Viktor et Klara
216 pages
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Description

Ce témoignage personnel et historique retrace les destins de Viktor et Klara, embarqués par l'Union soviétique en 1944 pour participer à la reconstruction de l'URSS après la guerre et le retrait de l'Allemagne. L'auteur y dénonce le communisme au temps de Staline et décrit le quotidien dans un camp de travail soviétique. Au cours de deux années de souffrance en Ukraine, ils sont nombreux à succomber. Viktor survit grâce à l'amitié de ses compagnons et l'amour de Klara.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9782336387550
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Mémoires du XX e siècle
Déjà parus

Henri CHENNEBENOIST, Carnets de campagne 1914–1918, 2015.
Paul GRISON, Un soldat écrit à sa famille depuis le Maroc, l’Algérie, l’Indochine (1944 – 1953), 2015.
Jean GRIBENSKI, De Suwałki à Paris. Histoire d’une famille d’origine juive polonaise : les Gribinski/Gribenski (vers 1840- 1945), 2015.
Pedro CANTINHO PEREIRA, Un « Malgré nous » dans l’engrenage nazi, Les sacrifiés de l’Histoire, 2015 .
Fernand THOMAS, Mémoires de guerre, La vie malgré tout (1914 – 1918), 2014.
Renaud de BARY, La 4 e batterie. Journal intime d’un appelé en Algérie (1 mars 1961 - 5 janvier 1963), 2014.
Richard SEILER, Charles Mangold, chef de l’armée secrète en Périgord, 2014.
Henri FROMENT-MEURICE, Journal d’Egypte, 1963-1965, 2014.
Joseph-Albert di FUSCO, Fusillé à Caen en 1941, Lettres d’un otage à sa famille, 2014.
Tahîa GAMÂL ABDEL NASSER, Nasser ma vie avec lui, Mémoires d’une femme de président, 2014.
Fernand FOURNIER, Paroles d’appelés. Leur version de la guerre d’Algérie, 2014.
Marguerite CADIER-REUSS, Lettres à mon mari disparu (1915-1917), 2014.
Nadine NAJMAN, 1914-1918 dans la Marne, les Ardennes et la Belgique occupées, 2014 .
Marcel DUHAMEL, Ça jamais, mon lieutenant !, Guerre 1914- 1918, 2014.
Xavier Jean R. AYRAL, HÉROÏSME - Jean Ayral, Compagnon de la Libération, Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral (18 juin 1940 – 22 août 1944), 2013.
Sabine CHÉRON, Les coquelicots de l’espérance, 2013.
Pierre BOUCHET de FAREINS, Madagascar, terre ensanglantée, 2013.
Titre
Viktor Geiger





Viktor et Klára


Camp de travail en Ukraine
dans le Donbass
(1945 – 1946)




Témoignage traduit et adapté
du manuscrit original en hongrois
par Antonia Jullien






L’HARMATTAN
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73766-9
Préface du traducteur
Mon grand-père maternel, Viktor Geiger, l’auteur de ce récit, est né en 1902 à Teke, village situé en Transylvanie. Il était l’avant-dernier né d’une famille catholique de dix enfants. Ses ancêtres sont probablement arrivés d’Allemagne, à partir du dix-huitième siècle.
La Transylvanie a connu de nombreux bouleversements au cours du vingtième siècle : hongroise avant 1920, roumaine entre 1920 et 1940, de nouveau hongroise entre 1940 et 1944, puis roumaine jusqu’à nos jours. Tous ces changements ne facilitaient pas la vie quotidienne des habitants, qu’ils soient Roumains ou Hongrois.
Mon grand-père était de langue maternelle hongroise. Il parlait le roumain, assez bien l’allemand, première langue obligatoire à l’école. Il savait également lire le russe et avait quelques connaissances de cette langue.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques, ayant perdu des millions d’hommes, avaient besoin de travailleurs pour reconstruire leur pays en ruine. L’Armée rouge va les trouver dans les pays libérés. Des milliers de personnes vont être déportées en URSS, dès janvier 1945, au motif de leur nom à consonance allemande, ou sans raison particulière.
Viktor a été déporté, durant deux années complètes, dans l’est de l’Ukraine, dans le Donbass, années au cours desquelles il a noté les évènements importants de sa vie sur des morceaux de papier.
Plus tard, pour conjurer le traumatisme causé par tout ce qu’il a vécu, il a regroupé ses notes et ses souvenirs en un récit, en conservant le véritable nom des personnes. À l’époque de Ceauşescu, il était interdit de critiquer le communisme ou les libérateurs soviétiques : le document est resté caché, secret.
Mariée à un Français en août 1973, en Roumanie, j’ai reçu l’autorisation de quitter ce pays quelques mois plus tard. Je vis en France, depuis cette date. Toute ma famille est restée en Transylvanie.
Mon grand-père, Viktor, décédé en 1983, n’a malheureusement pas connu la chute du mur de Berlin, la chute du communisme, en 1989.
Le rattachement de la Hongrie, puis de la Roumanie à l’Union européenne, la disparition progressive de la peur, de la crainte de représailles envers ma famille restée sur place, tout ceci me donne le courage, aujourd’hui, de rendre public son témoignage.
La traduction, réalisée avec l’aide d’André, mon mari, n’est pas intégrale, pour éviter les longueurs et les répétitions.
L’adaptation consistait principalement à remettre en ordre chronologique les divers évènements, pour en faciliter la lecture.
Les notes, ainsi que la table de correspondance entre les noms hongrois et roumains des villes de Transylvanie, ne sont pas dans le manuscrit original.


Maria et Viktor
Photo de mariage en 1928


Viktor, sa femme Maria,
ses deux filles, Gabriella l’aînée et Marta
Noël 1943

L’histoire commence ici…


Détail de la région
Érmihályfalva 1 – septembre 1944
Il fait lourd, comme avant l’orage. Plus personne n’a envie de travailler. Nous sommes à l’affût des nouvelles du front. Chacun réagit en fonction de ses préférences politiques. Certains se sentent rassurés, d’autres ont peur pour l’avenir.
Futura est le nom de la coopérative de produits agricoles, surtout des céréales, dans laquelle je travaille à Érmihályfalva. Sa direction centrale est sous administration militaire.
Nous recevons une enveloppe cachetée, en provenance de Budapest, avec la mention « À ouvrir par le chef du détachement quand la région de Futura tombera en zone de guerre, ce qui vous sera communiqué par le commandement militaire du district ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Depuis que les Roumains sont passés du côté des Soviétiques, le front allemand s’écroule, à ses côtés saigne aussi une partie de l’armée hongroise. Les Soviétiques sont facilement entrés en Transylvanie, en passant par Predeal. Les gorges des Carpates ne constituent plus une barrière infranchissable.
Je me souviens du discours de K. Jozsef, un collègue, venu en permission au printemps 1943. Porte-étendard, il travaillait pour les Allemands à la surveillance d’une compagnie de travailleurs juifs déportés dans l’est de l’Ukraine. À cette époque, les Allemands étaient à Moscou, à Stalingrad, et luttaient dans le Caucase.
Quand nous lui demandons des nouvelles du front, il répond :
— Les Allemands ont perdu cette guerre. Ils se comportent si odieusement avec leurs alliés, Hongrois et Roumains, mais aussi avec les très nombreux Ukrainiens qui sympathisent, qu’ils ne peuvent pas gagner dans ces conditions.
Il me raconte les horreurs vues dans son camp où les travailleurs juifs, malades du typhus, ont été enfermés et leur baraque incendiée. Les restes carbonisés d’environ quatre cents cadavres ont été déposés sur la neige.
Ce collègue part en permission sur un traîneau tiré par des chevaux. En route, il rencontre un capitaine hongrois gravement blessé, à moitié gelé, à côté duquel les voitures allemandes passent sans s’arrêter. Il se trouvait dans un camion pour aller vers l’hôpital le plus proche afin de l’amputer d’un pied, mais les Allemands ont confisqué le camion.
Au carrefour suivant, mon collègue est débarrassé, lui aussi, de son traîneau et se retrouve au bord de la route à attendre en compagnie du capitaine. Un paysan ukrainien a pitié de lui et me promet de l’amener à l’hôpital.
Mon ami continue son chemin à pied. Après quelques kilomètres, il est pris par un camion de soldats hongrois qui se dirige vers la Hongrie. Il leur dit que les Allemands prennent les véhicules par la force, aux carrefours. Au croisement d’une route qui mène vers Stalino, à la première sommation Halt ! les Hongrois ouvrent tout simplement le feu sur leurs « amis » allemands. Ils réussissent ainsi à passer la ligne de front.
Mon collègue a la ferme conviction que les Allemands ne peuvent pas gagner la guerre dans ces conditions.
L’avenir lui donnera raison.
≈ ≈ ≈
À proximité de la gare d’Érmihályfalva, une cuisine populaire est aménagée. Les nouvelles nous arrivent par l’intermédiaire des trains transportant des soldats blessés et des réfugiés civils. Nous échangeons de la nourriture chaude contre des nouvelles fraîches.
Les comitats de Háromszék, Gyergyö et Csik sont perdus pour les Allemands. Les Soviétiques s’approchent à une vitesse foudroyante. Sur leur trace, ce n’est que cruauté, pillage et viol. Ils se vengent ainsi de tout ce que les Allemands leur ont fait subir.
Tout le monde conseille de partir vers l’ouest. Les Allemands essaient de remonter le moral de leurs alliés. Bientôt, ils vont recevoir une nouvelle arme et tout ira bien mieux. Ils ne semblent pas y croire eux-mêmes, ce sont eux qui fuient en premier. Nous piétinons. Les autorités ne savent ni quoi faire ni quoi nous dire. Le désarroi est total.
Je me rends tous les jours au bureau du commandement militaire, au sujet de la lettre cachetée. Le colonel est très nerveux, mais il essaie de calmer son entourage. Il ne veut pas de fausses alertes, il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Il nous préviendra, lui-même, quand nous arriverons en zone de guerre.
La radio annonce l’ordre de capitulation de Horthy Miklos 2 . À Budapest, les Croix fléchées 3 reprennent le pouvoir. Il ne manquait plus que ça à ce pauvre peuple hongrois ! La fin est proche, on la sent, mais l’armée ne veut pas capituler. Pourtant, bien des vies auraient pu être épargnées. La guerre est toujours sale et c’est toujours le peuple qui trinque.
L’Armée rouge avance le long de la rivière Mureş 4 jusqu’à la ville d’Arad. En peu de temps, ils peuvent atteindre la ville de Nagyvárad, à soixante-dix kilomètres d’Érmihályfalva.
Les blindés allemands, stationnés chez nous, font route vers l’ouest, à toute vitesse. Début octobre, les villes de Kolozsvár, Nagyvárad, Szatmár, Debrecen 5 et Nagykároly sont bombardées de nuit. Nous observons ce feu d’artifice mortel depuis le clocher de l’Église protestante.
Le lendemain, sur un camion, je me rends à Szatmár pour avoir des nouvelles de la famille qui vit là-bas. Je ne trouve personne à la maison. Dans la rue, je vois de temps en temps passer un civil, fouillant les décombres. Un policier me dit que tous les survivants se sont réfugiés dans les montagnes, mais que sous les décombres il doit y avoir beaucoup de morts. Quel désastre ! Je me demande pourquoi toutes ces destructions, pourquoi continuer ainsi à s’entre-tuer ? Il paraît que les Allemands et leurs alliés veulent lutter jusqu’à la mort.
Retour à Érmihályfalva. Je rassure Maria, ma femme, en lui disant que tout est calme à Szatmár, mais qu’il serait souhaitable qu’elle se réfugie avec nos filles à l’ouest du Danube, en Hongrie. Elle refuse de partir sans moi. Je ne peux pas partir. Je suis coincé par les ordres militaires en ce qui concerne Futura .
Au sud de Nagyvárad, la contre-offensive reprend les villages de Szalonta et Belényes. Les nouvelles les plus incroyables circulent sur les atrocités commises par les Soviétiques. Avec quelques amis, nous décidons d’envoyer les femmes et les enfants vers l’ouest. Elles refusent toutes de partir. Elles veulent vivre ou mourir avec nous.
On commence à s’organiser. Nos vêtements d’été, ainsi que des objets précieux, sont rangés dans des caisses et enterrés dans le jardin, à l’abri du feu et des bombardements. À l’époque, nous ne savions pas qu’il fallait aussi le faire à cause des vols de nos « libérateurs », sinon nous aurions pu cacher beaucoup plus de choses.
≈ ≈ ≈
Advienne que pourra, nous restons sur place. Un lourd silence tombe sur le village. Seul le quartier de la gare est animé. Autour de notre cuisine populaire, le va-et-vient est si intense que nous sommes obligés de fabriquer du pain 24 heures sur 24. Nous distribuons de la nourriture, de la goulache et du pain, à tous ceux qui le demandent, sans tenir compte de la nationalité. De grands convois de prisonniers passent près de notre gare, à pied. Ils sont accompagnés par des soldats allemands. Ils viennent des villages de Szilágysomlyó et de Margitta.
Les Roumains de notre village découvrent des Roumains parmi les prisonniers. Ils se parlent très fort. Il ne fait pas bon s’approcher, les Allemands mettent aussitôt la main sur leurs mitraillettes.
Les trains chargés de blessés déposent les malades les plus grièvement atteints dans notre village. Parmi eux, il y a même des médecins. Plusieurs maisons vides sont transformées en hôpital de fortune. À la gare, nous organisons les premiers secours. Nous disposons toujours de pain et de lait pour les malades.
≈ ≈ ≈
Au début du mois d’octobre 1944, deux trains stationnent dans la gare.
Le premier est composé de wagons Pullman. Il abrite des blessés allemands sous la surveillance de deux médecins militaires et de nombreux infirmiers.
Le second est composé de wagons à bestiaux dans lesquels les blessés hongrois couchent à même le sol, sur de la paille. Les blessés allemands ne veulent pas de notre nourriture. Ils ont leur propre cuisine à bord. Par contre, les blessés hongrois n’ont rien mangé depuis quatre jours, ils sont bien affamés.
Le machiniste du train allemand a courageusement déclaré ne pas pouvoir aller plus loin, car il n’a pas dormi ni mangé depuis trente-six heures. Un officier allemand le menace de son fusil, mais il tient bon. Il entre dans notre cuisine, se restaure de goulache et de pain. Il s’allonge ensuite sur un banc pour se reposer. Il me fait signe et me dit qu’il fait ça pour permettre au train hongrois de partir en premier, pour que les Hongrois blessés puissent être soignés au plus vite.
Ce machiniste est Hongrois, mais surtout et avant tout, c’est un homme.
≈ ≈ ≈
Dans le silence glacial, nous pouvons déjà entendre les canons du côté de Nagyvárad. La bataille fait rage là-bas. La ville meurt, mais les Allemands tiennent bon.
En provenance de Kolozsvár, ils arrivent avec leurs artilleries lourdes, beaucoup de camions qui transportent des marchandises et des hommes. Les camions sont souvent attachés à la queue leu leu, en immense convoi, car il n’y a plus de carburant.
Toutes les demi-heures, nous avons une alerte. Des avions marqués de la croix gammée attaquent les trains allemands. Que se passe-t-il, les Allemands sont devenus fous ? Mais nous apprenons que les avions sont pilotés par des Roumains. La Roumanie vient de retourner sa veste 6 en déclarant la guerre aux Allemands, aux côtés des Soviétiques. Ils n’ont même pas pris la peine d’effacer les insignes allemands avant de bombarder leurs fabricants.
Nous sommes le 13 octobre 1944 au soir. Le silence est pesant. Des soldats ukrainiens, passés du côté allemand, surveillent un énorme troupeau de moutons dans les champs de notre région, près des vignobles.
Je suis devant l’entrée de l’entreprise Futura , le regard dans le vide. Plus rien ne m’inquiète.
Des civils en vélo arrivent du côté des vignes. Ils crient à tue-tête que les Soviétiques sont arrivés. Je cours au téléphone, j’appelle la mairie. Personne ne répond, ni le conseiller, ni le secrétaire de mairie. Un simple portier répète que les Soviétiques ont envahi les collines viticoles.
J’appelle le commandement militaire. Un fonctionnaire m’annonce que le colonel est parti. Les responsables du district et le secrétaire général sont également partis sur la charrette d’un paysan.
Je monte sur mon vélo et je pédale jusqu’aux vignes. Je dois voir ça de mes propres yeux. Je ne trouve là que le troupeau de milliers de moutons, sous la garde de soldats ukrainiens. Voilà ce que les paysans ont pris pour l’armée soviétique.
Et voilà pourquoi tous les responsables de la ville ont fui, en laissant les habitants dans le plus grand désarroi. La police est encore là, mais elle évite nos questions. Le secrétaire de mairie me téléphone depuis Piskolt, un village situé à quinze kilomètres, pour avoir des nouvelles. Je lui dis simplement qu’il peut vraiment avoir honte.
Je retourne dans les locaux de l’entreprise.
En l’absence de responsables et en présence de quelques employés, je décide d’ouvrir la lettre. Elle donne l’ordre de détruire immédiatement tout le contenu des magasins. Nos livres indiquent que nous possédons l’équivalent de huit cents wagons de céréales.
Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il est impensable d’obéir aux ordres. Il faut faire vite. Nous distribuons aux ouvriers des provisions pour six mois.
Nous mettons en place des gardes à tour de rôle, devant les magasins, le moulin, la centrale électrique et la fabrique de conserves.
≈ ≈ ≈
Quatre jours plus tard, le 17 octobre 1944, les Allemands arrivent en train avec une équipe chargée des destructions. Ils font tout sauter dans la gare, y compris le château d’eau. Les explosions font valser des morceaux de rails en l’air. Mieux vaut éviter de se promener du côté de la gare si on tient à rester en vie.
Notre petit groupe est caché dans la cave d’un entrepôt. Nous voyons passer six Allemands poussant un petit wagonnet avec des caisses d’explosifs et quelques bidons d’essence. Ils déposent le tout dans un coin, pour l’équipe suivante. Les Allemands partis, il faut agir vite. Dans les caisses, nous trouvons des carrés de crésylite déjà munis de détonateurs et de mèches, avec des étiquettes qui indiquent Für magazine , Für Mühle , et Für Konzervenfabrik 7 .
Nous ramassons les caisses d’explosifs, les cachons dans une cabane pleine de maïs, sous des bâches. Nous revenons rapidement à notre poste d’observation dans la cave, juste à temps pour voir arriver l’équipe chargée de la destruction. Ils cherchent partout en s’agitant nerveusement, mais, à cause des bruits de véhicules de plus en plus proches, ils partent rapidement vers le nord, en lançant des injures.
Lorsque tout est redevenu silencieux, je retourne à Futura pour ranger les documents les plus importants.
≈ ≈ ≈
Vers 13 heures le 17 octobre 1944, une énorme explosion rompt le silence. Un char soviétique vient de lancer un obus sur la maison en face.
Les volets métalliques de mon bureau sont arrachés par le souffle. Je jette un coup d’œil dehors par la porte de derrière. Un énorme char soviétique passe devant moi.
Il se dirige vers le carrefour. Des Allemands passent à ce moment-là, ils sont massacrés dans leurs véhicules.
Les soldats armés postés sur le tank tirent un peu partout, pour faire rentrer les quelques civils qui se trouvent encore dehors. Un type tombe juste devant moi. Je sors, j’entends des hurlements, je vois des gens qui courent dans toutes les directions.
Je saute par-dessus un cadavre et cours vers la mairie.
Je n’y trouve que le chapelier, Kincses Endre, qui est assis auprès du téléphone, et qui reste là, malgré sa peur et son énervement, car il ne veut pas que les Soviétiques trouvent la mairie vide. Dans la cour, un groupe de paysannes nous demandent quelle est la cause de tout ce bruit. Elles attendent le fonctionnaire responsable des tickets pour les chaussures. Je leur apprends que les Soviétiques sont là, vraiment là. En un instant, ces femmes disparaissent comme si la terre les avait englouties.
Nous avions demandé aux viticulteurs, le matin même, de vider leurs tonneaux. Les boissons peuvent déchaîner encore plus les Soviétiques. Nous aurions eu certainement moins d’ennuis s’ils nous avaient écoutés, mais ils ne l’ont pas fait. Nos femmes et nos filles vont le regretter amèrement.
Depuis la mairie, je cours à travers champs jusqu’à notre logement aménagé dans une cave. Nous sommes cachés là avec ma femme, Maria, et mes deux filles, Gabriella, quatorze ans et Marta, cinq ans, en compagnie de quatre familles en attendant de voir ce qui va arriver.
Vers 15 heures, les coups de feu cessent. On entend seulement le bruit des tanks qui circulent dans les rues désertes.
Les soldats soviétiques commencent à patrouiller dans la commune, à pied, par petits groupes. Avec le gérant du moulin, nous sortons de la cave. Nous apercevons au loin deux soldats qui discutent avec des habitants. L’un d’eux tient un bébé dans les bras. L’enfant rit et lui tire la barbe, ce qui fait rire tout le monde. Nous en concluons que ces gens-là n’ont rien de sauvage, rien à voir avec ce qu’on nous disait. Nous approchons et serrons la main des Soviétiques.
Contact établi, émotion.
Ils demandent à boire. Nous leur apportons une cruche et deux verres. Ils ont bien bu.
Ensuite, ils nous demandent l’heure.
Nous nous précipitons tous les deux sur nos montres de gousset. Je gagne ce concours de vitesse en sortant ma montre en premier.
À ce moment-là, nos deux amis soviétiques pointent vers moi leur mitraillette et me disent davaï tchass 8 !
Sans être un grand connaisseur de la langue russe, je comprends qu’il veut ma montre. Pourtant je fais semblant de ne pas comprendre.
Alors l’un des deux me dit ada încoace ceasul 9 !
Sans commentaires, le cœur gros, je lui tends ma très chère montre à gousset Shaffhausen et ils partent. Mon voisin est écroulé de rire, mais il ne rira pas longtemps.
Nous décidons d’aller au moulin et à la fabrique de conserves. En traversant la place du marché, nous nous retrouvons face à une patrouille qui, visiblement, a déjà ingurgité quelques verres.
Ils nous interpellent de loin davaï tchass ! Je leur mime que je l’ai déjà donnée. Mon voisin mime, toujours en rigolant, qu’il n’en a pas. Ils le fouillent et lui prennent sa montre. En prime, il a droit à deux coups de pied. C’est à mon tour de rire. Tu aurais dû la donner aux premiers, ils l’ont demandée plus gentiment.
Nous livrons les dépôts de céréales intacts à l’armée soviétique. Par l’intermédiaire d’un interprète, ils apprennent aussi que nous avons caché les explosifs. On leur montre la cachette. Ils sont très contents, mais la reconnaissance tant attendue ne s’est jamais manifestée. Au contraire, les provisions de nourriture les ont incités à rester très longtemps sur place.
≈ ≈ ≈
Après l’arrivée des Soviétiques, les Juifs condamnés aux travaux forcés par les Allemands commencent à rentrer à la maison. Ils sont aigris, en colère contre tout le monde. Ils attaquent injustement toute la population et intriguent chez les Soviétiques, comme si tout le monde était responsable de ce qui leur est arrivé.
Ils sont à l’origine de la création de la police populaire. Dans chaque maison où il reste quelques objets de valeur, ils confisquent tout, sous prétexte de fortune juive. Bien sûr qu’il y a eu des abus après leur déportation.
Des gens très pauvres ont été logés dans leurs maisons vides, parfois transformées en hôpital de fortune, mais la plupart des objets ont été récupérés par l’église juive.
Les premiers jours après leur retour, les Soviétiques ferment les yeux devant les agissements des Juifs qui se disputent le partage de ce qu’il y a dans l’église. Par la suite, la police populaire a administré quelques raclées, pour pacifier le partage de cette soi-disant fortune juive.
Érmihályfalva est une commune riche. Chaque maison possède plusieurs cochons bien nourris. Les soldats soviétiques tirent sur les cochons et ne consomment que le jambon. Le reste traîne dans la rue, jusqu’à ce que les Tziganes et les pauvres le ramassent. Le même sort est réservé aux volailles. De temps en temps, ils balancent par la porte une oie ou un poulet, pour que ma femme leur prépare à manger dans une heure.
Trois jours après le départ des tanks, quinze mille hommes ont envahi notre commune et ses environs. C’est à partir de ce moment-là que nous avons vécu la période la plus pénible et la plus angoissante de la fin de la guerre.
Dans la journée, nous travaillons sans arrêt. Nous transportons du blé au moulin, pour l’armée soviétique. La nuit, nous ne pouvons pas dormir tranquilles. Nous ne devons pas fermer les portes. Les soldats ivres défoncent tout, à coups de rafales des mitraillettes. Nous devons dormir ainsi, avec les Soviétiques qui vont et viennent où ils veulent, quand bon leur semble. Je me couche tout habillé, avec mes plus vieux vêtements, pendant des semaines. Mes filles dorment sous le lit et au moindre bruit, avec ma femme, elles se réfugient dans une cachette, dans la cour.
Je dois recevoir les divers invités de la nuit qui cherchent du vin et des barychnia 10 . Pour me décider à satisfaire leur demande, ils tirent une salve de mitraillette qui soulève mes cheveux. C’est probablement le Bon Dieu qui m’a protégé des tirs de ces soldats ivres.
Notre réserve d’alimentation est rapidement vidée. Ils consomment les compotes de fruits avec des cornichons, les fruits séchés avec du pain au saindoux. Quand il n’y a plus de pain, il faut qu’on fasse cuire des pommes de terre. Ils les mangent avec du lard et de la choucroute. À la place du bois pour la cuisson, ils cassent nos meubles en disant que ça brûle mieux.
Chez moi, il n’y a pas d’alcool, mais ils l’amènent d’ailleurs. Pour notre malheur, personne n’a pensé aux soixante-dix hectolitres de vin du propriétaire du moulin, qui est parti. Tant qu’il restera une goutte dans ces tonneaux, nous devrons faire les marioles pour les distraire.
Je leur sers de dégustateur.
Pour être sûr qu’on ne les empoisonne pas, je dois tout goûter, par exemple une gorgée d’eau de Cologne de ma femme, trouvée par un soldat dans la salle de bain.
J’ai encore la nausée au souvenir du goût du dentifrice et de la crème pour le visage, étalés sur une pomme de terre. Pendant toutes ces agréables festivités, j’écoute pour voler au secours de ma femme et mes filles, si elles sont découvertes. Toujours flanqué d’un soldat, je ne peux pas sortir pour voir.
≈ ≈ ≈
L’un de mes voisins, qui a été blessé à la guerre et a perdu un bras, m’a conseillé de faire passer mes filles chez lui. Il a également deux filles qui vivent dans une chambre dont l’entrée est cachée par une armoire. La nuit suivante, j’amène une par une mes deux filles chez lui. Nous devons nous prévenir mutuellement s’il y a un danger.
Pendant la journée, mon brave voisin se met devant sa porte et les Soviétiques, impressionnés par sa blessure, ne rentrent pas chez lui. J’ai passé deux nuits assez calmes avec ma femme, qui s’habille en noir, se met de la suie sur le visage pour paraître vieille.
La troisième nuit, nous sommes réveillés par les hurlements des filles du voisin qui font irruption chez nous. Elles courent directement dans le grenier, en criant que nos filles ont été enlevées par des soldats ivres.
Sous le choc, ma femme perd connaissance.
Moi je n’ai qu’une idée en tête, retrouver mes enfants. Une petite pluie glaciale me frappe au visage quand je sors dans la cour. Devant la porte, dans la nuit noire, un bras me frappe violemment sur la poitrine. Je repousse un type complètement ivre, je cours chez le voisin. Il se lamente sans cesse et j’ai beaucoup de mal à comprendre son histoire. Enfin, je réussis à savoir que cinq soldats ont été conduits chez lui par une connaissance commune qui, en montrant l’armoire, leur a dit :
— Elles sont là, les filles.
Le voisin a été jeté au sol, injurié en russe et en roumain, avec une crosse de mitraillette dans la bouche pour l’empêcher de crier. Ils ont renversé l’armoire et sont partis avec les filles. J’ai du mal à lui faire comprendre que ses propres filles sont en relative sécurité, chez moi, mais où chercher les miennes ?
Une bougie à la main je parcours le jardin du voisin, la cour, le grenier, la cave, en les appelant par leur prénom.
Personne ne répond.
Je cours dans la rue, dans la direction des cris qui retentissent dans la nuit, par-ci par-là. Je décide de demander l’aide du commandant russe du moulin. Il me confie un soldat armé qui m’accompagne de maison en maison. Devant une maison fermée, mon escorte frappe à la fenêtre avec son pistolet.
Un commandant, complètement ivre, sort la tête. Le soldat lui explique de quoi il s’agit. Le commandant croit que c’est lui qu’on soupçonne de l’enlèvement de mes enfants. Il pointe son pistolet, tantôt vers moi, tantôt vers le soldat, jusqu’à ce qu’enfin, avec beaucoup de mal, il comprenne que nous voulons simplement son aide. Il saute par la fenêtre pour nous suivre. Il me promet de tuer le kidnappeur dès qu’on le trouve. Il veut voir l’endroit d’où les enfants ont été enlevés. Il m’a même trouvé une lampe de poche pour mieux voir dans cette nuit noire et pluvieuse.
Après une longue recherche infructueuse, le commandant, complètement trempé, rentre chez lui en me promettant que le lendemain nous trouverons les kidnappeurs.
Mon escorte rentre au moulin pour assurer son service, m’abandonnant à mon angoisse dans la nuit noire. Un soldat soviétique qui fait sa ronde me subtilise la lampe de poche. Je retourne chez mon voisin qui pleure comme un enfant. Il m’affirme que les soldats n’étaient même pas des Soviétiques, mais des Roumains parce que l’un d’eux a demandé les filles et l’a injurié en roumain. Leurs vêtements étaient aussi différents de ceux des Soviétiques.
Qu’est-ce que ça change ? Nous ne savons plus quoi faire. Ses filles sont en sécurité, mais où sont les miennes ?
À la lumière d’une bougie, nous fouillons encore toute la maison, la remise pour le bois, la porcherie. En passant près d’une sorte de cage en bois qui sert de poulailler, j’entends tout à coup la voix chuchotante de ma petite fille :
— Papa, nous sommes là, dans le poulailler, mais surtout ne le dit pas aux Russes.
Elles ont beaucoup de mal à sortir de la cage. Seule l’énergie de la peur pouvait permettre à ma grande fille d’entrer par un si petit trou dans ce poulailler.
En retournant à la maison, le soldat me voit avec les filles et il court annoncer la bonne nouvelle au commandant.
Ma femme est toujours au sol, sans connaissance. Nous la ranimons et, après l’avoir rassurée, ma grande fille nous raconte le déroulement de l’attaque.
Elles dorment, comme d’habitude, avec une bougie allumée. Elles sont réveillées par le bruit de l’armoire renversée. Des soldats ivres restent devant la porte et deux autres commencent à tirer du lit les deux grandes filles du voisin. À ce moment-là, ma fille Gabriella renverse la bougie qui s’éteint. Dans le noir, elle attrape sa petite sœur sous le bras, se faufile entre les deux soldats devant la porte et se précipite dans la cour. En un éclair, elles se cachent dans le poulailler, vide, fort heureusement.
Dans la nuit, les poursuivants perdent le sens de l’orientation, ils cherchent plutôt vers la rue. Les enfants sont restés ainsi sans bouger, sans crier, tant qu’il y avait des soldats aux alentours.
Le commandant est arrivé et m’a assuré que si nous sommes victimes d’une nouvelle attaque, nous pouvons le prévenir aussitôt. Nous savons maintenant où il habite. Malheureusement, il a été muté peu de temps après.
Nous avons obtenu le rattachement de notre maison au moulin. Notre porte est fermée et le garde du moulin surveille aussi notre maison. Ce qui nous vaut la présence de vingt femmes et jeunes filles à la recherche d’une relative sécurité.
Le nouveau commandant du moulin, Frolenko Nikolaï, lieutenant russe, est souvent ivre. Un soir, il a choisi une femme, il l’a gardée trois mois avec lui. Il était parmi les plus honnêtes, il s’est contenté d’une seule femme qui ne souffrait pas trop de cette situation. Il a protégé les autres contre les amoureux, cosaques ou mongols.
Nous sommes totalement blasés, épuisés.
Notre salle de bain est transformée en bain public. Dans la journée, je dois travailler aux dépôts de céréales et le soir je suis maître baigneur. Je dois laver le dos des soldats, et parfois des soldates.
Petits actes tragi-comiques.
Parfois le soir je rends visite à des amis pour voir comment ils s’en sortent. Une attaque similaire a eu lieu dans une famille dont le mari, médecin, a été appelé sur le front. Malheureusement, les femmes n’ont pas réussi à s’échapper.
Un autre ami a été déporté de force à Debrecen, laissant ainsi sa femme et sa fille sans défense.
≈ ≈ ≈
Neuf filles, dont une ancienne collègue, sont cachées dans le grenier de la maison de la culture. C’est une bonne cachette, sans escalier pour y monter, juste une échelle de corde.
Une petite porte donne sur le plafond de la scène, invisible quand elle est fermée. Au bout de deux jours, elles n’ont plus de vivres. Je leur en apporte tard le soir.
Elles ont enlevé deux briques dans le mur qui donne sur l’extérieur et, avec une perche, je leur passe de la nourriture. Hélas, les Soviétiques sont imprévisibles. Quand j’arrive le quatrième soir avec mon petit paquet, un soldat armé devant la maison de la culture m’empêche d’avancer. Le commandant militaire a décidé de s’y installer. Les passants n’ont même plus le droit de s’en approcher.
Je passe par le jardin voisin. Je mets un petit mot dans le paquet pour leur expliquer la situation et surtout pour les prier de rester totalement silencieuses. Leurs vies en dépendent. Le lendemain, par le même chemin, je reçois leur réponse. Elles n’en peuvent plus, il faut les sortir de là. L’une d’elles est très enrhumée et tousse beaucoup. Elle essaie de noyer sa toux dans un oreiller, mais elles tremblent sans cesse, de peur d’être découvertes et fusillées comme des espions.
Depuis l’attaque de mes filles, je n’ai plus confiance en personne, pas même en mon meilleur ami. Un jour, des soldats soviétiques armés de mitraillettes conduisent chez moi l’un de mes amis, l’agronome Bauer, qui commence à m’implorer de leur donner ma montre en or, sinon il va être fusillé. Je reste très calme et lui ris au nez :
— Tu en es encore là toi, aux montres ?
Je fais signe aux Soviétiques de me suivre, avec mon ami. Calmement, je conduis la petite troupe à la maison de la culture, chez le commandant.
La sentinelle de garde, nous voyant en compagnie de deux soldats soviétiques, nous laisse entrer dans la cour, sans problème. Quand ils réalisent où ils sont, nos deux soldats partent sans demander leur reste.
Je demeure seul avec mon ami, ce qui me permet d’observer, de chercher comment faire, le soir venu, pour apporter une échelle derrière l’immeuble.
Je fais semblant de me disputer avec mon ami, qui me regarde comme l’âne de Balaam 11 sur la colline, et je dis, en parlant très fort :
— Soyez prêtes ce soir à l’endroit habituel.
Les filles ont probablement compris, par contre, mon ami se demande bien ce qui m’arrive.
Le soir même, avec une échelle empruntée à un voisin, je réussis à sortir les filles sans incident.
≈ ≈ ≈
J’ai de bonnes relations avec le lieutenant russe qui commande le moulin, grâce au dépôt de grains que j’ai sauvé. Deux fois par jour, le matin et le soir, je dois lui rendre compte de la quantité de farine moulue, du nombre de pains cuits à la boulangerie et séchés à la fabrique de conserves, avant d’être transportés sur le front.
Ces rapports se terminent habituellement par une corvée de boisson. Je dois boire avec lui un verre d’alcool pur, volé à l’usine qui le fabrique. Je n’arrive jamais à dessoûler complètement, même en buvant beaucoup d’eau. C’est probablement salutaire pour m’aider à supporter la situation dans laquelle nous sommes tous embourbés.
Une fois, j’ai essayé de le tromper, j’ai fait semblant de boire, en toussotant même, et j’ai versé le verre de tord-boyaux sous la table. Hélas, il m’a vu faire, dans un miroir accroché au mur. Il ne m’a rien dit, mais il a parlé en russe à Borcsák, son ordonnance, d’une taille impressionnante.
En sortant, celui-ci me prévient qu’un soir ils vont m’emmener au front, ce qui veut dire, en fait, que dans la vigne la plus proche je vais être fusillé. Cette nuit-là, je m’enferme dans la cave. Ensuite, chaque soir je disparais, je vais dormir dans un grenier, sur de la paille.
Le plus terrible est que je ne peux rien dire à ma femme, elle souffre d’une dépression nerveuse qui la rend très vulnérable.
Elle n’aurait pas résisté au moindre interrogatoire.
La ville voisine d’Érkötvélyes est encore aux mains des Allemands. Les Soviétiques ne s’en soucient pas beaucoup, ils pensent qu’ils ne peuvent pas être attaqués depuis cette position.
Le sixième jour après l’arrivée des Soviétiques, une bataille se fait entendre du côté de la forêt d’acacias, vers le nord. Le ciel et la terre semblent s’écrouler. Nous espérons en sortir indemnes dans notre cave. Explosions, sifflement des balles, crépitement des mitrailleuses, pendant deux heures, environ. Nous avons appris plus tard qu’une quarantaine d’Allemands étaient bloqués du côté de la forêt, mais ils ont réussi à s’échapper et à se replier vers Nagykároly.
Nous commençons à avoir l’apparence des soldats soviétiques. Avec nos barbes hirsutes, nous sommes de plus en plus sales.
Nous entendons parler de poux.
Il n’y a que nos vêtements civils qui nous distinguent des soldats soviétiques.
≈ ≈ ≈
Un jour, je me décide, je recherche mon trousseau de rasage, je fais chauffer de l’eau, et je m’assois pour me raser. J’ai fini la moitié du visage quand, dans le miroir, j’aperçois un soldat avec une mitraillette.
Il me repousse aussi aimablement que peut le faire un Soviétique et prend ma place. Il me fait signe de le raser, ce que je m’empresse de faire. J’ai fait du bon boulot, il a du mal à se reconnaître, il a l’air très content.
Il me remercie, en me serrant la main, et empoche tranquillement mon rasoir. Je lui montre mon visage pour lui faire comprendre que j’aimerais bien me raser l’autre moitié. Nitchevo 12 , et il repart, très reconnaissant. Je suis resté là, à moitié rasé et très humilié.
Le soir même, le soldat revient me donner un rasoir, mais sans lame, donc inutilisable. Pour lui prouver ma reconnaissance, je dois enlever ma veste et l’aider à l’enfiler, car il est blessé à une main.
En échange de cette veste, il m’en apporte une autre, très usée. C’est ainsi que nous muons. Personne ne porte plus ses propres vêtements et personne ne pense à réclamer ses vêtements quand il les aperçoit sur le dos d’un autre.
Je me pose souvent la question : c’est ça, le communisme ? Qu’y a-t-il de si parfait dans ce système ? Je ne l’imaginais pas ainsi, après avoir entendu leur propagande. Comment les Soviétiques peuvent-ils aimer ce régime ? Et quand il n’y aura plus rien à voler, plus personne à dépouiller, ils feront comment ? Un proverbe assez stupide dit que la pauvreté est belle quand on n’a plus rien. Nous sommes arrivés pratiquement à ce niveau de pauvreté. Notre estomac occupe toutes nos pensées. Aujourd’hui, on trouve encore de quoi manger, mais demain ? Personne ne peut le dire.
Un soir, je refais le tour de mes amis, sans trop savoir pourquoi, ne pouvant pas leur venir en aide. Peut-être parce qu’il est plus facile de supporter ses propres misères en voyant celles des autres.
Devant la mairie, quelques types en loques lavent la voiture boueuse du commandant. Je reconnais Erdös, juge au tribunal de la région, et Halmágyi, directeur des hypothèques. Ils m’annoncent joyeusement qu’eux aussi sont devenus de pauvres prolétaires, ils n’ont plus rien, ils sont insouciants. Plus de montres, plus de chemises, plus de caleçons, donc plus de soucis. C’est un état de calme absolu. Beaucoup d’oiseaux de mauvais augure nous assurent que l’avenir sera encore pire.
Et ils avaient raison…
Un poste de secours est improvisé dans notre maison. On y apporte les blessés. Nous n’avons plus de pansements, mais encore quelques draps, taies d’oreiller, chemises de nuit. En réfléchissant bien, nous n’avons plus besoin de ces choses-là. Nous les découpons nous-mêmes en lanières pour faire des bandages.
Des représentants de la police populaire passent de maison en maison pour récupérer du blanc pour l’armée. Des chemises, des caleçons. Ceux qui n’en ont plus peuvent donner des draps. Ils les acceptent. C’est une initiative de la police populaire, les Soviétiques ne sont pas concernés.
Depuis des semaines, nous couchons à même le sol, tout habillés. Les soldats soviétiques font la même chose, avec leurs bottes en guise d’oreiller. La différence, c’est que nous n’arrivons pas à dormir, alors qu’eux dorment tranquillement, en ronflant.
Une femme qui se plaint de la perte de sa vertu nous laisse sans réaction. Qui se préoccupe de ces futilités ?
Tout le monde est privé de ses biens, de ses vertus… L’important est d’être en vie.
Toute notre fortune est sur notre dos.
≈ ≈ ≈
La guerre des nerfs commence vers le milieu de décembre 1944. Les Soviétiques donnent l’ordre de déporter les Allemands. Ce travail est confié à la police populaire qui, à cette époque, est une association communiste, mais composée de commerçants qui n’ont rien à faire des idées communistes. Parmi eux, un nommé Hudácska, inconnu du village, mais soupçonné d’être un fléché 13 . Il est craint de tous. Il est arrivé en même temps que les Soviétiques. Personne n’a jamais entendu parler de lui auparavant. Bien plus tard, nous avons découvert qu’il avait du sang sur les mains, à l’époque où il était chasseur de partisans. Un type nommé Katona s’est installé en tant que juge. Lui aussi vient d’ailleurs.
Tout ce beau monde établit la liste des « Allemands » de notre village. Fin décembre 1944, tout est prêt.
À l’aube du 30 décembre 1944, un représentant de la police populaire vient pour m’arrêter et me conduire à la mairie. Il me demande simplement de ne pas oublier mes papiers d’identité, je vais en avoir besoin. Un membre de la police populaire et un soldat soviétique me conduisent dans une pièce où se trouvent déjà plusieurs personnes.
Kotormán István, professeur dans le secondaire, est accusé, comme je l’ai appris bien plus tard, d’avoir giflé un jour un enfant juif à l’école. Les Allemands le prenaient pour un juif, à cause de sa barbe, et l’ont battu plusieurs fois. Ce professeur, social-démocrate, haïssait le fascisme.
Dans un coin de la pièce, j’aperçois la sage-femme de la commune, toute tremblante, avec des bleus sur le visage. Sa faute remonte à l’époque de la déportation des Juifs : elle a été désignée pour fouiller les femmes et il paraît qu’elle faisait du zèle, qu’elle était très sévère.
Il y a aussi Mme Szallay, la pharmacienne, accusée d’avoir refusé de donner des médicaments à des Juifs. Selon elle, il fallait une ordonnance pour ces médicaments.
Praszler Sándor, clerc de notaire, est là aussi. Il doit dire où se cache son neveu, un fléché. Et beaucoup d’autres dont j’ai oublié le nom et les motifs d’accusations.
Avant d’être présenté au tout puissant avocat général, en la personne d’un commerçant nommé Sipos, je me creuse la tête pour savoir quel crime j’ai bien pu commettre. Interdiction de parler. Un membre de la police populaire est là pour nous rappeler gentiment… qu’il faut fermer nos gueules. Ceux qui sont arrivés avant moi sont déjà dans une autre pièce pour l’interrogatoire. Nous entendons des hurlements, probablement à cause des douces techniques d’interrogatoire des frères Harskovits.
L’aube commence à poindre. Après ce joyeux spectacle en préambule… on m’appelle. Je suis le dernier du groupe. Ceux qui sont entrés avant moi ne sont pas ressortis par la salle d’attente. Impossible de savoir de quoi il retourne. Mes papiers m’ont été retirés et je suis mort de peur quand enfin je me retrouve devant la commission. Le camarade Sipos est assis à la table. À sa droite Markovits, chef du district. Ils ont renvoyé les tortionnaires en disant qu’ils espèrent ne pas avoir à faire appel à leurs services, que je vais dire toute la vérité. Après avoir récité en pensée toutes les prières de mon enfance, je me dis bon, allons-y, finissons-en ! Sipos demande à Markovits de lire les chefs d’accusation. À ma grande surprise, celui-ci déclare qu’en raison des liens d’amitié qui nous unissent, il souhaite être mis à l’écart, pour ne pas être suspecté de partialité. Il est mon partenaire au tennis et souvent invité à la maison.
C’est donc l’avocat général qui lit la première accusation. Madame Schwartz, patronne du bistrot, femme de Jozsef, affirme que, le 12 décembre, dans la rue, je lui aurais demandé :
— Vous avez été violée par les Moscovites, vous aussi ? L’accent est mis sur le mot moscovite .
Je ne connais pas cette dame, je ne lui ai jamais parlé, donc je dis que c’est faux.
La dame arrive et récite sa leçon apprise par cœur.
— Quand vous aurais-je demandé ça ?
— Le 12 décembre 1944, vers midi, devant le bureau de Futura .
— C’est un mensonge, le commandant russe m’a confié une mission au moulin. Je dois y rester, de 8 h du matin jusqu’à 6 h du soir, avec interdiction de quitter mon poste sans son accord. Il peut donc vous confirmer que, ce jour-là, à midi, je n’ai pas pu rencontrer cette dame devant les bureaux de l’entreprise Futura .
Demander au commandant russe de venir témoigner ne leur semble pas judicieux : il aurait pu s’énerver et changer les membres de la commission. Sipos a donc renvoyé Mme Schwartz. Il ne semble pas croire, lui non plus, qu’un Soviétique puisse faire des avances à cette femme.
Deuxième accusation : quand les soldats allemands sont entrés à Érmihályfalva, je les aurais précédés habillé en capitaine de cavalerie.
Malgré le tragique de ma situation, j’ai éclaté de rire.
— Vous pensez que c’est Hitler qui m’a demandé de conduire ses troupes ? Vous croyez que les Allemands ont besoin d’un guide ? Tous les habitants de la commune peuvent affirmer que nous avons été réveillés tôt, un matin, par le bruit des motos et des voitures des soldats allemands. Cette seconde accusation est signée par des personnes qui au moment de l’occupation allemande étaient encore prisonniers en Ukraine. Donc ils n’ont pas pu voir, sinon en rêve, ce qu’ils affirment.
Le chef de la police se fait gronder pour avoir recueilli des bêtises pareilles. Il se défend en disant que l’enquête a été menée par Günfeld Tibor. Son père est un de mes très bons amis. Le camarade Sipos, contrairement à son habitude, m’offre une cigarette et me renvoie à la maison.
≈ ≈ ≈
La nuit suivante, je suis de nouveau arrêté, accusé cette fois d’être un citoyen allemand. On me demande mes papiers d’identité.
Je suis de nationalité hongroise et citoyen roumain. Je dois les accompagner à la mairie pour vérification, après quoi mes papiers me seront rendus.
Ainsi que, dépouillé de mes papiers, je me retrouve dans la maison réquisitionnée d’un dentiste qui sert de lieu de rassemblement pour les « citoyens allemands » et dont les portes sont gardées par des civils en arme.
J’entre dans une grande pièce, dix-sept femmes et douze hommes sont déjà présents.
Je vais passer là le plus horrible réveillon de toute ma vie. Malgré le froid glacial de la maison, je prends les choses avec philosophie. Citoyen allemand ! Bien sûr, j’ai un nom à consonance allemande, Geiger, mais je n’ai jamais mis les pieds en Allemagne, c’est ridicule ! Mon père et mon grand-père sont nés ici, en Transylvanie.
Le 31 décembre 1944, de 9 h du soir jusqu’à minuit, c’est un jeune garçon paysan, du nom de Kocsis, qui est chargé de nous surveiller. Il est correct.
Nous avons froid. Nous lui proposons d’aller nous chercher du vin, chez une connaissance, pour nous réchauffer.
Le garçon revient, les mains vides, avec pour réponse :
— Pas de vin pour ces sales fascistes.
Donc, non seulement nous sommes allemands, mais en plus, maintenant, nous sommes des fascistes.
Et c’est le propriétaire de soixante-dix hectares de vignes qui va devoir, plus tard, composer avec le communisme qui a dit ça !
Malgré le froid, nous sommes en sueur. Notre « ami » Kocsis a pitié de nous. Il nous trouve quelques litres de vin et de l’eau-de-vie horriblement forte. Nous avons tout bu.
La nuit de la Saint-Sylvestre se passe ainsi. Qui peut dire si nous aurons l’occasion d’en vivre une autre ?
Vers minuit, changement de garde.
Le commandant russe entre dans la pièce, accompagné de Hudácska, de Kovács de la police populaire, et de quelques bourreaux, tous en loques. À cause des bouteilles vides, notre gardien a droit à quelques coups de pied, avant d’être invité à rentrer chez lui.
Nous sommes priés de vider nos poches sur une petite table improvisée. Porte-monnaie, cigarettes, canifs, etc. Les hommes doivent passer dans une autre pièce. Nous quittons une salle rendue habitable par la chaleur de nos corps. La suivante est absolument glaciale. Comme nous sommes dans un état second, nous ne réalisons pas tout de suite. Fouille au corps.
D’abord les femmes, qui sont restées dans la première pièce. Devant la porte, une sentinelle avec mitraillette. Nous ne pouvons rien faire d’autre que de proférer un torrent d’injures en entendant les hurlements des femmes.
Ensuite, elles sont priées de s’allonger sur le sol et de garder le silence.
C’est maintenant notre tour. Celui qui a conservé la moindre chose dans ses poches, ne serait-ce qu’une petite boîte d’allumettes, va le regretter.
Sur un commerçant nommé Reisz, ils trouvent une médaille militaire. Le scandale éclate. Un soldat soviétique, de son vivant, ne se sépare jamais de sa médaille.

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