mais aussi propice à l’émergence d’une interrogation introspective qui n’avait parfois pu être mentalisée ou exprimée auparavant.
Nous aborderons donc, après avoir rappelé quelques généralités importantes sur l’exercice des soins en prison et sur le cadre de l’incarcération, cette question des effets que l’enfermement peut induire sur la personne du prisonnier.
Nous verrons ensuite les questions posées par les psychothérapies en prison, en prenant comme exemples quatre cas de sujets incarcérés qui se sont engagés « à cette occasion » dans un processus de psychothérapie. Ces patients ont en commun plusieurs caractéristiques :
– ils n’avaient jamais amorcé avant leur incarcération de travail psychothérapeutique ;
– ils sont responsables pénalement de leur acte ;
– ils se sont, à un certain moment, et en rapport avec leur situation pénale et/ou carcérale, interrogés sur le sens de leurs actes ; et comme nous le verrons, le questionnement sur le sens de l’acte peut être le premier pivot d’une réelle élaboration psychique.
Premier chapitre : La détention : notions générales
Un « détenu » est une personne faisant l’objet d’une mesure privative de liberté à l’intérieur d’un établissement pénitentiaire, ou par le biais d’un aménagement de peine comme le placement sous surveillance électronique. C’est du moins ainsi que Code de procédure pénale le définit. Nous restreindrons notre étude aux détenus incarcérés.
Les détenus condamnés sont incarcérés dans un établissement pénitentiaire en vertu d’une condamnation judiciaire définitive. Les prévenus sont des personnes incarcérées, sous le coup de poursuites pénales, n’ayant pas fait l’objet d’une condamnation définitive : ce sont les personnes mises en examen, les accusés et les personnes condamnées ayant formulé une voie de recours contre cette décision de justice.
La distinction entre prévenus et condamnés détermine, en principe, le type d’établissement pénitentiaire où les uns et les autres sont incarcérés.
Les condamnés sont répartis selon plusieurs critères dans les établissements affectés à l’exécution des peines : leur sexe, leur âge, leur situation pénale, leurs antécédents, leur état de santé physique et mental, leurs aptitudes, et plus généralement leur personnalité et le régime pénitentiaire dont ils relèvent en vue de leur réadaptation sociale.
Les condamnés à de longues peines font un stage dans un centre d’orientation, où une affectation est attribuée au terme d’une évaluation notamment sociale et psychologique.
Les établissements pénitentiaires sont actuellement au nombre de 191. Nous distinguons les maisons d’arrêt, au nombre de 99, et les établissements pour peine au nombre de Il existe aussi 6 établissements pénitentiaires n’accueillant que des mineurs (prévenus et condamnés).
Les maisons d’arrêt reçoivent les prévenus et les condamnés dont la peine ou le reliquat n’excède pas deux ans.
Les établissements pour peine ont un régime de détention défini par l’isolement de nuit. Ils sont répartis en différents centres :
• Les centres pénitentiaires (43) : établissements mixtes comprenant au moins deux quartiers à régimes de détention différents (maison d’arrêt, centre de détention et / ou maison centrale).
• Les centres de détention (25) : accueillant des condamnés à plus de deux ans d’emprisonnement considérés comme présentant les meilleures perspectives de réinsertion. A ce titre, les centres de détention ont un régime de détention principalement orienté vers la resocialisation des détenus.
• Les maisons centrales (6) : recevant les condamnés les plus difficiles ou ceux condamnés à de longues peines. Leur régime de détention est essentiellement axé sur la sécurité.
• Les centres de semi-liberté (11) : ces centres spécialisés sont chargés d’accueillir les condamnés bénéficiant d’un régime de semi-liberté en raison de leur faible reliquat de peine, dans une perspective de réinsertion. Les détenus en semi-liberté généralement sortent la journée pour travailler, et réintègrent la prison le soir et le week-end.
• Les établissements pénitentiaires pour mineurs (6) : ces derniers sont dévolus à l’accueil des condamnés et des prévenus mineurs, de 13 à 18 ans. Nous y reviendrons un peu plus loin.
Au 1 er janvier 2012, 67 373 détenus étaient écroués dans les établissements français (uniquement les détenus incarcérés) qui comptaient à cette date 57 236 places opérationnelles. Nous comptons actuellement 99 personnes détenues pour 100 000 habitants contre 93 au 1 er janvier 2010.
Il existe au moins une maison d’arrêt par département. Le régime d’emprisonnement prévu est, en principe, celui de l’emprisonnement individuel de jour comme de nuit, ce qui est irréalisable au regard de la surpopulation actuelle. Les récents mouvements syndicaux du personnel de l’administration pénitentiaire ont encore dénoncé, outre certains aspects des conditions de travail, la surpopulation carcérale.
Cependant, l’emprisonnement individuel est obligatoire pour les prévenus à l’égard desquels l’autorité judiciaire a prescrit l’interdiction de communiquer ou la mise à l’isolement.
Le Code de procédure pénale prévoit que des établissements ou des quartiers d’établissements appartenant à la catégorie des maisons d’arrêt, des maisons centrales et des centres de détention, doivent avoir une vocation sanitaire et être aménagés pour que les détenus reçoivent des soins ou qu’ils soient soumis à la surveillance médicale requise par leur pathologie, leur âge ou leur handicap. Les condamnés placés dans ces établissements reçoivent un traitement médical approprié, mais ils demeurent soumis au régime des prisons ordinaires.
Les maisons d’arrêt, en revanche, sont sur-saturées. Le taux d’occupation des maisons d’arrêt s’établit entre 110 et 130 %, ce qui est alarmant d’autant qu’elles accueillent, pour 40 % des effectifs, des prévenus présumés innocents.
La surpopulation carcérale pèse lourdement sur certains établissements pénitentiaires et sur les conditions de vie des détenus, essentiellement en maison d’arrêt puisque les autres types d’établissement ont un numerus clausus. Le nombre de détenus tend à augmenter. En effet, en 1975 le nombre de détenus s’élevait à 26 000, en 1999 à 54 000, et début 2012 à 67 373.
L’allongement des peines privatives de liberté et le faible développement des alternatives à l’incarcération en seraient les principaux facteurs, selon le Ministère de la Justice.
Il faut bien sûr y ajouter le nombre trop important de mises en détention provisoire.
La population carcérale est essentiellement masculine (3.4 % de femmes). Les détenus de nationalité étrangère représentaient 29,1 % en 1996, 23,6 % en 1998 et 22,2 % au 1 er janvier 2004.
Près de 30 % des entrants en prison présenteraient différents facteurs de risque tels que la consommation excessive de produits psychoactifs (substances chimiques modifiant le fonctionnement cérébral) entraînant des addictions. Les substances consommées sont le tabac, l’alcool, les psychotropes, et d’autres drogues (cocaïne et dérivés, de plus en plus, et héroïne). N’ayant, dans de nombreux cas, pas ou peu eu recours aux dispositifs de soins médicaux avant leur incarcération, beaucoup de détenus cumulent des facteurs de risques sanitaires.
Un entrant sur cinq n’a pas de domicile stable, 17,5 % n’ont pas de protection sociale.
Une partie importante de la population pénale serait en proie à des conduites addictives, et la proportion s’élèverait encore en Ile-de-France, Provence-Alpes-Côte d’Azur ou dans le Nord.
Beaucoup moins nombreuse il y a quelques décennies, cette nouvelle population pénale constitue aujourd’hui une composante essentielle des établissements pénitentiaires.
Au total, près de 40 000 toxicomanes, réguliers ou occasionnels, entreraient chaque année en prison, soit environ un quart de la population française de toxicomanes, évaluée entre 150 000 et 200 000 personnes.
Il s’agit d’une population fragile psychologiquement et très perturbée par le phénomène de manque. Elle est donc très exposée au risque de suicide et très dépendante des autres détenus dans sa quête de stupéfiants.
La croissance du nombre des condamnés depuis vingt ans s’est parallèlement accompagnée d’un changement dans la structure de la population carcérale.
La surpopulation des prisons est aussi une cause d’aggravation de l’état de santé des détenus. La concentration de plusieurs détenus dans des cellules est telle qu’elle ne permet pas de respecter les règles d’hygiène.
La promiscuité favorise les pratiques à risques, et par là même la propagation de diverses pathologies.
La promiscuité a aussi, comme nous le verrons, des incidences délétères sur l’état mental des détenus.
A ce dispositif d’établissements, s’ajoutent depuis quelques années les établissements pénitentiaires pour mineurs. En 2002, la Convention européenne des droits de l’homme puis la commission d’enquête du Sénat ont dénoncé la situation des mineurs incarcérés en maisons d’arrêt sur deux points en particulier : la vétusté des bâtiments et l’absence de séparation entre mineurs et majeurs. Ces critiques ont accéléré la création en France des Établissements Pénitentiaires pour Mineurs (E.P.M.). Le premier E.P.M. a « ouvert » en 2007, dans le sud-ouest, à Lavaur. Possédant une capacité d’accueil de 60 places, chaque établissement est organisé en sept unités d’hébergement, dont une pour les arrivants, une (éventuellement) pour les filles et parfois une unité différenciée. Chaque jeune dort dans un espace individuel pourvu de douche, sanitaire et télévision.
Les E.P.M. ne sont pas sur-occupés, beaucoup n’ont pas été « remplis » pendant les premières années, en raison des difficultés pour les agents pénitentiaires et éducatifs suscitées par cette jeune population remuante, et en raison des difficultés de recrutement des professionnels.
Les établissements pénitentiaires pour mineurs se comptent au nombre de six en France. Ils sont situés à Porcheville (Yvelines), Lyon, Lille, Toulouse, Nantes et Marseille.
Ils peuvent accueillir des jeunes âgés de 13 à 18 ans. La capacité d’accueil est restreinte à 60 places afin d’offrir un meilleur encadrement. Cette démarche inédite conciliant sanction pénale et action socio-éducative intense repose sur une sécurité inhérente à l’enfermement et sur un encadrement humain renforcé propice à une prise en charge individualisée, sur la nécessité de préserver le lien familial et sur un environnement architectural qui se veut à l’échelle de l’adolescent. Les buts sont de redonner des repères, d’offrir un encadrement avec fermeté et souplesse, tout en apportant une action éducative et pédagogique.
La construction des E.P.M. a été décidée dans le cadre de la Loi d’Orientation et de Programmation de la justice (LOPJ, votée en 2002), prévoyant ainsi 420 places pour mineurs.
La réalisation de ce programme présente trois grands objectifs : le respect de la dignité des détenus, le renforcement des conditions de sécurité, la réinsertion.
La création de ces établissements est une réponse aux règles pénitentiaires européennes adoptées par la France et l’ensemble des conseils de l’Europe le 11 janvier 2006. Ils permettent ainsi la séparation des mineurs et des adultes, l’accès à l’enseignement, l’accès aux services sociaux, psychologiques et éducatifs, à des programmes récréatifs ou à des activités similaires, telles que celles accessibles aux mineurs en milieu ouvert.
Les E.P.M. disposent donc de plusieurs unités d’hébergement :
– une unité « arrivants », accueillant les jeunes pour une phase d’observation d’une semaine avant une orientation en unité de vie.
– quatre unités de vie dont une peut être relativement différenciée (courtes peines, ou temps collectifs plus restreints…).
– une unité incitant à l’autonomisation et préparant à la sortie avec la préparation d’un projet professionnel.
– une unité accueillant les jeunes suite à un problème disciplinaire en vue d’une sanction (quartier disciplinaire).
Au-delà des unités d’hébergement, les E.P.M. comportent un pôle socio-éducatif (cours et activités culturelles et/ou artistiques), une salle de musculation, un terrain intérieur et extérieur, un pôle santé (UCSA : unité de consultations et de soins ambulatoires), un parloir, et un abri famille (accueillant les familles avant et après les parloirs) situé à l’extérieur des E.P.M.
La prise en charge du mineur détenu par les membres de l’équipe pluridisciplinaire vise plusieurs objectifs.
Le premier est de prévenir le choc de l’incarcération. Il est important d’être très vigilant durant les premiers temps de détention. L’éloignement de la sphère familiale mais aussi de la sphère amicale ainsi que la perte de liberté sont des facteurs potentiellement traumatiques.
Le deuxième est d’améliorer la qualité de la prise en charge des mineurs incarcérés en garantissant une dimension éducative durant la détention et en renforçant le suivi individuel. C’est pour cela que chaque détenu a un éducateur référent ainsi qu’un co-référent. Les entretiens multiples (éducateur, psychologue, médecin, directrice adjointe, P.J.J., etc.) ayant lieu lors de la première semaine de détention permettent en quelque sorte de faire connaissance avec le jeune et donc de définir des objectifs de prise en charge.
Le troisième objectif est d’anticiper, favoriser et préparer les conditions de son insertion lors de sa sortie. Dans ce but, un projet de sortie doit rapidement être envisagé. Il peut être mis en place grâce à la collaboration des professeurs, des éducateurs internes et externes à la structure ainsi qu’avec une conseillère d’orientation psychologue. Le projet mis en place tient compte de la situation du jeune, c’est-à-dire de son niveau scolaire, des possibilités de formation qui lui sont offertes, et de ses centres d’intérêts.
Il importe de favoriser l’individualisation des peines privatives de liberté. Il s’agit essentiellement d’inscrire le temps de détention dans un parcours éducatif global, de s’appuyer sur les éléments majeurs de l’itinéraire personnel et, le cas échéant, éducatif, pour dessiner les bases d’un projet de sortie et d’intégration sociale. Les professionnels de l’administration pénitentiaire et les services éducatifs de la P.J.J. sont garants des moyens donnés au jeune pour que l’incarcération, si possible, prenne sens chez lui. Le travail d’accompagnement éducatif auprès de mineurs détenus débute dès la phase d’accueil puis en unité de vie, se prolonge tout au long de la prise en charge et aboutit à l’élaboration et à la mise en œuvre d’un projet de sortie.
L’équipe pluridisciplinaire décline son action autour de plusieurs axes. Dans un premier temps, il y a explication auprès du jeune du régime de détention, des conditions et du sens donné à son incarcération. Ce travail permet d’amorcer la réflexion sur l’acte ou les actes générateurs du placement en détention. Ce n’est pas chose facile avec des jeunes qui s’estiment souvent injustement sanctionnés et ne sont pas spontanément enclins à réfléchir sur leurs actes. Dans un deuxième temps, le quotidien est organisé. Un emploi du temps individualisé doit répondre à des réalités et des besoins. Il importe donc que les équipes puissent s’appuyer sur des concertations pluridisciplinaires. Dans un troisième temps, il importe de maintenir ou de restaurer les liens familiaux. L’équipe adapte sa prise en charge aux difficultés particulières du mineur, et plus spécifiquement au moment des extractions judiciaires, du procès, dans la période qui suit la condamnation et durant tous les évènements rencontrés par le mineur de détention.
Deuxième chapitre : Les psychothérapies : notions générales
Les psychothérapies constituent un ensemble de pratiques développées surtout à partir de la fin du XIX ème siècle, alors issues de l’hypnose puis de la psychanalyse. Le terme de psychothérapie aurait été inventé à la fin du XIX ème siècle par Hippolyte Bernheim. Ces pratiques recouvrent l’art de soigner des souffrances tant psychiques que somatiques dans le cadre d’une relation avec un psychothérapeute. Leurs indications ne se limitent pas aux affections psychiques.
Les approches sont nombreuses et correspondent à des références théorico-cliniques très différentes voire contradictoires.
Le désir de prendre soin d’autrui est inscrit dans la nature humaine. C’est une inclination dont font montre beaucoup de gens mais qui, pour devenir une compétence reconnue, demande à être développée par l’apprentissage de théories et de techniques. Ainsi récemment la qualification de « psychothérapeute » a été réglementée, et une formation de base est maintenant exigée pour pouvoir se prétendre tel.
Les psychothérapeutes sont soumis à des règles techniques et déontologiques dans leur pratique. Les patients, des personnes en difficulté, sont vulnérables. Il est indispensable que le thérapeute ait une formation et une éthique rigoureuses pour éviter que ne se mette en place une relation d’emprise, comme on pourrait l’observer avec les gourous :
• la mise en œuvre d’un projet psychothérapeutique ne peut s’appuyer que sur une demande du patient ;
• le psychothérapeute doit être formé et doit pouvoir rendre compte de sa formation au patient ;
• il doit préciser la méthode qu’il va employer ;
• le but du traitement est le soulagement des souffrances psychiques, l’accès à une plus grande liberté individuelle et le renforcement de l’autonomie.
Depuis la seconde moitié du XX ème siècle, le nombre d’approches psychothérapiques a crû de manière très importante. De nos jours, nous pouvons, sans schématiser à l’excès, dire qu’il existe trois groupes de psychothérapies sur lesquelles portent la majorité des études réalisées : les psychothérapies d’inspiration psychanalytique, les thérapies cognitivo-comportementales et les thérapies systémiques. De nombreuses autres méthodes se désignant comme thérapies sont apparues par la suite, certaines semblent novatrices, d’autres peuvent paraître fondées sur des théories qui n’ont reçu aucune évaluation, et dont certaines semblent très discutables.
La théorie utilisée dans les psychothérapies psychanalytiques a été initialement conceptualisée par Freud. Elle vise à mettre au jour, dans le cadre d’une relation dite de transfert 1 les ressorts inconscients d’une souffrance psychique qui peut se traduire par des conduites symptomatiques.
On différencie la « cure type », classique, dans laquelle les séances sont rapprochées, l’analysant allongé, la durée souvent longue, des psychothérapies d’inspiration psychanalytique (entretiens en face à face, durée souvent plus courte, rythme moins soutenu). Une thérapie d’inspiration psychanalytique peut durer de quelques semaines (psychothérapie brève) à plusieurs années. La cure type s’effectue toujours sur plusieurs années. Des approches groupales ou à médiation peuvent être d’inspiration psychanalytique, comme certains groupes de parole que nous avons mis en place à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy à partir de 2001-2002.
La liberté d’expression de l’analysant (règle fondamentale de la libre association), la neutralité de l’analyste, la discrétion absolue du thérapeute par rapport à ce qu’il se passe en séance sont primordiaux. Le cadre rigoureux crée les conditions d’une parole libre. Le psychothérapeute ne peut donc absolument pas rapporter les propos du patient à un autre même si, bien évidemment, le patient l’y autorise et même si le patient lui-même peut parler de sa psychothérapie à qui bon lui semble. Cette règle fondamentale de la confidentialité dépasse le cadre de notre obligation au secret professionnel. L’attention flottante et la neutralité bienveillante, que l’analyste est censé observer, lui permettent de produire une facilitation à la parole et une interprétation de celle-ci, sans jugement de valeur, en analysant son contre-transfert 2 . L’analyse du transfert (et donc nécessairement du contre-transfert) est capitale pour prendre conscience ce qui se joue dans la séance, et donc dans la psyché du patient. Elle constitue la clef du changement suscité par les approches psychanalytiques.
Les psychothérapies psychanalytiques revendiquent à juste titre de se distinguer des autres psychothérapies en réduisant au maximum les effets de la suggestion, et par le fait de ne jamais viser une adaptation du sujet à une norme ambiante ou à un idéal. Les psychanalystes ayant promu la psychothérapie en détention soulignent bien cet aspect. Il ne s’agit pas de viser un quelconque objectif de rendre nos patients plus normaux, moins marginaux, plus honnêtes, etc., mais de favoriser leur accession à une plus grande liberté de choisir par eux-mêmes de façon plus lucide.
Les psychothérapies psychanalytiques, qu’elles soient groupales ou non, avec médiation ou non, ont ceci en commun qu’elles reposent sur la reconnaissance du fait que les difficultés du patient sont comprises comme autant d’expressions de leur vie inconsciente.
Les principes des thérapies psychanalytiques s’opposent à ceux des thérapies comportementales et des thérapies cognitives qui ont comme base des théories d’une psychologie dite « scientifique ». Les thérapies comportementales ont initialement pour socle théorique d’une part les théories du conditionnement (béhaviorisme) et les théories de la cognition. L’objectif est la guérison des symptômes cibles. Le thérapeute utilise pour ce faire l’immersion dans la situation pathogène, l’aversion, l’inhibition, les renforcements positif et négatif. Le thérapeute est actif et directif et est lié au patient par un contrat prévoyant les résultats escomptés. Il encourage le patient à prendre un rôle actif dans le processus thérapeutique. Ses interventions sont centrées sur l’ici et maintenant. L’investigation sur les éléments cognitifs (pensées, images, comportements, émotions) induit un décentrement qui rend possible la restructuration cognitive.
Les psychothérapies d’inspiration systémique peuvent être individuelles ou familiales. Elles examinent les troubles psychologiques et comportementaux du membre d’un groupe comme un symptôme du dysfonctionnement du dit groupe (initialement, la famille). La thérapie familiale systémique implique en principe un traitement du groupe et une participation de tous ses membres.
1 . ensemble des mouvements relationnels du patient envers le thérapeute, réactualisant des mouvements affectifs anciens et refoulés que le patient a vécus dans son histoire notamment précoce
2 . ensemble des mouvements relationnels éprouvés par l’analyste envers l’analysant, renvoyant inéluctablement à la propre subjectivité de l’analyste, et donc à sa propre histoire, ce dont il est censé prendre conscience grâce à une psychanalyse personnelle approfondie
Troisième chapitre : Les difficultés liées au cadre institutionnel
Il peut paraître paradoxal de prétendre pratiquer la psychothérapie, notamment psychanalytique, censée ouvrir à une plus grande liberté de penser et d’agir, dans un lieu qui est celui de l’enfermement et du cloisonnement.
Dorothée Martin 3 : a bien mis en lumière ce paradoxe inhérent à un certain objectif de travail en milieu carcéral : « Notre éthique qui vise à considérer l’être « responsable », « en devenir », « capable d’agir pour son bonheur ».... est loin de la réalité et du vécu des personnes incarcérées et peut paraître, de prime abord, utopique… Peut-on aspirer à l’autonomie individuelle en milieu d’enfermement ? »
Nous affirmons qu’à certaines conditions, il est possible de proposer en prison l’accès des détenus à une démarche psychothérapeutique, même d’orientation psychanalytique, comme l’a montré Claude Balier, grand précurseur en la matière 4 .
Beaucoup, pourtant, ont longtemps considéré que des prises en charge psychothérapiques en particulier d’élaboration (thérapies psychanalytiques) étaient trop difficiles à mettre en œuvre en prison. Les tenants de cette position rappellent toujours des arguments pertinents : parasitage au niveau symbolique par le poids de la vie carcérale, impossibilité d’établir un contrat librement consenti entre thérapeute et patient, risque de confusion des rôles pour un psychiatre ou psychologue intervenant institutionnel et en même temps psychothérapeute, problèmes liés enfin concrètement à l’espace et au temps. Les obstacles fondamentaux tiennent aussi à la personnalité des patients, qui, pour nombre d’entre eux, présentent des personnalités psychopathiques et/ou très carencées au niveau affectif comme dans leur possibilité d’accès à la verbalisation, les amenant à privilégier l’agir sur le penser. Nous reviendrons sur cette dernière dimension.
L’expérience des Services Médico-Psychologiques Régionaux permet, avec des nuances, de contredire ces prises de position.
Nonobstant les obstacles inhérents à l’institution carcérale, il s’agit d’abord de distinguer ce qui revient à un système, et qui échappe pour une large part aux hommes et aux femmes inscrits dans leur activité professionnelle. Prendre conscience des contraintes liées au cadre permet de nouer une relation authentiquement thérapeutique singulière avec un patient.
Le cadre si particulier de l’incarcération peut même favoriser certains dynamismes, comme nous voudrions le souligner. A cet égard un écrit de Charles Benqué, psychiatre ayant exercé en milieu carcéral, nous est apparu particulièrement riche pour illustrer notre argument : « Du fait de notre extériorité statutaire, une rencontre est possible et un transfert immédiatement personnel, qui ne se dilue pas sur l’institution. Pour peu que le thérapeute s’engage, s’entrouvre alors l’accès à une parole vraie. Il est singulier d’observer comment il est très vite question des traumas infantiles, des toutes premières relations d’objet, de l’archaïque. »
L’auteur ajoute : « La rencontre, dans ces conditions, réveille des émotions intenses chez les deux interlocuteurs.... Cette clinique, c’est aussi le lieu d’un travail sur l’acte. » (Charles Benque) 5
Il nous semble que ceci a pu advenir pour certains de nos patients, comme ceux dont nous rapporterons plus loin les observations.
Mais nous souhaitons souligner les conditions qui ont rendu possible une telle approche.
Pratiquer la psychothérapie psychanalytique en prison nécessite d’adhérer à une telle conception, afin de pouvoir appliquer, là comme dehors, les principes fondamentaux d’un tel travail :
– recherche des déterminants inconscients des actes du patient, et de leur actualisation dans la relation avec le thérapeute (analyse du transfert) ;
– engagement, mais contrôle et analyse, de la subjectivité du thérapeute dans cette relation (conscience et analyse du contre-transfert) ;
– invitation à une liberté maximale d’expression verbale au sein du cadre thérapeutique (règle fondamentale) ;
– objectif d’une prise de conscience par le patient des déterminants psychopathologiques de ses actes, et en particulier de l’acte l’ayant conduit dans sa trajectoire particulière.
Même si, par position de principe, on peut se demander pourquoi les détenus ne seraient pas en droit d’avoir accès à une " cure-type ", le cadre, en milieu carcéral, est presque toujours aménagé.
Paul Hivert 6 , psychiatre et notre illustre précurseur dans l’introduction des soins psychiatriques en prison, considérait :
« Seules des psychothérapies de face à face, d’inspiration analytique ou non, peuvent être effectuées. »
Il expliquait que l’imprévu pénal et pénitentiaire, lorsque s’amorce la prise en charge, introduit le risque de voir interrompre le traitement à tout moment (liberté provisoire, transfèrement, libération anticipée...). Il préconisait à juste titre que chaque cas fasse l’objet d’une estimation préalable de ces impondérables pénitentiaires pour n’amorcer en terme de psychothérapie que ce qui s’avère possible et se garder d’engager certaines thérapies profondes qui ne pourraient être conduites à terme. Cette évaluation n’est pas toujours aisée à réaliser 7 .
Les psychothérapies psychanalytiques se sont effectivement développées en prison, à l’exception donc de la cure type qui ne peut s’y dérouler pour des raisons essentiellement liées au cadre et à ces impondérables.
En maison d’arrêt, il s’agit en outre, par nécessité, de psychothérapies brèves, puisque les séjours dans ce type d’établissement sont en principe de courte durée (périodes préventives ou courtes peines). Pour Gilliéron 8 , promoteur des psychothérapies brèves, la limitation pré-établie de la durée peut d’ailleurs être un facteur dynamisant la cure, nous avons déjà souligné cet aspect.
La nécessité, en prison, d’aménager les pratiques psychothérapeutiques habituelles, comme nous l’avons évoqué, tient d’une part aux contraintes du milieu et à ses effets, mais aussi aux profils de personnalités souvent rencontrés chez les détenus.
En effet, bien que quiconque puisse, selon des aléas de sa trajectoire existentielle, se retrouver un jour en prison, les détenus ont plus souvent que la population générale une propension à l’agir plutôt qu’à la mentalisation.
Le psychanalyste Otto Kernberg 9 a théorisé la question de certains aménagements propres à certaines personnalités, et il a souligné l’incidence de mécanismes psychiques ressortant davantage du clivage que des mécanismes de défense névrotiques.
Il évoquait la psychanalyse appliquée à des personnalités « états limites » , concept théorico-clinique complexe, mais recouvrant, pour ceux qui y adhèrent, des profils psychologiques volontiers rencontrés chez les détenus. Nous en verrons un exemple avec notre patient Kévin.
Cela dit, il n’y a pas que des personnalités « états limites » parmi les détenus, loin s’en faut !
3 . Dorothée MARTIN., Réflexions sur le Sens Ethique de l’Education pour la Santé en Milieu Pénitentiaire, LA LETTRE DE L’ESPACE ETHIQUE , 2000, 14, 41-42, p.41.
4 . Claude BALIER, Pathologie en Milieu Carcéral: Repères Théorico- Cliniques , L’EVOLUTION PSYCHIATRIQUE , 1993, 58, 1, 77-82, p.79.
5 . Charles BENQUE, La Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire à l’Heure des Choix, L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE , 1995, 7, 675-676.
6 . Paul HIVERT, Le Comportement et la Prise en Charge des Psychopathes en Milieu Carcéral, CONFRONTATIONS
7 . Ce d’autant que beaucoup d’informations concernant le parcours judiciaire du patient échappent au thérapeute
8 . Eric GILLIERON, Psychothérapie Psychanalytique Brève : Notre Méthode , in : WIDLOCHER D., BRACONNIER A. : Psychanalyse et Psychothérapies, Ed. FLAMMARION, Paris, 1996, 18-29.
9 . Otto KERNBERG, Psychanalyse et Psychothérapie Psychanalytique des Troubles de Personnalité , in : WIDLOCHER D., BRACONNIER A. : Psychanalyse et Psychothérapies, Ed. FLAMMARION, Paris, 1996, 184-189.
Quatrième chapitre : Les thérapies de groupe et à médiation en prison
Pour le thérapeute exerçant en milieu pénitentiaire il existe souvent un vécu de décalage vertigineux, entre l’importance des souffrances psychiques dont il perçoit l’existence chez les détenus à travers les interpellations des partenaires ou des détenus eux-mêmes, et les réponses pouvant être opérantes dans le registre classique d’entretiens individuels, encore aujourd’hui le plus souvent pratiqués dans le cadre des soins psychologiques en milieu pénitentiaire. Cette notion, connue en matière de psychopathologie de certaines personnalités, est encore bien plus marquée en milieu carcéral, et paradoxalement encore trop peu souvent prise en compte, en dehors de quelques pôles novateurs.
Par ailleurs, il existe de fait, en prison, de multiples activités de groupe mettant en jeu des activités corporelles, artistiques ou autres.
Promus par des structures propres à l’administration pénitentiaire ou par des intervenants associatifs, ces groupes n’affichent pas de prétention thérapeutique, mais plutôt occupationnelle, socio-éducative voire pédagogique.
Pourtant force est d’en constater certains effets psychoaffectifs bénéfiques, à un niveau parfois profond, chez des détenus que nous suivons.
Bien que le groupe suscite en lui-même une certaine angoisse entrant encore en synergie avec le recours à des modèles de relations objectales régressifs (clivage), et qu’il risque là aussi d’exposer certains patients à des interactions à la limite de l’agir (dans leurs façons de s’apostropher, leurs postures et leur gestualité), son moteur essentiel se trouve dans une intersection entre un cadre explicitement posé, et une fonction cathartique : ces deux conditions étant prises en compte, ce qui s’y déroule peut, pour peu qu’on l’y aide, donner lieu à élaboration.
Le concept de psychothérapie de groupe a été introduit par Moréno dans les années 1920, avec notamment le psychodrame. Cette méthode de psychothérapie est donc assez ancienne, et elle est aujourd’hui très diversifiée. En effet, les théories, méthodes et objectifs sont très disparates. Cependant nous pouvons dégager des principes communs.

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