Longwy 1979
160 pages
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Longwy 1979 , livre ebook

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Description

10 décembre 1978, Le Républicain Lorrain annonce la suppression de 12500 emplois dans le bassin sidérurgique de Longwy. Ce livre brosse l'histoire des rebonds imaginés par les forces ouvrières durant les six mois qui séparèrent la dramatique annonce, de la signature d'une convention de protection sociale : documents d'époques, messages de grands témoins, coulisses de mises en scènes spectaculaires, les moments clés d'une épopée singulière.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 67
EAN13 9782296470729
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Longwy 1979
Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland


La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d’étude et des périodes historiques.
Elle comprend deux séries : la première s’intitulant "Travaux" est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l’historien.

Série Travaux

Fabrice Mouthon, L’homme et la montagne, 2011.
Fernando MONROY-AVELLA, Le timbre-poste espagnol et la représentation du territoire, 2011.
François VALÉRIAN, Un prêtre anglais contre Henri IV, archéologie d’une haine religieuse, 2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ, De Sedan à Sarajevo. 1870-1914 : mésalliances cordiales, 2011.
Pascal MEYER, Hippocrate et le sacré, 2011.
Sébastien EVRARD, Les campagnes du général Lecourbe, 1794-1799, 2011.
Jean-Pierre HIRSCH, Combats pour l’école laïque en Alsace-Moselle entre 1815 et 1939, 2011.
Yves CHARPY, Paul-Meunier, Un député aubois victime de la dictature de Georges Clemenceau, 2011.
Jean-Marc CAZILHAC, Jeanne d’Evreux et Blanche de Navarre, 2011
André FOURES, L’école du commissariat de la Marine (Brest 1864-1939), Regard sur soixante-dix promotions et un millier d’anciens élèves, 2010.
Janine OLMI


Longwy 1979


Les ressorts d’un soulèvement
pour que demeure la vie


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN , 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56229-5
EAN : 9782296562295

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Remerciements
Je tiens à saluer tous ceux et toutes celles qui ont contribué à parfaire ce récit par leurs encouragements, leur soutien, leurs précieux conseils et apports, témoignages, fourniture de documents écrits ou audiophones et plus particulièrement : Mesdames et Messieurs : Blaise d’Aiello, Marie et Anicet Uhring, Françoise Birck, Albert Falcetta, Michel Rion, Denyse Bernstein, Joseph Brembatti, Gino Tognoli, Joël Chery, Francis Treuillet, Jean-Pierre Gugumus, Marc Dauge, Patrick Hatzig, Jean-Paul Clément, François Boudot, l’équipe d’animation de l’Institut CGT d’Histoire Sociale de Montreuil, Madame la Conservatrice des Archives départementales de Meurthe-et-Moselle, Monsieur le Directeur des Archives municipales de Nancy, le personnel administratif de la Bibliothèque municipale de Nancy, Monsieur le directeur du Conservatoire régional de l’image, Monsieur le Conservateur des archives municipales de Longwy, Monsieur Maurice Noël, président des Amis du Vieux Longwy, les reporters bénévoles Arielle Ancé, Marie Thomas, ainsi que des militantes et militants syndicaux engagés dans le quotidien des radios Caraïbe, Lorraine Cœur d’Acier, SOS Emploi. Que toutes et tous soient chaleureusement remerciés.
On disait au tournant du siècle « les mineurs de Carmaux »
On a dit, depuis la Libération, « les sidérurgistes de Longwy »

Madeleine Rebérioux
Introduction
Longwy. Le 19 décembre 1978, un défilé long de plusieurs kilomètres parcourait les rues grises des cités grises sous un lourd couvercle de plomb, dans un silence pesant, sans drapeaux, sans bannières, sans tambourins. La population longovicienne ployait sous la pression du ciel qui lui était tombé sur la tête. Depuis quelques jours, tous savaient que 12000 emplois de sidérurgistes allaient être supprimés sur le site. En cette funeste « trêve des confiseurs », la cité de Vauban retrouvait le chemin des grandes grèves ouvrières. Les années 1947, 1951, 1953 1963, 1967, avaient forgé le militantisme héroïque d’hommes devenus aujourd’hui élus du peuple à la tête des affaires publiques. C’est ainsi que depuis 1977, un bouquet de municipalités du Pays-Haut, avaient emboîté le pas aux cités minières de Thil, Villerupt, Auboué, déjà pourvues de conseils municipaux ouvriers, pour se constituer en fiefs dirigés par des communistes au nom de l’union de la gauche.
Le rassemblement massif du 19 décembre 1978 fut le coup d’envoi d’une résistance, émaillée d’actions commandos entrecoupées de manifestations, soudant ensemble toutes les couches d’une population bafouée, désillusionnée, envahie de rage et de désespoir, de fureur et de détermination. Une disponibilité, une effervescence fusionnant dans un même mouvement des détestations et des fraternités improbables quelque temps auparavant, habitaient, en ce jour de décembre, l’air devenu lourd de menaces de ce bassin à la riche histoire sociale.
L’imagination des populations explosa en initiatives diverses et inédites de la geste sociale de la vallée du fer, allant du SOS lumineux planté au faîte du « crassier », l’Everest du Pays-Haut, au rêve d’une « petite république de Longwy » alternant attaques insurrectionnelles du commissariat et suppliques rituelles au Président de la République.
Les élites avaient failli. La construction pyramidale s’effondrait. Un peuple insurgé demandait des comptes. Du jour au lendemain, le pacte social fut rompu : effritement des homélies, des discours, des institutions, la parole est accaparée par la rue. Les syndicalistes s’emparent de deux symboles communicants : le relais de télévision et les ondes radiophoniques. SOS Emploi CFDT, qualifiée de première radio ouvrière de France, précède de quelques mois Lorraine Cœur d’Acier Longwy, radio CGT animée par des professionnels.
En septembre 1979, le noyau des combats s’est effondré dès la signature de la convention sociale. Les insurgés les plus résolus seront les premiers à quitter le navire, prime en poche. Durant quelques mois encore, des escarmouches combatives, symboliques, verbales, communicantes, tenteront de remobiliser une population lucide et désabusée. Le 21 janvier 1981, les forces de police signent le point final de l’aventure, par la confiscation musclée de la radio pirate Lorraine Cœur d’Acier, dernier témoin de la résistance acharnée de la communauté longovicienne.
Reste à panser les plaies. Les scories de la destruction des hauts-fourneaux ont charrié le déclin des entreprises sous-traitantes, en même temps que les procès pour atteintes au monopole des ondes, les règlements de comptes politiques. L’échec de l’élu communiste aux élections législatives symbolise la déroute d’hommes dépouillés de leurs pouvoirs, de leur culture sociale, de la contre-société qu’ils avaient cru construire.
Trente années après, surgissent des copeaux d’émotion de quelques-uns des grands témoins, répondant aux rémanences mémorielles d’acteurs éphémères. Symptôme d’impressions plurielles, les entretiens recueillis par le Républicain Lorrain rapportent presque unanimement le souvenir des solidarités de combats, alors que l’écho renvoie quelques répliques fatiguées de la radio LCA.
C’est ainsi qu’à trente années de distance, alors que les esprits se préparaient à des échanges apaisés, une autre partie va se jouer. Deux productions télévisuelles réveillent de vieux démons. La nostalgie ne répand pas une pluie de roses, mais un déluge d’épines.
Le ton des commémorations signale que la cicatrice n’est pas refermée. Le mythe nostalgique sévit toujours. Car, en vérité, il n’y eut pas une parole unique, mais des paroles, entrechoc de paroles, de conceptions, d’actions, de vécus. Or, les célébrations, trop souvent ciblées sur un seul objet social, n’ont pas embrasé l’ensemble du phénomène multiforme contradictoire ou convergent qui s’est exprimé pendant plusieurs mois dans cette cité du fer.
L’histoire des ressorts du soulèvement de Longwy reste donc à écrire, dans toute sa richesse, dans toute sa diversité, avec son panache et ses écueils. Certes, l’objectivité est sans doute un projet toujours trop ambitieux, eu égard à un passé encore trop cuisant. Pour Michèle Perrot, l’histoire ne peut s’écrire avec les vivants. C’est une gageure en effet que de le tenter. Mais pourtant, aujourd’hui, des questions sont posées. Il est devenu essentiel de commencer à proposer des réponses.
En tant que militante engagée dans ce mouvement à l’époque des faits, je pense pouvoir apporter un regard singulier maniant le cheminement empirique avec certaines clefs d’un savoir plus théorique et méthodologique. L’ambition de ce document n’est pas d’obtenir un consensus entre des postures fermement arrêtées. Simplement d’apporter une analyse, une réflexion, à partir de documents d’époque, confrontés aux mémoires de grands témoins comme d’acteurs modestes, interpellés ou ignorés des productions écrites, radiophoniques ou télévisuelles.
Face à la complexité de la question, le respect le plus scrupuleux du contexte me paraît le fondement d’une approche la plus conforme possible. La perception des événements et de leur portée en 1979 diverge parfois considérablement de ce qui est resté en mémoire en 2010 dans les commémorations. En revanche, si la parole est libre, serve est la plume. Les documents, bien que portant la marque du moment de ceux qui les ont produits, demeurent des invariants, compléments indispensables des témoignages soumis aux aléas de la mémoire. Les expressions écrites n’ont pas manqué lors des soulèvements de Longwy. Elles seront la trame essentielle du récit.
Ainsi, l’exposé brossera d’abord les rythmes marquants d’un combat où les initiatives de luttes furent journalières jusqu’à l’assèchement progressif d’une colère cédant le pas à l’amertume. En juillet 1979, les négociations de la C.G.P.S {1} conduisirent à l’épuisement de résistances qui s’effilocheront en un épisode politique encore une année durant. L’irruption de Lorraine Cœur d’Acier arrivée le 17 mars 1979, en appendice des luttes, mais parvenant à se hisser épisodiquement au premier plan à la faveur d’une actualité sociale en panne, en fut l’un des accompagnements symptomatiques. C’est ainsi que les conditions de l’ouverture de la radio, celles de son évolution militante et médiatique, de son contenu et enfin celles de sa disparition par l’intervention publique seront examinées avec le souci du recul que permet la consultation de documents privés.
L’approche de l’échéance capitale des élections présidentielles aux prises avec la montée d’une alternative de gauche ouvrira le domaine souvent secret des grandes stratégies qualifiées au cœur du débat agitant les politiques au chevet d’un bassin sacrifié. Un détour sur des interventions télévisuelles, radiophoniques ou écrites d’acteurs comme d’observateurs, en regard d’analyses circonstanciées de colloques, thèses et documents écrits scellera la plongée dans le vécu populaire.
Confronté aux mythes accompagnant les nostalgies sous le regard posé trente années après les événements fondateurs, le voyage dans le passé se réclame de l’écriture aussi précise que possible des faits. Les ressorts de la résistance dans le bassin de Longwy s’exposeront ainsi en trois séquences principales :
Acte un : le soulèvement de la cité selon deux phénomènes :
• La résistance populaire repérée au jour le jour, selon le calendrier du quotidien local,
• Le coup de poing des radios pirates, notamment celui de l’aventure LCA.
Acte deux : Les mythes et légendes inscrits dans le paysage longovicien.
Acte trois : Les ressorts culturels identifiant le soulèvement, au regard de l’histoire de la mouvance communiste en Pays-Haut, traversée par l’influence catholique en milieu ouvrier.
L’ensemble devra illustrer un rappel des faits, aussi cohérent que possible. Gérard Noiriel n’évoquait-il pas la mission de l’historien en ces termes : « Cessez de nous dire si celui-ci est meilleur que celui-là, mais seulement ce qu’ils ont fait ». Cette sentence exigeante sera l’ambition de la méthode que j’entends appliquer dans l’objet de mon récit.
Première partie Les phases du soulèvement
Les ressorts, qui ont conditionné et nourri le soulèvement fantastique de toute une population durant plusieurs mois, reposent sur plusieurs signes interdépendants constitutifs d’une histoire des résistances sociales en haut pays lorrain.
En premier lieu, le panorama des luttes va se révéler fondamental pour l’examen des particularités du vécu longovicien. L’observation repose sur une scène sociale riche de réactions variées, résultant de présupposés politiques autant que culturels et sociologiques, puisque ce sont toutes les catégories d’une population qui ont résisté, trouvé des solutions, inventé des voies inédites.
Mais l’ensemble des crispations s’est peu ou prou organisé autour d’un mouvement central, celui d’une communauté déjà porteuse d’une culture du combat ouvrier présent depuis plusieurs décennies. Cette particularité est posée en tant que trame de soulèvements et d’une résistance dont la composition, le caractère et la pugnacité fondèrent une approbation publique exemplaire.
Ainsi, dans ce coin de Lorraine, la culture politique et sociale s’est principalement nourrie de la sève de deux racines : celle issue du communisme fondé sur l’immigration italienne, celle du catholicisme progressiste, à l’œuvre dans le bassin depuis l’époque de la Libération. Cette configuration originale a façonné les facettes d’une résistance singulière, quant à son essence, son déroulement, sa longévité.
Chapitre 1 Les échos d’une dramaturgie journalistique
Le Républicain Lorrain sera le guide chronologique fidèle rapporteur des événements, soubresauts et sursauts subis ou conduits par la population et ses élites.
Le dimanche 10 décembre 1978, le quotidien régional annonce crûment sur cinq colonnes à la une : « Usinor : 12500 emplois supprimés » . La nouvelle tonne comme un tremblement de terre. Les actionnaires éternuent, les hauts-fourneaux vacillent, le soleil d’un avenir radieux se couche. Pourtant, la surprise n’est pas totale car, dès le lendemain, 11 décembre, une lumière inonde le sommet du « crassier {2} » d’un gigantesque « SOS Emploi », pendant qu’Antoine Porcu, député, convoque une réunion des maires. D’emblée, le syndicat CFDT, le plus prompt à réagir, est devenu le véritable détonateur de la résistance de la population dans le Pays-Haut. Un titre funèbre : « Usinor frappe Longwy à mort » précède un éditorial de Charles Bourdier qui pronostique d’emblée l’incapacité de la gauche à se poser en défenseur de la région, du fait de son opposition stérile. Six mois de combats multiformes vont illustrer cette sombre prédiction.
La résistance est pourtant instantanée. Dès le 19 décembre, sous l’épais couvercle d’un ciel gris scellé par le vent froid du nord, une foule compacte de près de 20000 manifestants arpente au pas de charge le trajet du désespoir. Le cri de ralliement « La vie à Longwy, c’est la sidérurgie » ne mobilisait que les porte-voix. Seul un silence pesant répondait à la liturgie ponctuant habituellement les défilés. Triste et déterminé, à l’image d’une ruée de réfugiés fuyant une guerre meurtrière, c’est ainsi que le cœur serré, j’ai pu constater, au milieu de la rue d’Huart d’Herserange, la désespérance d’un défilé, marchant en aveugle, sans but, sans horizon. Ce cortège en détresse, dépourvu d’oripeaux et de slogans vengeurs, préfigurait la couleur de combats futurs seulement porteurs de rubans noirs au cœur.
Le combat populaire, en quête d’hypothétiques recours, sera multiforme. D’emblée, deux stratégies s’affrontent. Le premier trimestre de l’année 1979 sera dominé par une mobilisation massive, alors que la résistance se manifestera davantage sous forme d’actions commandos durant le trimestre suivant. A dater de la rentrée sociale de septembre et jusqu’à la veille de l’échéance électorale des présidentielles de 1981, l’actualité va surtout évoluer dans un univers de démarches d’ordre politique
Janvier 1979 : la mobilisation
Janvier sera le temps de la structuration de la colère spontanée et incrédule. Depuis le 10 décembre, chaque jour est marqué par une initiative contestataire, déterminée ou furieuse, utopiste ou solidaire, spontanée ou militante. Certaines mobilisations entraînent l’essentiel de la population sidérurgiste : mères au foyer, commerçants, professions libérales. Les syndicats se rassemblent en intersyndicale pour animer les résistances dans l’unité.
Le 19 décembre, devant la place de l’hôtel de ville noire de monde, le porte-parole de l’intersyndicale, le cégétiste Marcel Mousley {3} , proclamera au milieu d’un énorme mais éphémère enthousiasme populaire, cet orgueilleux mot d’ordre : « Pas un boulon ne sera ôté… ». Ils ne toucheront pas à la sidérurgie.
L’étoile SOS s’affiche dans le quotidien local comme symbole intemporel du cri d’alarme de toute une région, alors que l’audacieuse devise industrielle cégétiste exalte les incrédules qui deviendront des révoltés. Mais c’est indéniablement SOS Emploi qui deviendra le détonateur, puis la boussole de l’insurrection populaire en Pays-Haut. D’emblée, ceux de la CFDT ont été les premiers à retrouver le chemin accidenté des grandes résistances sociales et républicaines sous la voûte céleste longovicienne.
Pour la mémoire ordinaire, le crassier n’est que le bornage séparant le labeur quotidien de la fabuleuse grande bleue. « Quand on voit le crassier, on sait que les vacances sont bien finies et qu’il va falloir trimer pendant un an pour retrouver la plage » déplorent les bénéficiaires des congés payés. En vérité, ce n’est pas d’hier que les insurgés des usines ont tracé leurs rêves au faîte d’un terril devenu emblématique de l’histoire sociale.
En 1934, un drapeau rouge flottait sur le crassier pour le 1 er mai en signe précurseur des grèves qui allaient aboutir à l’explosion des droits sociaux de 1936. Le 30 août 1944, c’est encore le pylône du crassier qui brandit un drapeau. Il s’agit cette fois du drapeau tricolore. Deux jours après, le 1 er septembre, Charles Cantova, découvert par une patrouille ennemie en possession de tracts compromettants, est mitraillé près du dancing « Le gamin de Paris », payant ainsi de sa vie l’impétuosité de sa jeunesse {4} .
En 1979, des militants inventifs ont su renouer le fil des héroïsmes passés. A quelque temps de là, les voix de la république sociale se succèderont. Elles seront d’abord celles, unanimes, des travailleurs interrogés : « Il faut être unis CGT, CFDT, FO en un pareil moment » , montrant ainsi que le cri d’alarme s’identifie comme le cri de l’union de la force d’un peuple.
Les réactions politiques sont immédiatement présentes. Antoine Porcu télégraphie à Bruxelles. Le commissaire européen, Etienne Davignon {5} , auteur du plan condamnant les installations sidérurgiques de Longwy, se propose de rencontrer le député {6} qui vient de saisir les instances européennes, tout en réclamant la formation d’une commission parlementaire. L’évêché annonce la célébration de la messe de minuit à Longwy par Monseigneur Bernard {7} , évêque de Nancy et de Toul, en signe de solidarité de l’église catholique avec le monde du travail.
De son côté, la section RPR du cru refuse de devenir l’orphelin de la Lorraine et préconise que les décisions soient prises localement. Elle avance alors une suggestion écartée lors de la guerre de 1870, la création d’un département de la Chiers regroupant Longwy et Briey, avec Longwy comme préfecture et visant le désenclavement du Pays-Haut vers la Moselle {8} . Le mouvement s’associe à l’opération ville morte.
Les forces sociales ressentent la nécessité de donner sans tarder une suite au gigantesque cortège de décembre. Le 4 janvier : un syndicaliste de la CGC, André Coince, se fait le porte-parole de quelque 4000 Longoviciens rassemblés devant le Conseil Général du département. Une partie des sidérurgistes tente de forcer le barrage policier au seuil de la préfecture ornée des portes d’or de la place Stanislas.
Le 12 du même mois, ils seront près de 50000 Lorrains à défiler dans les rues de Metz. En page une, le Républicain Lorrain salue « La Lorraine unanime, dressée pour sa défense : Pays-Haut, Neuves-Maisons, Toul, Pont-à-Mousson ». Les évêques dénoncent le drame du chômage.
Le quotidien décrit un cortège de 6 km. François Mitterrand est présent dans le défilé messin. Les commerçants manifestent leur solidarité derrière des drapeaux tricolores barrés d’une croix de Lorraine. Plus de 2000 cédétistes forcent le service d’ordre de la CGT dans le but de faire échec au barrage policier qui protège la préfecture. Ils sont repoussés au bout d’une heure.
Le 18 janvier, l’organe de presse régional tient à manifester sa médiation en diffusant une pétition. 40000 signatures seront collectées pour être remises au Président Valéry Giscard d’Estaing, qui recevra une délégation pour un entretien symbolique d’une vingtaine de minutes. Le 25 janvier, 12000 enfants de la cité lancent le cri du cœur en brandissant les « flammes de l’espoir ». Le lendemain, 3000 lycéens et collégiens manifestent à leur tour.
La mobilisation monte en puissance, mais le dernier jour du mois connaît une première opération violente à la suite de l’intervention des forces de l’ordre à l’unité sidérurgique de la Chiers récemment occupée. L’usine de la Chiers, première concernée par les suppressions d’installations, est immédiatement investie par les ouvriers syndicalistes. Les forces de l’ordre interviennent. Cinq mille sidérurgistes envahissent alors spontanément les rues. Plusieurs centaines d’éléments déterminés se rendent au commissariat, pour un face à face risqué qui sera suivi de plusieurs autres attaques des symboles régaliens de l’Etat.
D’emblée, l’échauffourée renoue avec la genèse des épopées inlassablement racontées par les générations héroïques d’après-guerre, où des insurgés n’hésitaient pas à se coucher dans les rigoles des hauts-fourneaux pour empêcher la coulée incandescente. La veille, les salariés ont séquestré l’état-major de la Chiers, de la même façon qu’en 1948, les ménagères excédées, conduites par Micheline Dupont {9} , avaient contraint Marcel Grison {10} alors sous-directeur de l’usine de Senelle Maubeuge, à parcourir le chemin menant de Herserange à la place Leclerc, où l’attendait une foule au bord de l’émeute. Libéré de justesse par les dirigeants syndicaux, ce dernier avouait : « J’ai connu la guerre de 14, mais jamais encore je n’avais eu aussi peur ». Onze de ces femmes furent emprisonnées et condamnées. Roger Pinon {11} , membre du directoire de l’usine, retraité depuis plusieurs années, déclarera quelques mois avant son décès : « Moi, je sais que les moutons peuvent devenir enragés ».
A l’évidence, le patrimoine des grèves légendaires de la cité du fer fut une donnée fondatrice des résistances de 1979. N’est-ce pas le leader cédétiste Robert Giovanardi {12} qui, encore à trente années de distance, confiait dans un entretien informel « On savait que c’était perdu, mais on était fiers d’avoir été à la hauteur des anciens ».
Pourtant, durant ce premier mois de l’année funeste, il y eut aussi nombre de suppliques angoissées. Les bouches s’ouvrent, l’encre coule et se répand dans toutes les couches sociales. Chacune des parties de la population ajoute au bouquet central la particularité de sa démarche combative et culturelle. Tel ce sidérurgiste qui, encore incrédule, écrit au Président Valery Giscard d’Estaing le 2 janvier :
« En cette fin d’année 1978, vous avez choisi de bousculer les traditions avec un cynisme seulement égalé par les faiseurs de guerre. Vous avez permis au patronat sidérurgique d’offrir à la Lorraine 20000 suppressions d’emploi. Nous aimerions, Monsieur le Président, vous voir reprendre ce cadeau lourd et encombrant pour cette région de France qui a tant donné (…). Nous vous avertissons que nous sommes passés dans une phase active d’autodéfense pour revendiquer les besoins essentiels de notre survie ».
Le 4 janvier, le docteur Délivré {13} , « carabin rouge » humaniste, veillant sur la santé de cette population rude et laborieuse, prévoit « des problèmes d’ordre moral. Les cours du mark et du dollar changeront. Par contre, ce qui ne change pas, c’est l’homme, son désir de se développer, de s’épanouir sur cette terre, dans son travail et sa cellule familiale, en un mot, son instinct de conservation. Le combat de Longwy, c’est aussi le combat de l’homme, c’est aussi le combat de la France ». Dans quelques jours, il demandera un sursis de trois ans pour faire de Longwy une région pilote de la reconversion, une convention sociale servant de trait d’union.
De son côté, dès le 3 janvier, le Républicain Lorrain a ouvert une rubrique permanente intitulée : Défendons la Lorraine. Elle sera le recueil des actions massives ou individuelles, des paroles des citoyens comme des élus. Le député communiste, Antoine Porcu, veillera à l’alimenter de ses démarches auprès des autorités nationales et européennes. Le président du comité régional Pierre Messmer demande un plan lorrain. Le baron d’Huart convoque les poilus de 1914 qui savent que « la ville est un chêne, l’orage y descend sans pouvoir l’ébranler » . Monseigneur Bernard en appelle au cri des prophètes pour le respect des hommes. Le 6 janvier, les questions de préséance sont déjà présentes à l’intersyndicale à peine constituée : « Monsieur Olmi {14} n’est pas le président de l’intersyndicale », rapporte la presse.
Les confédérations syndicales se déplacent au chevet de ce bassin non encore exsangue mais déjà ébranlé. Henry Krasucki, alors numéro deux de la CGT, est le premier dirigeant national à se rendre sur le terrain. Le 16 janvier, il est annoncé en vue d’un meeting de portée nationale. Le 17 janvier, devant 600 salariés rassemblés dans les ateliers d’Usinor, il dénonce « des mesures gouvernementales dérisoires » et préconise « des actions responsables et audacieuses car il n’est pas sérieux de prétendre remplacer la sidérurgie ». Le quotidien confine cette prestation en page locale. Mais c’est devant une foule compacte que le leader cégétiste dialoguera ensuite dans la grande salle de la mairie de Longwy avec les syndicalistes de toutes tendances. Un débat s’engage alors avec le prêtre ouvrier Mario Tessaroto à propos des mérites comparés de la manifestation baptisée « promenade de santé » et des actions « coup de poing » . Le leader cégétiste répond qu’il ne faut rejeter aucune forme de résistance en mesure de mobiliser le soutien de l’opinion publique.
Avant que le mois ne soit terminé, l’unité autour d’actions d’ensemble associant la majorité des intéressés se conjugue avec la multiplication d’initiatives particulières. Déjà, les deux organisations en pointe CGT et CFDT construisent leur propre démarche. La CFDT élit domicile sur le pont reliant la cité longovicienne aux entités avoisinantes lorsque ce n’est pas au pied du crassier, pendant que la CGT se rassemble au point central de la place Leclerc, ou à la porte B de l’usine de Senelle. Le PCF réunit les maires du canton et multiplie interventions et déclarations auprès des instances régionales. Il se prononce pour la tenue d’une mission parlementaire avant la session du printemps. Les cadres de la sidérurgie proposent que le dossier soit confié à des experts neutres. L’ancien directeur Jean-Paul Tannery {15} a démissionné du conseil d’administration. Le maire de Beuveille propose le rattachement du Pays-Haut à la Moselle. Nous sommes le 4 février 1979.
Cœur d’acier ou SOS Emploi
Le second mois de l’année pose les bases d’un développement durable de la résistance populaire. Une double tendance se développe. D’un côté, la presse, à l’affût des évolutions, rapporte des événements anecdotiques. D’autre part, la stratégie syndicale, notamment cédétiste, s’engage plus résolument dans l’univers des actions de commando pendant que les interventions politiques investissent le théâtre des opérations.
Des tentatives pacifiques vont s’inviter dans l’espace réactif. Elles demeureront inopérantes. C’est ainsi que, le 2 février, les gendarmes convoquent une conférence de presse pour déplorer « Une forte recrudescence de la délinquance juvénile et … féminine passée de 2,8 en 1976 à 15,4 en 1978 car l’émancipation se traite par le tabac et l’alcool ! ».
Une Madame Longwy incarnera « la femme » dans une émission d’Antenne 2. Il s’agit de Madame Saunier, femme d’instituteur. Mais contrairement à toute attente, le 6 du mois, le titre « Longwy sous les sunlights » traduit l’émotion suscitée par l’intervention de Madame Renée Cardoso, épouse de sidérurgiste.
Le 7 février, l’Union locale CGT projette une grande initiative internationale et une flamme d’oblitération « Longwy vivra ». Le 12 du mois, la commission culturelle de Longwy annonce une exposition où la présence de Jean-Paul Durieux est remarquée. Le 20, à l’occasion de l’occupation de l’UML {16} , c’est au tour de la CFDT d’inviter à une fête introduisant un forum permanent producteur d’idées pour renforcer la lutte. Le 23, le syndicat d’Usinor organise une opération portes ouvertes qui remporte un succès d’estime populaire. Mais, globalement, les recettes des précis syndicaux se révèlent dérisoires face aux enjeux comme à la vindicte d’une population flouée.
En revanche, l’actualité sociale montre que, dès février, les mobilisations de masse s’essoufflent au profit d’actions militantes et de coups d’éclat de commandos puisés à l’intérieur et à l’extérieur de Longwy. Les vengeurs masqués sont de plus en plus nombreux sur le pavé de la cité du fer. Parallèlement, prélude à la campagne électorale des présidentielles, la politique, jusque-là larvée, fait une irruption remarquée sur le marché des explosions sociales.
Car on constate que, face au désarroi de la population, les pouvoirs publics soufflent le chaud et le froid. La bataille des communiqués s’impose. Le 17 janvier, un plan Barre avait annoncé la création de 6800 emplois. Une concertation est même proposée dès le 27 du mois. Mais le lendemain, en proclamant que la détermination du gouvernement n’est pas moindre que celle des Lorrains, le ministre de l’industrie André Giraud {17} décuple la fureur. Le 23 janvier, Pierre Messmer {18} avait avancé la négociation d’un grand projet d’implantation en Lorraine car, estime-t-il « on ne construira pas le secteur tertiaire sur les ruines de la sidérurgie ». Le lendemain, le quotidien fait état d’une bataille de chiffres entre les responsables politiques Messmer et Giraud. Le 5 février, des négociations qualifiées de capitales sont annoncées sous le patronage du ministre Boulin mais, le 21 février, le premier ministre déclare qu’il ne changera pas de cap.
L’inflation des déclarations contradictoires a ouvert la page des présences politiques. En conséquence, les enjeux apparaissent dans toute leur rigueur. C’est pourquoi, dans la nébuleuse de la mobilisation populaire, le chapitre d’une radicalisation des résistances émerge. « Les nerfs des Lorrains à toute épreuve » titre alors le journal en prélude à la montée de ce qui va s’apparenter de plus en plus à une insurrection.
François Mitterrand est annoncé pour le 21 février. Il présentera le contre-plan acier du Parti socialiste en réponse au ballet des ministres de la majorité et à la fin de non recevoir du premier ministre. Mais, « trahi par le brouillard », il se contentera d’une visite à Metz.
Il sera présent à Longwy la semaine suivante, à l’invitation de la section nord du Parti Socialiste. L’allocution qu’il prononce recadre les mots d’ordre cédétistes d’alerte à l’emploi, dans le processus politique d’un parti engagé sur une alternative à la gouvernance giscardienne.
Le candidat au pouvoir suprême ne peut en effet se limiter à l’emblématique SOS Emploi, il faut aborder l’épineuse question industrielle. A l’inverse du Parti Communiste qui clame haut et fort le remède d’une nationalisation de l’industrie sidérurgique, l’héritier du programme commun de 1972 va exposer une pédagogie qui se garde d’hypothéquer l’avenir : « Les couches sociales commencent à comprendre qu’elles sont solidaires de la production et des travailleurs en lutte. Car c’est tout le tissu humain de cette région qui risque d’être déchiré (…) ». L’acier n’a pas disparu de l’économie mondiale mais il a perdu du terrain. La demande est mondiale. « la question est qui va produire, qui va vendre. Et c’est vrai qu’il y a de nouveaux producteurs qui sont de rudes concurrents (…) Question : Est-ce que l’industrie française est capable de supporter cette concurrence ? Installations vieillies ? Oui très souvent ? Est-ce définitif, peut-on moderniser ? C’est là qu’intervient l’incapacité gouvernementale… » {19} .
L’équation est posée mais pas la réponse. Chaque mot est pesé. Le candidat ne dévoile pas les projets de l’éventuel président montrant ainsi une remarquable maîtrise de l’art politique.
L’explication incombe à un autre leader d’une mouvance de gauche voguant sur une trajectoire montante. La rencontre du syndicaliste Jacques Chérèque et des militants CFDT suit de peu celui qui n’est encore que la figure de proue de la rose au poing.
Le discours qu’il prononce en ce 3 mars 1979 confirme les divergences entravant la politique unitaire entre les confédérations CGT et CFDT, dans le sillage des politiques de gauche PC et PS. Jacques Chérèque commence ainsi par plébisciter la stratégie d’actions commandos mise en œuvre à Longwy, en se félicitant que la section locale ne soit pas tombée dans le piège « d’une mobilisation classique et répétitive face à un problème qui nécessite de l’imagination ». Puis le leader national expose les propositions de sa formation : « Elles partent de trois idées forces : quelle industrie sidérurgique pour les Français, quelles industries de transformation, donc quelle politique de mutation industrielle en faveur de l’emploi ? » Le décor est posé pour que soit rendu imparable le troisième volet : « quelle politique sociale pour permettre de faire face d’une façon positive aux nécessaires mutations qu’une rénovation industrielle pose dans tous les pays ? »
Les politiques de droite campent sur le refus du dialogue pendant que les politiques de gauche restent soudés à leurs analyses divergentes, telles que les avait prévues l’éditorialiste du Républicain Lorrain Charles Bourdier au lendemain de l’annonce.
Les politiques se montrant « incapables de se poser en défenseurs de la région », la combativité s’organise pour durer. Le début de février avait vu s’accumuler l’occupation du bureau du chef du personnel à Usinor Longwy, l’envahissement des locaux de la fonderie de Gorcy et de la mine de Longwy. Le 8 février, le déchargement d’une rame de coke à l’intérieur de l’usine ouvre la voie aux opérations de déversement des cargaisons de matières premières importées et transportées par le fret SNCF. Le 10, c’est le tour d’un transport de minerai dans le tunnel de Montigny. La gare de Longwy est isolée de tout trafic. Le 14 du même mois, les maires communistes ont interdit, par arrêté, la traversée de leurs communes aux produits sidérurgiques et minerais importés. Le premier magistrat de Longlaville sera d’ailleurs traduit en justice pour cette position contraire au dogme européen de la libre circulation des marchandises. La guerre aux importations est déclarée.
Parallèlement, février sera le témoin d’un virage dans la stratégie du coup de poing, amorçant derechef son éloignement du « cœur d’acier » du combat. C’est ainsi que, dès le 6 février, s’organise le sac de nuit de la sous-préfecture de Briey par un commando d’une trentaine de cédétistes. Repoussée par une brigade de gendarmes une heure après, l’équipée se solde par une simple mise à feu des dossiers. Les dialogues sur le vif des reporters de SOS Emploi traduisent le détail et l’atmosphère « coup de poing » :

8 février 1979 : invasion à la sous-préfecture de Briey
F. Ils sont arrivés en force, cette fois … Ils étaient combien ?
C. Moi, j’en ai vu apparemment une quinzaine, quoi ?
F. Armés ?
C. Armés de bottes quoi et de matraques en dessous des vestes.
F. Et casqués ?
C. Non, non képis ! Quand ils sont arrivés, nous, on était dans les bureaux. (Une cinquantaine était restée au rez-de-chaussée pour garder les deux plantons !) On a tout de suite mis les tables, les bureaux devant les fenêtres, calés avec des armoires !
F. Pour les empêcher de rentrer ?
V. Pour les empêcher de rentrer, oui, heu … Ça n’a rien fait, ils sont passés quand même … Par d’autres portes de derrière, vu que … heu … c’est un vrai gruyère cette préfecture. Ils ont essayé de nous évacuer quoi … Il y avait … il y avait une paire de copains qui sont restés en hauteur, nous on est sortis … On a riposté tout de suite, on leur a balancé leurs propres grenades dans leurs rangs…
L’escalade violente alimente la pression d’actions spectaculaires et on assiste à une envolée d’occupations plus ou moins symboliques. Envahissement des locaux du Crédit Lyonnais le 22 du deuxième mois de l’année, occupation de l’ANPE par la commission des jeunes CGT, alternent avec plusieurs manifestations entraînant les couches les plus déterminées de la population.
C’est ainsi que le 13 février, le rassemblement pacifique d’un millier de personnes venues écouter le compte-rendu de l’intersyndicale prononcé par Jean Soulignac, délégué CGT de la Sexlal, se termine par l’irruption d’une partie des participants au siège de la formation politique présidée par Bernard Labbé {20} .
Le 17 février, l’action commando enregistre la montée en puissance de la réactivité populaire. Le journal titre alors à la une : « La Lorraine du nord paralysée » Mines de fer en grève, routes bloquées, commerces fermés, une effervescence sociale entraînant hommes et femmes vers la fermeture des postes frontières. La municipalité de Longlaville offre le réconfort de boissons chaudes. Les femmes adhérentes de l’UFF {21} , rôdées à l’intendance souvent active dans les grèves qui se succèdent depuis l’occupation de la mine de Trieux en 1963, sont aux commandes. Une participation massive de syndicalistes belges et luxembourgeois est remarquée, le train de Paris est bloqué en gare de Longwy.
Le quotidien local se fait l’écho d’une ambiance tournant indéniablement à l’explosion d’actions commandos principalement entraînées par le groupe cédétiste. Pour les estafettes en première ligne, l’ère des palabres, des discours politiques, des délégations, des recours institutionnels, est terminée.
Le 21 février sera ainsi le théâtre d’une trouvaille fabuleuse : l’occupation du relais de télévision du bois de Châ par une centaine de militants CFDT. L’intérêt stratégique de cette prise en otage réside dans le fait que ce type d’action commando controversée entraînera une masse de personnes dans le cycle risqué mais classique : action délictueuse entraînant une répression suscitant alors une réaction populaire. C’est ainsi que, dès le 25 février, sous le titre de la dramaturgie sociale « Longwy a failli sombrer dans le chaos », le journal consacre sa Une à « la matinée de violence après l’intervention policière contre les occupants de l’antenne de télévision ».
L’éditorial de Christian Lionnet prend ses distances face à l’événement du jour, l’événement du mois, l’événement du combat général. « Longwy vit dans une sorte d’état de siège psychologique. La moindre étincelle et c’est l’explosion de colère. La leçon affecte ceux qui ont craqué l’allumette. L’ordre public a été gravement menacé par le commando de pirates des ondes qui tenait l’émetteur. Mais l’avertissement concerne aussi les habitants de Longwy. Leur mobilisation leur a valu la sympathie du pays et c’est un capital précieux dans une période de négociations fragiles. La violence ne paie jamais. Aux syndicats et partis politiques d’en tirer les conséquences ».
En page locale, l’accent est mis sur une nuit de violence qui voit une nouvelle fois le commissariat assiégé depuis cinq heures du matin. L’article conclut : Le député Antoine Porcu tente de ramener le calme.
Pendant que le député s’interpose entre le commando et les compagnies de CRS, l’Union locale CGT s’engage dans un contre-feu moins risqué, mais qui se révèlera rassembleur vers 10 heures du matin. Une quinzaine de militants s’emparent du siège de l’Union de la Métallurgie de Longwy, mais cette fois il ne s’agit pas d’un squat pacifique. Les documents, les dossiers, le mobilier, atterrissent avec violence en contrebas. Les badauds affluent. Le majestueux piano à queue, compagnon fidèle des soirées dansantes des « grands salons de la métallurgie », s’encadre dans la porte-fenêtre du premier étage avant de venir s’écraser sur le parvis où l’attend le supplice du feu dévastateur et purifiant. Sous l’œil incrédule et courroucé du premier adjoint de la mairie, une partie du patrimoine métallurgique du bassin vient de disparaître. Présente en ces lieux de violence par hasard, je suis interpellée par l’adjoint municipal « Mais qu’est-ce que vous faites ? C’est un désastre … C’est nous qui sommes à la mairie … Arrête-moi ça tout de suite … ». Je n’ai pas compris le sens de cet ordre administratif, sinon que le mouvement social doit s’adapter aux circonstances politiques. La mairie, qui a échappé à l’influence des usines, est de sensibilité communiste depuis 1977.
Le maire de Longlaville, qui s’est émancipé d’une posture de notable légaliste, prendra la tête d’un cortège d’un millier de combattants vaincus et humiliés par la troupe, résolus à reprendre d’assaut le bois de Châ. Le soir même, le relais est à nouveau symboliquement occupé par les sympathisants ouvriers d’Usinor. La revanche sera de courte durée. Le 26 février, en effet, le journal avertit que 50000 téléspectateurs ont à nouveau pu bénéficier de leur émission préférée.
L’épopée du relais, désormais inscrite au palmarès de l’exemplarité combative, l’alternative des actions commandos aux manifestations populaires s’invitera avec plus de puissance dans le débat. Elle sera même la clef de voûte du glissement de la réserve « efficace et responsable » cégétiste vers les démarches « audacieuses » d’un tout neuf « secteur luttes » fondé par Henri Krasucki. Annexant les opérations radios syndicales aux impératifs d’occupation dans l’entreprise, les commandos parisiens de la CGT viendront soutenir les jeunes de l’Union locale bien décidés à en découdre.
Le siège confédéral CGT redistribue les cartes
Le mois de mars qui rit aux averses ne préparera pas le printemps de la cité du fer. Les giboulées se succèdent faites d’annonces gouvernementales de plus en plus incertaines et contradictoires. Des licenciements en perspective aux Ateliers Bertoldi, l’incertitude aux fonderies de Gorcy. Ultime provocation, Robert Boulin, ministre du travail, annonce que les mesures sociales limitées à 6800 emplois prévues par le plan Barre, sont destinées à colmater l’ensemble des pertes de la sidérurgie lorraine. Pour Longwy, le saupoudrage serait inférieur à 700 nouveaux postes de travail. Une recrudescence de la mobilisation de la colère est attendue.
Le 8 mars, la journée internationale de la femme donne lieu à un sit-in militant des mandatées cégétistes nancéiennes, évacuées sans ménagement par les forces de l’ordre des abords de la place Stanislas. Le journal titre en départementale : « Après Denain, Nancy, bousculades devant la préfecture : il faut empêcher le fléau de la violence de s’étendre ».
Le 9 mars, Johnny Halliday est en visite commandée à Longwy. Contraint, par 150 sidérurgistes faisant irruption dans son hôtel à Metz, à une visite impromptue de l’usine, le chanteur attentif à son image de marque, suit avec une certaine bonhomie ses ravisseurs : « Nul ne peut ignorer, aurait-il confié au reporter du quotidien, le désarroi de ces hommes qui se voient retirer leur outil de travail. C’est pourquoi j’ai accepté de suivre mes hôtes d’un soir ». En page locale, il sera moins protocolaire sous le titre « Johnny a pris la chose du bon côté ». Il déclare : « Je ne m’y attendais pas, mais je suis content d’être venu. J’avais entendu parler de Longwy mais je ne me représentais pas ce que c’est le travail dans l’usine. C’est très impressionnant. C’est l’enfer, je pense pour les gens qui peuvent aider ils devraient prendre le temps de venir voir comment ça se passe. Pour moi, si ma venue à Longwy peut être utile, je suis ravi ». Ainsi retrouve-t-on ce chanteur légendaire sans langue de bois qui sera encore plus spontané hors micro officiel, surpris que l’on puisse se battre « pour rester dans cet enfer ».
Ce que le chanteur ne pouvait entendre c’est la teneur d’un débat entre sidérurgistes de Pompey rapporté par Marie Godey {22} , sur le lieu de travail : Un ouvrier ayant vivement critiqué les délégués s’interposant pour éviter l’attaque de la Préfecture, un syndiqué rétorque « Je crois que tout le monde a compris ce qu’il voulait dire … Il voulait dire que la boîte, il l’aimait … Il a voulu dire que ses parents avaient travaillé dans la boîte et que ça l’ennuyait, c’est ça qu’il a exprimé, avec son cœur, avec ses tripes … Mais, je pense qu’il s’est emporté … C’est-à-dire, la boîte, elle a plus d’un siècle … Et on sait bien, les sidérurgistes, que la sidérurgie, elle est vieille et ce qu’il a ressenti lui, c’est que les enfants et les petits-enfants étaient sidérurgistes, parce que c’était comme ça … et demain, son fils, ses petits-fils ne le seront plus. Je pense que c’est ça … » .
Après le SOS lumineux, la radio emploi, l’opération spectaculaire et populaire Johnny, les initiatives cédétistes se succèdent, ce qui la pose en gagnante des rounds sur une CGT, active, mais toujours dans les rails du connu déjà vu. Dans les cartons, il y a la grandiose marche sur Paris du 23 mars, comme seule la grande centrale est capable d’en organiser. Les cégétistes, mais surtout ceux du siège de la rue de « l’abbé Henrion » {23} confrontés à la vigueur de ces smashs, trépignent sérieusement.
Lors d’une rencontre au siège de l’Union départementale à Nancy, le secrétaire cégétiste de Longwy alerte sans ménagement la direction syndicale. Tous voient bien les enjeux de la situation. Formé à un syndicalisme « efficace et responsable » courroie de transmission dans les faits, si ce n’est dans les mots, d’un parti politique qui a choisi la voie démocratique d’accès au gouvernement, le puissant mouvement ouvrier Lorrain est aujourd’hui désarmé. C’est ainsi qu’est née la proposition confédérale d’une radio syndicale ouverte sur le bassin de Longwy.
Les circonstances d’une situation inédite finiront par dicter des inflexions majeures étrangères aux précis syndicaux. Les stratèges confédéraux proposent de conjuguer le modernisme à la tradition, la communication au patrimoine. La montée sur Paris du 23 mars et l’orgueilleuse implantation de ce qui n’est encore qualifié que de « radio de lutte » dans un lieu public municipal sont les deux faces d’un même Janus. Car c’est à ce moment qu’émerge Lorraine Cœur d’Acier, radio cégétiste annoncée le 17 mars par un communiqué de l’Union locale, dont l’histoire sera développée par la suite.
Quant à la marche sur Paris du Printemps 1979, elle se présente bien comme le prolongement de la geste sociale lorraine, dans le sillage des déplacements des populations minières en 1963, des tricoteuses de Chaligny en 1971. Elle est surtout le moyen, pour la CGT et le mouvement ouvrier de classe, de reprendre la main avec panache.
C’est pourquoi, si la mobilisation fut chahutée par les élites de l’intersyndicale longovicienne, elle fut l’objet d’oppositions partisanes aux sièges des états-majors parisiens. C’est ainsi que, le 22 mars, en infos générales, le journal lorrain titre « CGT/CFDT bras de fer » . Le PS fait part de son soutien in extremis, mais, par la voix d’Edmond Maire, la CFDT affiche son opposition radicale : « C’est en résistant à la volonté hégémonique du PC et non en faisant preuve de faiblesse qu’on rétablira l’union de la gauche » .
Cette posture essentiellement idéologique n’empêchera pas le succès pourtant prévisible de ce soulèvement populaire : Une annonce brutale, la récidive du premier ministre qui, le 11 mars, réitère en répétant que « le plan industriel n’est pas suspendu », la résistance d’une région soutenue par tout un pays, l’empathie d’une opinion publique en marche vers un changement politique… Sur quels facteurs objectifs s’appuyer si ce n’est sur ceux-là ?
A Longwy, la montée « sur Paris » est inscrite dans les gènes de cette population jacobine, par son passé gaulliste, par les strates successives de son héroïsme militant depuis le début du siècle et le soutien logistique de sa radio toute neuve. La CFDT et l’intersyndicale résisteront jusqu’au dernier quart d’heure à la déferlante de la volonté populaire soupçonnée de chavirer dans l’enfer de la récupération politique.
Le 24 mars, le Républicain Lorrain rapporte que « 5000 Longoviciens ont marché sur Paris mais elle est gâchée par les émeutiers gauchistes ».
Le lendemain, la Une est barrée par un titre alarmiste : Les émeutes de Paris. Polémique Bonnet / CGT 48 personnes gardées à vue dont un policier . Pour le député de la 7 ème circonscription : « Le puissant mouvement unitaire de Longwy n’est pas entamé » mais un jeune Longovicien cédétiste, porteur d’une matraque, est interpellé parmi les 48 retenus.
Ainsi, les centaines de milliers de contributeurs de ce sommet de l’action syndicale, canalisées par un service d’ordre parisien aguerri aux guet-apens et manœuvres provocatrices, finit par sombrer dans le marais des causes perdues. Que reste-t-il à imaginer si un soulèvement de cette ampleur est incapable de faire pencher la balance ?
La rancœur de la population sidérurgiste s’en trouve renforcée. Elle devra s’exprimer coûte que coûte. Des instruments demeurent dans les mains des protagonistes longoviciens. L’aventure, la détermination subjective, l’action commando et les radios SOS et LCA. La radio cégétiste va s’employer à utiliser le renversement des rapports de force pour imposer un tournant magistral à son parcours de lutte, au profit de la démarche autonome d’ouverture s’identifiant en radio généraliste. Une voie royale s’ouvre à des expérimentations laissant libre cours aux démarches individuelles et inédites puisque le collectif a failli. La CFDT subtilisera la Coupe de France, la radio cégétiste bravera de plus en plus souvent l’organisation qui l’inventa, l’entretiendra et l’accompagnera pendant encore plus d’une année.
L’Union locale CGT n’attendra pas plus tard que le 27 mars pour couper les trois chaînes du relais en réaction contre le brouillage des émissions de LCA qui s’était poursuivi en dépit des protestations du député auprès du ministre de l’information. La CGT sera ainsi la deuxième force occupante du relais depuis 17 heures 15 en cette fin mars. Le second trimestre va marquer une transformation sensible du tonus combatif.
23 mars : étape ou point d’orgue ?
Dès les lendemains de la grande marche, le mois d’avril va égrener un calendrier particulièrement morose. Les sept premiers jours sont consacrés à l’affaire Roger Marin, ce jeune longovicien condamné à quatre mois de détention et six mois avec sursis, après la marche sur Paris. La commission des jeunes de l’Union locale infléchit alors sa stratégie d’occupation des centres symboliques du pouvoir industriel, les banques, les sièges patronaux. Désormais, la cible devient le tribunal d’instance de Longwy-Haut dont le mobilier est jeté dehors le 4 avril et le bureau du président sorti dans la rue dès le lendemain. La politique éditoriale de la radio cégétiste est alimentée par des correspondants ad hoc des espaces de résistance. SOS Emploi dépêche ses reporters sur les points chauds.
L’autre événement est l’annonce du réexamen du dossier industriel assorti d’un sursis aux fermetures durant l’année 1979. C’est l’occasion pour l’intersyndicale d’exprimer des positions divergentes. Alors que FO et CGC se félicitent de l’ouverture de la direction, le cédétiste Chérèque demeure dubitatif. Il estime qu’on sait où on va sur le plan des compensations d’emploi, à l’exception de Longwy qui demeure dans l’expectative.
Par la voix d’Alain Taquin {24} et de Marcel Mousley, la fédération CGT des métaux parle de confusion, et de leurre. Le secrétaire confédéral André Allamy {25} franchit une marche supplémentaire, en parlant de

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