Chronique d
237 pages
Français

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Chronique d'un empoisonnement annoncé

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Description

Au centre de ce nouveau scandale, qui menace près d'un million de Martiniquais et de Guadeloupéens, le Chlordécone, un puissant pesticide, interdit depuis 1993 : utilisé abusivement pendant vingt ans dans les plantations de bananes des Antilles françaises au mépris de la loi, il est responsable, au-delà de la contamination des sols et des ressources en eau potable, d'un dramatique problème de santé publique (taux anormalement élevé de cancer de la prostate, augmentation des maladies de Parkinson et Alzheimer, infertilité masculine...).

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Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 246
EAN13 9782336282046
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296027596
EAN : 9782296027596
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Des mêmes auteurs Dedicace Prologue Chapitre 1 er - Chronologie d’un empoisonnement Chapitre 2 - Le lobby des latifundistes békés Chapitre 3 - Une catastrophe écologique sans précédent Chapitre 4 - Une grave menace pour la santé publique Chapitre 5 - Responsables et coupables ? Chapitre 6 - Propositions...pour sortir de l’impasse ! Bibliographie
Chronique d'un empoisonnement annoncé

Louis Boutrin
Raphaël Confiant
Des mêmes auteurs
Louis BOUTRIN
Le sport à la Martinique
Approches historique et organisationnelle — Enjeux, Ed. L’Harmattan, 1997
Au-delà des discours — une volonté pour le pays Martinique, Ed. Ibis Rouge, 2005 (Prix Arc-en-ciel du livre 2005)
Raphaël CONFIANT
En langue créole
Jik dèyè do Bondié, nouvelles, Grif An Tè, 1979 (traduction française de l’auteur : La Lessive du Diable, Ecriture, 2000).
Jou Baré, poèmes , Grif An Tè, 1981.
Bitako-a, roman , GEREC, 1985 (traduction française de J-P. Arsaye : Chimères d’En-Ville, Ramsay, 1997).
Kod Yanm, roman , K.D.P., 1986, (traduction française de G. L’Etang : Le Gouverneur des dés, Stock, 1995).
Marisosé, roman , Presses Universitaires Créoles, 1987 (traduction française de l’auteur : Mamzelle Libellule , Le Serpent à Plumes, 1995).
Dictionnaire des titim et sirandanes (devinettes et jeux de mots du monde créole), ethnolinguistique, Ibis Rouge, 1998.
La Version créole, didactique , Ibis Rouge, 2001.
Mémwè an Fonséyè, ethnographie , Ibis Rouge, 2002.
En langue française
Le Nègre et l’Amiral, roman , Grasset, 1988 (Prix Antigone).
Eloge de la Créolité, essai , en collaboration avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé, Gallimard, 1989.
Eau de Café, roman, Grasset, 1991 (Prix Novembre).
Lettres créoles : tracées antillaises et continentales de la littérature, essai , en collaboration avec Patrick Chamoiseau, Hatier,1991.
Ravines du Devant-Jour, récit , Gallimard, 1993 (Prix Casa de las Americas).
Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, Stock, 1993 ; Écriture, 2006.
Commandeur du Sucre, récit , Ecriture, 1994.
Bassin des Ouragans, récit , Mille et Une Nuits, 1994.
L’Allée des Soupirs, roman , Grasset, 1994 (Prix Carbet de la Caraïbe/Prix Shibusawa-Claudel, Japon).
Les Maîtres de la Parole Créole, contes , Gallimard, 1995.
La Savane des Pétrifications, récit , Mille et Une Nuits, 1995.
Contes Créoles des Amériques, contes, Stock, 1995.
La Vierge du Grand Retour, roman , Grasset, 1996.
La Baignoire de Joséphine, récit , Mille et Une Nuits, 1997.
Le Meurtre du Samedi-Gloria, roman policier, Mercure de France, 1997 (Prix RFO).
L’Archet du Colonel, roman , Mercure de France, 1998.
Régisseur du Rhum, récit , Ecriture, 1999.
La Dernière Java de Mama Josépha, récit , Mille et Nuits, 1999.
Canne, Douleur séculaire, ô tendresse ! album, en collaboration avec D. Damoison, Ibis Rouge, 2000 (Prix du Salon du Livre Insulaire d’Ouessant).
Le Cahier de Romances, récit, Gallimard, 2000.
Brin d’Amour, roman , Mercure de France, 2001.
La Dissidence, récit , Ecriture, 2002.
Nuée ardente, roman , Mercure de France, 2002.
Le Barbare enchanté, roman , Ecriture, 2003.
La Panse du Chacal, roman , Mercure de France, 2004.
Adèle et la Pacotilleuse, roman , Mercure de France, 2005.
Nègre marron, récit, Ecriture, 2006.
Traductions
Un Voleur dans le Village, récit , de James Berry, Gallimard-Jeunesse, 1993, traduit de l’anglais (Jamaïque), Prix de l’International Books for Young People.
Aventures sur la Planète Knos, récit , d’Evan Jones, Editions Dapper, 1996, traduit de l’anglais (Jamaïque).
Les Voix du tambour, roman , de Earl Long, Editions Dapper, 1999, traduit de l’anglais (Sainte-Lucie) en collaboration avec Carine Gendrey.
À Pierre Davidas †, écologiste martiniquais de la première heure
Au Professeur Jacques Portécop, pionnier de l’écologie en Guadeloupe
Prologue

« ... Madame ou monsieur le futur président de la République, vous devez parler vrai à nos concitoyens. Vérité sur le diagnostic, vérité sur la thérapie ! Quoi qu’il vous en coûte, cessez de dire ce que l’opinion a envie d’entendre. Ne faites plus l’autruche. Ne masquez plus les réalités. Affirmez haut et clair que notre avenir commun est en jeu. »
Nicolas HULOT, Pour un pacte écologique, novembre 2006.
Au mois d’octobre 2002, le quotidien Libération publie une nouvelle en apparence tout à fait anodine mais qui fera éclater au grand jour un véritable scandale : une tonne et demie de patates douces en provenance de la Martinique sont saisies par les services de la répression des fraudes sur le port de Dunkerque. Ces légumes, qui ont été aussitôt incinérés, présentaient une forte contamination par le Chlordécone, un puissant pesticide couramment utilisé aux Antilles françaises dans la lutte contre le charançon de bananier et interdit en France depuis 1993.

L’annonce de cette incinération suscita bien des remous dans le monde agricole et dans les services de l’Etat, mais tout ce beau monde a fini par penser qu’il s’agissait d’une affaire réglée, les faits s’étant déroulés depuis le 23 août 2002. Or, ce que l’on oublie souvent de préciser c’est que les patates douces incriminées avaient été contrôlées depuis la Martinique et que pendant que l’on détruisait le stock de Dunkerque, les pouvoirs publics avaient autorisé la mise sur le marché martiniquais de ces mêmes légumes, mais aussi des dachines 1 , des ignames, du toloman 2 , des oignons-pays, des poireaux, et d’autres végétaux qui, issus des mêmes sols contaminés, contenaient de facto du Chlordécone. Situation intolérable pour laquelle ni le principe de précaution, ni le principe de prévention n’ont été appliqués.

Même si l’article du quotidien Libération a eu le mérite d’alerter le microcosme politique parisien et de faire bouger certains services de l’Etat, il est bon de rappeler que durant des années, en Guadeloupe comme en Martinique, régnait la loi de l’omerta.
Beaucoup, à l’instar de feu Pierre Davidas, écologiste martiniquais de la première heure et l’un des fondateurs de l’Assaupamar 3 , ont tenté vainement de rompre le silence. D’autres personnalités, mais aussi des associations écologiques, la presse et les médias locaux se sont fait l’écho d’atteintes répétées à notre environnement déjà fragile. Le magazine La Tribune des Antilles, à travers des dossiers ou sa rubrique « Ecologie » a souvent interpellé les autorités responsables sur les risques graves de pollutions liées à l’utilisation des pesticides en agriculture et leur présence régulière dans l’eau des rivières à des valeurs dépassant les seuils réglementaires. Ces rejets diffus mais permanents de produits phytosanitaires ont entraîné une contamination des sols, des rivières et des sources à des doses telles qu’en Martinique, 12 des 14 sources en usage ont dû être fermées. En Guadeloupe, les résultats des analyses pratiquées dans le Sud Basse-Terre en 1999/2000 ont révélé la présence de molécules d’organochlorés à des taux très élevés, dépassant parfois massivement les normes autorisées 4 . Parmi ces organochlorés on retrouve la Dieldrine, le HCHβ et le Chlordécone, trois pesticides dangereux et respectivement interdits à la vente depuis 1972, 1987 et 1993. Leur seule présence dans la ressource aurait dû déclencher un plan d’urgence, un renforcement des contrôles sanitaires et la mise en place de dispositifs préventifs, ce qui n’a nullement été le cas.

Face à certaines carences de l’Etat, la profession agricole elle-même, à travers les Chambres d’Agriculture notamment, aurait dû prendre ses responsabilités. Cette affaire ainsi que la dénonciation régulière par certaines associations de trafics de Chlordécone, corroborée par la collecte de 9,5 tonnes en parfait état de conservation en juin 2003, font douter de la sérénité affichée par certains responsables agricoles. C’est à croire que cette contamination au Chloredécone n’est qu’un artéfact, qu’un simple tapage médiatique venant d’Outre-Atlantique et que le soufflé finirait par retomber !
Pourtant, nous sommes là en face d’une contamination annoncée et d’un réel problème de santé publique puisque ce pesticide persistant et bioaccumulable est un véritable poison classé potentiellement cancérigène et que les scientifiques ont identifié comme un perturbateur endocrinien.
Il n’est d’ailleurs pas surprenant de constater que durant toute une période cette question était plutôt taboue auprès des Chambres d’agriculture insulaires. Motus et langue de bois, telles étaient les consignes !
Mais, pouvait-on étouffer durablement le scandale et occulter une terrible réalité : cette contamination est la conséquence de l’emploi généralisé et massif de pesticides sur la sole bananière de Guadeloupe et de Martinique durant trente ans. Et cela, la profession agricole et ses représentants, ne peuvent le nier ! Ils ne peuvent pas également ignorer que d’autres produits phytosanitaires sont actuellement utilisés dans l’agriculture aux Antilles françaises et qu’ils continuent de contaminer les sols et les milieux aquatiques.
Or, c’est là un problème central qui concerne l’avenir de l’agriculture antillaise puisque le Chlordécone soulève la question de la contamination des sols, celui des réserves foncières agricoles, de la relève par les jeunes, de l’agriculture biologique, de la pisciculture, des produits de la mer, à cause des traces de Chlordécone dans l’eau de mer, dans les crustacés et les poissons, en un mot, à tout ce que l’on retrouve dans nos assiettes et qui touche à notre santé, à notre environnement naturel, à l’économie du pays et à son tissu social. Autant de problèmes qui dépassent largement la seule profession agricole et pour lesquels les autorités locales mais aussi le citoyen-consommateur doivent être associés.

Les autorités locales, parlons-en !
La Guadeloupe et la Martinique sont des Départements français d’Outre-Mer où l’Etat est représenté par le Préfet et ses services déconcentrés. C’est ainsi que les services de la Direction de la Santé et du Développement Social (DSDS, ex-DDASS), la Direction régionale de l’Environnement (DIREN), la Direction Régionale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DRCCRF), la Direction des services Vétérinaires (DSV), la Direction de l’Agriculture et des Fraudes (DAF), la Direction Régionale des Douanes (DRD) etc., sont implantés localement à travers des Directions régionales ou départementales avec à leur tête des fonctionnaires nommés aux Antilles françaises, pour deux ou trois ans, rarement plus. Fonctionnaires qui bénéficient d’une sur-rémunération de 40 %, habitent les beaux quartiers, dans de grandes villas de fonction et qui, à peine arrivés aux Antilles françaises sont pris en charge par ceux qui les ont précédés. Autant le dire tout de suite : on a affaire à un va-et-vient incessant d’Hexagonaux qui n’ont jamais le temps d’aller jusqu’au bout de leur mission et dont les préoccupations demeurent très éloignées de celles de la population antillaise. Dans bien des circonstances, leur mode de vie et leurs habitudes révèlent un profond décalage avec les autochtones. Dès le début des grandes vacances scolaires, ces Hexagonaux se ruent à l’aéroport et quittent le pays, vacances d’été obligent !
L’été 5 , ils en font souvent mention dans leurs réunions en Préfecture mais aussi dans des rapports officiels. Quant aux publicitaires, n’ayant aucun respect pour les populations autochtones et le ridicule ne tuant pas, ils reprennent allègrement cette référence incongrue en climat tropical sur leurs innombrables panneaux. Une situation tout à fait grotesque le long des routes alors que les Antilles sont sous la menace des premières alertes cycloniques.
Durant leur fameux été donc, les services précédemment nommés entrent alors dans une quasi-léthargie et plus personne ne décide de rien. L’exemple du crash du l’avion de la West Caribean Airways qui a provoqué la mort de 152 Martiniquais, le 16 août 2005, a été très révélateur de cet état de fait. Le matin de cette catastrophe aérienne, ce fut la panique généralisée. Plus personne à bord : Préfet, Procureur de la République, Directeur de l’Aviation Civile, tout ce beau monde était, suivant la formule consacrée, « absent du Département ». Idem pour les principaux chefs de services. Un épouvantable cafouillage et une cacophonie totale ont prévalu dans la gestion des premiers instants de l’après-crash. Cette courte période de crise a été suffisante pour révéler à la face du monde les singularités de la Martinique. Un microscopique pays de la Caraïbe sous autorité française dont l’administration, aux mains de fonctionnaires hexagonaux, échappe complètement aux représentants du peuple.
Il en va exactement de même du dossier qui nous préoccupe présentement, celui du Chlordécone.
Depuis la fin des années 70, des rapports successifs faisaient état de très fortes contaminations des sols agricoles et des sédiments par les pesticides organochlorés aux Antilles françaises sans que les élus locaux, les présidents des Conseils généraux et régionaux, les parlementaires en soient informés. Pire, malgré leur insistance pour plus de transparence, des écologistes mais aussi des conseillers régionaux ont été confrontés à une certaine rétention d’information de la part de l’administration étatique. Secret défense, le dossier du Chlordécone 6  ? Pas du tout ! Habitués durant des années à un type de fonctionnement colonial, les services de l’Etat en Outre — Mer ont du mal à accepter les exigences de la décentralisation. Il fallait pratiquement quémander pour obtenir quelques brides d’information sur un sujet qui relève pourtant de la santé publique et qui concerne donc la population du pays au premier chef.
Alors pourquoi ce black-out systématique des administrations concernées sur le dossier du Chlordécone ? Ces rapports d’étude contenaient-ils des révélations compromettantes qui pourraient mettre en cause la responsabilité de certains ?

Effectivement, comme on le constatera à travers les développements qui vont suivre, ces rapports font état d’une situation à risque aux Antilles et d’une application laxiste de la réglementation par les services compétents. Ils dressent également un tableau peu reluisant de la situation phytosanitaire de nos deux îles, ce qui pose évidemment le problème des responsabilités.
Il est vrai qu’en matière de responsabilité, il va bien falloir un jour que l’Etat explique comment ses services ont autorisé la vente, donc l’utilisation du Chlordécone, jusqu’en 1993, en Martinique et en Guadeloupe, alors que l’on connaissait déjà le degré de toxicité et la persistance de ce produit. Question qui irrite forcément les autorités puisque la toxicité de ce pesticide a été démontrée sur l’ensemble des organismes vivants et qu’elle a conduit à son interdiction en agriculture et au retrait de son homologation le 1 er février... 1990.
Que l’on ne vienne pas nous dire, une fois de plus, que l’on ne savait pas puisque depuis 1976, les conséquences catastrophiques tant humaines qu’environnementales du Chlordécone étaient connues à tel point que sa fabrication a été interdite aux Etats-Unis à l’issue de la contamination des ouvriers d’une usine de Virginie : troubles neurologiques, problèmes de fertilité, environnement contaminé, contamination des eaux et de milliers de poissons. Bien que l’usine ait été fermée depuis 30 ans, les stigmates de cette exposition au Chloredécone persistent encore dans cette région.
On aurait du mal à admettre l’immobilisme des services compétents de l’Etat si nous n’étions pas en pays DOMinés. En 1998, les importations de pesticides en Martinique représentaient 7 kg de produit commercial rapporté à l’habitant et 120 kg rapportés à l’hectare cultivé. Nous disons bien sept kilogrammes de pesticides par habitant ! Imaginons un seul instant l’ampleur de la catastrophe si ces chiffres étaient ramenés à l’échelle d’une région hexagonale ou de la population française. Des chiffres qui donnent froid dans le dos mais qui n’ont pourtant pas débouché sur un plan d’urgence pour tenter d’atténuer les effets du phénomène. Et pour cause !
Nous sommes bien loin de la lutte contre le charançon, cet insecte qui ronge les racines des bananiers, car derrière ces importations massives de pesticides se cachent des intérêts et bénéfices commerciaux des Békés ou « Blancs créoles », descendants des premiers colons français installés aux Antilles au XVII e siècle (1635). Ces Békés détenaient jusqu’à récemment plus de 90 % de l’économie antillaise alors qu’ils ne représentent que 1% de la population 7 . Ces latifundistes, en outre, contrôlent une grande partie du secteur de l’importation notamment celle des engins agricoles et des produits phytosanitaires. Une mainmise sur l’économie et sur le pays tout entier qui font d’eux des interlocuteurs incontournables des gouvernements successifs, qu’ils soient de droite ou de gauche. Une position de domination économique qui leur confère de puissants appuis politiques dans les plus hautes sphères de l’Etat français. On retrouve d’ailleurs des relations familiales très étroites entre cette caste békée et les hommes au pouvoir en France. C’est ainsi que Dominique de Villepin, l’actuel Premier Ministre a épousé, Marie-Laure Le Guay, petite-fille d’un certain Bougenot, métropolitain d’origine, qui fut propriétaire d’une grande habitation agricole en Martinique.
Il n’est donc pas étonnant, en pareilles circonstances, que Laurent de Laguarigue, propriétaire Béké de plusieurs grands établissements commerciaux en Martinique, ait pu obtenir du Ministère de l’agriculture une autorisation de vente du Chlordécone malgré son retrait prononcé sur la base du code de la santé publique le 1 er juillet 1990. Pas moins de trois Ministres de l’agriculture, Henry Nallet en avril 1990, Louis Mermaz en mars 1992 et Jean-Pierre Soisson en février 1993 ont eu à se prononcer sur la poursuite de la commercialisation d’une substance reconnue comme dangereuse et ce, en parfaite infraction avec le code de la santé publique.
Au fil de notre enquête, les enjeux et les dessous de cette dramatique affaire apparaissaient plus clairement : ce ne sont pas les bananes de la République qui sont défendus mais bien les intérêts des Békés en République bananière. Malgré la très forte contamination des sols et les résultats stupéfiants des analyses de l’eau potable, l’administration française a continué à autoriser la commercialisation de ce qui n’est autre qu’un véritable poison.
De telles pratiques seraient tout à fait inadmissibles et inconcevables dans l’Hexagone, mais, aux Antilles françaises, elles sont monnaie courante ! Curieusement, chaque fois que l’administration française donne une autorisation qui transgresse la loi, les Békés ne sont pas loin.
L’exemple du dossier de la Grande-Rivière, à l’extrême-Nord de la Martinique est à ce titre édifiant. Le préfet de Martinique autorise M. Jean-Louis De Lucy, un latifundiste béké, à pomper 80 % de l’eau de la Grande Rivière pour officiellement assurer l’arrosage des bananeraies sur l’habitation Beauséjour appartenant à ce même Jean-Louis De Lucy. Pas moins de 5 millions d’euros de subventions publiques lui ont été accordés pour effectuer des travaux qui débutent sans aucune autorisation préfectorale et sans aucune enquête publique. 12.000 m 3 d’eau seront pompés quotidiennement dans l’une des seules rivières non polluées de l’île et pourtant les services instructeurs de l’Etat demeurent les bras croisés !
Face à la contestation d’une partie de la population de Grand-Rivière, les associations écologistes, notamment l’Assaupamar et France Nature Environnement, se mobilisent pour faire arrêter l’irréparable. C’est alors que les services de l’Etat viennent occuper l’espace médiatique pour expliquer l’intérêt du projet à tel point que l’on aurait presque pu se demander s’ils n’en étaient pas les promoteurs. Mais, il était trop tard et cette nouvelle bourde des services instructeurs de l’Etat mettra de l’huile sur le feu. L’affaire tournera court et les présidents du Conseil Régional, du Conseil Général et la présidente du Comité de Bassin, qui n’avaient pas été informés de cette situation, marqueront publiquement leur désapprobation. Néanmoins, le Préfet de Martinique, loin de présenter des excuses à la population, apportera son soutien appuyé au projet du Béké De Lucy.
Désinformation, tentative d’intimidation, chantage à l’emploi, procès d’intention, zizanie entre les familles, discorde au sein de la petite commune de Grand-Rivière, incitation à la haine raciale, tous les moyens furent bons pour faire passer en force le projet. Fort heureusement, après une visite in situ, dans le lit de la Grande-Rivière, les membres du Tribunal administratif ont donné gain de cause aux militants écologistes dans leur procès contre l’Etat. C’est ainsi que l’arrêté préfectoral de novembre 2005 autorisant le prélèvement de l’eau de la Grande-Rivière a été annulé, le 5 octobre 2006, par le Tribunal administratif de Fort de France.
Les arguments ne manquent certes pas pour défendre une activité telle que la culture de la banane, de plus en plus concurrencée par la montée en puissance des producteurs d’Amérique centrale. Pour obtenir les subventions nationales et européennes, l’argument de vente des Békés est la défense de la « banane des droits de l’homme » face à la « banane-dollar » des pays d’Amérique centrale. Une subtile mise en scène de ces descendants d’esclavagistes qui ferait plutôt sourire si elle n’était pas reprise à l’unisson par les petits planteurs antillais. Endettés jusqu’au cou, avec des ardoises colossales chez ces mêmes Békés, ils n’ont pour seul salut que le partage des miettes laissées par les latifundistes.
Dans un tel contexte, le recours à la voie parlementaire semblait la plus appropriée pour alerter l’opinion publique française et surtout pour faire toute la lumière sur les autorisations de vente de ce dangereux pesticide. Il fallait, en outre, mesurer les conséquences de cette pollution sur les produits maraîchers, l’agriculture, la pêche et l’aquaculture mais aussi sur les populations concernées. Enfin, envisager des dispositifs d’indemnisation des agriculteurs et des aquaculteurs concernés. Seule une Commission d’enquête parlementaire aurait permis d’atteindre de tels objectifs compte tenu notamment, des responsabilités de plus en plus évidentes des services de l’Etat.
C’est ainsi que nous 8 avons soumis au député Pierre Samot une proposition de résolution pour diligenter cette commission d’enquête parlementaire sur l’utilisation du Chlordécone en Martinique. Malheureusement, l’invalidation de celui-ci le 28 février 2003, pour une affaire de comptes de campagne, ne lui a pas permis de déposer cette demande d’enquête parlementaire à l’Assemblée nationale, mais Philippe Edmond-Mariette, son suppléant, brillamment élu aux élections législatives partielles du Centre, s’était engagé durant sa campagne à reprendre ce dossier de l’utilisation des pesticides et du Chlordécone dans l’agriculture martiniquaise. C’est ce qui fut fait et à quelques mots près, notre proposition de résolution a été déposée telle que nous l’avions rédigée.
Mais le député du Centre avait-t-il sous-estimé l’ampleur de la catastrophe ? Avait-il bien mesuré les enjeux et les responsabilités en cause dans cette affaire ? Pourquoi accepter une mission d’information parlementaire quand, en bon juriste qu’il est, il savait pertinemment les limites de ce dispositif? Aucune commune mesure avec une commission d’enquête parlementaire dont l’efficacité en pareille circonstance a été prouvée, notamment lors de l’Affaire d’Air Lib où les responsabilités de son PDG pickpocket ont été clairement établies. Que dire de l’affaire d’Outreau où, à l’issue d’une commission d’enquête parlementaire, les principaux protagonistes ont été tous convoqués devant les représentants du peuple ? Les auditions se sont déroulées en séance publique, sous serment, ce qui a permis de révéler à la France entière les terribles dysfonctionnements de ses institutions judiciaires.
Quoi qu’il en soit, la mission d’information que présidait Philippe Edmond-Mariette en compagnie du député UMP de Guadeloupe, Joël Beaugendre, a présenté son rapport en juillet 2005 dans l’indifférence la plus totale.
En final de compte, cette mission a informé sur ce que l’on savait déjà depuis des lustres, mais rien n’est réglé : les sols, les sources et les rivières demeurent fortement contaminés au Chlordécone, les enquêtes épidémiologiques sur les agriculteurs et les consommateurs tardent à venir, la décontamination des terres agricoles n’est pas à l’ordre du jour et en guise d’indemnisation, les agriculteurs devront mettre la main à la poche pour faire analyser les produits issus des sols contaminés. Beaucoup d’agitation médiatique pour trois fois rien en somme !
Quant aux responsables de cet empoisonnement de la population, ils courent tranquillement les rues. Et, pour couronner le tout, l’Etat autorise la consommation de productions agricoles issues des sols contaminés avec la bénédiction de l’AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments), institution censée protéger la santé des citoyens ! Alors que la loi interdit toute trace de pesticides non autorisés dans les végétaux, aux Antilles françaises, l’AFSSA a fixé une limite maximale de résidus (LMR) en dessous de laquelle les produits contenant du Chlordécone pourront être consommés. C’est là une autorisation de fait donnée par l’AFSSA pour la culture sur des parcelles contaminées, ce qui est tout à fait inadmissible. L’AFSSA a-t-elle créé un régime d’exception sanitaire pour la banane des Antilles françaises ? Donnera-t-elle son feu vert pour la distribution de produits agricoles contaminés sur le marché de Rungis ?
Tous les ingrédients du parfait scandale sont donc réunis et pourtant, aux Antilles françaises, rien ne bouge. En silence, depuis 1972, on a empoisonné une population de près d’un million d’habitants censés être des citoyens à part entière !
Cependant, sentant tourner le vent, le gouvernement a commencé à multiplier les missions d’experts dont les rapports sont parfois contradictoires, rapports dont, curieusement, les conclusions se veulent toujours très rassurantes. Il tente ainsi de désamorcer une bombe à retardement et des directives ont été données en haut lieu pour contrôler l’information. A ce niveau, il faut reconnaître que c’est plutôt une réussite. Les préfets et les services de l’Etat orchestrent localement la communication et les principaux médias de deux îles sont régulièrement conviés en Préfecture pour se faire les relais de cette information rassurante. Du grand art ! Ou plutôt de la... désinformation puissance 10.

Aujourd’hui, nous nous inscrivons en rupture avec ce système trop bien rodé. Car, le drame du Chlordécone et de tous ces pesticides organochlorés, c’est que, dès le départ, leur haut degré de toxicité était parfaitement connu. Or, en absence d’un réseau de biovigilance humaine et environnementale permettant de vérifier l’impact réel de tous ces poisons, le Ministère de l’agriculture aurait dû déployer les moyens suffisants pour contrôler leur commercialisation et leur usage excessif par les agriculteurs.
Il n’y a donc pas de fatalité. Et, face à cette contamination annoncée, parfaitement prévisible, il convient d’établir les responsabilités des uns et des autres et de révéler à l’opinion publique les dessous de cette scandaleuse affaire qui trouve son théâtre dans les derniers confettis de la République.

Conquises en l’an de grâce 1635, la Guadeloupe et la Martinique sont dans le giron français bien longtemps avant la Savoie, le Comté de Nice ou même la Corse. Soumises à deux siècles et demi d’esclavage (1635 — 1848), puis à un siècle de statut colonial (1848 — 1946), elles furent transformées en « départements français d’Outre-mer » à la suite d’un projet de loi déposé à l’Assemblée Nationale par Aimé Césaire, le 19 mars 1946. Disposant théoriquement des mêmes droits que n’importe quel département de l’Hexagone, les Antilles françaises sont pourtant demeurées jusqu’à ce jour des zones de non droit dans des secteurs vitaux pour leur population. Si, effectivement le code civil et le code pénal sont appliqués à peu près de la même manière des deux côtés de l’Atlantique, par contre, le droit du travail y est régulièrement bafoué et le code de l’environnement à peu près inconnu. Il a fallu que des syndicats (CGTM, CSTM, UGTM, UGTG 9 ) et des associations écologiques (Assaupamar, Appels, Pour une Ecologie Urbaine, les Verts Guadeloupe) luttent pied à pied avec les autorités de l’Etat, représentés par la préfecture, pour obtenir que soit, partiellement, respectés les textes réglementaires et les lois en vigueurs dans ces domaines. Sans compter que dans beaucoup d’autres, les Antilles accusent un retard considérable par rapport aux départements hexagonaux les plus démunis. Ce qui a poussé Aimé Césaire à se demander finalement si les Antillais étaient des Français « à part entière » ou « entièrement à part ».
Dans le dossier qui nous occupe en tout cas, la réponse est nette, claire et sans bavure : des Français entièrement à part ! En effet, jamais dans l’Hexagone n’aurait été autorisé un empoisonnement aussi clairement prévisible et ce, à l’insu d’une population que l’on maintient aujourd’hui sous un véritable étouffoir informationnel. Jamais, pendant trois longues décennies, on n’aurait accepté que des services étatiques ferment les yeux sur le commerce de produits illicites, cela dans l’unique but de satisfaire les appétits financiers d’une caste au comportement féodal et encore marqué par le préjugé de couleur. Le résultat est pourtant là, sous nos yeux : le nombre de cancers, en particulier de la prostate, a littéralement explosé en Guadeloupe et en Martinique. Mais ce n’est là que la pointe de l’iceberg car le plus grave reste à venir : infertilité masculine, maladie de Parkinson, pathologies auto-immunes et neurologiques ne cessent d’augmenter. Les signes avant-coureurs de ces maladies sont déjà là et prennent des allures inquiétantes.
Responsables de ce désastre sanitaire, le Chlordécone et autres pesticides qui furent déversés inconsidérément sur nos deux îles depuis les années 70 du siècle dernier. Et l’argument selon lequel l’origine noire de la majorité des Martiniquais en serait la vraie responsable, argument que nous démonterons plus loin, ne tient pas debout. En effet, les Blancs américains ont un taux de cancers de la prostate 5 fois plus élevé que celui des Nigérians et des Zimbabwéens, pays on ne peut plus noirs, ce qui est logique puisque les Etats-Unis sont le premier utilisateur de pesticides au monde. Exit donc l’argument racial !

Cet ouvrage ne participe pas d’une chasse aux sorcières. Il cherche à établir des responsabilités, à désigner des responsables et à leur demander réparation. Car, si la Guadeloupe et la Martinique sont réellement des départements français, la justice française se doit d’intervenir dans ce dossier exactement comme elle l’a fait pour l’affaire du sang contaminé, celui de la vache folle ou celui de l’amiante. Les juges d’instruction doivent se mettre au travail et interroger qui de droit afin que ce scandale soit enfin tranché devant les tribunaux de la République et non dans les secrets des bureaux préfectoraux ou ministériels (quand ce n’est pas dans les salons des Békés).
Près d’un million d’Antillais a été sciemment empoisonné pendant trente ans. Les sols, les rivières, les sources et même les rivages antillais sont durablement contaminés et cela pour plusieurs générations.
Un tel crime ne saurait rester impuni...
Chapitre 1 er
Chronologie d’un empoisonnement

« ...De même qu’il faut protéger la diversité des espèces pour sauvegarder la biosphère, il faut protéger celle des idées et des opinions, ainsi que la diversité des sources d’information (presse, médias) pour sauvegarder la vie démocratique. »
Edgar MORIN, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, septembre 2000.
« La banane des Antilles : rien ne peut la battre » pouvait-on lire sur les panneaux publicitaires lors des matchs de l’équipe de France de football, pendant leur phase de préparation du dernier Mondial.
Ironie du sport, pendant que la France entière acclamait son équipe nationale, pendant que 22 millions de téléspectateurs français s’extasiaient devant les prouesses techniques des footballeurs d’origine antillaise 10 , notamment devant le but victorieux de Thierry Henry face au Brésil, les Français ignoraient tout, ou presque tout, de la catastrophe environnementale, sanitaire, économique et sociale qui frappe les Antilles françaises depuis plus de trois décennies.

Une catastrophe écologique par contamination des sols et de la chaîne alimentaire. Voici ce que les Antilles françaises ont gagné avec « la banane des droits de l’Homme 11 » !
En fait, c’est peu dire car nous sommes loin de la réalité. Il s’agit d’un véritable empoisonnement chronique de toute une population : depuis les années 70, les pouvoirs publics ont autorisé l’utilisation massive dans l’agriculture antillaise, en toute connaissance de cause, de composés chimiques dont la toxicité sur l’ensemble des organismes vivants était avérée. Des composés aux noms quelquefois rébarbatifs pour le grand public mais bien connus des milieux scientifiques qui n’ignoraient ni leurs propriétés physicochimiques, ni leurs modes d’action et encore moins la réglementation en vigueur pour leur utilisation.
Des composés chimiques appelés pesticides, utilisés à fortes doses pour lutter contre les maladies nuisibles aux bananeraies et, il faut aussi le dire, pour augmenter les rendements agricoles.
Des pesticides dont les plus anciens appartiennent à la famille des organochlorés regroupant, le tristement célèbre DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane), le Chlordane, la Dieldrine, l’Hexachlorobenzène (HCB), l’Hexachlorocyclohexane (HCH), le Mirex et notre fameux Chlordédone.
Des pesticides organochlorés, chimiquement très stables, qui ne se dégradent que très lentement et peuvent persister longtemps dans l’environnement. Leur présence a été décelée dans l’eau, les sols, les sédiments, la mer, les poissons, les crustacés, l’air et les oiseaux.
Des pesticides organochlorés qui contaminent les ressources alimentaires et qui s’accumulent dans les tissus adipeux pour persister durablement dans l’organisme humain.

LES PESTICIDES ORGANOCHLORÉS, DE REDOUTABLES POISONS
Toxiques, persistants, bioaccumulateurs, responsables de la formation de vapeur, quatre propriétés qui permettent de classer ces pesticides organochlorés dans le cercle très restreint des Polluants Organiques Persistants (POP). Avec les produits d’origine industrielle (dioxines et furanes), ces POP constituent des espèces chimiques à toxicité reconnue. Leurs effets sur l’environnement et l’homme sont tels qu’il a fallu élaborer deux textes internationaux pour tenter d’en limiter les rejets à l’échelle de la planète entière :
Le protocole d’Aarhus, signé en juin 1998 dans le cadre de la Convention de Genève sur la Pollution Transfrontalière Longue Distance, sous l’égide de la Commission Economique des Nations Unies pour l’Europe (CEE-NU). L’objet de ce protocole est de contrôler, de réduire ou d’éliminer les émissions de 16 de ces substances dans l’environnement. Ce protocole a été ratifié par la France le 25 juillet 2003 et est entré en vigueur le 23 octobre 2003.
La convention de Stockholm, signée en mai 2001 dans le cadre du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE). Ce texte vise les 16 polluants organiques persistants (POP), qui se répartissent en trois catégories : les pesticides (l’aldrine, la dieldrine, l’endrine, le chlordane, le DDT, l’heptachlore, l’hexachlorobenzène, le mirex, le chlordécone, le lindane et le toxaphène), les produits chimiques industriels (hexachlorobenzène et PCB) et les sous-produits chimiques involontaires (dioxines et furannes) et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Cette Convention a pour objectifs l’élimination de ces POPs — c’est-à-dire non seulement l’arrêt de leur fabrication mais aussi la destruction des stocks existants et des équipements en contenant — Elle a été ratifiée par la France le 16 février 2004 et est entrée en vigueur le 17 mai 2004.

Or, les pesticides organochlorés ont été introduits aux Antilles alors que leur nocivité était déjà connue depuis les années 1970.
A cette période, certains pays, à l’instar du Canada, avaient déjà décrété leur interdiction.
En France, le HCH a été interdit d’utilisation en 1972, la Dieldrine et l’Aldrine ont été retirés du marché, respectivement en 1989 et 1994, le Mirex en 1990, le Lindale a été retiré du marché et interdit d’emploi en 1998 12 .
En parcourant la littérature scientifique, on peut être surpris de la précision avec laquelle ces pesticides organochlorés sont décrits par les chercheurs. De véritables poisons ! Cinq d’entre eux, ont été particulièrement dévastateurs aux Antilles françaises. Il n’est donc pas superflu de rappeler aux lecteurs quelques définitions et présentations sommaires qui y sont faites :
Le DDT (Dichlorodiphényltrichloroéthane) : De 1946 à 1972, le DDT était l’insecticide agricole le plus largement utilisé dans le monde. Le DDT est insoluble dans l’eau, très persistant sur les surfaces solides et passe facilement dans les graisses animales, où l’on a mis en évidence sa bioaccumulation et sa bioconcentration. De plus, on a signalé, chez des humains, des concentrations qui peuvent présenter des dangers pour la santé : « L ’ exposition des humains peut être causée directement par des pulvérisations ou par des contacts cutanés, ainsi que par inhalation ou ingestion d’aliments contaminés. Pour le DDT et ses métabolites, on observe des effets de toxicité aquatique aiguë et chronique et de toxicité chronique chez les mammifères, ainsi que des signes manifestes de tératogénicité, de mutagénicité et de cancérgénicité 13 ».
En clair, à lui seul, ce DDT produit des malformations chez l’embryon humain, entraîne des mutations génétiques chez l’humain et provoque ou favorise l’apparition de cancers. Comme poison administré même à dose homéopathique on ne fait pas mieux. D’où son retrait du marché et son interdiction de vente. Pourtant il a été utilisé massivement aux Antilles à tel point qu’il a contaminé la faune et la flore de la baie de Fort-de-France. L’étude diagnostique sur l’état de santé de la Baie de Fort-de-France, conduite sous l’égide de l’UNESCO, est à cet effet très révélatrice. L’évaluation écotoxicologique qui y a été menée en 1991 révèle des taux de DDT 3 à 30 fois supérieur à celui de la Méditerranée, une mer déjà réputée pour sa très forte pollution 14 .

Le Perchlordécone (matière active du Mirex) : Produit organique persistant qui a été utilisé aux Antilles pour lutter contre les fourmis-manioc. Ailleurs, cet insecticide a démontré une efficacité redoutable contre les fourmis de feu, les insectes coupe-feuilles, les termites, les pseudococcides de l’ananas. Il est décrit comme étant cancérogène. Pourtant, l’Institut de Veille Sanitaire à travers son rapport sur les insecticides organochlorés aux Antilles 6 affirme le contraire ! Un paradoxe que nous analysons en détail dans le chapitre 4, consacré aux effets sanitaires des pesticides. Son utilisation a été limitée, puis interdite dans pratiquement tous les pays.

Le HCH (Hexachlorocyclohexane) : Pesticide commercialisé pendant les années 1940. Il pénètre dans l’environnement par application directe et à partir de sources non ponctuelles pendant la fabrication et l’élimination. Une fois dans l’environnement, les isomères du HCH persistent. Sa capacité de bioaccumulation a été souvent signalée. L’exposition alimentaire est la principale voie d’exposition des humains là où on utilise le HCH pour traiter des plantes et des animaux, étant donné qu’il est adsorbé à partir des voies gastro-intestinales. Diverses études animales ont mis en évidence les effets oestrogéniques du HCH et ses effets nocifs sur le système reproducteur des mâles. La détection de concentrations de ce pesticide dans le lait maternel indique que les nourrissons sont un groupe à risque spécial. Sa cancérogénicité est universellement admise par la communauté scientifique.

La Dieldrine (non homologuée en France) : insecticide chloré interdit dans la plupart des pays développés à cause de son importante écotoxicité, très grande stabilité moléculaire et forte bioamplification dans les chaînes trophiques. On a largement utilisé la Dieldrine dans les années 1950 et au début des années 1970, à des fins agricoles, pour des traitements du sol et des semences.
La Dieldrine n’a jamais été homologuée en France, pourtant, en 1999 — 2000, les résultats des analyses de l’eau de source en Guadeloupe révèlent des taux extrêmement élevés de Dieldrine, ce qui prouve son utilisation dans l’agriculture guadeloupéenne. Ce pesticide était pourtant interdit à la vente depuis 1987.

Le Chlordécone  : Pesticide organochloré breveté aux Etats Unis en 1952 et vendu en 1958 sous le nom commercial de Kepone. Le Chlordécone est un polluant organique persistant, extrêmement rémanent dans l’environnement qui peut s’avérer très toxique. Interdit par les autorités américaines en 1976 à la suite d’une catastrophe dans l’usine de production d’Hopewell en Virginie, il a été classé comme cancérogène possible chez l’homme dès 1979. Pourtant les pouvoirs publics français donnent leur autorisation pour son utilisation aux Antilles françaises, d’abord de façon provisoire en 1972, puis à nouveau entre 1981 et 1993, année de son interdiction définitive en France. Utilisé massivement dans le traitement des bananiers pour lutter contre le charançon, le Chlordécone est à l’origine d’une pollution sans précédent en Guadeloupe et en Martinique. À certains endroits, l’eau souterraine contient des taux de Chlordécone 100 fois supérieurs à la norme. A cause de sa très grande stabilité chimique et de sa très forte rémanence, le Chlordécone a complètement contaminé les terres agricoles des Antilles françaises et s’est infiltré dans les sols et dans l’eau de source.
Plus d’une décennie après son interdiction, ce poison est à l’origine d’un des plus grands scandales de santé publique aux Antilles.

UN RÉGIME DE DÉROGATIONS ABUSIVES POUR LA BANANE ANTILLAISE
Le Chlordécone fut, officiellement, introduit aux Antilles en 1972. C’est, en effet, à cette date que le Ministère de l’agriculture a délivré une autorisation provisoire d’une année au Képone, nom commercial du produit. Concernant l’aspect provisoire de cette autorisation, personne n’est en mesure de le confirmer. Interpellé par les parlementaires sur les bases juridiques de cette autorisation provisoire, le ministre de l’agriculture a littéralement botté en touche : « En l’absence de conservation de cette autorisation dans la base informatique du ministère, mes services considèrent comme vraisemblable que cette autorisation n’a pas été maintenue au-delà de 1993» 15 . Rien que cela ! Comment croire sur parole Dominique Bussereau quand, en 1975, on faisait état de l’efficacité infiniment supérieure du Chlordécone face à toutes les matières actives expérimentées. Les termes du rapport Kermarrec 16 à ce sujet sont sans équivoque : « En 1975, la méthode du coefficient d’infestation fut simplifiée afin de la rendre plus utilisable en plantation » . Kermarrec précise quelques lignes après : « le suivi de l ’ infestation a permis de mettre en évidence l’importante efficacité rémanente du Chlordécone. Dans certaines bananeraies, les traitements ont pu être espacés de 18 mois au lieu de 6 mois théoriques » 17 . Tout laisse donc à penser, à travers ce suivi des techniques de lutte antiparasitaire, que le Chlordécone a bel et bien été utilisé au-delà de février 1973 contrairement à ce que certains voudraient laisser entendre.
Quelle quantité de Chlordécone a-t-on répandu sur les exploitations agricoles aux Antilles ? Et cela, durant combien d’années après la première autorisation de mise sur le marché ?

Le ministre, qui a précisé « je ne suis donc pas en mesure de vous adresser copie de l’autorisation de 1972 » 18 , devra tôt ou tard s’expliquer là-dessus !
Quoi qu’il en soit, dès avril 1975, on observait déjà les premiers signes de pollution au Chlordécone. En effet, les résultats d’analyse de résidus de Chlordécone dans l’eau et les sédiments de rivière de la zone bananière de Guadeloupe, présentés dans le rapport Snegaroff 19 , faisaient état d’une certaine migration du Chlordécone en profondeur par lessivage des sols. D’où les recommandations de Snegaroff qui alertait déjà les autorités en des termes pourtant très clairs : « C’est pourquoi il importerait, dans la mesure où l’HCH est interdit, et où le Chlordécone est appelé à le remplacer de manière durable, d’étudier sa stabilité et ses voies de dégradation dans ces sols tropicaux, ses possibilités d’accumulation, de migration, de contamination des plantes » 20 . Tout est dit par Snegaroff qui précisait : « Ces données sont d’ailleurs nécessaires pour que ce produit ait son autorisation définitive d’emploi » 21 .
Visiblement, les autorités n’ont pas tenu compte des recommandations de ce chercheur puisque aucune étude de comportement de ces résidus d’HCH et de Chlordécone dans l’environnement n’a été lancée. Plus surprenant, le Chlordécone qui avait fait l’objet d’une interdiction par les autorités américaines en août 1976, sera à nouveau autorisé aux Antilles en 1981 .

Pour obtenir cette nouvelle autorisation, les importateurs békés ont dû racheter le brevet de la substance active puisque le Chlordécone, à cause de son écotoxicité, n’était plus fabriqué depuis 1978. C’est à ce niveau qu’intervient le tout puissant lobby béké. En 1981, les établissements Laurent De Laguarigue ont obtenu du Ministère de l’Agriculture une autorisation de vente du Curlone , seconde formulation commerciale du Chlordécone . La formulation du produit a été assurée à Béziers, la synthèse au Brésil et la commercialisation du poison aux Antilles françaises.
C’est donc en toute connaissance de cause que le Ministère de l’Agriculture a délivré cette seconde autorisation. Ce poison était interdit aux Etats-Unis depuis 5 ans, une directive européenne règlementait les autres pesticides de la même famille depuis 1978 22 et tous les rapports d’avant 1981 tiraient déjà la sonnette d’alarme quant à l’impact de la pollution au Chlordécone sur les sols et la faune aquatique.
Cette autorisation de mise sur le marché d’une substance interdite se plongera jusqu’au 1 er février 1990, date à laquelle il sera notifié aux Etablissements Laurent De Laguarigue le retrait de l’autorisation de vente du Chlordécone. Mais, la banane antillaise ne pouvait pas être soumise à un tel régime de restriction et c’était sans compter sur le poids des Békés dans l’économie de nos deux pays. Malgré les conclusions de la Commission d’étude de la toxicité qui s’était prononcée, en septembre 1989, pour une interdiction du Chlordécone et ce, sur la base d’un arrêté du code de la santé publique, ils obtiendront la poursuite de sa commercialisation. Le retrait de l’autorisation de vente a été notifié le 1 er février 1990, mais le Chlordécone sera tout de même commercialisé jusqu’en septembre 1993 !
Ainsi, après une notification d’interdiction, le Chlordécone, utilisé dans le traitement de la banane antillaise, bénéficiera d’un régime de triple dérogation :
D’abord, en avril 1990, par Henry Nallet, ministre de l’Agriculture et des forêts qui a autorisé une dérogation de deux années pour... écouler les stocks de Chlordécone ! Avait-on évalué ces stocks ? Quelles étaient les surfaces agricoles concernées ?
Puis, en mars 1992, par Louis Mermaz, ministre socialiste de l’agriculture, qui a accordé, « à titre dérogatoire, un délai supplémentaire d’un an pour l’utilisation du Curlone pour lutter contre le charançon du bananier, c’est-à-dire jusqu’au 28 février 1993. » 23
Enfin, en février 1993, par Jean-Pierre Soisson, ministre de l’agriculture et du développement rural, qui a répondu favorablement à une demande du très puissant groupement bananier SICABAM 24 , pour « utiliser le reliquat de la spécialité Curlone, à base de Chlordécone, pour lutter contre le charançon du bananier.» 25

Dans sa réponse au Préfet de la Martinique, qui avait relayé la demande de la SICABAM, le Ministère de l’agriculture rappelle que « cette autorisation d’emploi est valable jusqu’au 30 septembre 1993 » avant de préciser que « Toute publicité est interdite » 26 . Une petite phrase sibylline qui en dit long sur les rapports de confiance mutuelle qui existaient entre les services du ministère, les préfets et les latifundistes békés. Une confiance qui s’apparente en fait à une véritable complicité puisque le ministère était conscient de la gravité de la situation et des conséquences de sa nouvelle dérogation. D’où sa demande de discrétion.
C’est également dans la plus stricte discrétion que ces mêmes autorités ont accordé une dérogation spéciale aux Départements antillais de la Guadeloupe et de la Martinique pour le HCH. Un organochloré reconnu pour sa cancérogénicité dont l’utilisation avait fait l’objet d’un retrait général d’homologation sur le territoire hexagonal. Interdit à la vente depuis le 1 er mars 1971 à cause de sa très grande toxicité, le HCH a bénéficié d’un régime de prolongation aux Antilles françaises jusqu’en 1987, au motif que « la défense des cultures est le vecteur du profit en culture bananière d’une part et en second lieu aucun insecticide « anti-charançon » n’avait été homologué » 27 . Quand « le profit en culture bananière » se confond avec les intérêts des latifundistes békés, l’administration est prête à délivrer des dérogations à tout bout de champ et à prétexter les arguments les plus fallacieux.
Une attitude révoltante et complètement irresponsable qui a également prévalu pour le Perchlordécone (Mirex), un autre organochloré utilisé contre les fourmis-manioc. Le Mirex avait bénéficié d’une autorisation provisoire de vente avant même de recevoir son homologation définitive qui fut délivrée en juillet 1975. Dans une synthèse bibliographique sur les pollutions liées à l’utilisation du Mirex, A. Kermarrec et G. Malato 28 décrivent ce produit en des termes très peu rassurants : « Son efficacité insecticide n’est plus à démontrer. Le Mirex 450 est bien un poison lent dont on connaît d’ailleurs mal le mode d’action sur les insectes » 29 . Nous serons tenté d’ajouter : un poison lent donc on connaît bien les effets sur l’homme.
Le lecteur peu avisé, très certainement choqué de prime abord, comprend donc mieux le titre que nous avons choisi pour notre ouvrage : Chronique d’un empoisonnement annoncé. La communauté scientifique reconnaît unanimement que les pesticides organochlorés sont de véritables poisons. En autorisant l’utilisation massive de ces poisons dans l’agriculture antillaise durant plusieurs décennies, les autorités ont perpétré un empoisonnement massif de nos pays.

UN EMPOISONNEMENT CONNU DEPUIS... LES ANNÉES 1970
Nous avons évoqué précédemment les conditions dans lesquelles le Chlordécone aurait bénéficié d’un régime de dérogations abusives alors même que les chercheurs avaient alerté les pouvoirs publics sur l’état de pollution du milieu, les risques encourus et la nécessité de démarrer des études épidémiologiques.
Nous demeurons donc très circonspects face aux rapports qui font tous état d’une « découverte de la pollution en 1999 30 ». Par le passé, nous avons appris sur les bancs de l’école que Christophe Colomb avait découvert l’Amérique. Déjà, nous avions quelques interrogations. Quand ce grand conquistador espagnol a mis les pieds sur les terres d’Amérique, il a effectivement découvert... des populations amérindiennes. Pour dissiper le doute qui s’installait en nous quant à la définition du mot « découverte », nous avons consulté le Petit Robert. Découverte : action de découvrir ce qui ignoré, inconnu, caché.
Avant 1999, la pollution au Chlordécone, qui avait déjà largement contaminé nos sols, était-elle alors ignorée, inconnue ou cachée ? Les mots sont certes des totems sous toutes les latitudes mais de là à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas. Car, en affirmant ainsi que la découverte de la pollution au Chlordécone a été faite en 1999, les auteurs de ces rapports savent pertinemment qu’ils bafouent la réalité. Les faits sont là. Ils sont incontournables ! De notre point de vue, une telle attitude n’a pour seul objectif que de dédouaner l’Etat et ses services d’une part et les Blancs créoles de l’autre.
Par leur laisser-faire, tous ont autorisé l’importation d’un poison redoutable qui, à l’instar de l’agent orange, risque de nous réserver de très mauvaises surprises d’ici quelques générations. En effet, en 1996, quarante ans après les premiers épandages d’agent orange par l’armée américaine, la Croix Rouge a estimé de 70.000 à 100.000 le nombre d’enfants victimes de la dioxine. Paralysie, monstruosité, cancer, déficience mentale, troubles neurologiques, telles sont les principales atteintes décrites par le Pr Hoang Dinh Cau, ex-vice-ministre de la santé de la République Démocratique du Vietnam. Notre stupéfaction ne fait qu’augmenter quand cet ancien doyen de la faculté de médecine de Hanoi, Président du Comité d’études sur la dioxine, explique : « Pourtant, les parents de ces jeunes malades n’ont jamais été en contact avec les défoliants 31 » . Effarant! La transmission génétique de toutes ces pathologies graves survient quarante ans après, chez des générations qui n’ont jamais été exposées à la dioxine. Que sait-on de la transmission génétique du Chlordécone qui fait partie, avec la dioxine, des Polluants Organiques Persistants que la Convention de Stockholm tente d’éliminer ?

Ainsi donc, quand les auteurs des notes et rapports de l’époque recommandaient un certain nombre de préconisations face à une pollution constatée au Chlordécone, il aurait fallu tout mettre en œuvre pour endiguer le mal. Cela n’a pas été fait et aujourd’hui il faut que cela soit expliqué clairement aux populations antillaises. Quelles étaient ces recommandations ? Elles figuraient déjà dans certains rapports officiels qui, inévitablement, servent aujourd’hui de référence :

1977 : Mission INFRA — Rapport Snegaroff. Dans les conclusions de sa note présentée le 19 octobre 1977, J. Snegaroff confirme une pollution par les résidus d’insecticides organochlorés dans les sols des bananeraies, dans le milieu aquatique avoisinant et dans les sédiments des rivières. Devant l’impossibilité de déterminer l’impact réel de cette pollution au Chlordécone, il suggérait de « démarrer une expérimentation pour apprécier les effets directs ou non de ce produit sur la faune aquatique, et d’étudier les propriétés d’adsorption, de dégradation, d’accumulation dans ce milieu». Après ces recommandations, somme toute normales pour un spécialiste de Phytiatrie-Phytopharmacie, J.Snegaroff terminait son rapport en exprimant un souhait personnel qui mérite une attention toute particulière : « Réaliser ce genre d’étude serait montrer qu’on se préoccupe enfin sérieusement des conséquences de l’emploi de pesticides en bananeraies et leurs répercussions sur la santé humaine, sur l’agriculture et sur le potentiel économique de la Guadeloupe 32 ». Se préoccuper enfin des conséquences ! Une dernière phrase qui témoigne bien d’un certain humanisme de l’auteur mais qui en dit long sur son scepticisme quant à une éventuelle intervention des pouvoirs publics.

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