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Description

Comment trouver sa place dans ce monde difficile et complexe, dont l'avenir paraît parfois inquiétant ? Philippe Balin a perdu la vue à quatorze ans. Ingénieur féru de sciences humaines, adepte du dalaï-lama, amateur de sports à sensation, ce père de deux enfants donne à travers un parcours riche de rencontres et de pays sillonnés avec son fidèle chien guide, une vision décapante et pleine d'espoir de la condition humaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2008
Nombre de lectures 316
EAN13 9782336273624
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Philippe Balin
Couverture :
Vincenti Design (conception)
Philippe Rocher (photo)
9782296061552
À Dominique, ma soeur, qui, grâce à son grand dévouement et son regard bienveillant, m’a permis de prendre pied dans ce monde qui est le mien
À Jasmine et Raphaël, mes enfants, qui inspirent et illuminent chaque jour de ma vie
Préface
LES MYSTÈRES DU HANDICAP
« Ne pas être à la hauteur n’est pas notre peur la plus profonde. Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toute mesure. C’est notre propre lumière et non notre obscurité qui nous effraye le plus . »
Nelson Mandela

Ceux qui disposent de tous leurs sens sont des privilégiés... qui s’ignorent. Ils vivent ce privilège comme allant de soi et, dans les sociétés occidentales modernes, ils s’offrent le luxe de laisser une très grande partie de leurs capacités sensorielles en friche. C’est un gâchis quotidien, un massacre de compétences qui se perpétue chaque jour, promu et valorisé par le système scolaire et éducatif. Nos sociétés d’effectivité proposent aux enfants une éducation qui s’adresse surtout à leur cortex, et plus spécialement le cortex gauche, au détriment de leur affectivité et des richesses qu’apporte un développement plus complet de toutes les facultés humaines. On constate que ce système produit une manière de penser assez stéréotypée et relativement pauvre derrière les brillances de l’érudition. Dans ce livre, Philippe Balin nous montre bien comment le chemin pour s’extraire de ce formatage fut difficile pour lui, comme il l’est pour tous, handicapé ou non. Par ailleurs le « niveau de bonheur moyen » reste très bas et le devient de plus en plus dans nos pays qui sont pourtant nantis bien plus que d’autres. L’éducation sensorielle, comme l’éducation artistique, sont trop souvent considérées comme un luxe alors qu’elles sont absolument essentielles et devraient faire partie du bagage proposé à tout enfant qu’il soit talentueux ou pas. Tout cela est encore plus vrai quand un sens fait défaut.
Les données génétiques mises à notre disposition lors de notre conception sont une base à partir de laquelle nous nous construisons en fonction de ce qui nous est donné de vivre. Ce processus débute dans le giron maternel et se poursuit toute notre vie. C’est la dimension de l’influence épigénétique 1 dont on mesure de plus en plus l’importance. La plasticité du vivant nous permet de faire évoluer notre système nerveux de notre conception à notre mort. Il n’y a donc pas de tyrannie des gènes, ou du moins il faut la relativiser. Il y a, par contre, une responsabilité immense des adultes et des éducateurs. L’haptonomie, que je pratique depuis vingt-huit ans, postule que le plaisir et la joie sont indispensables à notre développement. Quand ils sont partagés, dans la réciprocité, ils permettent d’éprouver un sentiment de sécurité affective qui est le socle du développement de toutes les potentialités contenues dans le patrimoine génétique. La découverte de la correspondance entre un geste et une intention, de la beauté d’un mouvement, d’un regard, d’un son, d’une couleur et de son jeu en écho avec une autre couleur, d’une odeur, d’un goût, d’une sensation tactile, de la résonance sensorielle entre toutes ses perceptions, des émotions et des sentiments qui les accompagnent sont des moments essentiels pour le développement de l’intelligence dans sa globalité. Chaque handicap oblige celui qui le vit à inventer sa propre symphonie.
La plus brève expérience vécue modifie totalement l’acquisition de toutes les autres connaissances et contribue à la richesse de chaque enfant car c’est l’expérience qui est à l’origine de la pensée, pas le contraire. Les capacités cognitives sont sous-tendues par la vie affective, les émotions et les échanges. Les progrès des neurosciences nous le confirment chaque jour. Ce livre raconte comment Philippe Balin, faute de trouver autour de lui quelqu’un qui comprenne vraiment sa quête, est devenu, dans tous ces domaines, son propre éducateur. Dans toute discipline artistique, le travail et la pratique canalisent les énergies et permettent la découverte des limites, de leur dépassement, et la joie que procure l’acquisition de la discipline personnelle. La discipline de Philippe Balin c’est l’art de vivre dans l’affectivité, en acceptant son handicap, sans jamais rien lâcher de sa dignité ni de son désir. En le suivant, on découvre les écueils de l’orgueil, du désir de revanche, du besoin d’être reconnu, du besoin de séduire comme de la jalousie. Toutes choses qui nous sont familières puisqu’elles sont en chacun de nous. Son récit est celui d’une libération. On le suit dans des moments cocasses, étonnants et souvent cruels. Malgré toutes les contraintes, et, oserais-je dire, malgré tous les succès, on le voit sans cesse lutter pour aller vers l’essentiel, dans un chemin où dépouillement et enrichissement ne cessent de dialoguer. Au total on découvre que le succès n’est pas là où on l’attendait.
Pour diverses raisons, notre époque lance un défi aux enseignants et aux éducateurs. Ces causes peuvent conjuguer leurs effets pour entraîner un nivellement par le bas, qui, au bout du compte, est un facteur de régression culturelle et civique qui comporte un risque de violence sociale. Parmi les difficultés, on peut pointer l’augmentation du nombre des élèves et les brassages linguistiques et culturels, mais aussi l’arrivée de technologies modernes qui, pour un prix relativement modique, offrent des possibilités de vie virtuelle ne sollicitant pas la corporalité. Elles proposent des expériences de jeu avec la distance et le temps et une capacité d’abstraction et de pensée complexe et rapide qui ne sont pas négatives. Mais ces technologies comportent des risques non négligeables. Par exemple un appauvrissement sensoriel non compensé par une motricité qui reste fantasmée, non vécue, ou encore, un goût croissant pour la solitude, nourrie par la crainte de l’autre, vécu comme une menace potentielle. Marquer un but seul sur sa console cela n’a rien à voir avec ce que l’on vit en jouant sur le terrain avec des partenaires en chair et en os. Tuer une dizaine d’ennemis virtuels avant même le petit-déjeuner n’est pas forcément anodin, surtout si rien n’est dit à ce propos autour de la table. On peut s’étonner que si peu de gens s’alarment des effets au long cours de cette perte de réalité des échanges inter-humains et de cette banalisation d’un monde virtuel de plus en plus envahissant.
La violence est un dévoiement de l’agressivité naturelle qui est indispensable à la survie. Agressivité vient du latin « agredior » : j’entreprends une action, je vais vers un but. La peur, le sentiment d’insécurité affective, le manque de confiance, l’absence de vécu de bon partagé poussent au dévoiement de l’agressivité saine en agression et en violence. Ce livre parle très bien des violences quotidiennes rencontrées par le handicapé, en lui-même et autour de lui. Sans agredior, le handicapé est prisonnier de son handicap, mais comment ne pas basculer dans l’agressivité quand on vous identifie sans cesse à ce qui vous manque sans considérer que le sujet du désir n’est jamais handicapé ?
La discrimination par le savoir cognitif acquis est une source de conflits sociaux car elle est porteuse d’inégalités, de frustrations, de perte de confiance en soi et donc d’agressivité et de violence. Utiliser l’agressivité naturelle, la canaliser dans le travail artistique et le développement des capacités créatrices, expérimenter le travail sur soi et en groupe, c’est la prévention de la violence la plus efficace qui soit. La découverte de capacités créatrices, sensorielles, motrices, affectives, est toujours positive pour l’avènement du sujet quels que soient son handicap, sa culture, son appartenance sociale ou ses capacités cognitives. La passivité est néfaste pour le développement des enfants. Agir, fabriquer, produire, créer, partager sont au contraire des ouvertures pour l’intelligence dans toutes ses dimensions. Nous avons beaucoup perdu le jour où nous avons cessé de fabriquer à notre mesure nos outils de travail, ce qui correspond à peu près à l’époque où nous avons cessé de chanter et danser ensemble les danses dites folkloriques qui étaient un puissant outil de civilisation et de symbolisation. Philippe Balin se voit confronté à la nécessité de penser les outils. Il les invente, les expérimente et, de ce fait, il avance dans la compréhension de lui-même. On le voit ainsi, peu à peu désenclaver son agredior de son agressivité.
On dit parfois des parents qu’ils ont donné la vie à leurs enfants. C’est faux. On transmet la survie. La vie se donne en plus, et c’est un don d’amour, il s’agit de donner l’amour de la vie, même quand elle est difficile. Vivre et non pas survivre, c’est découvrir la capacité d’être en interaction permanente avec le monde qui nous entoure, c’est développer la porosité sélective qui nous fait goûter une lumière, une odeur, un contact et sentir comment ils nous modifient. Savoir éprouver la manière dont la musique, une voix, jouent en nous, dont une couleur, un tableau vibrent en nous, avec nous, ce sont des choses qui se transmettent, comme des trésors d’humanité.
Toute éducation devrait se donner pour but de tirer l’humain vers le haut, vers son humanité en l’aidant sans cesse à dépasser son état de mammifère. Le fait d’être un mammifère parlant, c’est-à-dire capable de dire le toujours et le partout, d’imaginer, de dire l’amour en mots et en gestes et de penser la mort, fait de nous des mammifères bien particuliers. Nous sommes les seuls auxquels l’art et l’amour sont indispensables. Nos sociétés ont laissé les valeurs de commerce remplacer les valeurs de communauté, elles négligent l’art parce qu’il n’est pas un bien commercial comme les autres. Pourtant l’art de vivre n’est pas affaire de confort et de biens acquis, il est tissé de capacités d’ouverture conquises jour après jour. C’est ce que ce livre démontre admirablement.
Comme toujours ce sont ceux qui souffrent de handicap qui, parce qu’ils sont obligés d’aller aux limites, nous amènent aux nôtres et nous font progresser dans la compréhension des dits « normaux ». Dans le flux des humains, ce sont ceux qui sont en contact avec les berges, à la marge, qui font avancer le monde. Ceux qui n’ont pas la force de se tenir à cette interface où tout est plus difficile, tombent dans la marginalité et sont balayés par le mouvement de la société qui les ignore. Le handicap, quel qu’il soit, place celui qui en est affecté à la marge, ce qui pour nous va de soi l’oblige à une réflexion sur l’autre, sur lui-même, sur ses capacités et ses déficits et les moyens de les dépasser qui, s’il en a la force, fait de lui un guide pour les autres. C’est comme cela que je lis le livre de Philippe Balin. Je connais l’homme depuis des années, je l’ai vu évoluer, chercher son chemin avec rage et détermination avant d’aborder des rivages plus sereins, je sais la valeur de sa parole et la véracité de son témoignage. Outre la fascination qui s’empare du lecteur à la lecture de ce parcours étonnant, on y trouvera une source d’espoir pour tout être humain dit normal, c’est-à-dire handicapé par son lourd besoin d’aimer et d’être aimé. En chemin, on y découvre des trésors de confiance dans les capacités de l’être humain qui se cherche sans se laisser égarer par les épreuves.
Il y a beaucoup à apprendre en s’embarquant avec Philippe dans ce voyage vers la légèreté.
Catherine Dolto, le 11 mai 2008
Sommaire
Page de titre Couverture : Page de Copyright Dedicace Préface - LES MYSTÈRES DU HANDICAP Epigraphe CHAPITRE 1 - MA VIE COMMENCE À 17 ANS CHAPITRE 2 - J’AURAIS VOULU ÊTRE UN ... GÉNIEUR! CHAPITRE 3 - VOL DE NUIT CHAPITRE 4 - LE BLUES DU VICE-PRÉSIDENT CHAPITRE 5 - FEMMES, JE VOUS AIME! CHAPITRE 6 - LE REGARD DÉCHIRÉ CHAPITRE 7 - IL Y A UNE VIE APRÈS L’AMOUR CHAPITRE 8 - NI CHIEN, NI MAÎTRE CHAPITRE 9 - TOUT CE QUE VOUS AVEZ TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR LA VIE QUOTIDIENNE D’UN AVEUGLE SANS JAMAIS OSER LE DEMANDER CHAPITRE 10 - LE HANDICAP NUMÉRIQUE CHAPITRE 11 - HANDI-FUN CHAPITRE 12 - AUX FRONTIÈRES DE L’INVISIBLE Remerciements
Tobit se leva, il trébuchait, mais il réussit à franchir la porte de la cour. Tobie se dirigea à sa rencontre (il portait dans la main le fiel de poisson). Il lui souffla dans les yeux, et lui dit, en le tenant bien : « Aie confiance, père ! Puis il appliqua la drogue, et la laissa quelque temps, et enfin, de chaque main, il lui ôta une petite peau du coin des yeux. Alors son père tomba à son cou et il pleura. Il s’écria : « Je te vois, mon fils, lumière de mes yeux ! Et il dit : « Béni soit Dieu ! Béni son grand Nom ! Bénis tous ses saints anges ! Béni son grand Nom dans tous les siècles ! Parce qu’il m’avait frappé, et qu’il a eu pitié de moi, et que je vois mon fils Tobie ! »
[La Bible, Livre de Tobie, chapitre 11, versets 10-15]
Les aveugles lisent en braille, au risque de réveiller les sourds.
[Pierre Desproges]
CHAPITRE 1
MA VIE COMMENCE À 17 ANS
C’est le 4 octobre 1954 que je vois le jour, à l’Hôpital Américain de Paris. De mes yeux alors grands ouverts, je découvre le monde qui m’entoure avec une curiosité qui ne se démentira plus. Sorti d’un cocon où je me languissais, je rentre dans la vie avec appétit, bien résolu à la vivre toute, à la manger par tous les bouts. Mais la vie n’aime pas qu’on décide à sa place, et me fera patienter quelque temps avant de m’en laisser goûter les fruits.
À ce moment, le foyer abrite déjà un garçon de six ans et une petite fille de quatre. Je suis le dernier et le resterai. Nous habitons rue Borromée, dans le quinzième arrondissement de Paris. Mon père travaille toute la journée: il est VRP. Nous le croisons de temps en temps, au hasard de ses déplacements. Ma mère reste au foyer. Plus tard, elle vendra des appareils électroménagers au Printemps Haussmann pour pallier quelques aléas financiers. L’un comme l’autre sont des commerçants hors pair. Je dois tenir d’eux ce petit talent de négociateur, qui me sera d’un grand secours quand je travaillerai à mon tour.
Sorti de la maternité, je rejoins Paris intra-muros où je ne cesserai ensuite d’habiter, même si je sautillerai souvent d’un arrondissement à l’autre : du quinzième au douzième, en passant par le dix-huitième et le quatorzième. Pour finalement élire domicile à Saint-Mandé, à seulement deux pas de la porte de Vincennes. Autant dire que je suis un Parisien incorrigible.
Je n’ai aucun souvenir de ma petite enfance. Du seul moment où j’ai de tous mes yeux pu observer le monde, il ne me reste rien. Ma mémoire ne me restitue aucun château de sable, aucun livre animalier, aucune trottinette couchée sur le trottoir, aucune peluche usée jusqu’aux os. Les émotions ne surgissent pas plus. L’enchantement d’un tour de manège ou de balançoire, le plaisir goulu d’une glace à la vanille ou d’une barbe à papa, la frayeur causée par un insecte velu, la tendresse et le réconfort de bras maternels, tout cela a sombré dans un trou noir. À croire qu’« avant », rien de tout cela ne s’était passé, rien d’excitant ne m’était arrivé.
Ainsi ne puis-je décrire la scène qui suit que parce qu’on me l’a d’abord racontée. Pourtant, ma vie s’en trouva complètement chamboulée.
J’avais quatre ans. C’était l’été. Nous étions en vacances tous les cinq dans le Sud. Cette après-midi-là, je traînaillais dans ma chambre en feuilletant les Contes de ma mère l’Oye ou en écoutant Babar. L’ennui a dû finir par pointer le nez. Peut-être me suis je lassé de tourner les pages, à moins que le disque ne soit arrivé au bout de son sillon. Toujours est-il que je décide d’aller voir mon frère et ma sœur, qui s’amusent tous deux dans le jardin.
Je les y trouve jouant aux fléchettes. Pas celles qu’on fabrique aujourd’hui, rendues inoffensives grâce à un embout plastique rond, mais des fléchettes en bois que mon père avait finement taillées à partir de branches prélevées sur les arbres du jardin. La plupart atteignent leur cible. Cependant, au fur et à mesure des lancers, l’énervement gagne les joueurs. Leur précision s’en ressent, finit par s’émousser. Certains projectiles passent carrément à côté, les trajectoires deviennent aléatoires.
C’est ce moment que je choisis pour venir les rejoindre. Impatient, je déboule dans le jardin à cent à l’heure. Bien que haut comme trois pommes, je reçois une fléchette en pleine face. C’est l’œil gauche qui est atteint. La douleur est vive et profonde. Du moins a-t-elle dû l’être, car je ne m’en souviens pas plus que du reste. Comme si la pointe avait inoculé un puissant filtre d’oubli. J’ai dû crier, trembler, hurler. J’ai dû effrayer tout le monde. Je n’ose imaginer la tête de mes parents lorsqu’ils ont découvert le précieux organe ainsi blessé, ni la panique qui s’est certainement emparée d’eux.
Alors ma vie prit progressivement, et parfois mystérieusement, une autre tournure. Comme il me restait un œil et que je voyais encore un peu de l’autre, j’ai commencé par suivre un CP ordinaire. Mais après quelques mois, le directeur décréta ma vue trop faible et incita mes parents à me placer dans une classe d’amblyopes (c’est-à-dire de malvoyants). Cette dernière rassemblait plusieurs niveaux, du CP jusqu’au CM2. Malheureusement, la bonne volonté de l’institutrice, Mademoiselle Gras, ne suffit pas à nous instruire, pas plus que la gentillesse qu’elle manifestait en nous caressant les cheveux. De cette classe hétéroclite, je ne garde comme souvenir que cette énorme loupe en forme de demi-sphère, dont je me servais pour déchiffrer un texte.
Au beau milieu de l’année de CE2, on décida que je devais apprendre le braille. Ce qui me mena tout droit à l’INJA, l’Institut National des Jeunes Aveugles. J’y arrivai en janvier 1964, j’avais alors dix ans. Nous habitions à ce moment rue Rosa-Bonheur, là où le quinzième arrondissement dessine une enclave dans le septième. L’Institut se trouvant tout près de chez moi, j’avais le privilège d’en être un des très rares demi-pensionnaires. C’est ma sœur qui, tous les jours, m’y emmenait et venait m’y chercher. L’établissement qu’elle fréquentait, le lycée Victor-Duruy, se trouvait sur le chemin.
Je suis resté sept ans et demi à l’INJA. Cette tranche de vie pose la question suivante, digne d’une épreuve du bac de philo : « Qui, de la cause ou de l’effet, précède l’autre ? » Car une ironie cinglante voulut que, rentré encore voyant à l’INJA, j’en sortis totalement aveugle. Les faits se déroulent en deux temps.
Le premier épisode survient l’année même de mon arrivée, le surlendemain de la fête des mères. C’est l’heure de l’étude. Avec mes camarades, je m’applique à mes devoirs dans la grande salle où nous nous rendons tous les jours, juste après la récréation du goûter. Les bureaux sont organisés en rangées doubles, les pupitres cadenassés. Cette année-là, je suis placé à côté d’un garçon totalement aveugle, dont les gestes étaient de surcroît mal assurés. Pour ma part, profitant des quelques dixièmes de vision dont je dispose encore, j’ai le visage penché sur mon livre en braille afin de le déchiffrer.
Soudain, le coude de mon voisin vient se loger violemment dans mon œil gauche, celui-là même dans lequel la flèche s’était plantée. Cette fois-ci, je me souviens de la douleur: elle est intense. Je suis conduit d’urgence à l’hôpital, où l’hémorragie de l’œil est constatée. Il est perdu. On découvre alors que la rétine de l’autre est décollée, sans doute aussi à cause du coup de coude. Malgré une intervention chirurgicale, ce décollement ne pourra être enrayé sans séquelles : à cette époque, on n’opérait pas encore au laser.
Je resterai alité jusqu’à la mi-juillet. Pas le droit de me lever ni de m’asseoir, y compris pour manger. Le régime est sévère : trois piqûres de pénicilline par jour, cortisone et nourriture sans sel. À dix ans, c’est dur, très dur même. Les aliments sous forme solide étaient interdits. J’en ai gardé une aversion profonde pour ces gâteaux appelés « boudoirs » trempés dans le café au lait ! Cloué au lit, rien d’autre à faire que d’écouter la radio du matin au soir. Les Jeux Olympiques de Tokyo rendent mes journées un peu moins longues. La France y avait décroché une unique médaille d’or, à la dernière minute (Pierre Jonquères d’Oriola, en équitation). Notre Laure Manaudou de l’époque, Kiki Caron, avait dû se contenter de la deuxième place. Les tubes du moment étaient « Zorro est arrivé » (Henri Salvador) et « Viens sur la montagne » (Marie Laforêt). Ce flux continu d’infos et de chansons m’aidait tant bien que mal à tenir le coup, mais j’avais hâte, plus que hâte, de rentrer chez moi. Quand ce jour béni arriva enfin, on m’affubla de lunettes noires assorties d’un trou minuscule afin de limiter l’apport de lumière. C’est doté de ce look d’enfer que mes parents me ramenèrent à la maison. Aussitôt le pas de la porte franchi, je dégustai un melon délicieux, dont je ne suis pas près d’oublier la fraîcheur et la saveur.
Mais ce ne fut qu’un court répit. En octobre, je retourne à l’hôpital. L’œil gauche est enlevé, de crainte que son hémorragie ne me fasse perdre l’autre définitivement. Je suis alors presque aveugle. Il me reste le peu de vision que l’œil droit me consent encore. Je peux voir des images, parcourir des bandes dessinées. Je lis et relis les « Tintin et Milou » du premier au dernier album, les gravant dans ma mémoire au cas où ils me deviendraient un jour inaccessibles. Un fil ténu mais réel me retient encore du côté des voyants.
L’épilogue se déroule longtemps après, en classe de quatrième. Dans l’intervalle, ma vision est restée stable. Ç’aurait pu continuer ainsi : malvoyant, ma destinée aurait sans doute été bien différente. Un seul dixième d’acuité visuelle sépare un monde d’un autre. Hélas, Dieu sait pourquoi, mon dixième restant a fini par tirer sa révérence. Quinze jours ont suffi pour que la nuit tombe pour toujours, pour que je devienne aveugle pour de bon. Sans que m’en soit jamais donnée l’explication, six ans après mon entrée à l’INJA, j’avais enfin les meilleures raisons d’y être.

Étrangement, cette cécité devenue totale ne m’a fait ni chaud ni froid. Elle ne m’a pas catastrophé. Je ne l’ai pas trouvée détestable, ne suis pas devenu le plus malheureux des hommes. Elle ne m’a tout simplement pas atteint. Elle était la conclusion presque logique d’une période dont j’ai gardé un souvenir plutôt flou, un peu brumeux, presque lugubre. Comme si j’y avais vécu au ralenti. Comme s’il ne s’était agi que d’une parenthèse, d’un purgatoire, de l’antichambre d’une existence à venir. Ne me reviennent de cet institut que des images en noir et blanc, des sons étouffés, des odeurs mêlées d’humidité et d’asphalte — et aussi quelques rancœurs envers les pions à la colle facile. Ce n’était ni le ciel ni l’enfer. En tout cas pas aussi pervers qu’Hervé Guibert le rapporte dans son roman-fiction « Des aveugles ».
L’INJA était à cette époque un monde clos, entièrement conçu en fonction de notre handicap. Cela nous facilitait les choses quand nous y étions, mais les compliquait singulièrement quand nous en sortions. Dans les couloirs nous marchions toujours à droite pour éviter les carambolages, ce qui ne nous préparait guère à affronter les hordes qui surgissent d’une rame de métro ! Quant aux toilettes, elles étaient presque toutes exemptes de portes. Pour quoi faire puisque personne ne voyait ? Cette mesure nous plongeait davantage encore dans notre cécité, dans l’idée que l’INJA était l’avenir de l’INJA.
Tel fut d’ailleurs le destin de nombre de nos professeurs. La plupart ne voyaient pas et avaient été formés ici même. Leur carrière nous était présentée comme exemplaire. En enseignant à l’Institut, ils avaient décroché leur bâton de maréchal. Est-il besoin de préciser que ce modèle ne me faisait guère rêver ? Mis à part quelques-uns, doués et bien dans leur peau, les autres semblaient prisonniers de leur handicap, réfléchissant l’image d’Épinal de l’aveugle qui parle à voix haute, s’habille de façon négligée et écoute les autres en penchant la tête. Dépourvus d’enthousiasme, dépouillés d’ambition, coupés de leurs rêves, ils m’ôtèrent définitivement l’envie d’enseigner dans une école d’aveugles.

Encore voyant quand j’arrivai à l’INJA, j’ai d’abord appris le braille... visuellement ! Je le lisais donc de préférence avec les yeux, car c’était plus rapide. Les professeurs tentaient de m’en empêcher, allant jusqu’à enfermer les livres dans des boîtes où je ne pouvais que passer les mains. Même ceux qui étaient aveugles entendaient quand je trichais, car ça ne sonne pas de la même façon lorsqu’on parle tête baissée. Cette petite guéguerre ne dura pas éternellement, puisque le coup de coude fatal m’obligea à déposer les armes.
Aujourd’hui, je suis bien heureux de connaître le braille. Beaucoup de jeunes déficients visuels le dénigrent, en raison de l’image vieillotte, ringarde et teintée « handicapé » qu’il véhicule. Autant je peux comprendre cette réaction vis-à-vis du braille traditionnel, celui qu’on imprime sur papier, autant je trouve que les ordinateurs braille ont un côté high-tech qui devrait plutôt les séduire !
C’est vrai que l’apprentissage de cette écriture demande du temps, nécessite un peu de courage et de persévérance. Mais il rend beaucoup de services que la reconstitution vocale n’offre pas. Contrairement à cette dernière, la lecture du braille est silencieuse, ne dérange personne. Elle permet de lire à son propre rythme ou en diagonale, ou encore de revenir en arrière en cas de besoin. En réunion, on peut discrètement consulter ses notes, ou la lettre de sa petite amie, tout en continuant à prêter attention à ses interlocuteurs. Utiliser le braille, c’est jouir d’un mode de lecture et d’écriture supplémentaire dont il serait dommage de se priver, car il facilite l’indépendance du déficient visuel ainsi que son intégration dans le monde des voyants. Même ceux qui perdent la vue tardivement ont intérêt à l’apprendre : ça leur sera plus difficile, mais le jeu en vaut franchement la chandelle.
On doit à Louis Braille ce procédé astucieux de codage des lettres et des chiffres. Il faut imaginer un tableau rectangulaire fait de six ampoules, organisées en trois lignes de deux. Pour écrire « L », on allume les trois ampoules qui se trouvent à gauche. Pour écrire « Q », on en allume cinq : toutes sauf celle qui se trouve en bas à droite. Le nombre de caractères que l’on peut ainsi coder est égal à soixante-quatre.
Il suffit maintenant de remplacer les ampoules allumées par des points en relief, et les autres par pas de point du tout. Variante : remplacer les ampoules par des ergots, qui se lèvent quand elles s’allument, se baissent quand elles s’éteignent. Alors le caractère peut maintenant être lu tactilement, avec le seul secours des doigts. Il ne reste plus qu’à apprendre comment se codent les soixante-quatre caractères possibles, puis à s’exercer à les écrire et à les lire rapidement. Ce n’est pas sorcier, même si l’informatique a un peu compliqué les choses en élevant le nombre de caractères à deux cent cinquante-six, ce qui a conduit à la définition d’un braille à huit points.
Au début, le braille s’écrivait «manuellement». Nous disposions d’une tablette munie d’un poinçon, ce qui obligeait à écrire les caractères à l’envers et de droite à gauche. Apparurent ensuite les machines à écrire Perkins, qui étaient un peu bruyantes mais ne présentaient pas cet inconvénient. C’était avant l’informatique. La machine imprimait un caractère de manière définitive sur une feuille de papier, suffisamment épaisse pour conserver les points. En cas d’erreur ou de repentir, on effaçait le caractère erroné en écrivant un« é » (tableau de six points) par-dessus.
Aujourd’hui il y a les claviers et les écrans. Pour remplacer ces derniers, nous utilisons des « plages tactiles », petits espaces rectangulaires faits d’ergots qui se lèvent ou non suivant l’ordre qui leur est donné. Il devient ainsi possible de lire en braille n’importe quelle partie d’un texte affiché à l’écran. L’ensemble constitué du clavier et de la plage tactile est appelé lecteur braille ou terminal braille. L’ordre exécuté par la plage tactile peut venir du clavier, d’une mémoire intégrée au lecteur, ou d’un ordinateur qui lui est relié. Typiquement, une plage tactile contiendra vingt, quarante ou même quatre-vingts tableaux d’ergots, appelés cellules braille, ce qui signifie que son utilisateur pourra lire les caractères braille par groupes de vingt, quarante, ou quatre-vingts. Lorsqu’un groupe est lu, alors il disparaît et laisse place à un autre. Un groupe n’a pas besoin d’être trop grand : vingt ou quarante sont largement suffisants. En revanche, les plages tactiles de quatre-vingts caractères (le même nombre que sur une ligne d’un document informatique) sont chères, inutilement longues, et fatiguent les avant-bras.
Quant au clavier, il possède huit touches, dont les six premières correspondent chacune à un point du tableau braille. Pour écrire « L » on appuiera sur les trois touches les plus à gauche, tandis que le « Q » est obtenu en en enfonçant simultanément cinq. Les deux autres touches, utilisées isolément, correspondent à « espace », « retour arrière » et « entrée ». Combinées aux six autres, elles permettent d’étendre le jeu de caractères, par exemple de composer une majuscule de lettre accentuée, telle que « É ». Comparé au clavier standard, si on peut l’appeler ainsi car la position de certaines touches varie d’un modèle à l’autre, le clavier braille est ergonomique et permet une saisie très rapide, puisqu’on n’a pas besoin de bouger la main.

Mis à part le braille, on enseignait à l’INJA les mêmes matières que partout ailleurs et en suivant le même programme : français, mathématiques, histoire-géographie, anglais, sciences naturelles, éducation physique, etc. La seule différence est que la pédagogie et le matériel étaient adaptés à notre situation. En particulier, les livres scolaires étaient imprimés en braille, ce qui est primordial quand l’accès à l’écrit est le principal défi que le non-voyant doive relever. Je comprendrais plus tard ce confort lorsque, devenu élève d’un lycée ordinaire, je devrais faire transcrire tous mes livres de classe dans l’écriture des aveugles.
De tous les professeurs, c’est Frédéric Gomez, un voyant, qui m’a le plus marqué. Dans l’histoire du sport pour aveugles, il y a l’avant (Monsieur Gomez) et l’après. Son acte de foi, jamais démenti, était que très peu de sports nous étaient interdits : il suffisait de mettre en place l’apprentissage adapté. Et comme ses idées s’étendaient naturellement hors des limites du gymnase ou de la piste d’athlétisme, il est aussi le concepteur des premières méthodes de locomotion. Lorsque nous les maîtrisions, il nous remettait un diplôme attestant de notre capacité à nous déplacer seuls. J’obtins le mien en classe de troisième, et l’inaugurai en me rendant sans aide au club d’échecs où je venais de m’inscrire. Ma mère m’a confié récemment que, la première fois, elle m’avait suivi durant tout le chemin afin de vérifier que je m’en sortais bien !
Je respectais tellement mon professeur de gym que le savon qu’il me passa un jour me fit l’effet d’une douche glacée. J’avais lancé un défi à quelques camarades, consistant à parcourir le plus grand nombre possible de tours de cour. J’étais un peu lassé des parties de foot avec boîtes de conserve que nous pratiquions dans l’enclos central, ainsi que des tranquilles promenades effectuées sous les arbres qui l’entouraient. Quant à la cour, nous en arpentions d’habitude l’allée cimentée au pas de marche, en nous tenant les uns les autres et en papotant. Je trouvais que cette idée nous détournerait de la routine tout en nous faisant faire un peu d’exercice — ce à quoi un professeur de sport ne pouvait a priori qu’applaudir.
Après avoir bouclé pas moins de quatre-vingt-deux tours, j’avais distancé tous mes camarades sauf un. Deux petits tours supplémentaires me suffirent à lâcher ce dernier. Naïvement, je crus bon de m’en vanter auprès de mon professeur préféré, qui, à ma grande surprise, me remit vertement à ma place : on ne court pas comme ça en sortant de la cantine ! Je fis le dos rond, tout en pensant en mon for intérieur : qu’est-ce que j’aurais pris s’il avait su que je fumais en cachette dans les toilettes... (celles qui avaient des portes bien sûr !)

En plus de délivrer un enseignement général, l’INJA faisait aussi office d’école professionnelle. On pouvait y apprendre les métiers d’accordeur de piano, rempailleur de chaises, fabricant de brosses, masseur, etc. On y enseignait la musique, notamment le piano, le violon, l’orgue, la guitare et, avant tout, le solfège. Les élèves de collège ou de lycée profitaient des compétences présentes pour apprendre eux-mêmes à faire des brosses, rempailler une chaise ou, ce qui m’intéressait plus, travailler le bois.
Pour moi qui adorais bricoler, c’était un vrai plaisir. Depuis tout petit, j’étais fou de Meccano et autres jeux de construction, empruntant sans arrêt ceux de mon frère qui n’en avait que faire. Ma vue déficiente m’empêchait de lire les modèles, alors j’en inventais les formes. J’adorais aussi démonter les postes de radio et les réveille-matin ainsi que, chose plus méritante, les remonter (ce qui ne veut pas dire qu’ils fonctionnaient toujours aussi bien qu’avant !). À l’INJA, j’ai eu l’occasion de fabriquer un pied de lampe et un jeu d’échecs pour aveugles. Dans ce dernier, les pièces blanches et noires peuvent être distinguées grâce à un signe tactile particulier, et, comme pour les jeux de voyage, sont enfichées dans un trou préalablement percé sur chaque case de l’échiquier.
Plus tard, en seconde, je m’inscrirais à un cours d’électronique par correspondance. On me lisait les leçons ainsi que l’énoncé des exercices, mais je réalisais seul ces derniers. L’objectif était de fabriquer un poste de radio stéréo à partir de rien. Pour ne pas me brûler, j’utilisais un fer à souder à chauffage immédiat. Cela me permettait de n’activer le fer qu’au dernier moment, lorsqu’il était bien positionné et que j’étais fin prêt pour effectuer la soudure.
Toutes ces expériences passées me sont bien utiles aujourd’hui. Chez moi, je peux (en vrac) brancher une chaîne stéréo, installer une carte graphique dans l’ordinateur, changer le joint du siphon de lavabo, monter une table de nuit achetée à Ikéa et même, si besoin est, percer un trou pour poser une étagère, sous réserve d’être aidé à la placer bien droite. En revanche, pour installer un luminaire ou réparer la fuite des toilettes, c’est une autre histoire... Si l’autonomie reste mon credo, je confie sans état d’âme les tâches qui me dépassent à de meilleures mains. Faute de m’en délecter, je préfère m’en délester !

En ce qui concerne la laïcité, le statut de l’INJA était relativement ambigu. D’une part il s’agissait d’un établissement public national (ce qui est toujours le cas), dont la tutelle était assurée par le ministère de la Santé. D’autre part un curé y officiait à plein temps, et il semble me souvenir que le catéchisme était obligatoire. L’institut possède d’ailleurs une immense chapelle, dont les grandes orgues nous faisaient littéralement frissonner, d’effroi plus que d’émotion. Le dimanche, elle était ouverte au public. En semaine, elle pouvait aussi servir de salle de théâtre ou de concert. On fermait alors les portes coulissantes dont elle était dotée, ce qui lui conférait une taille enfin raisonnable. Je me souviens d’un spectacle de fin d’année où j’incarnais le renard du Petit Prince, et que nos parents avaient beaucoup applaudi.
En classe aussi, ça marchait plutôt bien. J’avais de bonnes notes, j’étais dans les premiers. Le carnet que je rapportais à mes parents les remplissait de joie. Pour eux, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il est vrai qu’on omettait souvent d’y mentionner mes chahuts et mes impertinences. Honte à moi, il m’arrivait de faire des farces à mes professeurs aveugles, profitant du petit avantage visuel que j’avais encore sur eux.
En dehors des cours, il y avait les sorties du jeudi. Des jeunes filles bénévoles nous accompagnaient en ville pour effectuer des visites. Je me souviens de ce jour où l’on nous plaça aux commandes du premier métro sur pneus, sur la ligne 11 (Châtelet - Mairie des Lilas). Il fallait tirer une manette pendant cinq secondes, après quoi la conduite devenait automatique. On en profitait bien sûr pour donner des coups de klaxon car, aveugle ou non, un garnement reste un garnement. Nous avions aussi visité les usines Kréma — où la fauche avait sérieusement chuté depuis que les employés étaient autorisés à ramener des bonbons chez eux —, les usines Kronenbourg ou encore la Seita, d’où j’avais ramené pas peu fier à mon père une cigarette d’un mètre de long ! Sans parler des égouts de Paris que nous avions sillonnés en barque. Je trouvais ces visites intéressantes et y participais volontiers, alors même que les demi-pensionnaires n’y étaient pas tenus.
Bien que l’école fût mixte, c’est pour l’une de ces jeunes accompagnatrices, Michèle, que mon cœur battit pour la première fois. Nous aimions correspondre en braille, qu’elle avait appris, et nous nous téléphonions régulièrement. C’est lors d’une messe dominicale en plein air que je réalisai ma flamme. Le jeudi qui suivit, je la déclarai. Hélas, si je lui plaisais aussi, elle se garda bien de le manifester. Je ne pus alors m’empêcher de penser que ma cécité constituait pour elle un obstacle infranchissable, qu’il lui était impossible de concilier la relation de dépendance initialement établie avec celle d’égal à égale que je lui proposais. Ainsi, même les amours échouèrent à illuminer cette vie scolaire un peu terne.

Tout bénéfiques furent-ils, et en premier lieu celui de Monsieur Gomez, les enseignements reçus à l’INJA ne suffirent pas à me donner envie d’y poursuivre mes études. De cet endroit neutre, préservé, édulcoré, où je ne me sentais ni bien ni mal, émanait une plainte sourde. Je m’y ennuyais, sans d’ailleurs m’en rendre vraiment compte. Je flairais que ma vie était ailleurs, mais où ? La fin des années de collège me donna l’occasion de répondre à cette question.
À ce moment, le droit des handicapés à rentrer dans un lycée ordinaire n’était pas encore inscrit dans la loi. Il fallait demander l’autorisation au proviseur de l’établissement, qui restait seul juge. Par chance, en raison de leur proximité géographique, il avait été convenu que les meilleurs élèves de l’INJA pouvaient, s’ils le souhaitaient, poursuivre leurs études au lycée Buffon. Quand je sus cela, ce fut comme un gigantesque appel d’air auquel rien ni personne n’aurait pu s’opposer. Pas même mes parents, dont mon idée ne souleva guère l’enthousiasme, pensant sans doute que je me compliquais inutilement la vie.
Frais émoulu du collège, j’ai alors entrepris toutes les démarches administratives, rempli tous les papiers, harcelé toutes les secrétaires, déniché les formulaires à remplir, identifié les personnes à faire signer, souri une demi-douzaine de fois à un Photomaton, obtenu plusieurs chèques de mes parents, bref fait tout ce qu’il y a à faire en de pareilles circonstances. Et c’est comme ça, un certain jour de septembre 1971, que je me suis retrouvé en classe de seconde, au lycée Buffon, 16, boulevard Pasteur, Paris quinzième.

Et là, à dix-sept ans, ma vie commence...

Ma vie commence, et je n’exagère pas en disant cela. L’arrivée au lycée Buffon constitue une rupture nette, pour ne pas dire un séisme. Les seuls souvenirs qu’il me semble valable de garder partent de là. Pourtant, cela fait un bail que j’ai délaissé les culottes courtes puisque j’ai déjà dix-sept ans. Il n’empêche : tout ce qui a précédé ne mérite qu’une indifférence polie, pourrait rejoindre d’une simple pichenette les poubelles de mon histoire. Je ne perdrais rien à oublier cette période plutôt morne, presque exempte de joies, de sentiments et de parties de rigolade.
Après quelques mois de mise en route, j’ai commencé à prendre quelques libertés. Auparavant, il m’était difficile d’inviter des amis à la maison. La seule fois où j’en avais amenés, ma mère ne nous avait pas quittés de l’œil une seconde ! Maintenant, les copains et les copines venaient chez moi quand j’en avais envie et sans se plier à aucun protocole. Du passé je faisais table rase, et mes parents se sont adaptés bon an mal an à cette nouvelle donne.
À dire vrai, ils n’ont pas eu tellement à en souffrir car mon père était constamment sur la route et ma mère travaillait tous les jours, y compris le samedi. On prenait juste soin d’évacuer les lieux avant son retour, à 19 h 30. Un jour, bien sûr, nous n’avons pas vu l’heure passer. Quand l’un de mes amis aperçut ma mère, il était déjà trop tard. Une moitié a filé par les fenêtres, car nous habitions au rez-de-chaussée, tandis que l’autre s’est retrouvée prise au piège. Inutile de préciser que j’ai eu droit à une belle réprimande — ce qui ne m’a pas empêché de récidiver !
Pour autant, la transition ne se fit pas sans heurts. Bien au contraire, mon irruption dans l’enseignement standard fut l’occasion d’un double choc...
D’abord le choc de l’indifférence. J’étais dans une classe volante de quarante-huit élèves, qui changeait donc de salle à chaque cours. La plupart de mes camarades ne se préoccupaient guère de moi, sans doute parce que je les mettais mal à l’aise. Ils n’étaient pas désagréables mais ne recherchaient pas ma compagnie. Deux d’entre eux, un peu plus prévenants que les autres, m’accompagnaient de salle en salle. Naïf que j’étais, je m’attendais sans doute à susciter plus d’intérêt, sinon de la curiosité. On m’avait toujours appris que c’était aux autres de s’adapter à moi, que les voyants m’étaient en quelque sorte « redevables » ! Je ne pouvais donc être que déçu : le monde réel n’était pas tout à fait tel qu’on me l’avait décrit ; les règles du jeu n’étaient pas celles que l’on m’avait enseignées.
Le deuxième choc fut celui de l’incompétence. Première composition : je décroche le bonnet d’âne. Quarante-huitième sur quarante-huit ! Les bonnes notes obtenues à l’INJA m’avaient fourvoyé. Je n’étais pas l’élève brillant que je croyais — loin s’en fallait. De toute évidence, j’avais un sacré retard à rattraper.
Et pour me remonter le moral, ma grande sœur, fidèle au poste. Je lui dois une fière chandelle. Elle a pris le plus grand soin de moi. Elle m’a aidé sans compter, aimé sans limite, donné tout ce qu’elle n’avait pas reçu elle-même : l’amour, la considération, l’assistance matérielle. C’est elle qui me faisait réciter les leçons. C’est elle qui me conduisait à l’école quand je ne savais pas encore m’y rendre seul. C’est elle qui m’encourageait quand je perdais pied. Que se serait-il passé si elle n’avait pas été là ? Si forts nous croyons-nous, nous possédons tous un point de rupture, que nous ne savons situer que quand nous l’avons atteint. Peut-être, à ce moment, n’en étais-je pas si éloigné.
De surcroît, si le lycée Buffon accueillait occasionnellement des élèves de l’INJA, il n’avait pas pour autant adapté son organisation en conséquence. Je me débrouillais comme je pouvais, bien heureux que des gens viennent à mon aide pour en combler les lacunes.
Pendant les cours, ça se passait assez bien. Je prenais des notes en braille avec ma machine à écrire. Cela ne posait pas de problème tant que les professeurs déclamaient leur savoir avec une voix claire, une bonne diction et un rythme modéré. Pour les interrogations écrites ou devoirs surveillés, je rédigeais en braille puis lisais à mon professeur ce que j’avais écrit. Je faisais les devoirs à la maison avec un copain ou une « lectrice », qui me lisait les consignes et écrivait les réponses que je dictais.
Mais le problème le plus épineux était la consultation des livres scolaires. Adieu le confort des ouvrages écrits en braille de l’INJA, bonjour la galère de transcrire en braille ou sur cassette ceux que mes professeurs avaient choisis.
À cet égard, le coup de main que me donnèrent les associations Valentin Haüy et « Le livre de l’aveugle » fut décisif. Leurs copistes se plièrent à un vrai sacerdoce. Partant du livre imprimé, ils le retranscrivaient sur des kilos et des kilos de papier poinçonnés en braille. Ce fut le sort des livres de mathématiques, de physique, d’anglais et de français. Pour les matières dites secondaires (histoire, géographie, sciences naturelles ou philosophie), ainsi que pour les romans prescrits par le professeur de français, des cassettes me suffisaient. Ma sœur m’en lisait déjà beaucoup. Je confiais l’enregistrement des autres au GIAA 2 , qui m’a également ôté une sacrée épine du pied.
Qu’elle fût écrite ou orale, la transcription prenait du temps et il y avait nécessité impérieuse d’anticiper le mouvement. Le proviseur avait donc demandé aux professeurs de me fournir la liste des ouvrages dès le mois de juin. Ainsi, quand l’année démarrait, je disposais déjà du premier chapitre de chaque livre. Ensuite ça s’enchaînait, mais il fallait prendre garde de conserver ce petit temps d’avance. Précaution qui s’avérait parfois inutile, quand le professeur s’adonnait à des incursions intempestives dans les chapitres ultérieurs.
Tout ceci se passait il y a plus de trente ans et devrait donc relever de la préhistoire. Aujourd’hui, les ordinateurs personnels existent, y compris pour les non-voyants. Le principe d’un ordinateur braille est d’associer un ordinateur standard à un lecteur braille. On saisit son texte ou sa commande sur un clavier braille, et on lit ce que restitue l’ordinateur sur la plage tactile braille ou par synthèse vocale.
S’il était doté d’un tel instrument, l’élève aveugle de 2008 pourrait prendre des notes de cours sans déboiser un seul centimètre carré de la forêt amazonienne. Il les conserverait sur son disque dur plutôt que de tout imprimer sur papier. Le professeur lui transmettrait le sujet de devoir par l’intermédiaire d’une disquette ou d’une clé USB, que l’élève rendrait par le même moyen. Le professeur le corrigerait avec son ordinateur ou celui de l’école, et rendrait à l’élève son devoir annoté, toujours de la même façon. Voilà un procédé simple, efficace et relativement peu coûteux comparé à l’enseignement spécialisé.

La présence d’un déficient visuel dans une classe demande une attention particulière de la part d’enseignants qui ne sont ni formés, ni payés pour cela. Mais en dehors de l’outil informatique, avec lequel ils sont aujourd’hui nombreux à être familiers, le reste pourrait se résumer en une poignée de « commandements », que le seul bon sens suffit à formuler et la seule bonne volonté à appliquer.
Le premier de ces commandements serait : « Lire à haute et intelligible voix ce que j’écris sur le tableau je devrai. » Cela semble aller sans dire, mais il est bien rare qu’un professeur n’oublie pas de temps en temps de prononcer une phrase, comptant inconsciemment sur le tableau pour compenser. Ce précepte devrait d’ailleurs être complété du suivant : « À lire en même temps que j’écris je m’appliquerai. », de sorte que l’élève ait le temps de prendre des notes, exactement comme pour une dictée.
Autres commandements possibles, dans le cas où la classe contient des malvoyants : « D’écrire sur le tableau en caractères suffisamment grands je m’efforcerai. » Ainsi que : « Des photocopies de bonne qualité, bien contrastées et de format agrandi je ferai. » Ou encore : « De placer les non ou malvoyants dans les premiers rangs je tâcherai. » Car l’élève le fera rarement de lui-même, trop soucieux de ne pas souligner son handicap auprès de ses camarades.
Appliquer consciencieusement ces principes, porter une attention particulière à l’élève handicapé en cas de besoin, utiliser l’ordinateur pour rédiger et corriger les devoirs, tout cela demande du temps et des efforts supplémentaires de la part de l’enseignant. Il faudrait l’en gratifier d’une manière ou d’une autre, pourquoi pas en lui attribuant une prime spécifique (à l’instar de celles données aux professeurs exerçant dans des zones dites difficiles), jusqu’à ce que cette manière de procéder soit devenue une habitude.
Reste le point noir, la transcription des livres en braille. Techniquement, ce problème est facile à résoudre. De nos jours, tous les livres disposent d’une version informatique, généralement créée par les auteurs eux-mêmes. S’il était possible d’y accéder, on éviterait ces transcriptions manuelles fastidieuses qui coûtent cher, font perdre un temps fou et donnent un résultat imparfait.
Malheureusement, les maisons d’édition ne veulent pas prendre le risque de mettre ce fichier informatique à disposition, à cause des copies illégales qu’on pourrait en faire. Si je peux comprendre leur crainte, je suis persuadé qu’elles réviseraient leur position si elles avaient conscience de tous les tracas qui en résultent. Sans compter qu’au moins au collège les livres sont gratuits, et un ouvrage piraté reviendrait donc plus cher que l’original.
Le ministère de l’Éducation Nationale pourrait mettre fin à cette situation absurde. Pourquoi, en échange de la labellisation d’un livre scolaire (dont le tirage est parfois supérieur à celui d’un prix Goncourt), n’impose-t-il pas le dépôt informatique aux éditeurs ? Les aveugles pourraient alors disposer automatiquement et sans attendre de la version braille ou audio. Cela serait aussi utile aux malvoyants, qui pourraient augmenter à volonté la taille des caractères et modifier le contraste obtenu. Voilà l’exemple type de mesure simple et immédiate, qui simplifierait considérablement la vie de tous les jeunes déficients visuels.

L’avouerai-je ? Mes débuts difficiles à Buffon ébranlèrent un brin ma résolution initiale. Et confortèrent le point de vue de mes parents, qu’ils me rappelèrent avec éclat le jour même de mon anniversaire, devant la famille au grand complet.
Ça se passe un dimanche d’octobre 1971 et la journée commence plutôt bien. L’ambiance est bonne, l’assistance se régale et, pour la première fois, on ne surveille pas la quantité de champagne et de vin que j’ingurgite. Je profite un peu trop de cette nouvelle liberté, qui n’aurait débouché que sur une cuite joyeuse et sans conséquence si je n’avais eu à ce moment le moral dans les chaussettes. Mais là, passés le gâteau et le soufflage des bougies, je craque littéralement. Je pars en larmes, raconte tous mes malheurs par le menu, dénonce mes camarades dénués de cœur, bref : la grande scène du deux. Autour de moi, alors qu’on s’attendrit plutôt, qu’on essaie plus ou moins adroitement de me réconforter, j’entends mes parents remettre calmement et fermement les pendules à l’heure : « Mais Philippe, on te l’avait bien dit ! On t’avait bien dit qu’il ne fallait pas aller dans cette école ! Ne viens pas te plaindre maintenant ! »
Cette mise au point m’a vacciné pour l’éternité. Quel coup de pied aux fesses ! Dans la situation où je me trouvais, à l’âge qui était alors le mien, plutôt mourir que donner raison à mes parents. À la seconde où ils eurent fini de prononcer cette phrase, je me suis juré de ne plus jamais me plaindre jusqu’au dernier de mes jours, me suis empressé d’enfouir ma souffrance au plus profond. Sans le savoir, ils m’avaient insufflé l’ingrédient qui me manquait encore pour tirer définitivement le rideau sur ma vie d’avant. Le zeste d’énergie pour lui tourner complètement le dos. Le coup de pouce qui m’a permis de jaillir des starting-blocks. Le vrai départ de ma vraie vie se situe sans doute là.
Car tout s’ensuivit. Au lycée, un trimestre me suffit pour sortir la tête de l’eau, le temps de comprendre qu’avec les copains il fallait parler de rock, de motos et de nanas. J’ai donc écouté Jimi Hendrix, les Who, Ten Years After et tous les groupes de légende de cette époque bénie pour la musique. J’ai appris à faire la distinction entre les bruits de moteur Honda, Harley Davidson et autres Suzuki. Je me suis risqué à parler de « cul » avant de l’avoir expérimenté. Peu à peu j’ai accédé au statut d’« admis », puis en fin d’année à celui d’« accepté ». J’étais « avec » les autres, et non plus « à côté ». Je faisais partie de la bande. J’existais — enfin. À la même époque, un certain week-end me montra à quoi pouvait ressembler l’existence, une fois purgée de ses égoïsmes, de ses préjugés et de ses carcans sociaux.
Ma sœur était croyante et pratiquante. Elle participait à un groupe de réflexion et de partage avec des amis de son âge au sein de la maison de jeunes Sainte-Agnès, qui dépendait de la paroisse Saint-François-Xavier, dans le septième arrondissement. À l’occasion du week-end de la Pentecôte, Sainte-Agnès avait organisé pour ses ados une sortie en Seine-et-Marne. Sœur Suzanne avait demandé à ma sœur de lui donner un coup de main, qui lui avait demandé à son tour si je pouvais me joindre à eux — ce qu’elle avait gentiment accepté. Je m’étais ainsi retrouvé sous la tente avec quelques-uns des cinquante jeunes qui avaient répondu « présent ».
Par un heureux concours de circonstances, mon père m’avait offert une guitare quelques mois auparavant. Bien inspiré fut-il, car les quelques accords que je bredouillais me permirent de m’intégrer au groupe avec une efficacité et une rapidité entièrement nouvelles pour moi. Les gens se surprirent à m’écouter, à m’aimer, presque à m’admirer, bref : à me voir. J’interprétai Graeme Allwright, Bob Dylan, Hugues Aufray. Le temps de quelques chansons, j’étais devenu quelqu’un. Je lançais des vannes qui faisaient rire aux éclats, surtout quand je me moquais de mon propre handicap (« T’as vu le beau mec là-bas ? »). Je n’avais plus l’étiquette d’aveugle collée sur le front, mais celle de musicien, d’amuseur et... d’être humain, tout simplement. J’ai baigné durant ces trois Jours dans un halo de vibrations et d’émotions inconnues de moi. Et je me suis dit : puisque ça ça existe, c’est ça que je veux vivre, c’est ça que je veux faire. Et je n’ai plus jamais dévié de cette ligne de vie.
Cette guitare, je l’ai longtemps gardée. Elle m’accompagna durant toute cette métamorphose, au cours de laquelle je m’ouvris au monde et le monde s’ouvrit à moi. La sensation physique provoquée par les cordes tirées, le timbre rond et généreux qu’elles produisent, restent de manière indélébile associés à cette joie et cette liberté trouvées ou retrouvées. Aujourd’hui encore, même si le piano est devenu mon compagnon musical de prédilection, c’est une guitare que j’empoigne quand un bonheur ou une souffrance m’étreint. Je fais alors vibrer un accord de la majeur ou de ré mineur septième, avec toute l’ardeur dont la vie et la musique m’ont rendu capables.
Longtemps après, je dus à mon tour passer le relais de l’espoir et de la ferveur. Lors du dernier centre de vacances que je dirigeai, se trouvait un « pauv’ gosse », comme disent les gens honnêtes, un gamin sur qui les bonnes fées avaient toutes oublié de se pencher. Il avait littéralement flashé sur l’instrument et j’avais eu à cœur de lui en enseigner les bases. La passion était entrée en lui comme en moi au même âge, et la technique encore fragile ne l’empêchait nullement d’exprimer sur ma guitare ses premières émotions et ses premières douleurs. C’est sans hésiter que je les laissai partir ensemble, espérant que le miracle de la renaissance se produirait aussi pour lui, plus de dix ans après.

L’année passe ainsi, se terminant sous de plutôt bons auspices. J’ai progressé en amitié, en travail et en apprentissage du bonheur comme jamais auparavant. Il n’y a guère qu’en amour, où tout le chemin reste à faire. Lors d’une colonie qui se déroule peu après le week-end salvateur en Seine-et-Marne, je tombe amoureux de Catherine, une jolie fille qui me le paie de retour. Revenus à Paris, moi rue Rosa-Bonheur, elle au presbytère où ses parents exerçaient, nous nous adonnons régulièrement à de longues balades romantiques. Malheureusement, tout comme Michèle, la jeune fille des jeudis de l’INJA, quand je voudrai l’embrasser elle partira en pleurant et en me disant « J’peux pas ! » Je me mis alors à penser que, malgré l’expression qui les réunit, « amour » et « aveugle » sont des mots qui ne vont pas toujours très bien ensemble. Ma naïveté de début d’année en descendit encore d’un cran. Peut-être, en quittant l’INJA, avais-je eu le sentiment d’y laisser également ma cécité. Peut-être aussi cela m’arrangeait-il de la rendre responsable de mes déboires sentimentaux !
Mes notes, si elles s’avérèrent suffisantes pour passer en première, furent loin d’être extraordinaires. Faut dire... j’avais tant d’autres chats à fouetter ! La guitare (acoustique, électrique), les motos (un ami, Pierre, réparateur de deux-roues en tous genres, m’avait même fait conduire une Honda 750 cm 3 ), le rock (nous avions formé un groupe qui marchait plutôt bien), les manifs (notamment contre la loi Debré), la Fête de l’Huma (les nuits à la belle étoile sur les pelouses de La Courneuve)... J’étais sur tous les fronts à la fois. Et quand, pour m’être fait un peu trop remarquer, je me retrouvai dans le bureau du proviseur, ce dernier me rappela aimablement que j’étais ici par l’effet d’une tolérance, laquelle cesserait immédiatement si mon livret scolaire cessait lui-même d’être convenable. À bon entendeur...
Dans tout ce fatras, même si le début de ma conscience politique date de ce moment, nul doute que c’est la musique qui primait. Celle qu’on écoutait et celle qu’on faisait. Parmi les nombreux copains de mon père, se trouvait le chauffeur de Bruno Coquatrix. Je lui suis redevable de très nombreuses places gratuites à l’Olympia ou au Parc de Saint-Ouen. J’ai même failli me retrouver sur la scène où Led Zeppelin allait se produire, parce qu’on m’avait fait passer par l’entrée des artistes !
Mon père connaissait aussi Marcel Bourdon, un vendeur-fournisseur bien connu dans le milieu, qui me céda une Fender Stratocaster au prix de gros. La mythique « Strato » était la guitare des plus grands, d’Eric Clapton à David Gilmour (Pink Floyd) en passant par Ritchie Blackmore (Deep Purple). Prolongée d’un amplificateur Prince Reverb à lampes de 10 watts, elle me faisait faire des prodiges, du moins le pensai-je, le moindre n’étant pas l’affection soudaine que ma mère éprouva pour la guitare... acoustique. Et quand l’heure tardive m’empêchait de jouer plus longtemps dans ma chambre, j’avais encore la ressource d’admirer sans le voir le poster en grandeur réelle de Jimi Hendrix que j’avais fixé sur le mur.
Pour financer ce bel instrument, j’avais d’abord revendu ma première acquisition, une mauvaise affaire faite quelques mois plus tôt. Mais ça n’avait évidemment pas suffi. Je donnais des cours de guitare, qui me rapportaient 10 francs de l’heure, à de jeunes débutants. Je donnais aussi des cours de mathématiques à deux amies de terminale littéraire. Pour boucler le budget, il me fallut encore faire le disc-jockey dans les booms et les soirées. C’est ainsi que je réunis la somme nécessaire à assouvir ma passion.
La première est aussi l’année où je commencerai d’avoir quelques audaces. Notre professeur de français n’était autre que Robert Chapuis, qui succéderait quelques mois plus tard à Michel Rocard au secrétariat national du PSU 3 , et deviendrait en 1988 secrétaire d’État chargé de l’enseignement technique. Il m’avait demandé de faire un exposé sur la liberté de la presse. J’avais pris mon courage à deux mains et contacté un journaliste de France Inter, que mon insistance avait fini par convaincre. Je ne regrettai pas de lui avoir un peu forcé la main : sa prestation fut excellente, comme fut passionnée la séance de questions-réponses qui suivit. Je ressentis, peut-être pour la première fois, un sentiment de fierté. Un de plus que j’eus par la suite envie d’éprouver encore et encore.
Telles furent ces deux années, insouciantes mais militantes, heureuses et généreuses, occasions inépuisables de partages et d’échanges. Telles furent ces premières expériences, palpables et durables, du bonheur. Un bonheur que sitôt goûté je ne me résignerais jamais plus à lâcher, malgré les embûches, malgré les coups de blues...
CHAPITRE 2
J’AURAIS VOULU ÊTRE UN ... GÉNIEUR!
Printemps 2003. Les enseignants sont dans la rue. Leur ministre, Luc Ferry, s’est enlisé dans des affaires de retraites qu’il ne maîtrise guère, comme en témoignent certaines déclarations et initiatives maladroites. Il est critiqué de toutes parts, y compris dans son propre camp. Sa cote est au plus bas. Il résistera quelque temps, jusqu’à ce que les lycéens ruent à leur tour dans les brancards. En mars 2004, il est remercié. François Fillon, l’un de ses amis politiques, prend sa succession.
Pourtant, le sort de cet admirateur de Kant et de Heidegger m’avait ému. J’avais même tenté modestement de l’aider à rebondir, lors de son dernier été passé rue de Grenelle. Je m’étais dit que pour reprendre la main, le ministre pouvait avoir besoin d’un contre-projet, d’une idée un peu sympa, inattendue, qui fasse oublier les calculs compliqués de trimestres et de points de retraite. Qui donne aux Français l’occasion d’exercer leur esprit de solidarité, ces temps-ci passablement enfoui, mais qui ne demandait qu’à reprendre du service. Qui les fasse rêver un peu, quoi. Ça tombait bien : j’avais justement quelque chose dans mes cartons...
J’allumai donc mon ordinateur et commençai d’écrire, non sans quelque émotion républicaine : « Monsieur le ministre,... » Puis, dans la lettre la plus léchée et la plus diplomatiquement correcte que j’aie jamais rédigée, je plaidai auprès de Luc Ferry l’urgence et l’importance d’intégrer de manière obligatoire les handicapés visuels et moteurs dans l’école de leur quartier, et de n’autoriser l’enseignement spécialisé que dans les cas où c’est indispensable. Je développai ensuite le pourquoi et le comment de cette intégration, montrai par a + b qu’elle coûterait globalement moins à l’État et rapporterait globalement plus à la société, et terminai en suggérant que cela lui permettrait d’attacher son nom à un progrès social décisif. Le tout donnant un chef-d’œuvre de missive à finalité très utile et... parfaitement inefficace.
Car Dieu seul sait dans quelle corbeille atterrirent mes révérences pourtant respectueuses : je n’en eus jamais la moindre nouvelle. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une surprise, la déception fut à la mesure du soin que j’avais apporté à les mitonner et de l’espoir que, malgré moi, j’avais peu à peu nourri au fur et à mesure que l’écran se remplissait.
Le ministre aurait-il craint d’être soupçonné de faire diversion ? Plus probablement, mes propositions étaient passées à la trappe parce qu’elles venaient d’ailleurs. Les gouvernants éprouvent une certaine réticence à mettre en œuvre les idées des autres. Parfois même, ils négligent de valider les leurs auprès d’experts extérieurs qualifiés.
Après la canicule de la même année, un autre ministre avait préconisé la réalisation de téléphones à une touche, afin de faciliter les appels d’urgence (pompiers, police, SAMU, etc.) pour les personnes âgées. C’était a priori une bonne idée, mais hélas trop coûteuse car elle nécessitait de fabriquer un nouveau modèle. Si l’on avait consulté des spécialistes (par exemple à l’ART 4 , la « Haute Autorité » des télécoms devenue depuis l’ARCEP 5 ), ces derniers auraient suggéré une solution plus simple et plus rapide à mettre en place. Par exemple de dérouler sur l’écran du téléphone existant un menu simplifié à l’extrême, ce qui est facile à faire sans changer le matériel.
J’avais moi-même rendu en novembre 2003 un rapport à l’ART sur l’accessibilité des téléphones mobiles aux handicapés. Pour une fois, ce rapport n’avait pas atterri dans un placard : depuis 2005, Orange, SFR, Bouygues Télécom et les autres ont obligation de proposer des téléphones utilisables par tous, permettant en particulier aux déficients visuels d’accéder aux menus, de lire leurs SMS, de connaître le numéro de l’appelant, etc., grâce à une fonction de synthèse vocale.
Malins, les trois grands opérateurs ont bien compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette initiative. Ils ont lancé une campagne de communication qui a mis en avant leur image citoyenne. Ils ont médiatisé leur contribution à l’élaboration d’une société plus humaine et plus juste. Ils ont inscrit leur action dans le développement durable. Tandis que le gouvernement, lui, a manqué une belle occasion de le faire.
J’avais pourtant, le président de l’ART m’ayant recommandé auprès de lui, contacté le délégué interministériel aux handicapés dès le début du projet. N’en ayant pas eu lui-même l’initiative, ce dernier commença par déclarer que cela ne l’intéressait pas. Mais, voyant l’idée faire son chemin, il finit par s’y associer, tirant ainsi parti de la publicité amenée par les opérateurs. Il n’empêche : l’image de l’État en serait sortie cent fois plus belle s’il avait été moteur du projet et de son faire-savoir. C’est d’autant plus dommage que cette action répondait parfaitement à la volonté du président de la République d’alors, qui avait fait de l’intégration des handicapés l’une des trois priorités affichées de sa campagne.

La terminale débuta sous les mêmes auspices que la classe de première, c’est-à-dire joyeux et décontractés, mais cela ne dura pas. L’ombre du bac ne tarda pas à planer qui gâcha, à défaut d’enrayer, l’indolence franche à laquelle nous tendions. Je n’étais pas très sage mais n’étais pas le seul. Ma classe ne faisait pas figure de référence au sein de l’établissement. On s’attendait à de mauvais résultats en fin d’année. Quand Pâques est arrivée, je me suis dit qu’il était temps de réagir.
Une anecdote illustre bien cette année un peu perturbée. Dès le premier cours de philosophie, le professeur nous donne une dissertation à rédiger. Quelques jours plus tard, il nous en donne une deuxième, sans avoir rendu la première. Je le lui fais remarquer mais il me lance : « Je vous la rendrai quand j’en aurai envie ! » Ce à quoi je réplique : « Je ferai la seconde quand vous aurez rendu la première ! » Piqué au vif, mon professeur rétorque : « Si vous n’êtes pas content, ne venez pas en cours ! » Il n’eut pas besoin de le dire deux fois : profitant de mon statut d’élève toléré, qui ne possédait pas que des inconvénients, je n’y remis jamais les pieds. Ce qui ne m’empêcha pas de décrocher 18 au bac, car la philo me passionnait : Dieu sait le nombre de bouquins que j’ai dévorés durant toutes ces heures devenues miraculeusement disponibles.
Reste qu’à la veille des vacances de Pâques, la situation n’était pas très glorieuse. Non seulement je n’en savais pas assez pour espérer décrocher le bac, mais je n’avais aucune idée de l’orientation à prendre par la suite. Je résolus le premier problème le plus simplement du monde, en bossant du matin au soir pendant les deux semaines de congés. Pour le second, c’est le destin qui s’en chargea. Voici comment.
Un matin, le professeur de mathématiques est arrivé avec les dossiers de math sup. sous le bras (math sup. = « mathématiques supérieures », première année des classes préparatoires scientifiques). Je ne sais quelle mouche m’a piqué, mais j’ai levé la main pour en réclamer un. Et j’ai rempli les formulaires comme ça, mécaniquement. Ça ne correspondait en rien à une envie que j’avais, encore moins à un « plan de carrière ». À mille lieues des équations différentielles et de e = mc 2 , je me demandais plutôt si je n’allais pas abandonner les études pour me consacrer au rock. Notre groupe avait en effet remporté quelques succès, nous donnant un petit espoir de percer un jour.
Pourtant, ma candidature est prise très au sérieux par l’établissement. Le professeur de mathématiques m’avertit qu’elle intéresse beaucoup le proviseur à titre expérimental. Ce serait en effet une grande première : les seuls ingénieurs aveugles qui existaient alors en France avaient perdu la vue après leurs études. Un non-voyant préparant une école d’ingénieurs, ça ne s’était encore jamais... vu. Relever un tel défi ne pouvait me laisser indifférent, d’autant plus qu’il m’éloignait des carrières habituellement promises aux aveugles — en premier lieu celle de musicien. Peut-être aussi pressentais-je que, malgré les obstacles que je ne manquerais pas de rencontrer, il me serait en définitive plus facile de réussir comme ingénieur que guitariste de rock !
Cependant, comme aurait pu me le conseiller Maurice Pialat, il fallait que je passe mon bac d’abord. Les aveugles y bénéficient à l’écrit d’un tiers de temps en plus. Avouerai-je que mes notes ne furent pas mirifiques pour autant ? Bien qu’il ne soit pas dans mes habitudes d’invoquer la malchance, je dois préciser que je tombai sur de la géométrie en mathématiques et de l’optique en physique — pas forcément le top pour quelqu’un qui ne voit pas. C’est donc à la philo que je dois d’avoir obtenu mon bac scientifique. Elle m’a permis de passer l’oral, où j’ai cette fois cartonné en maths et en physique. Je pus ainsi quitter le lycée la tête à peu près haute, avec un peu plus de 12 de moyenne. Le premier obstacle était franchi...

Remarquons qu’avec de pareilles notes, un voyant n’aurait été accepté dans aucune classe préparatoire sélective (il n’y a pas que des inconvénients à être un pionnier !). Le système éducatif ne jure malheureusement que par elles, sans tenir compte de la motivation ni du potentiel de l’élève. Je le trouve de moins en moins adapté aux individus, notamment aux adolescents, auxquels il s’adresse. Friand de têtes bien pleines et de profils bien formatés, il laisse peu de place à ceux, de plus en plus nombreux, qui ne rentrent pas dans le moule.
Parmi ces derniers, le handicapé occupe évidemment une place de choix. Et pose indirectement la question de fond, celle du sens même de l’école. Préfère-t-on fabriquer des adultes aux comportements standardisés et hermétiques à la différence, ou des personnes prêtes à se confronter à toutes sortes de réalités et de diversités, à faire leur miel des spécificités de chacun ?
Dans le premier cas, la place du handicapé est dans l’enseignement spécialisé. C’est très majoritairement ce qui se passe encore aujourd’hui en France.
Dans le second cas, les handicapés pourraient être intégrés à l’enseignement ordinaire. Nul doute qu’il leur serait alors reproché de ralentir les classes qui les acceptent. Il faut donc savoir ce que l’on demande à l’école : former des élites ou des citoyens, des personnes performantes ou des esprits ouverts ?
Même dans la société libérale qui est la nôtre, la réponse ne va pas de soi. Quel est le meilleur manager ? Celui qui gère des chiffres ou celui qui gère des hommes ? Celui qui est motivé par le cours de la Bourse ou celui qui motive ses équipes ? À mon sens, une bonne gestion suppose qu’on comprenne et apprécie ceux qu’on dirige, dans leur richesse et leur diversité. Une école où valides et invalides seraient rassemblés ne pourrait que mieux préparer à cela. Tout le monde y gagnerait.
Le handicapé lui-même, bien sûr. Évoluant en milieu scolaire ordinaire, il s’intègrerait d’autant mieux à la vie ordinaire, à la rue ordinaire, à la société ordinaire. Il lui serait plus facile d’y évoluer. Il s’insérerait dans des structures plus nombreuses et plus variées. Mieux éduqué, il entreprendrait plus volontiers des études longues. Il serait mieux formé, acquerrait des compétences plus élevées. Il travaillerait dans la majorité des cas, quand c’est actuellement le contraire. Il élargirait la palette des professions possibles. Il serait plus heureux, autant qu’on puisse en présumer.
Mais le valide y trouverait aussi son compte. Habitué à côtoyer des handicapés, à discuter avec eux, à leur donner un coup de main de-ci de-là, et finalement à s’en faire des amis, son appréhension, sa gêne finiraient par s’estomper. Il percevrait alors en eux les êtres humains qu’ils sont, et non plus les êtres inférieurs qu’ils ne sont pas. Il s’enrichirait de leur singularité, de leur compétence. Il se sentirait investi d’une responsabilité à leur égard, à l’instar de l’École Montessori où les aînés jouent un rôle vis-à-vis des plus jeunes. Car la formation, ce n’est pas seulement apprendre à lire, à écrire et à compter. C’est aussi apprendre à vivre ensemble, à travailler en groupe, à collaborer. Et finalement à surmonter ses peurs, puisqu’on ne craint que ce qu’on ne connaît pas.
Non seulement il faudrait que les handicapés suivent l’enseignement ordinaire, mais ils devraient être acceptés dans l’établissement le plus proche de leur lieu d’habitation. Car l’intégration dans la société doit commencer au plus tôt et au plus près, c’est-à-dire dans l’école de son quartier. La loi du 28 juin 1994 6 instituait déjà cela, mais les moyens de l’appliquer n’ont jamais été fournis. Le budget du ministère n’a pas été accru en conséquence. Les écoles n’ont pas été dotées des fonds suffisants pour mettre en place l’infrastructure nécessaire. Et les maigres moyens affectés furent les premiers sacrifiés lorsque le gouvernement a souhaité faire des économies. Quant aux enseignants, ils n’ont été ni formés, ni sensibilisés.
On aurait pu espérer que la récente loi du 11 février 2005 7 change quelque chose sur ce plan mais il n’en a rien été. Tous les parents qui ont essayé sont unanimes : intégrer un enfant handicapé dans le système scolaire ordinaire reste le plus souvent un véritable chemin de croix. Faute de pouvoir offrir un environnement propice, les chefs d’établissement ont tendance à jouer la carte de la dissuasion. Ils n’ont pas le droit de refuser, alors ils découragent. Cette résistance sourde permet de contourner la loi sans l’enfreindre. Et si les parents persistent, alors c’est la «galère», faute de trouver la motivation et la bonne volonté indispensables pour compenser la déficience des moyens.
Pourtant, toutes les écoles qui se sont lancées dans l’aventure s’en félicitent. Au bout de l’effort, ce n’est que bonheur et gratification. Les réticences initiales finissent par s’envoler. Les enfants sont ravis, et les enseignants aussi, qui ont trouvé une nouvelle dimension à leur activité. Les directeurs et directrices d’école deviennent les plus ardents promoteurs du mélange des uns et des autres.
Le plus étonnant est que l’intégration serait non seulement un bénéfice social, mais aussi un bénéfice économique. Elle coûterait in fine moins cher que la politique de ségrégation actuellement menée. On peut montrer, calculette à l’appui, que si l’on payait à tous les aveugles un système informatique leur permettant de fréquenter une école ordinaire, l’État rentrerait dans ses frais en moins d’un an. Ce n’est pas très surprenant puisque l’enseignement spécialisé est entre cinq et dix fois plus coûteux que l’enseignement standard. De surcroît, on ne peut pas dire qu’il soit très efficace. Ne fus-je pas à trois mois d’intervalle premier à l’INJA et dernier au lycée Buffon ?
Le système informatique dont je parle comprendrait un ordinateur du commerce, complété d’un terminal braille et d’un logiciel pour lire l’écran à l’aide d’une voix synthétisée. Idéalement il en faudrait un par personne, au moins à partir du collège. À l’école primaire, il suffirait qu’un enseignant spécialisé se déplace d’établissement en établissement avec son matériel sous le bras. Il pourrait ainsi apprendre le braille aux enfants concernés des classes CP et CE1, puis en développer la pratique dans les classes supérieures. Quand on sait l’aisance des jeunes vis-à-vis de l’informatique, je n’ai aucune inquiétude sur la dextérité avec laquelle les petits non-voyants ou malvoyants se serviraient d’un ordinateur adapté.
Le matériel plus classique pourrait aussi être partagé. En géographie, par exemple, le professeur aura besoin d’une carte des fleuves en relief. Comme on ne va évidemment pas en doter tous les collèges de France et de Navarre, il faudrait créer une structure qui dispose des outils pédagogiques adaptés et les mette à disposition des établissements en fonction des besoins. Cette structure s’appuierait sur les acquis de l’enseignement spécialisé, tel qu’il est actuellement prodigué. Il faudrait aussi mettre en place des passerelles, permettant aux établissements qui ont déjà tenté l’aventure de partager leur expérience avec d’autres.
Du point de vue financier, la difficulté est que le coût de ces mesures serait entièrement imputé au ministère de l’Éducation Nationale. Car l’enseignement spécialisé relève, lui, du ministère de la Santé. Cela ne favorise pas la réforme que je préconise, puisqu’elle semblerait déshabiller Pierre pour habiller Paul. Pourtant, l’économie faite par le ministère de la Santé compenserait très largement le surcoût qui échoirait à l’Éducation Nationale. Comme aurait dit Georges Marchais, le bilan serait globalement positif. Encore faudrait-il éviter d’effectuer les calculs séparément.
Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, cette situation finirait par profiter aussi au ministère du Travail, qui aurait, à mesure que les handicapés travailleraient de plus en plus, de moins en moins d’allocations-chômage à débourser. Pour le ministère de la Santé, ce serait le double jackpot puisqu’il n’aurait plus à verser l’allocation adulte handicapé, soit environ 500 euros par mois. À terme, le calcul économique global serait donc plus rentable encore.
D’ailleurs, les pays qui ont compris cela ont obtenu des résultats très significatifs. À Cuba, les aveugles sont intégrés scolairement et leur niveau culturel est semblable à celui des voyants. L’Italie est le pays d’Europe où le nombre de travailleurs handicapés est le plus élevé, même si les emplois occupés ne sont pas toujours les plus intéressants ni les plus utiles à l’entreprise. Au Canada et dans les pays scandinaves, l’intégration est telle que certains Français handicapés n’hésitent pas à s’y expatrier.
En France, malgré les priorités affichées, on n’a toujours pas pris le taureau par les cornes. Faute de plan d’action concret, on reste dans la continuité du passé. Actuellement, le délégué interministériel chargé des personnes handicapées n’a qu’un rôle de coordination. Quand une entreprise souhaite résoudre un problème bien identifié, elle crée un projet et donne à son chef autorité sur tous les aspects relatifs à ce problème — et seulement ceux-là. De même, il faudrait que le délégué chargé des handicapés ait autorité sur les ministres en cette matière. Ce serait la seule façon que les choses changent vraiment.

Me voilà donc un beau matin en math sup., ce qui est tout bonnement incroyable. D’abord parce que je n’y avais jamais songé moi-même avant le jour des inscriptions. Ensuite parce qu’avec le corps professoral, nous avons réalisé par la suite à quel point je n’y étais pas attendu. Que de cocotiers avons-nous dû secouer pour arriver à nos fins !
La première découverte désagréable concerne ce que l’on appelle le « dessin industriel ». En math sup., il n’y a pas que des maths et de la physique-chimie. On y suit aussi des cours de français, d’anglais et de dessin industriel. Cette dernière matière consiste à dessiner des objets complexes en trois dimensions, à en varier les perspectives, les angles et les coupes, à représenter les zones visibles et cachées, inscrire les cotes (les mesures), etc.
Apprenant l’existence de cette matière le jour de la rentrée, je m’empresse d’aller voir l’enseignant concerné pour lui dire qu’il me semble inutile de me rendre à son cours. Il en convient volontiers, tout en me faisant remarquer que dans les concours d’ingénieurs cette épreuve est... obligatoire.
Affolé, je cours en parler à mes professeurs de mathématiques et de physique, Jean-Pierre Doom et Jean-Bernard Merceille. J’avais fait leur connaissance trois mois auparavant, quand nous avions préparé ensemble mon entrée dans leur classe. Ils avaient montré l’intérêt qu’ils portaient à ma cause en demandant au meilleur élève de l’an passé de me prêter son cours, afin que je puisse le faire transcrire en braille. Le codage des mathématiques en braille était déjà parfaitement au point, grâce à Louis Antoine, l’un des nombreux mathématiciens que les aveugles ont compté dans leurs rangs.
Voilà alors ces deux professeurs qui commencent leur enquête. De fil en aiguille, elle leur révèle bien d’autres obstacles à la réalisation de mon projet. En particulier, ils découvrent que la seule Grande École ouverte aux aveugles est l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, ce qui pose un double problème. D’abord, le niveau du concours d’entrée est extrêmement élevé : même l’élève le plus brillant n’est pas assuré d’y entrer. Ensuite, ce n’est pas une école d’ingénieurs, puisqu’elle prépare principalement à des carrières d’enseignant et de chercheur.
Un interdit ministériel stipule en effet que les aveugles n’ont pas le droit d’intégrer une école d’ingénieurs. Nous devons cette ségrégation peu connue à Pétain qui, sur sa lancée, les avait également empêchés d’enseigner dans les collèges et les lycées pour voyants. Heureusement, ce dernier interdit fut levé après la guerre, grâce à l’action opiniâtre de Louis Antoine et de quelques autres. Mais le premier restait toujours d’actualité.
Or non seulement j’étais alors arc-bouté sur la profession d’ingénieur, mais je tenais plus précisément à devenir «ingénieur du son ». C’était ma manière de ne pas faire tout à fait le deuil d’une carrière dans la musique. Et renseignements pris, cette spécialité ne s’exerçait qu’à Sup Télécom (aujourd’hui Télécom Paris-Tech), qui ne m’était pas ouverte. Que faire ?
Mes deux professeurs préférés, bien que de bords politiques différents, unirent leurs efforts et réussirent à convaincre un député de poser une question ouverte au gouvernement. Hélas, ce dernier fit chou blanc. Le Premier ministre de l’époque répondit qu’il y avait déjà assez de métiers pour les aveugles, et que ce n’était pas la peine d’en prévoir plus.
Voyant que rien ne se débloquait, je décide alors de me jeter à l’eau. Saisi par une inspiration soudaine, je décroche le téléphone et compose le numéro de Guy Lefrançois, directeur de Sup Télécom. Sans le connaître, sans être recommandé par qui que ce soit. Et bien persuadé qu’il ne manquerait pas de m’envoyer sur les roses.
Comme prévu la secrétaire fait barrage, mais mon acharnement finit par avoir raison de sa patience. Alors, gonflé à bloc, conscient de l’importance de la carte à jouer, non sans un zeste d’arrogance, je me mets à plaider ardemment ma cause auprès de son patron. J’opte pour une tactique rentre-dedans, ornementée d’accents lyriques. Des expressions telles que « C’est profondément injuste ! », ou « Comment pouvez-vous accepter cela ? », ou même « Si vous êtes un être humain, vous devez me recevoir ! » m’échappent, mais portent leurs fruits : piqué au vif, ou bien ému par mon appel vibrant, mon interlocuteur accepte contre toute attente de me recevoir...
C’était un jour de novembre. Il pleuvait dru, l’atmosphère était sinistre. J’étais refroidi, me reprochais vivement ce rendez-vous, qui n’aboutirait sans doute qu’à une gifle de plus. L’homme que j’allais voir me recevrait un petit quart d’heure en m’écoutant d’une oreille polie, pour finir par me dire qu’il ne pouvait rien faire. Et je repartirais bredouille, en me maudissant une fois encore d’avoir cru en ce bas monde.
Ce n’est pas un cliché : la fortune sourit vraiment aux audacieux. En jetant mon dévolu sur Guy Lefrançois, j’avais sans le savoir visé la meilleure cible qui fût. Car en plus de diriger Sup Télécom, il présidait aussi le « Concours Commun ». Le Concours Commun désigne cette fédération de plusieurs Grandes Écoles auxquelles on accède en passant des épreuves communes, et dont les plus prestigieuses sont l’École des Mines de Paris, l’École Nationale des Ponts et Chaussées et Sup Télécom.
Je restai dans son bureau cinq heures, pas une de moins. Mais pas une de trop non plus, car on ne convainc pas si facilement un homme de cette envergure. Ce dernier se montra étonnamment attentif, compatissant, critique aussi. Il appréciait méthodiquement la juste valeur de chaque argument. Et quand j’eus fini de les exposer et qu’il eut réalisé sa propre synthèse, il se déclara convaincu. Selon lui, l’interdiction faite aux handicapés de concourir pour les écoles d’ingénieurs était bel et bien une injustice. De l’avoir rallié à mon opinion était déjà en soi une formidable victoire.
Mais reconnaître cette discrimination ne suffisait pas. Encore fallait-il trouver une astuce permettant de contourner le règlement en vigueur, ou, plus exactement, de l’amender de la façon la plus légère possible afin de ne susciter aucune opposition. Car on ne pouvait pas me laisser intégrer l’une des écoles du Concours Commun sans précaution particulière. En effet, comme j’aurais «pris» la place d’un autre candidat, ce dernier pouvait exercer un recours devant le Conseil d’État que j’étais sûr de perdre. Il fallait donc voir, et c’est ainsi que Guy Lefrançois conclut notre échange, « comment trouver une solution ».
Par bonheur, il ne se contenta pas de prononcer cette phrase. Dans la foulée de l’entretien, le voilà qui alerte Bernard Ayrault, directeur des études de Sup Télécom, ainsi que le directeur des Mines de Paris et celui des Ponts et Chaussées. Ensemble, ils trouvent le début de la solution : l’arrêté dû à Pétain étant signé par le ministère de l’Éducation Nationale, il ne concerne a priori pas les écoles du Concours Commun, lesquelles relèvent de l’Industrie et du Développement. Le cadre contraignant a donc disparu, mais il reste encore à trouver la formule magique permettant d’arriver à nos fins. C’est là que Bernard Ayrault rentre en scène. De son cerveau en ébullition sortira l’idée lumineuse.
Il existait déjà, à côté du « classement normal », un « classement particulier » réservé aux étrangers. Chaque année, les Grandes Écoles proposent quelques places supplémentaires qui leur sont destinées. Ils ne les comblent que si leurs notes sont suffisantes, le seuil fixé par chaque École étant le même pour tous — Français ou non. C’est une façon équitable d’ouvrir les concours à des étrangers, sans pour autant abaisser le niveau d’entrée.
Bernard Ayrault suggère alors de créer, selon le même principe, un autre classement particulier. Les écoles prêtes à recevoir un étudiant handicapé créeraient une place supplémentaire, de sorte que les étudiants valides ne subiraient aucun préjudice. Ensuite, je passerais les mêmes épreuves que les autres et figurerais dans le même classement. Enfin, j’aurais le choix entre toutes les écoles auxquelles mon total de points me permettrait de prétendre parmi celles qui acceptent les handicapés. Une idée simple, efficace, facile à mettre en œuvre ; en un mot : géniale.
Cette proposition fut immédiatement acceptée par les Mines, les Ponts et Sup Télécom.

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