Ma raison d être
394 pages
Français

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Ma raison d'être , livre ebook

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Description

L'auteur relate ici sa jeunesse heureuse, son parcours entre la France, la Belgique et la Scandinavie avant l'engagement de toute sa famille dans la Résistance et sa déportation. Elle raconte son retour des camps de concentration, sa rencontre avec le général de Gaulle, l'exercice de son art quand elle devint professeur de danse, puis ses rencontres avec les jeunes et les moins jeunes pour bannir la haine. Son témoignage bouleversant est une leçon de vie, de courage et d'optimisme malgré tout.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 mars 2015
Nombre de lectures 48
EAN13 9782336371375
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Rue des Écoles
Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Albert (Thierry), Quel est votre nom ?, 2015.
Mbuyi Mizeka (Alfred) L’enfant noir d’Afrique centrale , 2015.
Alain Nesme, Léa la Sainte , 2015.
Pham Ngoc (Lân), De père inconnu , 2015.
Duhameaux-Lefresne (May), Le sourire du père , 2015.
Brousse (Odette-Claire), Sortir de chez soi , 2014.
Beuchée (Laurent), Un regard de Haute-Bretagne , 2014.
Lemaître (Vincent), Risques salés , 2014.
Micaleff (André), Heimat , 2014.
Michelson (Léda), Les corps acides , 2014.
Leclerc du Sablon (Françoise), Derrière la seizième porte , 2014.
Nicole-Le Hors (Jacqueline), La croix ou la bannière , 2014.
**
Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Titre
MA RAISON D’ÊTRE

Souvenirs d’une famille de déportés résistants
Copyright



















© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN : 9782343057576
PRÉAMBULE
Ce petit recueil n’a aucunement la prétention d’être une œuvre littéraire.
Il est la transcription de mes réflexions et de mes souvenirs, au moment même où je les ressens et où je les revis. Il s’inscrit dans la continuité des quelques pages rédigées à la Libération et que voici :
PREMIÈRE ÉBAUCHE











À la mémoire de MES PARENTS qui m’ont appris l’essentiel : savoir se sacrifier par amour, pour la LIBERTÉ et la FRATERNITÉ.
À la mémoire de l’abbé STOCK, aumônier des prisons de Fresnes, de la Santé et du Cherche-Midi, grand bienfaiteur de l’humanité.
Par sa grâce, il me fit découvrir le « sens de notre vie ». Il me sauva la vie, en m’évitant le départ en forteresse où je devais être fusillée.

MES PARENTS :

ALICE YAHIEL (VAN GOETHEM)
Née le 6 mars 1893 à Crespin (Nord)
Arrêtée le 23 juillet 1943 à Lyon
Détenue au fort Montluc à Lyon, puis à la prison de Fresnes
Déportée au camp de Ravensbrück puis dans les mines de sel de Beendorf
Libérée le 1 er mai 1945 à Hambourg



JACQUES YAHIEL
Né le 14 juillet 1883 à Constantinople (Istanbul, Turquie)
Arrêté le 23 juillet 1943 à Lyon
Détenu au fort Montluc, puis à la prison de Fresnes
Passage probable au camp du Struthof
Déporté au camp de Neuebrem le 10/01/1944 (selon la procédure NN), puis à Buchenwald en mars 1944
Il y décède le 28 août 1944


MES FRÈRES :

RENÉ
Né le 23 octobre 1911 à Bruxelles
Prisonnier de guerre
Capturé le 10 juin 1940
Cinq ans au Stalag VIII C en Silésie
Libéré en juin 1945



GEORGES
Né le 23 octobre 1914 à Paris
Arrêté avec ses parents à Lyon le 23 juillet 1943
Détenu au fort Montluc, puis à la prison de Fresnes
Déporté au camp de Buchenwald
Libéré le 11 avril 1945




MAURICE
Né le 5 juillet 1916 à Paris
Arrêté le 26 juin 1943 à Lyon, détenu au fort Montluc
Noms de résistance : Maurice Garnier et Maurice Mesnil
Bras droit du chef du réseau Brandy à Lyon et chef du maquis de Savoie
Déporté dans les camps de Dora et Mauthausen
Il y décède enjanvier 1945



ET MOI :
SIMONE
Née le 18 novembre 1917 à Paris
Arrêtée à Paris en gare de Lyon, le 27 juin 1943, sur dénonciation
Incarcérée à la prison de Fresnes jusque fin janvier 1944
Départ du camp de Compiègne, par le convoi des 27000
Déportée avec maman au camp de Ravensbrück
Puis en août 1944 dans les mines de sel de Beendorf Libérée le 1 e mai 1945 à Hambourg, convalescence en Suède et retour à Paris enjuillet 1945
FACTEURS PRINCIPAUX QUI ONT COMBLÉ MA RAISON D’ÊTRE
1. DIEU
Pourquoi Dieu ? Parce qu’IL est le seul à pouvoir nous insuffler le sens de notre vie, de nous gracier d’une force irréelle, de vaincre le mal et de pardonner à nos pires ennemis.
2. LES MIENS
Parce qu’ils m’ont permis de lutter, de vaincre les pires difficultés, afin de leur prodiguer tout mon amour.
3. L’ART, DANS TOUS LES DOMAINES
Parce qu’il estompe les souvenirs cruels et douloureux de notre existence, pour accéder ainsi à une vie spirituelle.
4. UNE LUTTE CONTRE LE DIABLE
Afin de nous délivrer de ses maléfices, de cette haine qui engendre les guerres et leurs conséquences dramatiques.
DE MA NAISSANCE À LA DÉCLARATION DE GUERRE * * *
Un moment de grand bonheur avec « mon papa ».
SOUVENIRS D’ENFANCE
Il me faudrait des pages et des pages pour faire l’éloge de mon cher papa, né en Turquie, à Constantinople, à présent Istanbul 1 , de mère anglaise et de père turc, dont naissent douze enfants, neuf filles et trois garçons, mon père étant le cadet. À cette époque, dans ce pays règne une grande misère. Après le décès du chef de famille, ils décident de prendre le chemin de l’exil. C’est notre bonne terre de France qui les accueille. Mon père a alors douze ans, son enfance continue à être perturbée. Il est embauché comme apprenti dans diverses fonctions. Tout à fait par hasard, j’ai retrouvé des certificats de ses employeurs, tous si élogieux à son égard. Il est de loin le plus intelligent et le plus débrouillard de la famille, ses frères habiteront Paris et toutes ses sœurs se fixeront à Enghien.
J’ai bien connu ses deux frères ; quant à mes tantes, les réunions étant très espacées, je les revois comme dans un brouillard. Mais avant de bien narrer ce parcours, je me dois d’ouvrir une parenthèse pour vous entretenir de celle qui a fait le grand bonheur de mon papa : ma maman, née à Crespin, près de Valenciennes, enfant unique. Son enfance est également tourmentée. Elle se trouve seule à subvenir aux besoins de sa maman. Ma grand-mère maternelle était flamande, issue d’une famille de tisseurs de lin et d’artistes – musique et danse – et, cela va de pair, tous demeuraient à Anvers. Suite à des revers, ma grand-mère maternelle quitte la France et retourne auprès de ses sœurs. Sa nièce Rachel, grande chanteuse à l’Opéra d’Anvers, y fait entrer sa cousine (ma maman) comme petit rat. Très douée, elle ne tarde pas à se faire remarquer par la danseuse étoile, mademoiselle Bartelotti, italienne, qui projette de l’amener dans son pays afin de parfaire son éducation dans cet art de la danse qui exige tant de volonté, d’abnégation et d’humilité.
Le destin en décide autrement. À chaque sortie par l’entrée des artistes, un beau jeune homme aux grands yeux noirs et à la chevelure abondante attend patiemment son amie Lisette, sa future fiancée, qui n’a que 17 ans ! Vous devinez la suite : se liant d’un parfait amour, « ils eurent beaucoup d’enfants »…
Notre étoile, mademoiselle Bartelotti voyant ses illusions s’en aller en fumée, apostrophe « sa danseuse » et lui fait cette réflexion : « Tu vas te marier et tu auras neuf enfants. » Pourquoi neuf ? Et adieu à la danse. Ainsi va la vie !
De cette union, naît le 23 octobre 1911, accidentellement à Bruxelles, un garçon, mon frère aîné : René. Ma grand-mère et mes parents décident de revenir en France. Trois années passent. Nous sommes en 1914. C’est l’horreur, l’Allemagne déclare 2 la guerre à la France. Mon père demande sa naturalisation française. Il l’obtient en 1927, pour maints services rendus à la France. Nous avons affaire à l’Administration française avec un grand A ! Pendant toute la durée de la guerre, papa sera engagé à l’intendance militaire et ses deux frères serviront dans l’armée de terre. Dans la bataille, un de mes oncles sera amputé d’une jambe. Vu l’hospitalité qui leur avait été donnée, tous étaient très fiers de servir leur pays d’adoption. Mes parents habiteront rue de la Verrerie à Paris, où viendront au monde mon second frère, Georges, le 23 octobre 1914 et le 5 juillet 1916 encore un garçon prénommé Maurice. Décidément, mes parents ont « la bougeotte » : au 1, boulevard du Temple, naît le 18 novembre 1917, la dernière romanichelle de la famille (moi !), juste en face du Cirque d’Hiver, un destin ! Après le massacre de millions 3 d’hommes, l’armistice est enfin signé le 11 novembre 1918. Mes parents ont l’immense douleur de perdre ma grand-mère maternelle, j’avais un an. J’étais heureuse lorsque maman me parlait d’elle. Encore une autre histoire dramatique dans cette famille flamande : tous ses frères furent fusillés par les Allemands, et toutes ses sœurs disséminées dans des couvents au décès de leurs parents.
Les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. Pour des raisons qui me sont obscures, c’est ce beau pays, la Suisse, qui va nous accueillir à son tour. Une place de gérant est offerte à mon père dans l’un des plus importants magasins de Vevey : « la Belle Jardinière ». Tout repart à merveille. Nous sommes heureux et bénéficions d’une santé de fer grâce à ce climat sain et ce paysage enchanteur.


LA « BELLE JARDINIÈRE » Tante Jeanne en conversation avec une employée.
Et patatras !!! Malgré le grand sens commercial de mon père – il ne peut nier ses origines – le magasin périclite et fait faillite. Par la suite, j’apprendrais que cet échec venait d’une administration allemande furieuse de ne pas avoir pu convaincre mon père d’accepter ses propositions, la cause en est la Première Guerre mondiale qui avait laissé des traces d’hostilité envers le peuple allemand. Mon père ne leur faisait aucune confiance. Résultat : à juste titre, nous devons à nouveau plier armes et bagages… Et nous voilà de retour au pays : la France. Notre nouvel appartement sera situé au 78, avenue Gambetta, où je fais ma première année scolaire, je devais avoir six ans. Quant à mes frères, ils poursuivront leurs études interrompues en Suisse. Ma grand-tante, sœur de ma Bonne-maman , à son tour vient vivre avec nous. Les bons petits diables seront bien surveillés, mais gâtés intelligemment. Pour des raisons qui me sont toujours aussi obscures, nous déménageons à nouveau. Ce sera notre dernier logis en France : 8, boulevard Magenta, avant notre exil dans les pays scandinaves.
Nos études, souvent interrompues, en souffrent. Pour ma part, j’aime cette vie de bohème : mes origines tziganes et de juifs errants le confirment ! Toutefois, nous sommes très attachés à notre ville natale et c’est le cœur lourd que nous quittons cet appartement, en abandonnant tant de beaux souvenirs de notre enfance. Lorsque nous habitions Paris, maman devait faire face à l’éducation de ses enfants (quatre + deux adoptés) et en plus, faisait office de secrétaire à mon père, absent deux mois tous les trimestres. Ses absences nous pesaient psychologiquement, car nous étions une famille très unie, aussi ses retours au foyer étaient joyeux, proportionnés aux peines de la séparation, c’est tout dire. Ses conseils judicieux, comme pour tous les enfants, entraient par une oreille et sortaient par l’autre, « mea culpa ! ». J’ai toujours vu mon père au travail, sans relâche, même pendant les vacances qu’il nous offrait si généreusement. Les points de ralliement de la famille se trouvaient être chez nous, il était d’une folle générosité envers les siens, en accord avec ma chère maman, aussi prodigue et tolérante. Petite anecdote entre autres : un jour, on frappe à la porte, ce sont les Petites Sœurs des Pauvres, bien sûr, mon père les gratifie d’une belle obole, ce qui fait dire à l’un de ses amis présents :
– Je ne savais pas que tu étais catholique.
– Mais je ne suis pas catholique ! répond mon père, je ne suis rien et vois-tu, cela me coûte cher car ce sont également le Consistoire, la Croix-Rouge, les protestants… qui frappent à ma porte : et je donne bien sûr !
Nous sommes en 1936. Depuis 1933 déjà règnent en Allemagne la dictature et l’antisémitisme, et notre France commence à subir les conséquences de ce fléau. Le chômage sévit. Mon père ne peut plus faire face aux coûteux déplacements, d’où sa décision de s’établir dans les pays nordiques avec surtout, enfin, une vraie vie de famille. Je ne peux oublier ce long voyage au Danemark.
Avant de nous fixer en Finlande, nous arrivons à Copenhague, la capitale du Danemark, pays plat, au climat très humide, ressemblant étrangement à la Belgique avec ses cuisines-caves. Les habitants, de caractère gai, jovial, pleins d’humour, sont très communicatifs. Leurs déplacements se font surtout à bicyclette, celles-ci sont toutes alignées sur d’immenses parkings. C’est encore pour moi une énigme. Comment pouvaient-ils ne pas se tromper en reprenant possession de leur bécane ? Leur alimentation est très différente de la nôtre. Les petits déjeuners sont très copieux, le midi un peu plus léger et, l’après-midi, leurs occupations cessant à 17 heures, c’est une petite collation avant d’aller se livrer à leurs sports favoris : bicyclette, luge et ski en hiver. En un mot, ce sont des gens simples et heureux.
Malheureusement, comme pour nous : bruits de bottes. Le pays est petit, mais nombreux sont ses habitants qui entrèrent dans la Résistance contre le régime nazi. Ils permirent à de nombreux juifs d’échapper aux camps d’extermination.
En attendant le prochain voyage, nous logeons à Copenhague dans une pension où nous faisons la connaissance d’un prêtre protestant plein d’humour. Afin de vous résumer l’état d’esprit de ces concitoyens, celui-ci nous dit un jour : « Nous étions en réunion, mais nous n’avons pas pu dire quoi que ce soit, tous étaient présents ! » (Impossible de dire du mal de son voisin).
Et encore ceci : « Les Nations unies se sont échangé des cadeaux ; nous, les Danois, avons offert à la France deux candélabres », afin de nous éclairer, paraît-il… Cette plaisanterie de mauvais goût, je ne l’ai pas encore digérée étant un peu chauvine sur les bords. Il faut avoir beaucoup voyagé pour apprécier son pays, le clocher existe dans tous les cœurs.
Après un séjour de quelques mois, et pour des raisons pratiques à mon père, nous voilà en route pour la Finlande, antichambre de la Russie. Pays très boisé : sapins et bouleaux à perte de vue. Le climat est rude en hiver, il n’y a presque pas de saisons intermédiaires – les printemps et automnes sont de courte durée – l’été est torride et l’hiver, dès 15 heures, il fait nuit, par contre, en été, à la mi-juin ( midsommar ), vous pouvez lire votre journal toute la nuit ! Contrairement au caractère des Danois, les Finlandais sont peu communicatifs, de prime abord froids, mais lorsqu’ils vous offrent leur amitié, c’est à la vie à la mort, mais c’est aussi le couteau en cas de trahison. Nous habitions un building. À trois heures du matin, une équipe d’ouvriers était chargée de déblayer les toits recouverts de neige qui pouvaient s’écrouler sous le poids de celle-ci. Le matin, très tôt, nous voyions, au bord des trottoirs, tous les deux mètres, des monticules de neige, leur administration est à la hauteur. À environ deux cents mètres de notre habitation, se situait l’Opéra russe d’Helsingfors. Je jubilais : enfin, j’allais pouvoir me livrer à ma passion : la danse. Je suis à bonne école, à la cour du tsar en Russie, Marius Petipa, un Marseillais, a respecté la méthode française. Mon frère Georges poursuit ses études de flûtiste tout en étant engagé à l’Opéra. Musicien dans l’âme, il est apprécié de ses professeurs. Quant à mes deux autres frères, ils secondent mon père et prospectent la région en quête de nouvelles commandes, à contrecœur n’ayant ni l’un ni l’autre la « bosse » du commerce. Mon frère aîné René est plutôt doué pour la musique, son job : l’accordéon, il ne prétend pas se plier à la théorie du solfège, et joue d’instinct comme les Tziganes (lui non plus ne renie pas ses origines). Celle qui devient sa femme, Sonia, est elle-même très artiste. Elle joue merveilleusement du piano. D’origine tchèque et russe, née à Graz en Autriche, sa famille s’exile en France à la déclaration de guerre en 1940. Ses parents juifs sont envoyés au camp de Drancy 4 et décéderont à Auschwitz. Quant à Maurice, coupeur de profession, il est en plus très doué dans de nombreux domaines, tout l’intéresse, d’une témérité folle, fait deux fois fait prisonnier, il parvient à s’évader, caché dans un tender grâce aux braves cheminots.


En 1936, une de mes petites compagnes de l’Opéra d’Helsinki (Finlande).
À l’Opéra, j’ai cinq cours par semaine : deux fois avec mademoiselle Koskinen pour les cours classiques et trois fois avec un Russe du Caucase, monsieur Nikko, pour les cours de caractère et parallèlement avec le maître de ballet, monsieur Saxelin (une fois l’un, une fois l’autre).
Les termes étaient en français, heureusement, mais pour le reste, je dus me faire à la langue finnoise ou au suédois. J’étais non seulement à l’école de la danse, mais aussi à l’apprentissage des langues. Je mélangeais tout au désespoir de mon père. Ce que j’ai beaucoup apprécié de leur part, c’est qu’ils n’avaient aucun parti pris : tout le monde pouvait s’inscrire. Toutefois, à la fin de l’année, c’était le verdict prononcé par maître Saxelin, nous pouvions continuer notre apprentissage ou devions dire adieu à la danse. Pour mon grand bonheur, durant notre long séjour, j’ai pu me perfectionner. Contrairement à notre opéra où nous devons étudier pendant des années avant d’aborder la scène (autrement dit gagner sa vie), l’Opéra russe dès le début de l’apprentissage, nous fait faire de la figuration intelligente et rémunérée ce qui nous permettait de ne pas être à la charge de nos parents.
Dès le début du mois, étaient affichées les représentations et selon les rôles qui nous étaient attribués, nous pouvions calculer le montant de notre salaire mensuel. J’étais fière de pouvoir m’offrir ces études, mon père n’étant pas d’accord pour que j’en fasse ma profession, sous prétexte que c’est un métier de « crève-la-faim » ; à quelques exceptions près, c’est un peu vrai, comme dans toutes les carrières je pense. Toute la vie, nous sommes en proie aux difficultés. Il faut se battre (dans le bon sens), s’armer de beaucoup de courage et de volonté car nous devons toujours compter avec les imprévus.
Pour l’heure, tout baigne dans le bonheur, enfin nous avons la joie de pouvoir converser aux heures de repas, une vraie vie de famille ! Hélas, nous sommes en 1939, le début des années dramatiques. J’approche de mes vingt-deux ans. La guerre est déclarée. La Pologne est déjà envahie 5 par les troupes allemandes. La mobilisation de mes frères nous oblige à revenir au pays. Je dois quitter mes professeurs. La veille du départ, monsieur Saxelin me dit : « n’oublie pas, demain nous partons pour le Kansallisteatteri (le théâtre Kansallis) où tu dois passer le concours ». Me voilà ulcérée, je dois lui annoncer notre départ. Il me répond : « Cela ne fait rien, tu peux rester avec nous, je me charge de ton éducation ». Malgré tout mon amour pour la danse, je suis bien déterminée. Il est hors de question que j’abandonne ma famille, surtout en temps de guerre. Il me tournera le dos et ne m’adressera plus la parole. J’en ressens encore beaucoup d’amertume et ce souvenir de ces cinq années à l’Opéra me rend nostalgique… Et voilà une fois de plus, les études interrompues, c’est dramatique ! Mais ce qui nous attend l’est bien davantage. J’oublie de dire que nous avions prévu de rester longtemps dans ce pays !


En pérégrinations à Viborg (Finlande), à la frontière russe. René attend le « passage du bac ».
Voilà mes parents, pour la onzième fois, en devoir de se remeubler, tant qu’à faire, dit maman : « en moderne » (je possède encore quelques meubles finnois). Depuis, nous nous sommes encore déplacés ! Salle à manger, chambres à coucher, divans, fauteuils, tapis… Et bibliothèque, car la famille aime bouquiner. Bref, comme si nous devions y finir nos jours ! Quelle illusion ! Nous voilà redevenus des saltimbanques. Nous sommes en quête de caisses en bois (c’est le pays du bois), pour y placer tous nos beaux livres et consolider la protection de nos meubles et c’est le grand départ ! Tout d’abord le train, puis le bateau, je revois nos meubles, enlevés par une grue, atterrir dans les cales. Mais aussi, première catastrophe, le fond des caisses cède et, sous nos yeux, nous observons avec tristesse nos beaux livres s’enfoncer dans la mer. Certains avaient une grande valeur et sont introuvables en librairie. Depuis, les circonstances de la vie nous ont appris à nous détacher de tout. Après le ferry-boat (c’est-à-dire les wagons séparés par des rails qui sont enfournés sur le bateau et de même à la sortie), arrivés dans le port de Copenhague, nous réintégrons les wagons qui se mettent en route pour l’Allemagne, mais avant c’est la Belgique. Mon père a choisi Bruxelles, près du port d’Anvers, afin de faciliter ses déplacements dans les pays scandinaves. Quelque temps après, les événements nous éclaireront sur ses réelles activités.
Malgré la guerre, il faut penser au gagne-pain ! La vie continue.
Arrivée à Bruxelles : aménagement dans notre nouvel appartement, et c’est le départ de mes frères pour la France, dans différentes garnisons. Nous ressentons un grand vide : plus que nous trois. Le temps de nous faire une raison et c’est le tour de mon père, il part pour les pays nordiques. Malgré les supplications de maman, rien n’y fait, sa décision est prise. Je commence à comprendre les raisons de tous ces déplacements et cela se confirme lorsque, quelques jours auparavant, il me remet un dossier en me disant : « maman et toi, vous allez devoir quitter Bruxelles, alors n’oublie surtout pas de mettre ce dossier dans le fond d’une valise et par-dessus, les partitions de musique de Georges, tu as bien compris ? » Eh oui, j’avais bien compris que mon papa était en service commandé. Le cœur gros, nous l’accompagnons à l’aéroport de Zaventem. Avant de monter dans l’avion, il nous dit : « Devrais-je faire le tour du monde, je reviendrai. » Nous espérons encore pouvoir lui faire un petit signe mais, à notre grande déception, les vitres de l’avion sont occultées. Eh oui, c’est la guerre ! Nous sommes désemparées et nous ne sommes pas au bout de nos peines.
De retour à la maison, la tristesse nous envahit, toutefois, nous commençons à avoir l’habitude et reprenons espoir. Nous nous affairons à préparer des colis pour nos « poilus », suspendues aux dernières nouvelles. Enfin arrive une lettre de Maurice, toujours aussi optimiste : « ne vous inquiétez pas, tout va très bien (madame la marquise…), j’ai bien reçu votre colis, je me régale, etc. De René et Georges, toujours rien… Les jours passent… Le 9 mai, un délégué du consulat de France vient nous voir et ordonne presque à maman de retourner en France : « Ici, vous êtes en danger, nous dit-il, demain (10 mai 6 ) Bruxelles sera bombardée ».
Maman prévient la propriétaire de notre départ et nous faisons nos valises. Je n’oublie pas les recommandations de mon père (à l’insu de maman déjà si bouleversée). Son mari, ses fils au loin, rétrospectivement, je suis en admiration devant tant de courage. Le 10 mai au matin, vacarme épouvantable : dans le ciel, des avions à perte de vue bombardent cette bonne ville de Bruxelles. Le cœur lourd, nous quittons notre foyer.
Arrivées à la gare du Midi, c’est l’affolement général, tout le monde court dans tous les sens. Renseignements pris, plus aucun train ne circule. Nous ressortons de la gare. Que faire ? Par chance, un monsieur nous accoste. Mon père avait tout prévu ! « Où désirez-vous aller ? Si c’est à Lille, je peux vous conduire », nous voilà dépannées. En nous déposant dans sa ville natale, ce Lillois nous souhaite bonne chance. « À vous également monsieur, et grand merci. » Nous nous dirigeons vers un centre d’accueil pour réfugiés. Après avoir décliné notre nationalité française, nous voilà gentiment éjectées, l’hébergement concerne uniquement les étrangers et surtout les Belges ! Nous sommes au pays, que vouloir de plus ? Aberrant, mais c’est ainsi.
Seul recours l’hôtel, seulement, petite complication, j’ai oublié de vous dire que nous sommes en compagnie de notre chat : une autre histoire ! Les premiers jours de notre arrivée à Bruxelles, mon frère Maurice voit sur le sol une boîte à chaussures. Intrigué, il l’ouvre et, tout étonné et attendri, nous amène cette bonne surprise. Maman, affolée, lui dit : « Mais tu ne te rends pas compte, nous allons devoir… », la phrase est interrompue. « Eh bien ! Oubliez votre brosse à dents, mais pas mon chat ! » Son chat !!!
Comme si nous n’étions pas déjà attachés à cette petite boule de poils qui, péniblement, nous file à l’oreille un léger « miaou… » Tout ceci pour vous dire que ce pauvre Miki allait en voir de toutes les couleurs, tout comme ses maîtres. À l’hôtel, pas question de l’accepter. À force, ils sont convaincus : notre chat est propre. « C’est tout juste s’il ne tire pas la chasse d’eau », leur dis-je. Enfin, nous avons gain de cause. Mais, dans la nuit, un miaulement sinistre se fait entendre, c’est notre pauvre Miki qui, attiré par les bonnes odeurs du rez-de-chaussée du restaurant, s’est retrouvé sur la plate-forme, tout affolé. Impossible de lui venir en aide, je suis obligée d’avoir recours au gérant. Celui-ci d’un ton bourru dit : « Ça va commencer les ennuis ! » Ce qui ne l’empêche pas de revenir avec notre précieux chat. Il est trois heures du matin et, avant de remonter dans notre chambre, que voyons-nous ? « Pincez-moi, dit le gérant, deux voitures de Fridolins : ce sont les Boches ! » En effet, ce sont eux. Le froid nous parcourt l’échine. Pas moins de dix-huit alertes dans la journée du 11 mai. Maman me dit : « Nous ne devons pas rester un jour de plus, nous allons devoir atteindre Lyon chez monsieur Dulac, le parrain de guerre de mes frères et client de papa ». Mais Lyon n’est pas la porte à côté ! Et commence notre exode. Sur les routes, nous sommes constamment canardées. Des voitures chargées à ras bord, des charrettes tirées péniblement par des chevaux, où est nichée sur des matelas une insouciante marmaille pour qui ce n’est qu’une aventure. Pour nous, la tragédie continue.
Nous croisons des soldats en déroute, c’est une « drôle de guerre ». À notre grand désespoir, nous ne pouvons leur venir en aide. Par intermittence des avions nous survolent. Sous une pluie de projectiles, nous avons juste le temps de nous mettre à plat ventre dans les champs. II faut attendre que ça passe… Après mille péripéties de ce genre, à pied, nous avançons plus vite, nous faufilant parmi cette horde. Nous avons parcouru 50 kilomètres (Paris-Melun), la faim et la soif nous tiraillent. Il va falloir atteindre une boulangerie où le pain est vendu à prix d’or, autrement dit au plus offrant. Même l’eau se vend ! C’est honteux, il n’y a pas de petits profits pour certains. Nous n’avons plus les yeux en face des trous. Enfin un hôtel, mais vide. Nous faisons un heureux : notre brave chat ne prétendant pas se soulager dans la nature avait été dressé à faire ses besoins dans un lavabo, le voilà sauvé lui au moins.
Nous reprenons la route et, là, ma mémoire me fait défaut. Je nous revois dans un autobus parisien se dirigeant vers le front, rempli de « poilus » hagards. Je pense à mes frères… Nous sommes interpellées par le commandant : « Mais que faites-vous là ? » En deux mots, nous lui expliquons notre aventure. « Eh bien, montez ! », dit-il. Me voilà assise devant un « poilu » qui se met à hurler : « Il y a un tigre sous la banquette ! » Gentiment, je le calme et lui explique que c’est mon chat et non un tigre. Le voilà rassuré et un peu plus calme. Visiblement, tous sont à bout de forces, sales, barbus, somnolents, cahotés par ce vieil autobus. Les bruits de canon se rapprochent… Par prudence, le commandant nous fait descendre avant l’arrivée au front et, très obligeamment, nous indique la direction de Lyon. Nous sommes pleines de courage à la perspective de revoir les nôtres. Lyon était, sous-entendu, notre point de ralliement.
Nous voici reparties jusqu’au soir sur les routes de plus en plus encombrées. Harassées, nous demandons l’hospitalité à des fermiers. Une grange nous est offerte, j’attache mon chat par une ficelle à mon poignet et nous voilà plongées dans un sommeil lourd et agité. À notre réveil, consternation : notre Miki s’est envolé dans la nature (à la chasse aux taupes). Avant de quitter nos fermiers, je note leur adresse ayant « la ferme intention » de récupérer notre mascotte. Un mois plus tard nous irons le rechercher, au grand désespoir des fermiers !
« Votre chat est un bon chasseur, nous n’avons plus une seule taupe dans notre jardin ! » Certes, mais à quel prix ! Nous ne reconnaissons plus notre chat tellement amaigri. Malgré toute notre volonté à vouloir le rendre heureux, le destin s’acharne sur lui comme sur ses maîtres.
Enfin, nous atterrissons chez le parrain de mes frères, un soyeux lyonnais. Georges est le seul à nous avoir devancées. De nature secrète, visiblement, il en a vu et préfère se taire, probablement pour maman. Maurice n’est pas encore arrivé.


Monsieur Dulac, (au centre), fournisseur de soieries et ami de papa (à gauche).
Nous apprenons que mon frère aîné, René, a été fait prisonnier au début de la débâcle et envoyé dans un camp de Silésie, au Stalag VIII C. Il va falloir attendre la veille de la déclaration 7 de guerre de l’Italie à la France pour voir arriver mon « cher papa », escorté au loin par deux sbires. Effusions ! À mon oreille, mon père me chuchote : « Tu n’as pas oublié ? » Voyant mon regard affirmatif, le sien s’illumine. Nous sommes de plus en plus inquiets pour le sort de Maurice. « Ne vous inquiétez pas », dit parrain, « je connais Maurice, c’est un débrouillard, il ne va pas tarder à vous rejoindre ». Galvanisés, mes parents se mettent en quête d’un appartement, mais après réflexion, très optimistes, ils décident de « séjourner » dans une pension de famille : « aussi bien, la guerre ne va pas durer ! » C’est vraiment prendre ses désirs pour des réalités ! Quatre ans d’insécurité, de délations, de misères, la ville de Lyon a particulièrement souffert de ces restrictions.
C’était le commencement de notre apprentissage du calvaire.
Enfin, un beau matin, après avoir sauté d’un wagon en direction de l’Allemagne, notre Maurice arrive, noir comme un bougnat : il avait été caché dans un tender à charbon grâce à ces braves cheminots qui lui donnèrent à choisir entre « l’eau et le charbon ». Les SS 8 ayant eu écho de ce trafic, utilisaient des fourches pour déceler les fugitifs. Nous sommes de plus en plus révoltés de l’oppression nazie et, d’un commun accord, notre décision est prise. Comme dit Maurice : « Il faut chasser cette vermine de notre pays. » Il ne tarde pas à prendre contact avec le chef du réseau Simon Brandy 9 et il devient son bras droit. À son tour, il engagera toute la famille à ses côtés. Chacun de nous a un rôle bien défini, et commence la lutte clandestine, non seulement contre les nazis, mais bien plus grave contre la Milice 10 française. Notre France est divisée, comme les parties de son territoire. Il va falloir ruser et surtout ne pas sous-estimer l’ennemi, bien renseigné par les traîtres de notre pays : les « collabos ».

À TOI MAMAN
Le travail d’exportateur de mon père prenait de l’extension. L’étroite collaboration de maman ne pouvait suffire, ce qui obligera mon père à s’adjoindre un secrétaire. Monsieur Droz était suisse, c’était un homme érudit, je le trouvais très sympathique, et pour cause… il m’aidait dans mes devoirs scolaires. Maman, qui n’avait pas eu la chance de fréquenter assidûment l’école, était autodidacte, tout l’intéressait.
Mon papa nous avait abonnés à un grand journal passionnant, L’Illustration , tous les événements importants y étaient mentionnés, les brochures qui traînaient sur le palier du docteur Lebas faisaient également « le régal » de maman.
J’appris par la suite, par monsieur Droz, qu’il était en relation avec un journal suisse auquel il faisait parvenir des écrits romancés fort passionnants, où ma chère maman participait pour une grande part, elle était d’une imagination fertile et s’adonnait d’autant plus à cette passion que ces romans étaient rémunérés ! C’était « part à deux » paraît-il.
Je ne sais pas si le travail du bureau en souffrait, mais ce dont je suis certaine, c’est que maman avait trouvé là un moyen de se sortir des « travaux ennuyeux et faciles »…
Le jeudi était jour de congé scolaire. Maman en profitait pour nous faire visiter des musées. Toutes ces beautés, ces richesses et tous ces somptueux costumes, tableaux de grands maîtres nous émerveillaient et nous faisaient rêver. Nous nous sentions transportés dans un autre monde.
Baignée dans cette atmosphère féerique, ma vocation dans l’art de la danse s’est exacerbée, et le désir de création de costumes de théâtre me fit, par la suite, m’y donner corps et âme. Des années après, j’ai réalisé tous ces dons qu’elle possédait, entre autres l’art de la danse, de la musique, qu’elle nous a si généreusement inculqués, plus son grand courage sous l’occupation nazie, dans la Résistance et dans la tragédie concentrationnaire. À sa pensée, je n’ai pas le droit de faiblir…
Merci maman, ma meilleure amie !
Maintenant, je vais me plonger dans les souvenirs de mon cher papa.



Je ne peux pas vous dissocier.
À PARIS EN 1930 RÉGNAIT DÉJÀ l’ANTISÉMITISME
Je me souviens d’une de mes profs à l’école communale, ayant le type sémite, elle ne m’avait pas « en odeur de sainteté ». Elle devenait aimable à mon égard, aux heures de midi, afin d’aller lui acheter quelques denrées.
Un enfant est très réceptif, les adultes ont le tort de n’y prendre garde et, de la part d’un professeur qui, sous-entendu, doit montrer le bon exemple, c’est désarçonnant.
J’étais vulnérable à ses procédés et j’avais le cœur gros de ne pouvoir en parler à mes parents. Mon papa, d’origine juive, en aurait éprouvé une immense peine.
Cependant, maman me posa un jour la question :
– Tu n’aimes plus aller à l’école ?
– Mais si maman ! J’aime l’école, mais pas la prof !
J’ai gardé ce secret pendant longtemps ; quatre-vingts ans après, cela me soulage : le révéler et confirmer une fois de plus la lâcheté et la bêtise de certains humains qui dépassent l’entendement.
Et dire que cela continue…
En 2006, nous avons fait un pèlerinage, j’ai eu ce grand bonheur de revoir mon école de la rue des Vinaigriers, c’était un dimanche jour d’élections : « mon école » était exceptionnellement ouverte, et c’est avec une intense émotion que j’ai pénétré dans la cour de récréation, quatre-vingts ans plus tard !… Ma tête bouillonnait de souvenirs si heureux de notre enfance. Cette cour était séparée de la cour de l’école des garçons de la rue de Marseille. J’évoquais mes deux frères Georges et Maurice, si gais, si insouciants. Je faisais un retour en arrière et pensais qu’heureusement, nous ne connaissions pas ce que l’avenir nous réservait…
En sortant de l’école, j’avisais sur le mur une plaque annonçant l’arrestation d’enfants juifs décédés dans les camps d’extermination. Qu’était devenue mon amie de classe Mathilde Ségoura ? Le cœur gros je pensais : pourquoi suis-je encore là ?
Décidément, les desseins de Dieu sont impénétrables. Une fois de plus, je me dis : « pourquoi ? »

L’ÉCUSSON DES DUCS D’ANJOU
Mon frère aîné, René, devance le service militaire, il n’a que dix-sept ans, dans le but de se libérer afin de pouvoir seconder papa dans sa profession de représentant de la couture française dans les pays scandinaves. Quoique n’ayant pas la fibre commerciale, se voyant plutôt dans la carrière artistique, il ne voulait pas contrarier papa qui se désolait de voir tous ses enfants se diriger vers l’art !
Cela se passa en 1929.
Le temps des vacances arrive, mes parents, affligés par l’absence de René, décident de ne pas aller à Cayeux-sur-Mer, l’endroit où nous allons chaque année. « Afin de nous changer les idées, dit-il, nous irons visiter les châteaux de la Loire, tant réputés et si appréciés des touristes. » Là, nous logeons dans une belle auberge, aux Rosiers-sur-Loire. Maman, contrariée, est prise de frissons dus à l’absence de mon grand frère – nous étions une famille très unie, ce changement n’était pas fait pour lui remonter le moral. J’ai souvenir de nos hôtes qui tenaient la direction de cette auberge, c’étaient des personnes très accueillantes et d’une grande générosité. Non seulement les repas étaient très copieux, mais aussi, ce qui n’était pas négligeable, le décor était paradisiaque. Un immense verger, où nous étions invités après le repas à aller déguster leurs fruits regorgeant de sucre.
Mais revenons au fait :
Nos hôtes gentiment proposent à maman, reprise d’un frisson, de s’aliter devant un bon feu de bois (et nous étions en plein mois de juillet) en ponctuant : « Voici une occasion de l’allumer. » Bien lui en a pris, pendant que papa et mes autres frères, sur l’insistance de maman, vont se balader, « ne vous inquiétez pas, Simone va me tenir compagnie », je suis tourmentée de voir maman fiévreuse et tremblante. Malgré tout, nous sommes attirées par ce beau feu de bois dans cette cheminée rustique, et brusquement nos regards sont captivés par une luminosité d’un jaune brillant. « Regarde, dit maman, aurais-je une hallucination, ne vois-tu pas un écusson ? » Je m’approche et m’exclame : « Mais oui, c’est un écusson, assez visible à travers les flammes. » Nous sommes d’autant plus subjuguées qu’une semaine auparavant, nos hôtes nous racontaient cette étrange histoire que leurs descendants recherchaient l’écusson des ducs d’Anjou, et voilà que, par pur hasard nous découvrons « sa cachette » ! « Cours, va vite chercher monsieur Chouane », me dit maman. Quand je lui annonce cette nouvelle, il arrive en courant, tout essoufflé. « Mais est-ce possible, je rêve », dit-il en exultant de joie. « Eh bien ! Vous m’apportez de la chance, chère madame, dire que depuis des siècles nous le recherchons ! » Oh ! Nous allons fêter cette merveille au champagne. Maman n’a pas été la dernière à les apprécier comme il se devait, l’évènement et l’écusson bien entendu, rien de tel pour faire disparaître une fièvre et transformer notre psychisme en euphorie !
Rétrospectivement, je ne peux m’empêcher de faire une corrélation, car cette belle histoire se poursuit à présent. Pourquoi fallait-il que, brusquement, je sois privée de téléphone et d’Internet afin de me permettre sans perdre de temps (il est si précieux dans certains cas) de compulser certains documents sur des recherches relatives à la Résistance, recherches afin de perpétuer « notre mémoire ».
Je lis ceci, une lecture très édifiante : grâce à l’amiral Émile Muselier, j’apprends que la croix de Lorraine est dite aussi : croix d’Anjou ou croix d’Anjou de Lorraine et qu’elle symbolise le ralliement de la Résistance française et l’emblème de la France de de Gaulle pour lutter contre la croix gammée. En résumé, que de curieuses coïncidences ! Car treize ans après cette aventure, nous sommes transférées de la prison de Fresnes au camp de triage de Compiègne, cette ville où René est en garnison. Puis nous partons en wagons à bestiaux de Soissons, où René avait également séjourné ! Je dois me rendre à l’évidence : maman est empreinte de prémonitions…

NORVÈGE 1934
Lors d’un séjour en Norvège, nous logions dans une petite maison avec tout le confort, et ce dans un cadre paradisiaque.
C’était en plein été. Sur une terrasse, de bon matin, nous prenions notre petit déjeuner en compagnie d’une famille d’écureuils très familière à l’approche des habitants. Il n’était pas rare de voir dépasser de leur poche la belle queue en manche à balai couleur feu de cet animal venu s’alimenter en cacahuètes. En l’occurrence, c’était une grande tranche de bon pain blanc qu’il venait quémander. De ses petites dents acérées, il rongeait toute la mie à la vitesse d’un TGV, la croûte du pain faisait office de collier. Toujours patiemment et en attente d’une seconde tranche, subrepticement, il courait vers son terrier pour y emmagasiner « ses provisions ».
En pleine nature, réunis en famille, c’était à notre tour « d’emmagasiner » tant de bonheur. Mais un jour, nous avions eu la visite de connaissances. Adolescente, je réalisais le désarroi et la profonde anxiété de ce couple d’Allemands d’environ une cinquantaine d’années. Ils nous avaient fait part du grand drame qui se déroulait dans leur pays contre les juifs : les arrestations, les humiliations et les camps de concentration. Certes, nous avions eu écho de ce malaise en Allemagne, mais nous étions loin de penser que c’était le commencement d’une grande tragédie à laquelle nous allions être mêlés.
Nous étions douloureusement atterrés et moralement très bouleversés lorsqu’un matin (est-ce cette conversation qui avait influencé notre maman ?), nous la vîmes arriver au petit déjeuner le visage défait. Visiblement, elle avait eu un sommeil très agité.
Elle nous raconta : « J’ai fait un cauchemar : nous étions tous en rayé, comme les bagnards, vous en pantalon et veste, Simone et moi en robe ».
« Ce n’est qu’un rêve, lui dit papa, remets-toi »…
Et dix ans après son cauchemar, cela s’est confirmé avec notre arrivée dans ce maudit camp de Ravensbrück 11 .


Le paradis en Norvège : maman est sur le balcon.
À LYON SOUS L’OCCUPATION * * * MES FONCTIONS DANS LA RÉSISTANCE
PERSPECTIVES D’ENGAGEMENT–1941
Nous étions en tournée théâtrale à Clermont-Ferrand. Le grand directeur du « Bal Tabarin » était présent dans la salle en quête de recrues. Le Bal est un grand cabaret parisien où se donnaient différentes attractions, entre autres des danseuses pour french cancan 12 . Après une pause, j’entendis frapper à la porte de ma loge, c’était monsieur Bourbon accompagné du directeur parisien.
– Voilà, me dit-il, « Monsieur (?) », qui vient te faire une proposition.
– Oui, répondit cet homme, un grand gaillard frisant la cinquantaine, apparemment très sympathique.
Mais j’étais toujours sur mes gardes, car nous étions en temps de guerre, et la délation régnait constamment.
– J’ai l’intention de t’engager dans mon cabaret, mais pas tout de suite, quand la guerre sera finie ! Est-ce que tu accepteras ma proposition ?
– Peut-être, monsieur, tout dépendra des circonstances !
À son départ, monsieur Bourbon s’empressa de me décourager, à juste titre, n’était-ce pas lui mon « manager » ?
Longtemps après je réalisai l’hésitation de ce directeur à m’engager, en ces temps de guerre, ayant le type sémite et tzigane, tout pour plaire au régime nazi ! De plus, tous ces endroits, les Folies-Bergère entre autres, étaient très fréquentés par la Gestapo 13 .
Tout à fait par hasard, après la guerre, je revis un de mes cousins, rédacteur en chef à France-Soir (sous le nom d’Albert Lestray), journal très lu à cette époque. Je lui racontai la proposition qui m’avait été faite, il me répondit : « je le connais très bien, si tu veux je te le présenterai » et de m’expliquer en quoi consistait ce job. En rentrant de l’enfer, il n’était pas dans mes intentions d’accepter cette « offre » apparemment très lucrative, mais, oh combien, épuisante, « grand écart à la clef ». Encore un autre genre de bagne, j’en sortais…
Certes, le travail au Théâtre des petits poulbots n’était pas de tout repos, mais en l’occurrence, j’y ai beaucoup appris sur les « ficelles » du métier. L’ambiance y était bon enfant et nous y étions gentiment traitées. Je garde un bon souvenir de mes directeurs ; Madame étant juive m’avait prise sous sa protection et elle m’était très reconnaissante d’avoir lutté contre le racisme.
Malheureusement, les circonstances ne m’ont pas permis de continuer les relations amicales.
Ainsi va la vie !

MA BÉCANE
Elle en aura sillonné des rues de Lyon, je peux dire la capitale de la Résistance avec ses « traboules 14 «. Que de fois ai-je pu semer la Gestapo ! Perpétuellement à nos trousses, cependant la plupart du temps j’utilisais mes jambes, il me semblait aller encore plus vite, toujours sur le qui-vive. Grâce aux traboules, bien souvent je me suis tirée d’affaires toutes plus angoissantes les unes que les autres. Nos pauvres nerfs étaient mis à rude épreuve mais plus encore en témérité folle. Je me souviens avoir dû ramasser des messages dans certaines boîtes aux lettres et avoir été brutalement interpellée par le concierge de l’immeuble : « Eh ! Là-bas, que faites-vous là ! » Je n’attendais pas la fin de sa phrase, je prenais mes jambes à mon cou.
N’oublions pas que les trois quarts de la population étaient des « vendus », à la solde de la Milice française ou de la Gestapo. Quelle tragédie ! Bien souvent la chance m’a souri mais à trop tenter le diable, l’accoutumance fait que nous ne prenions plus assez de précautions malgré la perspicacité de notre chère maman dont un des rôles était de détecter les « doubles jeux ». Une Tzigane nous avait fait cette réflexion : « Toute votre vie vous frôlerez le précipice », malheureusement, au fil des temps cela s’est révélé exact : un jour, par temps de verglas, ma voiture est allée s’échouer dans un fossé. Mais lorsque notre brave Tzigane parlait de précipice, elle ne l’entendait pas de cette façon, mais bien que nos vies seraient semées d’embûches. Nous avons beau être avertis, nous n’y prenons garde, le destin est toujours là qui nous guette, alors que faire ? Nous terrer dans un coin pour vouloir y échapper, ce ne serait pas vivable ! Alors où se trouve-t-elle la solution ? Dans l’au-delà bien sûr !
Mais au fait, me direz-vous, qu’est-elle devenue cette bécane ? Eh bien grâce au parrain lyonnais de mes frères, elle nous attendait au retour de captivité. Je la caressais, brave bécane, si elle avait pu nous raconter son calvaire !
Le cœur gros il m’a fallu m’en séparer, elle a fini « aux enchères » et moi j’ai continué cette fois à pied à arpenter les rues de Bruxelles pour gagner notre pain quotidien. Maman m’a consolée : « Je t’en offrirai une plus belle, le moment venu ». Mais dans mon inconscient, celle-là était irremplaçable : car elle avait vécu l’histoire d’une Résistante pleine d’idéal.

REVENDICATIONS AVANT L’ENFER CHACUN SON TOUR…
1941, en tournée théâtrale, je suis engagée par monsieur Bourbon, comme étoile, au Théâtre des petits poulbots de Paris, la troupe était repliée sur Lyon, en zone libre.
Parallèlement à mon entrée dans la Résistance, c’était une belle couverture aux yeux « collabos ». Après des répétitions au théâtre d’Annemasse, nous avons rendez-vous dans un restaurant pour midi. Je vais en éclaireur repérer notre table. Le serveur avait déjà mis notre ration de pain dans les assiettes (nous étions déjà avec des tickets d’alimentation).
Que vois-je sur une autre table réservée aux « Fridolins » ? De bons petits pains blancs croustillants. Promptement, j’échange les rations… Pourvu que la troupe arrive à temps ! Ouf, les voilà ! « Oh ! dit monsieur Bourbon en regardant son assiette, mazette, c’est la Providence. »
Et tous d’engloutir ce bon pain. Heureusement, il était temps ! Un juron se fait entendre, suivi d’autres : ce sont les Boches. Je comprends leur réaction, mais le serveur ne pige pas ma supercherie, il se fait enguirlander. Je suis mal à l’aise !
Monsieur Bourbon, connaissant mon esprit revanchard, me regarde et me dit :
– Non, tu n’as pas fait ça ?
– Quoi, c’est tout de même moi qui ai pris les risques et vous étiez tous bien contents !
Ça s’est terminé dans un fou rire, vite réprimé par le regard désapprobateur du serveur…



Premiers salaires en France et compliments de la presse !



1941 : premiers rôles !

« LA CABANE DES NAINS » 1941
La troupe du Théâtre des petits poulbots de Paris, repliée sur Lyon en zone libre, était formée de comédiens et de danseuses. C’était une bonne formation pour nous, artistes en herbe, car parallèlement nous étions initiés au chant et à la comédie. Cet apprentissage a été complété avec bonheur par l’éducation de ballerine que j’ai reçue de mes professeurs russes à l’Opéra d’Helsingfors en Finlande, dont je garde toujours un souvenir nostalgique.
Monsieur Bourbon, qui dirigeait le théâtre avec son épouse, était scénariste et interprète de contes de Perrault, d’Andersen, La Belle au Bois Dormant , Blanche-Neige et les sept nains , spectacles qui s’adressaient aux petits comme aux grands.
Nous étions à bonne école. Mais un jour, un de ses principaux rôles lui fait faux bond. Il interprétait un diable. Me voilà toute désignée pour le remplacer, deux jours pour apprendre ce texte ! Avant d’entrer en scène, je panique. « J’ai tout oublié ! », dis-je à monsieur Bourdon. D’une bourrade, me voilà propulsée en scène et, par miracle, tout me revient à l’esprit. Par la suite, « étant rodée », et avec aplomb – apanage des jeunes –, la tirade que je dois adresser à la cabane des nains (située à droite de la scène) est envoyée en direction de la salle où se trouvait au premier rang une pléiade de « Fridolins ». J’attaque :
« Qui vous a rendus si vains, vous qu’on n’a jamais vus les armes à la main ? La lutte n’est pas finie ». Un juron provenant des coulisses se fait entendre. C’est monsieur Bourbon :
« Nom de Dieu, adresse-toi à la cabane des nains, j’te foutrai à l’amende moi !!! »
Une fois de plus, madame Bourbon est intervenue en ma faveur. Cela avait été plus fort que moi, la rage au cœur à la pensée de mon frère aîné, prisonnier de guerre en Silésie, de mon père et de l’un de mes frères qui venaient d’être arrêtés par la Gestapo (suite à cette lutte constante dans la Résistance). Nos actes parfois l’emportent sur la raison.
Longtemps après, je racontai cet épisode à maman qui me répondit :
« Tu as les mêmes réactions que j’avais à ton âge, mais avoue que le moment était mal venu… ». Et de rire… Au retour du bagne nazi, je reçus une lettre de mes anciens directeurs dans laquelle monsieur Bourbon me fait part de leur tragédie : toute sa famille a péri dans ces maudits camps. Ils m’engageaient à nouveau, ne pouvant s’imaginer combien toutes ces tragiques expériences en enfer m’avaient fait mûrir.

« FUIR » À CONTRESENS !
Cela se passa entre deux tournées théâtrales, deux semaines avant, nous recevions l’itinéraire des villes où nous devions donner des représentations. Parfois cela dérangeait les plans de mon frère Maurice, mais il fallait « une couverture » à mes fonctions et aux exigences de la Résistance. Il n’était surtout pas question de me faire remarquer en dehors de la troupe. Mais le hic, étant donné que j’étais l’étoile de la troupe des Petits poulbots, était que les journalistes se faisaient une joie de me mettre en grande manchette dans les journaux régionaux. J’essayais de les fuir à la grande contrariété de notre directeur. Nos tournées se faisaient une fois en car, une fois en train. En l’occurrence cette fois-ci, c’était le train avec son horaire plus que fantaisiste, dû à l’Occupation. Sur le quai, j’en profitai pour m’éloigner de la troupe afin de pouvoir me remémorer les directives de mes chefs. Je m’étais assise sur ma valise, emmitouflée dans un manteau en ratine bleu marine avec capuchon que je m’empressai de relever sur ma tête, quand j’entendis la voix de monsieur Bourbon répondre à une journaliste : « Vous cherchez notre étoile de la danse ? Eh bien, en me désignant, voyez là-bas ce tas de baluchons, c’est notre étoile ! » C’était raté, moi qui voulais tant passer inaperçue et pour cause ! Était-ce déjà un avant-goût ? Un an plus tard, sans valise, sans baluchon, en robe rayée, crevant de faim et de froid, dans ces circonstances, je me serais bien gardée de fuir la journaliste et je lui aurais hurlé : « Qu’attendez-vous donc pour pondre un article sur ce qui se passe là-bas ? »

LES CHAUSSONS « SCINTILLÉS » DE ROUGE
Notre France, sous l’Occupation, était de plus en plus sous-alimentée, car toutes nos réserves alimentaires étaient réquisitionnées par « l’occupant », notre organisme avait peine à réagir, surtout l’hiver, par manque également de bois et de charbon pour nous chauffer.
Dans notre profession, la danse devenait un supplice, bénin bien sûr, comparé à l’Enfer Concentrationnaire. La plupart des coulisses n’étant pas chauffées, nous les danseuses étions particulièrement vulnérables aux engelures par le port des chaussons. Les enfiler devenait une souffrance, à tel point que l’opéra permit à ses danseuses de chorégraphier sur les demi-pointes.
Si nos pieds souffraient, nos mains également. Lors des répétitions, lorsque nous devions faire des manèges, nos mains devant fendre l’air froid nous provoquaient ce même mal. Cependant, par conscience professionnelle, étant l’étoile des Petits poulbots j’avais à cœur de faire face, tant pour le directeur que pour notre public. Je bandais de pansements mes orteils, afin de mieux supporter mes chaussons, mais malgré ces précautions et par échauffement les engelures éclatèrent, résultat : mes chaussons blancs scintillaient de rouge. Ce qui provoqua cette réflexion d’un spectateur : « comme c’était joli cette petite danseuse aux chaussons étoilés de rouge ! »
Heureusement, c’était le dernier jour de notre tournée théâtrale, qui devait se terminer en « apothéose » au Grand Théâtre des Célestins de Lyon… Madame Bourbon, notre directrice, vint me voir à la pension où nous logions et me dit que suite à la visite du docteur, mes pieds ayant doublé de volume, il me fallait un repos absolu sinon je risquais la gangrène.
– Peux-tu faire face dimanche ?
– Soyez sans inquiétude, « Madame la Marquise ».
J’en ris maintenant, n’empêche que ce jour-là, j’ai terriblement souffert, mais rien à comparer à ce qui m’attendait l’année suivante « en enfer », sabots aux pieds (sans commentaire !!!). Ceci n’était dû qu’au froid qui sévissait dans les théâtres.
Oh miracle, les gardiens du théâtre de la ville de Macon avaient eu l’heureuse idée d’allumer (mais à l’étage) un petit poêle à charbon, et nous allions, à tour de rôle, nous y réchauffer. Lorsque vint mon tour, je m’y suis endormie !!! Mais je fus réveillée en sursaut par des jurons : c’était mon entrée en scène. Je courus dans les escaliers et dans ma précipitation, j’accrochai sur mon passage une montagne de ferraille qui dévala l’escalier dans un bruit d’enfer : c’était complet ! Mon entrée fut sensationnelle et j’arrivai tout juste pour lancer ma tirade à « mère-grand » (j’étais surnommée Cosette dans cette version du Petit Chaperon rouge).
Notre directeur représentant le grand méchant loup déguisé en mère-grand :
– Comme vous avez de grands yeux !
– C’est pour mieux te voir mon enfant.
Et d’ajouter à voix très basse : « J’te foutrai à l’amende !!! »
C’était son leitmotiv lorsque nous faisions une bêtise, et Dieu sait que j’en commettais : mais c’était le « bon temps ! »


Ce que l’on peut « endurer » par passion ! Un an avant mon arrestation.



Vers 1941 studio Ariuso.


Simone, Régine est morte de tuberculose. Gisèle a été fusillée.

L’ÉCOLE ARIUSO
Cette école était dirigée par deux frères d’origine italienne. J’avoue qu’ils m’étaient très antipathiques et pour cause ! Le prof avait une nièce qui se prénommait Régine, d’une santé très fragile, il la protégeait injustement au détriment de ses élèves. Son frère était handicapé, amputé d’un bras, ce qui était très fâcheux pour un prof, mais qui ne l’empêchait pas d’instruire « nos folles guibolles », avec une certaine compétence.
Il me revient à l’esprit une réunion qui avait eu lieu dans une grande salle « anonyme » où se mêlaient la Résistance et la Collaboration. De ce fait, il se dégageait une ambiance lourde où je me sentais pour ma part très mal à l’aise. J’ai compris, un peu plus tard, les raisons de cette atmosphère mêlée de suspicion. Ma chère maman qui était aussi chargée de surveiller les agissements de nos agents, me glissa à l’oreille : « Vois sur ta droite, ces trois individus accompagnés de Su ? ». En effet, maladroitement ces énergumènes jetaient à la dérobade des regards plus que douteux sur notre équipe, d’où la réflexion de maman : « Su joue un double jeu » ce qui se révéla exact à nos arrestations.
Un jour, en pleine répétition, deux messieurs entrèrent dans la salle, interrompant nos ébats, ils se dirigèrent vers notre prof, il s’en suivit un long bavardage, entrecoupé de regards fréquemment dirigés sur ma petite personne… L’un d’entre eux finit par m’interpeller, toujours en présence du prof :
– Est-ce que cela vous intéresse un engagement pour le théâtre de (je ne me souviens plus) ?
Par intuition, je répondis :
– Permettez-moi de réfléchir, ce qui visiblement indisposa maître Ariuso.
Quelle ne fut pas ma surprise de les revoir à la sortie du cours. « Est-ce que je peux espérer une réponse favorable à ma proposition, votre prof n’avait pas l’air content parce qu’il voulait m’imposer sa nièce ! » Je déclinai leur offre, prétextant ne pas vouloir contrarier le professeur mais, en vérité, je voulais en faire part à maman qui me conseilla de quitter l’école le plus rapidement possible. Je m’en doutais, elle aussi avait flairé un guet-apens. Malheureusement, j’étais déjà « dans le collimateur ». C’était reculer pour mieux sauter.

« DU MÊME BORD »…
En 1941, j’abandonne le cours Ariuso par trop « collabo », et j’échoue chez mademoiselle Ivanoff avec laquelle je sympathise, et pour cause…
Une fois de plus, je viens relever « une boîte aux lettres », un message que je glisse furtivement dans mon sac de danse. Sur-le-champ, pas le temps d’en prendre connaissance, je suis déjà en retard, je cours au studio pour des répétitions. Branle-bas dans la maison, je flaire la Gestapo. Je grimpe quatre à quatre les escaliers, pousse la porte, et vois ma prof devant un feu de bois, entourée de paperasseries… « Vite, vite, me crie-t-elle, vient m’aider ! » Tout d’un coup, je pense au message que j’avais enfoui dans mon sac, j’en prends rapidement connaissance, j’arrive péniblement à enregistrer le texte dans ma tête et le je le brûle également. « Vite, vite », me redit ma prof.
Quelques minutes après, (ouf !), grand coup dans la porte.
« Contrôle, papiers… »
Nous nous trouvons en face de deux sbires de la Gestapo.
Après avoir jeté un rapide coup d’œil, ils se dirigent vers le vestiaire, brutalement et sans ménagement, ils vident le contenu de nos sacs de danse. Mes compagnes sont pétrifiées et changées en statues de sel. Notre prof devient très pâle, nous échangeons un regard, je découvre avec bonheur une amie. Nous sommes du même bord !
Par la suite, mes retards aux répétitions seront excusés avec un petit air complice qui nous réconforte.

UN CHIFFRE FATIDIQUE
1. Naturalisation de mon papa en 1927, après maints services rendus à la France.
2. Arrêtée le 27 juin 1943.
3. Numéro de ma cellule à la prison de Fresnes : le 427.
4. Mon matricule en camp de concentration : le 27858.
5. Arrestation de Maurice à 27 ans
6. Le décès de mon papa à Buchenwald, j’avais 27 ans.
7. Un accident de voiture un 27 janvier.
8. Un second accident de voiture, un 27 juillet.
9. Lors de vacances, je suis accoudée à une barque portant les chiffres 427, mon numéro de cellule.
10. En réponse à la demande de ma Légion d’honneur faite par monsieur Moulin, ancien maire d’Avesnes, lettre datée du 27 juin 1989.
11. L’année 1989 additionnée forme le chiffre 27.
12. Décès de mon petit rat, Dominique Bogaert, le 27 juillet 2003.
13. Le matricule de notre bienfaiteur, l’abbé Stock (US/PWIB31 G/820 274), additionné forme le chiffre 27.
14. Mon ennemie falsifie mon testament un 27.
15. Elle fait cesser mon activité un 27 octobre.
16. Une élève me bafoue, elle a 27 ans.
Ma date de naissance est un 18 novembre, c’est aussi celle de mon pire ennemi.
Ce qui me réjouit d’ores et déjà c’est la mise en page de mon devoir de mémoire , illustré par ce grand peintre : Gaston Bogaert, ami de très longue date (1950). Son apparition sera probablement un 27.

MADAME DURAND Locataire à la pension Noally
Voisine de nos chambres, elle devait approcher la soixantaine. Conviviale en apparence, à son contact je me sentais mal à l’aise. Comme nous étions dans la Résistance, il était préférable de ne pas nous lier avec les autres pensionnaires. Toutefois, cette personne s’acharnant à me rencontrer, afin de ne pas éveiller les soupçons, j’acceptai une invitation. Volontairement, je me taisais sur les incidents journaliers dus à l’Occupation : je parlais philosophie – ce qui n’engage à rien – mais visiblement, tel n’était pas son but. Assez brutalement, elle m’interpella :
– Pourquoi êtes-vous toujours fourrée dans les jupes de votre maman ? Suffoquée, je lui répondis :
– Comme nous ne connaissons pas l’avenir qui nous est réservé, je profite au maximum du bonheur d’être auprès de mes parents.
Pourquoi cette question indiscrète ? J’étais loin de vivre dans les jupons de ma mère et pour cause. Mobilisée par mes fonctions dans la Résistance, dans l’école de danse, les répétitions…, j’étais précisément privée de ce bonheur d’être plus souvent auprès d’eux. Par la suite, elle apprit mon arrestation et celle de mes parents à la pension. La Gestapo ne passait pas inaperçue. À la Libération, je ne me souviens pas dans quelles circonstances nous nous sommes revues à Bruxelles. Romancière de profession, elle me proposa d’écrire un livre sur notre tragédie concentrationnaire, mais elle y renonça, trouvant le sujet « trop riche » ! Je ris à la pensée qu’elle avait déjà trouvé le titre : Miki, chat belge ! Dommage qu’elle ne soit pas allée au bout de ses projets… Notre chat Miki en a vu de toutes les couleurs, comme ses maîtres ! Enfermé dans un placard de la pension, à l’arrivée intempestive de la Gestapo, puis recherché par le parrain de guerre de mes frères, notre Miki a fait la grève de la faim, chagriné de ne plus revoir ses amis, et pour cause ! À prix d’or, parrain est arrivé à se procurer une tranche de foie que notre chat, souffrant de la faim, a daigné avaler.
À notre libération, nous l’avons récupéré. Sa queue très volumineuse qui nettoyait « les verres de lampe » s’était réduite à une ficelle ! Un vétérinaire nous a dit que toute la souffrance de ne plus nous voir s’était portée sur elle…
Il a vécu jusqu’à vingt ans, à croire que les épreuves fortifient notre organisme. J’ai toujours eu un faible pour les chats de gouttière que nous appelons maintenant les chats européens. La disparition de notre cher Miki a encore été un drame dans notre vie. C’était notre mascotte : le chat recueilli par notre Maurice en 1940 ! Comme ses maîtres, il a souffert de la guerre. À sa disparition, il nous a semblé revivre notre douleur de la séparation. Grâce à une compagne de captivité, Léone Van Pachterbeke à Woluwe-Saint-Lambert aux environs de Bruxelles, il a une sépulture dans son jardin.
Par la suite, la présence de félins m’est devenue indispensable, avec leur caractère très indépendant, mais aussi très affectueux, auxquels seule la parole manque.
Lors de la disparition de ma chère maman, ma bête qui aimait tant la « vadrouille » demeura tous les soirs auprès de moi, sa tête reposant sur mon oreiller, et m’allongeant de temps en temps un coup de patte sur le visage, comme pour me dire : « tu sais, je suis là, et je prends part à ton chagrin ! ». À son tour, elle est partie rejoindre mes autres chats.


Tenant une grande place dans mon cœur, ce fut un vide de plus autour de moi.

PREMIER CALVAIRE « LIBRE » Avant-goût des camps
Comme chaque jour, nous vaquons à « nos occupations » et nous nous éclipsons les uns après les autres. Rendez-vous aux heures de repas, avérées sacrées, afin de n’éveiller aucun soupçon. Jusque-là, tout file comme sur des roulettes. En ce qui me concerne, je me rends tout d’abord 1, rue Tête d’Or, notre appartement de résistance , afin de prendre contact avec mes deux chefs pour suivre leurs directives. Ensuite, les cours et répétitions de danse : mes journées sont bien remplies.
Mais un soir, pas de papa ni de Maurice à l’horizon, nous sommes mortellement inquiets et n’en dormons pas de la nuit. De bon matin, nous apprenons leur arrestation : ils sont incarcérés à la prison Saint-Paul de Lyon, maman prend immédiatement contact avec un avocat de notre bord, celui-ci se met en devoir de les faire passer de cellule « gaulliste » à celle de droit commun, seule solution pour éviter les camps. Être gaulliste est impardonnable aux yeux de la Gestapo.
Ainsi, par une transaction – le bracelet de maman a servi de monnaie d’échange – nous obtiendrons leur libération. En attendant, nous allons les voir derrière les barreaux. Sur présentation d’une carte où sont inscrits le jour et la date d’autorisation de visite à nos détenus, nous avons accès aux « box » : secondes cellules grillagées. Les visiteurs sont parqués comme des bêtes et il faut attendre le bon vouloir du gardien pour accéder au parloir où sont enfermés les nôtres. Un coup de sifflet et c’est la ruée pour être les premiers, afin d’entendre le numéro de box. Il faut faire très vite, tout le monde braille ! Difficile de se faire entendre… Un véritable cauchemar, j’ai le cœur serré et la gorge nouée de voir mon papa à travers une grille, mais pour « la bonne cause »…
En sortant de la prison, je croise un prêtre, il lit dans mon regard une envie folle de lui parler et il m’accoste :
– Tu as quelque chose à me demander ?
– Oui, j’ai mon père et mon frère qui sont là enfermés. Il me répond si gentiment :
– Je viens de voir ton frère, comme vous vous ressemblez ! C’est Maurice n’est-ce pas ? Cela va très bien, il s’instruit dans la religion.
Je suis chavirée, et, en rentrant à la pension, après cette brève entrevue avec ce prêtre, maman, stupéfaite, me dit : « Mais comment as-tu fait pour les revoir ? » Je n’avais pas prévenu maman, j’avais falsifié la date, c’était un gros risque, mais cela a marché !
Entre-temps, je suis engagée par le directeur du Théâtre des petits poulbots, en province. La mort dans l’âme, je quitte maman et Georges ainsi que mes deux chéris derrière les barreaux. Jamais je ne pourrai effacer de ma mémoire une des scènes que je devais interpréter, en diable, de mettre les menottes à un prisonnier. Comment ne pas évoquer les miens à cet instant, intérieurement, je tremble, c’est vraiment le couteau dans la plaie ! Madame Bourbon me voyant pâlir me dit : « Qu’est-ce que tu as ? » Monsieur Bourbon l’interrompt et lui dit : « Tu ne sais donc pas que son père et son frère sont en taule ? » J’ai répondu à madame Bourbon : « Oui, mais c’est pour la bonne cause ». Étant juive, elle m’embrasse.
Ce soir-là, je n’ai pas eu le courage d’affronter tous les regards de mes compagnons. Obligée de me taire, j’ai préféré rester seule dans ma chambre pour pleurer sans contrainte. Le temps me sembla une éternité.
Enfin, c’est le retour… Que vais-je apprendre ? J’exulte de joie. Ils sont là à m’attendre, galvanisés, notre lutte clandestine reprend de plus belle. Il est curieux de constater comme l’être humain sait rebondir devant les épreuves. Mais celles qui nous attendent seront inexprimables…



UN AGENT PAS COMME LES AUTRES
Je rentre d’une tournée « sur les genoux ». Mon frère me tombe dessus :
« Ce soir, tu dois te rendre à Ussel (ce n’était pas la porte à côté) : voici le nom de l’agent que tu dois convoyer. Arrivé à destination, il sait ce qu’il doit faire. Ensuite, tu dois contacter l’avocat Var, voici son adresse et le mot de passe, etc. Retiens tout par cœur et brûle ce papier. »
En route pour la gare, je monte dans le train, l’agent me suit à distance et s’assied en face de moi, il a environ une trentaine d’années, très nerveux, à chaque arrêt, il me donne furtivement un petit coup de pied craignant que je ne l’oublie, car j’ai fermé les yeux pour récupérer. Nous voilà arrivés, ouf !
– Bonsoir monsieur !
À présent, je dois me rendre chez l’avocat Var. Arrivée à l’adresse, je sonne : un monsieur me fait entrer, visiblement au courant de ma visite. J’attends quelques minutes et me voilà en présence de l’avocat : je donne le mot de passe, mais ce monsieur prend un air surpris. Intérieurement, je panique, mais je prends un air décontracté.
– Oh, je crois avoir fait une erreur ! Excusez-moi !
Il éclate de rire et me dit :
– Bravo, pas mal votre réaction, mais votre pâleur vous a trahie !
Je suis furieuse…
– Pourquoi faites-vous ça ?
À son tour il s’excuse :
– Nous ne prenons jamais assez de précautions, dernièrement, ils ont arrêté toute la filière d’un réseau.
Et de me raconter les stratagèmes de la Gestapo, puis il conclut :
– Il ne faut jamais sous-estimer l’ennemi !
L’histoire ne s’arrête pas là. Quelques mois plus tard, nous sommes, à tour de rôle, arrêtés. Appelée à un interrogatoire et en attente d’être enfournée dans une voiture cellulaire : nous sommes parqués, hommes et femmes, dans le grand hall de la prison de Fresnes, je scrute un par un tous les visages, espérant revoir un des membres de ma famille – mes parents ou un de mes frères. Non ! Mais quelle n’est pas ma stupéfaction de croiser le regard de l’avocat. Fort heureusement, les femmes sont les premières à passer devant les hommes, ce qui me permet de chuchoter en passant devant notre agent : « je ne vous connais pas ! » Mais je n’ai pas la réponse. Elle ne se fait pas attendre. Les hommes, à leur tour, sont enfournés dans la fourgonnette et, par chance, notre agent passe devant la porte où je suis enfermée. Un léger coup de pied, et j’entends :
« Moi, non plus ! »
Ouf ! Une affaire de moins sur le dos ! Mais je me pose des questions. Comment a-t-il été arrêté ? Et par qui ? Cette terrible aventure continue longtemps après notre libération. Comme le monde est petit ! Nous décidons de retourner habiter la France. La santé de maman se dégrade. Ces allers-retours de Bruxelles à Avesnes deviennent trop fatigants. De plus, le travail dans mon pays est plus rentable.
En 1983, nous trouvons enfin un logement. J’apprends par ma propriétaire, qu’une de ses filles habite Ussel. Un déclic se fait dans ma mémoire : l’avocat Var ! Je demande à ma propriétaire si sa fille peut se renseigner, si cet agent est toujours en vie… Et j’apprends malheureusement le décès de cet homme, quelques semaines auparavant. Ainsi va la destinée ! Que de mystères jamais élucidés s’en sont allés avec la disparition de mon père, d’un de mes frères et, des années plus tard, d’un de nos agents…

FÂCHEUSE COÏNCIDENCE
– À dix heures, me dit Maurice, tu vas devoir contacter un agent de taille moyenne, les cheveux noirs, il porte des lunettes, et il aura en plus un missel en main. Quand il entrera dans l’église, deux minutes après ce sera à ton tour d’y entrer, et tu iras t’asseoir vers le milieu de l’allée. Quand il ira au confessionnal, tu sortiras de l’église pour le contacter. Voici le mot de passe, retiens-le par cœur et détruis-le le plus rapidement possible.
Il est dix heures pile, je fais quelques pas, personne à l’horizon, je commence à m’inquiéter. Peut-être est-il en avance ? Tant pis, je risque et j’entre. J’aperçois une dame âgée et un jeune homme, serait-ce lui dont il s’agit, mais il est sans lunettes et sans missel ! Après quelques minutes, il entre dans le confessionnal et en ressort presque aussitôt. À mon tour, je le suis, mais toutefois à distance. Coup de chance ! Je vois arriver « notre agent » d’un pas rapide, presque essoufflé et il se dirige vers moi d’un air très décontracté comme s’il devait me demander un renseignement. Je prononce le « mot de passe » et il me dit :
« Veuillez excuser mon retard, mais j’ai été suivi et je suis enfin parvenu à le semer ». Assez facile avec « les traboules » dans cette ville de Lyon, le rêve pour dépister l’ennemi et d’ajouter : » Vous comprenez, il n’était pas question de vous faire prendre des risques ! » Ne voulant surtout pas nous faire remarquer, nous nous sommes séparés très vite, c’était plus prudent. Car nous étions troublés par cette entrevue mouvementée !
Je dois vous avouer que je sentais mon cœur battre à tout rompre.
Au retour, Maurice me demande : » Alors tout s’est bien passé ? » Je lui raconte notre aventure et je le vois pâlir. Nerveusement il me dit : « Si jamais un agent n’est pas à l’heure fixée, surtout tu n’attends pas et tu prends même « la poudre d’escampette » ; et de m’expliquer : « le retard est probablement dû à une filature, ou plus grave, une arrestation. Sous la torture il peut parler et c’est ainsi que ‘ces salauds’ découvrent toute la filière du réseau. Tu enchaînes ? » Je ne peux réprimer un léger tremblement, mes nerfs ayant été à rude épreuve et réalisant le danger encouru. Mon frère me prend dans ses bras. « Tu vois, me dit-il, c’est le métier qui rentre ! »
Combien d’aventures de ce genre ! La suite de tous ces évènements nous a conduits à de plus rudes épreuves, mais « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » À nous de savoir !

ANDRÉ GIELEN, UN NOBLE VISAGE DE LA RÉSISTANCE
Aviateur belge, parachuté en France. C’était un beau visage viril, déjà marqué par de dures épreuves. Il m’a fallu de nombreuses années pour réaliser que c’était uniquement notre idéal qui nous faisait agir envers le danger qui nous frôlait perpétuellement et ces sentiments de part et d’autre nous galvanisaient.
Si j’ai bonne mémoire, nous nous sommes rencontrés au moins trois fois au parc de la rue Tête d’Or, notre appartement de la Résistance se situait au numéro 1, cela devait être aux environs de février-mars 1943. Dès notre première entrevue, nous nous sommes liés d’une profonde sympathie. Il était rare que je prenne contact plusieurs fois avec le même agent ce qui a redoublé notre bonheur de nous revoir, j’éprouvais un sentiment que je ne savais définir. À notre dernière rencontre, je l’ai vu arriver avec un grand paquet sous le bras (ce qui n’était pas au programme !). « C’est pour vous, dit-il, pour vous faire une belle robe qui sera celle de la libération », je me suis sentie intensément émue, nous avons échangé nos messages, et nous nous sommes éclipsés rapidement afin de ne pas attirer l’attention de nos sbires. J’avais subitement éprouvé un sentiment d’abandon, que je réprimais aussitôt.
En rentrant à la pension où nous séjournions, mes parents me posèrent la question : « mais qu’est-ce que tu as là dans ce paquet ? » Je leur racontais mon entrevue avec cet agent belge. Mon cher papa, le représentant de la grande couture française dans les pays scandinaves, me dit : « Quand tu iras à Paris, va voir la firme Baquiast, lui va te tailler une belle robe ; mais tu sais c’est un tissu de guerre », peu m’importait… seul le geste comptait pour moi. À cette pensée je me sens encore émue. C’était une de mes dernières missions, je profitais d’une rencontre à Paris pour remettre à ce grand couturier ce beau tissu tout blanc. En pensée, je l’ornais de voile bleu et rouge ! Et j’ai été arrêtée au mois de juin 1943. Longtemps après j’ai appris également son arrestation, mais Dieu merci, il a retrouvé notre France libre.
Comme je vous le dis dans mes mémoires, c’était la galère pour joindre les deux bouts. En résumé ma belle robe de la libération n’a été qu’un beau rêve. Mais la vie n’est-elle pas faite de rêves et de cauchemars ?
Ce geste si émouvant de ce grand aviateur belge est resté gravé dans ma mémoire, peut-être faisait-il partie de la liaison Comète 15 dont Hugues tenait les rênes ?

PRENDRE LES DEVANTS
Je ne devrais jamais oublier les histoires que notre cher papa nous racontait afin de nous mettre en garde contre la duplicité des humains ! Elles comportaient toujours de bonnes leçons, d’autant plus percutantes qu’elles étaient rares !
En juin 1940, après un voyage très éprouvant et mouvementé, notre papa devant passer par la Russie, déjà en conflit, et afin de nous rejoindre à Lyon, notre point de ralliement, devait obtenir le visa pour passer la frontière. Après une attente prolongée au consulat de France en Russie, notre papa « vit rouge ». Brusquement, il prit la décision de se diriger vers la porte d’un bureau où se trouvaient ces messieurs, non pressés, comme dans la plupart des administrations, l’entrouvrit de sa main gauche et de l’autre agita une liasse de billets. La réponse ne se fit pas attendre, une voix très polie cria : « Entrez » ! Comme par enchantement tout fut réglé très rapidement. Ensuite, Dieu merci, il arriva de justesse à passer la frontière italienne, la veille de la déclaration de guerre de ce pays à la France.
« Avez-vous compris mes enfants ? », dit-il, et Maurice, le plus dégourdi de la bande, de répondre : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les juges vous feront blanc ou noir. »
Juste avant notre exil dans les pays scandinaves, nous demeurions au 8, du boulevard Magenta, en face de la Bourse du Travail, lieu à manifestations très spectaculaires, entre autres, la garde républicaine perchée sur des chevaux, sabre au poing, au-devant des manifestants. Malgré l’interdiction de nos parents de regarder à travers les volets nous enfreignions, et je me souviens d’en avoir été très impressionnée. Mais avant l’émeute, papa nous avait fait remarquer la présence d’un individu bien nippé sortant de sa voiture, et à cette époque ! Toutefois sans omettre d’arborer une casquette, ainsi prêt à haranguer la foule. « Voyez ! », nous dit papa, « nous les appelons ‘les meneurs’« et de nous expliquer une fois de plus comment la foule peut se faire manipuler.
Par la suite, je constatais tristement que dans tous les domaines tout n’est que manipulations et magouilles. À nous d’être vigilants. Quand un enfant atteint l’âge de sept ans, nous disons : « il a l’âge de raison ! », rions.

« LA MOUSTACHE RASÉE » Sous l’Occupation en 1942

Après trois semaines d’incarcération à la prison Saint-Paul 16 à Lyon (pour la bonne cause), mon père et l’un de mes frères, Maurice (chef de réseau), retrouvèrent la liberté grâce à une transaction auprès d’un avocat. Ils étaient de plus en plus sur leurs gardes, car ils devaient reprendre contact avec la filière du réseau.
Dans cette pension, avenue Foch, mes parents avaient loué deux chambres séparées par un palier, l’une était occupée par « nos deux évadés », l’autre était destinée à mes parents et à moi. Pas question de faire du luxe, impossible d’établir un pronostic sur la durée de cette guerre. Chaque chambre comportait un minuscule cabinet de toilette, fermé par un rideau.
Un beau matin, quelle ne fut pas notre surprise ! Nous voyons sortir papa, méconnaissable sans sa moustache ! Nous voilà partis d’un fou rire malgré les circonstances.
« Eh bien ! dit-il, je pense avoir eu une bonne idée si vous avez peine à me reconnaître. Il ne faut pas demander pour les autres (sous-entendu la Gestapo). » Malgré ce subterfuge, « le père tranquille » fut dénoncé, mais bien plus tard. Le plus délicat serait d’affronter les pensionnaires aux heures des repas. Un lourd silence accueillit notre entrée dans la salle à manger. Les langues commencèrent à se délier et surtout à faire jaser les « Pétainistes ». Car nous étions dans la gueule du loup, belle couverture à nos investigations, et ce, à part une romancière au nom d’emprunt, vu les circonstances, madame Durand (juive) et un capitaine soi-disant retraité avec lequel nous sympathisâmes, et pour cause. Ne le voyant plus, nous apprendrons avec tristesse et angoisse qu’il a été traîtreusement abattu par la Gestapo en pleine rue. Mes retards étaient fréquents, devoir oblige, surtout lorsqu’il était question de convoyer un agent, les tournées théâtrales avaient bon dos !
Dieu merci, mes parents savaient « les rouler dans la farine, ces gueules de Pétainistes » indifférents aux malheurs de notre pays et tous prêts qu’ils étaient à nous dénoncer : criminels inconscients, prêts à tourner leur veste si nécessaire – nous en avons eu confirmation à la Libération.

DEUXIÈME SUBTERFUGE Les cheveux de maman coupés à la MIS

C’est au tour de maman de ne pas être « à l’appel ». Or, il faut satisfaire la curiosité des pensionnaires : nous lui alléguons une légère indisposition. Nos inquiétudes allant grandissant, jamais le repas n’a été aussi vite expédié, Dieu merci, elles se sont vite dissipées avec l’arrivée de maman, rouge comme une pivoine.
Elle nous raconte son aventure :
« Je venais de vider une ‘boîte aux lettres’ lorsque je vois poindre à l’horizon la Gestapo. Me trouvant près de chez un coiffeur (par chance, un de nos agents), j’entre et lui dis : prenez votre temps, je ne suis pas pressée (terme de connivence), faites-moi une coupe de cheveux à la MIS (tinguett) 17 ». Je dois préciser qu’elle avait la chevelure d’Absalon 18 .
Jetant un coup d’œil furtif, elle réalise qu’ ils sont encore dans les parages. II faut absolument gagner du temps.
« Que pensez-vous d’une teinture ? » Perplexe et indécis, il se met en devoir de satisfaire sa « cliente ». Le temps du séchoir et le coiffeur doit fermer sa boutique.
Elle sort : la rue est calme, et c’est ainsi que nous l’avons revue, vraiment méconnaissable ! Mon père est visiblement très contrarié, il aime tant sa belle chevelure ! Des deux maux, il faut choisir le moindre.
En somme, maman avait pris les devants, car, par la suite, la tondeuse de Ravensbrück a achevé le désastre !
Suite à toutes ces expériences, je vais me permettre de vous donner un bon conseil :
Si vous désirez avoir une belle chevelure, je vous livre ce secret : coupez vos cheveux à ras et vous aurez une chevelure abondante.
Au retour de captivité, les cheveux de maman ont tellement repoussé qu’elle pouvait faire trois énormes tresses épaisses, qui lui évitèrent d’être assommée par une barre de fer échouée sur sa tête.

SECONDE RÉBELLION EN 1941 Le seau d’eau
Nous arrivons à Montbéliard. (Ou Montélimar ?)
Nous sommes harassés par tous ces déplacements en car, il est tard et comme à l’habitude, à l’hôtel, les chambres sont réservées pour les Boches sauf deux, que se partageront nos directeurs et deux de nos compagnes. Pour le reste de la troupe de danse, nous n’avons pas le choix : les banquettes du café nous font signe.
Le matin, au réveil, le corps endolori, je frappe à la porte de « nos deux danseuses privilégiées » et leur dis :
« Dans la chambre à côté, il y a Cécile et Mathilde, nous allons leur faire une farce : j’ouvrirai leur porte, et très vite, vous leur lancerez ce seau d’eau pour les réveiller.

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