Parise
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Description

Thérèse Bernis, alias Parise, mère de six enfants nés au gré des rencontres, enfin épousée à 52 ans, se bat pour vaincre la pauvreté. Après avoir quitté la Guadeloupe, elle rejoint la France où elle mène la vie épuisante de femme de ménage parfois sans domicile. Elle poursuit un but : celui de faire connaître ses malheurs de la Guadeloupe afin de les exorciser. Son récit révèle les mille faces de son île natale tout au long du 20e siècle et témoigne du courage de tant d'Antillais qui ont cherché par tous les moyens à vivre dignement.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 336
EAN13 9782336284309

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Paysans du Guatemala, quelle éducation ?, L’Harmattan, 1980.
Guatemala, les enfants dessinent, La Cimade, 1982.
Lire et écrire, méthode pour les femmes immigrées (en collaboration),
L’Harmattan, 1985.
Hawa , l’Afrique à Paris , Flammarion, 1991.
Atanasio , parole d’Indien du Guatemala , L’Harmattan, 1993.
Maurice, garde-chasse en Picardie, L’Harmattan, 2000.
Parise
Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

Thérèse Bernis
Catherine Vigor
1 ère édition, Ramsay, Paris, 1997.
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
@ L’Harmattan, 2006
9782296000377
Sommaire
Du même auteur Page de titre Page de Copyright Avant-propos Prologue PREMIÈRE PARTIE - La Guadeloupe
Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10
DEUXIÈME PARTIE - La France
Chapitre 11 Chapitre 12 Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16 Chapitre 17
TROISIÈME PARTIE - Mes deux pays
Chapitre 18 Chapitre 19 Chapitre 20 Chapitre 21 Chapitre 22 Chapitre 23 Chapitre 24 Chapitre 25 Chapitre 26 Chapitre 27
Avant-propos
Quand j’ai connu Parise, elle avait soixante-treize ans et son désir le plus cher, c’était d’écrire sa vie, mais elle n’y arrivait pas seule. Elle ne savait pas assez bien le français pour cela car sa langue maternelle est le créole de Guadeloupe. J’ai volontiers accepté de l’aider, sans me douter qu’elle avait en elle un grenier aussi plein à craquer de souvenirs.
Après avoir transcrit le récit d’Hawa, Africaine du Mali, et celui d’Atanasio, Indien maya d’Amérique centrale, l’idée d’écrire l’histoire de Parise me plaisait. D’origine africaine et noire comme Hawa, descendante d’esclaves comme Atanasio, d’une certaine manière, il me semblait que Parise serait à la croisée des chemins de mes interlocuteurs précédents. Comme eux, elle éprouvait un impérieux besoin de parler, de se libérer du poids qui alourdissait son cœur depuis longtemps.

C’est en découvrant avec angoisse que sa retraite ne lui permettrait pas de vivre comme elle l’espérait que Parise a senti quelque chose se déclencher en elle. Sans pouvoir se l’expliquer, elle a entendu monter dans sa tête des airs venus de son passé antillais. C’étaient des mélodies que sa mère chantait en cultivant la terre de Pliane, son village natal. Et, petit à petit, les paroles des vieux airs qu’elle fredonnait se sont changées en des mots qui lui étaient propres et qu’elle a voulu écrire. Et ce fut « comme une nouvelle naissance ». En griffonnant tant bien que mal les paroles de ses chansons, Parise soulageait son esprit et son cœur encombrés, et elle revivait.
Puis elle s’est aventurée dans la rédaction de ses souvenirs épars avec l’aide d’Yvonne, sa grande amie de Paris. Les récits de son enfance antillaise et de son existence à Paris ne formaient pas encore un texte lisible. Parise exprimait ses nombreux conflits intérieurs, ses amertumes et ses espoirs d’une manière trop immédiate, irréfléchie et souvent désorganisée. Il lui fallait quelqu’un qui puisse réunir les carrés du patchwork de sa vie déchirée pour en faire un tissu, bariolé certes, mais à la trame solide. Mon travail commençait.

Nous avons toutes les deux repris le film de sa vie, essayant de dépasser les événements déjà rapportés pour entrer dans le cœur de ses contradictions. Française mais pas blanche, noire mais plus esclave, chrétienne mais entravée par la sorcellerie, libre mais enchaînée au travail et à l’argent, Parise a exprimé à cœur ouvert le bouillonnement de ses sentiments. Elle m’a parlé longuement, et dans la confusion de son esprit curieux et généreux, il m’a fallu construire avec elle une certaine logique dans le déroulement de son récit. Elle a voulu se montrer telle qu’elle est, sous tous les angles de sa personnalité contrastée, et elle s’est dévoilée, peu à peu, sans indulgence. « À soixante-seize ans, dit-elle, on a suffisamment vécu pour ne plus craindre le jugement, l’incompréhension ni même le mépris des autres. Les jeux sont faits, on est nu comme à la naissance et je parle comme je dois parler, je raconte ma vie telle qu’elle a été et non comme j’aurais préféré qu’elle soit. »

La richesse du témoignage me semblait prometteuse mais l’enchevêtrement des faits et le chaos des sentiments étaient encore un obstacle à la lecture. J’ai pensé alors qu’en tentant de découvrir les racines de Parise, j’arriverais mieux à saisir qui elle était et que le document en serait sans doute plus juste et plus convaincant. Je suis donc allée la rejoindre en Guadeloupe et là, j’ai découvert une autre Parise, non pas l’Antillaise de la région parisienne, mais la Guadeloupéenne fortement attachée à ses racines et imprégnée de culture caraïbe. Et il m’a paru particulièrement opportun, une fois sur son terrain, de l’écouter parler non seulement de sa propre vie mais également de ce qu’elle pensait des changements survenus dans son île au cours du XX e siècle qu’elle a largement traversé.

Voulant rester fidèle aux oppositions qui coexistent chez elle, j’ai souhaité garder la diversité des tons. Quand il s’agit de raconter la saga familiale au XIX e siècle, Parise s’exprime avec fierté, enthousiasme et humour alors qu’à l’évidence, ses errances dans le Paris des sans-abri des années cinquante sont dites d’une voix désorientée, triste, désabusée.
J’ai transcrit ses mots propres et elle en connaît des quantités, qu’ils soient typiquement antillais ou résolument français, désuets ou récents, ordinaires ou poétiques, car, sans peut-être le savoir clairement, c’est par la parole que Parise cherche à conquérir sa liberté : « Si j’arrive à m’exprimer, je serai comme les autres qui sont capables de dire ce qu’ils ont dans le ventre, dans le cœur et dans la tête. » La parole aura été libératrice.
J’ai été touchée par l’honnêteté et surtout par l’immense courage de Parise qui a lutté toute sa vie contre ce qu’elle appelle « les sorts », qu’ils prennent la forme visible de la pauvreté, de la violence conjugale, de l’injustice, ou celle de catastrophes naturelles sous l’apparence de cyclones. Elle a souvent été seule dans son combat et c’est par son acharnement à vivre qu’elle a pu venir à bout de l’ adversité.
Mon but, en transformant son témoignage oral en une narration écrite, a été d’encourager ma vieille amie sur la voie de la liberté et de la vérité qu’elle recherche.
C. VIGOR , Paris, février 1997.
La Guadeloupe
Prologue
- Faites entrer Mme Bernis ! disaient les employeurs.
Et qui voyaient-ils entrer : une nègre ! Comment auraient-ils deviné ? Si j’avais été une Boubacar, une Diallo, ils auraient su, mais une Bernis !
Lorsque à mon arrivée en France, dans les années cinquante, je cherchais du travail et que je disais à ces messieurs dans un très mauvais français que Mme Bernis, c’était bien moi, je voyais leur surprise. Ils s’attendaient à voir apparaître une Blanche et c’était une Noire qu’ils avaient devant eux. Alors ils feuilletaient leurs dossiers, tournaient et retournaient leur crayon entre leurs doigts et n’osaient pas lever les yeux tant ils étaient embarrassés.
À cette époque-là, les Français n’avaient pas l’habitude des Noirs et ils étaient méfiants. Maintenant il y a moins de différence entre les Blancs et nous, mais auparavant, aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance en Guadeloupe, c’est-à-dire dans les années vingt, les Blancs avaient honte de nous, même quand nous étions leurs domestiques. C’est peut-être pour cela que je me suis toujours sentie inférieure, je ne savais pas me mettre en valeur et surtout je ne savais pas m’exprimer en français. Encore aujourd’hui, je ne suis pas satisfaite de ma manière de parler. Je suis française et c’est normal que je parle votre langue, mais souvent j’ai l’impression que je ne suis pas une Française comme vous, les gens de France, car je n’arrive pas à dire les choses aussi bien que je voudrais. Pourtant j’aime cette langue que Paris, au milieu de la dureté de ma vie, m’a donnée, et je voudrais que ce livre raconte mon histoire dans des mots qui soient beaux, des mots qui plaisent aux gens, des mots qui aient une belle musique.

Je crois que je suis née trop tôt. J’aurais dû naître dix ou vingt ans plus tard. Mes parents n’avaient pas compris le sens de la vie. Ils ne réfléchissaient pas, ils étaient trop primitifs et ils n’ont pas essayé de comprendre la gravité de mettre au monde un enfant qui vient sur la terre pour y vivre quatre-vingts ans ou plus. Et moi qui croyais que j’avais un peu mieux compris qu’eux, que je resterais une jeune fille sérieuse et pure toute ma vie, et que je deviendrais une personne bien, comme ma mère qui était une femme vierge - je le dis à ma façon - c’ est-à-dire une femme qui a vécu avec un seul homme dans la fidélité... et Dieu seul sait ce que j’ai fait.
Je croyais aussi, lorsque je suis venue en France il y a plus de quarante ans et que j’ai mis au monde les enfants de M. N’Diaye, que mes fils réussiraient, qu’ils deviendraient des gens bien établis, mais c’est l’inverse qui s’est passé. Je suis obligée de reconnaître mes erreurs et de m’en libérer, et c’est pour cela que je veux faire le livre de ma vie.

J’ai été empêchée de mener une vie comme la vôtre, vous les Français, car des sorts avaient été jetés sur moi dès avant ma naissance. Les démons que ma grand-mère Philomène avait mis dans ma mère quand elle m’attendait ne m’ont jamais quittée et, aujourd’hui encore, ils m’empêchent de vivre librement.
Ma vie a mal commencé et, petit à petit, elle s’est mise à ressembler à un roman. J’ai besoin de la raconter, même si je risque de ne pas être comprise ou même d’être méprisée. Je ne veux pas la garder pour moi seule, je veux me libérer de la crainte du diable, de la fatigue du travail et de la peur de manquer d’argent - l’argent, cet autre démon qui m’a fait courir toute ma vie. Je ne peux pas mourir sans avoir raconté mes luttes, mes misères, mes batailles avec exactitude.

Ce que je dis, ce ne sont pas des histoires imaginaires, ce sont des choses vraies. J’ai souffert, j’ai vécu dans la rue, j’ai été pauvre. Un malheur arrivait, l’autre suivait, c’était comme une bobine de fil qui se déroulait, comme une poule qui aurait perdu une plume, dix plumes, puis une aile entière..., et enfin toutes les plumes se seraient envolées sans qu’on sache pourquoi. Mais Dieu ne m’a pas abandonnée. Lorsque le démon me tourmente, Il m’aide toujours et si je L’appelle à mon secours, Il me délivre.
PREMIÈRE PARTIE
La Guadeloupe
Chapitre 1
William d’Orléans, mon grand-père, était un étranger en Guadeloupe. Il était né en Amérique à la fin de l’époque de l’esclavage et sa famille était de La Nouvelle-Orléans. À cette époque-là, les enfants des anciens esclaves se dispersaient et cherchaient à habiter des lieux nouveaux. Sans l’avis de leurs parents, certains jeunes garçons devenus libres complotaient entre eux et décidaient de fuir par la mer.
William, alors âgé de vingt et un ans, son frère Alex, leur cousin Victorin d’Orléans et un autre nommé Cominal Pilote s’embarquèrent ainsi un beau jour à bord d’un navire qui faisait route vers l’île anglaise de la Dominique où on les débarqua. Là, ils décidèrent de poursuivre leur aventure et inventèrent de nouvelles manigances pour sortir de l’île. Ils fabriquèrent un radeau, reprirent la mer et se perdirent des jours et des mois sur l’océan, risquant la mort à tout instant se nourrissant de poissons crus péchés par hasard et buvant de l’eau salée.
La mer les fit dériver et le vent les poussa dans toutes les directions. Enfin, le radeau s’échoua sur la terre de Guadeloupe, près du bourg de Basse-Terre. Ouf ! À trois - car le quatrième, le frère de William, avait disparu en mer -, ils continuèrent leur voyage à pied, étape par étape, et leur destin les amena à Pliane, vaste terre sans maîtres qui appartenait au bourg de Gosier. C’était une ancienne terre d’esclaves que les propriétaires avaient abandonnée à l’époque de Schœlcher sans doute.
Tous les trois s’y installèrent vers 1870 et bientôt ils se mirent à travailler les champs, à planter des patates, du manioc, des ignames et des arbres fruitiers de toutes espèces, car le sol était fertile. Puis ils voulurent se partager le domaine. Cominal Pilote, le plus futé - dans la vie, il y en a toujours un plus malin que les autres -, en prit au moins la moitié, traça ses limites et s’arrangea aussitôt avec le cadastre pour faire mettre à son nom cette partie de terre. William et son cousin Victorin, moins avisés que lui, eurent l’autre moitié à eux deux et ne se préoccupèrent pas de faire enregistrer leurs parcelles.
Victorin, plus tard, s’intéressa à une jeune fille du Haut-de-Pliane prénommée Fidélina qu’il épousa vers 1890 et, tout en vivant au bourg près des parents de sa femme, il garda sa portion de terre où il travaillait de temps en temps. William d’Orléans, de son côté, rencontra Francietta, une Guadeloupéenne de Pliane qu’il épousa et dont il eut neuf enfants, ma mère, mes oncles et mes tantes. Il y eut d’abord Isidore, Mauléon, Dorlinal, puis Ti’Sœur ou Tissette, née enfin après trois garçons, et ensuite Soubadie, qui fut ma mère. Puis naquirent Edmée, Renelier, et enfin Turenne et Richelieu.

Rapidement, William se montra d’un caractère effroyable. Il terrifiait toute sa famille, même sa propre femme qui n’avait pas son mot à dire. Les femmes de ce temps-là étaient réduites au silence complet. Si on lui désobéissait, c’étaient des coups de fouet qui volaient.
William terrorisait non seulement sa famille mais aussi les gens du village. Les habitants de Pliane, en effet, avaient la réputation d’avoir un caractère jaloux et même d’être sorciers, ce que William ne supportait pas. C’était un travailleur acharné qui gagnait des masses d’argent grâce à la culture, à l’élevage des cabris et surtout à la pêche. Avec une famille de neuf enfants, il n’avait pas le choix, il fallait qu’il travaille pour assumer ses responsabilités. Malgré sa dure traversée en radeau, mon grand-père était resté amoureux de la mer. Il allait pêcher seul et savait trouver les meilleurs poissons. Il fabriquait aussi des pièges pour attraper des crabes et de petites bêtes appelées touloulous . Il gagna ainsi tant d’argent qu’il put rapidement bâtir sa maison en bois et la couvrir d’un toit de paille de canne à sucre. La canne était alors la principale ressource de la Guadeloupe et on en trouvait partout.
Les gens du pays le croyaient riche, et leur jalousie était sans bornes. William se faisait respecter en les menaçant de son sabre ou en mettant le feu à leurs baraques de bois et de paille. Il avait toujours un sabre à la main car, à l’époque, les gens préféraient le sabre, long et fin donc facile à manier, à la machette.
Il buvait pas mal de rhum et, quand il était en colère, il insultait tout le monde. On le traitait de nègre vulgaire et méchant et personne n’aurait osé demander ses filles en mariage. Il le savait et il injuriait les gens en retour, criant « feignant » à l’un, « chien » à l’autre. Son caractère épouvantable ne l’empêchait pas d’avoir des maîtresses dans le village car il pouvait leur donner de l’argent qui les aidait à vivre, et ma pauvre grand-mère Francietta souffrait sans oser dire un mot.
Son fils Richelieu, mon oncle, était un petit père bagarreur comme son papa. Même dans les archives de Pointe-à-Pitre c’est abondé et, dans notre famille, on en parle encore : Richelieu voulait se battre avec tout le monde. Un jour, il lutta avec un voisin, et si férocement qu’il l’avait presque tué. Heureusement, on put ranimer le blessé, mais les gendarmes arrêtèrent quand même mon oncle. Comme tous les gendarmes de l’époque, ils étaient blancs, venaient de France et ne savaient pas le créole. Ils ne pouvaient donc pas comprendre ce que leur prisonnier disait, sauf que l’homme qu’ils tenaient là s’appelait Richelieu. Ce nom était connu car mon oncle avait la réputation de se croire tout permis et de frapper pour un oui ou un non.

Sur le chemin de la prison, Richelieu commence donc à raconter de petites sottises aux gendarmes si bien que, peu à peu, ils finissent par comprendre quelques mots. Arrivé là-bas, on le fouette comme cela se faisait lorsque les gens désobéissaient. Son frère Isidore, qui est costaud, apprend la nouvelle et décide de se présenter aux gendarmes. Il sait un peu de français et pense qu’il va pouvoir tirer Richelieu de prison. Mais il n’est pas sitôt arrivé que les gendarmes l’attrapent à son tour, lui attachent les poignets et le fouettent aussi. En entendant cela, les Noirs de Pliane descendent à Gosier et cassent tout à la gendarmerie du bourg. Ils coupent l’électricité, mettent le feu au bâtiment et saccagent la municipalité. La population est révoltée, on se bat. Des militaires en poste à Basse-Terre, à soixante kilomètres de là, sont appelés en renfort mais, le temps qu’ils arrivent à Gosier, les Noirs ont déjà fait des dégâts considérables.
Les gendarmes montent alors dans notre village où ils décident de mener leur enquête. Personne ne peut dire qui a agi en particulier, tout le monde est concerné. Pourtant, des Noirs se déclarent témoins. Ce sont des domestiques, employés par les gendarmes, qui sont enchantés de porter de faux témoignages contre Richelieu. Ces Noirs-là servaient volontiers de mouchards car ils étaient heureux chez les Blancs qui leur permettaient de gagner leur vie. Et Richelieu resta en prison.

À l’époque, les gendarmes étaient beaucoup plus méchants que maintenant. De nos jours, ils ont un peu peur des gens et ils prennent des précautions quand ils leur parlent car ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Mais dans ce temps-là, même si l’esclavage n’existait plus, c’était quand même le règne des Blancs. Cependant, ils n’étaient pas armés, ils n’avaient ni bâton ni pistolet, surtout dans les campagnes. À Gosier, ils étaient quatre Blancs qui se croyaient supérieurs aux Noirs et le résultat, c’est que ces derniers n’arrêtaient pas de se révolter. Combien de fois ne se sont-ils pas bagarrés avec les Blancs, cassant tout !
Moi-même, j’ai des souvenirs de ces jours-là. Des gens étaient accusés sans preuve. On venait nous demander, à nous enfants :
- Ta maman, qu’est-ce qu’elle faisait ce matin-là ? Et ton papa, où était-il ce jour-là ?
Nous ne le savions pas, et nous n’avions aucune réponse à donner.

Dans notre village de Pliane, à seize kilomètres de Pointe-à-Pitre, lorsque j’étais petite, c’est-à-dire dans les années 1920, il n’y avait que des nègres, des Noirs comme moi. Aucun Blanc n’habitait parmi nous, ils étaient tous dans les villes, à Pointe-à-Pitre bien sûr mais aussi à Saint-Claude ou à Basse-Terre. Les seuls Blancs qu’on voyait chez nous, c’étaient donc les gendarmes, le prêtre ou encore le médecin qui passait une fois par semaine. Je devais avoir quatre ou cinq ans quand j’ai vu un Blanc pour la première fois. C’était un prêtre venu donner l’absolution aux gens. Nous, les enfants, nous avions très peur des Blancs et nous allions nous cacher derrière les bosquets en courant à perdre haleine.
- Un Blanc arrive, vite, allons nous cacher ! disions-nous.
C’était le sauve-qui-peut. Évidemment, les grandes personnes n’avaient pas peur. Mais je voyais bien qu’il y avait de grandes difficultés pour que les Noirs et les Blancs puissent se comprendre. Les Noirs ne savaient pas parler le français même s’ils en comprenaient quelques mots. Pourtant certains étaient allés un peu à l’école comme mes parents et comme moi plus tard.

Mon père Ti’Joseph Bernis, dit Ti’Jo, et ma mère, Soubadie d’Orléans, se connurent pendant la guerre de 1914-1918 par l’intermédiaire de Camélia, une grande amie de ma mère. Toutes deux travaillaient comme domestiques à Pointe-à-Pitre dans des maisons de la bourgeoisie. Chaque samedi, elles faisaient à pied les seize kilomètres qui les séparaient de la maison de leurs parents et elles faisaient le même chemin de retour le lundi matin. Dès l’âge de treize ans, Soubadie avait décidé de ne plus aller à l’école et de travailler de son côté afin d’échapper à la mauvaise humeur de son père. Elle ne connaissait pas encore de garçons en dehors de ses frères. Lorsque, à dix-sept ans, elle fit la connaissance de Ti’Jo qui en avait dix-neuf, ils tombèrent éperdument amoureux l’un de l’autre et, dès la première fois qu’ils se virent, ils furent emportés dans un véritable tourbillon d’amour, d’ivresse et de bonheur.
Quelque temps après leur première rencontre, Soubadie fut prise de nausées et de vomissements. Pas de doute, elle était enceinte.
À cette époque-là, les parents n’acceptaient pas que leurs fils se marient sans leur consentement, et les mères ne voulaient pas que leurs fils épousent des filles du village, elles préféraient qu’ils trouvent une femme d’ailleurs, de l’île de Marie-Galante par exemple. D’autre part, les parents mettaient leurs filles en garde contre les soupirants douteux car ils tenaient à les marier convenablement. Pour les mères, la religion catholique était tout ce qui comptait. Il fallait que leurs filles aillent à l’église se confesser régulièrement et qu’elles reçoivent la sainte communion. Mais les jeunes s’aimaient quand même en cachette. Parfois certaines filles se retrouvaient enceintes et, quand les bébés arrivaient, les mères les enterraient dans de simples trous avec l’aide de sorciers. Si le trou n’était pas assez profond, les chiens déterraient le petit cadavre et cela provoquait des scandales. Le prêtre de Gosier menaçait les femmes de les excommunier si elles cachaient la vérité et il leur disait aussi qu’elles risquaient d’être frappées de malédiction éternelle. C’était donc une véritable infamie que d’être enceinte en dehors du mariage à la génération de ma mère, c’est-à-dire dans les années 1910-1920. Pliane avait une réputation épouvantable.
Soubadie se trouve donc dans de beaux draps ! Elle est aux cent coups et les cauchemars la hantent. Que faire ? Elle ne voit pas d’autre solution que la mort, mais elle n’a pas envie de se suicider. Et pas question pour la fille de William d’Orléans de dire la vérité à son père que tout le monde craint tant. Elle n’ose même pas en parler à Ti’Jo.
Et voilà qu’en cette année 1918, Ti’Jo est désigné pour partir à la guerre en France. Soubadie, toujours avec ses malaises, se voit obligée de lui annoncer la nouvelle. Malgré son jeune âge - il a juste dix-neuf ans -, il ne recule devant rien. Lui aussi a un caractère de fer mais il aime Soubadie et c’est pour lui une grande joie. Il décide d’affronter le père d’Orléans et lui dit d’homme à homme les choses telles qu’elles sont :
- Je vous propose d’emmener immédiatement votre fille chez ma mère et de la laisser là jusqu’à mon retour de la guerre.
D’Orléans est stupéfait : personne ne lui a jamais parlé ainsi. Voilà un jeune homme qui pourrait être son fils et qui ose s’adresser à lui de cette manière. Il ne trouve pas un mot à rétorquer. Ti’Jo lui tourne le dos et rentre chez lui avec Soubadie qui, terrifiée par ces événements, était restée cachée toute la journée dans un coin du bois, ses affaires serrées dans un baluchon.

Soubadie quitta la maison de ses parents et s’en alla vivre chez Philomène, la mère de Ti‘Jo. D’Orléans ne revit plus sa fille pendant des mois. Quand l’enfant naquit, on l’appela Georges ou Ti’Georges. Soubadie était contente de vivre en sécurité, même si elle avait la tristesse de ne plus voir ses parents.
Philomène, fille de Janvier Nicolas, avait trois enfants : Ti’Jo, Thérèse et Auguste. Son mari, Mélaisse Bernis, l’avait quittée depuis longtemps. Il avait préféré retourner sur la terre de Fleurbon qu’il avait héritée de son père, Vital Bernis, car il n’en pouvait plus de vivre avec une femme dépravée qui n’en faisait qu’à sa tête avec ses amants sorciers. Tout le monde savait qu’un des enfants de Philomène n’était pas de son mari. En effet, il ne ressemblait pas du tout aux autres : il était très noir alors que les autres avaient un teint clair de chabine 1 comme leur mère. Philomène couchait avec bon nombre de messieurs du village qui pratiquaient la sorcellerie pour obtenir de l’argent, et elle vivait sous le même toit que Janvier, son père. Celui-ci vendait ses terres morceau par morceau, miette par miette, pour donner de l’argent à sa fille qui n’en avait jamais assez. Enfin, chez Philomène, Soubadie ne manquait de rien et son enfant non plus.

Or, un jour, il arriva quelque chose de terrible. Ma grand-mère, qui était une femme pervertie, avoua à Soubadie qu’elle l’aimait d’amour. Sur le moment, ma mère ne comprit pas bien cette déclaration car elle n’avait jamais entendu parler de ces choses-là. Philomène lui assura qu’elle ne risquait rien, pour la bonne raison qu’elle était sûre que Ti’Jo son fils l’épouserait dès son retour de la guerre. Soubadie, si belle et si bonne, reçut un choc. Mais, réunissant tout son courage, elle refusa les avances de Philomène, avec la crainte toutefois qu’elles ne se reproduisent. Les jours passèrent et, entre elles, une guerre avait commencé. Soubadie avait perdu toutes ses assurances. Abandonnée de ses parents, qu’allait-elle devenir ? Elle est triste, elle tremble de peur qu’une nuit cette femme ne vienne dans son lit.
C’est ce qui arriva. Soubadie se défendit grâce à sa force de caractère et resta debout toute la nuit. Au petit matin, elle alla trouver sa sœur Tissette qui venait de se marier avec Cassidi, un étranger de Marie-Galante. Elle ne l’avait pas revue depuis son départ, mais elle savait à peu près où elle habitait et elle lui raconta son malheur. Malheureusement Tissette ne pouvait pas la prendre chez elle avec l’enfant et Soubadie résolut, la mort dans l’âme, d’aller raconter l’histoire à Francietta, leur mère. Toutes deux étaient en larmes : il fallait parler à d’Orléans !
Quand Francietta eut le courage de lui dire ce qui s’était passé, d’Orléans se mit dans une colère noire. Il partit arracher Soubadie de chez Tissette où elle était retournée et l’amena chez Philomène par la main en criant de toutes ses forces :
- Philomène, Philomène ! Vipère, sorcière, horreur de femme !
Et il la traita de noms épouvantables. Frappant le sol de son sabre, il lui ordonna de rendre immédiatement l’enfant et les affaires de Soubadie ; sinon, il la couperait en morceaux ainsi que tous ses amants sorciers ! C’est ainsi que Soubadie quitta le domicile de Philomène pour retourner chez son père, qui la harcelait de reproches.

Heureusement, non loin de là habitait une dame, Mme Sissi, qui faisait du commerce : tous les jours elle achetait du lait aux alentours de Pliane et le revendait au marché de Pointe-à-Pitre. Comme elle ne pouvait pas tout porter elle-même sur sa tête, elle demanda à Soubadie de l’aider moyennant un petit salaire. Soubadie gagna vite de l’argent et put commencer à faire bâtir sa propre case. C’était une seule pièce dont les murs étaient en tiges de canne à sucre surmontées d’un toit en paille posé sur des pieux. Le sol était en terre battue. Puis elle acheta un lit en fer qu’elle peignit en blanc - il existe encore chez mon frère Claude - ainsi qu’une table et un banc. Elle donna Ti’Georges à garder à Tissette, qui n’avait jamais eu d’enfants, et dont le mari, par bonheur, adora le bébé. Par la suite Tissette deviendra la marraine de Ti’Georges. Mais Soubadie restait triste et, tout en continuant de travailler durement, elle priait pour Ti’Jo dont elle n’avait plus de nouvelles.

À l’époque, il y avait à Pliane un homme qui n’était pas parti à la guerre car il était réformé pour un petit handicap à la jambe. Il s’appelait Gilbert Dorothée. Contrairement à la plupart des gens du pays, il avait été à l’école, il parlait donc français, et savait si bien lire et écrire qu’il était devenu quelqu’un d’important au village. Ceux qui n’avaient pas d’instruction lui dictaient leurs lettres et s’adressaient à lui quand ils avaient besoin de conseils. Il était le porte-parole des Noirs en toutes circonstances, surtout lorsqu’il s’agissait de régler les affaires avec le maire ou monsieur l’abbé.
Soubadie cherchait par tous les moyens à avoir des nouvelles de Ti’Jo qui, en 1919, n’était pas encore revenu du régiment même si la guerre était finie depuis longtemps et elle alla trouver Gilbert. Celui-ci, sans être marié, vivait avec une jeune fille que les gens appelaient quand même « la fiancée » . Personne ne disait mot afin que rien ne tombe dans l’oreille de monsieur l’abbé, car cette jeune personne tenait à fréquenter l’église et à recevoir la communion. Tout le monde avait besoin de Gilbert et on se taisait. Soubadie cherchait si souvent à le voir que les gens finirent par dire qu’il était son amant. Elle ne prenait pas cela trop à cœur, puisque la fiancée du monsieur était une de ses chères amies. D’ailleurs, elle la choisira plus tard pour être ma marraine.
Enfin, on annonça qu’on renvoyait tous les soldats de la Guadeloupe dans leurs familles. Ils étaient partis les derniers à la guerre, ils étaient aussi les derniers à en revenir. Chaque maire envoya les tambourins aux quatre coins du pays et un garde champêtre lut les nouvelles. Pour Pliane et Gosier, ce fut Gilbert qui alla aux renseignements. Il écouta les nouvelles en français puis les traduisit en créole pour le village. Et, lorsque le bateau arriva à Pointe-à-Pitre, toutes les familles étaient là pour accueillir leurs fils.
Soubadie, elle aussi, se tenait au bord du quai, mais elle restait en retrait, par crainte des parents de Ti’Jo et surtout de Philomène. Elle ne fit qu’entrevoir Ti’Jo et sa famille qui prirent le chemin du retour en convoi, la laissant rentrer seule chez elle.

Parents et cousins passèrent trois jours et trois nuits à danser au son du tam-tam, à manger du cochon et du riz et à boire du rhum à flots, se roulant par terre de joie et riant à gorge déployée.
C’est alors que soudain Ti’Jo, hagard, demande à sa mère :
- Où est Soubadie ? Et l’enfant ?
- Elle est partie faire sa vie ailleurs, elle a déjà construit sa maison. Elle a même un amant, un certain M. Gilbert Dorothée. Ce n’est pas une femme comme ça qu’il te faut.
Ti’Jo est fou furieux ! Il faut qu’il la voie et qu’ils s’expliquent.
- N’essaie pas de la retrouver, ça n’en vaut pas la peine ! ajoute Philomène.
Le troisième soir, alors que tout le monde danse encore, Ti’Jo, soûl et désorienté, prend sa décision. Il part en courant sur les hauteurs de Pliane, la pluie tombe mais cela ne l’arrête pas, il traverse la forêt à toutes jambes, la pluie redouble. Le tam-tam, le rhum, tout cela cogne dans sa tête, il est ivre, il faut qu’il trouve Soubadie, peut-être devra-t-il se battre avec elle... Il connaît bien les parages et il ne lui faut pas longtemps pour trouver la maison. Il secoue la porte qui lui obéit. Lorsqu’ il voit Soubadie, au lieu de l’empoigner, il tombe dans ses bras et tous deux passent une nouvelle nuit de détresse et de bonheur, de cris et de larmes. La force d’un soldat amoureux est si grande ! À l’aube, Ti’Jo quitte Soubadie et... c’est moi qui reste.
Lorsqu’il réapparaît chez sa mère au petit matin, Philomène s’étouffe de colère et accable Ti‘Jo de reproches. Elle lui fait croire tous les mensonges possibles au sujet de Soubadie. Ti’Jo, tête basse, ne dit rien et sombre dans la confusion. Quelque temps après, sa mère lui propose d’épouser une cousine, Isabelle, âgée de seize ans. Il se voit obligé d’accepter, et il ne retournera plus chez Soubadie pendant des mois.

Malheureusement, comme pour sa première grossesse, ma mère est malade toutes les nuits. Mais dans la journée, il faut bien qu’elle aille travailler avec Mme Sissi à qui elle est obligée d’avouer que Ti’Jo est revenu et que, sans aucun doute, elle est de nouveau enceinte. Bientôt, la nouvelle se répand dans le voisinage. Mais personne ne soupçonne que cela peut venir de Ti’Jo puisque, à ce qu’on dit, il n’est jamais retourné la voir. Soubadie ne fait que pleurer et prier Dieu.
Un jour qu’elle part à son travail, elle a juste le temps de dire à Mme Sissi que l’accouchement est proche. Ce sera le petit Caminicolo, le fils de Mme Sissi, qui remplacera ma mère au marché ce jour-là ; depuis lors, il restera toujours son préféré. Soubadie rebrousse chemin, rentre chez elle et se couche. Soudain, un cri déchire l’air. Un enfant est né, et cet enfant, c’est moi. Richelieu, le petit frère de ma mère, âgé de sept ans, qui jouait à côté de la maison, entend le cri et rentre en courant à la maison.
- Ma sœur est morte ! répète-t-il.
Mais personne ne répond. Il est sept heures du matin et la mère de Soubadie est déjà partie aux champs. Quant à William son père, comme d’habitude, il est en mer.
Soubadie reste seule, sans secours. Dieu l’a délivrée, mais l’enfant est attaché à elle par son cordon ombilical et elle ne sait que faire, car c’est un travail de matrone de le couper et, par malheur, celle du village n’est autre que Philomène. Lorsqu’on l’envoie chercher, elle refuse et annonce partout dans le village que Soubadie a menti : l’enfant n’est pas de son fils, et elle préfère le laisser mourir. Les gens du pays se précipitent sur le calendrier pour vérifier et compter les mois, oui, ça remonte exactement au retour de guerre de Ti’Jo... Ils restent muets. Les heures passent et le soir tombe. Philomène ne veut toujours pas se déranger. Par bonheur, une cousine, Fidélina, qui accompagne de temps en temps Philomène en apprentissage de matrone, entend la nouvelle.
- Tu ne peux pas laisser cet enfant mourir, lui dit-elle, tu dois faire quelque chose !
- Vas-y si tu veux, lui répond Philomène, mais surtout, laisse-moi tranquille.
Fidélina décide alors d’aller au secours de Soubadie. Il est déjà sept heures du soir et je suis toujours enchaînée à ma mère qui, la pauvre, n’a pas eu l’idée de couper le cordon avec ses dents. Mais je n’étais pas venue au monde pour mourir le jour de ma naissance... Heureusement qu’il fait chaud car je ne porte aucun vêtement. Fidélina coupe enfin le cordon, me nettoie alors que j’étais déjà sèche des saletés de la naissance et me regarde sous toutes les coutures.
Elle connaît bien Ti’Jo et ne peut s’empêcher de rire. - Ha, ha, ha ! L’enfant ressemble tellement à son père ! On dirait plutôt un petit garçon, l’enfant est raide comme un bâton !
La nouvelle se répand et les gens croient vraiment que je suis un garçon. C’était le 11 octobre 1920.

C’est pour moi que ma mère a souffert le plus. Des dix enfants qu’elle aura, je suis celle qui lui a donné le plus de tristesse. J’ai été conçue dans l’amour, l’ivresse, la peine et l’ angoisse, mon père avait tellement bu ce jour-là... C’est le courage de ma mère qui m’a fait vivre, c’est sa foi qui l’a aidée à résister à la malédiction de ma grand-mère Philomène.
Chapitre 2
Depuis la dernière nuit passée avec lui, Soubadie n’avait pas eu de nouvelles de Ti‘Jo. Entre-temps, il s’était fiancé à sa cousine et elle n’attendait plus rien de lui. Elle se mit à m’élever seule tandis que mon frère Ti’Georges vivait toujours chez la tante Tissette.
Ma mère voulait qu’on me baptise et elle avait arrangé les choses avec monsieur l’abbé. À l’époque, le prêtre acceptait de baptiser les enfants nés dans la désobéissance, neuf jours après leur naissance et séparément des enfants de parents mariés à l’église. Pour eux, c’était le dimanche, et pour nous, les autres, le samedi ou le jeudi. De plus, en ce temps-là, les gens devaient verser tous les mois des sommes énormes au denier du culte et si vous vouliez faire baptiser votre enfant, le prêtre regardait d’abord sur son registre pour vérifier que vous aviez bien payé. Si vous aviez du retard, il vous disait qu’il fallait trouver l’argent sinon votre enfant ne serait pas baptisé. Souvent, lorsque les parents n’avaient pas la somme suffisante, ils avaient peur du prêtre. Il les obligeait à assister à des réunions de prière et, en accord avec la mairie, il mariait tous les non-mariés le même jour, avant de baptiser l’enfant qui étaient bien obligés d’accepter car les paroles de l’abbé avaient une grande importance dans le pays. Mais il restait quand même des cas secrets. Maintenant les choses ont changé et les gens s’en fichent que leur enfant soit baptisé ou non et le prêtre ne vérifie plus rien du tout.
Le sixième jour après ma naissance, le frère aîné de maman, mon oncle Isidore, était allé faire la déclaration. Le prêtre devait me baptiser le 18, mais on m’inscrivit pour le 20 parce qu’il y avait déjà trop de bébés ce jour-là. Il restait peu de temps pour préparer la fête. Mon parrain devait être Irénée, un cousin de ma mère. Soubadie avait choisi comme marraine la fiancée de Gilbert Dorothée, Mémence, et comme seconde marraine une autre amie, Mado. En Guadeloupe, cette personne s’appelle la bonne , car c’est elle qui porte l’enfant. Elle est habillée en costume traditionnel, d’une robe en madras remontée d’un côté jusqu’à la taille pour laisser voir le long jupon qui descend aux chevilles, d’un tablier brodé avec de larges bretelles attachées dans le dos, et d’un foulard, en madras également, noué en éventail sur la tête. La bonne avait moins d’importance que la marraine qui disait la prière avec le parrain et tenait la bougie près du bébé. Elle ne faisait qu’approcher la tête de l’enfant au-dessus des fonts baptismaux lorsque monsieur l’abbé versait l’eau sur son front.
Et voilà que Mado, deux jours avant le baptême, vient dire à ma mère qu’elle ne veut plus être la bonne car, étant mariée, c’est elle qui devrait être marraine au lieu de Mémence qui n’est que « fiancée » à Gilbert, même si tout le monde sait qu’ils vivent maritalement. «Et, ajoute-t-elle, si monsieur l’abbé venait à apprendre la vérité, il nous excommunierait tous pour avoir été complices du mensonge. »
Le même jour, Mémence déclare à son tour :
- Je ne peux pas être marraine car les gens risquent de porter plainte contre moi à monsieur l’abbé.
Comble de malchance, le parrain se porte malade le jour du baptême ! Le plus ennuyeux, c’est que le parrain et la marraine devaient donner les vêtements de l’enfant...
Soubadie va alors trouver le prêtre qui lui accorde une semaine supplémentaire jusqu’au jeudi suivant, prochain jour de baptême des enfants naturels. Heureusement, Exilie, une vieille fille de l’église, pieuse et serviable, consent à être ma bonne . Hortensia, femme mariée, dans les principes jusqu’au cou, et un autre cousin de Soubadie, André, acceptent d’être mes parrain et marraine. Une belle-sœur de Soubadie prête le linge de sa fille, qui avait été baptisée un an avant. Reste à trouver le principal : l’argent du denier du culte. Enfin, ma mère y parvient et mon baptême a lieu à l’église de Gosier.

Soubadie me donna le nom de Thérèse, qui était celui de la sœur de mon père. Mais Mme Sissi, en laquelle ma mère avait toute confiance, déclara qu’il fallait aussi m’appeler Parise parce que j’étais le résultat du premier acte de mon père qui revenait de Paris où il avait fait la guerre. On m’appela donc Thérèse Parise Bernis.

Je grandissais et beaucoup de gens du village croyaient toujours que j’étais un garçon. Pendant qu’elle vendait au marché de Pointe-à-Pitre, Soubadie me faisait garder par la mère de Mme Sissi, Mme Quiquitte, qui était presque aveugle. À sept mois, je tenais debout, à huit mois, je faisais trois pas, et mon premier mot, curieusement, fut « papa » . Je me rappelle que ma mère me mettait sur ses épaules pour aller voir ma grand-mère et aussi que, toute petite, à deux ans environ, je m’étais brûlée sur le feu de dehors, que nous appelons feu entre les trois pierres , et que Mme Quiquitte, entendant mes cris, m’avait prise dans ses bras et m’avait frotté longuement la jambe avec son tablier.

Soubadie continuait de travailler et ne voyait pas trace de Ti’Jo. Le bruit courait que son mariage avec sa cousine Isabelle se préparait. Ma mère se remit alors entre les mains de Dieu comme une vraie croyante. Elle n’avait plus de larmes pour pleurer et avait abandonné tout espoir. Le père d’Orléans, heureusement, s’était calmé et, de ce côté-là, les choses allaient un peu mieux.

Or, voilà qu’un événement allait changer la vie de Soubadie. Sa petite sœur Edmée, qui ressemblait à d’Orléans et qui était sa préférée - c’était une belle bata 2 caraïbe, comme son père, aux cheveux fins et lisses comme de la soie -, était tombée amoureuse d’un certain Yéyé, fils de la grande sorcière de Pliane, Tififi, et frère de Mado, qui aurait dû être ma bonne . Ce jeune homme sous ses apparences de gentleman, était un fainéant, qui vivait aux dépens de sa mère et gagnait sa vie par la sorcellerie. Ma tante Edmée était folle de ce beau garçon qui ne parlait pas de mariage même si un bébé était déjà là. D’Orléans, une fois encore, était déshonoré mais il se taisait et gardait sa fille et l’enfant.
Or Yéyé se trouvait avoir besoin d’argent car le commerce de la sorcellerie ne marchait pas bien. Les clients de sa mère n’étaient pas riches tandis que le père d’Orléans gagnait bien sa vie, et Yéyé le savait. Alors il avait convaincu Edmée de lui trouver des sous. Edmée connaissait l’endroit où son père cachait ses économies : c’était un nœud de bambou 3 , dans lequel il gardait les pièces de monnaie en petits tas de cinq, dix et vingt-cinq sous. Elle s’était mise à en voler quelques-unes un jour, quelques autres le lendemain, et ainsi de suite.
Un jour, d’Orléans s’aperçoit qu’il manque des pièces dans le nœud de bambou. Il compte et recompte les grosses, les moyennes et les petites, il va même jusqu’à vérifier ses comptes à l’aide de touches 4 qu’il partage en morceaux de différentes longueurs et qui lui servent de petites mesures. Chaque soir, il refait ses comptes, et il en manque toujours. Alors, il accuse Francietta, sa femme, de le voler. Il la bat et elle parvient péniblement à justifier son innocence. Puis il s’en prend aux grands fils aînés, Mauléon, Isidore et Dorlinal qui n’habitent plus là mais qui, lorsqu’ils sont à court d’argent, viennent de temps à autre. D’Orléans est persuadé qu’ils fouillent la maison en son absence et qu’ils le volent. Il ne demande aucune explication mais, chaque fois que l’un d’eux arrive, il l’assomme à coups de bâton sans soupçonner une seconde Edmée, sa fille bien-aimée.
C’est alors que Yéyé confie un secret à Edmée : Tififi sa mère, Mado sa sœur, et Philomène ma grand-mère préparent un cercle de cabale maléfique contre Soubadie, afin que Ti’Jo ne la revoie plus jamais et que son mariage avec Isabelle puisse avoir lieu.
Tout à coup, Edmée se rend compte que l’amour de Yéyé n’est qu’une histoire d’argent et elle a des remords de voir sa mère et ses frères accusés à cause d’elle. Elle veut se venger et annonce à Yéyé qu’elle part travailler en ville afin de rendre à son père tout l’argent qu’elle lui a volé. Yéyé l’encourage : ils pourront se voir tous les samedis et dimanches et à la fin du mois, quand la paie tombera, ça fera son affaire. Comprenant cela, Edmée décide de partir pour Saint-Claude à Basse-Terre où elle gagnera davantage dans cette ville où vivent beaucoup de Blancs. Yéyé n’est pas d’accord car il y a environ quatre-vingt-cinq kilomètres de Pliane à Saint-Claude et il ne pourra pas la voir assez souvent pour lui soutirer ses gains. Edmée consent alors à rester à Pointe-à-Pitre.
- J’accepte tes conditions, lui dit-elle, mais toi aussi tu dois me faire plaisir. Tu sais très bien que ma sœur Soubadie est innocente de tout ce qu’on dit d’elle. Les mensonges viennent de ta mère, de ta sœur et de Philomène ; il faut que tu racontes la vérité à Ti’Jo.
Edmée, c’est clair, ne veut pas être mêlée à la sorcellerie. Finalement, Yéyé accepte de tout dire à Ti’Jo. Celui-ci est hors de lui, et ne veut pas croire une chose pareille. Son mariage est déjà décidé et doit avoir lieu dans le mois à venir.
- Donne-moi des preuves, crie-t-il à Yéyé, car si je n’en ai pas, cela finira par un duel à mort entre nous.
Alors Yéyé lui révèle l’objet de la sorcellerie et l’endroit où il se trouve. C’est une bouteille qui, selon les dires de Mado, est cachée dans une armoire à linge de la chambre de Philomène. Ti’Jo attend que sa mère s’absente pour vider l’armoire. Tout d’abord, il ne voit rien. Il va jusqu’à fendre les paillasses et regarder dans les moindres recoins : toujours rien ! Il s’assoit, les mains sous le menton, transpirant à en tremper sa chemise. Enfin, il se lève, prend son sabre et fait une dernière tentative pour vider l’armoire. D’un coup de lame, il fait sauter la planche du bas - une bouteille n’est quand même pas une épingle ! Le sabre bute sur quelque chose : l’objet est bien là. C’est une grosse bouteille noircie avec du goudron, de la même taille qu’une bouteille de champagne. À l’époque, les bouteilles étaient rares et précieuses, et les gens les ramassaient sur les plages quand des bateaux avaient fait naufrage. Parmi les épaves avec lesquelles ils décoraient leurs maisons, il y avait souvent d’énormes bouteilles dont ils détachaient des morceaux avec leurs sabres pour en faire des lames de rasoir.
Lorsqu’il découvre la bouteille, Ti‘Jo, jusque-là droit comme une statue, se met à trembler de fureur et de peur. Il sort en courant et cherche des yeux une grosse pierre sur laquelle il pourrait briser la bouteille. N’en trouvant pas, il la jette alors au milieu du chemin où elle éclate en mille morceaux. Il en sort une quantité de saletés et de débris infects, comme des peaux de crapauds et de mangoustes. Sans chercher à en savoir davantage, Ti’Jo retourne chez sa mère, ramasse tout ce qui lui appartient et décide de partir chez Soubadie sur-le-champ.
Mais celle-ci n’est jamais chez elle dans la journée. C’est alors qu’il va faire la connaissance de sa fille, moi, Parise. Je n’ai qu’un an mais je parais plus que mon âge. Ti’Jo me trouve dehors en compagnie de Mme Quiquitte. Il ne me connaît pas, mais il m’appelle simplement par mon nom, je le suis et il m’emmène dans la maison de Soubadie qu’il connaît. Là, il m’assoit sur le lit et commence à préparer un peu de cuisine : des fruits à pain 5 sautés dans quelques gouttes d’huile, du roucou 6 et des herbes. Il me fait manger et dîne à son tour.
À la campagne, dans l’ombre des bois, il fait nuit de bonne heure et comme d’habitude à son arrivée, Soubadie s’apprête à allumer la lampe à pétrole et à mettre la cuisine en route dehors sur le feu des trois pierres avant d’aller chercher sa fille chez Mme Quiquitte. Ce soir-là, elle aperçoit de la lumière dans sa maison. Elle s’inquiète. Qui peut être chez elle à cette heure-là ? Dans l’ancien temps, il y avait des déserteurs de l’armée qu’on appelait les nègres marrons. Ils étaient poursuivis par les gendarmes et ne savaient pas où se cacher. On racontait que parfois ils volaient la nourriture que les gens faisaient cuire dehors, et même que certains violaient les femmes. Cela n’était jamais arrivé à Pliane, mais on en parlait de temps en temps et les gens étaient sur leurs gardes.
Ce soir-là, Soubadie dépose calmement son panier de provisions et le cache avec soin. Elle attache bien son foulard sur la tête, se serre les reins dans un autre foulard et attrape un bâton solide qu’elle peut manier facilement. Elle s’approche de la maison sur la pointe des pieds. Jetant un coup d’œil par une fente de la porte, elle aperçoit sa fille assise sur les genoux d’un homme qu’elle entrevoit de dos. Elle secoue la porte avec fracas, l’homme sursaute, Soubadie est prête à frapper lorsque, soudain, elle reconnaît Ti‘Jo qui est là, debout, l’enfant dans les bras. Elle crie de toutes ses forces : Ti’Jo ! et ils se jettent dans les bras l’un de l’autre avec des cris de joie et des pleurs. Pour la troisième fois, tous deux fondent dans le bonheur d’être réunis. Il s’ensuivra un troisième enfant : Éva.
Pendant ce temps-là, Philomène est folle de rage de découvrir sa maison sens dessus dessous, sa fameuse bouteille fracassée sur le chemin. Et tout le monde est en alerte. Elle se demande où est parti Ti’Jo ; il n’est pas chez sa fiancée Isabelle. Elle court chez Tififi, l’auteur de la sorcellerie, et la trouve en compagnie de Mado et de Yéyé qui avoue : c’est lui qui a parlé. Tififi se fâche violemment contre sa fille et déclare à Yéyé qu’elle lui coupe les vivres. Ce bon à rien, qui vit aux dépens de sa mère et des jeunes filles, partira chercher un emploi de coupeur de canne à sucre à Baie-Mahault où il gagnera enfin sa vie.
Par la suite, il finira quand même par épouser Edmée. Quant à Mado, elle quittera son mari, un cultivateur qui ne peut pas faire face aux dépenses de sa femme, et s’en ira travailler dans une maison bourgeoise de Pointe-à-Pitre où elle mènera sa vie à sa guise avec ses nombreux amants.

Ti’Jo, cette fois, ne retourne plus chez sa mère, même si celle-ci commence à payer des sorciers aux quatre coins du pays pour le faire revenir. Mais rien n’y fait ! Ti’Jo a un caractère de fer. Les parents de sa fiancée sont aux abois, surtout lorsqu’il leur avoue qu’il n’aime pas leur fille et que le mariage est une idée de Philomène.
- S’il ne revient pas épouser notre fille, nous le ferons mourir ! déclarent-ils.
Ces menaces restent sans effet car, depuis le jour de ses retrouvailles avec Soubadie, Ti’Jo a compris que ma mère a le cœur blanc et honnête. Il a vu de ses yeux la vérité et, comme il ne revient jamais sur ses décisions, il s’installe avec elle pour toujours.
Chapitre 3
En Guadeloupe, aujourd’hui comme hier, on a toujours fait de la sorcellerie, qui n’est pas le vaudou comme certains Français le pensent. Autrefois, au temps de l’esclavage, les gens souffraient d’être entre les mains de maîtres et cherchaient tous les moyens possibles de les faire mourir sans éveiller les soupçons. Ils y réussissaient grâce à des actes maléfiques et à des sorts, et la pratique avait continué depuis lors.
Aujourd’hui, peu de gens savent encore faire de la vraie sorcellerie, mais dans mon enfance des tas d’hommes et de femmes étaient sorciers de père en fils, ou de mère en fille. C’étaient des gens bêtes qui ne savaient même pas lire ni écrire. Avaient-ils un secret ? Si j’avais connu ce secret, serais-je devenue moi aussi une sorcière ? Je crois que je n’aurais pas pu parce que je crains Dieu. Pourtant, lorsqu’on est révolté par la vie, on a envie de faire quelque chose et alors, pourquoi pas de la sorcellerie ?

Des sorciers, à Pliane, il y en avait des quantités à mon époque. Les deux plus grands s’appelaient Méda et Télef. Il y avait aussi Bélizère, Tintin, Antonin et d’autres. Derrière eux venait la petite sorcière Tififi qui n’était pas aussi forte.
Méda et Télef étaient des ennemis farouches. Le fils de Méda courtisa un jour la fille de Télef et alors les deux pères s’injurièrent, se menacèrent, et finalement décidèrent de se battre à mort. Ils se mesurèrent aux heures de grand midi, se transformant en bêtes, comme deux taureaux qui se seraient chargés avec leurs cornes. Le sorcier-taureau Télef tomba mort et, le lendemain, on apprit que l’autre sorcier-taureau, Méda, avait succombé à son tour. Tintin, le cousin de Télef, l’avait vengé en envoyant, comme un esprit, une grosse mouche noire, dite mouche vomvom, dans l’oreille de Méda qui était mort sur-le-champ. Cela se passa quand j’étais petite et on raconte encore l’histoire aujourd’hui.
Autrefois on croyait aussi qu’il existait des gens qu’on appelait les « volants » . C’étaient des êtres qui tournoyaient dans le ciel la nuit comme des oiseaux ou plutôt comme des chauves-souris, en tout cas bien plus haut que des poules. Ils ressemblaient à des hélicoptères. Ils transportaient du feu sur leurs ailes et ils entraient dans les cases en bois, soit en faisant de petites ouvertures entre les planches, soit en passant par le trou des serrures. Ils vous pinçaient la peau, vous suçaient le sang et faisaient de même avec vos bêtes. Par exemple, ils piquaient les cochons avec leur bec et les tuaient en les saignant à blanc. Ou bien vous plantiez des ignames et vous vous aperceviez un jour que ces êtres-là volaient au-dessus de votre champ et qu’à l’endroit même où ils tournoyaient, tout était détruit et que la terre ne produisait plus. Ils empêchaient les graines de lever dans les jardins et les arbres de fleurir. C’était difficile de les prendre sur le fait, mais parfois quand même, on arrivait à les abattre en vol.
Des quantités de gens voyaient venir dans la nuit ces êtres maléfiques et en avaient très peur. Certains réussissaient à les arrêter par la prière, d’autres par des coups de fusil et ils les voyaient tomber raide. Mais, à chaque fois, on pouvait être sûr qu’après leur passage la personne visée mourait rapidement ou qu’il y avait en elle quelque chose de brisé pour toujours.
En effet, pour un oui ou pour un non, les sorciers se débarrassaient des gens gênants et fréquemment ceux-ci mouraient. On disait aussi que lorsqu’on avait découvert une cabale de magie contre quelqu’un, il fallait faire agir un autre sorcier capable de détecter les démons. Toutefois, ce dernier, même s’il savait les déranger, n’arrivait pas toujours à les conjurer définitivement ni à les éliminer. Alors les esprits sataniques restaient libres et entraient dans les gens les plus faibles, ou bien ils poursuivaient à vie celui qui les avait délogés. Les grands maîtres et maîtresses de la sorcellerie provoquaient tellement le diable et les démons qu’il leur arrivait de mourir les uns après les autres s’ils n’étaient pas à la hauteur de la tâche qui les liait entre eux, et se laissaient déborder par leurs propres manigances.
Si, par exemple, il y avait quatre démons infernaux dans la composition de la magie, il fallait jeter les maléfices au carrefour de quatre chemins. Les démons se mettaient alors à courir chacun dans une direction pour disparaître l’un après l’autre. Mais s’il y avait seulement trois chemins au carrefour et que deux des quatre démons étaient obligés de prendre le même ensemble, ils se bagarraient indéfiniment sans jamais pouvoir se séparer, harcelant à deux celui qui essayait de s’en débarrasser, ce qui était encore pire.

Les démons étaient capables de s’acharner contre une personne pendant sa vie entière et parfois même contre toute sa descendance. Tel a été le cas pour moi, Parise. Ma grand-mère Philomène et sa compagnie avaient jeté un sort contre ma mère, mais Soubadie, grâce à sa bonté, ne fut pas touchée elle-même. C’est moi qui, dès que je suis entrée dans son sein, suis devenue à sa place la proie de ce démon qui me suit depuis mon enfance et n’a jamais cessé de me persécuter.

Ti‘Jo s’installa donc avec Soubadie dans la maison au toit de paille de canne à sucre où j’étais née et où devaient naître également mes sœurs Éva et Violette. Puis il alla se réconcilier avec le père d’Orléans qui le reçut à bras ouverts. Mon grand-père était finalement heureux des retrouvailles de sa fille Soubadie avec Ti’Jo à qui il se mit à enseigner le métier de pêcheur car, disait-il, « c’est là qu’il y a de l’argent à gagner » .
Il apprit à son futur gendre à fabriquer des sennes en ficelle pour attraper le poisson. Il lui montra aussi comment fendre les tiges de bambou en quatre ou en huit lames de différentes largeurs, et à les tresser en forme de nasses, prêtes à être jetées à la mer. Comme il commençait à se faire vieux, d’Orléans partagea son bétail avec mon père car il voyait en lui un homme fort qui ne reculait pas devant le travail et méritait donc d’être son successeur. Ti’Jo découvrit alors un d’Orléans généreux, humain, différent de celui qu’il croyait connaître, un homme qui se faisait respecter parce qu’il ne s’intéressait pas aux histoires de sorciers et qui avait la même horreur que lui des gens maléfiques du pays.
D’Orléans laissait progressivement la main à Ti’Jo. Il avait tout juste dépassé la cinquantaine, mais le rhum à flots, le travail épuisant des avirons en mer, la culture des champs sous le soleil et la pluie, les maîtresses, tout cela faisait son effet et avait peu à peu raison de lui.
Tout allait bien. Soubadie et Ti’Jo s’entendaient au mieux. Cependant, Ti’Jo commençait à sentir grandir en lui une petite faiblesse de temps à autre. Soubadie lui préparait des tisanes avec les herbes habituelles sans parvenir à le guérir. Il fallait se résoudre à aller voir le docteur.
Il y avait un médecin - je me souviens encore de son nom, le D r Arsonneau - qui venait une fois par semaine à motocyclette de Pointe-à-Pitre à la commune de Gosier. Il s’arrêtait pour ausculter les malades dans un petit cabinet, puis il poursuivait sa route, toujours à motocyclette, faisant des haltes tout au long du chemin aux endroits précis où les malades se rassemblaient pour le consulter.
Il examina Ti‘Jo et ne trouva rien d’anormal. Mon père, rassuré, ne prêta plus attention à sa fatigue et continua de travailler à force de volonté. Pourtant, il ressentait toujours la même faiblesse. Il retourna consulter le médecin qui lui ordonna des fortifiants, mais sans succès. Ti’Jo était si faible qu’il n’avait plus l’énergie d’aller en mer manoeuvrer les avirons. Le médecin n’y comprenait rien et Ti’Jo tenta alors de consulter des guérisseurs, sans plus de résultat. Il commença à dépérir. Bientôt, il n’eut même plus le courage de se rendre jusqu’ à la route pour attendre le passage du docteur. Alors Soubadie, qui était enceinte de Violette, décida de louer une pièce à Gosier même, afin que le médecin passe voir Ti’Jo à domicile. Pourtant, malgré le traitement régulier qu’il prenait, mon père s’affaiblissait de jour en jour, la maladie progressait et il n’y avait plus rien à faire pour lui. Mais Soubadie priait nuit et jour, elle avait confiance, elle trouverait un remède pour guérir son compagnon.
Très vite, Ti’Jo se mit à ressembler à un squelette. Il avait un sourire de mort, ses ongles et ses cheveux poussaient à toute allure, il faisait peur. Courageux, il attendit fermement la mort et en toute lucidité il demanda à Soubadie de l’aider à se préparer pour la circonstance. Ils ne savaient pas que l’ex-fiancée de Ti’Jo, Isabelle, depuis l’échec de son mariage faisait de la sorcellerie avec sa famille pour le faire mourir et qu’elle attendait impatiemment que sa dernière heure arrive.
Ces sorciers-là habitaient un quartier de Pliane appelé Débraille. L’endroit méritait bien son nom car les gens y étaient méchants et pareils aux saletés qu’on sort de la gorge des poissons et qui ne sont bonnes qu’à brûler. Pour ces compères et ces commères-là, dès qu’il y avait un mort à Pliane ou dans les parages, c’était presque une fête et ils se réunissaient tous pour s’occuper du mort. Voulant arriver à leurs fins par tous les moyens, ils fabriquaient de petits personnages qui représentaient leurs ennemis encore vivants en modèle réduit. Sur cette sorte de miniature étaient marqués le nom de la victime, sa date de naissance, sa date de baptême, la description de sa corpulence et je ne sais quoi encore. Ils glissaient ce petit objet de magie dans le cercueil d’un mort. Ainsi la personne visée était pour ainsi dire enterrée vivante avec le mort et, à mesure que le cadavre pourrissait, sa vie baissait à petit feu et s’éteignait. Cela s’appelait le mort-vivant. C’est comme cela que la mère d’Isabelle, la sorcière Léonie, avait procédé dans l’espoir de faire mourir Ti’Jo.
Philomène, qui n’avait pas revu son fils depuis son départ, avait appris sa maladie mais n’osait pas aller le voir en présence de Soubadie. Elle avait du chagrin de perdre son fils, d’abord parce qu’il l’avait quittée pour s’enfuir chez Soubadie, mais surtout parce que c’étaient les maléfices de sa propre cousine qui étaient en train de conduire Ti’Jo à la mort.

Maintenant Soubadie ne dort plus. Sitôt qu’elle ferme les yeux, elle fait toutes sortes de cauchemars. Un soir, elle se met à rêver qu’elle retourne chez elle près de Pliane chercher des herbes pour préparer une tisane et que là, elle rencontre un vieux monsieur qu’elle ne connaît pas et qui lui demande :
- Où allez-vous à cette heure-là ?
- Je viens chercher un remède pour Ti’Jo.
- Quel Ti’Jo ?
- Ti’Jo Bernis, le fils de Mélaisse.

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