Viol(s) comme arme de guerre
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Description

Comment le viol a-t-il été qualifié d'arme de guerre et construit dans la catégorie de crime contre l'humanité ? Ce livre analyse cette forme de mobilisation autour du viol afin de mieux cerner les tensions qu'elles suscitent et qui les traversent. Il tente aussi de traiter du viol comme une problématique qui va au-delà du simple contexte de guerre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 28
EAN13 9782296486829
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Viol(s) comme arme de guerre
Questions Contemporaines
Collection dirigée par
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


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Vanessa Fargnoli
Viol(s) comme arme de guerre
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96819-6
EAN : 9782296968196
Remerciements

Mes sincères remerciements à tous ceux et celles qui m’ont soutenue durant tout ce travail et qui ont contribué – par des entretiens stimulants, des recommandations, des formules adéquates, des conseils avisés, des encouragements (ils ont été nombreux), des discussions animées, une relecture minutieuse, un formatage au centimètre près, … – à sa publication.
Je remercie particulièrement : mon directeur de mémoire qui m’a accompagnée durant cette recherche, les professionnel-le-s interrogé-e-s dont les échanges m’ont été précieux, ces femmes et ces hommes rencontrés souvent par hasard qui ont bien voulu me raconter leurs histoires, mes ami-e-s dont la confiance et la patience me sont toujours aussi chères.
Je souhaite enfin saluer le travail de fourmis effectué par diverses associations, acteur-trice-s, militant-e-s, féministes, inconnu-e-s, qui se battent, souvent à des échelles modestes, pour répondre aux besoins des femmes dans des contextes socio-politico-économiques souvent tendus et risqués. Sans oublier toutes ces femmes (et hommes) qui font preuve de courage et de dignité dans la reconstruction de leur vie à la suite d’événements tragiques.
« Est-ce que le nombre de viol augmente ? J’ai été
violée en 1993 et à nouveau en 1995. Je n’ai pas été
violée cette année.

Comment est-ce que je peux savoir si ce nombre est
en augmentation ? »

(Propos recueillis par Amnesty International à
Ngozi, en septembre 2003)
1 - INTRODUCTION
Le 19 juin 2008, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte la Résolution 1820 considérant le viol comme crime de guerre, crime contre l’humanité, ou comme acte constitutif du crime de génocide. Vote historique, les violences sexuelles sont désormais reconnues et élevées « au rang de crime contre l’humanité et de génocide », voilà ce qu’affirme Yakin Ertürk, Rapporteure spéciale du Conseil des droits de l’homme sur la violence à l’encontre des femmes durant un séminaire sur la prévention de génocide, le 21 janvier 2009 à Genève 1 .
Notre travail est né d’un constat, celui du passage progressif d’un silence à une attention bruyante concernant les violences sexuelles sur la scène internationale, plus précisément sur le délit de « viol de masse » qualifié « d’arme de guerre ». Des voix s’élèvent, des programmes et une juridiction spécifiques sont mis en place, des articles scientifiques et de presse prolifèrent sur les atrocités perpétrées à l’égard des femmes durant les conflits. « Instrument de guerre », « purification ethnique », « arme de destruction massive », « arme de procréation à grande échelle », « arme génocidaire », « acte terroriste », « peste démographique », « fléau », les expressions ne manquent pas pour nommer ces actes. Dans ce cadre, l’affirmation alors inconcevable des viols systématiques et généralisés sur des femmes en période de conflits devient dans les années 1990 incontestable : le viol est utilisé comme stratégie guerrière et constitue un crime qui ne peut rester impuni. En témoignent les procès et accusations à la Cour pénale internationale (CPI) de Jean-Pierre Bemba (RDC) ; de Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo Chui (RDC) ; de Charles Taylor (Liberia, Sierra Leone) au Tribunal Spécial des Nations Unies pour la Sierra Leone (TSSL) ; ainsi que le mandat d’arrêt délivré par la CPI le 4 mars 2009 à l’encontre d’Omar Al Bashir (Soudan).
Crime nommé, crime reconnu, crime « intolérable », le viol n’est plus un acte privé fruit d’une conduite malheureuse d’un soldat déchu, un dommage collatéral de la guerre, mais selon Rachel Mayanja 2 « une agression, une torture, une arme de guerre, un génocide » devenus des maîtres mots, des « motsascenseurs » qui « élèvent le niveau du discours » pour reprendre les termes de Ian Hacking 3 . En effet, le viol de masse apparaît dans la Résolution 1820 comme une « menace à la paix et à la sécurité mondiale » souligne Andrew Clapham 4 . Apparié au terme de génocide, il va susciter alors davantage l’attention.
1.1 Questions de départ et hypothèses
Lors de nos recherches préliminaires, nous avons constaté que le viol apparaissait comme la face visible des violences sexuelles dans les divers rapports des Organisations Internationales (OI) et Organisations Non Gouvernementales (ONG) donnant lieu à l’émergence de différents paradigmes, notamment celui de « Gender-Based Violence » et de « viol comme arme de guerre ». La primauté et l’isolement du viol comme phénomène particulier apparaissent surtout dans un registre juridique et moral. Ceci nous amène à poser la question suivante : comment les viols de masse (mass rape) sont-ils devenus une problématique juridique, morale et humanitaire requérant des solutions spécifiques à un moment donné et dans un contexte spécifique ?

Question phare qui guidera notre analyse tout au long de ce travail et qui ouvre la porte à des questions plus spécifiques qui sont les suivantes :

- Comment le viol « comme arme de guerre » émerge-t-il et devient un discours construit, légitimé, réapproprié par un groupe de professionnel-le-s ?
- Comment réprime-t-on et/ou condamne-t-on l’acte ? En le qualifiant de crime commis sur le corps d’une femme ou de crime commis sur le corps collectif qui prive la reproduction du groupe ? Comment définit-on le seuil de l’intolérable : à travers la disparition d’un peuple ou le viol d’une femme, somme toute phénomène banal ?
- Comment la catégorie de viol a-t-elle été connectée à celle de génocide ?
- Comment se pose et se fait l’action selon les différents groupes d’acteur-trice-s impliqué-e-s ?
Comme élément de réponse, nous partons de l’idée a priori que le viol est une forme de violence constante dans les sociétés humaines qui a (eu) lieu partout et en tout temps (y a-t-il des sociétés où le viol n’existe pas ?). Actuellement, le viol en temps de guerre suscite un véritable engouement (postes créés, spécialistes nommés, fonds récoltés) qui marque un changement notable : il est passé du non problématique dans des situations de conflit - longtemps caché et tu - à une préoccupation internationale, un « traumatisme » qui mérite et nécessite droit et action. Nous tenterons donc d’élucider nos questions à l’aide des trois hypothèses suivantes :
- La catégorisation « viol comme arme de guerre » est devenue un acte structuré et structurant qui est produit et se reproduit grâce à une configuration sociale spécifique qui donne un nouveau sens au viol et l’élève dans la hiérarchie des crimes.
- La construction du viol comme « crime de guerre » met en tensions et suscite un certain nombre de problèmes entre différents registres : individuel versus collectif, géopolitique versus action humanitaire, individuel versus juridique, viol(s) militaire(s) versus viol(s) domestique(s).
De cette deuxième hypothèse naît une troisième :
- Il existerait ainsi une forme d’incompatibilité entre un idéal d’égalité, de non-discrimination pour tous (surtout vis-à-vis de la femme) qui s’inscrit dans une conception d’un droit universel et une hiérarchisation de valeurs propres à chaque société allant justement à l’encontre de cet idéal de « tous libres et égaux ».

1.2 Problématique et objectif de la recherche
La problématique du viol comme phénomène sous-tend deux aspects : le problème qu’il pose dans un contexte particulier, autrement dit : comment il « fait problème » et la façon dont ce problème diffère selon les registres (juridique, humanitaire, éthique) et en retour suscite d’autres problèmes.
Le viol constitue une voie d’entrée pour interroger la configuration sociale qui met en scène l’évidence actuelle du « viol-arme de guerre ». En effet, il a fallu l’assemblage d’un cadre moral, d’une base juridique, du crime et enfin d’une action humanitaire (élément cardinal qui se loge au cœur de ce trio), pour que le viol soit inévitablement construit dans la catégorie du génocide et conçu comme problématique à résoudre. Désormais, les mobilisations recourent à des arguments moraux et juridiques pour donner lieu à une action humanitaire. Etats, OI, ONG, tribunaux internationaux et nationaux, femmes victimes, communautés et différents groupes d’individus, autant d’acteur-trice-s qui constituent le réseau qui se forme autour du viol. Trois scènes 5 vont particulièrement retenir notre attention : juridique, morale et humanitaire. Chaque scène définit et délimite la problématique du viol via certain-e-s acteur-trice-s, certaines pratiques, et contribue ainsi à une certaine représentation du phénomène comme allant de soi dans un contexte de guerre. Notre propos n’est donc pas de savoir si le viol existe ou pas. Il s’agira en l’occurrence d’analyser cette forme de mobilisation et les différentes interactions afin de mieux cerner les tensions qu’elles suscitent et qui les traversent.
Nous nous sommes intéressées au viol à travers le paradigme du viol comme arme de guerre afin d’identifier comment il s’est constitué comme un problème public international, suffisamment légitime pour être porté jusque dans la sphère législative par la sphère humanitaire elle-même disposant du crédit pour le faire. Autrement dit, comment la problématique du viol vient-elle occuper, à un moment donné, l’espace moral international de nos sociétés contemporaines.
L’objectif spécifique de cette recherche est ainsi de saisir d’une part, le passage du viol en tant que responsabilité individuelle au viol qualifié d’« arme de guerre » - responsabilité collective et d’autre part, déconstruire l’évidence du viol comme crime contre l’humanité dans un contexte particulier, à savoir celui des conflits armés.

1.3 Démarche
Aborder le viol sous l’angle du problème est un procédé foucaldien. L’intérêt réside dans la manière dont nos sociétés problématisent les questions qu’elles tentent de résoudre et comment elles constituent des « régimes de véridiction » 6 . Ceci implique d’adopter une perspective historique de type généalogique c’est-à-dire de fixer des repères temporels et tenter de faire une histoire du présent en sélectionnant les moments pertinents qui marquent un changement, la formation d’un problème et son questionnement. Dès lors, parler de « construction sociale » du phénomène du viol revient à partir du postulat de base que les problèmes dans notre société sont construits et qu’ils ont une histoire. Cette démarche constructiviste part de « l’idée qu’une grande part de notre expérience vécue, ainsi que celle du monde que nous habitons est à concevoir comme socialement construite » 7 . Autrement dit, « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être ». Le but est alors « d’analyser des interactions sociales ou des chaînes de causalité réelles, historiquement situées, ayant conduit à, ou ayant été impliquées dans la mise en évidence ou l’établissement de quelque entité ou fait présent » 8 .
Lorsque l’on parle de construction, on se réfère donc à l’analyse des étapes distinctes autour de l’objet étudié. Cette démarche vise à dégager les logiques sociales, les mobilisations des acteurs et des actrices, les institutions, les lieux où le phénomène étudié est produit. Elle s’oppose à l’approche substantielle ou naturaliste qui considère les faits sociaux comme des phénomènes « naturels » et donc non questionnés.
Le viol, comme objet de savoir, corrobore l’affirmation de Lorraine Daston pour qui un objet scientifique existe selon divers degrés : par sa nouveauté ( emergence ), par son intensification ( salience ), par sa prolifération ( productivity ), et par son incorporation ( embeddness ) 9 . Le viol qui est un acte largement avéré durant les conflits et dont les principales victimes sont les femmes est caractérisé par un phénomène de saillance sur un plan juridico-politico-humanitaire. Dans le sens dastonien, cela signifie que son existence est communément avérée et sa pertinence naît de l’attention spécifique qui lui est portée dans un contexte social et culturel déterminé. Le viol participe à l’émergence de nouveaux paradigmes et devient une question centrale ; pour preuve, la forte productivité autour de ces actes (des rapports, des programmes, des spécialistes, des films, des expositions, des chiffres). Enfin, le viol se connecte bien avec d’autres phénomènes et incorpore dès lors différents concepts tels que le génocide, la violence, le traumatisme, la victime.
Afin de délimiter notre champ d’études, nous nous sommes servis de la Résolution 1820 de l’ONU pour débuter notre réflexion que nous avons enrichie par la suite avec des théories anthropologiques et sociologiques. En effet, le seul registre juridique - normatif - ne permet pas de comprendre les aspects culturels, moraux et cliniques des viols de masse. Parmi les sources disponibles, nous distinguons les études scientifiques menées sur le sujet ainsi que les témoignages. Nous avons également consulté des articles de presse faisant état des condamnations et des mandats d’arrêt, actualité qui se déroule au moment de ce projet de recherche. Le corpus utilisé et sur lequel nous basons tout notre travail est constitué de deux types de sources. Le premier concerne des articles et livres appartenant aux disciplines citées ci-dessus et historique principalement. Quant au deuxième, il est constitué de rapports onusiens, de différentes organisations internationales, gouvernementales, non gouvernementales, principalement humanitaires ; des documentaires ainsi que des brochures médiatiques où les femmes sont de plus en plus présentées, exhibées. Nous avons également réalisé des entretiens semidirectifs que nous présenterons ultérieurement.
Avant de poursuivre, nous souhaitons préciser deux points. Le premier porte sur la terminologie utilisée dans ce travail et le second est relatif au contexte. En effet, lorsque nous employons les termes tels que « sociétés traditionnelles », « ethnies » nous ne prétendons nullement marquer une différence à l’égard de la société « blanche », ni n’entendons proclamer une hiérarchie entre des sociétés humaines. Nous employons le langage utilisé par les diverses organisations sollicitées pour ce travail, conscientes que certains termes peuvent être péjorativement connotés. Afin de rester la plus objective possible et d’effacer tout a priori conceptuel, nous clarifierons au fur et à mesure les termes clés de notre travail, quand bien même certains souffrent malheureusement d’une représentation commune et ne feront pas l’objet d’un travail de déconstruction ceci faisant partie des restrictions de notre travail. Parce qu’il est produit dans des contextes historiques, idéologiques et politiques différents, l’acte de viol requiert une analyse spécifique. Nous ne traiterons pas d’un contexte géopolitique en particulier, mais nous nous référerons à des études réalisées par différentes auteures sur les viols, notamment en ex-Yougoslavie, au Rwanda et en République Démocratique du Congo (RDC). Ces zones constituent un panel représentatif de « la politique de viols systématiques » et sont abondamment traitées dans la littérature (dont les rapports onusiens font le plus état). Certes, les conflits y sont de nature différente, mais un point commun les caractérise : l’instrumentalisation du viol à des fins politiques et militaires. D’autres pays serviront également d’illustration tout au long de notre travail. Notre champ d’application se sert d’un contexte international, humanitaire. La prévalence des études sur le continent africain (ainsi que la médiatisation des viols) le fait apparaître comme un continent chroniquement déchiré par les conflits dont le viol de masse semble prendre des proportions considérables. Ce continent n’est toutefois pas le seul à être témoin de telles atrocités, puisqu’elles ont également (eu) lieu en Asie, en Amérique latine et en Europe. Ceci tend à conforter la croyance d’une pratique guerrière universelle, « visibilisée » que depuis peu, et d’une catégorie homogène de victimes de viol (juridiquement du moins) peu importe où le crime a été commis. Nous avons axé notre recherche sur les viols commis sur les femmes « adultes ». Nous excluons de ce travail les études qui traitent de la colonisation et décolonisation des pays, clé d’analyse essentielle des contextes de guerre. Par ailleurs, nous tenons à souligner qu’une suspension du jugement moral est nécessaire pour être objective et critique. Position qui, dans ce travail, est délicate à tenir, car il s’agit d’une catégorie de l’intolérable y compris pour la chercheuse.

1.4 Structure du travail
Ce travail se compose de six parties et d’une conclusion. La première partie, la scène de l’économie morale, nous sert de base pour aborder la problématisation du viol comme arme de guerre (chapitre deux). En effet, c’est dans l’ économie morale de nos sociétés contemporaines que certains concepts acquièrent une nouvelle valeur et franchissent un certain seuil de sensibilité. Nous allons ensuite clarifier certaines notions en lien avec notre sujet d’étude telles que violences sexuelles, viol, genre (chapitre trois). La visibilité d’un phénomène et la naissance d’un nouveau paradigme : le viol comme « arme de guerre » est abordé dans la quatrième partie. Dans la cinquième, nous abordons la scène juridique et examinons comment le pontage du viol avec le génocide s’opère. La sixième partie traite de la scène humanitaire où les conséquences du viol sont médicalisées et psychologisées. Ces parties sont d’abord abordées sur un plan théorique puis appliquées à notre objet de recherche. En d’autres termes, nous tenterons de mettre en exergue les mécanismes d’exhibitions du viol, les sujets exhibés et les acteur-trice-s qui exhibent. Cette dynamique donne du sens et de l’importance à certains concepts, paradigmes, catégorisations favorisant une nouvelle lecture du viol. Au terme de ce parcours, nous allons confronter ces différentes scènes (chapitre sept).
1 http://www2.ohchr.org/english/events/RuleofLaw/docs/TalkingPointsYakin.p df (consulté le 1er septembre 2009).
2 Assistante du Secrétaire Général, spécialiste en genre, citée dans « UN issues warning on violence against women in post-conflict countries », The New York Times , 24.10.07.
3 Ian Hacking, Entre science et réalité, La construction sociale de quoi ? , Paris : La Découverte, 2001, p. 39.
4 Directeur de l’Académie de droit humanitaire et des droits humains à Genève, cité par Caroline Stevan, « Les violences sexuelles sont considérées comme une menace à la paix mondiale », Le Temps , 21.06.08.
5 La métaphore de la scène est à comprendre comme dispositif qui donne à voir quelque chose. Ne dit-on pas communément la scène du crime ?
6 Michel Foucault cité par Didier Fassin et Richard Rechtman, L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de la victime, Paris : Flammarion, 2007, p. 16.
7 Ian Hacking, op.cit., p. 20.
8 Ibid. , p. 74.
9 Lorraine Daston, « Introduction », in Lorraine Daston, Biographies of Scientific Objects , Chicago / Londres : The University of Chicago Press, 2000.
PREMIERE SCENE
2 - L’ECONOMIE MORALE
Traumatisme, violence, victimes sont aujourd’hui des maîtres mots en Occident qui raisonnent dans un espace moral. On distingue dans cet espace ce qui est intolérable de ce qui ne l’est pas. Ni immuable, ni intemporel, ni neutre, l’intolérable agit comme une norme : ce qui est accepté aujourd’hui peut très bien ne plus l’être demain, et ce qui l’était hier, pourrait ne plus l’être aujourd’hui ou demain. Le génocide témoigne du paroxysme de la cruauté humaine, de la perte d’humanité que l’on ne supporterait plus de voir se répéter, « plus jamais ça ». C’est alors au nom d’une morale désormais idéalisée, sollicitée que l’on va rappeler l’universalisme des droits de l’homme, que l’on constitue des tribunaux internationaux et nationaux pour garantir le respect de ces droits et que l’on désigne des garants pour protéger ces fondements moraux. Un nouvel ordre est ainsi institué ; il opère une hiérarchie de valeurs, une différenciation de l’intolérable partageant le monde (et les individus) de manière inégalitaire.
En nous référant principalement aux travaux 10 de Didier Fassin 11 , nous allons utiliser la posture critique qu’il nous invite à adopter par rapport à l’économie morale des sociétés contemporaines ; et qui s’applique particulièrement bien à notre sujet d’étude. Cette approche vise à mettre en évidence la production de catégories morales ainsi que les mécanismes sociaux et les pratiques sociales spécifiques qui les fondent. Ceci permet de comprendre comment un phénomène particulier devient intolérable à un moment donné, dans une société donnée (en l’occurrence ici : le viol dans les conflits armés) ; et comment il constitue dès lors un déclencheur et un analyseur d’une mobilisation d’acteurs et d’actrices. En effet, au nom de principes moraux et de leurs défenses, des actions ont lieu, des agents entrent en scène. Nous pouvons donc aborder l’économie morale selon deux aspects, sous celui du diagnostic de modernité (anthropologie des sociétés modernes) et de manière complémentaire selon une dimension heuristique (invention conceptuelle) -qu’est-ce qu’un traumatisme et son usage social, une victime et sa catégorisation, le témoignage et ce qu’il nomme la preuve par corps -ce qui nous permet par extension de problématiser la violence en terme de genre.

2.1 Qu’est-ce que l’économie morale ?
Didier Fassin définit l’économie morale comme « L’ensemble des normes et des valeurs sur la base desquelles une société, un groupe, voire un individu considère ce qui est bon et ce qui est juste aussi bien dans l’abstraction de la pensée que dans le concret des actions et de la vie quotidienne. Ça ne se fait pas ! décrit bien l’expérience de l’économie morale. » 12
Parler d’économie morale, c’est interroger les valeurs qui se dissimulent derrière des choix et des pratiques politiques et sociales. La frontière de l’économie morale s’établit entre ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas dans un contexte particulier, un seuil à ne pas franchir. Le mot intolérable suppose d’ailleurs « ce franchissement d’un extrême » 13 , franchissement qui « met en jeu l’éthique collective et pas simplement la norme collective » précise Didier Fassin 14 .
Nous reprenons ici les arguments de Didier Fassin 15 au sujet des théoriciens de l’économie morale et des étapes de cette généalogie morale. Il indique à ce propos, que la paternité de la notion d’économie morale revient à E.P. Thomson qui remarque que ce n’est pas tant la faim qui pousse les émeutes ( food riots ), mais le sentiment d’injustice du non-respect des règles du marché par les individus les plus riches. Avec les notions de compassion et de bienveillance, au cœur de la théorie des sentiments moraux , Adam Smith s’intéresse à la capacité qu’ont les acteurs et actrices à se soucier du bien-être des autres. Albert O. Hirschman évoque quant à lui l’économie comme science morale. Les sciences sociales peinent à penser dans le cadre d’une « anthropologie morale », car elles s’intéressent à ce qui est et non pas ce qui doit être, ce qui relève de la philosophie morale. Selon C. Taylor, la modernité a donné lieu à de nouvelles pratiques et formes institutionnelles, à de nouveaux modes de vie (individualisme) et de nouvelles formes de malaise. En résulte une nouvelle conception de l’ordre moral de la société, tellement évidente que nous avons des difficultés à la voir comme n’étant qu’une conception possible parmi d’autres, souligne Didier Fassin. Par exemple, la valeur d’une vie est devenue tellement importante que la sacrifier pour une cause nous semble incompréhensible et donner la mort pour cette cause nous semble insupportable. Nos catégories morales évoluent également. Par exemple, celle de « l’immigré » (1970-1980) s’est vue remplacée peu à peu dans l’espace public par celle de « l’étranger ». La pathologie qui altère le corps de l’immigré (corps considéré comme un instrument de production) est source de suspicion (« ouvrier profiteur ») alors que cette pathologie constitue chez l’étranger son titre de séjour, une reconnaissance 16 sociale pour raison humanitaire 17 . Ainsi, nous avons en opposition : un corps valide devenu illégitime versus un corps souffrant (malade) devenu légitime via un protocole compassionnel. Parallèlement, la raison politique de l’asile s’affaiblit (perte de légitimité) quand, à l’inverse, la raison humanitaire s’élargit et s’impose comme un nouveau droit. On est ainsi moins enclin à reconnaître l’existence d’une victime, d’une souffrance, d’un régime totalitaire ou d’une violence guerrière et plus sensible à la maladie d’une personne surtout si elle est grave. Cette forme de reconnaissance s’opère également sur le plan international entre les « indésirables » et les « désirables » 18 . A ce niveau, on assiste à ce qu’Hannah Arendt a nommé une « politique de la pitié » 19 . Cette politique distingue « des hommes qui souffrent et des hommes qui ne souffrent pas » et insiste sur le « spectacle de la souffrance » , c’est-à-dire une mise en scène de la souffrance, de « l’observation des malheureux par ceux qui ne partagent pas leurs souffrances […] [l] es gens heureux » 20 . Elle passe donc par le registre de la compassion et exige d’agir pour soulager les souffrances invoquées. L’action permet l’engagement (humanitaire) et la responsabilité morale fonde l’obligation de porter secours à distance . Hiérarchisés, femmes et hommes sont classé-e-s selon l’interprétation faite de l’événement douloureux subi ainsi que de leur utilité sociale. L’histoire de la généalogie morale donne ainsi à voir « une certaine idée de l’être humain, de son rapport à la nation et à la patrie, de la solidarité qu’une société doit avoir à l’égard de ces corps meurtris » 21 .
Réintroduire la morale dans notre réflexion afin d’interroger nos présupposés moraux, notre conception de la vie, du monde, du juste et du faux, du bien et du mal permet de se décentrer et d’interroger nos valeurs et normes. Aussi, faire un travail critique sur la morale et sur ceux qui la véhiculent réduit le risque de tomber dans un discours moralisateur, discours particulièrement prégnant au sujet des droits de l’homme, de la violence, de la souffrance. Une notion fait désormais partie du sens commun et s’utilise pour tout ou presque : celle du traumatisme, devenu un « langage universel d’une nouvelle économie morale de l’intolérable », une rencontre des « paradigmes cliniques » et des « pratiques sociales » soulignent Didier Fassin et Richard Rechtman 22 .

2.2 La politique du traumatisme
Les attentats, les catastrophes naturelles, les prises d’otages, le 11 septembre 2001, autant d’exemples qui dénotent une globalisation du traumatisme : il suffit de se reconnaître dans « la même communauté morale, celle qui est affectée par l’événement » 23 pour être potentiellement traumatisé-e-s. Cette notion stigmatisante et réservée longtemps à des populations spécifiques - les vétérans du Vietnam, les accidentés - est devenue en un quart de siècle une reconnaissance sociale, un statut : celui de victime(s) de traumatisme. La parole des traumatisé-e-s qui paraissait alors suspecte, est désormais reconnue. Or, « la politique du traumatisme », son universalisation, son évidence tend à confondre toutes les victimes, toutes les violences, au risque d’effacer les histoires respectives.
Les premières allusions au traumatisme apparaissent dans le cadre d’accidents corporels.
« [L]e psychiatre allemand Oppenheim […] a décrit, en 1884, sous le nom de névrose traumatique, des états névrotiques consécutifs à la frayeur occasionnée lors d’accidents de chemin de fer. » 24
Avant la Première Guerre mondiale, les névroses dites traumatiques 25 , sinistroses , hystéries , sont suspectées d’être simulées pour obtenir une réparation financière, dites « névroses de revendication » 26 . Le discrédit est jeté sur les ouvriers victimes d’accidents ou les blessés de guerre par la médecine légale, autorité compétente et en charge de détecter les « tricheurs ». A la fin des années 1920, ce qui était mis en doute, jugé faux va devenir incontestablement vrai : la souffrance endurée sera reconnue et va dès lors susciter sympathie et compassion. Entre en scène, la psychanalyse de guerre et avec elle, l’ère de la « confession intime » où la parole du traumatisé va être traquée. Ainsi, les victimes d’accidents, et les victimes de guerres ont acquis la condition psychologique de « traumatisées », une condition traumatique qui permet désormais de demander en son nom une réparation et qui devient en quelque sorte une « maladie bénéfice » 27 .
Au retour des survivant-e-s des camps de concentration et d’extermination nazis, une nouvelle lecture psychanalytique du traumatisme apparaît ; « [Il devint] possible de mettre des mots, des concepts, des représentations sur ce qui apparaissait alors comme l’indicible absolu, l’expérience que l’humanité ne pouvait imaginer. » 28
La névrose traumatique sera alors remplacée par le « syndrome du survivant » 29 et la « culpabilité du survivant ».
« Ce n’est pas le thérapeute qui suspecte une quelconque responsabilité, c’est la victime elle-même qui se suspecte de devoir sa survie à quelque chose de peu glorieux, voire de trouble, alors que tant d’autres ont trouvé la mort dans des circonstances identiques […]. La culpabilité du survivant est ainsi devenue le symptôme essentiel de cette souffrance traumatique […] au risque parfois de la suggérer, voire de douter de la réalité du traumatisme en son absence. » 30
Progressivement, on glisse de l’expérience traumatique vers le témoignage de l’indicible. L’expérience concentrationnaire servira de modèle d’inhumanité et matérialisera « une mémoire morale » censée prévenir la reproduction de telles atrocités.
Ainsi, la notion de traumatisme a pris deux trajectoires, l’une sociale et l’autre clinique : sociale, car le traumatisme n’est plus seulement une « expérience individuelle et subjective [mais] il ouvre désormais sur une représentation universelle de l’humain ». Clinique, car il donne lieu à un savoir spécifique, « savoir du sujet sur lui-même et ses limites, savoir sur les autres qui n’ont justement pas résisté à l’épreuve, savoir sur l’homme en général et sur la société humaine » 31 .
Traumatisme et victime sont donc les produits d’une double généalogie : savante et morale. Il a fallu définir le traumatisme et reconnaître la victime. Le traumatisme laisse une trace qu’il faut aller chercher, même chez ceux et celles qui s’ignorent traumatisé-e-s.
Une nouvelle nosologie psychiatrique : l’ESPT, - l’état de stress post-traumatique - ou en anglais le PTSD -le Posttraumatic stress disorder apparaît dans le DSM-III 32 en 1980. Pour qu’il y ait état de stress post-traumatique, il faut la présence, comme premier critère, d’un événement traumatisant par définition 33 . Cette focalisation sur l’événement découle d’un contexte culturel particulier aux Etats-Unis dans les années 1980 : le retour des vétérans de la guerre du Vietnam qui souffrent de symptômes psychologiques. Les associations qui les défendent se battent pour faire reconnaître que les troubles sont induits par un traumatisme externe et non pas en raison d’une vulnérabilité psychologique ou d’une prédisposition à ce syndrome. Il s’agissait alors de porter un discours économique et politique, discours également repris par des mouvements féministes américains qui luttent contre la violence des femmes. Sur la même base argumentative du traumatisme, les vétérans inaptes à se réadapter -et les associations féministes qui défendent les « survivantes de l’inceste », vont réclamer une réparation financière et une reconnaissance. Elles vont assimiler leurs expériences à celles des victimes de la Shoah, justement au nom de la mémoire traumatique. Il s’agit de lever le voile, de fouiller l’inconscient, de faire jaillir le refoulé, de briser le silence 34 qui devient la preuve supplémentaire que quelque chose de grave s’est produit. Notons que les violences sexuelles sont considérées comme des évènements traumatiques et apparaissent dans le DSM-IV 35 . Quand il s’agit de viol, le trouble peut être sévère et prolongé 36 . Pour Derek Summerfield (1997), l’ESPT est une construction occidentale, une « véritable industrie du traumatisme, exportable dans toutes les cultures » 37 . La traque de la vérité est ainsi abandonnée et remplacée par la traque de l’événement, qui est « […] dorénavant le seul responsable de la pathologie . […], la réponse pathologique devient, dans la définition même proposée en 1980, une réponse normale à une situation anormale » 38 .
La politique du traumatisme instaure une « politique de la réparation, politique du témoignage, politique de la preuve : dans les trois cas, le traumatisme n’est pas seulement l’origine d’une souffrance que l’on soigne, il est aussi une ressource grâce à laquelle on peut faire valoir un droit » 39 .
Il constitue un pont entre le collectif et l’individuel, le culturel et le psychique. Ainsi, en pensant le traumatisme en termes de blessure, en pensant les réponses sociales en termes de guérison, non seulement notre vision de l’humanité est modifiée, mais également notre manière d’agir sur le monde. Le traumatisme acquiert désormais une valeur sociale ; il devient un problème de santé publique mondial et c’est en son nom que l’on demande réparation, que l’on témoigne, que l’on administre les preuves. La souffrance, au cœur du politique et de l’action, traduit une forme de « gouvernement » des hommes et des femmes. Le traumatisme qui fait maintenant partie du sens commun « a valeur descriptive, mais plus encore prescriptive ; il commande d’agir (cliniquement, économiquement et symboliquement) et de réparer » 40 .
Aussi, les logiques mises en œuvre depuis la névrose traumatique jusqu’à l’ESPT contribuent-elles à faire émerger la « victime » en lui donnant un statut et une reconnaissance.
Parallèlement, des experts et des savoirs sont façonnés et se cristallisent autour de cette nouvelle catégorie morale.

2.2.1 La victime
Siècle des droits de l’homme, le XXe siècle que Michel Agier nomme « siècle des camps » est aussi un siècle meurtrier, marqué et marquant par ses guerres et génocides. Il en émerge la notion de « victime à grande échelle ». Sur l’argument de l’universalité des droits de l’homme, on assiste à une « explosion quantitative et qualitative du statut de victime », qui sert de prétexte pour Bernard Hours à « l’ingérence humanitaire » 41 et qui pour Michel Agier met en scène un « gouvernement humanitaire » 42 . Progressivement, la référence au traumatisme se généralise, il s’impose à tous, même à distance. On assiste via différents événements traumatiques à grande échelle à une « psychiatrisation » de l’émotion individuelle et collective. Certains dénoncent le « monopole croissant de la psychiatrie sur la souffrance humaine » 43 . Or, malgré les critiques et les controverses, notamment sur la prise en charge et le dispositif, les détracteurs ne remettent pas en cause « l’évidence du traumatisme » ; au contraire, ils la renforcent 44 .
Le traumatisme excède le seul territoire des experts, il ne sera plus la seule affaire des victimologues 45 . Présent dans les été une branche de la criminologie. Dans les années 1980 et 1990, la victimologie rompt définitivement avec la criminologie et devient une victimologie psychiatrique où l’« expertise victimologique » est déterminante discours publics et les discours des victimes, il est devenu la référence pour qualifier la gravité du crime. Dans les années 1980, des structures d’intervention se mettent en place pour le soulager (police, médecine d’urgence, lieux d’écoute, augmentation de la pratique du debriefing 46 ). De nouvelles disciplines naissent, telles que la « psychiatrie humanitaire » et la « psychotraumatologie de l’exil ». On ne blâme plus la victime, on l’écoute. Emerge progressivement l’idée que la réparation constitue un acte thérapeutique, tant du côté des experts, que dans l’opinion publique convertie au langage du traumatisme. On assiste à un glissement « du traumatisme vers une politique de la réparation » 47 . Au-delà de l’histoire singulière, c’est la vérité commune à toutes les victimes qui s’expose. S’opère ainsi un phénomène de généralisation. La narration victimaire se transforme progressivement en combat politique ; l’indifférence, la dénégation et même le mépris seront dénoncés ; une réparation collective sera revendiquée ; à la « compassion » se « substitue la dénonciation » 48 . Apparaît donc une nouvelle catégorie agissante de l’espace social : les victimes.
L’opinion internationale comme les organisations humanitaires distinguent deux camps : les victimes d’un côté et les agresseurs de l’autre, catégories qui font également l’objet d’une évaluation morale. Par rapport au viol, la victime 49 est un individu (femme, homme, enfant 50 ) qui reporte avoir été sexuellement agressé-e 51 . En parallèle avec la notion de victime, on fait référence au concept de « groupe vulnérable ». Ce dernier désigne souvent les enfants et les femmes (aussi bien en temps de paix que de conflits armés) n’ayant pas les moyens de se défendre, dépendant-e-s des hommes pour leurs survies et donc plus susceptibles de subir des violences sexuelles. Quant à l’agresseur, il désigne une personne, un groupe ou une institution qui inflige directement les violences ou incite aux actes de violence ou autres abus infligés sur des individus contre leur volonté 52 . En situation de conflits armés, de déplacement de personnes, de camps de réfugiés, les agresseurs sont dans la plupart des cas les forces armées, les personnes au pouvoir, les forces de sécurité et aussi les travailleur-se-s humanitaires 53 . Le dispositif humanitaire représente l’institutionnalisation du domaine de l’aide à la victime. Il est au service des victimes, groupe cible du monde « humanitaire » justifiant ainsi leurs actions. Dans ce rapport asymétrique, on ne saurait ignorer la « force performative » de certaines catégories qui agissent sur les individus, « qui font exister ce qu’ils désignent, à commencer par l’affliction elle-même : se dire victime, c’est produire une vérité victimaire ; se dire thérapeute, c’est se donner une efficacité thérapeutique » 54 .


2.2.2 La psychiatrie humanitaire
Assister et témoigner représentent les deux objectifs de l’action humanitaire. Le premier objectif est au principe même de la naissance de la Croix-Rouge alors que le second apparaît après la guerre du Biafra et constitue la raison d’être de Médecins Sans Frontières 55 . Le terme humanitaire est difficilement définissable ; son usage s’étend abusivement. C’est pourquoi Didier Fassin choisit de le considérer comme « un signifiant flottant surinvesti par les agents sociaux (emprunté à C. Lévi-Strauss) » 56 . Ici, nous examinerons l’action humanitaire et plus précisément la psychiatrie humanitaire.
La psychiatrie humanitaire peut être définie comme « un processus de rationalisation du sentiment, de traduction de la compassion en acte de qualification et de soin », dont les objectifs sont de consoler, soigner, former, témoigner et évaluer explique Christian Lachal 57 . A l’exception de l’évaluation, les deux premiers objectifs sont issus de la psychiatrie et les deux autres relèvent de l’humanitaire.
« Consoler, classifier seraient les deux principes fondateurs de la psychiatrie moderne à partir de la fin du XVIIIe siècle : le premier inscrit dans une tradition religieuse, le second procédant d’une démarche scientifique. » 58
C’est la psychiatrie qui « redéfinit la politique de témoignage de l’humanitaire » 59 . Cette discipline émerge sur la scène humanitaire dans les années 1988 avec le tremblement de terre en Arménie. Le bilan qui excède 30’000 morts et 130’000 blessés donne lieu au déploiement d’un dispositif humanitaire.
Médecins Sans Frontières (MSF), Médecins du Monde (MDM) et d’autres organisations internationales sont sur place pour apporter leur aide. Telle est la situation qui prévaut également en 2003, à la suite du séisme en Iran. S’y ajoute cette fois-ci un dispositif médico-psychologique.
« Désormais, les humanitaires pratiquent donc l’empathie et l’écoute » et les soins psychologiques « sont devenus partie intégrante de l’intervention » 60 . La dimension morale précède la dimension médicale, le souci de l’autre avant le DSM-III. La psychiatrie humanitaire « est une affaire morale, au service des victimes, avant d’être une affaire médicale, supposant un diagnostic » 61 .
Aujourd’hui, il semble évident d’envoyer des psychologues et psychiatres sur les lieux de catastrophe partout dans le monde, et bien que nommée psychiatrie humanitaire, ce sont surtout des psychologues qui partent sur le terrain. D’ailleurs, les professionnel-le-s ne parlent pas de « psychiatrie humanitaire » mais emploient plutôt les termes de : « santé mentale, mission psy, programmes de soins psychologiques, approche psychosociale » 62 .
« En moins de deux décennies, un nouveau domaine s’est donc imposé sur les scènes internationales de l’affliction : la psychiatrie humanitaire […]. Elle offre désormais un langage inédit pour énoncer les malheurs du monde […]. C’est dans le mouvement vers l’autre qui caractérise la démarche humanitaire que la souffrance psychique a été d’abord identifiée, avant d’être interprétée comme étant d’origine traumatique. » 63
La psychiatrie humanitaire constitue même parfois la composante majeure justifiant la présence d’une organisation dans un pays. Désormais, il n’y a pas que des blessures physiques à soigner, il y a celles de l’âme également.
Bernard Hours dénonce une certaine idéologie humanitaire qui se diffuse partout et qui repose sur « trois piliers » à savoir :
« L’universalité des droits de l’homme ; la construction de la figure de la victime, sans laquelle il n’y a pas de sauvetage possible ; l’ingérence comme droit d’accès non négocié aux victimes. » 64
Selon l’auteur, la légitimité de l’intervention humanitaire reposerait donc sur le postulat de l’universalité des droits de l’homme, sans lequel, il n’y a pas d’actions possibles ; et c’est de là que découlent les autres principes, tel le droit à la vie pour tout le monde. En effet, « on ne laisse pas les gens mourir » et « chaque vie compte ». Ces principes, produits par l’« âge » humanitaire, « se structure [nt] au cours des années 1980, dans un contexte de dépolitisation et de moralisation générales » 65 . Et ce sont les travailleur-se-s humanitaires qui parlent au nom des victimes. Porte-paroles, ils/elles « sans frontiérisent » la parole via la « politique du témoignage ». Il faut une institution pour garantir son efficacité, cette institution est incarnée ici par la sphère humanitaire. Un « gouvernement par l’écoute » se met en place. Les agent-e-s humanitaires déploient des lieux d’accueil et de soins, des « cercles de parole » comme les nomme Michel Agier, des « lieux d’écoute » pour Didier Fassin. Ces espaces discursifs qui sont disponibles pour dire sa souffrance, peuvent également être interprétés comme une sorte de lieux privilégiés d’incitation à en parler, d’une « technique de l’aveu » pour reprendre les termes de Michel Foucault. « L’aveu est devenu, en Occident, une des techniques les plus hautement valorisées pour produire le vrai. Nous sommes devenus […] une société singulièrement avouante » 66 .
Et d’ajouter
« L’aveu est un rituel de discours où le sujet qui parle coïncide avec le sujet de l’énoncé ; c’est aussi un rituel qui se déploie dans un rapport de pouvoir, car on n’avoue pas sans la présence au moins virtuelle d’un partenaire qui n’est pas simplement l’interlocuteur, mais l’instance qui requiert l’aveu, l’impose […] ; un rituel où la vérité s’authentifie de l’obstacle et des résistances qu’elle a eu à lever pour se formuler ; un rituel enfin où la seule énonciation […] produit, chez qui l’articule, des modifications intrinsèques : elle l’innocente, elle le rachète, elle le purifie […], elle le libère, elle lui promet le salut. » 67

2.3 La politique du témoignage


2.3.1 La parole
Le témoignage a deux fonctions : clinique et juridique. C’est aussi un acte thérapeutique : « consoler c’est soigner ». Parler, lorsque l’on a été violée, « c’est se séparer des tortures que l’on a subies, pour vivre "avec" le viol et non plus "dans" le vi ol » affirme la Dre. Diane Kolnikoff 68 . Le témoignage -être victime, mais également être témoin de, témoigner à charge contre -, c’est transporter la parole du village (local) jusque dans un tribunal (international) pour demander justice. Le témoignage peut également avoir une troisième fonction et constituer pour certaines victimes un devoir envers ceux qui ne peuvent plus le faire, coupables d’être là alors que d’autres sont mort-e-s (cf. la culpabilité du survivant). La parole sur cette souffrance devient dans les trois cas, une « parole agissante » 69 . Cette parole a tardé à se faire entendre. L’insensibilité à l’égard de certains crimes, surtout sexuels, réside sur le soupçon qui régnait au sujet du (non) consentement de la victime, obstacle massif à la plainte et à la condamnation 70 . Or, lorsque le nombre augmente, comme dans les viols de masse, il devient plus compliqué, voire indécent d’ignorer le phénomène. On serait tentée de penser que c’est toujours une certaine parole qui est sélectionnée et qui est rendue publique. La politique du témoignage innove dans la reconnaissance d’une douleur plutôt que d’un crime. La souffrance devient « l’argument politique par excellence » 71 . Aujourd’hui, on ne s’étonne pas de « voir » les douleurs « silencieuses » des victimes exposées, sinon exhibées dans des espaces publics (tribunaux internationaux mais également dans les médias).
On assiste ainsi à un double déplacement : la gravité de l’acte qui est mesurée via le traumatisme causé et inscrit dans la santé psychique de la victime et qu’il faut révéler à elle-même, mais également aux autres ; et la capacité de la victime à témoigner, c’est-à-dire à raconter publiquement ce qu’elle a subi (et ce que les autres ont subi, mais ne peuvent le dire) contribuant ainsi à sensibiliser l’opinion publique. L’indicible va devenir témoignage grâce à des thérapies par l’écoute, les mots servant à « guérir les maux », le silence « se brisant », condition sine qua non pour prévenir et réprimer le crime. Et lorsqu’exprimer l’indicible par les mots ne suffit pas à convaincre, il faudra le montrer par son corps.


2.3.2 La « preuve par corps »
Pour attester de la véracité des dires de la douleur subie, ce n’est pas uniquement le récit qui est invoqué, mais aussi le corps que l’on veut faire parler. Les traces corporelles et les signes post-traumatiques représentent les cicatrices physiques et psychiques qui viennent renforcer la véracité de la narration traumatique, signes tangibles d’un événement subi. Le corps devient ainsi le lieu d’attestation d’une vérité. Dans nos sociétés contemporaines, le certificat médical est devenu un document incontournable : pièce essentielle pour intenter une action en justice, avoir le droit à un arrêt de travail en cas de maladie ou alors pour obtenir un statut de réfugié par exemple. Il est, dans le cas du traumatisme, le « garant de » ce que l’on a subi tout en étant également une « épreuve de vérité ». Pour obtenir ce certificat, il faut « faire preuve » par corps, ce qui facilite, dans le cas d’un crime, une action légale et constitue même l’élément central du dossier. Cette pratique nous révèle que la parole de la victime, de l’accidenté-e ou du patient, de la patiente n’est pas légitime en soi, mais doit être attestée par un médecin, autorité reconnue compétente pour valider les dires de l’individu. Le certificat « médico-psychologique » qui en découle attestera de ces traces et instituera le psychologue-médecin comme expert et porte-parole :
« Demander à un expert de donner la preuve corporelle du traitement violent ou dégradant subi par la personne, c’est rappeler à cette dernière que ses mots ne comptent pas, que sa vérité est tenue pour rien. » 72
Otage ou complice d’un « discours de vérité », l’expert a le pouvoir de conforter ou d’infirmer un récit ; les conséquences qui en résultent pour la victime peuvent être déterminantes. Ce que parfois la parole ne peut exprimer, c’est le corps qui en donne la mesure. Quelles que soient les cicatrices, elles doivent désormais être attestées. Autrement dit, il faut « faire corps » pour « faire preuve ».
On assiste alors à un double jeu précise Didier Fassin.
« Primo, l’attestation se fait par le corps censé produire une vérité ; secundo, le corps doit être porté par une expertise, il ne se suffit pas à lui-même. » 73
Véridiction par le corps et expertise médicale ne se conçoivent pas l’une sans l’autre, le corps étant devenu une ressource politique. En résulte ainsi une dévalorisation de la parole victimaire.
« Dire j’ai été violée ne suffit pas, il faut un psychologue pour le confirmer : oui, il y a bien une trace psychique, elle a bien été violée. En voulant bien faire, l’expert se substitue à la victime et la prive de sa vérité, ce qui produit systématiquement une disqualification de la parole. » 74
Il semblerait donc que le « faire corps » pour « faire preuve » constitue un effet pervers du système de l’aide qui semble faire réapparaître le soupçon, tant et si bien qu’il ne semble jamais avoir complètement disparu. Qui plus est, c’est toujours à la victime de prouver sa « victimisation » alors que c’est normalement du coupable que l’on exige des aveux.

2.4 Reconnaissance et réparation
Après avoir passé en revue l’approche de Didier Fassin, nous allons brièvement exposer la théorie critique de la « lutte pour la reconnaissance » d’Axel Honneth. Comme Didier Fassin, il pose un diagnostic sur nos sociétés modernes et la notion de reconnaissance qu’il élabore nous sert à problématiser la question du viol. Cette théorie repose sur le postulat que les conflits dans la société sont réglés par une « grammaire morale ». Axel Honneth s’intéresse aux situations où il y a déni de reconnaissance ou mépris social, susceptibles à un moment donné de faire émerger une revendication. Une situation vécue comme injuste peut provoquer une protestation morale de la
part d’un individu pour qui trois formes de reconnaissance sont nécessaires afin qu’il entretienne une relation sereine avec lui-même.
Il y a selon Axel Honneth 75 trois formes de mépris : la violence physique, la privation des droits et l’humiliation sociale. Ces trois formes de mépris caractérisent clairement le viol. Toutes trois attaquent chacune leur forme de reconnaissance respective : l’amour, le droit et la solidarité. Celles-ci correspondent à trois dimensions irréductibles du rapport à soimême : la confiance en soi, le respect de soi et l’estime de soi . La confiance en soi repose sur les affects et les besoins et constitue une dimension fondamentale pour un individu: c’est ce qui lui permet d’aborder le monde sans crainte. De cette dimension découlent les deux autres. Les formes de mépris susceptibles de l’ébranler sont les sévices et la violence (viols, génocides) pouvant provoquer des effets dévastateurs à long terme. C’est de la confiance en soi que découle la confiance dans le monde également. L’ESPT s’inscrit dans cette dimension. Quant au respect de soi , c’est une privation de droit et l’exclusion qui l’affligent. Ainsi, la considération d’appartenir à une communauté, en tant qu’individu, de pouvoir évoluer dans la société, de pouvoir revendiquer son droit contribue à renforcer ce socle moral. Le déni de droit sape cette dimension, tout comme l’humiliation et l’offense sapent l’estime de soi. L’ estime de soi est plutôt une dimension d’ordre social que légal. Pour contrer une condition pathologique, il est nécessaire de prendre en compte les revendications de ceux qui sont méprisés, et valoriser ce qui est justement méprisé nous dit Axel Honneth. Leur « voix » doit être entendue et reconnue.
Pour ce faire, c’est le droit que l’on sollicite, qui agit ici comme un opérateur et un « médium de reconnaissance ». Il intègre les principes moraux universalistes même s’il les normalise. La reconnaissance par le droit peut avoir de l’influence sur les autres sphères (amour, solidarité). Quant au traumatisme, il est l’instrument le plus efficace et utilisé pour lutter en faveur de la reconnaissance.
Aussi le binôme réparation-traumatisme joue-t-il un rôle essentiel « dans la constitution de la communauté morale des victimes et son application » 76 . Pour Marie-José Chombart de Lauwe 77 , afin de guérir et se réadapter , les victimes doivent obtenir une « réparation sociale et juridique » 78 .
En résumé,
« Si le crime n’est pas reconnu, si les bourreaux ne sont pas désignés et punis, si les morts ne peuvent être nommés et la commémoration de leur disparition instituée, les descendants ont à charge un lourd héritage […]. Tragique destin qui impose aux héritiers le poids de l’horreur et le prix du silence. » 79
Ainsi, le devoir de reconnaissance et de réparation constitue la pierre angulaire illustrant la problématique de ce travail. Reconnaître, n’est-ce pas rendre plus réel, tout en quantifiant la souffrance ?
Le 10 septembre 2008, un appel mondial a été lancé par le Conseil de direction du « Fonds au profit des victimes », mis en place par la Cour pénale internationale 80 . L’objectif était de récolter 10 millions d’Euros afin de financer des programmes de réhabilitation pour les 1,7 million de victimes des violences sexuelles durant les guerres en Afrique. Les fonds devaient servir à dédommager les victimes des conflits du nord de l’Ouganda, de la RDC, de la République centrafricaine, et du Darfour ainsi qu’à financer des programmes de réhabilitation visant la déstigmatisation des victimes en améliorant notamment leurs opportunités économiques. Hillary Clinton aurait promis une somme d’un montant d’environ 10 à 17 millions de dollars dédiés à la formation des médecins pour traiter les victimes d’agressions sexuelles 81 . Cet exemple est emblématique du devoir de réparation décrit plus haut.
Ainsi, l’évidence du traumatisme, son diagnostic usuel d’état de stress post-traumatique, l’expertise qui en découle et les actions déployées comme la thérapie par l’écoute, démontrent autant de savoirs et de valeurs émergentes qui traduisent un nouvel ordre du monde où se « reconfigure » à chaque fois une nouvelle « économie morale » pour reprendre les termes de Didier Fassin et Richard Rechtman. La revendication du statut de victime est d’ordre psychologique, sanitaire, juridique et financier selon des configurations qui prennent place dans un espace moral où l’atteinte à l’intégrité corporelle est devenue l’interdit qui prime. On pourrait alors parler du viol comme arme de guerre au sens d’un traumatisme corporel genré ayant été subi dans un contexte de conflits armés. Le viol comme arme de guerre référant à des viols de masse, on pourrait dès lors dire que ces viols ont franchi un seuil de sensibilité, le seuil d’intolérable.

3 - UNE PERSPECTIVE (DE) GENRE
Adopter une perspective (de) genre consiste à examiner « Les caractéristiques particulières des systèmes qui structurent les rapports sociaux de sexe, sous l’angle des inégalités de pouvoir entre les hommes et les femmes, et qui s’exprime généralement par une domination masculine dans toutes les dimensions de la vie sociale. » 82
Le concept de genre, gender en anglais, généralisé dans les pays anglo-saxons à la fin des années 1960 83 , désigne en sociologie une construction sociale . On l’oppose souvent à la notion de sexe, définition biologique. Le « genre » s’applique à plusieurs dimensions interdépendantes, mais distinctes (symbolique, institutionnelle, individuelle). Dans sa dimension symbolique par exemple, il s’agit « des représentations au sein d’une société de ce qui est féminin ou masculin » 84 et ces représentations « contaminent » toutes les institutions sociales : la loi, la famille, l’éducation, le travail, la santé. Ainsi, la croyance en une différence « naturelle » entre les femmes et les hommes issue de leurs caractéristiques biologiques aboutit à une identité essentialisée. On attend et on s’attend à ce que chaque sexe se conforme au rôle social qui lui est estimé approprié. Cette distinction des sexes, prégnante dans les sociétés patriarcales, est utilisée comme « principe de division sociale hiérarchique, légitimant la domination des hommes et la subordination des femmes » 85 . Toutes les sociétés ont un système de genre, un rapport hiérarchique, qui maintient un ordre social à tous les niveaux (micro, meso, macro).
S’intéresser à la place que chaque société accorde à la femme ou identifier comment elle pense le binôme : masculin/féminin, c’est « voir comment elle agit, comment elle oriente l’ensemble de son action » 86 .
Cette grille de lecture, qui ne constitue pas le seul système de domination -la classe, la race en sont d’autres - permet ainsi d’analyser les inégalités de pouvoir, la violence symbolique 87 , thématiques abondamment traitées dans la littérature féministe. Ici, notre regard porte particulièrement sur le rapport hiérarchique masculin/féminin - en tant que réseau de relations sociales asymétriques -et sa pérennité, ce que Françoise Héritier nomme la valence différentielle des sexes . Cette expression traduit « la place différente qui est faite universellement aux deux sexes sur une table des valeurs, et signe la dominance du principe masculin sur le principe féminin » 88 .
Pour l’anthropologue, la raison de cette supériorité masculine s’explique par la considération de la femme comme « ressource reproductive » appartenant aux hommes. Même si historiquement le rôle des femmes a été valorisé, il l’a été sur l’unique notion de maternité, la confinant ainsi dans son rôle principal de mère et d’épouse dans la sphère domestique.
Vision hiérarchique qui semble ne pas prendre une ride et persiste à travers les siècles. Déjà présente dans la cité grecque, cette relation hiérarchique va se renforcer durant l’époque moderne à travers l’argument (unique) suivant : la capacité des femmes à assurer la reproduction du groupe. L’homme explique
Rousseau « n’est mâle qu’en certains instants, la femme est femelle toute sa vie », plus connu sous l’adage repris par Irène Thery : « la femme est alors que l’homme fait » 89 . L’explication naturaliste sert à marquer la différence. L’homme apparaît naturellement assigné à la vie politique et à la protection de la famille, alors que la femme est assujettie à l’autorité paternelle puis maritale, ce que Colette Guillaumin nomme le « sexage ». Cette expression renvoie à un rapport social marqué par « l’appropriation matérielle de la classe des femmes par la classe des hommes » 90 . Et d’ajouter que « l’exploitation des femmes est à la base de toute réflexion sur les rapports entre classes de sexe, quelle que soit son orientation théorique » 91 .
La contrainte sexuelle sous forme de viol mais également de drague ou de provocation exprime « l’un des moyens de coercition employé par la classe des hommes pour soumettre et apeurer la classe des femmes en même temps que l’expression de leur droit de propriété sur cette même classe » 92 .
C’est une vision androcentrique qui prime dans tous les discours et les représentations. Selon Ian Hacking, les institutions sociales « génèrent » du genre 93 .
Aussi est-il nécessaire de déconstruire ces différences construites comme naturelles car elles sont non seulement discriminantes pour les femmes mais encore « un instrument de domination qui [les] confine […] dans un rôle de victimes, objet plutôt que sujet de leur histoire » 94 .

3.1 Stéréotypes sur les femmes
Les stéréotypes de genre reflètent les comportements et les rôles attendus de la femme, respectivement de l’homme, dans une culture donnée. Ces rôles peuvent progressivement constituer une norme, se généraliser et se banaliser. Les stéréotypes sont à l’œuvre dans les représentations, le langage, les médias par exemple (normes visuelles, communicationnelles, etc.). Ils ont un aspect catégorisant et alimentent des croyances, des modèles, des visions de la société et des rôles respectifs que chacun devrait tenir. La plupart des stéréotypes féminins restent encore assimilés de façon réductrice à ses attributs intrinsèques, son identité corporelle : sa virginité, sa maternité ; sa capacité à donner la vie étant toujours vénérée. Cette « image publique » de la femme a une « importance sociale et politique » 95 . Dès lors, la femme oscille, selon ces stéréotypes, entre "objet sexuel" et "objet de fécondité".
Dans la communauté kânda (Congo-Brazzaville), les termes « femme et terre » sont toujours mis en relation, tous deux symbolisant la fertilité 96 . Dans la culture kôngo et d’autres sociétés maghrébines, la qualité d’une femme est évaluée à sa fécondité, son devoir étant de « produire », et surtout des garçons 97 . Pureté et chasteté (sexuelle) constituent les caractéristiques « féminines » idéalisées et convoitées. Elles sont le signe d’honneur pour une femme, signe de valeur (économique et sociale) pour accéder au mariage, ce dernier étant encore l’unique façon pour beaucoup de femmes d’exister et d’avoir un statut dans certaines sociétés. C’est le cas par exemple au Rwanda où les femmes sont encore soumises à leur mari, jouant un second rôle dans la société 98 . Ainsi, accéder à une femme pour un homme « peut être considéré comme accéder à un bien et être reconnu socialement, intégré dans le circuit des échanges économiques » 99 .
La femme constitue un bien commun qui s’échange, elle est « appropriée » pour reprendre l’expression de Colette Guillaumin.
Les tâches « traditionnelles » féminines se confinent aux soins prodigués à la famille et au ménage, tâches qui s’organisent dans la sphère privée, seul lieu reconnu de sa compétence. Celle-ci s’oppose à la sphère publique où les hommes évoluent. C’est ce que l’on nomme la « division sexuelle du travail » qui peut être définie de la manière suivante :
« [La division sexuelle du travail] est l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive [publique] et des femmes à la sphère reproductive [privée] […]. Cette forme de division sociale du travail a deux principes organisateurs : le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme "vaut" plus qu’un travail de femme). » 100
Cette différenciation est utilisée par la société pour « hiérarchiser les activités » 101 . La femme est assignée au travail de reproduction, l’homme à celui de production. Si le patriarche n’est plus là (parti ou tué), la femme se retrouve dans une situation critique. Même si cette vision paraît réductrice et dépassée pour certaines sociétés, elle reste néanmoins une réalité pour beaucoup de femmes et permet de comprendre le phénomène de violence. En effet, c’est dans cette sphère privée -ce microcosme -, lieu de socialisation des femmes où elles apprennent à se conformer « aux règles patriarcales » que « se situe la première violence » selon Eugénie Rokhaya Aw-Ndiaye 102 .
Au niveau institutionnel, la marginalisation des femmes dans les instances de décisions (peu de représentantes du peuple au parlement, quasi-absence du paysage politique) conforte la pérennité d’une distinction de statuts. Quant à l’éducation, pilier essentiel pour une émancipation et une autonomie des femmes, elle reste limitée, voire inexistante pour nombreuses d’entre elles. Ainsi, la « discrimination sexuelle » agit sur plusieurs niveaux : politique, juridique, professionnel et individuel.
« [Les femmes] représentent 70% des populations les plus pauvres du monde et 2/3 des enfants non scolarisés sont des filles. Les femmes totalisent 70% des victimes civiles des conflits des dernières années […] elles constituent 70 à 80% de la population réfugiée ; soit 14 millions de femmes qui, de par le monde, sont les cibles privilégiées d’actes de violence sexuelle. » 103
Force est donc de constater qu’à l’aube du XXIe siècle, les femmes ont encore un statut peu enviable, particulièrement discriminées.

3.2 « Gender-Based Violence »
Dans les années 1970, les stratégies contre toutes formes de discrimination envers les femmes prolifèrent et visent « l’égalité de genre » - notion clé - qui s’immisce dans les réflexions sur les droits de l’homme. Progressivement, la considération de la femme dans les projets (développement de l’environnement, nourriture et agriculture, droits de l’homme, développement social) et les plans d’action dans les conférences onusiennes augmentent. L’« International Women’s Year » à Mexico en 1975 marquera à cet effet une étape importante. Il s’agit d’une des premières conférences où la question des inégalités de genre est traitée et où la femme est incluse dans la notion de développement : y sont notamment développées les approches « Women in Development » (WID) et « Gender and Development » (GAD) 104 . Suivront ensuite, « the UN Decade for Women » (1976-1985) et « les seconde, troisième et quatrième Conférences sur les femmes » (1980, 1985 et 1995). L’objectif est de donner et renforcer « l’empowerment » des femmes qui devient avec « l’égalité » une notion incontournable, comme l’illustre également la 4ème conférence mondiale à Beijing en 1995 105 . Deux ans auparavant, ce sont les forts lobbies des mouvements des femmes notamment « Violence Against Women » (VAW) et des mouvements humanitaires, des défenseur-se-s des droits humains qui ont amené la violence contre les femmes à la table de la Conférence pour les droits de l’homme qui s’est tenue à Vienne en 1993 106 . A la suite de ces conférences, les stratégies et les recherches menées conduisent à l’adoption d’une perspective (de) genre dans leurs études et analyses. Ainsi, en 1995, l’UNHCR met en place des guidelines pour prévenir et répondre aux violences sexuelles parmi la population réfugiée. Il en va de même pour l’International Rescue Commitee (IRC) qui développe des programmes pour combattre les violences sexuelles dans les camps de réfugiés. Quant à l’OMS, elle élabore des protocoles concernant les services médicaux-légaux à mettre en place pour les victimes de violences sexuelles 107 . En 2008, l’UNICEF épaule la campagne « Halte au viol de nos ressources les plus précieuses, le pouvoir aux femmes et aux filles de République démocratique du Congo » lancée par les femmes de l’est de la RDC et V-Day 108 , appuyée par l’initiative des Nations Unies « UN Action » contre la violence sexuelle dans les pays en conflit. Quant au Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki-Moon, il a soutenu la création du poste de « Haut Responsable chargé de lutter contre les violences sexuelles » 109 .
L’avènement des Gender-Based Violence (GBV) 110 - violences basées sur le genre -correspond donc au mouvement de reconnaissance des droits de l’homme promus par les Nations Unies, mais également de ceux de la société civile, où l’égalité et la lutte contre toutes les formes de discrimination constituent des thématiques dominantes. Ainsi, les concepts, les contextes, les programmes évoluent, se spécialisent. Aujourd’hui, il ne fait donc aucun doute pour ces institutions que l’inégalité de pouvoir entre les hommes et les femmes est à la source du problème des violences sexuelles.


3.2.1 Les violences sexuelles
Les violences sexuelles sont définies par l’OMS comme :
« Tout acte sexuel, tentative pour obtenir un acte sexuel, commentaire ou avances de nature sexuelle, ou actes visant à un trafic ou […] dirigés contre la sexualité d’une personne en utilisant la coercition, commis par une personne indépendamment de sa relation avec la victime, dans tout contexte, y compris, mais sans s’y limiter, le foyer et le travail. » 111
Cette définition qui tend à établir un inventaire des caractéristiques des violences sexuelles a des limites car elle ne rend pas compte de leurs complexités. Les violences physiques, sexuelles, psychologiques, socio-culturelles et socioéconomiques sont les cinq formes de GBV 112 répertoriées contre les femmes. Amnesty International distingue les violences perpétrées au sein de la famille, du groupe social, approuvées ou commises par l’Etat, et enfin les violences commises au cours d’un conflit. Les définitions de violence envers les femmes varient selon les cultures, les pays et les régions. Une distinction doit être faite entre la définition légale, sociale et médicale. Toutes les GBV ne sont pas considérées comme des actes criminels, même si elles sont pour la plupart dénoncées et protégées par les droits de l’homme. Les facteurs qui causent les GBV et les perpétuent sont : socio-culturels (inégalité des relations, statut de la femme inférieur, socialisation, tradition), légaux (absence de droits dans le pays, lois discriminatoires), économiques (dépendance des femmes, pauvreté), institutionnels (pas de services appropriés : police, sanitaire, support aux victimes), politique (sous-représentation des femmes dans les sphères décisionnelles). Sont catégorisées comme violences sexuelles : la prostitution forcée, l’esclavage sexuel, la maternité forcée, la stérilisation forcée, les abus sexuels dont le viol, le trafic des femmes, les examens médicaux inappropriés 113 . Malgré cette distinction, la notion de viol est souvent utilisée comme synonyme d’assauts sexuels, d’abus sexuels, et de violences sexuelles dans le langage commun. Ces termes ont des significations et des implications différentes ; ils ne sont donc pas interchangeables malgré l’abus du langage qui en est fait 114 . Les violences sexuelles contre les femmes constituent une persécution, une torture, un traitement cruel, inhumain et dégradant. En réaction à l’ampleur du phénomène, « se sont développés les programmes estampillés war gender-based violence » 115 . En effet, un grand nombre de rapports fait état des femmes victimes de viol en période de conflit et insiste sur ce crime principalement.


3.2.2 Violer, le viol
Etymologiquement, le terme violer est issu du latin violare et signifie « faire violence » (Roland, 1080), « prendre de force une femme » (les Quatre Livres des Rois Roland : v. 1190). Le « viol » (Vaugelas : 1647) en désigne l’acte 116 .
L’OMS définit le viol comme tout :
« Acte de pénétration, même légère, de la vulve ou de l’anus imposé notamment par la force physique, en utilisant un pénis, d’autres parties du corps ou un objet. » 117
Le « viol collectif » désigne l’abus d’une personne commis par deux ou plusieurs agresseurs. Le viol peut être commis dans le mariage, lors de conflits, à l’encontre des femmes, des hommes, des enfants, de personnes handicapées 118 . Au niveau mondial, le viol est selon Amnesty International, « L’un des crimes les plus rarement sanctionnés. Seules 10% environ des affaires relatives à un viol commis en temps de paix débouchent sur la condamnation des auteurs. Et, au cours d’un conflit armé, les chances d’obtenir justice sont encore plus minces. » 119
Ainsi, le viol est « polysémique » par nature recouvrant plusieurs délits, crimes et termes. Comme le remarque Françoise Duroch (MSF), s’attaquer au viol c’est s’engager sur un domaine d’étude « hétérogène, polémique et complexe » 120 , voire même idéologique.
Comment composons-nous avec le phénomène des viols perpétrés en masse ? Comment le viol est-il devenu une (nouvelle, autre) arme dans les conflits armés, faisant du corps de la femme une cible à viser ? Illustrerait-il l’intolérable de notre siècle ? Ce sont les questions auxquelles nous allons tenter de répondre dans le chapitre suivant.


4 « LE VIOL COMME ARME DE GUERRE »

Visibilité d’un phénomène et naissance d’un paradigme Depuis une dizaine d’années, les travaux abondent sur la thématique des viols systématiques, généralisés et stratégiques . La conceptualisation du viol -arme de guerre, le cadre analytique des violences basées sur le genre, les conventions, les discours d’expert-e-s, médiatiques, populaires également, contribuent à cette productivité et saillance du viol. Nous entendons par là, la mise en valeur du viol comme arme de guerre, la façon dont il prolifère et gagne en intensité. Il s’élève via des discours, des actions, des conventions. Le paradigme du viol comme arme de guerre, repris par de nombreux-ses auteur-e-s et rapports, est à comprendre comme une métaphore qui cristallise une conception d’un phénomène donnant lieu dans notre cas à un agir juridique et humanitaire. Il traduit le passage d’une indifférence concernant ce délit à une considération internationale pour ce phénomène porté dans l’espace public par différents groupes. Plusieurs rapports, livres, articles et films se sont (ré)appropriés cette terminologie 121 et démontrent que l’assemblage viol-guerre-génocide s’immisce dans le discours, dans les mentalités et contribue à façonner un nouveau paysage moral. Nous proposons deux lectures de ces sources.
La première est descriptive et explique ce qu’est le viol comme stratégie de guerre et ses conséquences. La deuxième en termes de productivité du phénomène de viol dans un contexte de guerre qui participe et renforce une certaine vision et représentation du viol. Le ton ainsi que les termes utilisés par les auteurs usent de métaphores guerrières que nous signalons entre guillemets. Nous citons également en encadrés quelques témoignages de victimes de viols repris de divers rapports et films ; ils constituent à nos yeux des actes de paroles.

4.1 Conflit armé : un terrain propice
Les conflits ravageurs du XXe siècle nous offrent un bilan affligeant concernant les viols perpétrés en masse. Phénomène alarmant mais sous-estimé, les chiffres sont minorés et selon les contextes, difficiles voire impossibles à récolter. Les années 1990 sont les années les plus marquées par des conflits dits « sociaux, ethniques, idéologiques et religieux ». C’est également à cette période que les violences sexuelles franchissent les portes de l’espace public. Bien que sousévaluée 122 , nier la réalité des viols de masse paraît aujourd’hui difficile. En effet, les différents rapports et auteures en listent un triste palmarès 123 . Phénomène difficilement quantifiable, or, lorsque des structures sont mises en place, les victimes s’y rendent ce qui tend à révéler une plus grande prévalence des actes et traduit (peut-être) une levée des barrages à la déclaration des cas.
Les conflits armés auraient provoqué selon Amnesty International en 2004, le déplacement de « 40 millions de personnes […] à l’intérieur de leur propre pays ou réfugiées à l’étranger », parmi lesquelles 80% sont des femmes et de enfants. De nos jours nous dit Michel Agier, il y aurait « 50 millions de "victimes de déplacements forcés" dans le monde » 124 . La plupart des guerres actuelles sont des guerres civiles, inter-infra-intra-étatiques, qui correspondent également à l’émancipation des peuples coloniaux 125 . Les victimes ne sont plus principalement des militaires, comme c’était le cas jusqu’au XIXe siècle, mais plutôt des civils, à la fois l’enjeu et la cible du conflit.
Historiquement, la chute du mur de Berlin correspondrait à la « chute d’une idéologie d’humiliation » selon Philippe Cotter et Gilbert Holleufer. « Le sentiment d’humiliation cherche depuis lors, à l’échelle mondiale, de nouvelles voies pour s’exprimer, et il le fait de façon anarchique. » 126
Après la guerre froide, de nombreux experts pensaient que le « c

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