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Pour une réhabilitation de l'habitat créole à Cayenne

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Description

A Cayenne, environ six cents maisons traditionnelles sont recensées en plus ou moins bon état de conservation. Cette démarche de recherche constitue le préalable nécessaire d'une véritable politique de réhabilitation de l'habitat créole traditionnel à Cayenne, souvent laissé à l'abandon au fil du temps, car jugé hâtivement inadapté aux exigences de la vie moderne. L'ouvrage se termine par un ensemble de recommandations et propositions pour une réhabilitation de cet habitat traditionnel qui corresponde aux objectifs énoncés.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 130
EAN13 9782296702752
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pour une réhabilitation
de l’habitat créole à Cayenne
Dessins reproduits avec l’aimable autorisation du SDAP Guyane


© L’Harmattan, 2010
5-7, me de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http:// www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12318-2
EAN : 9782296123182

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Monique Richter


Pour une réhabilitation
de l’habitat créole à Cayenne


Aspects sociologiques
Villes et Entreprises
Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents : milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d’enjeux. La dimension économique n’est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l’évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d’appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s’appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d’analyse et d’interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques ; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.
Dernières parutions
Guillemette PINCENT, La réhabilitation des quartiers précoloniaux dans les villes d’Asie centrale , 2009.
Alessia DE BIASE et Monica CORALLI, Espaces en commun. Nouvelles formes de penser et d’habiter la ville , 2009.
Jean-Luc ROQUES, La fin des petites villes , 2009.
Carlos COLLANTES DIEZ, La ville africaine : entre métissage et protestation , 2008.
Nicolas LEMAS, Eugène Hénard et le futur urbain : quelle politique pour l’utopie ? , 2008.
Maurice GUARNAY & David ALBRECHT, La Ville en négociation. Une approche stratégique du développement urbain , 2008.
Marc WIEL, Pour planifier la ville autrement , 2007.
René KAHN (dir.), Régulation temporelle et territoires urbains , 2007.
Jean-Luc ROQUES, Inclusion et exclusion dans les petites villes, 2007.
Jacques PEZEU-MASSABUAU, Construire l’espace habité – L’architecture en mouvement , 2007.
Introduction
A Cayenne, environ six cents maisons traditionnelles sont recensées en plus ou moins bon état de conservation. Ces maisons construites au XIX ème et au début du XX ème siècle, à ossature bois, nécessitent aujourd’hui d’importants travaux de rénovation. La question qui se pose est de savoir comment réhabiliter ce patrimoine, comment adapter les techniques et usages d’aujourd’hui à cet habitat pour le préserver et lui garantir une survie durable.
En effet, le mode de vie de la population locale a changé. On ne vit plus aujourd’hui comme au XIX ème siècle et au début du XX ème siècle. La société, les rapports de sociabilité, la vie relationnelle au sein de la famille ont changé. La relation à l’espace extérieur au logement n’est plus la même. Ceci a bien sûr une répercussion sur le rapport à l’habitat et sur les exigences face à l’habitat. Ce qui est primordial aujourd’hui ne l’était peut-être pas dans le passé et l’organisation du logement en plan, la proportion et le dimensionnement des pièces, l’enchaînement, la disposition des pièces ne sont plus identiques.
Parallèlement, les exigences de confort sont devenues importantes. S’il est tout à fait indiscutable que tous les logements doivent disposer aujourd’hui d’une cuisine, d’une salle de bains et de sanitaires à l’intérieur de la maison, la question est de savoir comment et où intégrer les pièces humides dans le logement.
Les pouvoirs publics locaux nous ont demandé de mener une recherche sur ces questions, l’objectif étant de donner aux différents partenaires concernés par la réhabilitation de l’habitat traditionnel les clés d’une intervention adaptée aux exigences actuelles en termes de mode de vie de la population.
Cette démarche de recherche constitue le préalable nécessaire d’une véritable politique de réhabilitation de l’habitat créole traditionnel, souvent laissé à l’abandon au fil du temps. De nombreuses maisons traditionnelles ont d’ores et déjà disparu : délabrées, parfois jugées hâtivement inadaptées aux exigences de la vie moderne, elles ont été rasées. D’autres maisons en mauvais état sont squattérisées et peu de réhabilitations ont su respecter l’intégrité de la construction tout en l’adaptant aux nouvelles exigences.
Le présent ouvrage fait état de l’ensemble de cette recherche. La première phase du travail a consisté à faire une collecte aussi exhaustive que possible des ouvrages et travaux réalisés en relation avec le sujet et disponibles en 2003. Ainsi, nous avons pu faire une synthèse des connaissances existantes et compléter les analyses déjà faites. Certaines questions ont émergé.
En fonction de cette première appréhension du contexte, nous avons pu définir le profil des personnes avec lesquelles nous allions mener une centaine d’enquêtes et définir le contenu du questionnaire que nous allions leur soumettre.
A l’issue de l’analyse des enquêtes, nous avons défini le profil de l’échantillon de personnes avec lesquelles nous allions mener des entretiens non directifs, afin d’aller plus loin dans la compréhension du sens de ce que nous avions déjà observé. L’approche théorique préalable au travail de terrain, l’analyse des enquêtes et des entretiens nous ont permis d’approcher l’évolution récente des besoins et exigences face à l’habitat. A la fin de l’ouvrage, le lecteur trouvera un ensemble de recommandations et propositions pour une réhabilitation de l’habitat créole traditionnel à Cayenne correspondant au contexte actuel, ainsi qu’une visualisation de l’application des résultats de la recherche à deux cas d’espèce.
L’objectif du présent ouvrage, en dehors de la transmission de connaissances, est de mettre en évidence une démarche de travail ainsi que les résultats obtenus qui peuvent être applicables dans de multiples contextes, où l’on s’intéresse à la prise en compte des identités culturelles dans l’habitat et l’aménagement.
D’autres travaux du même type ont été réalisés à la Réunion. Nous avons mené une réflexion dans le même esprit et avec la même méthodologie sur un habitat adapté au contexte de la Réunion vers le milieu des années 1990. Une cinquantaine de logements sociaux ont été construits sur la base des résultats de l’étude, ils sont habités depuis 1996 et l’opération a obtenu un prix local d’architecture la même année.
A la suite de cette étude, nous avons réalisé une deuxième recherche toujours à la Réunion, cette fois-ci à l’échelle du quartier. Comment se définit le quartier traditionnel à la Réunion ? Comment a t-il évolué avec l’irruption de la modernité et quelles recommandations donner aux différents intervenants de l’aménagement quant à un développement spatial adapté au contexte actuel de la Réunion ? Cette étude a fait l’objet d’une publication de l’UNESCO dans le cadre du programme MOST qui s’intéresse à la gestion des transformations sociales {1} .
En 2000, les pouvoirs publics nous ont demandé de faire un travail dans le même esprit à Mayotte où la société mahoraise semblait avoir évolué très rapidement ces trente dernières années. Il s’agissait de faire le point sur cette évolution. Par ailleurs, à Mayotte, l’accès au foncier devenait de plus en plus difficile du fait du manque de terrains et de leur coût d’achat élevé. L’urbanisation amorcée depuis peu posait la question des modèles de développement urbain, en particulier en termes d’habitat. Comment densifier tout en tenant compte du mode de vie de la population locale ? Un ouvrage est sorti sur ce travail en 2005 {2} et la démarche a été qualifiée de prometteuse par le jury du programme des Nations unies « meilleures pratiques », dans l’attente de la réalisation d’un projet expérimental.
1. Le contexte
E LEMENTS HISTORIQUES
Les débuts de la colonisation
Le peuplement de la Guyane est relativement ancien et remonterait à la dernière période sèche du pléistocène {3} .
Les Français ne s’établissent en Guyane qu’au milieu du XVII ème siède et n’y trouvent qu’une faible population composée d’ethnies amérindiennes, tels les Galibi.
A la veille de la colonisation française, le territoire guyanais est contrôlé par les structures politiques amérindiennes. Il n’y a pas d’Etat amérindien, mais un système politique fondé sur la chefferie. Le chef amérindien exerce son autorité sur une communauté villageoise qui est le principal niveau de cohésion. L’administration du village relève également de la compétence du chaman dont les fonctions politiques et magiques se confondent. L’espace guyanais est avant tout organisé autour du village qui est le centre de la vie politique.
A partir du XV ème siècle, l’Europe se lance dans la conquête de l’Amérique, mais ce n’est qu’au XVII ème siècle que les Français s’établissent en Guyane, alors que les autres puissances européennes se sont appropriées depuis déjà plus d’un siècle les espaces les plus convoités de l’Amérique du Sud. Les Français ne se sont intéressés à la région des Guyanes que par défaut : c’était la région la moins contrôlée par les empires espagnol et portugais ; ils ne s’y sont intéressés que par moments, en fonction des aléas de la colonisation française en Amérique du Nord, aux Antilles, en Afrique et en Asie.
Lorsqu’il s’agit de développer son emprise sur la Guyane, la France se heurte à un obstacle de taille : l’organisation d’un flux régulier d’immigrants nécessaire à une colonisation réussie. La Guyane n’est qu’une lointaine colonie qui la fait passer au second rang derrière les intérêts majeurs de colonisation des Antilles et de l’Afrique.
Les deux premiers siècles de la colonisation sont marqués par la relative pauvreté du pays qui n’abrite qu’un petit nombre de colons, d’esclaves et d’affranchis. En dehors de la ville de Cayenne, l’espace colonial s’exprime au travers des habitations qui se cantonnent sur le littoral. Au XVIII ème siècle, les habitations ne gagnent pas de nouveaux espaces pour étendre l’espace colonial, mais densifient leur implantation.
L’espace colonial progresse vers l’ouest au début du XIX ème siècle. Au milieu du XIX ème siècle, l’espace colonial est trois fois plus peuplé qu’au milieu du siècle précédent, mais la Guyane n’atteint pas le niveau économique des colonies voisines. L’habitat est dispersé et les habitations sont isolées, séparées parfois par plusieurs dizaines de kilomètres.
Du milieu du XIX ème siècle au milieu du XX ème siècle
Trois événements majeurs vont marquer l’espace et la société guyanais vers le milieu du XIX ème siècle : l’abolition de l’esclavage, la découverte de l’or et l’installation du bagne.
L’espace colonial sera fortement ébranlé par l’abolition de l’esclavage en 1848. L’activité économique est quasiment paralysée. Pour remplacer la main-d’œuvre, on introduit des travailleurs sous contrat, des Africains, des Chinois, mais ils arrivent trop tard et leur nombre est insuffisant. Seuls quelques planteurs survivent au désastre économique. Aux alentours de 1880, les dernières habitations disparaissent. Parallèlement, un certain nombre d’esclaves libérés créent leurs propres unités de production agricole consacrées essentiellement aux cultures vivrières : les abattis, qui modèlent désormais l’espace rural.
L’or est découvert dans l’intérieur de la colonie en 1855, mais la première ruée vers l’or aura lieu aux alentours des années 1870. Elle concerne surtout les Créoles guyanais, presque exclusivement des hommes, qui travaillent en très petites équipes.
Durant le cycle de l’or, de 1855 à 1945, l’espace colonial s’étend vers le sud. Par milliers, les chercheurs d’or envahissent le sud, au plus fort de la ruée vers l’or on les estime à environ 20 000 personnes. Ils finissent par occuper la quasi-totalité du territoire guyanais, hormis l’extrême sud. Quelques fortunes se constituent suite à l’exploitation aurifère, mais l’essor économique concerne surtout les activités commerciales liées à l’orpaillage et à la décision d’installation du bagne en Guyane en 1852. Une bourgeoise créole voit le jour.
D’anciens bourgs sont revitalisés, d’autres se créent grâce à l’arrivée de paysans créoles et aux diverses activités commerciales.
C’est donc dans la deuxième moitié du XIX ème siècle que les premiers immigrants arrivent en Guyane : 500 Chinois entre 1870 et 1880, 5 000 à 8 000 coolies {4} entre 1860 et 1889, puis des Antillais attirés par l’exploitation aurifère, venus essentiellement de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Dominique et de Sainte-Lucie. On passe d’une société bipolaire constituée de Blancs et de Noirs à un type de société polyethnique.
En 1853, le pénitencier de Saint-Georges de l’Oyapock est construit ; il est rapidement abandonné au profit de celui de Montagne d’Argent à l’embouchure du fleuve. Tous les autres centres de détention sont installés à l’ouest : à Cayenne, à Crique Anguille sur le Tonnégrande, à Kourou et aux Iles du Salut. L’ensemble du dispositif pénitentiaire est géré par Saint-Laurent où se trouve la direction de l’administration pénitentiaire.
En 1867, « la Guyane et principalement Cayenne, vivent sur la transportation. C’est le nombreux personnel libre qu’elle entraîne avec elle, c’est l’argent que ce personnel dépense dans la ville, ce sont les fournitures considérables nécessaires au service pénitentiaire et à la marine coloniale, qui font aller le commerce et donnent au pays un peu de bien-être et de mouvement. Que l’on enlève la transportation de la Guyane pour la placer ailleurs, ce sera l’arrêt de mort de la colonie » {5} .
De plus, les villes de la colonie vivent du travail des bagnards qui assurent l’entretien des espaces publics et rendent des services aux particuliers. La disparition du bagne à la fin de la deuxième guerre mondiale marque pour Cayenne la fin d’une période heureuse où la ville était entretenue à peu de frais.
Du milieu du XX ème siècle à nos jours
De nouveaux bouleversements touchent la Guyane vers le milieu du XX ème siècle. C’est la fin de l’orpaillage et du bagne et la Guyane devient département français en 1946.
Pour l’Etat français, la départementalisation signifie rupture avec le statut colonial antérieur, sans remettre néanmoins en question la relation privilégiée avec la métropole. Elle va nécessairement dans le sens d’une intégration plus poussée, qui sera placée sous le signe du progrès et du développement. Une réorganisation administrative se fait sous forme de lois et de décrets. Une politique d’assistance se met en place qui à l’origine a pour but d’entraîner le décollage économique et à terme vise l’alignement de la Guyane en tant que département français sur les départements métropolitains. Mais l’échec des premières tentatives conduit l’Etat à changer sa politique d’assistance. A partir de 1960, la priorité est donnée aux mesures destinées à améliorer les conditions et le niveau de vie des Guyanais : à défaut de développement économique, la départementalisation sociale offre désormais la preuve du progrès accompli par le pays qui, selon le vœu du général de Gaulle, pourra alors devenir « une vitrine française » en Amérique. Cette nouvelle politique d’assistance entraîne la totale prise en charge du département par l’administration et renforce donc la dépendance de la Guyane à l’égard de la métropole.
Avec l’élévation du niveau de vie liée à la départementalisation, la Guyane devient une région attractive vers laquelle convergent des mouvements migratoires en provenance de l’Amérique du Sud, de la Caraïbe, de la France et de certains pays d’Asie.
En 1964, le gouvernement de Georges Pompidou prend la décision de construire la base spatiale de Kourou. L’expansion du centre spatial et le poids des activités spatiales dans l’économie guyanaise changent les données géographiques et économiques du territoire. Le Centre Spatial Guyanais (CSG) représente en effet la plus grande entreprise que le pays ait jamais accueillie. L’espace où s’est installé le CSG s’étend sur trente kilomètres à partir de la rive gauche du Kourou et s’enfonce de dix kilomètres dans l’intérieur. En 1990, Kourou accueille 13 873 personnes, alors que Cayenne en compte 41 067 et Saint-Laurent 13 616. L’expansion économique guyanaise dépend largement du développement des activités spatiales.
Les nouvelles activités lancées dans le département, à partir de la création de la base spatiale, nécessitent des travailleurs très qualifiés, venant des autres DOM, de la France, d’autres pays européens et d’Amérique du Nord, ainsi que des ouvriers et des manœuvres qui viennent des pays sud-américains et de la Caraïbe.
Une première vague d’immigration arrive en Guyane de 1965 à 1970 : elle est composée d’Européens, d’Antillais, de Surinamais, de Brésiliens et de Colombiens. Seuls les Colombiens vont regagner leur pays à la fin des grands travaux de Kourou.
En général, les immigrants arrivent en Guyane individuellement, avec ou sans contrat de travail, et s’y fixent. Les immigrés en provenance de l’Amérique du Sud et de Haïti constituent le groupe le plus important : ils représentent près de 60 % de la population immigrée totale.
Les Brésiliens arrivent dans la plupart des cas clandestinement et la régularisation de leur situation se fait progressivement par le biais de contrats de travail ou par mariage avec des Français. Certains d’entre eux sont aussi expulsés lors d’opérations de reconduite à la frontière.
Les Haïtiens composent la communauté immigrée la plus nombreuse. Ils sont d’abord arrivés comme touristes par avion, puis sont restés clandestinement le temps d’arranger leur situation. La fermeture des frontières à l’immigration haïtienne permet à des filières clandestines de se mettre en place à partir du Surinam. Des mesures policières freinent finalement le flux des Haïtiens en 1985.
L’immigration chinoise quant à elle s’est intensifiée dans la seconde moitié du XX ème siècle, à la suite de l’installation du régime communiste à Pékin.
Une autre communauté asiatique s’implante en 1977 : les Hmong, originaires du Laos, fuyant la guerre qui ravage la péninsule indochinoise au cours des années 1970.
Les effectifs de la petite communauté métropolitaine augmentent également après-guerre. Les nouvelles activités créées en 1965 attirent des cadres métropolitains, mais aussi des artisans, des commerçants et des employés subalternes.
Finalement, en une trentaine d’années, la dernière grande vague d’immigrants contribue au quadruplement de la population : en 1961, la Guyane ne compte que 33 295 habitants, en 1999 elle en compte 157 213. A la fin du XX ème siècle, la Guyane est débordée par la puissance des flux des immigrants brésiliens, haïtiens et surinamais dont elle réclame le contrôle. Au recensement de 1990, il apparaît que 49,6 % des habitants du département n’y sont pas nés.
Vers le milieu du XX ème siècle, la départementalisation qui modifie le contexte sanitaire et économique de la Guyane lève donc les obstacles qui ont gêné son peuplement depuis les débuts de la colonisation. Le contexte économique et démographique des pays environnants, ainsi que les nouvelles activités économiques générées, amènent un afflux d’immigrants.
De ce bref aperçu historique, nous retiendrons que la Guyane en tant que colonie ne présente que peu d’intérêt pour la France, d’autant plus qu’il s’avère difficile de peupler le territoire. Le système colonial basé sur l’exploitation des terres dans le cadre des habitations n’a donc pas pu se développer pleinement et n’a probablement pas marqué la société guyanaise comme elle a pu le faire dans d’autres colonies, aux Antilles ou en Afrique, qui répondaient pleinement aux exigences de production fixées par la métropole. Les dernières habitations disparaissent dans les années 1880 et avec elles la classe dominante des colons blancs qui s’étaient d’ailleurs déjà majoritairement fondus par métissage dans l’ensemble de la population.
Avec l’exploitation aurifère, l’arrivée du bagne en Guyane et les activités commerciales induites, une nouvelle classe se développe dans la deuxième moitié du XIX ème siècle : la bourgeoisie créole, formée essentiellement de métis d’origines variées. La classe dominante est dès lors une classe de commerçants et d’affairistes.
L’arrivée des bagnards en Guyane, l’affectation de ces derniers aux travaux d’entretien des villes, leur mise à disposition de particuliers créoles a probablement eu une influence sur la hiérarchie socio-raciale, le Blanc étant au service du « Noir ».
Même si la Guyane était peuplée d’une population autochtone, les Amérindiens, il n’y avait guère de contact entre la société coloniale et ces derniers. La première expérience de poly-ethnicité dans la société guyanaise a lieu dans la deuxième moitié du XIX ème siècle, avec l’arrivée des travailleurs libres destinés aux habitations et des chercheurs d’or de diverses nationalités.
Avec la départementalisation en 1946, un effort important d’assimilation est demandé à la société guyanaise, le département doit à terme s’aligner sur les départements métropolitains et, devant la difficulté de réalisation de ces ambitions initiales, la Guyane doit au moins constituer une vitrine de la France en Amérique.
L’économie guyanaise connaît un nouvel essor avec l’installation du Centre Spatial à Kourou. L’amélioration du niveau de vie liée à la départementalisation, ainsi que le besoin de main d’œuvre généré par les activités spatiales amènent de nouvelles vagues d’immigrants en grande partie originaires de Haïti, du Brésil et du Surinam au point que l’ensemble des communautés immigrées a aujourd’hui un poids démographique équivalent à celui de la communauté créole locale. Cette immigration souvent clandestine n’est pas sans poser de problèmes.
L A VILLE DE C AYENNE
La ville de Cayenne est fondée en 900 par l’ethnie amérindienne des Galibi. Vers la fin de 1643, Poncet de Brétigny achète au chef Caîenne les terres qui entourent la colline de Cépérou.
Durant un siècle, la colonie stagne en raison de sa faiblesse démographique et du désintérêt des milieux d’affaires métropolitains. Durant tout le XVIII ème siècle, la ville se développe autour du Fort Saint-Michel, à l’intérieur des murs d’enceinte.
En 1764, le chevalier Turgot propose un plan d’extension sur la base d’une trame orthogonale de voies qui sont orientées est/nord-est et ouest/sud-ouest.
Les fortifications sont démolies entre 1821 et 1842. Le développement de la ville au-delà du canal Laussat et du boulevard Jubelin date du début du XX ème siècle.
Jusque vers 1860-1870, la ville connaît une période transitoire entre un mode de vie urbain à dominante « aristocratique » et un mode de vie urbain à dominante « bourgeoise » et ce jusqu’aux environs de 1950.
La vie à Cayenne sous l’Ancien Régime (1664-1789)
Au XVIII ème siècle, la société guyanaise est une société colonialiste reposant sur des rapports de classes entre maîtres et esclaves à base ethnique.
Les concessions à Cayenne sont accordées à des colons qui ne les utilisent que comme résidences secondaires, comme pied-à-terre.
Dans Cayenne, on trouve beaucoup de marginaux, des gens de couleur libres qui n’ont pas trouvé de situation stable, ainsi que des Blancs tout aussi misérables qui vivent de la charité des religieux.
Les « petits Blancs », sans propriétés foncières ou n’ayant pas ou peu d’esclaves, les artisans, les petits fonctionnaires, les petits commerçants, les économes des habitations constituent une classe intermédiaire où l’on trouve également des gens de couleur libres. Les petits Blancs intègrent la même catégorie sociale que les affranchis de couleur qui pratiquent une petite agriculture familiale.
La population de couleur est elle-même subdivisée en catégories ordonnées selon la primauté du Blanc.
Au XVIII ème siècle, les rues de Cayenne sont en grande partie appropriées par les esclaves. Les Créoles et surtout leurs femmes sortent rarement. Le Créole blanc constitue un exemple à imiter pour les classes intermédiaires et un exemple tout court pour la population servile.
Au début de son histoire, la ville de Cayenne ne semble donc pas avoir d’importance essentielle dans le système colonial. On n’y trouve quasiment que les résidences secondaires de Créoles blancs et la classe intermédiaire peut s’y développer librement ; elle regroupe gens de couleur et Blancs. Ce mélange racial se retrouvera aux marges de la société citadine. Cayenne n’est donc pas le haut lieu, la vitrine du système colonial, mais quelque part un espace en marge où la pression sociale est moindre. L’espace extérieur de la ville n’est d’ailleurs pas fréquenté par les Créoles blancs. Mais bien sûr la référence au Blanc restera la référence.
Bernard Chérubini {6} nous dit que les Africains importés établissent très tôt un mode de vie afro-américain spécifique qui peut se définir de la façon suivante au XVIlI ème siècle : la femme esclave a beaucoup d’enfants et beaucoup de partenaires, l’enfant occupe une place prépondérante dans l’environnement immédiat de l’esclave noir, les anciens ont une autorité importante sur le groupe. La structure familiale aurait tendance à être patriarcale et placée sous l’autorité du plus âgé du groupe. Dans cette structure les relations les plus importantes lient les grands-parents aux petits-enfants, puis les parents aux enfants et l’oncle maternel au neveu. Elle se caractérise également par la polygamie. La primauté des liens grands-parents/petits-enfants est perpétuée jusqu’à nos jours avec un second axe fondamental parrain-marraine/petits-enfants. L’homme esclave et sa ou ses compagnes sont dispersés sur différentes plantations et dans des quartiers différents de la ville.
Nous retiendrons donc le peu de stabilité que présente le couple, les éléments stables de la famille étant constitués par les grands-parents, ainsi que par le parrain et la marraine de l’enfant. Ce à quoi s’ajoute un important métissage lié aux relations extra-conjugales du maître avec ses esclaves.
Par ailleurs, Bernard Chérubini nous dit : « Il est clair que l’ombre de Dyonisos plane sur la société guyanaise, que le festif, la luxure et la dépravation menacent en permanence la rationalité du système économique et social. »
Cayenne au XIX ème siècle
A partir de 1819, le visage de Cayenne change avec l’arrivée au poste de gouverneur de Pierre Clément, baron de Laussat.
Cayenne est désormais une ville très animée. Le dimanche, les Créoles blancs se rendent au théâtre de la ville, ils fréquentent les salons, les réceptions officielles, le cercle guyanais où l’on joue, les cabinets de lecture des librairies ou des loges maçonniques.
Une vie sociale se développe donc en vase clos dans la société créole blanche.
Parallèlement, la ville est toujours dans un état déplorable : les vastes espaces non bâtis sont investis par les herbes, les rues sont sales, abandonnées aux esclaves.
L’espace de la ville est toujours aussi peu investi par l’ensemble de la communauté.
Comme cela a été évoqué précédemment, l’activité économique est paralysée avec l’abolition de l’esclavage en 1848. Très peu de planteurs survivent à ce désastre. A la deuxième ou troisième génération, les enfants des planteurs s’unissent à des enfants d’anciens esclaves ou affranchis et forment une partie de ce que l’on appelle « les grandes familles guyanaises », qui ne sont donc pas des familles blanches comme cela peut être le cas dans d’autres sociétés issues du système colonial.
Avec la découverte de l’or et le développement économique qui résulte de son exploitation, Cayenne change très rapidement. De grosses maisons de commerce s’ouvrent entre 1870 et 1880, ainsi que les premières boutiques. C’est à cette époque qu’arrivent les premiers immigrants : Chinois, puis Antillais.
De grosses fortunes se constituent. A la fin du siècle, la population guyanaise voit émerger en son sein une nouvelle classe bourgeoise qui s’est enrichie de façon spectaculaire et qui occupe le devant de la scène publique.
Les lieux de sociabilité sont constitués par la place des Palmistes, les salles de bal et le marché, où l’on peut croiser les plus riches faisant eux-mêmes leurs courses quand ils organisent une réception importante.
Le rapport à l’espace de la ville change donc, la classe bourgeoise pratique désormais les espaces publics où elle est en contact avec le restant de la population.
Parallèlement, comme cela a déjà été évoqué, les bagnards entretiennent les espaces publics de la ville. L’espace public accède donc pleinement à une fonction et à une valeur.
De la Belle Epoque aux années cinquante
Jusqu’aux années trente, on vit bien à Cayenne.
Aux bals qui sont donnés par les gouverneurs dans les salons et les hôtels particuliers succèdent les matinées, les bals et les soirées organisées par les associations, les cercles et sociétés bourgeoises.
Corrélativement au développement de la vie associative, l’homme est de plus en plus absent du foyer. Il passe son temps à l’extérieur dans les diverses associations et cercles existants.
Une bonne partie de la vie sociale traditionnelle guyanaise se passe dans la rue, à l’extérieur du logement.
La société créole développe une forte attraction pour le paraître et ce même dans l’organisation de festivités.
L’identification sociale cayennaise s’appuie en premier lieu sur l’aisance des familles que l’on peut mesurer au nombre et à la qualité de la domesticité, à la renommée et au prestige du maître.
Dans ces grandes maisonnées, la générosité est de rigueur. Quand on cuisine un plat qui sort de l’ordinaire, le voisinage, les parents, les amis en profitent, mais aussi les personnes nécessiteuses.
Bernard Chérubini {7} nous dit que des principes de générosité, de bonté et de charité sont érigés en éléments constitutifs de l’identité guyanaise.
La différenciation sociale s’opère sur la base de dépenses ostentatoires.
Au début du XX ème siècle coexistent plusieurs ethnies, des Amérindiens, des Chinois, des Noirs « marrons » {8} , mais aussi des forçats blancs. Bernard Chérubini nous dit que l’identité et la respectabilité du citoyen créole guyanais peuvent être construites et valorisées avec plus de facilité que dans le cas d’une hiérarchie sociale classique où les « petits Blancs » constituent un groupe intermédiaire, rejetant au plus bas niveau de la hiérarchie socio-raciale la masse autochtone.
Le centre ville symbolise l’habitat d’une bourgeoisie et d’une population intermédiaire de petits fonctionnaires et de cadres moyens qui vivent plutôt bien. Les groupes ethniques fortement infériorisés vivent en dehors des limites du centre ville.
Il n’existe pas de très grosse bourgeoisie possédante en Guyane ce qui s’explique probablement en partie par le rapport au foncier. Le Guyanais n’achetait pas la terre et très peu de Guyanais sont propriétaires à Cayenne.
Au sein de la communauté créole constituée, la mobilité sociale se traduira presque toujours par une mobilité résidentielle, soit à l’intérieur de l’espace résidentiel déjà produit, soit en dehors des limites du centre-ville.
La promiscuité socio-spatiale est rejetée au fur et à mesure au centre-ville et de nouveaux quartiers résidentiels se créent à la périphérie de la ville. Les résidences secondaires de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème siècle, les « villas », deviennent les résidences principales de la bourgeoisie cayennaise avec un transfert de son souci de gigantisme et de différenciation sociale du centre-ville à la périphérie.
La société bourgeoise créole métisse qui a vu son avènement durant la deuxième moitié du XIX ème siècle s’inscrit dans un contexte spécifique, en particulier de rapport au Blanc, ce qui lui permet de construire aisément son identité. Cette bourgeoisie ne se développera pas dans le sens de ce que l’on peut appeler une grande bourgeoisie. Elle exprimera pleinement son identité au travers de l’occupation du centre-ville de Cayenne et de la vie sociale qu’elle va y générer. Des interactions avec les autres groupes sociaux vont exister en particulier au travers de la notion de charité vis-à-vis des nécessiteux. Les groupes ethniques infériorisés restent quant à eux à la marge de la société créole et de la ville.
Dans la société créole, bien plus que l’acquisition d’un patrimoine ce sera l’importance des dépenses ostentatoires, que ce soit au niveau de l’organisation de la maisonnée ou de l’investissement dans l’habitat, qui exprimera clairement la situation sociale de la famille. Le paraître a une fonction fondamentale, ainsi que l’investissement dans des activités festives.
L’homme trouve son lieu d’épanouissement à l’extérieur du logement, dans la vie sociale.
Mais peu à peu, face à de nouvelles exigences dans le rapport à l’habitat, l’intérêt de la classe bourgeoise par rapport à l’habitat se déplace, on veut dorénavant habiter dans les quartiers périphériques où l’on vit globalement mieux.
La naissance et l’apogée de l’architecture créole traditionnelle cayennaise couvrent donc à peu près une centaine d’années, du milieu du XIX ème siècle jusque vers le milieu du XX ème siècle. Elle reflète et exprime dans toute sa splendeur la société bourgeoise créole qui elle aussi est à son apogée et qui s’investit dans l’espace urbain.
L’ ORGANISATION DE L ’ HABITAT CREOLE TRADITIONNEL
U SAGE DE L ’ ESPACE
L’importance de l’espace extérieur dans l’habitat et la vie familiale
Les îlots dans lesquels s’inscrit l’habitat sont issus de la trame orthogonale mise en place par le plan d’extension de 1764 du chevalier de Turgot.
Ces îlots correspondent à des carrés d’environ cent trente mètres de côté, divisibles en six à douze parcelles et qui par la suite seront subdivisés dans le sens est-ouest, créant ainsi une voirie intermédiaire.
Aujourd’hui, les parcelles ont une profondeur d’environ trente mètres. Elles sont prévues initialement pour une largeur de façade de vingt à vingt-cinq mètres.
Les maisons étant en alignement sur rue, il se dégage donc à l’arrière de la maison un espace extérieur conséquent de l’ordre de vingt mètres de profondeur qui permet la mise en place de beaux jardins, d’îlots de verdure dans la trame urbaine.
Dans ces espaces à l’arrière des constructions, les agrumes côtoient souvent des arbres à hautes tiges tels que les palmiers royaux et des manguiers centenaires. On y trouve aussi de nombreux parterres fleuris et des plantes médicinales.
L’espace extérieur végétalisé remplit donc à la fois une fonction de détente et fournit par ailleurs les agrumes et la pharmacopée nécessaires à la famille.
La cour est le centre de la vie familiale et intime qui se passe dans les espaces extérieurs.
La cour accueille les dépendances principales de l’habitation : la cuisine équipée d’un évier, d’un four, de foyers, le tout pris dans la masse ; la salle de bains, généralement équipée d’une baignoire en brique, le lieu d’aisance, la buanderie, la remise à charbon et la salle pratique pour le repassage et les rangements divers.
La cour contient également un puits qui fournit l’eau. Le réservoir d’eau était ouvert tous les matins à sept heures et récupérait l’eau arrivée par les canalisations.
Il y a également une basse-cour.
La vie intime de la famille est protégée de la vue des voisins par une palissade.
Vie familiale et usage du logement
La vie familiale et intime se passe dans les espaces qui ne sont pas en contact direct avec l’extérieur : dans la cour, le jardin et les dépendances, sur la galerie ainsi qu’à l’étage où se localisent les chambres à coucher. Les maisons traditionnelles ont souvent un étage, voire deux et un vaste comble qui sert de grenier, de salle de jeux et de séchoir pour le linge. Ce comble assure par ailleurs une bonne ventilation de la maison.
Dans la mesure du possible, il y a donc un espace tampon entre l’espace privatif et l’espace public extérieur.
La fonction de représentation
Le salon et la salle à manger situés en rez-de-chaussée sont au contact direct de la rue. Ces pièces s’ouvrent sur le trottoir par des portes fenêtres.
Le salon et la salle à manger restent généralement inutilisés en dehors des jours de fête et du dimanche. Ces pièces sont fortement chargées de meubles et de bibelots qui ont comme fonction première de représenter et de donner une image de la famille à l’extérieur, dans la société. La densité des meubles les rend parfois impraticables et montre que l’essentiel de la vie se passe ailleurs.
La maison dispose d’autres lieux de représentation, comme le devant de la porte, qui est soumis à un rythme d’utilisation fractionné selon les heures de la journée, avec des temps forts qui correspondent aux moments les plus intenses de la sociabilité. Le soir venu, on sort un banc sur le trottoir pour discuter avec les voisins et les passants.
A l’étage, c’est le balcon qui assume la fonction de représentation. Selon l’importance sociale de la famille, il sera plus ou moins ouvragé. Sur le balcon l’individu peut se montrer, tout en dominant la rue. C’est souvent là que les Cayennais s’installent le soir venu pour prendre le frais et boire le traditionnel punch, tout en saluant les passants.
Dans l’habitat traditionnel créole, on dispose donc de deux types d’espaces de représentation. Le salon et la salle à manger où l’on reçoit chez soi, le pas de porte et le balcon où l’on entre en contact avec les passants et voisins.
On remarquera que le salon et la salle à manger sont au contact direct et immédiat de la rue. Bernard Chérubini {9} nous dit que la rue est plus ou moins perçue et utilisée comme s’il s’agissait d’un prolongement de la maison.
La galerie, un espace particulier
La galerie est un espace de distribution horizontal et vertical, lorsqu’elle intègre l’escalier ; elle est en général largement dimensionnée. Elle donne accès à la salle à manger et au salon qui sont reliés par une petite porte ; elle donne également sur la cour.
C’est un espace qui est associé à la vie familiale, car en dehors des dimanches et des jours de fêtes, les repas sont pris dans la galerie.
La galerie constitue un espace de réception privilégié, car la réception des visiteurs s’effectue assez souvent dans la galerie qui permet le contact direct avec la rue.
La galerie donne de préférence sur la cour, mais elle peut aussi donner sur la rue. Dans ce cas de figure, elle est pourvue de persiennes sur toute sa hauteur pour lui conserver au maximum le caractère privé de son usage.
La galerie est donc un espace de transition qui remplit une fonction importante dans la vie familiale : c’est là que l’on prend habituellement les repas. Elle est déjà marquée par l’ouverture vers l’extérieur : c’est là que l’on reçoit parfois les visiteurs, probablement des visiteurs qui ont déjà une relative intimité avec la famille.
L ANGAGE ARCHITECTURAL
Les vues et filtres, l’interpénétration entre intérieur et extérieur, la continuité
Les maisons sont en général construites à une distance supérieure à soixante centimètres de la maison mitoyenne, ce qui permet d’accéder directement à l’espace à l’arrière de la maison et donc à l’espace extérieur, tout en autorisant une ventilation minimum de la cour, ainsi qu’un exutoire pour l’égout que les eaux déversées par les auvents ou le toit viennent à nettoyer. La discontinuité dans le bâti, marquée le plus souvent en premier étage, ménage des percées visuelles vers le jardin intérieur.
Au rez-de-chaussée, les fermetures sont constituées de volets à bascule doublés de volets de jour sous forme d’une porte à deux battants ayant une partie basse pleine, une partie haute ajourée par des lames fixes horizontales ou croisées en diagonale. Elles peuvent aussi être mobiles et permettent de doser la lumière et la ventilation. Un petit rideau translucide flotte au vent et couvre le haut de l’embrasure de la porte. Le système est le même s’il s’agit de fenêtres.
A l’étage, les volets sont systématiquement pourvus de lames horizontales qui laissent passer la lumière et l’air.
La galerie, en particulier si elle donne sur rue, est pourvue de persiennes à lames orientables ; elle ne doit pas être perceptible à partir de la rue. Dans certains cas de figure, cette galerie est fermée en partie basse, mais dispose d’ouvrants sous formes de panneaux à lames horizontales que l’on peut faire pivoter. Tout en ayant l’impression d’être à l’intérieur, on a un contact privilégié avec l’extérieur.
Les impostes au-dessus des ouvertures, qui font partie intégrante du système de ventilation, participent à cette interpénétration entre intérieur et extérieur. La symétrie des ouvertures qui certes contribue également au système de ventilation crée tout un ensemble de transparences et de prolongements dans l’habitat.
Cette profondeur, cette épaisseur de l’habitat est particulièrement perceptible quand on est à l’intérieur. L’occupant de la maison a une lecture visuelle d’espaces et d’ambiances variés, de jeux de lumière et d’ombre. L’intérieur et l’extérieur s’interpénétrent sous des façons multiples et finalement donnent une richesse de perception à l’habitat, tout en finesse des ambiances.
Une continuité naturelle, un passage harmonieux s’établit entre la construction qui dialogue et son environnement immédiat, qu’il soit naturel ou d’ordre social. Grâce à tout un ensemble de vues, de transparences et de filtres, le passant peut lui aussi avoir une lecture de la profondeur de cet habitat, sans pénétrer dans l’intimité des activités qui se déroulent dans la maison. Inversement, l’occupant de la maison, tout en étant protégé de la vue, a une perception de ce qui se passe à l’extérieur.
Par ailleurs, grâce aux auvents et aux balcons accrochés aux façades sur rue, le passant est protégé du soleil et de la pluie. Quand il pleut, l’on peut continuer son chemin d’une maison à l’autre ou l’on peut du moins s’abriter de la pluie. Ce système ingénieux permet de garder sa légèreté à l’architecture, tout en assumant une fonction essentielle de protection dans la vie quotidienne.
L’enveloppe même de la façade principale offre donc des points de dialogue multiples avec l’extérieur : par la vue sur le jardin, par la perception auditive de ce qui se passe dans la maison, par l’utilisation du balcon et du pas de porte le soir venu, par la fonction de protection des auvents et du balcon.
Le vocabulaire esthétique
Le volume de la maison en lui-même est simple. Il s’agit d’un parallélépipède qui est soit à rez-de-chaussée ou qui a un ou deux étages surmontés de combles. La hauteur de l’étage diminue au fur et à mesure que l’on monte dans les étages et ce pour des problèmes de ventilation. La hauteur du rez-de-chaussée peut être de l’ordre de trois mètres. La différence de proportions d’un étage à l’autre crée une très légère diversité dans la façade.
La qualité esthétique de cet habitat est en fait surtout due à tous les accessoires rajoutés sur le volume de base qui là encore lui donnent une grande finesse de lecture, grâce en particulier au travail subtil de décoration.
Si les constructions ont un ou deux niveaux, chaque niveau est protégé par un auvent, ce qui crée une coupure dans ces volumes, qui parfois peuvent être imposants. Des chiens assis contribuant à la ventilation donnent une animation à la toiture.
Le balcon au premier étage, situé en partie médiane, contribue à donner du relief à la façade. Un soin tout particulier est généralement accordé à la réalisation des balcons. On trouve des consoles et rambardes en fer forgé plus ou moins ouvragées, en fonte ou en bois. Les rambardes en bois peuvent être en bois précieux, parfois tourné.
Les portes fenêtres ou volets de fenêtres en bois agrémentent les multiples ouvertures de la façade. Les portes de jour à deux vantaux font souvent l’objet d’un travail de découpe en arabesque de la partie haute.
Si les portes au rez-de-chaussée sont pleines, celles à l’étage sont pourvues de lames horizontales et présentent donc une différence d’aspect.
Les impostes au-dessus des ouvertures sont d’une grande diversité dans les formes : treillis, soleil, lames horizontales et verticales…
La couleur suit et s’adapte aux éléments de décoration pour les mettre en valeur dans l’image globale.
L’ IMPORTANCE DE LA FAMILLE ET DE L ’ ESPACE QUI L ’ ABRITE : LA MAISON
La maison traditionnelle est prévue pour accueillir une seule famille, mais dans certains cas on remarque une forte tendance à l’extension du foyer, par adjonction de collatéraux, conjoints des enfants, petits-enfants ou personnes non apparentées.
La maison devient alors le centre d’une famille étendue qui se scinderait progressivement ou se reformerait différemment, tout nouveau couple ayant tendance à s’installer dans son propre logement.
La parenté occupe une place importante dans l’espace social cayennais. A partir de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème siècle, les liens de parenté sont très solides. La parenté rituelle, par l’intermédiaire du parrainage et du marrainage catholiques constitue le pilier de l’organisation familiale.
La parenté rituelle vient théoriquement contrebalancer l’instabilité des unions et garantir une continuité affective et disciplinaire à l’enfant. Néanmoins, dans la plupart des cas, quand la mère pour diverses raisons doit se séparer de son enfant en bas âge, elle le confiera d’abord à sa mère ou à sa grand-mère. Chaque individu entretient donc le plus souvent des liens permanents et quasi quotidiens avec un certain nombre de membres de sa famille. Beaucoup de Cayennais ont vécu chez un oncle, une tante, une marraine ou une grand-mère.
La maison constitue à la fois le support des rencontres quotidiennes de la famille élargie, mais permet aussi d’accueillir pour une plus ou moins longue durée certains autres membres de la famille.
Par ailleurs, la famille constitue le pivot des relations sociales. On sort entre cousins, cousines, on organise des réunions familiales à la maison pour s’amuser entre soi.
L’ HABITAT DOMAINE DE LA FEMME
La maîtresse de maison règne sur les espaces domestiques. L’homme n’y occupe qu’une place marginale.
La vie quotidienne de l’homme est centrée sur les espaces extérieurs, les clubs, cercles, associations sportives… L’homme retrouve ses amis pour manger, boire avec eux, jouer aux dominos et aux cartes.
L’homme intervient très peu dans la vie domestique, c’est la femme qui a l’entière responsabilité de la maisonnée. En contrepartie, la femme n’a pas à intervenir dans la vie de l’homme à l’extérieur de la maison.
La femme ne sort pas beaucoup de chez elle.
La femme constitue en fait le pivot, l’élément stable de la famille, d’autant plus que les rapports au sein du couple sont souvent difficiles. Bernard Chérubini {10} nous dit que le comportement de la femme guyanaise est marqué par une mentalité forgée par trois siècles de soumission, forcée, puis entretenue vis-à-vis de l’homme. Il nous dit que ces structures mentales ont eu de graves conséquences sur la vie quotidienne des femmes guyanaises. La femme répète indéfiniment les mêmes comportements en particulier vis-à-vis de ses propres enfants. Elle reconnaît tacitement la supériorité du mari, qui, ayant travaillé toute la semaine, a le droit de se reposer sans être importuné par ses enfants, leurs disputes et leurs problèmes. Le père est là pour faire régner l’ordre, battre l’enfant s’il a fait une sottise. La femme se considère comme responsable devant son mari et devant la loi de sa maison et de ses enfants…mais toutes les décisions peuvent être annulées par l’époux qui seul décide et commande.
La maison et les enfants constituent le refuge de la femme.
L ES RELATIONS DE VOISINAGE
Bernard Chérubini nous dit que le Cayennais ne se construit pas un réseau de relations constantes, durables et bien structurées dans son environnement immédiat, même si ses rapports sont courtois avec tous dans le voisinage et que le degré d’interconnaissance est considérablement élevé.
Néanmoins, il nous dit que d’un point de vue rituel, le noyau familial est élargi aux personnes âgées du voisinage. Quand les parents quittent durant quelques heures leur domicile, les vieilles femmes du voisinage gardent les enfants ou les surveillent à distance.
Les relations de voisinage : des relations de courtoisie, de respect, où l’on se rend service mutuellement, mais où l’on ne pénètre pas dans la vie privée du voisin ?
C ONCLUSION
Les éléments clés qui semblent caractériser l’habitat créole traditionnel semblent être les suivants :
− l’importance fondamentale de l’espace extérieur, en particulier au niveau de la vie familiale,
− une diversité d’espaces de représentation,
− une vie intime protégée du regard,
− la galerie, un espace spécifique, lieu de vie par excellence de la famille et espace de transition entre vie familiale et fonction de réception,
− une interpénétration permanente entre intérieur et extérieur qui donne une « profondeur » à l’habitat, une richesse et une diversité d’ambiances et qui assure un continuum harmonieux entre la construction et son environnement immédiat, naturel et social,
− l’absence d’espace de transition entre le salon et la salle à manger, espaces de représentation, et l’espace public de la rue,
− la finesse et la subtilité de traitement des éléments décoratifs et architecturaux qui viennent habiller la construction et l’animer,
− l’importance de la maison en tant qu’abri de la famille élargie et lieu support des rencontres familiales,
− la famille, le pivot de la sociabilité,
− la maison, lieu de refuge de la femme et de ses enfants,
− des relations de voisinage qui se limitent à des relations d’interconnaissance.
Par ailleurs, Bernard Chérubini {11} nous dit que le mode d’organisation du logement est identique quel que soit le niveau social des occupants ; on a donc affaire à un modèle culturel unique. La différenciation sociale intervient bien sûr au niveau des dépenses ostentatoires liées à l’habitat et au niveau des prestations en termes d’habitat.
L E MUSEE DES CULTURES GUYANAISES : UNE MAISON CREOLE TRADITIONNELLE RENOVEE
Rez-de-chaussée, état initial avant rénovation
dessin SDAP Guyane
Etage, état initial avant rénovation
dessin SDAP Guyane
Le bâtiment rénové
photos Monique Richter
U NE MAISON TRADITIONNELLE EN R+2 AVEC COMMERCE EN REZ-DE-CHAUSSEE, RUE F RANÇOIS A RAGO
Rez-de-chaussée
dessin SDAP Guyane



Etage 1
dessin SDAP Guyane
Etage 2
dessin SDAP Guyane



Coupe transversale
dessin SDAP Guyane
Façade sur rue
dessin SDAP Guyane
Quelques images
photos Monique Richter
D ES ELEMENTS DE CONNAISSANCE DISPONIBLES SUR LE CENTRE-VILLE DE C AYENNE
Population
En 1999, la ville de Cayenne compte 49 633 habitants, dont 6 273 résident dans le centre-ville, soit 12,3 % de la population de Cayenne.
Le taux de chômage y est élevé de 23 %.
61 % des ménages du centre-ville sont composés de une à deux personnes.
20 % des chefs de ménage du centre-ville ont plus de 60 ans.
27 % des ménages du centre-ville ont pour personne de référence un étranger. Ces ménages sont à 90 % locataires ou sous-locataires de leur logement.
Le centre-ville est occupé par 73 % de locataires, 20 % de propriétaires occupants et 6 % de ménages sont logés gratuitement.
La population du centre-ville comprend donc une part importante de personnes âgées. Dans un peu plus d’un quart des ménages la personne de référence est un étranger. La majorité des occupants des logements sont locataires.
Logements
Le centre-ville de Cayenne dispose de 2 956 logements.
Les logements du centre-ville de Cayenne ont 2,97 pièces en moyenne et l’on dénombre 2,49 personnes par logement.
Près de 30 % des ménages du centre-ville ont emménagé il y a moins de deux ans.
17 % des emménagements datent de moins de deux ans et sont réalisés dans des une ou deux pièces.
48 % des ménages du centre-ville ne disposent d’aucune voiture. Près de 70 % des ménages dont la personne de référence est un étranger ne disposent d’aucune voiture.
Les constructions traditionnelles représentent 40 % des bâtiments existants, le plus souvent il s’agit de maisons individuelles. Ces constructions sont à peu près au nombre de 600.
Un tiers de ces constructions sont en mauvais état dont certaines très dégradées. La moitié d’entre elles dans un état qualifié de moyen méritent des travaux d’amélioration de confort afin d’assurer leur pérennité.
14 % des logements sont vacants en 1999.
68 % des résidences principales qui correspondent à des cases traditionnelles ont tout le confort.
En centre-ville l’insalubrité concerne au moins 500 logements, voire 700 selon certaines estimations.
Un phénomène important prend de plus en plus d’ampleur et aggrave cette situation : l’exploitation locative des fonds de cour, au détriment des populations démunies, souvent étrangères et en situation plus ou moins régulière.
En 1999,27 squats ont été dénombrés en centre-ville, ce qui contribue à générer un sentiment d’insécurité.
Le centre-ville compte donc encore environ 600 maisons traditionnelles dont la plupart seraient en mauvais état.
Le taux de vacance des logements du centre-ville est élevé. Il est de 14 %.
L’insalubrité concerne 500 logements, soit environ 17 % du parc de logements du centre-ville.
Des populations démunies, souvent étrangères, sont logées dans des bâtiments insalubres en fond de cour.
On dénombre plusieurs squats en centre-ville.
Les logements existants sur le centre-ville correspondent surtout à des petits logements allant jusqu’au trois pièces.
L’installation dans les logements du centre-ville n’est pas ancienne.
Le centre-ville, une étape transitoire pour les ménages dans leur parcours résidentiel ?
Le taux de motorisation est actuellement très faible sur le secteur.
D’après les chiffres de l’INSEE, près de 70 % des constructions traditionnelles du centre-ville disposeraient d’ores et déjà de tous les éléments de confort. Une grande partie de ces maisons ont donc été mises aux normes.
Commerces
Près de la moitié des parcelles du centre-ville présente une mixité commerce-habitat, mais l’activité commerciale est en déclin.
Cayenne regroupe le plus grand nombre d’entreprises commerciales de la Guyane. L’essentiel du tissu économique est composé de petites structures avec une prédominance pour le commerce de proximité, le prêt-à-porter, les bazars, l’artisanat.
Ces dernières années les effets de la crise économique se sont fait sentir. Des mutations commerciales se sont faites suite à la fermeture de nombreux commerces de type alimentaire. Des commerçants chinois ont remplacé dans un premier temps les commerçants créoles et sont rentrés progressivement en concurrence avec les commerçants libanais. Certains Libanais se sont alors tournés progressivement vers les commerces d’équipement de la personne.
Aujourd’hui, même les commerces chinois éprouvent des difficultés du fait de la concurrence de grandes enseignes et tentent de se diversifier en passant de l’alimentaire au prêt-à-porter ou en mélangeant les deux sur une même surface commerciale. Les commerces qui ont résisté à la crise sont surtout les magasins de prêt-à-porter.
A l’heure actuelle, du point de vue commercial, l’offre n’est pas suffisamment diversifiée.
Dans l’étude préalable à l’OPAH {12} de Cayenne, il est préconisé de développer et/ou de restructurer les activités concernant la culture, les loisirs, la maison, ainsi que la restauration.
Par ailleurs, se pose la question de la répercussion de l’implantation de nouveaux centres commerciaux de grande envergure à Matoury et à Cayenne qui risquent fort, à terme, de poser problème pour l’avenir des petits commerces à Cayenne.
A l’heure actuelle, l’activité commerciale occupe donc encore une place importante dans l’espace cayennais.
Les secteurs de l’alimentaire et de l’équipement de la personne sont pour l’instant les plus représentés, cette situation devrait être amenée à évoluer dans les années à venir pour permettre la pérennité du commerce en centre-ville. Les activités commerciales liées à la culture, aux loisirs, à la maison sont ciblées pour un futur développement commercial du centre-ville.
Les espaces publics
Le diagnostic élaboré par le bureau d’études Urbanis dans le cadre de l’étude préalable à l’OPAH de Cayenne {13} fait état du peu d’attractivité des espaces publics de Cayenne.
Les populations s’approprient mal les espaces urbains du centre ancien ; ils sont le plus souvent inadaptés aux pratiques urbaines, mal situés, isolés et peu entretenus. Seule la rue constitue un lieu de déplacement, de rencontre et de loisirs ; la voiture y a pris une place prépondérante.
En centre-ville, la faiblesse de l’éclairage public surtout après dix-huit heures, le mauvais état des trottoirs, la répartition du stationnement dans les îlots, la difficulté de circuler, le faible développement des transports en commun, l’absence du tout-à-l’égout sur certains îlots et la nécessité de disposer d’une fosse septique, sont autant d’éléments qui rendent le centre-ville peu attrayant.
A quoi s’ajoute le sentiment d’insécurité, lié en particulier à la présence des squats et à l’accroissement des vols à main armée parfois très violents, « version Amérique latine », pouvant être perpétrés par des étrangers des pays voisins, traversant clandestinement la frontière pour peu de temps.
Conclusion
Il apparaît que le centre-ville de Cayenne est en dépérissement :
− le taux de vacance des logements est de l’ordre de 14 %,
− près de 17 % des logements sont insalubres,
− des familles démunies, souvent étrangères, sont logées dans des bâtiments insalubres en fond de cour,
− la plupart des maisons traditionnelles dont le nombre avoisinerait les 600 sont en mauvais état,
− des squats existent en centre-ville,
− beaucoup de personnes âgées et d’immigrés dont une bonne partie serait en situation irrégulière habitent dorénavant le centre ville,
− le commerce qui correspond en grande partie à des commerces alimentaires et d’équipement de la personne serait en déclin et menacé s’il ne se réoriente pas à court ou à moyen terme,
− les espaces publics sont peu attractifs,
− la gestion urbaine en terme d’infrastructures laisse à désirer,
− un sentiment d’insécurité existe en centre-ville.
Il est clair qu’une intervention globale est nécessaire tendant à remédier à tous les désordres mentionnés ci-dessus pour permettre la revalorisation du centre-ville et par là-même la revalorisation de l’habitat traditionnel, car on se saurait couper l’habitat de son environnement avec lequel il est en interaction permanente.
M UTATIONS OBSERV ABLES DANS LES ANNEES 80 DANS LE CENTRE-VILLE DE C AYENNE
Vers le milieu des années 80, Bernard Chérubini {14} a fait une analyse très poussée d’une partie du centre ancien de Cayenne couvrant douze îlots. Il s’est intéressé à l’évolution historique de ce quartier, ainsi qu’aux mutations observables dans le mode de vie dans les années 80.
En 1982, le quartier regroupe 322 ménages.
La population immigrée dans le centre-ville
En 1982, sur les 322 ménages qui occupent le quartier, 61 sont étrangers ou comprennent au moins une personne de nationalité étrangère (18% des ménages). Cette population étrangère s’insérait dans un quartier où il n’y avait que 5 % d’étrangers de moins que dans l’ensemble de la ville de Cayenne et 10% de moins que sur l’ensemble du territoire guyanais.
Ces étrangers sont de nationalité chinoise, saint-lucienne, haïtienne, brésilienne ou viennent du Guyana.
La situation semblait être identique à celle que l’on connaît aujourd’hui.
Bien que la maison créole d’origine soit prévue pour une seule famille, elle est occupée par plusieurs ménages immigrés qui possèdent chacun une pièce unique et qui déclarent n’avoir en tant qu’équipement que l’eau courante et parfois un réfrigérateur. Ces maisons accueillent souvent des ménages immigrés arrivés récemment, ainsi que des ménages guyanais particulièrement démunis.
Ces immigrés occupent aussi des annexes ou constructions en fond de cour.
Dans certains cas de figure, l’habitat n’est pas dégradé, mais au contraire amélioré. Les ménages prennent la succession de personnes très âgées qui n’avaient plus la possibilité d’assurer l’entretien de leur domicile. Ils mettent un peu d’argent dans l’amélioration du logement et de ses abords immédiats, en fonction de leurs moyens qui restent bien sûr modestes.
Bernard Chérubini nous dit que s’il y a certes des ménages immigrés à très faible revenus, il y a toutefois des immigrés qui sont dans une situation économique bien meilleure que celle des ménages immigrés vivant dans la périphérie de la ville. On est là face à une population de travailleurs ayant une profession stable et qui se distingue des « jobeurs » journaliers de la périphérie, sans qualification précise. Bernard Chérubini note la présence dans ce quartier d’une partie de l’élite brésilienne, chinoise et même haïtienne.
Les familles brésiliennes du quartier ne souffrent pas de l’exclusion sociale dont sont victimes quasiment tous les Brésiliens de la périphérie. La majorité d’entre eux ne sont assimilés à la classe bourgeoise que grâce à leur pouvoir économique et au fait qu’ils aient réussi à se démarquer de leurs compatriotes habitant la périphérie. Ils bénéficient ainsi d’une certaine immunité sociale à l’intérieur du voisinage qui les conduit à se considérer eux-mêmes comme faisant partie de la classe moyenne.
Pour le Brésilien, l’hostilité du voisinage à l’encontre des étrangers, le repli des Guyanais sur l’intimité du foyer, le sentiment d’insécurité de la plupart de ses compatriotes constituent des obstacles à un libre déploiement de ses habitudes culturelles en matière de relations de voisinage.
Pour ce qui est du Haïtien, Bernard Chérubini nous dit que dès son arrivée sur le sol guyanais, il est obsédé par deux grands problèmes : « faire de l’argent le plus rapidement possible » et « ne pas se faire remarquer ». La communauté haïtienne est donc contrainte de se replier sur elle-même et de s’isoler totalement du reste de la population, d’autant plus que le Haïtien a une peur maladive de toute structure associative et que sa mentalité est fortement individualiste. D’un point de vue communautaire, les Haïtiens semblent refuser toute action collective et il n’y a pas d’entraide entre eux.
Selon Bernard Chérubini, la structuration de la citadinité s’effectuerait sur un mode de pluralité, les migrants conservant parfois les modèles d’interactions de leur lieu d’origine ou se créolisant partiellement, tout en entrant dans un système interactionnel proche de celui de leur milieu d’origine (Haïtiens et Brésiliens) ou un peu plus éloigné de celui-ci (Chinois).
Conclusion
En dehors des populations immigrées en situation difficile, il existe donc en centre-ville des populations immigrées qui sont dans une situation économique et sociale relativement stable. Ces populations n’ont pas toutes le même niveau de solvabilité, mais s’investissent apparemment dans l’habitat en centre-ville. Habiter en centre-ville serait donc une étape vers l’intégration et la reconnaissance sociale et l’un des objectifs fondamentaux à atteindre pour cette population. Ne serait-on pas là face à des ménages solvables aspirant à vivre dans l’habitat existant en centre-ville et prêts à l’améliorer ? Si les plus aisés peuvent s’investir dans l’habitat « bourgeois » du centre-ville, les plus modestes auraient-ils les moyens et l’envie de rénover les maisons traditionnelles plus modestes ?
Encore s’agit-il de voir de façon précise au cours du travail de terrain dans quel type d’habitat vivent actuellement ces populations immigrées.
Si elles vivent déjà dans des maisons créoles traditionnelles, quelles sont leurs exigences face à l’amélioration de cet habitat, sont-elles dans une phase de composition entre leurs propres valeurs culturelles et celles de leur pays d’adoption ?
M UTATIONS DANS L ’ ORGANISATION SOCIALE
La famille
Jusqu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, les enfants naissaient, partaient et revenaient dans les familles, dans le quartier, dans la maison familiale. Les enfants vivaient avec les parents.
« Et maintenant » les familles ne se réunissent plus. Pour les uns, « c’est une question d’argent. Avant la vie était moins chère, on se cotisait et on pouvait réunir de quarante à cinquante personnes pour Pâques ou Noël. Maintenant ce n’est plus possible ». Pour d’autres « désormais, tout le monde a sa petite maison, sa résidence secondaire, et l’on n’a plus besoin d’aller chez les autres pour aller à la campagne… »

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