Reconnaissance et temporalités
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Reconnaissance et temporalités , livre ebook

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Description

Aujourd'hui, nous sommes face à une quête de reconnaissance généralisée. Chaque individu, chaque collectif souhaite voir reconnaître ce qu'il est, ce qu'il fait. Objets de luttes, ce désir d'estime sociale intègre des éléments du passé et de l'avenir. Comment analyser ces demandes de reconnaissance sans être prisonnier d'une vision à court terme, d'un présentéisme? L'originalité de cet ouvrage est de proposer une approche info-communicationnelle des relations entre reconnaissance et temporalités.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2015
Nombre de lectures 19
EAN13 9782336386089
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier
La collection Communication et Civilisation , créée en septembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.
Dernières parutions
Aïssa MERAH et Vincent MEYER (dir.), Communisation publique et territoriale au Maghreb , 2015.
Sylvie P. ALEMANNO (dir.), Communication organisationnelle, management et numérique , 2014.
Linda IDJÉRAOUI-RAVEZ et Nicolas PÉLISSIER (dir.), Quand les traces communiquent… Culture, patrimoine, médiatisation de la mémoire , 2014.
Bernard IDELSON, Vies de journalistes. Sociobiographies , 2014.
Michael B. PALMER, Naissance du journalisme comme industrie. Des petits journaux aux grandes agences , 2014.
Sous la direction de Jacques BONNET, Rosette BONNET et Daniel RAICHVARG, Communication et intelligence du social, Tomes 1 et 2 , 2014.
Sous la direction de Florence LE CAM et Denis RUELLAN, Changements et performances du journalisme , 2013.
Sous la direction de Marc MARTI et Nicolas PÉLISSIER, Tension narrative et storytelling , 2013.
Titre
Sous la direction de Jean-Claude D OMENGET , Valérie L ARROCHE , Marie-France P EYRELONG




R ECONNAISSANCE ET TEMPORALITES

Une approche info-communicationnelle



Préface de Louise Merzeau
Copyright
























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-73619-8
Remerciements


Remerciements
La publication de cet ouvrage a été rendue possible grâce aux contributions et au soutien de plusieurs personnes et institutions.
Nos remerciements vont à Nicolas Pélissier, responsable de la collection Communication et civilisation chez L’Harmattan qui a proposé d’éditer cet ouvrage.
Nous souhaitons remercier chaleureusement Louise Merzeau d’avoir accepté de préfacer cet ouvrage et de l’ouvrir ainsi de la plus belle des manières.
Nous tenons à remercier l’ensemble des contributeurs qui ont accepté de proposer un chapitre, puis de le reprendre dans le but d’intégrer au mieux le projet éditorial de cet ouvrage.
Un comité scientifique a été organisé afin d’évaluer en double aveugle les contributions. Nous tenons à remercier sincèrement les collègues qui par leurs critiques et leurs conseils ont participé grandement à la qualité scientifique du présent ouvrage : Luc Bonneville (université d’Ottawa), Alexandre Coutant (université de Franche-Comté), Jean-Claude Domenget (université de Franche-Comté), David Douyère (université Paris 13), Gabriel Gallezot (université de Nice Sophia Antipolis), Bernard Lamizet (Sciences Po Lyon), Valérie Larroche (université Lyon 3), Louise Merzeau (université Paris Ouest), Françoise Paquienséguy (Sciences Po Lyon), Marie-France Peyrelong (enssib).
Notre profonde gratitude va à Christine Poupon dont le professionnalisme dans son travail de secrétariat d’édition a permis de mener à bon terme notre projet.
Le laboratoire Elico de l’université de Lyon a soutenu financièrement les travaux du groupe de chercheurs lyonnais sur la reconnaissance depuis son lancement en 2007-2008. Nous tenons à remercier sa directrice Isabelle Garcin-Marrou. Cette édition a bénéficié du soutien financier du laboratoire Elliadd de l’université de Franche-Comté. Nous tenons à remercier son directeur Ioan Roxin et notre collègue Alexandre Coutant.
S OMMAIRE
Couverture
4e de couverture
Titre
Copyright
Remerciements
Sommaire

Préface de Louise Merzeau

Introduction Reconnaissance et temporalités : pour un ancrage de ces concepts en SIC Jean-claude Domenget, Valérie Larroche, Marie-France Peyrelong

Première partie
Considérations théoriques sur reconnaissance et temporalités
Temporalité, temporalités : philosophie et sciences sociales Claude Dubar
Reconnaissance et accélération. Réflexions sur la temporalité de la reconnaissance à partir de la critique sociale du temps de Hartmut Rosa Haud G uéguen
Du pouvoir reconnaissant. Reconnaissance et temporalité à l’aune du concept d’assujettissement Thomas Heller
Temps, signification et expression des identités politiques Bernard Lamizet

Deuxième partie
Formes de temporalités et reconnaissances juridiques et sociales
Hier, aujourd’hui et demain : l’épaisseur du temps des habitants dans un projet complexe Valérie Colomb
Un nouveau corps statutaire pour les cadres de santé : la reconnaissance à l’épreuve du temps Valérie Lépine et Bertrand Parent
Le « droit à l’oubli numérique » Christine Chevret-Castellani

Troisième partie
Reconfiguration des temporalités et des identités
Les demandes de reconnaissance professionnelle d’une épaisseur spatio-temporelle Olivier Dupont
L’évaluation du personnel : la reconnaissance en tension entre épaisseur temporelle de l’individu et temps de l’organisation Marie-France Peyrelong
La reconnaissance de l’épaisseur temporelle du soi professionnel dans les réseaux socionumériques professionnels Valérie Larroche
Reconnaissance d’expertise sur Twitter et temporalités Jean-Claude Domenget
Reconnaissance et reconfigurations des espaces et des temporalités sur l’internet Nathalie Walczak
Les auteurs
Communication et Médias aux éditions L'Harmattan
Adresse
Préface de Louise Merzeau
Que désirons-nous faire reconnaître lorsque nous luttons pour une reconnaissance ? Une identité, un statut, une qualité ? Ou bien un savoir, une histoire, une mémoire ? Entre ces deux séries, la différence, apparemment infime, est sans doute considérable : de l’une à l’autre s’est ajoutée une épaisseur temporelle et, à travers elle, l’enjeu d’un nous qui l’aurait en partage.
En interrogeant la possibilité d’ajouter aux trois degrés de reconnaissance identifiés par Axel Honneth – l’amour, le droit, la solidarité – une quatrième entrée située dans le temps, le présent ouvrage accomplit un geste épistémologique et pragmatique important, et plus que jamais nécessaire. D’abord parce que les théories de la communication, de l’information et de la médiation se déploient trop souvent sur le terrain artificiel d’un présent qui ne passe pas, laissant à penser que communiquer supposerait d’évacuer toute autre durée que le temps court des news , de l’événement ou de l’innovation. Ensuite et surtout parce qu’à l’heure du bref, du speed dating et des PhD pitch 1 , le temps lui-même a précisément besoin d’être reconnu comme épaisseur. Qu’on en juge plutôt par les tensions qui font chaque jour l’actualité. De la durée des contrats de travail aux rythmes scolaires, en passant par le calendrier de la dette, l’âge de la retraite ou la prolongation de la vie, les conflits et débats qui agitent aujourd’hui notre société semblent moins porter sur la conquête de nouveaux acquis que sur des questions de rythme . Comme si quelque chose d’essentiel au vivre-ensemble se jouait dans ces réglages calendaires, où se révèlent des inégalités moins visibles mais d’autant plus douloureuses. Comme si, quand tout prétend marcher en temps réel , c’était dans ces négociations sur son propre tempo que le corps politique se revendiquait comme tel.
De fait, l’accélération des transactions n’y fait rien : le temps pour apprendre, travailler, se reposer ou mourir est toujours d’une incompressible épaisseur. Et chacun attend de la société qu’elle lui accorde ce temps nécessaire à sa réalisation, et qu’elle accorde ce temps à son propre rythme, sa propre respiration. La dignité n’est sans doute pas autre chose que cette appartenance à une mesure collective orchestrant une multitude de cadences singulières.
Le déni de reconnaissance, c’est donc avant tout cet écrasement sur une durée non pas tant accélérée que factice, où la complexité des cheminements, des relations et des ajustements est oblitérée au profit de schémas simplistes, aptes à entrer sans résistance dans les cases d’une gestion automatisée des traces et des individus. Des référentiels de compétences aux scores du personal branding , il nous est demandé de nous conformer à des logiques de calcul et de classement qui escamotent la part d’effort, les détours de l’incertitude et les coûts d’une persévérance qu’elles sont pourtant censées valider. Ainsi, c’est moins dans une absence de statut que dans les statuts biaisés qu’on nous assigne, que réside aujourd’hui le plus souvent le défaut de reconnaissance. L’invisibilité qui stigmatisait hier les exclus de la société, de la culture ou du travail, s’est convertie en des formes perverses d’exposition, où les sujets sont sommés de coïncider avec une image qu’on a préfabriquée pour eux. Sans être nécessairement dépréciatives, ces assignations relèvent d’une méconnaissance parce qu’elles ne sont qu’une photographie à l’instant t , un profil figé dans un moment performatif qui efface tous les autres moments passés, virtuels ou à venir.
On pourrait objecter que la capacité des TIC à répercuter désormais en temps réel toutes nos variations (d’humeur, de relations, de localisation…) permet d’échapper à cette schématisation rigide des sujets, qui correspondrait plutôt à l’âge révolu des sociotypes et de la lutte des classes. De fait, « l’identité situative », comme l’appelle Hartmut Rosa, n’est plus une identité essentialisée : contextuelle, plastique, à facettes, elle semble bien temporelle puisqu’elle change avec la situation de communication. Mais cette temporalité est privée de toute épaisseur tant que le dispositif d’inscription, de connexion ou de propagation ne permet pas simultanément une mise en mémoire de ces variations. Fragmentaires, épisodiques, alternatifs, seuls des états ( status ) sont reconnus pour être aussitôt oubliés, c’est-à-dire traduits en données qui viendront s’agréger à celles d’autres états. Ainsi disparaissent les tweets de nos timelines et les posts de nos murs Facebook à mesure qu’ils sont traités par les plateformes, mais aussi les circuits souvent non linéaires de notre expérience à mesure qu’ils sont concaténés par les raccourcis de l’évaluation continuelle de nos performances. La profondeur dans laquelle s’opère cette activité d’agrégation relève de l’opacité plus que de l’épaisseur : c’est celle des couches de ressources informationnelles qui évoquent la mine ( data-mining ) plus que l’anamnèse ou le récit de vie.
Il faut donc se demander ce qui fait vraiment l’objet d’une reconnaissance dans ces mécanismes inédits de subjectivation, de légitimation et de publicisation. Dans le modèle de l’e-réputation – dont l’emprise s’exerce sur le monde du travail, du recrutement et de la formation – visibilité, notoriété et autorité désignent trois degrés d’une échelle de valorisation sociale des identités opérée par le biais de dispositifs communautaires. Souvent structurés en vue d’objectifs de rentabilité indifférents ou contraires aux enjeux politiques des réseaux ainsi constitués, ces dispositifs reconnaissent aux utilisateurs les plus actifs une capacité à jouer la règle du jeu pour en tirer parti, tout en nourrissant le système avec leur participation. Plus que l’estime des autres ou de soi, c’est l’assortiment entre l’individu et la machine relationnelle qui est ainsi récompensée, ce qui n’exclut pas que certains rapports sociaux reproduisent à leur tour le fonctionnement de cette machine.
Cela n’exclut pas non plus que d’autres formes de reconnaissance puissent investir ces espaces où le quantified self est érigé en norme, pour en détourner les logiques gestionnaires vers des bénéfices identitaires moins concurrentiels. Si elles ne sont jamais automatiquement produites par le seul jeu des connexions, familiarité, gratitude ou réparation ne sont en effet pas pour autant absentes de ces agencements sociotechniques. Forums de discussion entre personnes affectées par une maladie difficile à socialiser, partage d’expérimentations entre enseignants peu soutenus par leur hiérarchie, réseaux d’usagers critiques ou inventifs… Dans ces situations, ce n’est pas notre identité que le dispositif reconnaît, mais le fait que nous ne sommes pas seuls. Ce saut qualitatif de l’individuel au collectif (même informel ou instable) recoud les attaches malmenées par les mirages d’une autosuffisance économique ou cognitive. Révélant notre interdépendance, il accomplit du même coup une reconnaissance des uns par les autres, laquelle peut porter en germe de possibles actions communes. On passe ainsi des graphes aux groupes, sur la base d’une mémoire ou d’un projet partagés inassimilables à un simple maillage de contacts.
On le voit, la reconnaissance dont il est ici question relève moins d’une promesse d’affranchissement ou d’une valorisation de soi que d’une adoption. Le fait que l’estime des pairs se traduise avant tout par le temps qu’ils acceptent de consacrer aux échanges (en termes de qualité, de contenu ou de régularité) n’est bien sûr pas anodin. C’est l’épaisseur temporelle de la communauté qui fait sa valeur, dans la mesure où faire réseau, c’est toujours sédimenter du temps – dans l’environnement numérique comme ailleurs. Ainsi la reconnaissance ne porte pas sur un état de l’individu mais sur sa temporalité, en tant qu’elle est co-construite avec celle des autres.
La prise en compte de ces durées nécessaires à l’exercice d’une présence numérique constitue un critère fortement discriminant dans le rapport que nous entretenons avec les prothèses techniques. Majoritairement conçu et promu selon des logiques de performance techno-sociale 2 , l’équipement matériel et logiciel de notre vie connectée empêche plus souvent qu’il ne l’autorise la conversion d’une manipulation en un véritable usage. Autrement dit, la reconnaissance du sujet par l’outil et réciproquement . Certaines machines, cependant, réalisent un assortiment qu’on peut rapporter à la catégorie des « dispositifs bienveillants » décrits par Emmanuel Belin. Garantissant « une commensurabilité entre le dedans et le dehors » au profit d’une « relation de rappel, d’assortiment ou de reconnaissance 3 », ces dispositifs font de l’environnement technique un espace transitionnel qui garde la mémoire des usages et instaure une relation de confiance entre l’utilisateur et ses instruments. Le contexte social est alors intégré dans la relation à l’objet technique et son épaisseur temporelle peut se traduire en habitus.
Si elle dépend largement du degré d’ouverture des protocoles, des standards et des formats, cette familiarité désigne moins une qualité intrinsèque aux dispositifs qu’une mesure de la relation technique , laquelle conditionne elle-même l’intelligence des contextes et la liberté qui en découle. Souvent ignorée, cette dimension dispositive de la reconnaissance accorde au facteur temps une place qui lui fait défaut dans ses régimes exclusivement discursifs ou sémiotiques. D’une part, parce que l’inter-subjectivité dans laquelle sont délivrés les signes de reconnaissance dépend de l’élaboration, de la négociation et de l’appropriation d’une architecture infocommunicationnelle qui ne peut se faire dans l’instant. D’autre part, parce que les savoir-faire sont des manifestations tangibles de l’exigence de répétition, de persévérance et de perfectibilité dans un univers de performance immédiate.
Cette approche par la technè permet de mettre en évidence la présence, dans tout acte de reconnaissance, d’une logique de recyclage ou de réplicabilité. Re-connaître , c’est connaître à nouveau, rappeler une expérience antérieure et faire coïncider les traces d’un autre avec les miennes ou me placer à mon tour dans les siennes. En ce sens, la reconnaissance procède toujours d’un cheminement dans le temps et d’une superposition de strates temporelles qui présentent des affinités structurelles, relationnelles ou cognitives. L’administration des relations par les plateformes de réseaux sociaux numériques ne fait pas autre chose que chercher à automatiser et quantifier cette plus-value temporelle du graphe social. Ainsi, toute personne postulant à rejoindre mes cercles est introduite par les liens connexes qu’elle entretient déjà avec mon réseau : les « amis communs » ne remplissent pas seulement un rôle d’intermédiaires, ils garantissent surtout une antériorité. Reconnus avant d’être connus, les nouveaux followers ou amis viennent alors conforter un régime de familiarité, vecteur de confiance et de crédibilité. L’automatisation de ces mécanismes de cooptation les rend toutefois souvent artificiels au point d’évacuer l’épaisseur temporelle qu’ils sont censés prendre en compte.
Dans les faits, la connaissance qu’il s’agit désormais de mesurer, de classer et de valoriser pour construire de la sociabilité relève de moins en moins du registre expérientiel ou affectif, et se déporte vers un régime de plus en plus heuristique. Converti en données et en métadonnées, l’homme, « ce document comme les autres 4 », est livré à des opérations de collecte, d’indexation et d’agrégation effectuées en premier lieu par les algorithmes, mais aussi par les individus et les organisations. Progressivement, tous les acteurs apprennent à régler leurs relations – de travail, d’affinité, de pouvoir ou d’intérêt – par le biais de traitements documentaires, qui font de chacun l’archive de sa propre existence numérique. Alors même qu’elle court-circuite la consistance mémorielle de la reconnaissance, cette documentarisation des rapports réintroduit ainsi de l’épaisseur, mais c’est celle des couches informationnelles à sonder.
Reste à savoir jusqu’à quel point ce temps technique est compatible avec le temps social et politique. Des logs de connexion, un historique de requête ou une série antéchronologique de publications traduisent-ils vraiment une épaisseur temporelle ? Les promoteurs du calcul de nos identités préconisent de tout caler sur la transparence arythmique des algorithmes. Comme si nous pouvions tous adopter la même cadence, indépendamment des histoires et des milieux. Comme si tout devait tendre vers un idéal de synchronisation permanente et planétaire. Le traitement des données, en ce sens, n’archive que pour détruire l’archive : son objectif est d’écraser toute distance entre présent et passé, en évacuant tout effet de déformation, d’oubli ou d’invention. Or, c’est dans ces détours que la reconnaissance puise sa dynamique bien plus que dans des corrélations mathématiques entre des séries homothétiques. Reconnaître, ce n’est pas constater une conformité ou une identité, mais imaginer un accord ou un rapprochement possibles, sans qu’ils soient pour autant programmables.
De plus en plus exposé à l’a-temporalité de ses machines à communiquer, l’ homo numericus serait-il alors condamné à ne plus pouvoir reconnaître et être reconnu ? Ce serait sans compter avec l’endorythmie que « les sujets humains tendent toujours à réinsuffler dans tout ce qu’ils font (même dans un univers dépourvu de scansions communes, même dans une chaîne de montage intégralement mécanisée) 5 ». Au cœur d’un environnement qui plébiscite la vitesse, l’instantanéité et la synchronie, les individus trouvent toujours des moyens de ralentir, de se perdre ou de perdre leur temps 6 . Ainsi, qui n’a pas dérivé sans but sur Google Earth, alors qu’il comptait localiser rapidement sa destination ? Qui n’a pas remonté le temps d’un profil Facebook ou d’un compte Twitter, alors qu’il pensait filtrer efficacement sa veille d’informations ? Qui, enfin, n’a pas basculé au gré des hyperliens d’une lecture diagonale à une lecture en profondeur, jusque dans les plis mémoriels d’un autre ? Dans ces errances, ces appels et ces bifurcations, c’est bien de reconnaissance qu’il s’agit. De simple visiteur ou consommateur, l’individu redevient acteur d’une relation dialogique qui le fait exister à travers une altérité. Dans ces accidents rythmiques, l’épaisseur de l’expérience prime sur les métriques de pertinence, et le continu reprend ses droits sur le discret. Vagabondages, immersions, flâneries…, la surface numérique révèle alors bien des replis, et les rencontres qu’elle rend possibles sont loin d’être toutes prédictibles…
1 Concours où les candidats doivent résumer leur thèse en 3 ou 5 minutes.
2 Forest F. (2003). Des sociologies de la réception à la conception assistée par l’usage des techniques d’information et communication : héritages et enjeux. Konex, 1 (1).
3 Belin E. (1999). De la bienveillance dispositive, Hermès, 25 , p. 256.
4 Ertzscheid O., (2009). L’homme est un document comme les autres : du World Wide Web au World Life Web, Hermes , 53, p. 33-40.
5 Citton Y., (2011). Axiomes de survie pour une rythmanalyse politique, Multitudes , 2011/3 – 46 , p. 214.
6 Voir mon article : Le Flâneur impatient, dans Médium, 41 , 2014, p. 20-29.
Introduction Reconnaissance et temporalités : pour un ancrage de ces concepts en SIC
Jean-Claude D OMENGET , Valérie L ARROCHE , Marie-France P EYRELONG
L’originalité de cet ouvrage porte d’une part sur l’analyse des relations entre reconnaissance et temporalités et d’autre part sur l’intégration de ces concepts en sciences de l’information et de la communication (SIC). L’intérêt d’aborder le concept de reconnaissance par le prisme des temporalités permet d’interroger un problème majeur des sciences sociales, celui de l’analyse sur le temps long du processus de reconnaissance entre les acteurs. Cet autre regard sur la reconnaissance et les temporalités en jeu s’appuie sur une série de concepts phares développés en SIC, comme les dispositifs d’information et de communication et les identités.
Depuis quelques années, de multiples notions sont convoquées pour traduire le lien entre la reconnaissance et les temporalités. Un vocabulaire très varié est ainsi mobilisé par les chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) qui abordent soit directement la reconnaissance, soit d’autres notions liées comme celles de la visibilité, de la réputation, de la notoriété, de la renommée, de la célébrité, de la consécration, de la grandeur, etc. Dans cette liste de notions qui pourrait prendre la forme d’une liste à la Prévert, une distinction par les « échelles » de temps 7 permet de distinguer les notions qui s’inscrivent dans le court terme, l’immédiateté, l’instantanéité, de celles qui intègrent une dimension de construction dans le moyen, le long terme, la durée. Sans prétendre analyser la dimension temporelle de chaque notion, ce qui dépasse largement l’objectif de cette introduction, nous souhaitons simplement souligner qu’une notion comme la visibilité relève le plus souvent d’une vision sur le court terme. À travers l’engouement mais aussi la critique d’un « impératif » de visibilité (Aubert, Haroche, 2011) sont développées des analyses au niveau individuel comme collectif des dangers d’un présentéisme, d’un écrasement de la durée au profit de l’instant, d’une société de l’urgence, etc. Très liée à l’essor des dispositifs numériques, une tendance à concevoir la visibilité dans une approche « court-termiste » s’est développée alors que les recherches antérieures mettaient beaucoup plus l’accent sur le processus de construction de la visibilité (Thompson, 2005 ; Voirol, 2005). De manière identique, une notion comme la réputation (Origgi, 2007) intègre une dimension de construction sur une plus ou moins longue durée, laquelle tend à disparaître lorsque l’objet d’étude devient l’eréputation. Ces notions qui se placent différemment sur les échelles de temps montrent qu’il existe un lien entre reconnaissance et temporalités. Néanmoins, distinguer ces notions uniquement sous l’angle temporel ne suffit pas. Elles n’intègrent pas non plus les mêmes formes de reconnaissance.
Dans cet ouvrage, les chercheurs ont eu le souci d’articuler « reconnaissance et temporalités » afin d’interroger leurs objets de recherche, quelle que soit l’acception des concepts de reconnaissance et de temporalités qu’ils ont retenue. Ils ont eu également comme ambition de dépasser la plasticité du concept de reconnaissance, en voulant répondre à une question principale : en quoi l’épaisseur temporelle permet-elle d’interroger avec un autre regard la reconnaissance ? Pour répondre à cette question, nous présentons dans un premier temps le concept de temporalités, puis la notion que nous proposons d’épaisseur temporelle. Dans un second temps, nous précisons l’acception que nous faisons du concept de reconnaissance, à partir des travaux d’Axel Honneth (2000, 2008). Cette présentation des concepts de temporalités et de reconnaissance en SHS permet de montrer le manque actuel des approches en SIC, manque auquel souhaitent répondre modestement les contributions présentées dans ce livre.
Temporalités et épaisseur temporelle
Dans cet ouvrage, l’acception principale du concept de temporalités nous est fournie par Claude Dubar dans son chapitre 8 , qui le distingue du « temps philosophique ». La notion de temporalités peut être définie « soit abstraitement comme formes diverses d’agencement du passé, du présent et de l’avenir, soit concrètement comme modes d’organisation temporelle des champs sociaux (travail, famille, politique, loisir…) ». Il s’agit, ainsi que le souligne l’auteur, de passer d’un objet abstrait de réflexion philosophique, le temps, à un ensemble d’objets scientifiques concrets, quantitatifs et qualitatifs, différenciés selon des échelles et des significations déterminées, les temporalités. Une des difficultés pour intégrer ce changement de paradigme réside dans le fait qu’en SHS, « les diverses disciplines ne nomment pas de la même manière ce qu’elles considèrent soit comme des « moments » du temps (passé, présent, futur), soit comme des « échelles » de temps (longue, moyenne et courte durée), soit comme des « domaines » de structuration du temps (travail, famille, loisir, intimité…), soit encore comme des modes d’expression temporelle (récit objectivé ou discours subjectivé) » (Dubar et Rolle, 2008).
Pour préciser cette acception du concept de temporalités 9 et l’appréhender en tant qu’objet de connaissance et cadre cognitif structurant des phénomènes sociaux analysés, plusieurs chercheurs ont pointé l’intérêt de mettre l’accent sur l’analyse des modalités d’articulation des temporalités en incluant la dimension sociotechnique. Cette dernière se concrétise notamment à travers les multiples artefacts de « mesure du temps ». En appréhendant les temporalités comme une construction sociotechnique, on retrouve les articulations toujours problématiques pointées par William Grossin entre « temps enfermant » et « temps enfermé » (Grossin, 1996) ou encore Jean Chesneaux (2004) entre « temps paramètre » englobant et « temps compagnon » vécu. Caroline Datchary et Gérald Gaglio (2014), en particulier, ont étudié l’hétérogénéité temporelle et sa prise en charge dans l’activité de travail. S’appuyant notamment sur les réflexions de Pitirim A. Sorokin et Robert K. Merton (1937) ou plus récemment de Grossin (1996), ils précisent que « les temporalités sont donc des constructions socio-techniques qui embrassent conjointement des temps comptés, mesurés, prescrits, équipés par des artefacts, et des temps intersubjectifs, propres à des collectifs ou à des personnes » (Datchary et Gaglio, 2014, p. 10). À travers cette définition, ces auteurs rappellent qu’au-delà d’une illusoire « maîtrise du temps », l’enjeu fondamental visé par le développement de tous les artefacts de « mesure du temps » reste, dans la perspective de Norbert Elias (1996), d’aider les hommes à s’orienter et à réguler leurs activités. Une fois la focale pointée sur l’articulation des temporalités, il reste « à savoir comment ces divers outils et équipements affectent le temps et la manière dont les personnes le vivent. Ici, les références à la fragmentation du temps (Urry, 2000), à son accélération (Rosa, 2010) et à la généralisation de la temporalité de l’urgence (Laïdi, 1999) font l’objet d’un assez large consensus. » (Datchary et Gaglio, 2014, p. 4), thèses qui pour ces auteurs mériteraient d’être critiquées, atténuées et contextualisées. Il s’agit alors de relever les multiples temporalités en jeu, que ce soit au sein de l’activité de travail ou sur d’autres scènes (sphères politiques et juridiques), et d’analyser les réponses collectives et individuelles à cette hétérogénéité temporelle. En suivant ce programme, l’idée est de dépasser l’analyse d’une temporalité technique marquée le plus souvent par l’urgence, l’immédiateté, l’instantanéité, la régularité pour tenir compte de l’incertitude, de l’inachevé, de l’instabilité, de la fragilité des activités au travers des négociations temporelles effectuées par les individus et les collectifs.
Dans cet ouvrage, nous retrouverons l’importance de ce « travail d’articulation temporelle » à travers le désir de reconnaissance d’une épaisseur temporelle des individus comme des collectifs. Cette notion d’épaisseur temporelle nous permet en effet de prendre en compte deux aspects : d’une part l’idée d’une trajectoire (individuelle ou collective) et d’autre part l’idée d’identités multiples. Selon qu’il s’agit d’un individu ou d’un collectif, ces deux dimensions ne sont pas toujours nécessairement présentes ensemble.
Plus précisément, la notion d’épaisseur temporelle suppose de :
– Prendre en compte des trajectoires biographiques et professionnelles (Dubar, 1991), organisationnelles (constitution d’un statut professionnel) ou encore sociétales (émergence de la figure du citoyen dans le débat public) ;
– Porter un regard sur le moment présent en s’intéressant aux champs d’expérience passée et à l’horizon d’attente (Koselleck, 1990), tout en échappant à une vision à court terme ;
– Porter un regard sur la dimension de l’épaisseur sociale de l’identité (multi-identités, identités plurielles de Lahire, 1998).
Notre propos dans cet ouvrage est précisément d’avancer que ces trois points sont l’objet de demandes de reconnaissance.
L’épaisseur temporelle : un registre de la reconnaissance
La prise en compte d’une épaisseur temporelle de l’individu comme des collectifs permet de réinterroger les formes de reconnaissance développées par Honneth (2000, 2008). En effet, Honneth distingue trois modalités de la reconnaissance intersubjective et réciproque autour de trois notions : l’amour, l’estime et le respect. L’amour désigne la dimension affective et émotionnelle de l’existence humaine dans laquelle est recherchée une reconnaissance de la singularité du sujet. L’estime s’inscrit essentiellement dans le cadre des activités de travail sur la reconnaissance de l’utilité et la valeur de ces activités. La reconnaissance de la particularité du sujet est alors évaluée en fonction de systèmes de référence implicite ou explicite en vigueur dans la communauté ou le groupe considérés. Quant au respect, il a pour objet la reconnaissance de l’universalité du sujet. « La dimension juridique de la reconnaissance garantit l’accès à la personne en tant que membre d’une « volonté collective », à un ensemble de droits fondamentaux (civils, politiques et sociaux) qui doivent assurer une égalité. » (Gueguen, Malochet, 2012, p. 53). Ainsi, « les trois formes de reconnaissance de l’amour, du droit et de l’estime sociale créent ensemble les conditions sociales dans lesquelles les sujets humains peuvent parvenir à une attitude positive envers eux-mêmes » (Honneth, 2000, p. 201-202). La prise en compte de l’épaisseur temporelle des individus comme des collectifs permet d’intégrer ces trois formes de reconnaissance à la fois dans une vision temporaliste, plus dynamique, articulant présent, passé et futur 10 mais aussi dans des approches centrées sur les modalités d’articulation des temporalités dans le présent.
La quête de reconnaissance relève dans tous les cas d’une demande de contrôle de l’individu ou du collectif sur sa présentation, que celle-ci soit le fruit d’un travail sur le long terme pour « exister » et être pris en compte dans les débats publics ou, pour les individus, dans les interactions intersubjectives ou les présentations numériques « de soi ». Autrement dit, la reconnaissance de l’épaisseur temporelle d’un individu ou d’un collectif fait l’objet d’un investissement qui peut aller jusqu’à la lutte dans le cas de formes de mépris ou d’ignorance. Sans oublier qu’au préalable, la revendication d’une épaisseur temporelle nécessite que l’individu ou le collectif se reconnaissent déjà eux-mêmes.
Pour un individu, la demande de reconnaissance d’une épaisseur temporelle se manifeste, par exemple, par le souhait de posséder un futur pour soi et pour sa lignée, de pouvoir se référer à un passé constitué de son histoire personnelle et familiale, de pouvoir vivre pleinement son présent et enfin de maîtriser ses représentations de soi. Dans cette articulation entre « moments » du temps, le présent est conçu comme un dialogue permanent entre le « champ d’expérience » (passé) et « l’horizon d’attente » (avenir) définis par Koselleck (1990). En effet, « la relation entre présent, passé, futur – cet ordre soulignant la centralité du présent – définit « l’être » des humains, tant personnel que collectif. Chaque personne singulière, quels que soient son âge et sa condition, se pense et se projette dans la relation entre ces trois termes. Et chaque société affronte les exigences du présent, dans le double souci de l’expérience du passé et de l’attente de l’avenir. » (Chesneaux, 2004, p. 107). Cette approche « bidirectionnelle » du sens humain du temps, qui articule conjointement le présent en direction à la fois du passé et de l’avenir, permet d’analyser les demandes de reconnaissance des individus dans « l’épaisseur même du temps » pour reprendre une expression de Chesneaux (1996). Les revendications collectives comme les attentes d’estime de soi plus ou moins clairement exprimées renvoient alors à la prise en compte des identités multiples d’un individu (Lahire, 1998).
Du côté des collectifs (habitants, citoyens, groupes professionnels), la reconnaissance sociale est surtout associée à la visibilité ou à la mise en visibilité. Hors de cette dernière en effet, aucune reconnaissance n’est possible (Voirol, 2005 ; Honneth, 2004). Dépendante du préalable de l’accès à la visibilité, la quête de reconnaissance reste trop souvent tournée vers l’immédiateté, le présentéisme. Se focaliser sur les notions de visibilité ou d’invisibilité conduit à oublier que la reconnaissance ou le désir de reconnaissance requièrent un investissement sur la durée que ce soit dans la construction d’une identité ou d’une réputation. Ces questions, en particulier sur les médias socionumériques, renvoient à des questions de droit à l’oubli dont se saisissent certaines institutions, de présence et de visibilité. Plusieurs auteurs de cet ouvrage interrogent ainsi l’épaisseur temporelle à la croisée des dimensions individuelles et collectives, sociétales ou organisationnelles. Les dispositifs sont alors au centre de cette articulation.
Reconnaissance et temporalités aux prises avec les SIC
Ces deux concepts ont été jusqu’alors principalement abordés de manière distincte en SIC, même si quelques liens entre reconnaissance et temporalités ont déjà été proposés, notamment avec la notion de visibilité. Le présent ouvrage aborde ces liens sous un nouvel angle temporel, celui de l’épaisseur temporelle.
Temporalités et SIC
Objet d’intérêt de quelques chercheurs en SIC, la question des temporalités est surtout intégrée à leur méthodologie pour questionner un terrain ou comme critère d’analyse des résultats, mais celles-ci restent peu mobilisées comme outil d’intelligibilité des objets de recherche en SIC. Un travail de synthèse dans la discipline peut néanmoins être cité afin de poser les bases de programmes de recherche sur les temporalités en SIC 11 .
Analysant les ancrages théoriques et les problèmes de méthodes posés par une analyse des temporalités médiatiques en SIC, Luc Jaëcklé (2001) souligne que ces dernières soulèvent un ensemble de difficultés typiques de la discipline : celle de la justification scientifique et sociale de l’intérêt manifesté pour les temporalités, celle des outils construits par les SIC pour faire du temps un objet de recherche intégré à la discipline ou encore celle d’un éventuel apport spécifique aux SIC. Quatre paradigmes d’analyse des temporalités médiatiques en SIC ont été ainsi distingués :
– le paradigme narratologique indique que les récits constituent des repères pour le sujet afin de circuler entre présent, passé et futur ;
– le paradigme médiologique-technique met l’accent sur le support et les questions de la durée, de la vitesse, de l’accélération et de la synchronie qui caractérisent un dispositif ;
– le paradigme sociopolitique qui a abordé notamment les superpositions, oppositions, complémentarités des temps (celui du politique, des communautés, de la société globale, de la science, des arts, des médias, etc.) est une voie fréquemment suivie, dans la tradition sociologique de la pluralité des temps sociaux ;
– le paradigme sociocognitif porte sur l’apprentissage des catégories temporelles au travers de gestes, d’échanges, d’interactions s’appuyant sur des croyances et des savoirs, construisant progressivement une chronogénèse individuelle et générant des horizons d’attente.
À ces quatre paradigmes concernant les temporalités médiatiques, nous pouvons ajouter un cinquième, le paradigme organisationnel qui s’est concentré dans un premier temps sur les liens entre les figures de l’urgence et la communication (Carayol, 2006), pour ensuite être ouvert à d’autres aspects des temporalités organisationnelles (la prévention, les modalités communicationnelles spécifiques à la nuit, etc.) (Carayol et Bouldoires, 2011 12 ).
Comme l’indique Jaëcklé, nous pensons que l’approche des temporalités par les SIC peut se caractériser par une capacité à croiser ces différents paradigmes. En ce sens, les SIC sont particulièrement bien placées en ayant depuis longtemps travaillé des notions comme celles de dispositifs et d’identités, tout en prenant en compte les dimensions informationnelles et communicationnelles des processus. Il s’agit alors pour les SIC de dépasser le simple constat d’une multiplicité, pluralité, diversité, etc., des temporalités pour garder en tête l’ambition d’intelligibilité des phénomènes analysés, inscrite dans une approche temporaliste. En effet, à l’image des autres disciplines des sciences humaines et sociales, « on serait ainsi en présence de trois exigences pour définir et penser les temporalités dans nos disciplines : elles ont une origine collective (ce sont des « cadres » fournissant des repères communs), elles sont plurielles comme le sont les groupes humains qui les produisent par leur action (ce sont des attitudes, croyances, des « milieux » foncièrement pluralistes) et elles sont sources d’ intelligibilité des phénomènes humains (ce sont des « cartes », comme dit Nicolas Hatzfeld, permettant de comprendre et repérer les liens du présent au passé) » (Dubar et Rolle, 2008) 13 .
Reconnaissance et SIC
Différents travaux en SIC s’appuient sur la théorie honnethienne de la reconnaissance et son ambition d’avancer une proposition théorique rendant compte des transformations sociales. Le plus souvent, ils se concentrent sur les dimensions intersubjectives de la reconnaissance et celles relevant de l’estime sociale. Nous avons regroupé en trois parties les sujets d’intérêt pour la reconnaissance chez les auteurs en SIC. La première regroupe les auteurs qui s’inscrivent dans les théories critiques. La deuxième regroupe les auteurs pour qui la reconnaissance relève du dispositif. Enfin la dernière traite de l’identité numérique.
• Théories critiques et reconnaissance
Le premier auteur auquel nous pensons est Thomas Heller pour qui la communication dans l’organisation comporte des enjeux de domination « qui découlent de la construction (communicationnelle) d’un rapport à soi, ainsi que le sens de cette construction (qui fait de l’individu une ressource ou un capital) » (Heller, 2009, p. 118). La reconnaissance est alors un opérateur de l’assujettissement. Si l’approche de Heller se situe dans l’organisation et dans un contexte de travail, d’autres auteurs intègrent dans leurs réflexions l’approche critique de faits sociaux en lien avec les usages des technologies de l’information et de la communication (TIC). Des auteurs comme Fabien Granjon (2012) et Julien Rueff (2014) utilisent les notions de la théorie honnethienne de la reconnaissance dont l’idéologie, le mépris, la réification, etc. L’analyse de Granjon dans son ouvrage intitulé Reconnaissance et usages d’Internet porte sur les idéologies de la reconnaissance à travers notamment les discours sur la société de l’information, les inégalités numériques qui transparaissent dans les usages populaires de l’informatique connectée et les formes d’exposition de soi en ligne. L’auteur montre que « la pratique de l’informatique connectée peut conduire à un affaiblissement de soi prenant sa source dans le sujet lui-même dans son rapport à la manipulation technique (en tant que pratique culturelle), ou bien l’individu est mis à mal dans la mesure où les personnes avec lesquelles il est en interaction ne lui reconnaissent par les qualités qu’il investit dans la relation » (Granjon, 2012, p. 25). Prenant le cas d’un collectif en ligne de joueurs, Rueff s’intéresse, quant à lui, aux phénomènes de reconnaissance sociale et de mépris. Pour l’auteur, il y a réification lorsqu’un sujet est traité comme un objet, lorsqu’il y a un oubli de la dimension affective de soi et de la relation aux autres. Analysant les conditions d’émergence de ces phénomènes de réification et d’auto-réification lors du recrutement de nouveaux joueurs, il conclut qu’il n’y a pas de réification réelle (pas de perte de l’humanité entre pairs), mais une réification fictive (instrumentalisation et dépersonnalisation dans les relations avec les autres). Il met ainsi en avant l’importance de la reconnaissance entre pairs comme source de motivation de la participation en ligne. On le voit, ce type de recherche identifie de nouvelles pathologies sociales et vise à renforcer une théorie normative de la société, une critique du fonctionnement de la société.
• Dispositifs et reconnaissance : une interrogation portée par les SIC
L’implication des dispositifs dans les processus de reconnaissance est une interrogation portée par les SIC alors qu’elle n’est pas abordée par Honneth. « Le point de vue des SIC sur la reconnaissance suppose des sujets et des relations pris dans des contraintes de régulation sociale, cette régulation pouvant s’effectuer à l’aide de documents et/ou de sujets humains. » (Larroche, 2008). Autrement dit, comme l’indique l’auteure, la reconnaissance s’observe dans des contextes communicationnels par la présence d’un « je » et d’un « autre » en interaction, pouvant être intégrés à des dispositifs, en présence ou non d’un médiateur. Le dispositif au sens de Michel Foucault associe aux relations intersubjectives des rapports de pouvoir et de savoir (Appel, Heller, 2010, p. 47). Pour Heller, l’introduction d’un dispositif modifie l’angle de vue concernant la reconnaissance dans les organisations, qui n’est plus nécessairement celle d’un sujet en interaction en quête de reconnaissance, mais celle de la figure du salarié, du communicant, etc., intégrée à une représentation discursive. « La mise en valeur de salariés à l’occasion de conventions, de remises de prix ou de médailles, d’éloges publics ou dans le cadre d’un entretien d’évaluation, la photo du meilleur vendeur dans le journal interne, etc., témoignent d’expressions particulières de la reconnaissance qui ne se limitent pas aux relations intersubjectives. » (Heller, 2009, p. 115-116). Cet exemple illustre la reconnaissance médiatique, l’une des trois formes de la reconnaissance distinguées par Anabelle Klein et Philippe Marion, celle qui « a lieu lorsqu’il y a désignation, construction identitaire créée par les médias » (Klein, Marion, 1996, p. 48). Axel Gryspeerdt considère pour sa part les dispositifs médiatiques comme des amplificateurs de la reconnaissance grâce « à un attirail de preuves et de justifications (photos, dossiers, témoignage) concourant à augmenter la notoriété et la renommée et à inscrire l’existence des personnes, groupes et institutions reconnus dans les préoccupations des gens (phénomène de l’agenda setting des médias). » (Gryspeerdt, 1996, p. 8). L’exemple de Gryspeerdt nous amène à discuter d’une autre forme de reconnaissance, celle qualifiée de médiatée qui, si l’on reprend la conception de Bernard Lamizet reformulée par Anabelle Klein et Philippe Marion, « repose sur des acteurs institutionnels, c’est-à-dire lorsque la reconnaissance est axée sur la représentation de l’institution incarnée par l’acteur en question » (Klein, Marion, 1996, p. 48). Des dispositifs représentationnels rendent alors légitime et crédible la représentation de l’acteur considéré. Cette forme de reconnaissance est clairement liée aux approches juridiques d’Honneth où représentation et pouvoir sont intimement liés (Marin, 2005). Klein et Marion proposent une troisième forme de reconnaissance qu’ils désignent par l’expression représentation médiatisée. C’est celle qui « a lieu lorsque la représentation de soi est relayée par les médias » ( ibid. ). Les usages de l’informatique connectée traitent cette forme de reconnaissance lorsqu’elle s’intéresse à la manière dont des individus se mettent en scène sur certaines plateformes (Granjon, 2012), et nous oriente vers l’identité numérique, sujet bien investi par les SIC.
• Identités numériques : des travaux liant reconnaissance et temporalités
Comme l’illustre l’ouvrage collectif sur les identités numériques (Coutant, Stenger, 2014), de nombreux questionnements sont apparus récemment autour de l’anonymat sur Internet, le pseudonymat, la gestion des profils sur les réseaux socionumériques, la présentation de soi et la construction identitaire, la carte nationale d’identité numérique (ou électronique), la gestion des dossiers de santé informatisée, l’archivage des données personnelles, etc. Le concept d’identité est historiquement lié aux notions de sujet, de trajectoires biographiques et professionnelles (Dubar, 1991), de reconnaissance intersubjective (Honneth, 2000), à sa mise en récit (ipséité, mêmeté chez Ricœur, 2005). Il est aujourd’hui élargi dans un contexte numérique aux enjeux de visibilité (Voirol 2005 ; Andonova, Vacher, 2013), de présence (Merzeau, 2010) et d’e-réputation (Alcantara, 2015), intégrant alors dans leur questionnement temporalités et identités. En SIC, les relations entre temporalités et identités sont très souvent abordées sur le terrain du numérique. Pourtant, d’autres approches sont également menées portant, par exemple, sur la visibilité et la reconnaissance de l’individu au travail (Andonova, Vacher, 2009), la visibilité ou l’invisibilité des bibliothécaires (Peyrelong, 2009) et celle des cadres de santé (Lépine, 2009).
Si les liens entre reconnaissance et temporalités ont bien été investis par les SIC, nous souhaitons apporter dans cet ouvrage un questionnement ignoré des recherches actuelles, en confrontant les approches juridiques et sociales de la reconnaissance à l’idée d’épaisseur temporelle. En résumé, l’objet de ce livre permet d’une part d’intégrer des dispositifs socio-techniques de communication qu’ils soient de l’ordre de la co-présence (corporelle ou numérique) ou d’échanges asynchrones, à des préoccupations concernant la reconnaissance, et d’autre part de réinterroger ces notions en tenant compte des reconfigurations temporelles ou de ce que nous avons appelé une épaisseur temporelle des individus ou des groupes. Ainsi, nous avons pensé l’organisation de cet ouvrage collectif portant sur la reconnaissance et les temporalités en trois parties. La première partie propose d’approfondir les concepts de reconnaissance et de temporalités, éclairés par des chercheurs de différentes disciplines (sociologie, philosophie et SIC). Les deux parties suivantes, inscrites dans le champ de l’information-communication, discutent ces concepts en les confrontant à divers objets et terrains d’étude (participation du citoyen, droit à l’oubli, statut professionnel, évaluation professionnelle, médias socionumériques, etc.).
Considérations théoriques sur la reconnaissance et les temporalités
La première partie de l’ouvrage s’attache à présenter des éclairages théoriques sur la reconnaissance et les temporalités. Un apport théorique sur les temporalités est proposé par un sociologue, un autre sur la reconnaissance par une philosophe. Deux chercheurs en SIC complètent cet ancrage théorique par des propositions d’articulation entre reconnaissance et temporalités.
Dans un chapitre marqué par une grande érudition, « Temporalité, temporalités : philosophie et sciences sociales », Claude Dubar montre en quoi le passage d’une conception du temps, au singulier, aux temporalités, au pluriel, et la définition de celles-ci, soit de manière abstraite comme formes diverses d’agencement du passé, du présent et de l’avenir, soit de manière concrète comme modes d’organisation temporelle des champs sociaux (travail, famille, politique, loisir…), a représenté une avancée analytique incontestable. Ce passage a permis de dépasser les apories du « temps philosophique », c’est-à-dire les contradictions inhérentes aux tentatives de trouver une définition unique du temps, et de s’intéresser aux temporalités sociales, notamment en histoire et en sociologie. Suivant la piste ouverte par Ricœur, l’auteur analyse la dette due à Heidegger avant de proposer une position engagée comme l’aurait fait Chesneaux. En effet, dans Habiter le temps (Chesneaux, 1996), ce dernier décortique la « crise de temporalité » qui se cristallise, selon lui, dans un éclatement des temps (de travail et de chômage, de la famille et des loisirs, de la citoyenneté et des médias, des marchés et des échanges) autant que dans la domination du temps-paramètre (« le temps-monde des marchés financiers ») sur le temps-compagnon (« le temps long des équilibres écologiques » et « le temps-devenir de la citoyenneté démocratique »). L’œuvre de Chesneaux comme la contribution de Dubar ouvrent une voie d’analyse des temporalités en SIC. Toutes les sciences sociales se doivent, comme le stipule Dubar, de rendre compte des tensions entre les temporalités, en s’efforçant de mieux les définir mais surtout de « les penser mieux et les dire autrement » (Ricœur, 1985, p. 489).
Haud Gueguen propose ensuite un chapitre réflexif, « Reconnaissance et accélération. Réflexion sur la temporalité de la reconnaissance à partir de la critique sociale du temps de Harmut Rosa » dans lequel elle confronte de manière originale les théories de la reconnaissance de Honneth à la théorie de l’accélération de Rosa. Cette confrontation permet d’analyser les normes temporelles à l’œuvre et de montrer la manière dont « elles encadrent et conditionnent le vécu des acteurs ». Pour l’auteure, l’analyse critique de Rosa pointe notamment le fait que les caractéristiques temporelles de la modernité tardive modifient et fragilisent les formes de la reconnaissance observée dans la modernité classique. Ce n’est plus « une lutte positionnelle » de la reconnaissance, mais une « lutte performative » qui est à l’œuvre. Pour Rosa, la reconnaissance, qui suppose dans la modernité classique une inscription dans le temps long, se trouve fragilisée dans la nouvelle modernité où l’horizon temporel est lié à la contingence et à l’incertitude. L’identité est alors transformée. Elle laisse la place à une identité situative où le « soi est multiple, fluide et sans noyau », engendrant l’impossibilité « pour les individus de « s’approprier » leur propre vie en intégrant les différents moments dans une unité narrative ». Dans ce chapitre, Gueguen donne ainsi des clés pour comprendre comment la lutte pour la reconnaissance, facteur d’émancipation dans la modernité classique, est devenue un facteur d’aliénation dans la modernité tardive.
Thomas Heller poursuit cette réflexion sur la reconnaissance comme facteur d’aliénation en interrogeant les liens entre la reconnaissance et la temporalité, à l’aide de la notion d’assujettissement. Dans un chapitre intitulé « Du pouvoir reconnaissant. Reconnaissance et temporalité à l’aune du concept d’assujettissement », l’auteur défend la thèse suivante : l’assujettissement permet d’articuler des logiques de soumission à des considérations liées à l’identité professionnelle. La définition d’assujettissement lui permet effectivement d’articuler une reconnaissance instrumentale (servant les intérêts de l’entreprise) et une reconnaissance « justifiée et vraie », liée « aux conditions de l’autonomie et de réalisation de soi » en lien avec l’identité professionnelle. Même si les temporalités au sein des organisations, notamment la logique temporelle de production, contraignent les individus et leur imposent un rythme, ils finissent par apprivoiser ce temps contraint en le transformant en un temps intériorisé et naturalisé. Cette logique temporelle devient alors un élément de leur identité professionnelle.
C’est dans un texte d’une grande densité que Bernard Lamizet nous invite à nous interroger sur le « temps, la signification et l’expression des identités politiques ». Partant de l’énonciation qui inscrit la signification dans une double temporalité – celle du sujet et celle de la société – et dans une double spatialité – l’espace de l’intersubjectivité et l’espace culturel, institutionnel et politique –, l’auteur en vient à la reconnaissance comme mise en œuvre d’une énonciation. Reconnaître, c’est fonder une identité sur l’instauration d’une relation à l’autre. Cette reconnaissance se déploie à la fois sur l’espace de l’intersubjectivité et celui de l’espace public. Lamizet examine alors, toujours dans cette dialectique entre singulier et collectif, différents couples. En premier lieu, la temporalité dans la communication et la signification. Il rapproche l’articulation entre temps court et temps long (en référence à Braudel) de l’articulation entre identité et énonciation. Il interroge ensuite le couple identité et temporalité, mettant en évidence au passage le rôle de l’histoire pour penser les évolutions des identités et leur légitimation. Enfin, c’est aux dimensions de la médiation et du temps que l’auteur s’intéresse. Il conclut en nous invitant à penser quatre formes d’identités (politiques, sociales, divinités, lois et institutions) comme seules identités à pouvoir échapper à la temporalité.
Formes de temporalités et reconnaissances juridiques et sociales
La seconde partie de l’ouvrage traite de l’émergence de nouveaux acteurs (l’habitant, les communicants) ou de nouvelles revendications (droit à l’oubli), confrontée aux lents processus de reconnaissances juridiques et sociales. Les chapitres rassemblés dans cette partie illustrent les processus de médiations plus ou moins explicites entre acteurs et mettent en lumière la tension entre différentes formes de temporalités.
Valérie Colomb montre l’évolution de la prise en compte de la parole des habitants dans les projets urbains complexes. Ces projets sont caractérisés par le fait qu’ils se développent sur des temps longs où s’entrecroisent de multiples acteurs et des enjeux particulièrement sensibles, entre autres celui qui touche au lien fort existant entre habitat et identité. La question du sens, au travers des mises en récit successives opérées par les commanditaires ou concepteurs, est alors particulièrement vive. L’auteure ouvre une perspective originale en interrogeant la reconnaissance des habitants en tant que sujets par les décideurs. Colomb nous démontre par des exemples particulièrement bien choisis comment se mêlent alors récits personnels de l’habitant et récits du projet. Sous forte injonction participative, les modalités de cette reconnaissance des habitants dans le projet restent toutefois très variées non seulement dans leur nature (simple consultation ou implication plus importante), leur introduction dans le processus (au départ du projet ou très en aval, quand les jeux sont presque totalement faits) et dans leur dimension décisionnaire.
Autre forme de reconnaissance se déroulant sur le temps long, celui du groupe professionnel des cadres de santé qu’analysent Valérie Lépine et Bertrand Parent au moment où ce secteur de la fonction publique est l’objet de profonds bouleversements. Les auteurs montrent comment certaines compétences, en particulier communicationnelles, qui sont pourtant au cœur de l’activité ne sont pas identifiées comme telles par les acteurs institutionnels. Il s’agit bien alors de tout un pan du travail réel, de l’épaisseur du travail des cadres de santé qui disparaît ainsi des représentations de l’activité. C’est en choisissant de s’attacher aux revendications, aux négociations, aux inscriptions, aux multiples opérations de traduction que les auteurs analysent cette lutte pour la reconnaissance. Parole des acteurs, en demande forte d’une définition de leur identité en accord avec la complexité du travail réel, qui apparaît de moins en moins à la surface des textes et discours institutionnels. Le référentiel des compétences des cadres de santé, plus spécifiquement étudié par Lépine et Parent, est à ce titre exemplaire de cette « invisibilité ». Cette disparition du réel du travail ne l’est jamais toutefois de manière linéaire ou liée à une causalité unique, c’est ce qui fait tout l’intérêt et la pertinence de l’analyse de ce processus par les auteurs.
Quant à Christine Chevret-Castellani, elle ouvre dans son chapitre un débat particulièrement d’actualité en s’interrogeant sur la compatibilité entre les discours œuvrant à l’élaboration des normes liées au droit à l’oubli et ceux concernant la maîtrise des récits de vie des individus ou des collectifs. Par l’analyse d’un corpus constitué de documents portant sur le droit à l’oubli et constitué de discours liés aux consultations publiques, à des chartes et à des synthèses de travaux parlementaires, l’auteure révèle les rapports de force entre les acteurs économiques et les politiques pour l’institution d’une norme. Pour ces acteurs, conclut l’auteure, le droit à l’oubli ne possède pas de consistance théorique. Son sens est alors réduit à celui de protection des données, occultant ainsi le véritable sens de l’oubli, composante essentielle de la mémoire et de l’identité collective.
Reconfigurations des temporalités et des identités
Dans la troisième partie de l’ouvrage, la question des identités est au cœur des réflexions. L’idée générale des contributions est d’articuler reconnaissance et temporalités, à partir de questions identitaires. Des demandes ou des attentes de reconnaissance se révèlent, renvoyant à d’autres identités, à cette épaisseur temporelle qui ne s’inscrit pas, ou si peu, dans l’organisation ou le dispositif.
Olivier Dupont propose une discussion particulièrement intéressante de la proposition de Rosa, concernant son analyse de la reconnaissance comme frappée par l’immédiateté de nos sociétés post-modernes. L’auteur reconnaît avec Rosa que les organisations tendent effectivement à ne prendre en compte que les dernières réalisations, entraînant les individus dans une course à une production toujours plus importante, en nombre et en rapidité, pour être reconnus. Ces normes sont pleinement intégrées par tous les acteurs. Pourtant, Dupont défend également l’existence d’une demande, portée cette fois par les individus, à la reconnaissance de leur épaisseur temporelle. Se référant aux luttes pour la reconnaissance dégagées par Honneth, l’auteur en fait ainsi une autre forme de demande et de lutte pour la reconnaissance. En effet pour un individu, demander que soit pris en compte son passé, ses projets, ses multiples identités revient à ce que Dupont identifie comme une légitime demande de sens, allant bien au-delà d’une reconnaissance immédiate liée à l’accélération du temps analysée par Rosa.
Marie-France Peyrelong nous invite pour sa part à explorer la tension entre l’épaisseur temporelle de l’individu et les temporalités de l’organisation, lors d’un moment professionnel particulier, l’entretien d’évaluation. L’entretien professionnel est en effet un dispositif managérial d’autant plus intéressant à analyser qu’il intègre dans sa définition même une temporalité, puisqu’il s’agit de faire un « bilan » de l’activité du salarié pendant l’année écoulée. Un des intérêts principaux de cette contribution est que l’auteure montre la difficulté et l’ambiguïté de considérer l’entretien professionnel comme un moment de reconnaissance. Parce qu’il permet de mettre en visibilité ce que fait réellement une personne ? Parce que c’est un entretien avec un N + 1 ? Comme le souligne l’auteure, l’entretien professionnel est surtout analysé comme un moment d’expression au cours duquel les traces écrites, la présentation « obligée » de son activité et de ses « ressentis » font que cela « déborde ». Et c’est avec une grande justesse que l’auteure analyse comment, au-delà du cadre réglementé de l’entretien professionnel, se révèlent des demandes ou des attentes qui débordent sur d’autres temporalités que celles de l’organisation ou du dispositif. Ces temporalités renvoient à d’autres identités, à cette épaisseur temporelle qui s’inscrit avec difficulté dans le dispositif.
Discutant également les notions d’identité professionnelle et de visibilité professionnelle, Valérie Larroche interroge la manière dont les réseaux socionumériques professionnels (RSNP) du type LinkedIn et Viadeo, sources de traçabilité et de déclaration de soi, contribuent à la reconnaissance d’une épaisseur temporelle du soi professionnel. L’auteure cherche à comprendre les mécanismes déclaratifs et comportementaux (rédaction d’une biographie, accumulation d’activités), mais aussi algorithmiques (systèmes de recommandation) à l’œuvre dans les RSNP pour construire l’épaisseur temporelle des individus et sa reconnaissance. L’auteure mobilise le concept d’identité situative de Rosa (2010), au sein duquel le passé, le présent et le futur sont réinterprétés en permanence en fonction des situations. En effet, l’identité situative est la meilleure définition de l’identité des individus dans un RSNP ; un individu en poste ne va pas décrire son profil et agir dans les RSNP de la même manière s’il décide de changer de poste ou s’il devient chômeur. À la suite de son analyse, le résultat proposé par Larroche est sans appel. Si les RSNP sont incontournables pour les professionnels du digital afin de se construire une visibilité situative professionnelle (Larroche, 2013), ce ne sont pas des plateformes idéales pour se construire une identité professionnelle dotée d’une véritable épaisseur temporelle.
C’est aux formes de l’expertise des professionnels de la communication construites sur les médias socionumériques, et plus particulièrement sur Twitter, que Jean-Claude Domenget consacre son analyse. En effet, ces médias accentuent les enjeux de visibilité et, partant, de la reconnaissance de ces experts et de leur employabilité. Certes, la reconnaissance d’une expertise se construit sur un processus long, mais l’auteur montre de manière convaincante comment une tension apparaît entre cette construction sur un temps long et l’impératif de visibilité exacerbé par les dispositifs du web social. Celle-ci se joue alors au travers d’épreuves, dans l’urgence, par exemple lors de communication de crise. Le propos de l’auteur est d’analyser si la reconnaissance des formes d’expertise sur Twitter passe par une prise en compte des formes identitaires actuelles ou antérieures de ces professionnels de la visibilité, comme les nomme l’auteur. S’appuyant sur les trois figures d’usagers de Twitter en fonction de leur rapport au temps identifiées dans une recherche précédente, l’auteur renouvelle, en les enrichissant, ses analyses en dégageant trois modèles d’expertise. Pour chaque modèle sont précisées les figures du devenir-expert, d’usager, les instances de reconnaissance, les formes de lien social, les formes de reconnaissance, la relation à l’outillage d’expertise et la durée de la reconnaissance qui sont en jeu. À travers cette combinatoire, c’est bien à un renouvellement de la manière de penser l’expertise des professionnels de la communication (voire d’autres professionnels) présents sur le web social, que l’auteur nous invite.
Nathalie Walczak articule, quant à elle, la notion d’identité, avec celles de visibilité et de reconnaissance afin d’étudier les reconfigurations spatiales et temporelles induites par l’internet. Dans ce chapitre, issu de son travail de thèse, l’auteure analyse les enjeux d’une visibilité élargie et des formes de reconnaissance à travers les modalités d’exposition de soi sur les médias socionumériques. Un des apports de cette contribution est de partir des concepts en dehors du champ du numérique et des SIC, afin de comprendre les mécanismes qui sont en jeu dans les relations numériquement interfacées. Sont ainsi convoqués les concepts d’interaction sociale de Mead et de réputation chez Voswinkel, pour analyser le brouillage des sphères privées et publiques marquant la reconfiguration spatiale. De la même manière, la reconfiguration des temporalités est analysée à partir de la notion de temps bidirectionnel de Chesneaux, ouvrant à la question de la mémorisation des données sur l’internet. L’auteure montre ainsi que, dans une recherche de visibilité, les internautes affichent une partie de leur identité et, en même temps, se construisent identitairement en éprouvant l’estime de soi dans l’interaction sociale. Les traces produites par l’internaute forment alors sa réputation que l’on peut lier à la notion de reconnaissance. La reconnaissance numérique repousse ainsi les limites de la notion définie par Honneth puisqu’elle semble être élargie en termes d’espace et de temps.
Avec ces douze contributions cherchant à articuler reconnaissance et temporalités, le présent ouvrage vise à inscrire ces deux concepts en SIC. L’approche de la reconnaissance sur laquelle il s’appuie, s’inscrit très largement dans les théories de la reconnaissance développées par Honneth, tout en souhaitant porter un intérêt particulier à une dimension oubliée de ces approches, celle des temporalités en jeu et plus précisément l’analyse de la quête de reconnaissance sur la durée, comme un processus construit sur le moyen, long terme, intégrant nécessairement la prise en compte d’une épaisseur temporelle de l’individu comme des collectifs. L’origine de cet ouvrage est double. En premier lieu, il est issu d’une réflexion initiée par un groupe de chercheurs en SIC, ayant choisi de travailler sur le concept de reconnaissance lors de la création du laboratoire Elico à Lyon en 2007-2008. En second lieu, les contributeurs de cet ouvrage ont participé à une journée d’études organisée par Elico sur « Reconnaissance et épaisseur temporelle », en décembre 2012 ou ont été invités lors de séminaires du groupe de recherche lyonnais sur la reconnaissance 14 .
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7 Trois échelles de temps sont classiquement distinguées : la courte, la moyenne et la longue durée.
8 Voir dans cet ouvrage le chapitre de Dubar, « Temporalité, temporalités : philosophie et sciences sociales ».
9 Cette acception du concept de temporalités est celle défendue par la revue Temporalités lancée en janvier 2004, faisant suite au bulletin Temporalistes créé par Grossin en 1984. Cette revue vise à confronter les définitions et les approches des temporalités dans plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales (histoire, sociologie, psychologie sociale, démographie, philosophie, économie, etc.) (cf. http://temporalites.revues.org/ ).
10 Cet inversement de l’ordre des « moments du temps » est proposé par Chesneaux (2004). Elle traduit la centralité du présent.
11 Pour une approche plus développée d’une proposition d’une piste de recherche sur les temporalités en SIC, voir l’article de Jean-Claude Domenget : La fragilité des usages numériques. Une approche temporaliste de la formation des usages, Les cahiers du numérique, 2013/2, p. 47-75.
12 Cet ouvrage collectif s’intéresse à la « discordance des temps : rythmes, temporalités et urgence, l’ère de la globalisation de la communication ». Il propose d’analyser les temporalités en SIC à travers trois axes. Les deux premiers (les rythmes du monde contemporain et les temporalités médiatiques) peuvent être rapprochés des paradigmes médiologique-technique et sociopolitique distingués par Jaëcklé. Le dernier (les temporalités organisationnelles) rappelle l’existence d’un autre paradigme, non présent dans la catégorisation de Jaëcklé.
13 L’italique vient des auteurs.
14 Pour revenir plus précisément sur l’historique de ce projet, une première journée d’études s’est tenue à l’enssib le 24 octobre 2008 dont le sujet était « la reconnaissance au travail » avec les conférenciers invités suivants : Florence Osty (Lise), Georges Trepo (Pr. hec), Renaud Muller (Mosaic), Jean-Claude Casalegno (Esc, Clermont-Ferrand). Une autre a eu lieu le 14 décembre 2012 intitulée « Reconnaissance et temporalités ». À cette journée d’études, Claude Dubar fut notre conférencier invité (programme complet disponible sur http://www.enssib.fr/programme-reconnaissance ). Plusieurs séminaires ont complété ces deux journées d’études : un, le 27 janvier 2012 au cours duquel Jean-Claude Domenget (Elliadd, université de Franche-Comté) est intervenu sur « l’articulation des temporalités : vers une nouvelle forme de reconnaissance ? », un autre, le 8 juin 2013, avec l’intervention de Josiane Boutet (université Paris Diderot) intitulé « Reconnaissance au travail, le pouvoir des mots » et un dernier, le 20 juin 2014, avec Haud Guéguen (Dicen, Cnam) et Thomas Heller (Geriico, université Lille 3).
Première partie Considérations théoriques sur reconnaissance et temporalités
Temporalité, temporalités : philosophie et sciences sociales
Claude D UBAR , Printemps, université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Cet article aurait dû être écrit par Jean Chesneaux s’il ne nous avait prématurément quittés. Il avait précisé vouloir développer, dans ce numéro [8] 1 , un point de vue « plutôt philosophique » sur les temporalités. C’est ce qu’il avait d’ailleurs déjà commencé à faire dans le n°1 de la revue (Chesneaux, 2004), reprenant, en les synthétisant, des thèses de son livre Habiter le temps (Chesneaux, 1996). Je l’ai remplacé, au dernier moment, en essayant notamment de comprendre une de ses formules favorites concernant « la co-originarité ( Gleich-Ursprünglichkeit ) des trois instances du temps – futur, passé, présent – proposée par un Martin Heidegger envers qui, selon Emmanuel Levinas, « nous contractons ainsi une dette dont nous devons nous excuser » (Chesneaux, 2004, p. 108 ; 1996, p. 21). Quelle est cette dette intellectuelle que les philosophes du temps d’aujourd’hui auraient contractée à l’égard d’Heidegger ? Si l’on comprend pourquoi Levinas tient à s’excuser de cette dette (l’engagement nazi d’Heidegger), on ne comprend pas bien ce que cet « ancrage commun » des trois moments du temps ( ek-stases chez Heidegger) – opposé par Chesneaux à la « successivité positiviste du passé, du présent et de l’avenir » (Chesneaux, 2004, p. 92) – a d’aussi important pour « penser le temps » aujourd’hui. C’est ce que je traiterai dans la première partie de ce texte en suivant de près les commentaires de Paul Ricœur (1985, p. 21-188) sur ce qu’il appelle « l’aporétique de la temporalité » (ensemble des contradictions indépassables des discours philosophiques sur le temps) et sur l’hypothèse d’une sorte de mise en abîme de ces apories chez Heidegger. J’essayerai, dans un second temps, de montrer ce qu’implique le passage de ces apories à l’hypothèse théorique des temporalités plurielles, en revenant sur les relations entre la philosophie et les sciences sociales, et spécialement l’histoire et la sociologie. Je terminerai en tentant une médiation entre la position de Chesneaux (1996), historien et celle de William Grossin (1996) ou d’autres sociologues ayant tenté de fonder une « science des temporalités » : ni universalisme abstrait, ni relativisme intégral…
L’aporétique de la temporalité dans la philosophie occidentale
Je ne ferai que survoler les grandes conceptions du temps dans la pensée philosophique occidentale, de Platon et Aristote à Edmond Husserl et Henri Bergson. Il existe d’excellents recueils et analyses dont un récent ouvrage collectif très précieux coordonné par Alexander Schnell (2007). Je suivrai de près l’argumentaire de Ricœur dans Temps et récit 3 (1985) tout en le reliant à la question du choix entre la temporalité et les temporalités. Ricœur dégage, en fait, trois apories – appelées successivement « externe », « totalisante » et « irreprésentable » – en mettant en relation des textes d’Aristote et de saint Augustin d’abord, de Kant et d’Husserl ensuite, avant d’aborder les analyses de Sein und Zeit ( L’Être et le Temps) d’Heidegger qui, selon lui, condense et porte à l’extrême les trois apories de la « philosophie du temps ». Cette position est aussi, différemment formulée, celle de Hannah Arendt (1958) qui fait d’Heidegger un traducteur éminent de la « crise du temps » contemporain de l’émergence de « l’homme moderne » et de la perte des repères traditionnels au profit d’une incertitude radicale sur le sens du temps.
On peut, pour simplifier, appeler cosmologique la position philosophique d’Aristote sur le temps, « nombre du mouvement selon l’avant et l’après » (Aristote, 1952, p. 219). Le concept de temps est d’abord présenté par Aristote comme « quelque chose du mouvement » ( ti tes kinèséôs ). En effet, pour lui, contrairement à Platon dans le Timée qui fait du temps une « modalité mobile de l’éternité », le temps est lié intrinsèquement au mouvement : pas de temps pensable sans mouvement observé. Il écrit : « quand un laps de temps s’est écoulé, un certain mouvement s’est produit aussi » (Aristote, 1952, p. 221). C’est grâce à ce lien essentiel que l’on peut mesurer le temps par le biais de son premier acolyte, le mouvement. Le temps est d’abord temps du monde, intrinsèquement lié aux mouvements du cosmos. Mais, si l’on ne peut penser le temps sans le mouvement, il est impossible, pour Aristote, de réduire le temps au mouvement (fut-ce celui des sphères célestes). On ne peut penser le temps sans faire intervenir la psyché ( psukhê ), traduit par esprit ou âme rationnelle, « second acolyte » du temps. Si « le temps détermine le mouvement en le nombrant », l’essence du temps est « déterminé par l’instant, entre avant et après ». Or l’esprit est justement « ce en quoi la détermination du mouvement est possible » (Aristote, 1952, p. 225). Si le mouvement est bien premier, on ne peut mesurer le temps que grâce à un esprit comptable. Ainsi, « pas de temps sans détermination du mouvement, et pas de détermination sans activité de l’âme rationnelle » (Mabille, 2007, p. 26).
Il ne fait pas de doute que chez Aristote le temps est « extérieur » à l’esprit qui observe le mouvement. Il est le temps du monde ( phusis ) et l’instant, entre l’avant et l’après, est « la pièce maîtresse de la théorie d’Aristote » (Ricœur, 1985, p. 23). Mais comment penser ce temps cosmologique externe sans faire appel à cette perception interne du temps intérieur (l’instant comme présent vécu) qui conditionne le lien entre temps et mouvement ? Il faut bien une intelligence pour compter et d’abord percevoir, discerner, comparer les mouvements. Mais alors quel lien entre cette intelligence (interne) et la définition première (externe) du temps ? C’est l’aporie n°1 (dite « externe ») selon Ricœur : pas de temps objectif sans un sujet pour le percevoir. Il faut un esprit pour rendre le temps mesurable. À trop privilégier le mouvement, Aristote s’enferme dans la contradiction d’un temps purement externe qui ne serait pas (aussi) produit par un sens interne… On peut inversement appeler psychologique la position présentée par Augustin dans le livre XI des Confessions . Le temps qu’Augustin présente comme une véritable énigme (« qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un me le demande et que je veuille expliquer, je ne sais plus »), doit être défini, selon lui, non à partir d’observations externes mais à partir de l’expérience humaine. Le temps humain se déploie « face à la perfection ontologique de l’Éternité et à l’altération impersonnelle de la Nature » (Vergeon, 2007, p. 62). Or, en tant que « distentio animi » , distension c’est-à-dire « rétention et extension de l’âme », il y a, pour Augustin, « trois temps : le temps du passé, c’est la mémoire ; le temps du présent, c’est l’attention et le temps du futur, c’est l’attente » (Vergeon, 2007, p. 27). Mais, en fait, passé et futur glissent sur le présent qui devient lui-même triple : l’attente est le présent de l’avenir, la mémoire celui du passé et l’attention celui du présent. Et donc, comme écrit Augustin, s’adressant à lui-même (et à Dieu) « c’est en toi, mon âme, que je mesure le temps ». Car, en fait, pour lui, « le temps c’est l’impression que les choses qui passent font dans l’âme et qui y demeurent après qu’elles soient passées » (Augustin, 1962, p. 27). L’attention fait que « l’avenir devient passé et que le passé s’augmente au fur et à mesure que l’avenir diminue » : c’est donc le présent (à la fois souvenir, attente et attention) qui est au cœur de ce temps subjectif, psychologique, vécu.
La même aporie, selon Ricœur, s’applique à Augustin, mais dans l’autre sens : comment un temps purement interne peut-il exister en dehors et indépendamment des mouvements extérieurs (ne serait-ce que ceux du corps qui dort, s’éveille, vit, perçoit) ? Le temps subjectif est perception de quelque chose et pas (seulement) de l’esprit lui-même. Comme l’écrit Ricœur : « il n’est pas possible d’attaquer le problème du temps par une seule extrémité, l’âme ou le mouvement, la psukhé ou la phusis , le psychique ou le cosmique » (Ricœur, 1985, p. 42). L’approche cosmologique invalidée va féconder le criticisme. L’approche psychologique revisitée va devenir phénoménologique. Mais cette mutation, à l’âge moderne, n’évitera pas de tomber dans de nouvelles apories.
C’est, en partie, pour tenter de dépasser ( Aufgehen ) cette opposition entre objectivité des connaissances (en particulier celles de la physique de Newton) et subjectivité de la perception et du raisonnement (en particulier mathématique) que Kant construit son édifice critique, au sens du double refus : de l’empirisme absolu (Hume) et de la métaphysique transcendante synonyme d’idéalisme absolu (Berkeley). Le sujet transcendental de Kant n’admet comme connaissance scientifique que celle qui vient des sens et est traitée par l’entendement. Ainsi la connaissance est-elle modelée par les « formes a priori » de la sensibilité et construite, à partir de ce « divers de l’expérience », par les « catégories a priori » de l’entendement (causalité, nombre, relation, etc.) qui garantissent la validité des connaissances scientifiques. Elles sont bien issues de l’expérience mais elles ne s’y réduisent pas. Elles permettent des « jugements synthétiques a priori » qui découlent de ses catégories de l’entendement. Sans ces catégories, la Raison pure ne peut produire de résultat scientifique lorsqu’elle a affaire à des « choses en soi » et non à des « phénomènes » : Dieu, l’âme, l’univers en tant que totalités ne sont pas des objets de science ; l’ontologie en tant que science de l’être est, de ce fait, invalidée.
Le temps de Kant est une forme a priori de la sensibilité (comme l’espace), à la fois « condition d’apparition des phénomènes » (ils sont « dans le temps ») mais aussi « mode de construction du moi transcendantal » (« je construis le temps en moi »). En une formule attribuée à Kant lui-même : « Je suis dans le temps mais je suis aussi le temps ». Le temps kantien n’est ni un concept empirique ou discursif, ni une représentation nécessaire, mais une « forme pure de l’intuition sensible » du « sens interne » (contrairement à l’espace qui concerne le sens externe). Le temps kantien est une « grandeur infinie, donnée, unique précédant a priori toutes ses pièces » en sorte que « tous les temps perçus soient des parties du temps ». L’imagination transcendantale qui relie sensibilité et entendement est l’instance qui « figure le présent, reconfigure le passé et préfigure le futur » (Kant, 1783/1964, p. 187). Elle réalise la synthèse de l’intuition en concepts via les schèmes du temps : permanence, succession, simultanéité. Ces schèmes temporels produits par la mise en forme conceptuelle des données sensorielles, sont pluriels et correspondent aux moments du temps : passé, futur, présent.
On touche ici, selon Ricœur, à une seconde aporie qu’il appelle parfois de la « totalisation ». Comment passé, présent et futur peuvent-ils former une totalité unique, une sorte de « singulier collectif », alors qu’ils renvoient à des catégories plurielles ? Ou bien la différentiation entre passé, présent, futur est « secondaire », accessoire et le temps n’est plus succession de « présents différents » mais, comme chez Platon, « figure mobile de l’éternité », ou bien le temps est bien triphasé, différencié, segmenté entre un passé aboli, un futur indéterminé et un présent qui passe et, de fait, rien ne peut permettre de le totaliser (pas plus que l’âme immortelle ou l’univers infini). La catégorie de causalité, par exemple, exclut d’intervertir le passé et l’avenir. Bref, la temporalité ne peut constituer autre chose qu’une condition formelle, elle est faite de parties hétérogènes qui ne forment pas facilement un tout ; « l’approche transcendantale ne résout pas la question de la totalisation du temps » (Ricœur, 1985, p. 76). Même si la raison pratique, c’est-à-dire morale, peut en faire une condition de la paix universelle (Kant, 1795/1948) et fonder une approche philosophique d’une rationalité nouvelle (Weil, 1950).
C’est pour sortir des deux apories (dites « externe » et « totalisante ») précédentes que, selon Ricœur, Husserl tente, au début du XX e siècle, de mettre en œuvre une nouvelle approche phénoménologique du temps. Revenant à l’intuition d’Augustin, Husserl part de la « conscience intime du temps » comme véritable « acte créateur de temps ». Contrairement à Kant, il veut « faire apparaître le temps en tant que tel et non comme intuition a priori , à la fois formelle et invisible » (Ricœur, 1985, p. 87). Pour cela, à la manière de Bergson (1922), à la même époque, il part de la conscience de « l’évidence de la durée comme flux continu ». Il distingue le souvenir primaire comme re-présentation, re-production de la « conscience impressionnelle », celle du « temps-objet » qui impressionne la conscience comme une plaque photographique, le traitement de ce souvenir dans « le temps objectivé » et, enfin, le souvenir secondaire, la rétention proprement dite, cette conscience intime du « temps immanent », comme « succession originaire des instants d’apparition et de rétention ». L’exemple constamment invoqué par Husserl est celui du son (musical ou non) qui continue de résonner alors même que la source a cessé d’émettre ; la rétention du passé est au cœur du temps husserlien (contrairement au temps augustinien mais comme la mémoire bergsonnienne) : elle fait de l’intentionnalité du souvenir le principe unificateur du « temps tel qu’il apparaît », corrélatif d’une « conscience dirigée vers un passé re-créé » susceptible d’aider à diriger l’à-venir.
Selon Ricœur, si Husserl, dans la lignée d’Augustin, tente bien d’éviter l’aporie de la totalisation (mais sans y réussir vraiment) en privilégiant, comme Bergson, la durée vécue sur le temps perçu, il tombe dans la troisième aporie qui est la plus délicate des trois : celle de « l’irreprésentabilité du temps » imposant le recours à des métaphores (flux, surgissement, imprégnation, création…) contradictoires. Comment, par exemple, pouvons-nous être « dans » le temps « externe » en éprouvant le temps comme produit de notre expérience « interne » ? Comment se représenter « un temps qui nous enveloppe de sa vastitude » et qui soit aussi « ce que nous éprouvons dans notre expérience intime » ? Comment un temps « constituant » (de la conscience) peut-il être « constitué » (dans le monde) ? C’est ce que nous retrouverons dans la dialectique de Chesneaux entre « temps paramètre » (objectif, externe, constitué) et « temps-compagnon » (subjectif, intime, constituant). En attendant, comment ne pas être d’accord avec Ricœur pour qui « ni l’approche transcendentale, ni l’approche phénoménologique ne se suffisent à elle-même : chacune renvoie à l’autre. La polémique objectif/ subjectif répète la polarité temps du monde/temps de l’âme » (Ricœur, 1985, p. 106).
Les apories poussées à leur aboutissement : Heidegger et le temps
Dans Sein und Zeit (L’être et le temps) , publié en 1927 sous une forme inachevée, Heidegger qui se réclame de la phénoménologie herméneutique distingue trois « niveaux de temporalisation », c’est-à-dire trois manières de définir, penser, vivre le temps. Ces niveaux sont fortement différenciés et hiérarchisés, comme des « paliers en profondeur » (Gurvitch, 1950) qui, du plus profond au plus superficiel, segmenteraient des « conceptions » plus ou moins vraies et des « vécus » plus ou moins authentiques du temps.
Le niveau le plus originaire, correspondant à la définition la plus élaborée (« existentiale ») et au vécu le plus authentique (celui du « Souci »), est la Zeitlichkeit (traduit par Temporalité au sens de « Souci du temps en tant que tel »). Ce que Heidegger appelle le Dasein , soit l’être humain en tant qu’ayant seul le souci de l’être, est, à ce niveau primordial, un être-en-avant-de-soi ( das Suchvorweg ), un pouvoir-être ( Seinkönnen ) toujours inachevé, avec la possibilité d’être-un-tout à condition de s’assumer comme être-pour-la-fin ( Zum Ende Sein ), c’est-à-dire un être-pour-la-mort ( Zum Tod Sein ). À ce niveau, pour Heidegger, c’est la question philosophique par excellence (depuis Parménide jusqu’à Hegel) qui est posée : celle de l’identité de l’être en tant qu’être, au-delà des « étants » empiriques. Celle du « sens de l’histoire » comme déploiement de l’être et du savoir « objectif, subjectif et absolu » (Hegel, 1807/1964). C’est pourquoi ce niveau est appelé « existential » et se distingue, chez Heidegger, du niveau « existentiel », celui des manières concrètes d’être-au-monde, des cultures du temps hétérogènes et incomparables. Pour Heidegger, c’est l’attestation ( Bez eugung ) qui constitue le test d’authenticité de cette « structure spécifique de l’être humain » qui est d’ordre ontologique et qui fait du Dasein un être toujours « en avant de lui-même » ( ek-sistant ) et qui, contrairement à la thèse hégélienne, ne peut être « totalisé » que dans et par la mort. Sartre (1967) écrira à propos de la biographie de Flaubert : « on entre dans un mort comme dans un moulin » (tant qu’un humain n’est pas mort, on ne sait comment écrire sa vie…). Il avait écrit aussi, dans L’existentialisme est un humanisme (1946) : « l’existant ne devient un tout que lorsqu’il n’est plus ». Mais, l’existentialisme de Heidegger, contrairement à celui de Sartre, n’est pas un humanisme. C’est un retour à l’ontologie.
Le second niveau est celui de la Geschichlichkeit (traduit par Historialité à cause de Geschichte , l’Histoire, donc « ce qui relève du temps historique »). Pour Heidegger, c’est à la fois ce qui se déploie « un étirement entre naître et mourir » ( Ersteckung ) et ce qui concerne l’être-en-commun ( Mitsein ). C’est cet entrecroisement du « biographique » et du « relationnel » qui en fait un enjeu identitaire (Dubar, 2000) entre « existential » (sens tragique et personnel de la mort) et « existentiel » (attribution et revendication de soi par les autres). C’est donc aussi un temps historique, celui des générations qui se transmettent des héritages, reproduisent des habitus (Bourdieu, 1996), répètent leurs névroses (Green, 2001) et laissent des traces qu’il faut interpréter, de manière critique et rigoureuse (Bloch, 1941). Ce niveau de l’historicité, intermédiaire chez Heidegger, est le niveau que les sciences sociales prennent en charge, elles qui sont toutes des « sciences historiques » (Passeron, 1991) parce que leurs théories sont toujours situées, indexées, contextualisées, relatives à un présent de l’écriture qui est aussi une perspective particulière sur le temps. Nous y reviendrons.
Le dernier niveau est celui de l’ Innerz eitlichkeit (traduit par intra-temporalité dans le sens de « qui est dans le temps ordinaire »). C’est ce que Heidegger appelle « le concept vulgaire de temps », c’est « ce dans quoi les événements arrivent ». C’est le temps des médias et des horloges, des calendriers et des routines. C’est le triomphe du « monde de l’on » (par opposition à ceux du je et du nous), de l’anonymat des grandes cités, de la non-conscience de la finitude, de l’inauthentique et de l’insignifiance (Castoriadis, 1996). Niveau le plus superficiel, c’est aussi, pour Heidegger, le plus mondain, celui des comportements déterminés par les institutions, les bureaucraties (Kafka), les Big Brother (Orwell) et autres « machines à décérébrer » (Jarry). C’est l’actualité-spectacle, le règne du « divertissement » (Pascal), le temps morcelé des médias (quoi de neuf ?). C’est ce que Chesneaux appelle le « temps-système », celui que tentent d’imposer les Dominants, ceux qui s’enrichissent grâce au Marché et gouvernent grâce à la maîtrise du Temps des Horloges.
Heidegger dénoue-t-il les trois apories philosophiques du temps ? Je partage l’analyse de Ricœur (1985, p. 120 sqq .) : plutôt que les résoudre, il les exacerbe et les porte à leur paroxysme tout en énonçant « d’admirables découvertes » (Ricœur, 1985, p. 133). Comme l’écrivent aussi Lévinas et Chesneaux, Heidegger accomplit une œuvre majeure – quoique hautement paradoxale – qui justifie une dette à son égard : il montre les impasses d’une approche purement philosophique et « unitaire » du temps, tout en indiquant la direction vers laquelle se diriger pour « penser le temps aujourd’hui ». Prenons d’abord la distinction entre existential et existentiel, conséquence de l’opposition décrétée par Heidegger entre « concept ontologique » et « concept vulgaire » du temps. Le premier n’a rien à voir avec le « temps du monde » d’Aristote et réinterprète le « temps de l’âme » d’Augustin comme une « attestation » de l’individu contemporain comme « être-en-avant-de-soi », toujours inachevé, toujours angoissé, toujours projeté hors de lui. Le problème est que les seules attestations recevables sont des observations, témoignages, analyses ou traces « empiriques » relevant de l’existentiel et relié à ce « concept vulgaire de temps » qui n’est autre que le « temps du monde perçu par ce même individu » (Ricœur, 1985, p. 182). Pour attester la présence du niveau « existential », il faut en passer par l’existentiel. On retrouve bien l’aporie de l’externalité du temps cosmique par rapport à un temps psychique, à la fois incontestable et hétéronome, phénoménologique et subjectif, mais dépendant d’un « temps objet » primaire. Mais on voit que, derrière la formulation nouvelle de cette aporie, Heidegger permet de penser « une conception feuilletée du temps » (Ricœur, 1985, p. 183), une tension entre plusieurs niveaux et formes de temporalisation. Ce qui constitue un acquis précieux. Prenons la question des trois moments du temps qu’Heidegger appelle ek-stases et qui lui permet de poser l’unité du temps comme une totalisation partielle, une « extériorisation mutuelle des ekstases » gouvernée par l’avenir. L’expression-clé est la suivante : « Ich bin gewesen » . Le raisonnement est simple : pour être authentiquement pro-jeté dans l’à-venir, je dois être un authentique « ayant-été », c’est-à-dire réfléchissant et assumant mon passé. On peut appeler cela réflexivité, c’est-à-dire capacité à revenir sur son passé pour anticiper son avenir en orientant son présent. C’est ce que Heidegger appelle la « temporalisation conjointe de l’à-venir, de l’avoir-été et du présenter ». Loin d’être une chose, une substance, un état, le temps est un processus indéfini de temporalisation. L’aporie d’une totalité faite de « moments » hétérogènes non totalisables se transforme en affirmation d’une co-origine ( Gleich-Ursprung ) du passé, du présent et de l’avenir dans « le rapport intrinsèque du passé au futur dans la présence à soi » (Ricœur, 1985, p. 128). On voit en quoi cette nouvelle perspective permet de mieux comprendre les enjeux de l’articulation des trois instances du temps aujourd’hui, sans pour autant évacuer les contradictions ou tensions de leur totalisation.
Prenons enfin la question de l’irreprésentabilité du temps et du rôle du langage dans la conceptualisation des problèmes liés aux divers moments, instances, conceptions, niveaux d’analyse et de représentation du temps en tant que problème et non en tant qu’objet de connaissance. Heidegger doit inventer de nouveaux mots pour renouveler la problématique du temps. Mais, ce faisant, il démontre implicitement que la question du temps est une question de langage. Et qu’il y a plusieurs langages du temps donc plusieurs modes de temporalisation, donc, de fait, plusieurs temporalités dans ce premier sens. La temporalité « originaire » du dasein n’est pas la temporalité historique des générations qui n’est pas la temporalité « ordinaire » des horloges, calendriers et autres « accessoires » du temps physique. Ces niveaux de temporalisation renvoient, en fait, à des types de langage différents. Au moins trois : un langage mathématique (le temps du monde comme variable physique), un langage conceptuel et empirique à la fois (le temps historique des sciences sociales) et un langage poétique ou métaphorique (le temps vécu des expressions personnelles). Rien n’assure la totalisation ni la représentation commune de ces trois « jeux de langage » (Wittgenstein, 1952). Grâce à Heidegger, la « temporalité » unique de la philosophie abstraite, d’Aristote à Kant et d’Augustin à Bergson, peut basculer dans les temporalités des langages humains concrets, et notamment de ceux qui servent de sources et d’expressions aux diverses sciences humaines et sociales.
De la philosophie aux sciences… sociales : les temporalités
Je ne traiterai pas de la naissance de la physique, de Galilée à Newton, comme science du mouvement et du temps. Un livre récent (Klein, 2004) retrace, de manière simple et percutante, la manière dont l’invention de la physique moderne par Galilée, la formulation des lois de la gravitation universelle et de la mécanique « classique » par Newton ont bouleversé les croyances religieuses et magiques sur le temps du monde. Il retrace ensuite la manière dont les « découvertes » de la relativité généralisée par Einstein, puis de la théorie des quanta par Max Planck (et d’autres) ont bouleversé les images du temps mécanique, linéaire, régulier, absolu de la première modernité. Il se termine par l’exposé des toutes dernières théories des « supercordes » rendant envisageables « plusieurs temps physiques ». Il rappelle qu’Einstein lui-même pensait qu’il y avait « un temps psychologique différent du temps physique » et il rappelle judicieusement que les propos des mineurs rescapés de la catastrophe de Courrière (1906) évaluant à quatre ou cinq jours leur errance au fond, alors qu’ils étaient restés trois semaines, suffisent à prouver que « le temps subjectif n’est pas le temps objectif ». Etienne Klein insiste sur la dépendance du temps à l’égard des référents qui le mesurent : « le mot “maintenant” est désormais dépourvu de signification dans l’absolu : aucun objet observé ne nous est strictement contemporain : plus il est éloigné, plus il est dans le passé. » (Klein, 2004).
Je ne traiterai pas non plus de la révolution épistémologique qu’a représentée la formulation de la théorie de l’évolution par Darwin faisant de la biologie une science temporelle, à la fois articulée à et différente de la physique. Là encore, les échelles de temps (l’église catholique chiffrait la Genèse à 3000 ans avant J-C !) ont été bouleversées et la récente découverte, dans le désert du Tchad, de Toumaï, daté de sept millions d’années et reconnu comme fossile d’hominidé a récemment transformé la chronologie de la naissance et de la formation de l’humanité (Lucy n’avait « que » trois millions d’années). La temporalité de la préhistoire – en tant qu’échelle de temps – n’est donc pas la temporalité cosmique (sept milliards d’années) qui n’est pas la « temporalité vécue » (espérance de vie de 80 ans), ni celle de l’Histoire (12 000 ans environ). Les échelles de temps ne sont pas les mêmes et les méthodes pour « mesurer le temps » diffèrent. Quand la physique fabrique des modèles mathématiques a priori et tente ensuite de les valider, l’anthropologie physique travaille sur des traces et tente de les interpréter, de les modéliser en rétablissant des enchaînements de causalité a posteriori .
Les sciences sociales – et d’abord l’historiographie – sont nées, en tant que sciences, au XIX e siècle, d’une triple rupture : avec la philosophie idéaliste (chronosophie) ne reposant sur aucune base empirique, avec l’anthropologie physique réduisant « l’histoire des hommes dans le temps » (Bloch, 1941) à des séries linéaires de traces objectives sans signification (chronométrie) mais aussi avec l’histoire « littéraire », purement événementielle, « simple récit des événements » (chronographie). Krzysztof Pomian explique avec précision comment l’Histoire devient science sociale, au XIX e siècle, en privilégiant la recherche « d’explications des faits historiques, datés précisément (chronologie) reposant sur des structures ou des processus invisibles ». Le temps devient « un étagement des temporalités qui se caractérisent chacune par un rythme différent » (Pomian, 1984, p. 29). On passe, selon lui, de l’histoire événementielle à l’historiographie scientifique et aux sciences sociales grâce : 1/ à la mise en série statistique, 2/ à la différentiation structures/conjonctures, 3/ à la prise en compte du temps long et la différenciation d’avec les temps de moyen et court terme. Structures, conjonctures et événements relèvent de temporalités différentes comme le « temps du monde » se distingue du « temps des institutions » et du « temps vécu » qui « avec la modélisation, devient un moyen de dévoiler la subjectivité des acteurs de l’Histoire à partir de leur réalisation » (Pomian, 1984, p. 33).
Il existe certes des « traditions » différentes au sein des sciences sociales naissantes. La querelle des méthodes, en Allemagne, implique une coupure nette entre Naturwissenschaft (sciences de la nature) et Geisteswissenschaft (sciences de l’esprit) et inscrit l’historiographie, la sociologie et les autres sciences de l’homme dans une « troisième culture » (Lepenies, 1985) : ni purement « scientifique » ni purement « littéraire ». En France, le positivisme d’Auguste Comte et sa reprise critique par Émile Durkheim n’excluent pas une convergence de méthode et de point de vue (de l’extérieur : « traiter les faits sociaux comme des choses ») entre les sciences naturelles et sociales. La recherche de la causalité par le biais de données quantifiées (« les variations concomitantes ») est commune à tout esprit scientifique et Marc Bloch reconnaît l’influence de Durkheim et de « l’école française de sociologie » sur la conception nouvelle de l’Histoire défendue par les Annales revendiquant l’histoire quantitative. Avec une nuance importante : la subjectivité ne peut être évacuée de l’historiographie et l’histoire des mentalités est aussi importante, pour l’explication compréhensive, que celle des structures (Bloch, 1941). Dans la lignée de Durkheim, mais aussi de Karl Marx et Max Weber, Pierre Bourdieu s’efforcera toujours de lier des structures (traditionnelles/capitalistes) à des dispositions temporelles (prévoyance/prévision), des systèmes de travail à des attitudes des travailleurs à l’égard du temps (Bourdieu, 1963). Aux États-Unis, la « tradition de Chicago » (Chapoulie, 2001), se référant souvent à Georg Simmel, privilégie l’enquête de terrain et l’induction, l’observation ethnographique directe et la théorisation progressive, enracinée dans les données, la présence auprès des acteurs sociaux, dans le temps des interactions, et l’interprétation dynamique de leurs actes et de leurs paroles comme des processus (Glaser et Strauss, 1967).
Les sciences sociales en distinguant des niveaux de description et d’explication (structures, conjonctures, événements ; macro, méso, micro ; long, moyen, court terme) et en faisant appel à des indicateurs chiffrés (croissance démographique, cycles économiques de croissance, crise, récession des ressources assurant « la vie matérielle des hommes », taux de suicide comme indicateurs de la « cohésion sociale », explosion des informations et communications entre humains comme indices de la « mondialisation », etc.) rompent avec la chronosophie antérieure et reconnaissent au moins quatre grandes temporalités humaines dans ce sens second de « formes d’évolution dans le temps » : stationnaire, cyclique, linéaire cumulatif et linéaire soustractif (Pomian, 1984, p. 94). Ces formes correspondent, plus ou moins à quatre vieilles « figures du temps » : l’éternité ( cf. Platon ou Plotin) ; l’éternel retour ( cf. Spinoza ou Nietzche), le progrès (d’Aristote à Hegel), la décadence (d’Épicure à Spengler) et à quatre figures géométriques (la ligne droite horizontale, le cercle ou la sinusoïde, la ligne ascendante et la descendante). On peut aussi les rapprocher de quatre types de combinaisons entre « horizons d’attente » (futur comme anticipation positive ou non) et « champ d’expérience » (passé comme reconnaissance ou non de capacités) délimitant des « structures temporelles formelles » (Koselleck, 1990, p. 120) incluant « progrès, décadence, ralentissement, accélération » comme « images du temps » et « conceptions de l’histoire » (Koselleck, 1990, p. 133).
On retrouve le même type de démarche intellectuelle – mais fondée sur des textes typiques sélectionnés avec soin – dans la typologie des régimes d’historicité de François Hartog (2003). Hartog, constatant que, « depuis peu le temps est venu au centre des préoccupations humaines » (2003, p. 12), repère trois événements récents ayant, selon lui, fait basculer l’Histoire dans un autre régime que celui de la modernité progressiste et optimiste : 1968 et la critique par une génération de la rationalisation bureaucratique ; 1986, Tchernobyl et la peur des risques engendrés par la technologie moderne (cf. le réchauffement climatique aujourd’hui) ; la « chute du Mur de Berlin et la fin du communisme réel » et, avec elle, la fin des utopies révolutionnaires de libération collective. Selon lui, on assiste à une « crise du temps » qui tend à rendre le présent « omni-présent » et à instaurer un nouveau mode de rapport au temps : le présentisme. La notion de régime d’historicité est introduite pour désigner, citant Claude Lévi-Strauss (1954), « une modalité de conscience de soi de la communauté humaine » c’est-à-dire un « rapport collectif au temps » ou encore « un mode d’agencement du passé, de l’avenir et du présent » (Hartog, 2003, p. 22).
Le présentisme, dernier régime à s’imposer, a été précédé par trois autres au cours de l’histoire humaine : le régime héroïque caractérise « l’histoire des rois et des batailles », un « en deçà de la conscience historique » lié à un « culte des ancêtres primitifs considérés comme des héros ». C’est le régime de la priorité au passé quand l’Histoire n’était qu’une « métaphore des réalités mythiques ». Ce passéisme est le règne de ce que Weber (1922) appelait « l’éternel hier » et la prédominance d’un mode de récit de type épique comme celui d’Homère relatant la prise de Troie ou le retour d’Ulysse. Jean-Pierre Vernant (1985, p. 109-152) distingue les trois genres de poésie correspondant à trois figures du temps, à « trois temporalités », chez les Grecs anciens : le temps cosmique de Chronos, associé au cycle perpétuel des saisons, chanté par les élégies, figuré par un Cercle immobile fermé sur lui-même ; le temps religieux, celui des mystères d’Éleusis, de la figure de la Roue qui tourne selon une implacable nécessité, de Clio la muse du récit épique, du chœur de la tragédie grecque d’Eschyle, du nécessaire accomplissement des décisions divines ; le temps des hommes, enfin, temps psychique manifestant « l’unité et la continuité de leur histoire » (Vernant, 1985), « pathos de l’âme ( psyché ) plongée dans le flux temporel » (Aristote, 1952), symbolisé par Mnémosyne, la Mémoire qui réside en nous et qui inspire le lyrisme et l’évocation de la mort et de sa faux. Ce dernier temps est celui de « l’union de l’âme avec son destin » (Vernant, 1985, p. 133). Ainsi le régime héroïque de Hartog peut-il être décliné aux trois niveaux de temporalisation dégagés par Heidegger : le temps intime et primordial de l’être-pour-la-mort, le temps biographique de la trajectoire humaine accompagnée par les dieux ; le temps cosmique et « ordinaire » de l’éternel retour des travaux et des jours. Un régime d’historicité peut donc se déployer aux trois niveaux de temporalité précédemment distingués.
Le second régime d’historicité, on peut l’appeler eschatologique pour insister sur le modèle chrétien qui lui sert de support – le Livre sacré comme expression du Salut. Car c’est bien l’espérance du Salut qui sert d’ossature à ce régime et en justifie l’architecture bien particulière des moments du temps. Le Salut a été assuré dans le passé par la Résurrection du Christ ; mais il doit être accompli, dans l’avenir par la parousie, le Jugement dernier. Quant au présent, c’est un entre-deux, celui de la prière et des œuvres, de la réminiscence du Salut christique et de l’attente active de la Vie éternelle. Comme l’écrit Hartog « passé, présent et futur s’articulent sur fond d’éternité » (Hartog, 2003, p. 75). Il prend judicieusement Les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand comme guide de la présentation puis du basculement de ce « régime chrétien » qui a duré dix-huit siècles, en Occident, et va être totalement ébranlé par les Lumières et la Révolution française. François-René Chateaubriand, « vaincu de la révolution, cadet de la noblesse bretonne », part pour l’Amérique en 1791 pour retrouver « le bon sauvage », la « pureté primitive », l’homme de la Nature ( Atala ). Il revient avec un « requiem pour une Amérique (indienne) défunte », persuadé que « la liberté moderne a remplacé la liberté des sauvages ». L’histoire s’est accélérée, emballée : elle a muté. L’Amérique d’Alexis de Tocqueville la présente, dès 1830, comme « le laboratoire du Nouveau Monde », celui de la démocratie, de la science, du progrès. Désormais, pour Chateaubriand aussi, la leçon ne vient plus du passé mais du futur.
Le troisième régime est donc le progressisme et ses trois révolutions originaires : celles de la Science (physique), de l’Industrie (capitaliste) et de la Démocratie (parlementaire). Le temps du monde, du perfectionnement incessant, des technologies toujours plus efficientes, des échanges économiques toujours plus étendus, du libéralisme triomphant mais aussi des « lendemains qui chantent » et de la « lutte des classes comme moteur de l’Histoire » (Marx et Engels, 1848). Au primat de l’économique comme « production de l’homme par lui-même » grâce à l’abondance matérielle et à l’égalité politique (« De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! ») répond la liberté créatrice de l’art (le « futurisme », manifeste de Marinetti en 1909, et toutes les formes d’art moderne) et la croyance dans le progrès indéfini de l’esprit humain (Condorcet) ou des forces productives (Marx et Engels). Ce régime rentre en crise dès le début du XX e siècle : la Grande Guerre (1914-18) scelle le début du déclin de l’Europe, et ses deux totalitarismes, le stalinien et l’hitlérien, le communiste et le nazi, achèvent de le précipiter. La crise de la modernité (Touraine, 1992) est surtout celle de la première modernité bureaucratique et rationalisatrice, institutionnelle et technocratique, surplombante et meurtrière. De fait, elle a débouché sur des crimes de masse, des massacres et des camps, un pillage des ressources et de l’environnement, et l’abomination de la Shoah, crime indépassable et imprescriptible contre l’Humanité. C’est pourquoi, sans doute, assez brutalement, entre 1968 et 1989, la glorification de l’avenir va laisser place à la révolte et à la peur, à l’angoisse des catastrophes nucléaires puis écologiques, à un nouveau régime d’historicité dépréciant le passé récent, valorisant l’histoire du présent, les commémorations de la mémoire, l’incertitude de l’avenir et la dette à l’égard des générations futures.
Les quatre régimes d’historicité sont des manières idéal-typiques (Weber, 1909) d’articuler passé, présent et avenir. Ce ne sont pas des « formes de temporalisation » (Ricœur), des « cadres temporels » (Grossin), des « paliers en profondeur » (Gurvitch) comme sont « le temps du monde », le temps historique (celui des sciences sociales) et le temps vécu, intime (celui de la psychanalyse et des approches cliniques), « ce temps éclaté entre instances hétérochrones » (Green, 2000).

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