Saisons de guerre
206 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Saisons de guerre

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
206 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Gabriel Balique (1891-1980) a participé à la totalité de la Première Guerre mondiale. Mobilisé comme simple soldat, promu caporal, sergent puis lieutenant, il a reçu la Croix de guerre et la Légion d'honneur. Ses notes de combattant, écrites sur le théâtre d'opérations, offrent un regard saisissant sur l'évolution du conflit et permettent de mieux comprendre comment plusieurs millions de combattants ont pu accepter l'inacceptable et accomplir, avec un courage inouï, leur devoir de patriote.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2012
Nombre de lectures 37
EAN13 9782296985599
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Mémoires du XX e siècle

Déjà parus

Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen , nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens français. 1914-1918 , 2012.
Michel RIBON, Jours de colère , 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2, 2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jean-Pierre CÔMES, Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière , 2012.
Claude SOUBESTE, Une saison au Tchad , 2012.
Paul OLLIER, Algérie mon amour , 2012.
Anita NANDRIS-CUDLA, 20 ans en Sibérie. Souvenirs d’une vie , 2011.
Gilbert BARBIER, Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O , 2011.
Alexandre NICOLAS, Sous le casque de l’armée , 2011.
Dominique CAMUSSO, Cent jours au front en 1915. Un sapeur du Quercy dans les tranchées de Champagne , 2011.
Michel FRATISSIER, Jean Moulin ou la Fabrique d’un héros , 2011.
Joseph PRUDHON, Journal d’un soldat, 1914-1918. Recueil des misères de la Grande Guerre , 2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père , 2010.
Roland GAILLON, L’étoile et la croix , De l’enfant juif traqué à l’adulte chrétien militant , 2010.
Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945 , 2007.
Titre
Gabriel Balique






SAISONS DE GUERRE

Notes d’un combattant
de la Grande Guerre

août 1914 – décembre 1918

Documents présentés par Nicolas Balique







L’Harmattan
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-98559-9
EAN : 9782296985599
Préambule

G abriel Balique est un jeune étudiant en droit de 23 ans lorsque, dans les lourdes chaleurs orageuses de l’été 1914, le premier conflit mondial éclate. Originaire de Solre-le-Château (Nord), il est incorporé le 12 août à Avesnes puis effectue ses classes en Dordogne où son statut de sursitaire lui permet d’échapper aux combats extrêmement meurtriers des premiers mois de guerre.

Comme la plupart des soldats mobilisés, il pense que la guerre sera courte, mais en raison des très lourdes pertes enregistrées, son régiment, le 417 ème d’infanterie, est jeté dans la mêlée sur le front de l’Aisne, entre Compiègne et Soissons, dès la fin de l’année. Il le rejoindra en avril 1915.

Batailles de l’Aisne, Picardie, Verdun et Champagne, Chemin des Dames : Gabriel Balique sera de tous les combats, ne quittant l’infanterie que pour une brève et peu convaincante expérience d’aviateur au printemps 1918. Durant plus de quatre ans, il partagera avec ses compagnons de tranchées, dont beaucoup disparaîtront, le rata 1 , le quart de vin, la boue, les rats, les gaz et les obus. Des années durant, leur sifflement si caractéristique avant l’impact hantera ses nuits. Jamais il n’en parla.

Seuls témoins de cette jeunesse volée, huit petits carnets que Gabriel Balique a pris soin de rédiger au jour le jour et qui ont peut-être suffi à exorciser de sa mémoire le traumatisme vécu. Ironie de l’histoire peut-être, puisque Solre-le-Château fut l’une des premières communes françaises où l’on vit surgir les Uhlans 2 en août 1914, les manuscrits originaux ont été détruits au cours des pillages qui suivirent une autre offensive allemande, celle de mai 1940. Fort heureusement, leur auteur avait pris soin d’en rédiger, dès la fin de la Première Guerre mondiale, une copie, précisément celle qui est livrée ici.

Inséparables compagnons de tranchées, témoins des courts moments de joie comme des inconsolables peines, ces carnets, éclats des sombres saisons de guerre, offrent un regard saisissant dont le contenu, d’une valeur historique indéniable, permet aussi de mieux comprendre comment plusieurs millions d’hommes ont pu accepter l’inacceptable et accomplir, avec un courage inouï, leur devoir de patriote. On sent, tout au long de leur lecture, la fragilité, les doutes, mais aussi la force d’un homme ordinaire plongé dans un enfer terrestre dont il livre une version dantesque lors du récit de l’offensive du 6 septembre 1916 au bois Fumin, à Verdun. La foi de l’auteur en fut profondément ébranlée. Elle en sortit renforcée.
1 Abréviation de ratatouille, le rata désignait pour le soldat un vague ragoût généralement servi avec un morceau de viande et des haricots.
2 Eléments de la cavalerie légère allemande. Equipés de lance, ils étaient généralement utilisés comme éclaireurs. Ils inspiraient la terreur dans les régions qui les avaient déjà connus en 1870.
Citation

L’auteur de ces mémoires, qui est si cher à ses enfants, livre, face à la mort qui le guettait à chaque minute, les secrets de son cœur. Aussi convient-il de les lire avec une grande délicatesse, et garder pour soi tout ce qu’il a ressenti et exprimé de plus personnel. Ce qui peut être dit malgré tout, c’est l’expression de son espoir en Dieu et ses convictions religieuses profondes malgré son éloignement de l’Eglise, sa mystérieuse conviction qu’il s’en sortirait, son affection pour ses parents, pour son frère Francis.
Gabriel Balique, 1980
PREMIERE PARTIE
Reverrons-nous le printemps ?
25 août 1914 – 14 septembre 1915
REPERES CHRONOLOGIQUES
1914

28 juin : assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche – Hongrie par un nationaliste serbe.
28 juillet : l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.
30 juillet : mobilisation générale en Russie.
31 juillet : assassinat à Paris du leader socialiste français Jean Jaurès.
1 er août : l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Mobilisation générale en France.
3 août : l’Allemagne déclare la guerre à la France.
4 août : entrée des troupes allemandes en Belgique. L’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne.
7 août : première offensive française en Alsace.
19 août : offensive française en Lorraine.
23 août : Echec de l’offensive en Lorraine. Repli général français vers la Seine.
26 août : formation du gouvernement « d’Union sacrée » de René Viviani.
29 août : défaite russe à Tannenberg.
2 septembre : le gouvernement français se replie à Bordeaux.
3 septembre : les troupes allemandes sont à moins de 50 kilomètres de Paris.
6–12 septembre : Bataille de la Marne. L’armée française repousse les Allemands jusqu’à l’Aisne.
3 octobre – fin novembre : Course à la mer. Les deux adversaires tentent de déborder par l’ouest afin de prendre le contrôle des ports. Après la bataille de l’Yser, le front se stabilise de la mer du Nord à la frontière franco-suisse.
1 er novembre : Entrée en guerre de la Turquie aux côtés des Empires centraux.
8 décembre : retour du gouvernement français à Paris.

1915

15 février : première offensive franco-britannique en Champagne.
19 février : expédition alliée dans les Dardanelles.
18 mars : échec de l’offensive en Champagne.
22 avril : première utilisation des gaz asphyxiant par les Allemands sur le front occidental.
23 mai : l’Italie jusqu’alors neutre entre en guerre contre les Empires centraux.
Chapitre 1 L’exil
Mardi 25 août 1914, de passage à Soissons (Aisne), 17 h : réveil en sursaut, dans la nuit, vers 2 heures. Ca court et ça crie dans les étages. C’est l’affolement général dans toute la caserne car on quitte Avesnes et le Nord devant les Allemands. Un énorme convoi de camions automobiles est arrivé dans la cour, on nous a distribué à la hâte un fusil Gras 3 , des cartouches, quelques vivres, et en route…

Un peu plus tôt dans la journée, une section 4 d’alerte est partie pour une destination inconnue, peut-être Seclin ou Lille. Des hommes ont aussi été envoyés en patrouilles, un peu partout sur les routes avoisinantes, car des aéros et des autos ennemis étaient signalés.

Départ en train, au matin à 8 heures, entassés pêle-mêle dans un wagon à bestiaux non aménagé. Voyage pénible avec une diarrhée continuelle due à la mauvaise nourriture des jours précédents et que les secousses continuelles du convoi n’arrangent pas. Assis sur un tas de paille que nous partageons à trois dans un coin sombre du wagon, j’ai réussi à récupérer l’un des carnets que j’ai eu la bonne idée de prendre avec moi pour rédiger la première page de mon aventure de soldat. Certains camarades dorment, d’autres ont improvisé une partie de cartes, assis sur le sol. La plupart sont silencieux, inquiets de ce changement qui en annonce certainement tant d’autres pour nous tous.

Je profite d’un nouvel arrêt en rase campagne pour reprendre mon crayon car il est presque impossible d’écrire quand le convoi avance… En passant en gare de Soissons, nous avons croisé des blessés venant de Dinant, Charleroi, Mons, puis des évacués belges qui ont sauté avec avidité sur les quelques bouts de pain que nous leur avons donnés. Déjà, à la sortie d’Avesnes, nous avions vu passer des évacués de Solre, en voiture et à pied.

Avant-hier, les familles, que nous avions pu faire prévenir de notre prochain départ, sont venues nous dire au revoir à la caserne. Des adieux de quelques minutes à peine car monsieur Grand, qui accompagnait papa et Francis, attendait devant les grilles avec son auto. Une heure plus tard, nous étions rentrés et séparés de Solre comme jamais nous ne l’avions été auparavant. Entre les difficultés d’habillement, le fait d’avoir à manger à même la gamelle, la chambrée et l’escouade 5 , puis ce départ à la hâte, je dois dire que mes débuts de soldat ont été bien pénibles.

Arrivés le 12 en compagnie de Léon Thieuleux avec en main notre ordre de mobilisation, nous avons presque immédiatement été consignés pour 72 heures, ce qui me fit passer le plus triste 15 août de mon existence. Je n’ai pu voir personne les jours suivants car je me suis légèrement blessé à la main en transportant une caisse de cartouches. Heureusement, nous étions encore en pays de connaissance. On sentait son clocher tout proche et l’on respirait toujours l’air natal. Cette grande consolation me manque déjà comme, j’en suis sûr, elle me manquera terriblement par la suite, alors que nous nous éloignons toujours, sans même savoir où l’on nous conduit. Pour combien de temps se quitte-t-on ?

Vendredi 28 août 1914, Fauville (Eure), 21 h : Séjour pas trop malheureux, même si nous avons dû passer d’une salle de spectacle, l’ Eden Concert , aux austères bâtiments d’une fonderie de cuivre. Evreux est une ville moyenne de province dont les 18 000 habitants sont peu aimables, à la limite de la défiance ; de vrais Normands en somme. Avec son style bariolé et sa dentelle de pierre à son portail gauche, la cathédrale est fort belle, et sa tour de l’horloge remarquable. J’ai grimpé là-haut, et ai pu admirer, tout autour de la ville, la verte Normandie aux rivières lentes, traçant leur paisible chemin en courbes douces entre les pommiers et les troupeaux. Un long moment, je n’ai pu m’empêcher de porter mon regard vers l’est, dans l’espoir insensé de distinguer au loin un signe du pays natal.

Depuis aujourd’hui, nous sommes logés par le curé de Saint-Taurin à qui j’ai laissé mon sac à main ainsi que quelques effets personnels. Car vers 16 heures, on nous a envoyés à Fauville, pays perdu et sans ressources, bien que situé à 6 kilomètres à peine du centre d’Evreux. Nous logeons pour la nuit dans une grange du château, où nous avons été rejoints par une section d’alerte. Initialement positionnée à Lille, elle a dû se replier, à marche forcée et sans combattre jusqu’à Rouen, talonnée par les Allemands. Les hommes, qui ont dû effectuer des étapes de 70 kilomètres par jour, sont épuisés.

Mardi 8 septembre 1914, Terrasson (Dordogne), 17 h : Nous voilà enfin au bout d’un nouveau voyage, lui aussi interminable, puisque nous sommes partis il y a plus de 4 jours d’Evreux, mais heureusement moins fatigant que le précédent. Dreux, Chartres, Saumur, Tours, Châteauroux, Limoges, Brive : autant de gares où le convoi est parfois resté à l’arrêt durant de longues heures. Partout, nous avons rencontré des soldats qui vont au feu et, allant dans le même sens que nous, des évacués venant de Belgique, et surtout de Paris. Notre logement n’est pas vilain, chez le sacristain et dans des familles, pauvres gens au milieu desquels nous cuisinons pour ensuite manger à leur table. Le pays est très pittoresque, fait de coteaux de vignobles, de noyers et de pêchers. Au milieu coule la Vézère, belle et calme rivière très poissonneuse. Les habitants sont aimables pour la plupart, et les femmes très jolies, brunes et fortes. Ils ont ici un fort accent méridional mêlé d’un peu d’auvergnat. Avec le visage carré des habitants, les monts à l’horizon, les châtaigniers et les quartiers sales, on sent d’ailleurs l’Auvergne toute proche. Les températures sont douces, avec des nuits très fraîches et des journées chaudes, entrecoupées de pluies modérées. Il faut cela, car ici le raisin mûrit très tard, à la mi-octobre.

Enfin les premières nouvelles de chez moi ! J’ai en effet reçu un télégramme de papa, envoyé d’Ambleteuse, villa Les Courlis , puis une très longue lettre de 17 pages dans laquelle il me relate les péripéties de leur voyage de Solre à Boulogne-sur-Mer. Il me dit qu’ils ne reçoivent rien de moi. Je leur écris pourtant presque chaque jour.

Mercredi 30 septembre 1914, 15 h : On vient de nous verser à quelques-uns, avec des anciens, pour l’exercice. C’est que depuis hier, je suis élève caporal. La théorie s’apprend facilement. Pour la pratique, en revanche, c’est intensif. La santé est médiocre avec une diarrhée continuelle qui me fait pas mal maigrir. Tout à l’heure, je me suis coupé au pouce gauche en fendant du bois. Cela va m’empêcher de participer à l’exercice en armes et au tir pendant plusieurs jours : voilà qui est bien ennuyeux. Le temps est toujours splendide. On parle de notre prochain départ. Henri Lafitte, blessé par un éclat d’obus à l’épaule gauche, a été évacué sur Brive.

Le temps passe encore relativement vite, mais il ne faudrait pas que chaque mois de régiment, on termine le deuxième déjà, me coûte 2 à 3 kilos. Nous venons de passer notre visite d’incorporation. Simple formalité. Lettre de madame Waton qui offre très gentiment une maison à mes parents, à Boulogne. Elle m’apprend que mes cousins, Albert et Henri, sont au 7 ème Génie à Avignon.

Jeudi 1 er octobre 1914, 16 h 45 : Je reviens du tir, épreuve que je craignais beaucoup. J’ai tiré machinalement, sans grande attention, obtenant tout de même 8 balles et 12 points ce qui, me dit-on, est bon, surtout pour un début au Lebel 6 , et même tout simplement au fusil. J’ai fait allègrement mes 15 kilomètres de marche et aurais volontiers continué quelques heures encore : autant dire que la santé est maintenant tout à fait bonne. Heureusement, car au début j’ai assez souffert. La semaine dernière encore, cette fichue diarrhée m’a affaibli au point qu’hier, je ne pesais plus que 66 kilos. Je suis en ce moment en corvée de lavage sur les bords de la Vézère. Il fait un beau soleil du Midi. L’après-midi d’automne, comme le Nord n’en a pas de semblable, est délicieuse. Nul doute que cette perpétuelle vie au grand air nous fortifiera. Il faudrait seulement une nourriture en rapport. Les punitions commencent à pleuvoir : c’est comme une pluie de balles à travers lesquelles il faut se faufiler, mais à la différence des vraies balles, c’est encore possible, car certaines sont moins aveugles que les autres. En tant qu’élève caporal, je dois faire doublement attention, et maintenant que mon pouce est guéri, reprendre plus activement encore l’entraînement.

La question est maintenant de savoir si l’on me mettra ou non dans le peloton des E.O.R. 7 Je l’espère vivement car, si partir au feu ne m’inspire aucune crainte, je préférerais y aller avec un léger galon. Je veux payer toute ma dette à la patrie mais, s’il y a moyen, pas comme simple pioupiou 8 de 2 ème classe. Quoi qu’il arrive, je suis content, d’autant que j’ai retrouvé mon chapelet. Je l’avais perdu ce matin et en étais très contrarié car je me suis beaucoup attaché à ce souvenir de mon dernier pèlerinage à Lourdes, comme à plusieurs médailles du Saint-Sang de Bruges 9 que j’ai prises avec moi. Je le garderai mieux à l’avenir.

Mardi 6 octobre 1914, 21 h : Ce matin, entraînement intensif avec le peloton des élèves caporaux. Le commandant nous a passés en revue avec les brevetés. Il nous a donné plusieurs conseils dont je retiens celui-ci : « Vous serez caporaux pour la guerre, c’est-à-dire qu’il s’agit très peu de théorie. Il faudra de la pratique, de l’entraînement, de la manœuvre, et avant tout beaucoup d’énergie … Un caporal doit être craint de ses hommes et les faire marcher coûte que coûte ». C’est sûr, il ne faut plus rire, car il y aura sous peu la responsabilité de vies humaines. Je vais m’appliquer à me bien préparer à ce rôle, en cultivant surtout l’énergie. Il faut faire bien tout ce que l’on fait : voilà une bonne devise.

J’ai vu ce soir Pochon qui revient du combat. Blessé à Reims-Bétheny par un shrapnel 10 , il a très mauvaise mine. Sûr de son effet, il raconte : « Un blessé meurt en saisissant ma jambe dans une dernière étreinte… Je me baisse et appuie ma tête contre sa poitrine… Me voilà rassuré car je crois entendre son cœur qui bat encore. Pourtant il ne bouge plus… Ce n’était pas son cœur, le malheureux, mais le tic-tac de sa montre. ». Pochon dramatise un peu son récit mais il en reste que la guerre est horrible. On parle de charniers, de tranchées comblées par les cadavres, de villages pillés et incendiés : le meurtre de tout ce qui vit. A la guerre, on mange et on dort quand on peut, on se terre et on marche toujours. C’est inimaginable, c’est horrible, mais cela présage aussi de la fin prochaine des hostilités ; car la maladie, le froid, la peste et le tétanos achèveront l’œuvre des balles et des obus. Peut-on s’en réjouir ?

Jeudi 8 octobre 1914, 20 h 30 : Ce matin, lors de l’exercice, j’ai pris le commandement et, ma foi, n’ai pas fait trop mal. J’ai bien compris qu’on nous faisait travailler à force pour en dégoûter quelques-uns, mais je veux y arriver et rien ne me fera reculer. On va enfin nous habiller tous, ce qui signifie que le terme approche et qu’il faudra partir au feu. Le froid commence à saisir de ses rudes mâchoires les nuits, et l’on sent, de bien loin, ce que doit être une campagne d’hiver. Car c’est ce qui nous attend et l’on sait qu’il faudra résister à tout. Il est même probable que nous contribuerons à donner le grand choc : tant mieux après tout !

Tant d’autres se sont fait tuer, notre tour viendra, mais à choisir, j’aime mieux mourir dignement que de vivre indigne ou moins digne. J’aurai des prières en masse, des grâces spéciales et l’estime de beaucoup de tous ceux qui m’auront connu. Ou alors, s’il plaît à Dieu, une belle vie au prix d’un grand sacrifice noblement offert à la patrie qui en restera éternellement reconnaissante.

Samedi 10 octobre 1914, 17 h 30 : Une fois encore, on parle de notre prochain départ... pour le camp de La Courtine. Il s’agit probablement là de notre dernier voyage avant le feu. Je remercie Dieu de me permettre de m’entraîner ainsi, peu à peu, et de ne pas m’avoir jeté du premier coup dans la fournaise, comme tant de pauvres gars... A La Courtine, nous allons avoir à travailler de toutes les façons : exercices fréquents et fatigants, théories d’élèves caporaux, tirs de guerre, services en campagne, et nous enchaînerons manœuvre sur manœuvre. Il faudra aussi supporter le froid, grand ennemi de toute armée, puis la discipline, moins paternelle qu’ici, plus stricte même qu’au combat. Bref, une vie différente, beaucoup plus dure que celle vécue depuis deux mois mais qui sera bonne, car nécessaire aux combats futurs. Car après tout, nous sommes en guerre même si, ici à Terrasson, il y a des heures où on ne le dirait pas.

Dimanche 11 octobre 1914, 16 h 45 : Fin d’après-midi superbe. Dans le lointain, les collines prennent peu à peu la teinte ocre, jaunâtre de l’automne. La température est délicieusement douce et la Vézère semble couler en dormant… A l’horizon montent les premières brumes du soir. Les feuilles mortes commencent à tomber, lentement, faisant un bruit sec en touchant le sol. Les reverrons-nous ? Reverrons-nous le printemps ? C’est la terrible et angoissante énigme, la question que chacun ici se pose.

Deux mois de combats à peine et déjà tant de veuves et d’orphelins, tant de fiancées en deuil, de parents consternés. Et l’on est si bien ici, et l’on doit être si mal là-bas. Ici on chante, on rit, on plaisante. Là-bas, c’est le fracas des armes, la mort qui rode, qui tourne et qui frappe. Ici, un rayon de soleil suffit à dissiper les soucis comme les nuages. Là bas, tout n’est que carnage, monceaux de ruines et dévastation. C’est pourtant bien le même soleil qui éclaire les doux vallons de Dordogne et les champs de bataille du Nord ? Et l’on est profondément triste pour tous ceux qu’on a laissés, mais aussi soucieux, car ce là-bas sera bientôt notre ici, et ici, c’est presque déjà là-bas.

Et ces lieux que nous avons quittés par une belle journée d’été, comment les retrouverons-nous ? Les reverrons-nous jamais ? Personne que Dieu ne sait. A tel jour, à telle minute, je suis peut-être déjà inscrit pour une blessure ou même la mort. A moi de travailler, et de rendre l’une plus utile, l’autre plus glorieuse. Dans tous les cas, si je reviens, je veux n’avoir rien fait pour cela et ne le devoir qu’à la seule Providence. J’aurai sans doute à souffrir beaucoup, des souffrances de toutes sortes. D’avance, je les offre à Dieu. Depuis deux mois, je n’ai pas eu une épreuve sérieuse : je l’en remercie et m’abandonne à lui pour tout mon avenir. Je ne pourrais me confier à de meilleures ni de plus douces mains.

Mercredi 14 octobre 1914, 11 h : Les nouvelles d’aujourd’hui sont mauvaises. Anvers est pris et les Allemands sont à Lille 11 . J’imagine que les communications sont coupées avec Boulogne. Pas de nouvelles précises du reste du front mais ce qui importe, c’est que notre confiance ne soit pas moindre. Notre patience devra en être que plus grande. Des hommes sont encore partis ce matin : notre tour viendra et se rapproche chaque jour.

Que va faire mon frère avec son examen 12 ? Je dois dire que l’absence totale de nouvelles depuis cinq jours m’inquiète quand même un peu. Fauchon lui, reçoit constamment des lettres de Boulogne. J’espère qu’ils sont tous en bonne santé, et qu’ils reçoivent mes cartes. Un jeune lieutenant, d’Assonville, a pris le commandement des élèves caporaux. Il revient du front et nous fera, j’en suis sûr, une préparation utile et pratique. Hier soir, j’ai fait un petit excès gastronomique, et j’ai depuis l’estomac et les intestins délabrés. Pour ne rien arranger, on nous annonce que la vaccination anti-typhus d’hier entraînera des fièvres.

Mardi 20 octobre 1914, 21 h : Ce matin, inspection des E.0.R par le colonel. Nous étions présentés par ordre de mérite et je me suis trouvé l’avant-dernier. L’ordre est peut-être le vrai mais ce qui me gène le plus c’est d’être distancé, et de beaucoup, par un brevet simple et un mineur n’ayant que son certificat primaire. Pour l’aptitude au commandement, c’est autre chose, mais puisqu’on nous envoie à un examen d’histoire, de géographie et de français, je ne sais ce qu’il en résultera et si je serai choisi pour aller composer à Limoges. Si je suis appelé, je ferai pour le mieux sinon, ce qui est probable, je demanderai à partir avec le premier convoi pour le feu en travaillant pour le mieux d’ici là.

Il faudra aussi que je réprime mes nerfs car, certains jours, comme c’est le cas aujourd’hui, j’enverrais tout au diable. J’avoue qu’il faut une dose de patience, voire de résolution chrétienne, et une endurance de caractère qu’on ne supposait pas dans la vie civile, pour supporter d’être traité comme un simple valet par un caporal que je ne respecterais pas autant ailleurs, ou d’être constamment attrapé par des supérieurs qui ont évidemment tort, ce qui les rend d’autant plus arrogants. Le fait est que le régiment vous brise, et je comprends que certains caractères ne puissent s’y plier. Mais je veux arriver, et j’y arriverai : d’autres ont eu des débuts plus durs et ont fini par surmonter tous les obstacles. Et puis, il y a pour me soutenir assez de hautes pensées, que diable !

Non, ce qui me soucie plus qu’autre chose, c’est l’inquiétude de mes parents à mon sujet. Je le constatais encore hier soir dans leur carte, enfin reçue de Boulogne. Que d’émotion contenue, d’angoisse sous-entendue : jamais cela n’avait transpiré aussi fort. Nous sommes si loin les uns des autres, tellement séparés. Nous reverrons-nous seulement jamais ? Mon frère Francis va s’en aller de son côté, loin de Boulogne, et ils seront encore plus seuls. Dans quelques jours, je partirai au feu et il n’y aura alors plus de nouvelles, seulement du danger : maladie, famine, blessure, mort. Et puis qui sait si Francis lui-même n’ira pas au feu ?

Certains jours, comme aujourd’hui, une vague de neurasthénie incontrôlable semble m’envahir. Est-ce la conséquence de la fatigue, d’un état légèrement maladif, en raison de la dysenterie, de la lassitude consécutive au vaccin ? Les trois à la fois peut-être ? Mais il y aussi, qui remonte, la nostalgie du pays, des gens de chez moi, mon « Home » du Nord, de tout ce qui nous est arraché, pillé, souillé. Alors, le dégoût du métier militaire s’impose et la situation devient insupportable lorsque l’on songe que nous sommes traités moins bien que des chevaux. Face aux mesures stupides et sans raison, à ces ordres indiscutables, quoique contradictoires, à ces commandements absurdes, on en arrive au classique « Je m’en fous ! ». Quel état que le nôtre entre abrutissement, automatisme, animalisme, et que sais-je encore ?

Jeudi 22 octobre 1914, 17 h 45 : Aujourd’hui, cérémonie et prise d’armes en présence de tout le régiment à l’occasion du départ au feu de 200 camarades, pour la plupart anciens blessés. Le commandant de Lichtenberg a prononcé un discours très émouvant qu’il a achevé les larmes aux yeux. Il a souhaité bon courage aux gars du Nord : « Vous qui avez tant à venger, que vous soyez bleus ou anciens… Rendez-vous à tous chez les barbares, de l’autre côté de la frontière ! ». Les gars partent ce soir, entourés d’une belle et réconfortante émotion, merveilleusement équipés, mais peut-être aussi un peu trop chargés. Ai reçu une lettre de Boulogne où l’on craint à présent l’approche de l’ennemi.

Mardi 10 novembre 1914, Camp de La Courtine (Creuse), 16 h : Bien des événements se sont produits depuis mes dernières confidences. Nous avons d’abord passé quelques jours à Brive, au peloton des élèves sous-off que j’ai rejoint après les épreuves à Limoges. Et tout bien réfléchi, je ne compte pas passer officier : je serai seulement sous-officier mais n’est-ce pas déjà une grande part de mes vœux réalisés ? Ici, je côtoie un milieu très chic et sympathique, avec deux sergents aimables et de bons camarades. A Brive, nous avons été logés à part, ce qui nous a bien changés de la chambrée, faisant soudainement de nous des soldats heureux, libres et indépendants. Nous avons apprécié les beaux cafés de la ville, surtout le café de Bordeaux où nous avons disputé d’interminables parties de manille. Les repas étaient pris en ville, à une grande table de famille, où nous formions une belle équipe de dix avec Dickson, Fauchon, Bernier, Léon, Despirois, Erlemont, Lagache, Truffaud et Maillet. Nous avons craint un temps un entraînement beaucoup plus dur qu’à Terrasson, mais les exercices sont finalement moins intensifs, ce qui ne nous empêche pas de très bien manœuvrer, au point d’impressionner les autres régiments de Brivistes.

Dimanche, journée libre au cours de laquelle j’ai pu aller à la messe de 11 H 30. La semaine dernière, à l’occasion du jour des morts, je me suis confessé pour la première fois depuis mon départ de Solre. Cela s’est fait, je dois l’avouer, un peu malgré moi : j’étais entré dans une église pour dire un chapelet, et c’est en voyant un soldat faire appeler le prêtre que j’ai soudain éprouvé le besoin d’effectuer, à mon tour, mon examen de conscience. J’en suis sorti heureux et je me sens depuis soulagé d’un grand poids, moins lourd pourtant que les fois précédentes, car ici, on n’a pas le temps de penser à mal. Le lundi matin, départ précipité, qui nous a à peine laissé le temps de dire adieu aux amis et aux camarades. Nous avions conscience, en nous séparant, que nous nous quittions peut-être pour toujours. Enfin, on s’écrira souvent, au moins jusqu’au départ au front.

Nous sommes finalement arrivés hier soir à la Courtine, camp immense au cœur d’un pays accidenté et sauvage. Nous sommes à plus de 800 mètres et, si la température est douce le jour, les nuits sont froides. Heureusement, je dispose de quatre couvertures et d’un pieu.

Lundi 16 novembre 1914, 13 h : Le séjour à la Courtine se poursuit et je dois dire qu’il devient épouvantable. La température est glaciale, avec de la neige fondue et un vent du diable. Le pire est que nous faisons l’exercice pendant ces terribles rafales, à travers le brouillard glacé, sous une pluie battante, dans des champs de boue, en position de tirailleur couché ou rampant. Avec cela, pas de graisse, ni pour les armes, ni pour les chaussures, dont nous n’avons qu’une seule paire, évidemment mouillée en permanence !

Il y a en ce moment du grabuge à la cuisine. Il faut dire que nous avons tous donné un supplément de 3 sous 13 par homme, sans rien obtenir de plus que la nourriture médiocre et insuffisante qu’on nous sert en pitance. Il n’y a presque pas de légumes, et la confiture ainsi que le fromage et le vin des premiers jours ont été supprimés. Idem pour le jus après la soupe du matin, et pour le charbon, ce qui rend impossible tout chauffage alors que les carreaux de la plupart des fenêtres sont cassés. Et puis ici, les sorties sont presque impossibles et c’est à peine si nous pouvons disposer de notre dimanche. Pour compléter le tableau, le lieutenant est très sévère. Il ne ménage personne et rien ne lui fait peur pour ses hommes. Cela vaut presque les tranchées !

Vendredi 20 novembre 1914, 21 h : Que le temps semble long dans ce camp, et quel service ! Depuis hier matin, nous sommes en pleine corvée de nettoyage avec le récurage de tout ce que l’on peut imaginer de plus embêtant. Mais il paraît que dans l’active, c’est ça le service. Malgré tout, je me fais à cette nouvelle vie, et beaucoup mieux que je ne l’aurais imaginé. Qui aurait dit, il y a trois mois, que j’aurais supporté sans faiblir, et de gaîté de cœur, ces marches et escalades, et cette nourriture à faire vomir un chien ? La Providence y est sûrement pour quelque chose. Et puis, je me dis que cet entraînement aux rigueurs du temps et de la vie militaire me servira dans les semaines qui viennent. Je ne me plains donc pas davantage.

Mardi 8 décembre 1914, 11 h : C’est donc le départ prochain. Je quitte le camp avec une santé de fer, un entrain fougueux et une volonté puissante, forgés par ces quatre mois de service. Le peloton d’E.0.R a été dissous et je me suis classé 13 ème ce qui me vaut d’être proposé comme aspirant 14 . Dans quelques jours sans doute, je partirai au feu avec une section dans les mains. En attendant d’être sergent, je serai chef d’escouade. Je ferai tout mon devoir et suis prêt au sacrifice suprême, demandant simplement quelques jours de répit à Terrasson pour mettre ma conscience en paix avec Dieu. Pouvoir prier un peu, demander pardon pour ma longue négligence. Dire que je n’ai pas communié depuis notre départ de Solre le 12 août !

J’écrirai aussi aux parents pour leur dire au revoir. Cela est nécessaire car on ne quitte pas cette terre sans dire au moins aux êtres chers combien on les aime. Je le ferai de la manière la moins triste possible. J’écrirai aussi à qui je pourrai, mais le plus laconiquement possible. Un soldat fait son devoir en sachant qu’il peut sacrifier sa vie ; inutile donc d’en faire des discours. Il y a plus de héros en bas et moins de beaux mots, du moins de ceux que l’on retrouve dans les belles phrases rapportées dans les journaux. En avant donc, et courage ! Si je pouvais aussi revoir Francis pour diriger ses premiers pas au régiment, je serais comblé. Cela n’est pas impossible après tout.

Ce carnet me suivra partout où je passerai, comme un ami fidèle. Il sera mon confident de tous les instants, dans les tranchées ou sur le champ de bataille. Il recevra mes pensées secrètes et intimes, comme toutes mes impressions de troupier et de Français. Pourrai-je plus tard en lire des extraits à mes enfants, au coin du feu, près d’une femme chérie ?

Samedi 19 décembre 1914, Terrasson (Dordogne), 17 h : Une tuile : Francis va au 165, à Bellac. Je vais donc rester ici seul, à quelques kilomètres de lui, sans même avoir la possibilité de le voir. C’est vraiment jouer de malchance, car je pensais au moins pouvoir obtenir cette consolation. Mais je vais tout de même avoir bientôt une grande joie, immense même : celle de rencontrer mes parents. Ils viennent de conduire mon frère à Bellac et en profiteront pour passer quelques heures avec moi. Après les avoir revus et embrassés, je partirai quoi qu’il arrive le cœur content.
En attendant, je m’ennuie pas mal ici, même si l’on m’a confié l’instruction de la classe 15 15 . Ce n’est pas commode, et pour tout dire ça n’entre pas facilement : peut-être est-ce un peu la faute de l’instructeur ? J’ai une escouade assez sympa, mais quel changement ! Je me dis que ce n’est qu’un commencement puisqu’au feu, j’aurai bientôt trois à quatre fois plus d’hommes, c’est-à-dire une cinquantaine au moins.

Ce n’est pas que ce soit dur de conduire une escouade, mais je constate que plus ils sont jeunes, plus ils sont rosses. C’est pénible d’instruire des bleus, pénible aussi de faire des théories. Le départ pour le front me tarde d’autant plus qu’ici notre situation est considérée comme privilégiée. J’ai peur de ce reproche : « Pourquoi n’as-tu pas marché et risqué ta peau comme les autres ? » . Je m’ennuie après le feu donc, mais je demande, ou plutôt désire quand même, un petit répit de deux mois encore. Car partir en plein mois de décembre, c’est s’exposer plus encore aux maladies qu’aux obus.

Mardi 22 décembre 1914, 21 h : Quelle joie immense ! J’ai revu tout mon monde dimanche. Nous avons déjeuné au Grand Hôtel après une visite de Terrasson qui ne les a guère enchantés, peut-être en raison de la pluie battante et du froid. Ils ne me croient qu’à moitié lorsque je leur dis que je suis parfaitement heureux ici, étant sous-entendu, aussi heureux que l’on peut l’être en plein hiver, et en pleine guerre. Mais qu’importe, ils sont ici pour 3 jours encore et je compte en profiter car je ne les verrai probablement plus jusqu’à la fin de la guerre. Car si je dois partir, ce sera bien assez tôt, et si je dois y rester… Dieu du moins m’aura accordé cette dernière consolation, celle de passer ce Noël 1914 ensemble, ce qui me fait réaliser chaque jour davantage qu’il conduit au mieux ma destinée.

Samedi 26 décembre 1914, 8 h : J’ai devant moi quelques photos qui résument peut-être mieux que toute autre chose au monde à cet instant mes affections. Il y a d’abord cette photo au tennis, pour laquelle il me suffit de fermer les yeux pour entendre le choc de la balle contre la raquette et les rires qui accompagnèrent ce coup raté. C’était lors de ces jours meilleurs et gais où l’on pouvait songer à s’amuser. Ensuite celle de Maurice Ranjard, ami dont l’affection m’était si chère et dont je suis sans nouvelles depuis la guerre. Et puis, il y a sous mes yeux ce jour de fête familiale chez madame Mariage, pour une photo sur laquelle manqueraient, si elle était prise aujourd’hui, deux têtes, celles de deux soldats… Ce fameux carré de ma grande affection, cette photo à laquelle tous nous tenons tant, je regrette d’être le seul à la posséder. A nous quatre, nous formions une si belle famille !

L’essentiel aujourd’hui est que j’ai pu les revoir, mes trois chers, papa, maman, Francis ; joie à peine altérée par le fait que mon frère ne reviendra probablement pas ici malgré notre espoir. Ces jours heureux, je ne les oublierai jamais, ni eux non plus d’ailleurs, jours de parfait bonheur et d’union intime. En nous quittant hier soir, ce pauvre papa pleurait à chaudes larmes, sanglotait même en me prenant dans ses bras. C’est peut-être cela qui me fit une impression aussi profonde et impérissable. Lui, pleurer comme cela ! Hélas, il ne peut plus se contenir, ce cher papa qui depuis cinq mois ne pense qu’à moi, et qui sentait la séparation qui allait venir encore plus longue. Et puis, il y a cette vie, évidemment très dure, que nous vivons loin de chez nous, qui rendait la séparation plus difficile encore. Peut-être avait-il le pressentiment que cet au revoir serait un adieu, et que le mot « Courage » qui fut le dernier que je prononçai aurait à s’exercer devant un deuil et non plus un exil. Qui sait ? Dieu nous a peut-être réunis ici pour une dernière faveur, la dernière avant que l’un de nous quitte cette terre. Si je ne m’étais pas contenu, j’aurais moi aussi éclaté en sanglots. En regagnant mon escouade, je sentais monter en moi un flot de larmes. Et alors qu’il m’aurait fallu une heure pour me soulager, j’ai dû retourner faire le policier face à des hommes à moitié ivres. Jamais jusqu’alors le service ne m’avait davantage dégoûté. Dieu seul sait ce qui nous est réservé à tous, et je me soumets d’avance à sa décision, mais jamais je n’oublierai cette séparation d’un père et d’un fils.

Mardi 29 décembre 1914, 9 h : Voilà ma première garde presque terminée et cela s’est bien passé. La nuit n’a pas été très froide, les hommes étaient sympathiques et les parties de piquet ont permis de faire passer agréablement ce moment d’attente et d’ennui où les sombres pensées nous envahissent immanquablement. Je me dis que c’est le métier qui rentre peu à peu.
Le départ pour Hautefort est à présent certain : nous y serons jeudi après-midi. On s’y fera comme on se fait à tout ici. Le temps est détestable, avec une pluie continuelle. La question que l’on se pose tous est de savoir si l’on fera cette marche de 25 kilomètres sous pareille averse. Francis reste au 165. Il était jusqu’à présent au 155, en Bretagne, et je me dis qu’il vaut mieux pour lui rester à Confolens où il a déjà ses habitudes et ses connaissances. Dieu n’a pas permis que nous vivions ensemble. Je le regrette fort, mais je crois aussi que c’est pour un bien. On s’aperçoit toujours que ses desseins sont notre bien.

Les amis sont revenus de la Courtine et nous pourrons peut-être nous revoir encore avant de nous disperser dans les villages autour d’Hautefort. Je sens que le départ au front est proche, imminent. Est-ce un pressentiment ? Une balle en plein cœur ne m’effraie pas, à la condition toutefois que cela m’arrive sur la chère terre d’Alsace, comme cela est arrivé à Beau.
3 Modèle 1874 modifié en 1914, de calibre 8 mm. Du nom du capitaine Basile Gras.
4 Unité d’une compagnie comprenant de 50 à 65 hommes commandée par un lieutenant.
5 Unité comprenant 15 hommes. Dirigée par un caporal, c’est la plus petite fraction de l’armée française.
6 Modèle 1886 modifié en 1893. Calibre 8 mm, chargeur 10 cartouches. Du nom du colonel Nicolas Lebel. « Le » fusil français de la Grande Guerre.
7 Elèves officiers de réserve. Un peloton, composé de deux sections, comprenait 120 hommes.
8 Terme en vogue à l’époque pour désigner un jeune soldat. On dirait aujourd’hui bidasse.
9 Selon la légende, une goutte de sang du Christ aurait été rapportée de Palestine en 1146. Donna lieu ensuite à une procession annuelle.
10 Obus rempli de projectiles et équipé d’un minuteur libérant plusieurs dizaines de billes de plomb ou de balles. Du nom de son inventeur, l’officier britannique Henry Shrapnel.
11 Assiégée à partir du 28 septembre, Anvers capitule le 5 octobre 1914. Les Allemands entrent à Lille une première fois le 2 octobre puis occupent la ville à partir du 11 octobre.
12 Il s’agit du baccalauréat.
13 Un sou correspondait à 1/20ème de franc soit 3 sous = 0,15 franc. (Prix d’un kilo de pain en 1914: 0,50 franc).
14 Elève officier.
15 Soldats né en 1895.
Chapitre 2 Au loin, le son du canon
Samedi 2 janvier 1915, Hautefort (Dordogne), 20 h : Avec ce déménagement, je ne m’étais même pas aperçu du 1 er janvier. Aussi je viens de terminer pas mal de correspondances. Il faut dire qu’on ose si peu souhaiter en ces jours terribles, et puis quels souhaits formuler ? J’ai écrit à Francis d’être sérieux, bon conseil car je vois bien par moi-même ce que cela coûte, et combien cela est difficile. Mais il résistera peut-être moins bien et il était de mon devoir de le prévenir.

Me voici donc installé à Hautefort et presque parfaitement heureux au milieu de mon escouade. Mes hommes sont tous jeunes. Ce sont de bons garçons, francs comme l’or, espiègles comme Cartouche et dévoués au possible. Nous avons installé un petit « Home » très chic, avec électricité, bon feu de bois, bureau américain et tout ce qu’il faut pour mener une bonne petite vie de soldat. S’il n’y avait la guerre, tout serait presque parfait. A midi, le sergent Duval m’a appelé pour me montrer ma nomination au grade d’aspirant. Dès que je serai cité au rapport, je demanderai une permission de quelques jours pour au moins aller à Fontainebleau, au Raincy et à Paris y revoir tous mes chers… Tout va donc pour le mieux, avec une santé excellente mais il y a toujours ces pressentiments qui m’empêchent de faire des projets d’avenir : à chaque fois, c’est comme si j’étais arrêté par une barrière infranchissable. S’il faut y rester, que ma mort au moins soit courageuse, digne et utile.

Vais-je rester ici ou changer de compagnie 16 , voire de régiment ? Vais-je partir au feu ? Je ferai en tout cas ce que je pourrai, et en sollicitant toujours l’aide de Dieu, car je sens mes épaules fléchir sous un tel fardeau et une telle responsabilité. Je serais curieux de connaître les dernières pages que contiendra ce carnet de route. Qui sait si je remplirai encore beaucoup de feuilles ? Le finirai-je ? Il me plaît à penser que je pourrais le lire plus tard à ma femme bien aimée, tous deux entourés de nos chers petiots. Dans l’immédiat, mon unique préoccupation est de faire mon devoir du mieux possible, et jusqu’au bout. Je veux être content de moi, je veux que tous soient fiers de moi, que Dieu lui-même n’ait pas de reproches à me faire à l’heure, prochaine peut-être, où il m’interrogera et où il me jugera. Si cela devait se produire, je lui demande d’abréger les souffrances de la France et de nous accorder la victoire. Si cela se fait au prix de mon sang, mêlé à celui de tant d’autres déjà, le sacrifice est accepté, d’avance et de grand cœur. Je me sens maintenant ce courage et demande au Seigneur de me le conserver toujours : voilà mon vœu pour la nouvelle année.

Lundi 4 janvier 1915, 13 h : On se plaint du temps épouvantable et de la pluie continuelle, mais quand on songe aux camarades des Flandres et de l’Argonne 17 , on finit par accepter sans un murmure nos petits désagréments. On annonce une nouvelle trahison et un recul sur toute la ligne : est-ce vrai ? Les journaux en tout cas n’en parlent pas aujourd’hui. Je remarque à ce sujet que certains jours, les mauvaises nouvelles se propagent comme une traînée de poudre. On se décourage vite, les anciens parlent de désespoir, de partie perdue d’avance, et l’effet démoralisant est terrible. Voilà bien le caractère français : le manque d’endurance ou plutôt, de persévérance et de patience. Comme aspirant, je devrai faire attention à ne jamais colporter de telles nouvelles, et à n’attacher aucune importance à de pareils bruits. Ma nomination n’est pas encore parue mais ne saurait tarder. Je mange maintenant avec les sous-offs mais n’en suis pas plus enchanté. Car si la nourriture est meilleure, elle est plus grasse et cela ne m’a jamais plu. Le sel y est plus grossier, comme les conversations qui, d’ailleurs sont aussi moins naïves qu’à l’escouade.

Dimanche 10 janvier 1915, 19 h : Me voilà face à mes nouvelles responsabilités d’aspirant, très probablement chargé d’ici quelques jours de toute une compagnie. Cela exclura toute familiarité. Jusqu’ici, j’ai toujours été plus le camarade que le supérieur de mes hommes et je ne saurais commander à des sous-officiers dont je serais proche. Et puisqu’il me faudra faire preuve de beaucoup de fermeté, de dignité, de sérieux dans les propos comme dans les mœurs, car je servirai d’exemple et de point de mire à plus d’hommes, mieux vaut arriver dans un milieu nouveau. Je devrai surtout travailler davantage pour être un peu moins indigne de mon grade et prendre de l’assurance, de la confiance, de l’aplomb, afin de préparer au mieux mon rôle prochain au combat. Car je sens le départ bien proche ce qui me fait dire que je n’aurai pas le temps de revoir mes parents et les êtres chers.

Samedi 16 janvier 1915, 15 h 30 : Nous rentrons tout juste d’une marche de manœuvre à Maillac, avec exercice de cantonnement. Cela m’a paru très utile, très bon sur le principe et nullement difficile, tout au moins pour moi qui n’avais ni sac, ni fusil. J’ai tout de même couché dans la paille. Pour la première fois, j’ai pris le commandement d’une section et ai manœuvré ce matin avec elle. Je n’ai encore rien de mon uniforme d’aspirant et me demande si j’aurai le temps de le faire faire ici. J’en parlerai demain au capitaine, comme de mon prêt et de la prime qui vont avec ma nomination.

Comme cela est obligatoire pour les aspirants de réserve, j’ai demandé à changer de dépôt. J’ai choisi, sans trop compter là-dessus, la 46 ème de Fontainebleau. Certes, et comme me le disait le lieutenant Castaing, je n’ai pas de motif décisif pour obtenir cette affectation, mais n’en ai pas d’autre non plus pour demander une autre garnison. Personnellement, j’attacherais une grande importance à pouvoir, pendant 15, voire 30 jours, vivre auprès de ma famille. En couchant à la maison, je pourrais voir tous mes chers et veiller à mon gré le soir. Mais je n’y crois guère, le pire étant que je ne reverrai pas Francis, à moins que son dépôt ne remonte vers le nord.

Lundi 25 janvier 1915, Saint-Astier (Dordogne), 14 h 30 : Encore un changement et une nouvelle situation. Naturellement, ma demande pour le 46 n’a pas été acceptée et me voici affecté, avec le capitaine Fauviau, au 73. Autant le dire, ici c’est tout simplement mille fois plus mal qu’à Hautefort, car l’organisation du régiment est très défectueuse. Le commandant n’est guère commode et nous avons été mal accueillis. On aura du mal à s’y habituer mais on s’y fera quand même. Et puis il s’agit peut-être d’une fausse impression, car on commence toujours par être défavorablement impressionné dans chaque nouvelle garnison. Mais le plus important, c’est que, sur les quelques aspirants passés du 84 au 73, deux doivent partir sur le front demain ou après demain. Cela suppose que les autres suivront à peu d’intervalle. Ce soir, vers 6 h je crois, le commandant réunit tous les chefs de compagnie pour effectuer ce choix. J’ai de grandes chances d’être désigné puisqu’on dit qu’il en faut un sur deux. Oui, cette fois c’est le grand départ ! S’il faut partir, j’aurai beaucoup de choses à me procurer pour avoir un équipement complet et n’aurai pas trop de deux journées pour me préparer.

En venant ici, nous nous sommes arrêtés à Terrasson et y avons passé la nuit de samedi à dimanche. J’ai soupé chez madame Layer, amie de la famille, où seule la timidité m’a empêché de faire une bêtise. J’en suis content même si, je l’avoue, je ressens à présent un certain regret. Je dois avouer en effet que je subis en ce moment une crise sous ce rapport et que ma capacité de résistance diminue chaque jour. Ici même, en se rendant à l’hôtel, il y aurait de quoi la briser définitivement et la Providence me sauvera peut-être en me faisant partir. Je sens maintenant toute la force et l’impétuosité des passions au point que par moment, je ne me reconnais plus. Les raisonnements que je tenais pour faux naguère peu à peu s’infiltrent en moi. Ils me disent « Les amours n’empêchent, ne ternissent même pas l’amour ». Bah, advienne que pourra et que Dieu, que j’ai tant oublié et qui paraît m’abandonner pour que je revienne spontanément à lui comme cela m’est déjà arrivé, continue simplement à diriger à son gré mon humble destinée. En résumé, si je ne suis pas tombé, je ne suis pas sûr du lendemain, d’autant que la répulsion de jadis n’existe plus.

Je m’analyse ici froidement et complètement, je me dois toute la vérité et celle-ci ne pourra être connue de ceux qui auront en main ce carnet que si j’accepte de l’exprimer. Ils me verront en pleine crise au moment du départ et préféreront peut-être, comme moi, une chute plus digne, un sort plus enviable.

Samedi 30 janvier 1915, 20 h : Ce sont Fauviau et Penel, qui ont finalement été désignés. Ils sont partis tout à l’heure, fortement émus mais avec un certain courage, juste comme il faut. Je les ai embrassés tous deux en leur disant un simple « Au revoir », mais qui sait ? Aujourd’hui, le lieutenant Lang, charmant et très aimé de tous, nous a indiqué que nous formerions 40 bataillons 18 de marche pour faire un coup quelque part. Les 118 ème et 8 ème compléteront un de ces bataillons. Le 73 fournirait 150 hommes environ. Le 28 ème nous a par ailleurs rejoints ce matin avec un aspirant du 127, très gentil garçon qui fut avec moi à La Courtine. Et puis j’apprends que Jean Declémy s’est engagé au 28 ème d’artillerie. Si je suis encore ici dimanche prochain, je tâcherai d’aller le voir à Thiviers.

Samedi 6 février 1915, 10 h : Encore un nouveau mois qui commence, le septième de la guerre, celui qui me verra sûrement au feu dans les tranchées, et une drôle d’impression ce matin : alors que le départ approche, je me sens soudain moins courageux pour partir que je ne l’étais il y a peu de temps. Comment cela se fait-il ? Je l’ignore mais je n’y peux rien même si je le déplore. Pourquoi Francis n’écrit-il pas ? C’est extraordinaire et je n’y comprends rien. Il a pourtant mon adresse et je lui ai écrit plusieurs fois. Et puis il trouve bien le temps d’écrire à la maison !

Jeudi et vendredi, nous avons fait une marche de manœuvre. C’était une balade charmante de 15 kilomètres jusqu’à Mensignac. Le temps était superbe, assez chaud même. Nous avons parcouru des sites très pittoresques, à travers des bois tout jaunes de châtaigniers et de pins, ce qui leur donnait un petit cachet méridional. Sur place, nous étions on ne peut mieux logés, dans de belles petites chambres.

Mardi 9 février 1915, 16 h : Encore un départ, celui du 110 et de notre 73, et je n’en suis toujours pas. Mais on annonce un renfort très prochain dont je ferai sans doute partie. On prépare un grand coup début mars et je voudrais en être. Ici, je suis aussi heureux qu’on peut l’être, avec un lieutenant charmant et des sous-offs très aimables. Ce qui laisse le plus à désirer, ce sont les hommes : des auxiliaires et des réformés 19 repris, presque tous d’un âge assez avancé et qui obéissent mal. Ils rechignent en permanence et sont bavards comme des pies. Les beaux jours commencent à revenir et bientôt ce sera le meilleur moment pour aller faire son devoir et remplir sa petite tâche sur le front. Ce sera le moment de l’offensive, bref, le bon moment pour tous.

Dimanche 21 février 1915, 11 h 30 : Toujours au dépôt malgré plusieurs départs successifs. Je commence à m’ennuyer sérieusement et si le mauvais temps n’était pas revenu, avec de nouvelles pluies continuelles, je provoquerais mon départ car je sens que le grand coup va se mener sans moi et que nous n’en aurons que les restes. Francis m’écrit que l’on parle de l’envoi au front de la classe 15, ce qui signifie que nous irons peut-être au feu ensemble. Ce serait un coup dur pour les parents, mais ils doivent déjà s’estimer heureux que je sois encore ici après sept mois de guerre et tant de morts, déjà.

Une lettre reçue ce matin me dit que le 73 a pris part aux derniers combats à la baïonnette au cours desquels il a été sérieusement endommagé : voilà encore des trous à boucher. Bah, laissons faire les événements et tout s’arrangera pour le mieux. Si je regrette une chose par-dessus tout, c’est mon indifférence religieuse. Dieu semble pourtant me protéger d’une façon évidente ainsi que ma famille. Aujourd’hui, j’étais bien décidé à aller à la messe, mais une revue du capitaine d’habillement m’en a empêché.

Dimanche 28 février 1915, 21 h : J’apprends que Léon Thieuleux est au détachement du 84 à La Courtine : décidément, cela semble un vrai filon pour les gars du Nord. Beaucoup d’autres, presque tous des connaissances, sont partis pour le bataillon de marche. Ici, nous faisons chaque semaine une manœuvre de 24 heures. C’est très intéressant, nullement fatigant, et cela donne toujours de l’expérience.

Nous sommes toujours très bien logés et formons une petite famille avec les autres sous-offs. La nourriture vaut maintenant celle que l’on avait chez soi, et j’ai un très bon lit : bref, tout va bien. Lors de notre dernière soirée, je me suis laissé aller à un petit excès que je regrette, bien qu’il fût innocent. Pour le résumer, disons que l’eau de vie du pays est très bonne mais qui s’y frotte s’y pique…

Mercredi 10 mars 1915, Halte à Saint-Antonin (Tarn et Garonne), 12 h : Malgré un froid vif, nous jouissons d’un beau soleil qui fait mieux ressortir encore les différentes teintes des paysages que nous parcourons. Nous sommes au milieu des gorges du Tarn et le parcours Saint-Astier – Saint-Antonin est magnifique. Autour de nous ce sont toujours les Causses qui me rappellent la région de Rocamadour.

Nous sommes en route pour Caylus avec le 417 ème d’infanterie. Nous formons avec eux une compagnie de marche depuis le 1 er mars, et je pense qu’on nous annoncera bientôt que nous sommes définitivement affectés à ce nouveau régiment. Les cadres sont épatants (capitaine Pougny, lieutenants Wiet et Aberland, aspirant Housseau, sergents Guilbert, Paulus, Andréarlière et Fouvriers), avec des hommes de la classe 15, parmi lesquels beaucoup d’auxiliaires et de réformés repris. Equipés à neuf, tenue bleu horizon, beaucoup d’entrain, car on espère faire partie d’un corps expéditionnaire pour l’Orient 20 . Cela m’irait parfaitement car tous ces voyages sont très intéressants… En perspective, une traversée agréable, des pays charmants et tant vantés à parcourir. Et puis ce ne serait plus la guerre des tranchées à laquelle nous sommes pour le moment promis, en tout cas une guerre certainement moins atroce qu’en Argonne. Bref, pour les jeunes, ce qu’on peut imaginer de plus intéressant à l’heure actuelle.

J’ai quand même quitté Saint-Astier à regret. J’y ai en effet passé de très bons moments aux côtés de camarades attachants. L’accueil chez madame Fontaine, fut si gai, si cordial, avec même quelques petits excès d’apéritifs et d’huîtres. Me voilà donc parti, mais pas au front, du moins pas avant un mois. Du coup, Francis y sera malheureusement peut-être avant moi. Tous les autres aspirants sont déjà partis, et le capitaine Fauviau déjà bien blessé. Plus je réfléchis et plus je comprends que ma destinée est conduite on ne peut mieux. Finalement, ce départ de Saint-Astier s’est produit à son heure.

Jeudi 18 mars 1915, Caylus (Tarn et Garonne), 16 h : Quelle vie menons-nous là, fatigante au possible et déprimante, passant notre temps au café, à prendre apéritif sur apéritif, à s’y attarder bien tard le soir, moi qui n’y mettais jamais les pieds ! Je résiste mieux que je n’aurais cru, mais les nerfs commencent à être surexcités. Bah, on se dit que l’on profite là des derniers jours, mais on exagère quand même et il faudrait être un peu plus sage.

Mardi 30 mars 1915, 16 h 30 : Encore un départ : ce sera jeudi, pour le camp d’Avor. Je viens d’apprendre que Francis doit aussi s’y rendre et la perspective de le revoir me réjouit. Quel bonheur ! Puis-je oser espérer une permission pour Paris et Fontainebleau ? On dit que nous formerons le 3 ème corps expéditionnaire pour la Turquie, mais j’y compte à peine et préfère laisser passer les événements sans plus m’étonner de rien.

Dimanche 4 avril 1915, Pâques, Camp d’Avor, Savigny (Cher), 20 h : Le 2 ème peloton est cantonné ici, à 3 kilomètres du nôtre. Nous sommes dans deux fermes formant tout le patelin. Première impression pénible comme toujours, mais on s’organise, on se dém… et, mon Dieu, on s’arrange. Je me trouve installé dans un château ou plus exactement une maison de proprio, dans une chambre nue où quelques bottes de paille avec des couvertures paillasses dans une alcôve constituent, ma foi, un lit de plumes merveilleux. A part matelas, draps, édredon, traversin et sommier, rien ne manque et je passe de bonnes nuits. J’ai un bon fauteuil, un bon petit bureau sur lequel je suis en train d’écrire, et un bon feu dans le dos. L’adjudant est le plus souvent avec le premier peloton : je suis donc le roi du quartier et j’en suis heureux.

Dimanche 11 avril 1915, 10 h : Temps détestable. On sent que l’on se rapproche du nord. Un petit brouillard persistant a refait son apparition. Le bureau est au camp, à 3 kilomètres d’ici. Me voilà donc séparé de bons copains et je dois m’habituer à vivre avec les sergents du peloton. Hier soir, je suis allé manger là-bas et j’ai pu constater que les hommes étaient eux aussi bien installés, dans une chambrée popote 21 . Je suis rentré à 9 h 30 par une nuit absolument noire. Francis me dit qu’il se trouve à 6 kilomètres d’ici et je pense aller tout à l’heure à Saint-Just pour le voir. Nous sommes encore là pour une dizaine de jours après quoi nous partirons, je l’espère, pour Marseille, la Tunisie puis la Turquie. Tant mieux pour nous, et bon voyage !

15 h : Branle bas général ! Le départ est annoncé pour cette nuit, vers une destination inconnue qui m’a tout l’air d’être le front. Nous partons à 10 h, et si quelques-uns espèrent une simple concentration de division et du corps expéditionnaire à Satonay, près de Lyon, je crois qu’il faut oublier nos beaux rêves de Turquie. Où que nous allions, ce sera un grand changement de vie avec, en point de mire, la bataille. D’avance, je suis résigné et bien décidé : nous ferons notre devoir. Je voudrais juste savoir ce que va devenir Francis. Peut-être nous accompagnera-t-il, et alors, quelle chance ! Allons, en avant et courage.

Demain nous trouvera peut-être à proximité des Boches et notre tour sera venu de montrer qui nous sommes. Ma tâche sera grande et noble mais surtout dure, car j’aurai une section entière à entraîner, soutenir. J’aurai à enflammer 60 hommes qui fixeront leur regard anxieux sur moi. J’ai bien conscience que le moindre de mes gestes sera celui du réconfort ou de l’affolement. Je réalise, au moment où je m’apprête à plonger dans l’action, que j’aurai bien souvent rien de moins que des vies entre mes mains.

Mercredi 14 avril 1915, Fresnoy-la-Rivière (Oise), 15 h : Cette fois, nous voici au front ou à proximité : quelques heures de marche encore et nous serons à Tracy-le-Val où nous attendent les tranchées, à 100 mètres, dit-on, des Boches. Les Marocains nous auront fait place et nous les remplacerons. Adieu le beau rêve de Turquie, mais je ne me plains pas car je crois que nous avons un des secteurs les moins exposés, parmi les plus tranquilles, du moins pour le moment.

Nous sommes arrivés ici après 18 heures de trajet. Embarquement à Avor à minuit, voyage en wagons aménagés où j’ai pu faire une partie de bridge avec l’aspirant de Barace. A chacun de nos arrêts, l’accueil était enthousiaste, sous les ovations des femmes. Même si nous nous y attendions, nous avons été frappés de ne voir pratiquement aucun homme, surtout dans la banlieue de Paris. Nous sommes passés à 9 kilomètres de la capitale, par la ceinture Juvisy, Noisy, le Bourget : dire que j’étais si proche de personnes aimées… Et Francis, où est-il en ce moment ? Je sais que son régiment a lui aussi quitté le camp d’Avor un peu avant le nôtre. Est-il parti par le même chemin ? J’attends de ses nouvelles avec impatience.

Jeudi 15 avril 1915, Tracy-le-Val (Oise), 15 h : On sent le front et l’ennemi tout proches. Les Boches ont occupé le pays pendant douze jours et y ont laissé des souvenirs assez désagréables, sans qu’ils aient pour autant commis grands excès. On sent que l’on est dans le nord et les gens nous reçoivent comme des sauveurs. Personne ici ne pense que les Allemands puissent jamais repasser nos lignes. On voit circuler des trains de ravitaillement, des voitures d’ambulance et de service postal. Le canon fait entendre sa voix puissante dans le lointain, à vingt ou trente kilomètres.

Le temps est superbe, doux à souhait. Nous sommes bien logés, enfin relativement, car si j’avais trouvé une jolie chambre, avec un bon lit, le commandement a exigé que tous, à l’exception des officiers, logent dans la paille. Il faut obéir et je n’aurai ma chambre que le jour, mais au fond, la paille est quand même bien bonne. Je suis heureux, du moins autant que l’on peut l’être, me sentant plein d’entrain et de courage. J’essaie de communiquer avec les hommes que je vais mener au feu, dès demain peut-être. C’est le moment de faire du service, car le commandement n’a pas l’air de rigoler. En avant donc, courage et vivons seconde par seconde, faisons notre devoir en n’oubliant pas d’invoquer celui qui peut tout et qui est la suprême consolation.

Dimanche 18 avril 1915, Berneuil-sur-Aisne (Oise), 10 h : Le front se rapproche encore ou, plus exactement, est-ce nous qui nous en approchons. Nous sommes à présent à 8 kilomètres des Boches. De Fresnoy ici, marche de 16 kilomètres. Après deux jours de mauvaise humeur, nous sommes finalement bien installés. Les hommes ne se plaignent pas car ils touchent double traite et deux quarts de vin. Des canons de 105 tirent à un kilomètre de nous. Les avions français et boches sillonnent l’air en tous sens, bientôt encadrés par les flocons de neige produits par l’éclatement des obus qu’on leur expédie, mais à cette hauteur et avec leur transparence, ils sont presque invulnérables.

L’activité est intense. De longue, ce ne sont qu’autos qui passent, service postal, ambulances, se mêlant, dans une circulation incessante, aux chevaux et aux soldats, surtout des artilleurs, qui passent leur temps à flâner. On dénombre aussi beaucoup d’officiers, y compris des généraux à peine reconnaissables, généraux de division et même d’armée comme Debeney et Dubois 22 .

Les exercices sont si fatigants et si intenses que l’on finit par aspirer aux tranchées. Cela est programmé pour dix jours, à partir du 23, à la suite du 1 er bataillon. Nous reviendrons ensuite à l’arrière passer une quinzaine puis, vers le 15 mai, nous serons prêts à être envoyés n’importe où. Nous avons un temps idéal et chaud, même si la poussière nous gène beaucoup. Je prévois d’ailleurs que la chaleur nous fera souffrir tout autant que le froid, et qu’elle hâtera même la fin du conflit avec l’intervention de l’Italie 23 , qui finira bien par se produire.
Je me sens, et je suis mieux portant que jamais : il faut dire que notre vie, même très dure, est tellement saine et régulière. Une vie très sérieuse, sans café, ni possibilité d’y aller d’ailleurs. Le poker a remplacé la vieille manille. En vérité, la seule chose qui me tracasse est de ne pas savoir où est Francis. Papa et maman ne m’ont pas encore répondu mais ils doivent sans doute s’affoler à la pensée du front et des tranchées. Je suis pourtant bien content, et tous ici sont comme moi. Il faut dire que notre secteur est l’un des plus calmes avec des positions inchangées depuis 2 ou 3 mois.

Mercredi 21 avril 1915, 17 h 15 : D’abord une bonne nouvelle : une épidémie de scarlatine oblige Francis à demeurer à Lunery pour quelques semaines. Plus ennuyeux, monsieur Mariage a eu une attaque qui a beaucoup inquiété son entourage. Ici l’exercice continue, plus fatigant que jamais : veut-on nous envoyer épuisés sur le Boche ? Le temps est splendide, avec toujours chaleur et poussière. La canonnade se poursuit, aussi intermittente que régulière. Beaucoup d’avions aussi, immanquablement poursuivis par les flocons blancs de l’artillerie. Ce matin, nous avons observé dans le ciel l’évolution d’un français qui a échappé avec peine à un tir bien réglé. Hier, une attaque boche s’est produite sur le secteur de droite, marquée par un échec complet. Ils croyaient, dit-on, avoir affaire au 417.

Notre départ aux tranchées est reculé d’une semaine... Nous y serons le 29 seulement, à moins qu’il ne s’agisse d’une feinte. Tout espoir n’est pas perdu pour la Turquie. J’apprends avec plaisir par papa de bonnes nouvelles de Solre. J’ai aussi reçu une lettre de mon ami Maurice Ranjard et lui ai répondu aussitôt. Il a la douce consolation d’avoir une fiancée qui lui écrit régulièrement. Il me dit avoir gardé sa foi, ses convictions, et toute l’ardeur religieuse que je n’ai plus, malheureusement. Il conserve intact l’idéal que j’ai perdu ou tout au moins oublié. Il a écrit au père Plazenet à qui je viens moi aussi d’envoyer une lettre.

Samedi 24 avril 1915, 17 h 15 : Hier, journée esquintante ! De 5 h du matin à plus de 6h du soir, nous étions à l’exercice de tir dans la forêt de Compiègne, à 15 kilomètres d’ici. La forêt est superbe, mais que de poussière ! Nous étions à la fois blancs et brunis par la chaleur. Bientôt, nous aurons l’air de vrais moricauds ! Ce matin, départ à 6 h pour Rethondes pour une expédition intéressante et utile. Au programme : lancement de grenades à main, bombes et lance-bombes, pétards de toutes sortes, fusées lumineuses, cartouches et grenades suffocantes, sans oublier les bombes incendiaires et autres fumigènes. Les Boches ont dû sentir que la relève serait faite par nous : depuis ce matin, ils canonnent à tout va et l’on s’attend tout à l’heure à une attaque. J’espère que le 417 se distinguera et, qu’il saura, avec le concours de l’artillerie, les arrêter net comme les fois précédentes.

Dimanche 25 avril 1915, 17 h : Cérémonie superbe ce matin près de Rethondes. Poincaré, accompagné de Joffre et Millerand 24 , est venu remettre leur drapeau au 404 et 417. Impeccable revue avec, en plus, les tirailleurs algériens, des alpins territoriaux 25 , des zouaves 26 et des spahis 27 . Deux avions nous survolaient continuellement, comme deux anges gardiens, tandis que le canon grondait dans le lointain. Aux accents entraînants de La Marseillaise et de Sambre et Meuse , tout le monde défila magnifiquement. Nous avons notre drapeau, et maintenant il ne nous manque rien. Si les Boches avaient pu se douter de la chose !

Mardi 27 avril 1915, 20 h : Je viens de refermer une longue lettre de papa. Elle m’a bien fait pleurer et ne me quittera plus ces prochains jours. Il me demande pardon pour les petits froissements qui ont pu se produire entre nous, exactement comme je l’avais fait moi-même à son égard. Oh ! Ils sont si légers : de simples impatiences auxquelles notre caractère a pu nous entraîner. N’est-ce pas comme des adieux touchants, et l’oubli de tout le passé avant la cruelle échéance qui est peut-être à bien court terme ?

Oui, papa est profondément triste, plus encore qu’il ne veut bien l’avouer, et je m’attends à le retrouver bien vieilli, tout gris, ce cher papa que j’aime tant. Je le sens perdu, malheureux et anxieux, et son angoisse transparaît à chaque ligne de cette belle lettre. Elle sera hélas encore plus vive quand ses deux fils seront au front, en première ligne.

Voilà tout le sacrifice qu’il fait lui-même à la patrie. Quelle raison de vivre pour lui s’il perdait ses deux enfants ? Il m’écrit « Songe aux pauvres vieux qui sont là bas en exil, et pour qui la seule raison de vivre désormais est l’espoir de vous retrouver bientôt tous deux ».

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents