Faut-il avoir peur de nos centrales nucléaires ?
240 pages
Français

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Description

Ce livre est un cri d'alarme contre l'idéologie, le déni de raison et de réalité, et leur résultat : l'agitation de peurs irrationnelles et la manipulation.Oui, les centrales nucléaires peuvent être dangereuses quand les hommes se comportent en "chauffards du nucléaire", mais bien moins que beaucoup d'autres activités humaines quand toutes les précautions sont prises. Ce livre revient sur les facteurs organisationnels et humains indispensables, puis répond à la question : pourra-t-on se passer des centrales nucléaires ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9782336375700
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Couverture
4e de couverture
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-72581-9
Titre
Georges SAPY






Faut-il avoir peur
de nos centrales nucléaires ?

Pourra-t-on s’en passer ?
Ouvrages du même auteur
Communiquer avec les chinois - Clés pour réussir vos négociations - Éditions d’Organisation, 2003

Manager un projet - Entre outils et… relations humaines ! Édité par l’auteur, membre de l’AAA, 2006

Introduction à l’ingénierie des installations nucléaires - EDP sciences, collection Profil, 2012

La TRANSITION ÉNERGÉTIQUE - Pourquoi et comment elle va changer votre vie - L’Harmattan, 2013
Dédicace

À tous ceux qui pensent que la raison
et les faits seront toujours supérieurs
à l’idéologie et au déni de réalité

« Quel est le plus grand péril de la situation actuelle ? L’ignorance, l’ignorance plus encore que la misère… C’est à la faveur de l’ignorance que certaines doctrines fatales passent de l’esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau confus des multitudes… Le jour où l’ignorance disparaîtrait, les sophismes s’évanouiraient »

Victor Hugo

(Discours devant l’Assemblée nationale - 11 novembre 1848)
PRÉAMBULE
Pourquoi ce livre ?
Les réactions de mon entourage, proche ou moins proche, et plus généralement du public au travers des sondages, ainsi que celles de la plupart des médias, montrent à de rares et heureuses exceptions près une méconnaissance profonde des réalités et enjeux de l’énergie nucléaire. Pourtant majeurs dans un pays qui en tire 75% de son électricité… Tenter de faire œuvre de pédagogie dans ce domaine est donc tout sauf inutile, même si la tâche n’est pas aisée…

Car au-delà d’une minorité agissante d’opposants au nucléaire, qui pratiquent le déni de raison et de réalité (voir à ce propos l’édifiant et excellent ouvrage de Jean de Kervasdoué : ILS ONT PERDU LA RAISON ), la grande majorité des citoyens a des interrogations parfaitement légitimes et intellectuellement honnêtes. Pourquoi un débat serein est-il alors si souvent impossible , voire considéré comme tabou dans ce domaine ? Plusieurs raisons :

- La rémanence d’idées anciennes sur la soi-disant opacité du domaine, qui furent naguère peut-être exactes, mais sont devenues obsolètes depuis la loi dite TSN * (Transparence et Sécurité Nucléaire) votée en 2006, qui a notamment instauré l’indépendance totale de l’ASN * (Autorité de Sûreté Nucléaire) et imposé la transparence vis-à-vis du public.

Il suffit en effet d’aller sur le site Internet de l’ASN pour tout savoir de la vie des installations nucléaires : leurs incidents, y compris les plus insignifiants, les décisions prises par l’ASN , ses demandes aux concepteurs et/ou exploitants, ses injonctions et mises en demeure, etc.

Si bien qu’AUCUN autre domaine industriel n’est devenu aussi transparent ! À condition d’aller… chercher l’information !

Malheureusement, de trop nombreux journalistes continuent à dire ou écrire le contraire… Sans doute par non remise à jour de leur logiciel personnel… Ou difficulté à entrer dans le sujet…
- Difficulté logiquement partagée par le grand public, excepté pour la minorité qui a acquis la culture scientifique nécessaire. Ce qui a pour effet pervers d’ouvrir un boulevard pour tous les fomenteurs et agitateurs de peurs irrationnelles… Dont certains usent pour pervertir des débats qui pourraient sans cela être intellectuellement honnêtes. Avec pour conséquence de les interdire de facto, dans certains cas.

Raison de plus, donc, pour tenter de faire de la pédagogie, sur des bases factuelles, rationnelles et intellectuellement honnêtes. En utilisant le moins possible de termes techniques pour être accessible aux non spécialistes. Mission impossible ? Peut-être pas complètement. Le jeu vaut en tout cas d’être tenté. Et le lecteur jugera au résultat…

Car il apparaît de plus en plus que l’humanité (et cela vaut tout particulièrement pour notre pays) aura beaucoup de mal à se passer de l’énergie nucléaire à moyen et long termes, si elle veut par ailleurs réduire fortement ses émissions de CO 2 , autre enjeu planétaire…

Autrement dit, entre les énergies fossiles carbonées (charbon, pétrole, gaz) et l’énergie nucléaire, il va falloir… choisir : impossible de réduire les deux en même temps, les énergies renouvelables, qui ont par ailleurs leur place , ne permettant pas d’apporter une réponse globale à nos besoins énergétiques.

Et ce, même si l’on parvient à réduire fortement ces derniers par d’indispensables économies d’énergie (voir à ce propos : La TRANSITION ENERGETIQUE - Pourquoi et comment elle va changer votre vie, par l’auteur de ces lignes).

Cette question des limites des énergies renouvelables, souvent occultée par beaucoup d’illusions, est tout à fait majeure pour notre avenir énergétique. Elle est longuement abordée ici.

Bref, et n’en déplaise aux anti-nucléaires, il faut sans doute se résoudre et donc se préparer à vivre encore longtemps avec des centrales nucléaires, dans la mesure où, comme l’a déclaré Bernard Bigot, ancien administrateur général du CEA :

« On ne fait pas du nucléaire par plaisir mais par nécessité »

Ce n’est pas une bonne nouvelle … Il serait en effet beaucoup plus facile et confortable de s’éclairer à la seule force du vent et de se chauffer au seul soleil… Malheureusement, la réalité rend ce rêve inaccessible en l’état actuel des connaissances, comme il est démontré dans la deuxième partie de cet ouvrage.

Est-on dans ces conditions condamné à vivre durablement dans la peur d’un hypothétique accident nucléaire majeur sur notre sol ? La question appelle une réponse nuancée, apportée en mars 2011, quelques jours après l’accident de Fukushima au Japon, par André-Claude Lacoste, alors président de l’ASN :

« Je l’ai toujours dit : personne ne peut garantir qu’il n’y aura jamais un accident grave en France »

Propos incontestables et d’une grande sagesse : dire le contraire serait commettre le péché d’orgueil, le pire en la matière et le chemin le plus rapide vers un… probable accident nucléaire ! Mais il a aussitôt ajouté :

« Il convient de faire deux choses : essayer de réduire la probabilité que cela arrive, ainsi que les conséquences, si cela arrive. C’est toute la philosophie de la sûreté nucléaire »

Tout est parfaitement résumé en ces quelques mots… Ne reste qu’à l’expliciter, ce qui est l’objet de la première partie de cet ouvrage.
Plan de l’ouvrage
L’ouvrage comporte trois parties :

- La première partie est intitulée :

« Les causes profondes des accidents nucléaires majeurs et leurs parades »

Elle a pour objet principal d’exposer de manière la plus simple et compréhensible possible les causes réelles profondes des trois accidents majeurs survenus dans le monde à ce jour :

* Three Mile Island ( TMI en abrégé) en 1979,

* Tchernobyl en 1986,

* Fukushima-Daiichi en 2011.

Sachant que ces causes relèvent de comportements humains , simplement erronés dans le premier cas, très gravement fautifs dans les deux autres, et non de causes matérielles , qui n’en sont que les événements initiateurs .

Cette analyse permet alors de faire d’utiles comparaisons avec l’organisation actuelle de la sûreté nucléaire en France , qui sont plutôt… rassurantes pour le citoyen français.

Outre les accidents nucléaires majeurs , événements les plus graves susceptibles de se produire dans cette industrie, sont également brièvement évoqués les autres sujets qui peuvent à juste titre inquiéter ou au moins préoccuper les citoyens :

* Le cycle du combustible nucléaire,

* Le démantèlement des installations nucléaires en fin de vie,

* Les transports de matières radioactives,

* Le stockage des déchets nucléaires à moyen et long termes,

* Le risque terroriste .
- La deuxième partie est intitulée :

« Peut-on, ou pourra-t-on, se passer de l’énergie nucléaire ? »

Elle a pour objet d’analyser les possibilités de remplacement de l’énergie nucléaire par les énergies renouvelables , non émettrices de CO 2 à l’instar du nucléaire.

Avec malheureusement, comme déjà souligné plus haut, un résultat peu encourageant , à la fois sur les plans technique et économique, tout au moins en l’état actuel des technologies connues ou même envisagées…
- Enfin, la troisième et dernière partie est intitulée :

« Continuer à vivre avec le nucléaire… »

C’est en effet, qu’on le veuille ou le déplore, probablement la seule possibilité raisonnable de conserver notre statut de pays développé… Même si cette affirmation peut sembler un peu excessive, il vaut mieux y réfléchir préalablement…

Dans cette perspective, faire la part entre les craintes légitimes suscitées par le nucléaire, en les rationalisant et mettant à leur juste place , et les peurs irrationnelles largement suscitées et entretenues par la désinformation de certains opposants à cette énergie est également un exercice indispensable…

Enfin, l’ouvrage comporte en outre, classiquement :

- Un Glossaire commenté (classé par ordre alphabétique) définissant et explicitant quelques termes spécialisés , signalés dans le texte par la notation*, et tenant lieu le cas échéant d’annexe technique très sommaire. Les acronymes (ou sigles) utilisés dans le texte y sont répertoriés de la même manière.
- Des Références bibliographiques,
- Et bien sûr une Table des matières , en fin d’ouvrage.
I – PREMIÈRE PARTIE : Les causes profondes des accidents nucléaires majeurs et leurs parades
CHAPITRE I-1 Bases de la sûreté nucléaire : quelques rappels indispensables
L’échelle « INES » de gravité des incidents et accidents nucléaires (rappel - Source : ASN)
L’échelle INES * ( I nternational N uclear E vent S cale) a été mise au point au niveau international sous l’égide de l’AIEA *. Elle :

- Est utilisée pour faciliter la perception par les médias et le grand public de l’importance des incidents et des accidents nucléaires, au niveau international ,
- S’appuie sur des critères à la fois objectifs et subjectifs faciles à comprendre par des non experts du domaine, incluant les conséquences : à l’intérieur du site, à l’extérieur du site, et, le cas échéant, une appréciation sur le degré de dégradation de la défense en profondeur *,
- S’applique à tous les « événements » affectant les installations nucléaires de base ( INB * en France) ainsi qu’aux transports de matières nucléaires radioactives*,
- Comporte 8 niveaux , classés de 0 à 7 , par ordre croissant de gravité,
- Distingue les incidents (classés selon 4 niveaux de 0 à 3) qui par définition n’ont pas d’impact à l’extérieur du site et les accidents (classés selon 4 niveaux de 4 à 7) qui ont un impact plus ou moins important à l’extérieur du site .

L’échelle INES est résumée dans le tableau de la page suivante.

Les accidents nucléaires majeurs survenus à ce jour (rappels résumés)
Dans l’ordre chronologique :
► 1979 : accident de Three Mile Island (TMI) aux USA
- Réacteur appartenant à la filière REP * (réacteurs à eau pressurisée , similaire à la nôtre) de 800 MWe de puissance électrique. Mis en service 5 ans plus tôt seulement , en 1974,
- Origine : défaillances matérielles et erreurs humaines initiales mineures, aggravées par de fausses manœuvres des opérateurs dues à leur incompréhension de la situation réelle,
- Dégâts : fusion partielle du cœur (45% environ du cœur dont 20% environ a coulé au fond de la cuve, sans la percer ),
- Conséquences sur l’environnement : rejets négligeables ,
- Niveau de gravité sur l’échelle INES : 5
► 1986 : accident de Tchernobyl en RSS d’Ukraine
- Réacteur appartenant à la filière RBMK , très différente de la nôtre car intrinsèquement instable * à certains niveaux de puissance et dépourvue d’enceinte de confinement *. Environ 1 000 MWe de puissance électrique. Mis en service 3 ans plus tôt seulement , en 1983,
- Origine : excursion * de puissance neutronique majeure (100 à 200 fois la puissance nominale) suite à « essai » aberrant réalisé sur un réacteur dans des conditions d’instabilité possible de ce dernier…
- Dégâts : explosion des structures du réacteur suivie d’un incendie massif du graphite contenu dans ce type de réacteur,
- Conséquences sur l’environnement : rejets massifs , à la fois locaux et à haute altitude, donc avec conséquences à grande distance . Évacuation massive mais tardive des populations,
- Niveau de gravité sur l’échelle INES : 7 (de loin le plus grave de tous les accidents survenus à ce jour).
► 2011 : accident de Fukushima-Daiichi au Japon
- Réacteur appartenant à la filière eau bouillante , également différente de nos réacteurs – 4 réacteurs de puissance allant de 440 à 760 MWe électriques mis en service entre 1971 et 1978,
- Origine : séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter suivi d’une vague de tsunami de plus 15 m de haut noyant le site et provoquant une perte de refroidissement généralisée des réacteurs par perte simultanée des alimentations électriques et d’eau de refroidissement (plus précisément, les réacteurs no 1, 2 et 3 étaient en fonctionnement juste avant le séisme. Ce sont les plus atteints. Le réacteur no 4 était déchargé de son combustible nucléaire, stocké en piscine, qui a donc également subi le manque de refroidissement, avec des conséquences moindres),
- Dégâts : explosions d’hydrogène * soufflant en partie les structures de certains des 3 réacteurs et fusions partielles de certains cœurs (toujours en cours d’analyses plus précises sur ce dernier point, les installations étant encore largement et pour longtemps inaccessibles),
- Conséquences sur l’environnement : rejets massifs , surtout locaux grâce à des conditions météorologiques favorables (pas de rejets importants à haute altitude comme à Tchernobyl). Contamination importante mais localisée des sols et de l’Océan Pacifique. Évacuation massive mais insuffisamment rapide des populations dans certaines zones (voir chapitre I-4),
- Niveau de gravité sur l’échelle INES : 7 (mais rejets globaux sensiblement inférieurs à ceux de Tchernobyl : environ 10 à 15% seulement de ces derniers).
Les quatre objectifs de la sûreté nucléaire
Ils sont résumés ci-après :

1) Maîtriser la réaction en chaîne *

Les deux principaux moyens pour y parvenir sont :

- La conception du cœur du réacteur : il doit être auto-stable *, c’est-à-dire conduire naturellement à « l’étouffement » de la réaction en chaîne si la puissance augmente intempestivement,
- L’insertion automatique de barres de contrôle dans le cœur : elles doivent être prêtes à agir à tout instant dans un temps très court (de l’ordre de la seconde) pour « étouffer » rapidement la réaction en chaîne.

NB : les réacteurs à eau pressurisée ou eau bouillante sont auto-stables par conception. Ce n’est pas le cas des réacteurs RBMK , instables à certains régimes de fonctionnement. C’est l’un des facteurs majeurs de l’accident de Tchernobyl, comme déjà souligné plus haut.

2) Évacuer la puissance résiduelle *

La puissance résiduelle persiste très longtemps après l’arrêt de la réaction en chaîne et échauffe le cœur du réacteur, qu’il faut par conséquent refroidir. Ce qui requiert la disponibilité de réserves d’eau et de sources d’électricité dont la fiabilité doit être garantie pour actionner les motopompes injectant cette eau dans le réacteur, à court, moyen et long termes.

NB : autant la maîtrise de la réactivité * du cœur relève de théories, codes de calcul et technologies très sophistiquées, autant l’injection d’eau dans un cœur de réacteur fait appel à des technologies simples, dérivées de l’industrie courante.

3) Confiner * les matières radioactives

Conformément au principe de défense en profondeur déjà évoqué, ce confinement fait normalement appel à 3 barrières successives : la gaine du combustible, l’enveloppe du réacteur et l’enceinte de confinement, ceci afin d’éviter - ou minimiser - tout rejet dans l’environnement.

NB : c’est bien le cas des réacteurs à eau pressurisée ou eau bouillante mais pas des réacteurs RBMK , qui sont dépourvus d’enceinte de confinement comme déjà souligné plus haut.

4) Maîtriser les situations de crise accidentelles et/ou post-accidentelles

Ultime « maillon » fort de la chaîne : le pré positionnement de dispositions à la fois matérielles et organisationnelles (cellules de crise, plans d’urgence interne et externe) permettant de mettre en œuvre dans un délai très court des actions palliatives et/ou curatives en cas d’incident grave ou d’accident.

NB : ce type d’organisation, explicité dans le chapitre I-5, a été profondément amélioré en France à la suite de l’accident de Tchernobyl, dont c’est un retour d’expérience majeur .

Il n’existait évidemment pas en Ukraine lors de l’accident de Tchernobyl, ce qui n’est pas surprenant, ni au Japon lors de l’accident de Fukushima , ce qui l’est beaucoup plus… (Voir chapitre I-3).
Non-respect des objectifs de sûreté ci-dessus sur les réacteurs accidentés
Pour mieux comprendre ce qui s’est passé dans les 3 accidents majeurs, il est intéressant d’identifier les objectifs de sûreté ci-dessus qui n’ont pas été respectés . Ces éléments sont résumés dans le tableau ci-après, avec des explications complémentaires signalées par des renvois :

► Tchernobyl
(1) Réacteur intrinsèquement instable (ci-dessus).

(2) Les structures ont été détruites et le cœur a été directement mis en contact avec l’atmosphère… !

(3) Pas d’enceinte de confinement. Elle n’aurait de toute façon pas résisté à l’énergie dégagée par l’excursion de puissance…
► Fukushima
(4) La barres d’arrêt de la réaction en chaîne ont apparemment correctement fonctionné lors des secousses sismiques qui ont précédé l’arrivée des vagues de tsunami (il est difficile d’être plus affirmatif tant que les cœurs des réacteurs accidentés ne seront pas inspectés, dans une décennie ou plus…).

(5) Le tsunami, en noyant la totalité des systèmes de production d’électricité de secours et d’injection d’eau a rendu impossible le refroidissement.
(6) Les explosions d’hydrogène ( phénomène chimique et non nucléaire ) ont détruit les structures supérieures de certains réacteurs et mis leur cœur en contact avec l’atmosphère.
► TMI
(7) Les mauvaises interprétations des opérateurs ont conduit à interrompre par erreur l’alimentation en eau, ce qui a provoqué la fusion partielle du cœur.

(8) La cuve n’a pas été percée, l’enceinte de confinement est restée intègre et les rejets dans l’environnement ont été très faibles.
► Synthèse
L’intérêt de ce tableau est de montrer à quel point les réacteurs de Tchernobyl et de Fukushima ont été incapables de respecter les critères de sûreté :

- Tchernobyl n’en a respecté… aucun !
- Fukushima en a respecté un seul …

Par contre, TMI s’est beaucoup mieux comporté en respectant deux critères essentiels, dont le plus important au regard de l’environnement et de la santé publique : celui du confinement des matières radioactives. Ceci en dépit d’une évacuation très erratique et insuffisante de la puissance résiduelle.

On entrevoit donc déjà une différence importante de nature entre les accidents de Tchernobyl et Fukushima d’une part, celui de TMI d’autre part.

Cette différence sera confirmée dans le chapitre suivant par l’analyse des « facteurs organisationnels et humains » ou FOH * en abrégé.
CHAPITRE I-2 Les « Facteurs Organisationnels et Humains » (FOH)
Nature et importance des FOH
On a coutume de lire que dans les secteurs industriels à risques (aéronautique, rail, nucléaire, chimie, etc.) ayant atteint des niveaux de sécurité à la conception et technologiques très élevés, « 80% des accidents sont dus à des erreurs humaines ».

En fait, ce chiffre ne rend compte que des erreurs immédiates , mais ne tient pas compte des erreurs antérieures (concernant la conception, la fabrication, les contrôles, etc.) susceptibles d’avoir des conséquences différées à moyen ou long termes.

En réalité, pour des objets technologiques , intégralement créés par l’homme par définition, le bon chiffre est… 100% !

On pourrait donc en conclure un peu hâtivement que l’homme est le… problème ! Ce qui n’est pas faux. Mais par bonheur, il est aussi la solution : faillible et capable d’erreurs, il est aussi capable par son intelligence de trouver des solutions inédites et surtout ses erreurs peuvent être évitées et/ou rattrapées par une très bonne organisation . Qui doit s’assurer que chacun dispose d’informations claires, pertinentes et non ambiguës, est bien formé, bien entrainé et bien intégré dans son environnement de travail. Et bien conscient de ses capacités et limites…

Tout cela montre bien l’importance cruciale d’une réflexion approfondie sur la place de l’homme dans les systèmes à risques et complexes , en particulier sur la qualité et la clarté de ses moyens d’échange (interfaces) avec les machines, etc.

C’est tout l’objet des études sur les « facteurs humains » ou plus largement sur les « facteurs organisationnels et humains », voire même les « facteurs sociaux, organisationnels et humains ».
Vaste sujet qui continue à faire l’objet de très nombreuses recherches pluridisciplinaires et constitue probablement la voie la plus porteuse d’améliorations de la sûreté des systèmes à risques. En particulier pour les centrales nucléaires , qui ont par ailleurs atteint un stade très élevé de sûreté à la conception (selon les référentiels * de sûreté des réacteurs de génération 3).

Quelques éléments importants pris en compte dans les FOH peuvent être cités dans ce cadre, pour fixer les idées.

Les FOH sont d’abord pris en compte dès la conception des installations et sont ensuite améliorés tout au long de la durée de vie de ces dernières par le « retour d’expérience » dont l’analyse systématique et approfondie est de très loin le meilleur des « professeurs »… Ce, dans tous les domaines :

- Celui des défaillances matérielles , conséquences différées d’erreurs antérieures concernant la conception, les fabrications et les montages, les contrôles et les essais, etc.
- Celui des erreurs humaines , individuelles et/ou collectives , en exploitation, qui peuvent concerner des sujets à la fois très vastes et très variés, en particulier :

* Tout ce que l’on désigne habituellement par « interfaces Homme-Machine » et ergonomie des installations, incluant :

° L’ensemble des informations mises à la disposition des opérateurs, leur clarté et facilité de compréhension, afin d’éviter les confusions ou mauvaises interprétations, mais aussi :

° Les moyens de pilotage mis à leur disposition,

° L’étude des situations de travail en conditions normales et bien sûr aussi en cas d’incident ou d’accident, avec le stress qu’elles peuvent entrainer,

* Les compétences à la fois individuelles et collectives et leur amélioration par la formation dans différents domaines :

° Savoirs et savoir-faire de base qui fondent la compétence technique ,

° Sens de l’organisation , savoir-être au sein d’un groupe, sens du collectif ,

° Capacité à se conformer aux règles et procédures , mais aussi :

° Capacité à y déroger à bon escient de manière bien sûr tout à fait exceptionnelle, pour maîtriser des situations totalement inédites , requérant esprit critique et capacités d’initiative bien évidemment fondés sur une expertise approfondie,

* Les procédures écrites et leur qualité : complétude, clarté, facilité de compréhension, etc.

* Les organisations , leur fonctionnement, leur adaptation, les processus de décision , etc. traduits dans un « Système de management intégré » garant de la qualité globale requise,

* Enfin, last but not least , ce que l’on désigne généralement par « Culture de Sûreté * » , et qui relève bien davantage de qualités comportementales (rigueur intellectuelle, vigilance, capacité d’interrogation, humilité, etc.) que de connaissances pures au sens strict (même si ces dernières sont évidemment indispensables).

Compte tenu de l’importance majeure des FOH, il est donc primordial d’identifier ceux qui jouent un rôle dans la sûreté nucléaire.

C’est l’objet du paragraphe suivant.
Les cinq FOH fondateurs de la sûreté nucléaire
1) Une REGLEMENTATION NUCLEAIRE conforme aux exigences de sûreté internationalement reconnues les plus sévères,

2) Une CONCEPTION et CONSTRUCTION de grande qualité :

- Initiale , garantie par un « Système de management intégré »,
- Régulièrement réévaluée et mise à niveau (sur une base périodique systématique et, le cas échéant, pour intégrer un retour d’expérience majeur : post-Fukushima par exemple, voir chapitre I-5).

3) Une EXPLOITATION et MAINTENANCE pleinement porteuse de la RESPONSABILITE PREMIERE de sûreté, qui est celle de l’exploitant (l’ASN ayant la responsabilité de son CONTROLE).

4) Une AUTORITE de SURETE NUCLEAIRE (ASN) :
- Indépendante (des exploitants nucléaires, des promoteurs de l’atome et des décideurs politiques),
- Compétente (sur le plan technique, rigoureuse et exigeante),
- Dotée de réels pouvoirs de règlementation, d’autorisation, d’investigation, d’injonction et de sanction,
- Transparente (vis-à-vis du public).

5) À tous ces stades : mise en œuvre de COMPETENCES HUMAINES de haut niveau (c’est-à-dire bien dirigées, bien organisées, bien formées, bien entrainées, responsables, d’une grande rigueur et « Culture de Sûreté » approfondie).
État des FOH sur les réacteurs accidentés
L’analyse à partir des FOH qui prévalaient avant les accidents concernés apporte des éclairages intéressants sur les causes profondes de ces derniers. Ces facteurs sont résumés dans le tableau ci-après, avec des appréciations globales quantifiées par le nombre de « + » et de « - » et des renvois explicatifs :

► Tchernobyl
(1) Réglementation nucléaire inconnue…

(2) Défauts de conception rédhibitoires déjà soulignés plus haut (voir chapitre précédent).

NB : Il faut y ajouter, si l’on en croit un rapport confidentiel du KGB que cite Wikipédia, que les normes de construction, les technologies de montage et de construction et les procédures de vérification définies dans le cahier des charges n’auraient pas été respectées sur ce site…

(3) Sans objet, le réacteur étant tout récent (3 ans).

(4) Les opérateurs de la centrale ont en outre sciemment violé les procédures d’exploitation en « débranchant » notamment les sécurités d’arrêt d’urgence du réacteur . Ceci sous les « ordres » d’un « supérieur hiérarchique » venu du siège…

NB : Ce dernier point est tout simplement ahurissant pour un exploitant nucléaire compétent et responsable ! Pour prendre une comparaison simple, c’est comme si un garagiste, partant essayer une voiture dont le moteur a tendance à s’emballer, avait au préalable débranché toutes les sécurités électroniques gênantes (ABS, ESP, etc.) en ne conservant que le frein à main ! Personne ne s’étonnerait qu’il finisse dans les décors…

(5) Un doute très fort existe du fait de l’opacité de l’URSS de l’époque. On ne peut exclure une certaine compétence, mais entachée par le choix de dirigeants bien davantage choisis pour leur grade dans le parti et leur « volontarisme militant » que pour leur compétence et leur sens des responsabilités… Ce qui suffit largement à pervertir toutes les hiérarchies…
► Fukushima
(6) Règlementation de type « canada dry », ayant toutes les apparences du sérieux (vis-à-vis des instances internationales) mais en réalité non contraignante : de belles études étaient demandées aux exploitants, mais ils n’étaient pas tenus d’en tirer les conséquences et n’étaient soumis à aucune obligation de mise à niveau sûreté de leurs installations ! (voir chapitre suivant pour de plus amples informations).

(7) Ces réacteurs, de conception américaine (GE*), répondaient correctement aux normes de sûreté en vigueur à leur époque (années 1960 - 1970). On soulignera cependant qu’à cette date, le concepteur (GE, donc) était peu sensibilisé aux risques de tsunamis, peu fréquents aux USA…

(8) Aucune mise à niveau sûreté sérieuse ne semble avoir été réalisée sur la centrale depuis l’origine… Notamment aucune prise en compte du risque de tsunami , pourtant réévalué par les ingénieurs de Tepco eux-mêmes… (Voir chapitre suivant).

(9) L’exploitant de la centrale (Tepco) s’est rendu coupable de graves falsifications de résultats de contrôles et d’essais (voir également chapitre suivant).

(10) Autorité de type… « Croupion », non indépendante, sans pouvoirs réels et peu compétente … (Voir également chapitre suivant).

(11) Il semblerait selon certaines informations que le secteur nucléaire n’attire pas les meilleurs ingénieurs au Japon… Une chose est sûre en tout cas : l’absence d’une autorité de sûreté digne de ce nom dans ce pays n’a pas favorisé, c’est le moins que l’on puisse dire, le développement d’une indispensable « Culture de Sûreté » . Or, il faut des années pour y parvenir… (Voir également chapitre suivant).
► TMI
(12) De bon niveau eu égard aux connaissances de l’époque (années 1970).

(13) De bon niveau pour l’époque, notamment pour ce qui concerne les règles fondamentales de la sûreté. Sauf pour ce qui concerne l’ergonomie et les erreurs humaines qui n’étaient pas encore prises en compte dès la conception à cette date (industrie encore « jeune » au moment de l’accident).

(14) Sans objet, le réacteur étant tout récent (5 ans).

(15) Assez professionnelle, mais des manques : de procédures adaptées aux situations incidentelles, dans la formation des opérateurs, etc. qui les ont privés des bonnes représentations des phénomènes, induisant et aggravant les erreurs humaines qui ont été commises.

(16) La NRC * (Autorité de sûreté nucléaire américaine) faisait référence dans le monde à la fois par sa compétence et par son indépendance.

(17) Le niveau global des compétences nucléaires aux USA à cette époque était correct.
► Synthèse
Cette analyse à partir de l’état des FOH qui prévalaient avant les accidents permet de distinguer clairement deux types de situations totalement différentes :

- Les cas de Tchernobyl et de Fukushima , dont les accidents sont les résultats directs de manquements gravissimes aux règles les plus fondamentales de la sûreté nucléaire. En ce sens, ils ne résultent pas d’erreurs humaines mais de fautes , impliquant par conséquent une volonté humaine délibérée .

De ce point de vue et avec le recul actuel, il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’il s’agit de catastrophes quasi-annoncées , résultant de comportements qu’il faut bien qualifier comme étant ceux de… « Chauffards du nucléaire » !

Ce n’est pas forcément surprenant dans le cas de Tchernobyl eu égard au contexte politique de l’époque, dans lequel la vie humaine, la santé des populations et l’environnement avaient manifestement très peu de valeur si l’on en juge par d’autres désastres écologiques de l’ère de l’URSS…

Ce l’est infiniment plus pour le Japon , pays scientifiquement et techniquement très avancé, disposant de moyens financiers plus que nécessaires et par ailleurs très organisé et discipliné.

C’est pourquoi cet accident a tellement surpris et choqué le monde entier : personne ou presque ne l’attendait là… Le Japon a bien trompé son monde, à commencer par son peuple ! Depuis, les yeux se sont fort heureusement décillés, d’abord au Japon où l’ampleur des manquements passés est maintenant clairement sur la place publique (voir chapitre suivant).
- Le cas à nouveau très différent de TMI , dont l’accident relève classiquement d’erreurs humaines , dans une industrie encore jeune qui n’avait pas encore appris à en tenir compte. Ce qui a constitué un formidable révélateur de l’importance de ce domaine et induit des progrès majeurs dans tous les pays qui en ont tenu compte, au premier rang desquels bien sûr la France (voir plus loin, chapitre I-5 consacré à la situation française).

NB : l’analyse des accidents majeurs des systèmes à risques à partir des défaillances des FOH n’est évidemment pas propre au nucléaire. Un exemple bien connu en est l’explosion en vol de la navette spatiale américaine Challenger, en janvier 1986, peu après son décollage.

Cause physique : perte d’étanchéité d’un joint torique d’un propulseur d’appoint à poudre ayant entrainé une fuite de gaz très chauds, qui a percé le réservoir d’hydrogène par « effet chalumeau » et enflammé son contenu…

Cause profonde , selon la commission d’enquête, exprimée en termes… diplomatiques :

« La culture d’entreprise de la NASA et les processus de décision ont été l’un des principaux facteurs ayant conduit à l’accident ».

Décodage : les dirigeants de la NASA savaient depuis 1977 que les joints toriques en cause dans l’accident présentaient un risque de durcissement et de rétraction à basse température, susceptible de leur faire perdre leur fonction d’étanchéité, incident potentiellement catastrophique ! La veille encore, connaissant les prévisions météo très froides du lendemain, les ingénieurs de Morton Thiokol (Fournisseur des joints) avaient alerté à nouveau la NASA sur ce risque, déjà explicitement signalé par écrit auparavant…

Inconséquence, déni de réalité, volonté de tenir à tout prix les délais, incompétence stratégique des décideurs ? Le fait est que ces alertes pourtant très claires n’ont pas été prises en compte, et que le vol a été confirmé. Avec pour résultat la mort de 7 personnes, dont une jeune institutrice passagère. Et accessoirement, la flotte des navettes clouée au sol pour 32 mois, en attendant la mise au point d’un système de joints plus sûr.

Mais la question subsiste, lancinante : pourquoi a-t-il fallu attendre un accident mortel avant que la décision ne soit prise d’améliorer un système identifié depuis très longtemps comme présentant un risque potentiel inacceptable pour la vie des astronautes ? Le facteur coût a-t-il également joué ?

C’est donc bien une cause d’origine humaine , en l’occurrence un grave dysfonctionnement des FOH au plus haut niveau décisionnel de l’organisation qui est à l’origine de l’accident, et non une quelconque cause technique !

Et c’est un dysfonctionnement des FOH totalement similaire que l’on retrouve dans l’accident de Fukushima, bien que les technologies n’aient évidemment strictement aucun rapport.

C’est l’objet du chapitre suivant.
CHAPITRE I-3 L’accident de Fukushima était… ÉVITABLE !
Un diagnostic effrayant de l’état de la sûreté nucléaire au Japon avant l’accident…
À la suite de l’accident de Fukushima, deux rapports d’enquête ont été commandités, l’un par le Gouvernement, l’autre par le Parlement japonais.

Leurs conclusions, sont… édifiantes. Extraits du rapport de la Commission d’enquête parlementaire indépendante, rapportés par plusieurs titres de la presse française, en juillet 2012 (voir aussi en référence : Rapport de la commission indépendante sur la catastrophe nucléaire de Fukushima : la vérité dévoilée ) :

« L’accident nucléaire de la centrale de Fukushima Daichii ne peut pas être considéré comme une catastrophe naturelle. Il s’agit d’un désastre dont l’origine humaine est profonde et qui aurait pu et dû être prévu et anticipé »

Et plus loin :

« La catastrophe est le résultat d’une collusion entre le gouvernement, les agences de régulation et l’opérateur Tepco et de défaillances de gouvernance de ces instances »

Ou encore :

« Toutes les institutions ont failli dans leurs rôles en se montrant incapables de mettre en place les standards les plus élémentaires de sécurité »

Et enfin (pour faire court, le rapport complet faisant 640 pages et le résumé en anglais 88 pages !) :

« Sans l’enquête menée par cette commission, la plupart des faits révélant la collusion entre les régulateurs et les autres acteurs n’auraient jamais été dévoilés. Leur indépendance vis-à-vis des politiques, des ministères pro-nucléaires et des opérateurs a été une parodie. Ils ont effectivement trahi le droit de la nation à être à l’abri d’accidents nucléaires »

Tout est (enfin !) dit, et très clairement, et confirme bien que l’accident de Fukushima est dû à une défaillance massive et généralisée de l’organisation de la sûreté nucléaire au Japon, à rechercher dans les « facteurs organisationnels et humains » (FOH) .
L’analyse au travers des défaillances des FOH
Pour bien le comprendre, il suffit de reprendre les cinq critères FOH conditionnant la sûreté (voir chapitre précédent) :

1) Règlementation nucléaire

Diagnostic général de la Commission d’enquête précitée :

« Les règlements existants sont principalement orientés vers la promotion de l’énergie nucléaire, et non vers la sécurité, la santé publique et le bien-être »

Il est possible d’être plus précis en entrant dans les détails de certaines clauses de ladite règlementation :

- Une « obligation de revue de sûreté » tous les 10 ans des centrales en exploitation a bien été introduite à partir de 2003 et précisée en 2005 (ce qui est d’ailleurs bien tardif par rapport à la France, notamment). On pourrait donc en inférer que ces obligations sont comparables à celles de la France et d’autres pays européens (Royaume-Uni, Allemagne, Suisse, etc.).
- En réalité, il n’en est rien, quand on regarde de plus près les textes, comme le prouve l’exemple critique des réévaluations sismiques *, sujet pourtant particulièrement sensible au Japon !

Voici en effet ce qui était écrit (traduction en Anglais) dans la règlementation de la NSC * (Autorité de sûreté nucléaire de supervision, voir plus loin) :

« Il doit être noté que les guides de sûreté, incluant le dimensionnement au séisme, ont pour principal objet les réacteurs futurs et n’imposent pas l’obligation de reprendre les évaluations pour les réacteurs existants ni n’ont pour effet de remettre en cause les autorisations d’exploitation acquises »

Et pour le cas où l’on n’aurait pas bien compris :

« Les réévaluations sismiques doivent être conduites sur la base du volontariat des opérateurs, en dehors de tout cadre légalement contraignant »

Cette absence d’obligation étant cependant « compensée » par :

« Néanmoins, la NSC conseille très fortement aux opérateurs d’améliorer la résistance au séisme de leurs installations existante […] Il est attendu des opérateurs qu’ils considèrent la nécessité de prendre des mesures effectives pour améliorer la sûreté et la crédibilité des centrales nucléaires, en fonction des résultats des revues périodiques de sûreté »

Nul besoin d’être un expert du domaine pour comprendre que de telles clauses, qui signifient « à votre bon cœur, messieurs les exploitants » n’ont absolument rien d’une règlementation nucléaire digne de ce nom ! On comprend surtout qu’il ne faut pas obliger les opérateurs à dépenser de l’argent pour améliorer la tenue au séisme de leurs installations existantes … Et que, s’ils ne font… Rien , ils ne courent aucun risque de perdre leur licence d’exploitation !

2) Conception et construction
- État d’origine : appelle peu de remarques négatives (voir plus haut) hormis une sous-évaluation notoire du niveau des vagues de tsunamis possibles, due au manque de sensibilisation à ce phénomène du concepteur américain à l’époque,
- Réévaluations et remises à niveau : en conformité avec l’absence de clauses contraignantes (point précédent) le strict minimum a été fait, c’est-à-dire très probablement… Rien pour améliorer la sûreté des installations : celles-ci étaient donc, juste avant l’accident, quasiment dans leur « jus » initial du point de vue de la sûreté...

NB : en particulier, les installations n’étaient équipées (mais ceci vaut pour l’ensemble des réacteurs nucléaires japonais) :

- Ni de recombineurs d’hydrogène* qui auraient pu éviter, ou au moins fortement atténuer, les explosions d’hydrogène qui se sont produites (voir plus haut),
- Ni de filtres de décompression* des enceintes, qui auraient permis de retenir la majeure partie des aérosols radioactifs de Césiums rejetés à l’atmosphère, qui constituent de loin les éléments les plus durables de contamination des sols (voir glossaire).

3) Exploitation et maintenance

On entre là dans une autre dimension, si l’on peut dire…

Comme souligné par la commission d’enquête et rappelé par François Lévêque dans son excellent livre Nucléaire On/Off , il est apparu que Tepco, opérateur de la centrale, était coutumier de la falsification des résultats de contrôle de sécurité des installations et allait même jusqu’à fausser des essais requis pour « valider » la sûreté !
Deux exemples parmi bien d’autres, concernant précisément la centrale de Fukushima-Daiichi accidentée en 2011 :

- Falsification des documents de contrôles métallurgiques qui avaient mis en évidence des fissures sur certaines parties de trois réacteurs de la centrale. Non seulement ces défauts avaient été cachés par Tepco, mais ils avaient été laissés en l’état !

Sanction : limitée à un « strict avertissement » (sic) et à un « rappel à la loi » du président de Tepco par le Ministre du METI *… Indulgence officiellement expliquée par le fait que cette falsification n’a pas été considérée comme une « violation de la loi nucléaire » au motif que cette dernière était elle-même… « Défectueuse » (re-sic) !
- Falsification des mesures lors de la ré-épreuve de l’enceinte de confinement du réacteur numéro 1, au cours de laquelle Tepco a cherché à masquer des fuites trop importantes en… injectant subrepticement de l’air afin de les compenser pendant les mesures, grâce à un compresseur !

La falsification a été cette fois tellement grossière qu’une sanction était inévitable : un an d’arrêt du réacteur .

Plus généralement Tepco, n’a pas été le seul opérateur à cacher ou falsifier les résultats des contrôles, même s’il en a semble-t-il été le plus coutumier…

François Lévêque rapporte ainsi dans son livre précité que sept des dix opérateurs nucléaires ont « admis » s’être livrés à ce sport apparemment national…

Ici encore, inutile d’être un expert du domaine pour comprendre que de tels « faux et usages de faux » (ce sont les mots qui conviennent !) auraient dû relever de qualifications délictuelles .

De telles pratiques étant tout simplement ahurissantes de la part d’exploitants nucléaires...

4) Autorité(s) de sûreté nucléaire

L’organisation qui prévalait avant l’accident avait déjà évolué au cours de la décennie 2000 pour tenir compte du « retour d’expérience » de nombreux incidents (déjà !) survenus sur plusieurs sites nucléaires et ayant mis en évidence de graves faiblesses du système de sûreté japonais dans son ensemble…

Selon la source datée du 18 Octobre 2005, intitulée :

Overview of Regulatory Reforms in Nuclear Safety in Japan

Le contrôle de la sûreté comportait (assez curieusement…) trois « étages » :

- Deux étages assez « classiques » constitués par :

* La Nuclear and Industrial Safety Agency (NISA * ) , créée en 2001 et chargée du contrôle de la sûreté , rattachée au METI (Ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie),

* La Japan Nuclear Energy Safety Organization (JNES * ) , créée en 2003, chargée d’apporter un support technique à la NISA, également rattachée au METI,
- La Nuclear Safety Commission (NSC * ) , étage « chapeau », créée antérieurement (en 1978) et qui a curieusement subsisté lors de la création de la NISA en 2001. Elle était censée jouer un rôle de « supervision, contrôle et audit » de la NISA, en étant rattachée directement au cabinet du Premier Ministre.

Or, ce « contrôle » de la NISA par la NSC pose des questions de fond : outre le fait qu’elle conduit fatalement à une dilution et confusion des responsabilités , on peut se demander dans quel sens cette dernière était censée « contrôler » la NISA : celui d’un durcissement des obligations et contrôles imposés aux opérateurs ou au contraire celui d’un… adoucissement ? Question ouverte , au vu de certaines prises de position de la NSC…

Si l’on s’intéresse maintenant directement aux critères FOH qu’une autorité de sûreté digne de ce nom aurait dû respecter, le diagnostic va tout à fait dans le sens des conclusions de la Commission d’enquête parlementaire :

- Indépendance (des exploitants nucléaires, des promoteurs de l’atome et des décideurs politiques) : à l’évidence inexistante , les petits arrangements entre amis étant la règle…
- Compétence : dixit un membre de l’ASN française, lors d’une conférence publique tenue au Conservatoire des Arts et Métiers, peu après l’accident de Fukushima :

« Dirigeants peu compétents (venus « pantoufler » en fin de carrière dans des postes honorifiques) et, à l’autre bout de l’échelle, beaucoup de jeunes ingénieurs peu expérimentés »
- Pouvoirs (d’autorisation, d’investigation et de sanction) : à l’évidence très faibles et sous contrôle… (Voir ci-dessus),
- Transparente (vis-à-vis du public) : apparemment aucune, le public étant laissé dans l’ignorance, et pour cause…

5) Compétences humaines mises en œuvre à tous les stades

Ce sujet, évoqué ci-dessus à propos de l’Autorité de sûreté, doit être étendu aux autres acteurs et plus généralement au système global et à son organisation.

Bien sûr, il ne s’agit pas de dénier à Tepco une compétence d’exploitant : ses ingénieurs, même si les meilleurs n’allaient semble-t-il pas spontanément dans la production nucléaire si l’on en croit certaines informations, savaient produire des kWh d’électricité nucléaire. Mais la sûreté semblait venir très (très !) loin dans la hiérarchie de leurs soucis… Et c’est bien là que le bât blessait !

Une anecdote à ce sujet, rapportée par un ingénieur exploitant nucléaire à EDF qui avait fait partie d’une délégation de cette entreprise allée rencontrer ses homologues de Tepco (pratique courante entre exploitants) pour échanger sur leurs pratiques respectives. La délégation française avait dans ce cadre exposé les diverses dispositions de gestion de crise retenues et mises en place en France (voir chapitre suivant) pour faire face à un incident grave et/ou un accident nucléaire.

Réponse des exploitants de Tepco :

« Au Japon, on n’a pas besoin de tout cela, tout a été prévu à la conception »

Réponse sincère, et dans ce cas surréaliste pour n’importe quel spécialiste du domaine, ou moyen de sauver la face ? Qui, dans tous les cas, mettait non seulement en cause Tepco, mais aussi les autorités de sûreté et au-delà l’ensemble du système d’organisation de la sûreté au Japon, démontrant son absence totale de « Culture de Sûreté », ce qui sera confirmé plus loin.
Un risque tsunami volontairement ignoré…
Tout ce qui précède permet d’expliquer plus particulièrement l’attitude du système d’organisation de la sûreté au Japon face aux tsunamis.

Certes, comme déjà dit, la conception initiale datant de la fin des années 1960 de la centrale de Fukushima-Daiichi, due aux américains de GE, n’avait pas pris de marges suffisantes en fixant la hauteur de la digue de protection contre les tsunamis à un peu moins de 6 m. Mais 40 ans ont passé avant que ne survienne l’accident et rien de plus n’a été fait…

Pourtant, des alertes sérieuses ont été nombreuses, si l’on en croit la presse. La plus récente étant explicitée dans un rapport établi par les ingénieurs en charge de la sûreté de la centrale nucléaire de… Fukushima-Daiichi, et présenté en juillet 2007 lors d’une conférence internationale sur l’ingénierie nucléaire à Miami.

Ce rapport concluait ainsi que la probabilité qu’une vague de tsunami puisse dépasser la limite maximale (de l’ordre de 6 m) retenue pour la sécurité du site, était estimée à 10% dans les cinquante ans à venir …

Un tel événement était-il invraisemblable pour le Japon ? Bien évidemment non ! Il suffit pour s’en convaincre de se référer à l’histoire récente du pays, qui fait état de vagues de tsunami exceptionnelles observées dans la ville d’Ofunato, située à 260 km au Nord de la centrale accidentée : 25 m de haut lors du séisme du 1896 et 29 m lors du séisme de 1933 !

Soit approximativement une fréquence observée de 2 vagues exceptionnelles en un peu plus d’une centaine d’années …

Certes, une fréquence ne se confond pas avec une probabilité pour des événements relativement rares, mais un tel résultat ne peut qu’alerter ! Quant à l’étude précitée de 2007 réalisée par les ingénieurs spécialistes de sûreté de Tepco, elle concluait a une probabilité annuelle de dépassement de la hauteur de 6 m de :

0,1 / 50 = 2 (mal) chances sur mille par an

Ce qui est à la fois inférieur d’un facteur 10 à la fréquence séculaire observée ci-dessus mais supérieur d’un facteur… 20 000 ( !) au « seuil » conventionnel de probabilité en-deçà duquel on ne prend plus en compte une agression extérieure dans les analyses de sûreté : 1 (mal) chance sur 10 milli

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