Territoires écologiques
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Description

Certains demandent à l'économie d'assumer sa responsabilité, en fournissant les moyens de la préservation durable de la nature. A l'inverse, d'autres estiment qu'il ne faut pas intégrer la biodiversité dans une économie de marché. La nature a-t-elle de la valeur, ou a-t-elle un prix ? On semble en être arrivé, aujourd'hui, à ce que l'économie fonctionne indépendamment du capital naturel des territoires. Le système de la nature et celui de l'économie humaine seraient-ils distincts ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2015
Nombre de lectures 6
EAN13 9782336387208
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Sous la direction de Gilles B ENEST et Alan K OLATA






Territoires écologiques

Quelle écologie, quelle économie pour un territoire ?
Copyright

























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-73731-7
REMERCIEMENTS
Ce colloque a bénéficié du soutien efficace de

Il a été organisé par
Avant-propos par Gilles Benest et Alan Kolata
Un espace est un territoire lorsqu’il est occupé et/ou utilisé par une population humaine. Il est écologique d’abord par la Nature qui y réside, par la biodiversité qu’il héberge. Une société utilise son territoire en exploitant les ressources naturelles présentes, dont la biodiversité, puis en répartissant les produits ainsi obtenus entre ses membres. Cette exploitation, et la distribution conséquente, sont l’objet des pratiques économiques. La relation entre écologie et économie est au centre des études réunies dans ce volume.
Ce colloque est issu d’un partenariat privilégié entre The University of Chicago, l’Université Paris Diderot (Espace et Milieux) et l’Unesco : observer, analyser, comprendre un territoire nécessite en effet une démarche pluridisciplinaire et une posture systémique, combinant les compétences scientifiques et empiriques, objectives et subjectives, intelligentes et affectives aux différentes échelles de l’espace et du temps.
Ces actes sont ceux d’un colloque (de colloqui, cum loqui , s’entretenir avec), c’est-à-dire de la confrontation et du partage entre écologues, anthropologues, économistes, philosophes, historiens, juristes, aménageurs et administrateurs de territoires, étudiants, citoyens, etc. Le temps consacré aux débats fut identique à celui des exposés : enregistrés, ils sont retranscrits ici.
Dans la série « Territoires écologiques » (2011 : « Responsabilités solidaires face à la résilience écologique » ; 2012 : « Éthique et développement »), ce colloque (« Quelle écologie, quelle économie pour un territoire ? ») est le troisième réalisé en commun.
Il propose de réfléchir à la confrontation de deux systèmes intimement liés : le système socio-économique humain, d’une part, la Nature et la biodiversité qui la constitue, de l’autre.
Tous reconnaissent aujourd’hui le poids premier de l’économie dans le fonctionnement de la majorité des sociétés. Beaucoup attribuent à ces pratiques une responsabilité majeure dans les pressions exercées sur la Nature et sa dégradation. C’est pourquoi certains cherchent le remède dans la cause, c’est-à-dire demandent à l’économie d’assumer sa responsabilité en fournissant les moyens de la préservation durable de la Nature. À l’inverse, d’autres estiment qu’il ne faut pas intégrer la biodiversité dans une économie de marché : pour eux, c’est franchir le Rubicon. La Nature a-t-elle de la valeur ou a-t-elle un prix ?
On semble en être arrivé, aujourd’hui, à ce que l’économie fonctionne indépendamment du capital naturel des territoires. Y aurait-il deux systèmes distincts : d’un côté celui de la Nature et de l’autre celui de l’économie humaine ?
Ces deux systèmes sont pourtant intimement liés : la totalité des ressources que l’homme est techniquement capable d’utiliser est fournie par la Nature, qu’elles soient organiques ou minérales, vivantes ou inertes.
Pour l’instant, le rapport des forces semble être en faveur du système socio-économique humain : les récentes conférences mondiales de Copenhague et Nagoya (2010) et Rio (2012) le rappellent clairement.
Une compatibilité entre les deux systèmes est-elle possible ? La Nature, au-delà de la seule biodiversité, est-elle économiquement valorisable ?
Mais, avant de rechercher les conditions de la compatibilité, ne faut-il pas se demander si cette dernière est souhaitable ? Que la Nature puisse avoir « de la valeur » – voilà qui est sans doute assez consensuel. Tout au plus débattra-t-on du caractère « intrinsèque » ou « anthropocentré » de cette valeur. Mais doit-on, peut-on pour autant considérer la Nature comme un « bien » dont on pourrait estimer la valeur ?
Les pratiques économiques reposent sur le principe de l’échange ; celui-ci doit être équilibré en valeur. Concernant la Nature, ce principe soulève de nombreuses questions qui font l’objet de ce colloque.
Le principe d’équilibre de l’échange implique une mesure de la valeur des objets échangés, leur évaluation : la Nature est-elle un objet échangeable ? Sur quels critères mesurer ? Jusqu’où cette évaluation est-elle possible, fait-elle encore sens ?
L’une des caractéristiques majeures de la Nature est sa capacité de résilience (cf. 1° colloque Territoires écologiques, 2011). Les pratiques économiques se sont-elles appuyées sur cette aptitude naturelle ? La Nature en a-t-elle été changée ?
L’une des observations naturalistes marquante à l’échelle de la planète est la ressemblance de certaines espèces végétales comme animale par delà leur éloignement continental ; dès lors, penser que les dites espèces s’équivalent les unes les autres, il n’y a qu’un pas que certains économistes et scientifiques essaient de franchir. Pour autant, sont-elles substituables, à l’instar du concept économique de substituabilité ? 1
Gilles BENEST et Alan KOLATA
1 Les conférences et leurs débats sont présentés dans leur ordre chronologique du colloque
Territoires écologiques et territoires d’émergence de maladies infectieuses : des interactions complexes avec les pratiques économiques Par Jean-François GUÉGAN
Directeur de recherche de classe exceptionnelle, UMR Maladies Infectieuses et Vecteurs : Ecologie, Génétique, Evolution et Contrôle IRD – CNRS – Universités de Montpellier I et II, Centre IRD de Montpellier
Introduction
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (2008), les maladies infectieuses représentaient 29,7 %, soit près d’un tiers (17 millions de décès) des causes de mortalité dans le monde avec une disparité très importante entre les pays les plus riches et ceux les plus démunis de la planète. Cinq groupes d’infections apparaissent majoritaires : les infections des voies respiratoires inférieures, les maladies diarrhéiques, le VIH/Sida, le paludisme et la tuberculose. Même si l’origine de ces infections peut être multiple, ce classement contraste avec les quelques 1400 à 1415 agents infectieux ou parasitaires potentiellement responsables de maladies transmissibles chez l’homme (Taylor L.H. et al., 2001, Smith K.F. et Guégan J.-F., 2010). Cette liste, aujourd’hui, s’accroît avec une à deux nouvelles entités infectieuses décrites par an sur les 30 dernières années. Certaines formes, reconnues pour être responsables de maladies infectieuses dites émergentes, ont défrayé la chronique ces dernières années. On appelle maladie infectieuse émergente un phénomène infectieux – ou présumé infectieux – inattendu (en référence à ses propriétés intrinsèques ou à la connaissance que l’on a de sa biologie), touchant l’homme, l’animal ou les deux. Il peut s’agir d’une entité clinique d’origine infectieuse nouvellement apparue ou identifiée, ou d’une maladie infectieuse connue, dont l’incidence augmente ou dont les caractéristiques (cliniques, évolutives…) se modifient dans un espace ou dans un groupe de population donné. Dans une optique d’anticipation, il peut s’agir d’une maladie identifiée dont les conditions d’expansion deviennent favorables (Leport C. et Guégan J.-F., 2011).
1- Quels agents infectieux émergent aujourd’hui ?
Diversité des agents pathogènes
Une étude relativement récente répertorie un peu plus de 1415 agents infectieux responsables de pathologies humaines (Woolhouse M.E.J. et Gowtage-Sequeria S., 2005). Parmi les 1407 pour lesquels nous possédons suffisamment d’information (les auteurs incluent dans leur étude aussi bien des entités spécifiques que des souches de bactéries résistantes), 208 sont des virus ou des prions dont 37 % (la tendance est nettement plus marquée en ce qui concerne les virus à ARN) sont des virus émergents ou ré-émergents apparus dans la deuxième moitié du XX ème siècle ; 538 sont des bactéries (10 % sont des formes émergentes ou ré-émergentes) ; 317 sont des champignons (7 % sont des formes émergentes ou ré-émergentes) ; 57 des protozoaires (25 % sont des formes émergentes ou ré-émergentes), et 287 sont des helminthes (dont 3 % sont des formes émergentes ou ré-émergentes). Ainsi donc, si les virus constituent le groupe d’agents infectieux émergents par définition, les bactéries représentent, en termes de diversité, le socle des infections connues à ce jour. La classification par grandes catégories taxinomiques que nous décrivons ici demeure cependant relative car il existe des biais possibles liés à la représentativité des différentes sous-disciplines comme la virologie versus la mycologie, ou encore la bactériologie versus la parasitologie, à décrire plus ou moins d’espèces dans chacun de ces groupes.
Caractéristiques des agents émergents
Sur l’ensemble, 816 agents pathogènes, soit 58 % du total, sont d’origine zoonotique ; un résultat qui atteint 73 % si l’on tient compte uniquement des agents émergents et ré-émergents apparus dans la deuxième moitié du XX ème siècle (Smith K.F. et Guégan J.-F., 2010). Les 42 % restants (591 espèces ou souches) sont soit d’origine environnementale, soit encore des formes bactériennes mutantes sélectionnées. Un septième à un huitième du total de ces 1407 agents biologiques correspond à des formes strictement contagieuses, avec l’humain pour seul hôte. De très nombreux groupes animaux peuvent être responsables d’une transmission d’agents pathogènes à l’humain. Parmi eux les Ruminants (les bovins en constituent un ensemble important) sont ceux qui y ont contribué le plus avec 250 espèces pathogènes répertoriées dont 50 micro-organismes et virus pathogènes émergents ou ré-émergents. Les Carnivores et les Rongeurs représentent deux autres groupes importants responsables de transmissions, anciennes ou récentes, d’agents infectieux et parasitaires à l’humain, suivis des Oiseaux et des Insectes. Les Primates ne représentent pas le groupe principal ayant transmis des agents pathogènes à l’homme, mais leur représentativité semble augmenter en ne considérant que les agents pathogènes récemment apparus. Les Chauves-souris apparaissent comme de nouveaux réservoirs d’agents pathogènes (virus Ebola, Nipah, Marburg …), mais une controverse importante existe aujourd’hui quant à cette origine, en raison de biais d’échantillonnage et d’une focalisation sur ce groupe de mammifères.
Les bactéries pathogènes opportunistes du genre Burkholderia ( B. mallei, B. pseudomallei , B. cepacia …), présentes naturellement dans la partie du sol directement influencée par l’activité des racines et des rhizomes (la rhizosphère), peuvent être responsables d’infections nosocomiales et d’infections graves chez les patients atteints de mucoviscidose/mélioïdose (Holden M.T.G. et al ., 2004). L’altération des conditions et des moyens de défense de l’hôte, ou des moyens d’intervention, augmente la susceptibilité vis-à-vis de ce type d’agents infectieux. De par leur résistance aux antibiotiques et les taux de mortalité qu’elles engendrent, ces espèces, d’origine tellurique ou végétale, posent aujourd’hui des problèmes importants incluant celui de reconsidérer les notions actuelles sur les barrières d’espèces. Une autre tendance observée concerne le nombre d’espèces hôtes par agent pathogène, ce que l’on nomme communément le spectre d’hôtes. En effet, plus de 40 % des agents émergents ou ré-émergents chez l’humain présentent au moins 3 autres espèces hôtes possibles. Ce constat montre que les agents émergents sont des formes généralistes avec un large spectre naturel d’espèces-hôtes ; le contrôle et la surveillance de tels agents sont dès lors difficiles, voire impossibles à réaliser car ils nécessitent une parfaite connaissance de toutes les espèces-hôtes possibles suggérant une plus grande articulation des recherches entre zoologistes, vétérinaires, écologistes et infectiologues.
II- Peut-on prédire le risque de propagation d’agents pathogènes émergents ?
Il existe très certainement une infinité de micro-organismes, virus ou prions abrités dans des réservoirs animaux, végétaux ou environnementaux (sol, eau, …), et il serait totalement présomptueux de vouloir en dresser la liste. La plupart de ces microbes sont, par ailleurs, des formes commensales ou symbiotiques de leurs hôtes, et n’y développent généralement aucune pathogénicité. En revanche, soumis à des pressions de sélection différentes comme suite à des modifications abiotiques ou biotiques de leur environnement, elles peuvent le devenir en sélectionnant les souches les mieux adaptées à ces nouveaux contextes. En regard d’une diversité spécifique en micro-organismes incommensurable, la valeur de 1407 à 1415 agents pathogènes humains apparaît ainsi dérisoire. Nous pouvons l’illustrer par une figure très simple prenant la forme d’une pyramide (Figure 1). Un premier constat concerne le fait que près de 75 % des agents infectieux émergents ont une origine animale avérée, et que 77 sur 177 sont des virus. Une deuxième remarque nous précise qu’un grand nombre d’agents pathogènes émergents infectent un ou quelques individus uniquement et ne se propagent pas de manière épidémique à l’instar du virus de la rougeole qui est l’un des agents infectieux les plus contagieux. Un troisième constat est que, eu égard à la quasi-absence de connaissances sur la diversité des micro-organismes naturels, il demeure très difficile de prédire lesquels sont les plus à risque de constituer les futurs agents pathogènes humains dans le futur.

Figure 1 – Illustration schématique du nombre total de micro-organismes présents sur Terre, du nombre d’agents pathogènes humains, dont ceux d’origine animale ou zoonotique, et enfin du nombre d’agents pathogènes nouveaux (MIE = maladie infectieuse émergente) décrits ces 40 dernières années. En réalité, cette pyramide montre une base beaucoup plus élargie car nous n’avons pas ou peu d’informations sur le nombre total de micro-organismes, dont certains (mais lesquels ?), pourraient se révéler être de nouveaux agents pathogènes pour l’humain.
III- Des interactions complexes entre dynamique de transmission infectieuse et pratiques économiques
L’approche multidimensionnelle des maladies infectieuses (émergentes) et de leur contrôle souligne explicitement la difficulté des interventions médicales. La vaccination, en général et notamment pour enrayer le virus de la variole humaine, représente un succès évident. Cependant de nos jours, et pour certaines régions du Monde, comme en Afrique subsaharienne par exemple, soit les interventions de santé publique sont rendues plus difficiles à réaliser pour des raisons que nous ne développerons pas ici, soit les résultats ne sont pas à la hauteur des espoirs fournis. Pour de nombreux territoires, la situation sanitaire est catastrophique et de très nombreuses maladies infectieuses ou parasitaires, hier contrôlées, montrent aujourd’hui des niveaux d’incidence et de prévalence dramatiques (Hay S.I. et al., 2013). Il existe ici un premier paradoxe en ceci que, en dépit des aides économiques internationales pour enrayer ces infections, elles annoncent leur retour en force ! Mais, à quoi le devons-nous exactement ? La santé et la pauvreté sont souvent présentées comme allant de pair : une personne en mauvaise santé, ici atteinte d’infections, et devenant ainsi moins productive est donc moins capable de générer un revenu ; il y aurait donc une trappe à pauvreté causée par les infections d’autant que, pour de très nombreuses maladies tropicales endémiques, elles ont tout ou partie de leur cycle de transmission dans l’environnement et en conséquence ne sont donc pas éradicables. De plus, au sein d’un pays ou d’une région donnée, des territoires peuvent avoir réussi à lutter contre certaines maladies infectieuses, mais des effets de voisinage, lorsque les territoires limitrophes ont au contraire failli dans leurs interventions, peuvent influencer la ré-invasion de l’agent pathogène ou de son vecteur. La compréhension de la dimension régionale aux infections est évidemment cruciale. Les relations entre maladies infectieuses et pauvreté ne sont donc pas linéaires ni homogènes, et dépendent en partie du niveau du revenu ; dans les pays pauvres, un revenu plus élevé protège des risques infectieux (achat de médicaments, de moustiquaires, …), et a des effets plus complexes sur les membres du ménage ; mais en retour, des niveaux élevés d’incidence et de prévalence peuvent affecter les conditions de vie individuelle ou collective (Figure 2). Les relations entre santé et revenus font aussi intervenir d’autres variables, comme l’éducation par exemple. En général, de nombreux territoires des régions les plus pauvres du Monde connaissent donc des situations de cercles vicieux, c’est-à-dire où prévalent des dynamiques complexes pour expliquer la pauvreté, notamment la vulnérabilité, l’exposition à certains risques (ici infectieux) ainsi que d’autres variables contextuelles, qui accroissent les risques de certains individus de basculer ou de rester dans la pauvreté (Sindzingre A. N., 2006).

Figure 2 – a) Représentation simplifiée des relations qui existent entre l’environnement et ses différentes composantes écologiques et biogéographiques à conditionner d’une part la distribution et l’abondance des maladies infectieuses et de leurs hôtes (vecteurs et/ou réservoirs), et d’autre part le revenu individuel et familial. Forme et sévérité des infections interagissent avec le revenu introduisant une dynamique complexe entre ces deux paramètres. b) Formes simplifiées des relations statistiques entre revenu et transmission infectieuse (ici la prévalence d’une maladie comme le paludisme). En théorie, la prévalence d’infection diminue en fonction de l’augmentation du revenu (courbe en tiret noir), et à l’inverse le revenu diminue lorsque la prévalence augmente (courbe en trait continu). Voir le texte pour plus d’explications. Les fonctions sont à l’équilibre stable en I et J, et en équilibre instable en K. Les fonctions délimitent deux bassins d’attraction dont un sur la partie droite du diagramme autour de J, dit « trappe de pauvreté ». Adapté d’après Bonds M. et al. (2012).
IV- Conséquences pratiques
L’inclusion d’une réflexion sur la santé et le bien-être dans le développement des territoires, et au-delà dans les politiques d’aide au développement, loin d’être purement académique, est essentielle. En effet, la démonstration qu’un groupe de déterminants explicatifs et causatifs est plus effectif qu’un autre signifie qu’il est inutile pour les politiciens, les décideurs publics ou les donateurs de chercher à agir sur les autres déterminants, en particulier comme actuellement lorsque la contrainte budgétaire oblige à hiérarchiser les choix et les priorités. Pour des territoires sub-sahariens pour lesquels la biogéographie explique mieux la distribution de très nombreuses maladies endémiques (Guernier V. et al ., 2004), dont certaines sont dites négligées et d’autres encore émergentes, – mais force est aussi de constater ici que nous ne connaissons strictement rien de la distribution générale des principales maladies infectieuses (2 % ont été cartographiées mondialement) lorsque nous tentons de les combattre –, elle engendre des effets de seuils, et donc la possibilité d’équilibres multiples, bas ou hauts. Des cercles vicieux ou bien des trappes à pauvreté peuvent se constituer, et ce malgré les nombreuses aides au développement et à la santé.
Remerciements
Jean-François Guégan est soutenu par l’Institut de Recherche pour le Développement l’Investissement d’Avenir Laboratoire d’excellence CEBA, géré par l’Agence Nationale de la Recherche (ref. ANR-10-LABX-2501).
Débats
Gilles Landrieu, Parcs Nationaux de France
Vous disiez tout à l’heure que, quand il y a déforestation, il y a une augmentation des maladies sur les écotones. Est-ce que ces nouvelles maladies prévalaient déjà sur les populations qui vivaient dans la forêt avant la déforestation ? ou est-ce que ce sont de nouvelles maladies ?
Jean-François GUÉGAN
Il y a effectivement les deux ; vous prenez le cas de la déforestation au Brésil : la percée de la forêt primaire amazonienne pour construire la trans-amazonienne a fait une trouée. Celle-ci crée de nouveaux écosystèmes, les écotones, où vous n’avez pas de génération spontanée ; il y a bien des vecteurs et des agents pathogènes déjà présents, mais ils vont rencontrer, là, des espaces nouveaux où proliférer et entrer en contact avec des individus humains.
Il ne faut jamais oublier cette triade : l’agent infectieux (il a un cycle complexe, il peut être contagieux), le vecteur et/ou un réservoir et l’humain. Ces nouveaux espaces vont peut-être être favorables à la pullulation, par exemple d’une souris ou d’un rat, qui sont de véritables réservoirs ; mais ça ne suffira pas. Si vous n’avez pas d’humain, vous n’aurez pas de cas.
Tous ces agents, tous ces réservoirs sont dans la nature. Mais, pour qu’il y ait une maladie, il faut un contact et une exposition avec des populations humaines.
Ce qui se passe avec la transamazonienne, c’est la construction d’énormément de villages dans ces écotones le long de la route. Vous avez ainsi une rencontre entre des agents infectieux naturels préexistants, des vecteurs forestiers, des réservoirs forestiers qui viennent aussi s’installer à ces endroits, là où l’homme vient aussi s’installer. Vous avez donc ainsi un carrefour de rencontres que j’appelle un carrefour de rencontres des partenaires.
Gilles Landrieu
Vous voulez dire que ce sont des populations qui viennent d’ailleurs et qui n’ont pas développé, par exemple, de résistances ?
Jean-François GUÉGAN
Il n’y a pas forcément que de la résistance type immunologique ou génétique. C’est extrêmement difficile : quelle est la part du génétique ? On ne peut pas répondre ; en fait, on n’en sait rien.
C’est ce qu’on observe au Brésil, comme au Cameroun : des gens issus de la forêt vont s’installer près des routes, qui vont servir aux grumiers pour le bois d’exportation. Vous avez là des villages, un début de société, un début de civilisation et un début d’organisation d’un système socio-économique, avec un bar ou un restaurant, etc. C’est dans ces endroits de rencontres des partenaires que vous générez des infections.
C’est le cas du SIDA par exemple. Le premier déterminant de l’apparition du SIDA, ce sont les routes forestières, avec les grumiers dont les conducteurs s’arrêtent dans les différents villages. C’est bien connu des anthropologues et des sociologues. Ayant des rapports sexuels avec des prostituées de village en village, ils peuvent transmettre le sida de proche en proche jusqu’aux grandes villes.
Gilles Benest, Université Paris Diderot – Espace et Milieux
J’ai eu l’impression, concernant ces 1417/177 agents pathogènes, qu’il s’agissait de chiffres relativement stables. Si tel est le cas, cela me trouble en tant que biologiste, parce que la Vie est vivante, elle évolue : est-ce qu’il n’y a pas une évolution de ces virus ? Est-ce que c’est si stable que ça ? Ou mon impression est-elle fausse ?
Jean-François GUÉGAN
Les valeurs que je vous ai données sont comme une photographie faite de l’histoire de la transmission infectieuse du Néolithique jusqu’à l’actuel. Vous avez 1417 agents infectieux avec différentes chronologies, différentes séquences d’apparition. Les historiens parlent des grandes transitions épidémiologiques : celle du Néolithique, c’est-à-dire du temps des premières civilisations, des premiers villages, des premières recherches et développement en agriculture. Le parcage d’animaux sauvages crée les premiers contacts avec les animaux. Puis après, il y a eu d’autres transitions épidémiologiques, celles des grandes campagnes guerrières romaines (les guerres ont toujours conduit à la transmission de maladies infectieuses) et ensuite la colonisation des Européens vers les Amériques par exemple, etc. Ça, c’est un premier point.
Concernant le deuxième point, chaque virus, chaque bactérie peut évoluer dans son interaction avec ses hôtes, dont les populations humaines. Ceci reviendrait à dire que depuis son apparition à partir d’une source animale (comme le virus de la variole) puis son interaction avec l’homme, il devrait co-évoluer ; finalement, il devrait perdre en virulence et devenir un bon compagnon. Mais, on est revenu un peu sur toutes ces théories depuis 10 ou 20 ans. En clair, un virus peut évoluer, changer, une bactérie aussi, et devenir de moins en moins virulent. Mais les échanges et les brassages d’aujourd’hui vont voir l’introduction de nouveaux gènes qui vont venir tout réassembler et peuvent ainsi être responsables d’une augmentation de la virulence même chez un virus qui avait perdu la sienne au cours du temps. C’est donc bien plus compliqué. J’ai volontairement pris le cas du virus de la variole : il fait partie des exemples, selon l’OMS, de virus éradiqués : sur les 1417, il y en a donc un au moins qui a disparu.
Le virus, sous sa forme humaine, a bien disparu ; mais, des virus de la variole sous forme animale, il y en a plusieurs qui ont des pathologies presqu’identiques à celle de l’homme. Et on se pose la question aujourd’hui : mais est-ce qu’il ne pourrait pas y avoir des passages de nouveaux virus de variole à partir de rongeurs d’Afrique centrale dont on sait qu’ils sont porteurs de ce type de virus et être responsables de nouvelles varioles chez l’humain ?
Salikoko Mufwene, University of Chicago
Dans ce que vous avez présenté, j’ai l’impression que, dans l’histoire de l’humanité, ce sont plus ou moins les mêmes pathogènes qui sont là et qui, quand il y a des changements écologiques qui leurs sont favorables, émergent et se répandent.
Première question : est-ce que, parce que nous continuons à modifier l’environnement, il y a des pathogènes tout nouveaux qui émergent quelque part ?
Deuxième question : comme maintenant, il y a les environnementalistes qui veulent que l’on protège l’écologie, qu’est-ce qu’il faut faire de ces animaux porteurs de germes pathogènes dangereux pour l’espèce humaine ?
Jean-François GUÉGAN
Première question : je vous ai parlé des grandes phases. Les historiens de la santé appellent celle que nous vivons actuellement la « transition épidémiologique de l’émergence ». Pour les historiens et les spécialistes, c’est la 5° ou la 6° grande transition.
La société dans laquelle nous vivons actuellement, avec les phénomènes de mondialisation des échanges, de modifications des habitats et des écosystèmes est un régal pour les agents infectieux : avoir 7 milliards d’individus sur terre ! C’est un régal ! Il faut se placer au niveau du virus et de la bactérie et non pas dans une vision anthropocentrique. Ce sont des organismes vivants.
Le problème pour mon institut, c’est la constitution de nos grandes mégalopoles dans le monde intertropical. Il ne faut pas s’étonner, alors, que les apparitions de grippe aviaire proviennent toujours de la même zone, l’Asie du Sud-est en particulier. Pourquoi ? Parce que vous avez une conjonction d’évènements, de grandes villes dont il faut nourrir la population ; il faut produire des végétaux, du porc, du poulet dans des zones très riches en diversité biologique et dont en micro-organismes dont certains peuvent se révéler être pathogènes.
Le Coronavirus MERS-Cov, c’est exactement ça, avec encore un récent épisode. Son réservoir pourrait être une civette. Or, la civette est mangée au Viet-Nam, en Thaïlande etc. ; c’est d’abord un animal élevé, mais d’origine sauvage. Aujourd’hui finalement, vous reconstruisez les territoires des futures grandes émergences du 21° siècle. Voilà ! C’est pour ne pas minimiser l’importance des évènements actuels.
La deuxième question m’intéresse au niveau national et international, notamment dans le cadre du programme international Diversitas en particulier.
Ce qu’il faut tout d’abord savoir, c’est que nous sommes nous-mêmes porteurs d’agents pathogènes, d’agents infectieux : vous abritez tous dans vos intestins des bactéries commensales. Vous en avez une en particulier ( Escherichia coli ) : c’est la bête de foire en biologie expérimentale. Au laboratoire, on observe que cette E. coli est un compromis de la co-évolution entre l’homme, son intestin et ce monde bactérien qui assure un certain nombre de fonctions dans les intestins. Cette E. Coli , peut être très dangereuse : vous la mettez dans un environnement dans lequel vous modifiez, par rapport à son environnement naturel, la température, le pH, la pression atmosphérique, et la luminosité, eh bien, cette même bactérie va devenir extrêmement pathogène et être responsable de maladies.
Et on observe quoi ? Les nourrissons, par exemple, que les parents emmènent dans les avions vont subir des pressions atmosphériques inhabituelles à 10 000 m d’altitude ; eh bien, en 10h de voyage, celles-ci vont influencer leur physiologie, donc leurs intestins et donc E. coli . Ces derniers vont se multiplier et générer de nouvelles générations virulentes et vont alors être responsables de mortalités chez ces bébés.
Nous sommes finalement tous aussi porteurs de potentiels agents pathogènes qui pourraient être dans certaines conditions dangereux. Ce sont des modifications dans les équilibres, des modifications environnementales au sens large qui en sont responsables.
Ces 1417 agents infectieux pathogènes ne sont pas, à l’origine, des agents infectieux pathogènes : ce sont des symbiotes, des commensaux.
N’oubliez pas que, notamment en France, nous n’aurions pas une qualité ni de fromages, ni de vins, ni de cidres, … etc., etc. Certains de ces micro-organismes, dans certaines situations vraiment singulières, peuvent devenir des agents pathogènes. Ce sont les mêmes ! Ça veut dire que, sur ces 1417, vous en avez des centaines de milliers, peut-être même des millions qui sont extrêmement bénéfiques à la fois pour entretenir la vie sur terre, mais aussi entretenir toute notre technologie, tous nos procédés agricoles et agro-alimentaires. Donc, ne vous laissez pas non plus captiver par cet aspect des agents pathogènes « on va tous mourir, etc. » , parce qu’ils sont d’abord des agents extrêmement utiles dans les environnements et extrêmement utiles aussi pour l’évolution, enfin de ce qu’elle était et de ce qu’elle va devenir.
Références bibliographiques citées dans l’article :
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Financer la transition écologique et énergétique Par Gaël VIRLOUVET
Docteur vétérinaire, diplômé Espace et Milieux Représentant FNE au Conseil économique, social et environnemental
Le 10 septembre 2013, le conseil économique, social et environnemental (CESE) a voté l’avis intitulé « Financer la transition écologique et énergétique ». J’ai présenté cet avis, en tant que rapporteur de la section Economie et Finances du CESE.
Evaluer la capacité à financer la transition écologique revient à définir l’effort que notre société est prête à réaliser pour mettre en œuvre la transition écologique. C’est donc un sujet fondamental.
Il est remarquable que, sur les cinquante dernières années, les politiques environnementales d’ampleur qui ont remporté un certain succès sont celles qui ont été appuyées sur des mécanismes financiers idoines. Le combat pour la qualité de l’eau (agences de l’eau), pour le recyclage des déchets (éco-organismes), ou pour les transports urbains collectifs (« versement transport ») en témoignent, comme d’ailleurs le développement parfois hésitant de la production d’électricité d’origine éolienne ou photovoltaïque, grâce à la contribution sur le service public de l’électricité.
Le premier défi à relever était de définir la transition écologique. En effet, ce concept qui a émergé dans le débat public aux débuts des années 2010 restait encore flou. L’avis du CESE estime qu’il s’agit d’ « une démarche concrète à entamer ici et maintenant, par des femmes et des hommes inscrits dans leur territoire de vie, pour mieux répondre aux enjeux environnementaux locaux et globaux » , d’un « cheminement progressif d’un modèle vers un autre » qui passe par un « changement profond » . Le CESE a également défini la transition énergétique comme un élément de la transition écologique. Au moment de la préparation d’une loi sur la transition énergétique, qui est actuellement en cours de finalisation, cette affirmation du caractère écologique de la transition énergétique mérite d’être relevée. Enfin, la transition écologique devait être positionnée par rapport à la notion de développement durable, définie au niveau international, et qui a le grand mérite de rassembler les acteurs économiques, sociaux et environnementaux. À la lumière de la définition proposée par le CESE, la transition écologique apparaît comme la part « environnementale » de la transformation de notre société vers le développement durable.
Les grands enjeux environnementaux auxquels doit répondre la transition écologique sont au nombre de quatre : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la santé humaine et la disponibilité des ressources et matières premières. Ces quatre enjeux correspondent à ceux évoqués dans la stratégie nationale de transition écologique 2014-2020, qui fait suite aux deux stratégies nationales de développement durable.
Pour répondre à ces enjeux au cours des décennies devant nous, quel est le niveau de financement nécessaire ? Il y a encore, hélas, trop peu de données disponibles. À partir de celles auxquelles nous avons eu accès, nous pensons qu’il s’agit probablement de quelques pourcents du Produit Intérieur Brut. Ainsi, dans un premier rapport paru en 2009, Sir Nicholas Stern a estimé à 1 % du PIB l’effort nécessaire pour lutter contre le changement climatique, chiffre qu’il a ré-évalué par la suite à 2 %. Au moment du Grenelle de l’environnement, les besoins pour une bonne protection de la biodiversité en France avait été estimée à 700 millions d’euros annuels, soit 0.35 % du PIB. En France, le PIB annuel est d’environ 2000 milliards d’euros. Pour mémoire, celui de l’Union Européenne est évalué à 17 000 Mds€ et le PIB mondial à 72 000 Mds$.
Quelques pourcents du PIB, cela peut paraître très raisonnable en proportion, mais à l’échelle mondiale cela correspond à des valeurs élevées : plusieurs milliers de milliards de dollars annuels.
Aujourd’hui, en France la dépense totale (publique et privée) en faveur de l’environnement est mesurée à 45 Mds€/an par le Commissariat Général au Développement Durable, soit 2.5 % du PIB. Cependant, cette évaluation n’inclut pas les investissements dans les énergies renouvelables, ni les transports en site propre. Pour un quart, elle est financée par des prélèvements affectés (taxes ou redevances) notamment pour l’eau et les déchets.
Pour financer la transition écologique, la France doit faire face à trois contraintes financières. D’abord, la dette publique, dont le montant actuel correspond environ à un an de PIB. La lutte contre la dette publique est devenue un enjeu de premier plan pour les gouvernements successifs, notamment pour répondre aux engagements européens de la France. Cela signifie que l’option d’un emprunt public pour financer la transition écologique devient difficile à envisager.
Ensuite, en Europe et particulièrement en France, la croissance s’est progressivement érodée au cours des 50 dernières années, pour devenir nulle ou presque nulle. Une croissance positive correspond grosso modo à une augmentation de la richesse au sein de la société. Même sans entrer dans le débat concernant la répartition de cette richesse, il est évident qu’il est plus facile de mobiliser des moyens en période de croissance forte, et qu’en période de croissance nulle, tout moyen supplémentaire à mobiliser correspond à un effort plus difficile à réaliser.
Enfin, l’épargne privée avait pu apparaître comme un moyen de financement de la transition écologique aux yeux de certains économistes, qui ont pensé pouvoir financer la transition écologique grâce à l’épargne privée. Mais, cette épargne privée est placée ; elle n’attend pas quelque part pour être utilisée. Ce n’est pas un tapis d’or qu’il suffirait de déplacer. Si investir dans la transition écologique devient économiquement attractif, l’épargne privée ira logiquement soutenir des projets. Mais dans le cas contraire, il faut trouver d’autres moyens, allant de l’information à la coercition, pour la mobiliser.
Pour inscrire le financement de la transition écologique dans le contexte économique, trois éléments doivent être considérés. Premièrement, la compétitivité, un terme nouveau, porté notamment par les entreprises soumises au jeu de la mondialisation. En raison de l’internationalisation de marchés de plus en plus nombreux, il s’agit pour nos territoires d’être compétitifs. Dans cette dynamique, toute prise en compte supplémentaire de l’environnement, qu’elle soit réglementaire ou financière, est susceptible de baisser la compétitivité. Financer la transition écologique peut alors être perçu comme une menace potentielle sur le dynamisme de l’économie. Pour autant, les efforts d’aujourd’hui peuvent aussi apparaître, et de nombreux exemples le prouvent, comme des gains de compétitivité future. Deuxièmement, la préoccupation de l’emploi. La transition écologique a été annoncée comme fortement pourvoyeuse d’emplois à la fin des années 2000, sans que soit sérieusement prises en compte les destructions d’emplois générées. La transition écologique est bien une « destruction créatrice », pour reprendre Schumpeter, et il est essentiel de mieux anticiper les évolutions des emplois pour l’accompagner. Troisièmement, le pouvoir d’achat est sans doute le sujet qui a donné lieu aux débats les plus vifs en section. En effet, le discours politique revient souvent à considérer l’augmentation du pouvoir d’achat comme la fin indiscutable de toute politique publique. Est-il dans ce cas socialement acceptable d’entamer le pouvoir d’achat pour financer la transition écologique ? Peut-on monter la fiscalité environnementale, taxer le carbone, les aménagements fonciers, l’utilisation de pesticides, et entamer ainsi le pouvoir d’achat pour utiliser le produit des taxes et financer la transition écologique ? Si l’on continue à considérer le pouvoir d’achat comme l’alpha et l’oméga de toute perspective politique, la réponse est non. En revanche, si l’on substitue la notion de bien-être à celle de pouvoir d’achat, de nouvelles perspectives s’ouvrent. Mais la définition du bien-être, même si elle a progressé au cours des dernières années grâce à des travaux universitaires, reste encore à affiner. Elle renvoie à la notion de « besoins » sur laquelle la recherche française apparaît d’ailleurs en retard en comparaison aux publications anglo-saxonnes sur le sujet.
Après ce vaste tour d’horizon du contexte actuel, auquel sont confrontés tous ceux qui appellent de leurs vœux la transition écologique, le CESE aurait pu se trouver bloqué, confronté à des contradictions difficilement résolvables. Cela n’a pas été le cas. Le Conseil a émis 5 grandes propositions qui constituent un cadre de réflexion pour le financement de la transition écologique.
Le CESE recommande en premier lieu l’affirmation d’un cap politique commun, appuyée sur une Stratégie Nationale de la Transition Ecologique, qui serait d’abord discutée entre les acteurs représentatifs de la société civile, puis débattue et votée au parlement. Cette Stratégie Nationale de la Transition Ecologique devrait être assortie d’un volet financier.
Pour avancer ensemble, il est essentiel de mieux dessiner le chemin à parcourir. Le CESE appelle donc à affiner l’approche économique de la transition écologique. Il s’agit d’évaluer les besoins de la transition écologique, mais aussi de dresser les scénarios macro-économiques et micro-économiques de la transition, en prenant en compte les différents secteurs économiques et les territoires.
Les financements seront d’autant plus facilement mobilisés que la transition écologique sera rendue économiquement attractive. Pour cela, le CESE invite à activer l’arme du « signal-prix » environnemental, par des aides à l’investissement (aides directes, crédits d’impôts et prêts à taux réduits – bonifiés ou avec refinancement à taux bas) et par l’application du principe pollueur-payeur, tout en veillant à son acceptabilité et à l’équité dans l’effort. Le CESE demande également que progresse la lutte contre le dumping environnemental et social, qui constitue une concurrence commerciale internationale déloyale.
Afin de mobiliser les investisseurs, publics et privés, vers la transition écologique, même si la rentabilité financière des investissements n’est pas la meilleure, le CESE préconise de travailler sur trois aspects. D’abord, l’information : il est nécessaire d’engager une réflexion sur les critères qui permettent de définir un investissement comme favorable à la transition écologique. Ensuite, la transmission de l’information à l’investisseur : pour les acteurs privés notamment, une meilleure transparence de l’intermédiation (la gestion de fonds) doit être recherchée. Enfin, l’évolution de la volonté de l’investisseur : il est nécessaire de travailler sur la gouvernance et les missions des outils d’investissement public d’une part, et sur la sensibilisation des investisseurs privés de l’autre, et proposer des outils permettant d’exprimer cette prise en compte de la transition écologique. Par exemple, on peut soutenir les investissements à l’échelle territoriale, car l’investisseur intègre alors davantage de critères que la seule rentabilité financière dans la rentabilité globale de son investissement.


Focus : Quelles pistes, quels outils, au niveau loco-régional, en faveur de la transition écologique ?
La transition écologique est fortement liée au territoire. Les critères permettant d’évaluer ce qu’est un investissement en faveur de la transition écologique ne sauraient être universels, a minima dans la hiérarchie des priorités. Des groupes de travail au niveau régional méritent donc d’être mis en place.
De même, il est pertinent d’imaginer des dispositifs d’animation du territoire en faveur de l’investissement local par les investisseurs locaux (clubs d’investisseurs).
Dans les collectivités locales, l’information des élus sur la dimension « écologique » des choix budgétaires peut souvent être améliorée. À titre d’exemple, la ville de Bordeaux exerce chaque année une analyse de son budget sous une lecture « développement durable ».
La gouvernance des outils d’investissement loco-régionaux doit s’ouvrir. Ainsi, certaines commissions régionales d’aide de l’ADEME intègrent-elles des acteurs représentatifs de la société civile.
Pour abaisser le coût de l’emprunt, il est possible d’envisager des emprunts obligataires portés par les Régions. La Banque Européenne d’Investissement devrait également proposer des dispositifs de refinancement à taux faible.
Le CESE recommande enfin de développer des instruments financiers au service du bien commun et de la relance vers une nouvelle prospérité. En faveur de la recherche et du développement de nouvelles solutions concourant à la transition écologique, le CESE a appelé à initier une nouvelle étape du Grand Emprunt réalisé entre 2009 et 2012 pour les Investissements d’Avenir. Le CESE invite également à étudier l’idée d’un « système de protection environne mentale » permettant, à l’image des éco-organismes ou des agences de l’eau, de financer la transition écologique grâce à des flux générés sur la base du « pollueur-payeur ». Pour finir, le CESE invite à mobiliser la création monétaire au niveau européen en faveur de la transition écologique, ce qui serait favorable à une « prospérité verte » et nous permettrait de nous éloigner du risque actuel de déflation et de récession.
Débats
Michel Badré, ancien président de l’Autorité environnementale,
Nous avons vu passer un certain nombre de projets, précisément 400 en 5 ans principalement dans le domaine de l’énergie ou des transports et qui regroupaient pour partie des choses que vous avez dites et que j’ai trouvées très intéressantes. Mais, j’ai une ou deux remarques.
J’ai écouté avec attention votre définition de la transition écologique ; vous avez dit « c’est une démarche concrète pour répondre aux enjeux environnementaux locaux et globaux ». Il me semble qu’on a vraiment un problème là-dessus au vu des projets qu’on a vu passer.
C’est que, autant les enjeux environnementaux locaux ne font vraiment plus débat de fond, autant ça grippe encore de temps en temps : le pique-prune, le grand hamster, ça provoque des discussions ; mais il n’y a plus de débats de fond sur le fait qu’un grand projet doit prendre en compte attentivement les habitats, les espèces, etc.
En revanche, les enjeux globaux, et en particulier ceux que vous avez cités sur le climat et la biodiversité, il y a un discours consensuel, et il n’y a aucune mise en œuvre pratique. Nous, il nous est arrivé plusieurs fois d’écrire dans nos avis (ils sont rendus publics tout de suite) que, après avoir fait des calculs (qui sont plutôt des évaluations de coin de table qu’autre chose, mais sont tout de même des ordres de grandeur assez précis), que la quasi-totalité des grands projets transports faits actuellement en France sont complètement orthogonaux par rapport à l’objectif du facteur 4 : le secteur des transports représente un tiers à peu près des émissions de GES ; quand vous essayez de faire des calculs approximatifs sur les effets de tout grand projet fait actuellement, sur le secteur des transport, on est sur une tendance de 0 % et pas sur une tendance à moins 75 %, ce qui fait un écart qui n’est pas tout à fait négligeable.
Tout ça on le dit, on l’écrit. On a en face de nous des interrogations polies ; mais rien !
Donc il me semble que sur la prise en compte des enjeux globaux, on a un vrai enjeu.
Je peux dire exactement la même chose à propos de la biodiversité dite ordinaire et de la consommation de territoire ; on a fait les mêmes raisonnements à propos du Schéma directeur de la région Ile-de-France dans lequel il y avait de longs développements là-dessus, qui étaient d’ailleurs plutôt bien faits (sur le fait qu’il fallait arrêter la consommation d’espaces naturels et ruraux en Ile-de-France) et quand on regarde les projets un par un, on continue exactement au rythme des années passées. Il n’y a même pas d’inflexion : on est sur la tendance des années passées, à l’identique. Donc il faut vraiment, me semble-t-il, un débat de fond là-dessus.
Deuxième remarque, un peu de même nature, à propos des transports toujours, il y a eu l’année dernière une démarche, que nous avons trouvée très intéressante, qui était le rapport dit « Mobilités 21 », lancé par le Gouvernement pour essayer de faire du tri dans une masse de financements de projets qui s’élevait à 250 milliards d’euros, (quelque chose comme ça, donc des chiffres totalement astronomiques) dans lequel un groupe constitué à la fois d’élus, de techniciens et d’experts a essayé de hiérarchiser.
Ils ont fait un truc très intéressant, je trouve. Sauf que, à nouveau, les enjeux environnementaux globaux type facteur 4 n’étaient pas dedans. C’était un non dit total dans le projet. Et puis dernière remarque (et je m’arrêterai là-dessus) quand on arrive à la mise en œuvre concrète sur le terrain (c’était votre dernier transparent sur la mise en œuvre sur les territoires) on a été très surpris parce que nous aussi on lit les journaux : on sait bien qu’il y a des difficultés de financements, que l’argent public ne traine pas partout, etc. On a vu un certain nombre de projets (pas les projets super médiatiques, genre Notre-Dame-des-Landes, ou le Lyon-Turin), je parle de projets dont on parle moins, mais qui sont tout de même des choses à 100 ou 200 millions d’euros (je pourrai vous en citer deux ou trois : de toutes façons, tous nos avis sont publics ; donc tout ce que je dis est sur internet) dont la justification était totalement troublante qu’on ne comprenait pas ; et la seule chose que nous disaient les maitres d’ouvrage (je pense à RFF d’une part pour des voies ferrées, à RTE & RFF conjointement d’autre part pour une alimentation électrique pour l’électrification d’une voie ferrée) ; dans les deux cas, on ne comprenait absolument pas la justification : le coût, plusieurs centaines de millions d’euros les deux projets réunis. Explication : mais de toutes façons, les collectivités paient, pourquoi voulez-vous qu’on refuse ? La raison, c’est que la demande locale, qui est une demande que, moi, j’interprète comme de prestige –pourquoi moi je n’aurai pas ça, alors que les autres l’ont faisaient que, voilà, on paie !
Moi, je suis sorti de tout ça avec une forte interrogation sur la conviction profonde qu’il y avait primo à hiérarchiser pour mettre l’argent là où il y a des enjeux environnementaux forts, et deuxièmement à intégrer les enjeux à long terme et uniquement les enjeux immédiatement visibles de proximité. Je ne dis pas qu’il ne faut pas intégrer ceux-là, ça va de soi ; mais, ceux-là tout le monde les pense et on le fait. Par contre, ceux de long terme, on ne le fait pas en ce moment.
Gaël VIRLOUVET
Merci pour ces commentaires. Je partage votre approche générale, sans avoir hélas de réponse aux interrogations qui sont soulevées.
Vous posez la question de la territorialisation des enjeux globaux. Comment peut-on intégrer des enjeux globaux telles que la lutte contre les gaz à effet de serre ou contre l’artificialisation des sols, dans des décisions locales, circonscrites, prises par rapport à des projets définis ? Quels sont les critères à prendre en compte au niveau territorial ? Au-delà de la sensibilisation des décideurs, à partir de quel moment doit-on engager une approche plus normalisatrice, plus réglementaire ?
Pour faire face aux enjeux des émissions de GES ou de l’artificialisation des sols, on peut imaginer des dispositifs de type « quotas » qui permettent d’allouer des crédits territoriaux de GES ou de terres artificialisables, ou faire appel au signal-prix comme source de régulation du marché et donc des activités.
Nous sommes probablement au tout début de l’approche, de l’intégration de ces enjeux globaux dans la décision publique.
Jean-François Guégan
Finalement, ma question va tout à fait dans le sens de la précédente, donc vous n’aurez peut-être pas de réponse à nous donner.
Ma question concerne le lien entre le micro et le macro-économique dont vous avez parlé, et donc si on prend l’exemple de l’Allemagne : il y a eu une reconversion très importante pour son utilisation énergétique avec une réapparition de l’utilisation du charbon.

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