AbanDon Adoption
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AbanDon Adoption

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Description

AbanDONNER son enfant, c'est lui donner de meilleures chances dans la vie en lui offrant la possibilité d'être adopté par des parents désirants et réellement en mesure d'assumer son éducation. Or la démarche de confier son enfant en vue de son adoption est non seulement méconnue mais très réprouvée socialement, condamnant mères et enfants à la honte et au secret. Ce livre est le premier dans lequel une mère abanDONNANTE témoigne à visage découvert.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 51
EAN13 9782296465787
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AbanDON Adoption
Quand la mère se retire
© L’Harmattan, 2011
5 7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978 2 296 55247 0
EAN : 9782296552470
Edwige Planchin
AbanDON Adoption
Quand la mère se retire
L’Harmattan
Ouvrages du même auteur :

Comment te dire ? Villeurbanne : Fleur de Ville, 2009.
Le Noël vert de Siméon. Carcassonne : Les Petits Pas de Ioannis, 2010.
La petite sœur de Virgile. Cholet : Pour Penser à l’Endroit, 2011.
Le souffle du papillon. Saint Etienne : Laura Mare, à paraître en 2011.
Papa et Maman divorcent . Clermont-Ferrand : Tournez la page, à paraître en 2012.
Papillote. Saint Etienne : Laura Mare, à paraître en 2012.
Le grand secret de Maman. Lyon : Les Grilles d’Or, en projet pour 2012.
Bienvenue chez les « Tous-pareils ». Villeurbanne : Fleur de ville, en projet pour 2012
Petit Octave. Bordeaux : La Compagnie Créative, en projet pour 2012.

© Photo de couverture : sirène sculptée par Patrick lors de mon premier trimestre de grossesse. Si on regarde attentivement, on peut voir que la sirène commence également à avoir un petit ventre rond !
A Patrick, mon tendre mari.

A Orfée, ma fille adorée.

A Ulysse, mon fils pour l’éternité.
Avant propos
Ce texte est un témoignage. Il est constitué de deux parties. La première est le récit des faits tels que je les ai vécus. Pour cela, je me suis efforcée de relater, avec un maximum de fidélité, ce que j’ai vécu et ce que j’ai ressenti. Mais cette partie est éminemment subjective. Je ne prétends pas avoir raison, je n’affirme pas non plus que tout soit rigoureusement exact, notamment sur le plan médical, mais c’est de cette façon-là que j’ai vécu l’histoire d’Ulysse.
D’autre part, j’y évoque, entre autres, la peine que m’ont faite certaines personnes à des moments précis. Cela a aujourd’hui disparu. D’ailleurs, pour ga-rantir l’anonymat des personnes ne faisant pas partie de la famille ou des amis, leurs noms ont été supprimés. Mes proches savent que je ne leur en veux pas.
J’ai rédigé cette partie un peu moins de deux ans après le décès d’Ulysse. Pour cela, je me suis aidée des notes que j’avais prises après sa naissance.
La seconde partie fut rédigée six mois plus tard.
Elle est également très subjective puisqu’il s’agit de mon analyse des événements et des émotions ressenties. J’y présente les étapes et la façon dont je m’y suis prise pour dépasser le sentiment de culpabilité, sublimer la douleur et panser mes plaies. Avant cela, j’écrivais mon journal intime, ce qui m’a grandement aidée pour la rédaction de cette partie. Les passages en italique en sont des extraits. Il faut les lire comme des « documents d’époque », témoins de mon ressenti quelques mois après le décès d’Ulysse. Là encore, il ne s’agit pas d’énoncer des vérités, mais de retracer un cheminement intérieur.
Un grand MERCI à mes pré-lecteurs et relecteurs pour la pertinence de leurs remarques et leurs encouragements à pousser plus en avant ma réflexion.

Un MERCI tout particulier à Dominique DAVOUS pour ses conseils avisés.
Première partie. De maux en mots autour d’une naissance
La grossesse : diagnostics contradictoires
Je suis dans ses bras, nue dans ses bras nus. C’est mon ami, c’est mon mari, c’est mon amant, c’est le père de notre enfant. C’est si bon de faire l’Amour ! Si ça se trouve, nous avons fait un autre bébé. Oh, et puis je ne vais pas y penser, sinon, ça ne va pas marcher ! Je ne sais pas si je veux tout de suite un deuxième enfant.1
C’est bizarre, ce que je perçois, partout dans mon corps : j’ai la même sensation que quand j’étais enceinte pour Orfée. Peut-être que… mais je ne veux pas y penser.
Je préfère ne pas faire de test. Comme ça, si je ne sais pas que je suis enceinte, je ne serai pas angoissée à l’idée d’une fausse couche et je ne vomirai pas les trois premiers mois !
Je connais cette sensation, mais je ne vais pas y prêter attention. Je m’y intéresserai lorsqu’elle aura duré longtemps. Je vais laisser s’écouler un peu de temps. Ainsi, je passerai trois mois tranquille et cela fera une bonne surprise à Patrick.
Ce soir, ce sont les vacances de Noël. C’est super que nous soyons professeurs tous les deux : nous avons toutes les vacances ! Je suis fatiguée, vraiment épuisée, je n’en peux plus. C’est horrible, je ne sais pas ce qui m’arrive, j’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre. Cela doit faire longtemps maintenant, je vais faire le test. J’aime mieux savoir quand même.
Patrick vient de rentrer du travail . Je pourrais attendre un peu avant de lui annoncer. Non, c’est trop pressé, tant pis pour le romantisme, je veux tout partager .
Alors j’annonce à Patrick que je suis enceinte. C’est étonnant parce que j’allaite encore Orfée. Il faut dire qu’elle n’a que huit mois. Mais c’est certain : je suis enceinte de tout juste deux semaines. Patrick est fou de joie et commence déjà à me proposer des pré-
noms. Nous aimons tous les deux Floréal pour un garçon et Floréale pour une fille. Mais nous ferons comme pour Orfée : le prénom devra rester secret.
Avant la naissance, nous l’appellerons « Minibou », comme nous avons appelé Orfée « Bébébou » pendant neuf mois. Si mes calculs sont bons, ils auront seize mois d’écart.
J’aurais aimé faire un déni de grossesse. Ça aurait été l’idéal : le bébé sans les ennuis de la femme enceinte. Le rêve après les neuf mois difficiles que j’ai vécus pour Or fée ! Au lieu de cela, je m’en suis doutée avant même d’avoir du retard !
Je suis à la fin de ma onzième semaine d’aménorrhée2. Nous sommes lundi matin. Vendredi je ferai la première échographie obligatoire de Minibou. Ensuite, je pourrai enfin annoncer ma grossesse à tout le monde ! En effet, à partir de la douzième semaine, les risques de fausse couche s’effondrent.
Mais bon, je ne vais pas perdre le bébé d’ici vendredi, ça m’étonnerait ! En tout cas, je suis bien moins angoissée que pour Orfée. Nous avons même pris un peu d’avance : nous avons déjà révélé l’existence de Minibou à mon père lorsqu’il est passé nous voir hier.
Lundi après-midi. J’ai perdu une goutte de sang.
Ah non, pas ça ! Je ne vais pas faire une fausse couche quatre jours avant l’écroulement des risques ! Pour me rassurer, j’appelle mon homéopathe. Elle n’est pas là, alors j’appelle son mari, également médecin. Selon lui, il n’y a pas lieu de s’inquiéter tant que les pertes restent légères.
Mardi matin. Nouvelle goutte de sang. La perte est vraiment très légère, mais j’angoisse. Je sens bien que je ne pourrai jamais attendre jusqu’à vendredi, alors je décide de me rendre à l’hôpital. Il n’y a presque personne aux urgences gynécologiques et je suis reçue rapidement par une jeune interne. Elle m’examine : le col ne saigne pas. Je prends cela pour une bonne nouvelle. Ensuite, elle s’installe pour l’échographie. Le sang vient du placenta : il est légèrement décollé. Je suis perplexe, ça me parait plus grave que du col, mais je n’ose pas poser de question : l’interne essaie de se concentrer sur les images et je ne veux pas la déranger. Je regarde également l’écran, contente de « voler » quelques photos de ce nouveau bébé qui pousse en moi. Et puis je suis sûre qu’elle va me rassurer. Tout ne peut pas s’arrêter comme ça ! Non, ça n’est pas possible, ça ne peut pas se terminer si tristement. L’interne semble satisfaite, elle a enfin trouvé quelque chose : il y a des logettes3 sur la nuque de Minibou. Elle quitte maintenant la pièce et revient avec un autre médecin. Celui-ci confirme : Minibou présente un léger œdème au niveau du cou.
Je sens l’interne contente d’avoir réussi à les débus-quer. Aussi, lorsqu’elle m’annonce que « souvent, ces petits bébés-là décident tout seuls de ne pas vivre », je suis désorientée. Je n’ai vraiment pas l’impression qu’elle m’annonce la fin de ma grossesse. Puis l’interne me propose de me refaire une échographie dans une semaine. Mais je décline cette proposition : dans trois jours, j’ai rendez-vous pour la première échographie obligatoire.

De retour à la maison, j’annonce à Patrick qu’il y a peut-être un problème avec Minibou, mais qu’on en saura plus vendredi. D’un côté, je suis inquiète, de l’autre, je suis sûre que tout va s’arranger. Dans trois jours, nous serons rassurés.
Nous sommes enfin vendredi douze février, veille des vacances scolaires. Allez, encore un petit effort ! me dis-je ; quand j’aurai terminé ce grand verre, j’aurai bu le demi-litre d’eau nécessaire à la première échographie obligatoire de Minibou.
Ça y est, je suis allongée sur le dos avec une épaisse couche de gel sur le ventre. Patrick est à côté, impassible, mais je sais que cet examen compte beaucoup pour lui : c’est la première fois qu’il verra son enfant. Le médecin saisit la sonde. Je lui confie mes angoisses et lui parle de l’échographie de mardi.
La spécialiste ne parle pas, elle ne nous explique rien !
Alors je la questionne. Elle me répond qu’il y a bien un problème. Mes oreilles entendent le mot « problème », mais mon cerveau traduit « problème sans gravité ». Lorsque le médecin m’annonce que « la nuque est très épaisse et le placenta très décollé », je suis sous le choc, comme si la première échographie ne m’avait pas permis de m’y préparer.
- L’œdème s’est généralisé et il macère dedans, nous dit encore l’échographiste, c’est bizarre que le cœur batte encore. D’habitude, quand ils sont dans cet état-là, ils sont déjà morts depuis plusieurs jours.
C’est comme si le plafond me tombait sur les épaules. J’ai un poids, là, sur le haut du corps et cela m’oppresse au niveau du thorax. J’ai peur de perdre le bébé et le médecin ne fait rien pour me rassurer.
Elle pense que je suis en train de faire une fausse couche. Nous devons partir en Italie demain, mais elle nous déconseille fortement d’y aller car les risques d’hémorragie sont trop importants. Elle nous recommande de prendre rendez-vous avec le Centre de Diagnostic Anténatal de notre maternité : « C’est toujours bon de savoir ce qui s’est passé ». Lorsque je lui demande si la nuque épaisse est un indice de trisomie, elle me répond que c’est le signe de graves malformations et que nos chances sont infimes d’avoir un enfant vivant et en bonne santé. Elle conclut par ces mots : « Vous savez, j’ai cinq enfants et au milieu j’en ai un qui est tout cassé : maladie génétique. Il vaut mieux que ces petits ne vivent pas, croyez-moi. Dans notre société, rien n’est fait pour eux et il n’y a jamais assez de places en institution. Si c’était à refaire, nous ne le garderions pas. » Cela me choque d’entendre ça exprimé si crûment, mais je ne dis rien.
Je me rhabille. Nous sommes sous le choc. Le temps est comme suspendu. Je suis incapable de penser, je ressens juste un profond dégoût.

Ben voilà, perdu ! La grossesse, c’est comme une loterie, on ne peut pas gagner à tous les coups. Je savais que les risques de fausse couche étaient de vingt à vingt-cinq pour cent lors du premier trimestre et j’ai échoué. Minibou est en train de mourir, cette grossesse est déjà terminée.
Et si elle ne l’était pas ? Ce serait pire encore ! Je me revois lorsque j’étais étudiante : une professeure nous avait dit que, dans les familles où il y a un enfant handicapé, il y a plus de maltraitance, de divorce et de suicide. Je me souviens, à ce moment-là, j’avais décidé que je n’élèverais jamais un enfant porteur de handicap. Mais je pense aussi à toutes les familles qui sont très heureuses d’élever un enfant différent.
La fin proche de ma grossesse occupe toutes mes pensées. Je suis traumatisée, mais je refuse de l’admettre car les fausses couches du premier trimestre sont relativement fréquentes. Puisque c’est courant, c’est que ce n’est pas grave, que je n’ai aucune raison d’être triste.
J’ai maintenant envie de hurler, de tout casser. Mais comment est-ce possible ? Il ne fallait pas me laisser croire à ce bonheur si c’est pour me l’enlever même pas trois mois plus tard ! Je veux garder ce bébé, c’est peut-être un deuxième, mais je le veux autant qu’Orfée ! C’est fini, tout est fini, je suis anéantie. J’ai vécu ces deux mois et demi pour rien, je ne suis arrivée à rien, je suis une moins que rien. Je me sens vide et pourtant je suis pleine, je suis pleine d’un bébé qui est en train de mourir. Je me sens vide et je me sens creuse. Je voudrais qu’on creuse mon ventre tout de suite pour m’enlever ce cadavre avant qu’il ne pourrisse ! La fausse couche est quelque chose de relativement fréquent, mais ce n’est pas pour autant que ce n’est pas traumatisant !
De retour à la maison, Patrick me prend doucement dans ses bras, il a les larmes aux yeux. Ça lui fait mal de penser que Minibou ne verra jamais la lumière du jour. Moi, j’ai peur de la fausse couche. Je ne sais pas comment ça se passe. Je ne sais pas ce qui va sortir de mon corps. Est-ce que ça fait mal ? Est-ce que ça sera rouge ? Est-ce qu’il y aura des morceaux ? Je n’ai pas envie que ça se termine comme ça. En plus, tout à l’heure, j’ai rendez-vous avec mon gynécologue pour qu’il me fasse la déclaration de grossesse. Je n’ai plus qu’à l’appeler pour annuler. Il faut aussi que nous téléphonions à notre entourage pour dire que je vais perdre un bébé. Ce qui me gêne le plus, c’est d’appeler au travail. J’ai honte. J’ai dit à la secrétaire que j’étais enceinte et je lui ai promis la déclaration pour lundi. Si j’y vais sans ce papier, j’ai peur qu’ils me prennent tous pour une menteuse et qu’ils n’aient plus confiance en moi.
Je suis professeure en coordination pédagogique et ingénierie de formation dans deux collèges, juste à côté de chez nous. Nous sommes en février et j’ai commencé sur ce poste en septembre. Je n’ai donc pas encore véritablement fait mes preuves ni ma place dans ces établissements. D’autant que j’occupe une fonction particulière : je coordonne un dispositif pour des élèves en rupture avec l’institution. J’ai donc besoin d’être crédible autant auprès des collègues et de la direction que des élèves. Patrick exerce le même métier que moi, mais sur trois collèges. Heureusement, il me rassure en me disant que, selon lui, je ne me discrédite nullement.
Lundi quinze février, nous avons annulé nos vacances en Italie et nous voilà au Centre de Diagnostic Anténatal. Nous sommes reçus par un médecin très avenant : le Docteur B. Sa bonne humeur m’étonne : il fait un métier tellement dur ! Et surtout, je ne comprends pas pourquoi il sourit si largement alors que notre enfant est en train de mourir.
Je m’installe pour l’échographie. Le cœur du bébé bat toujours, mais le médecin suspecte une cardiopa-thie4. Il nous conseille donc de prendre rendez-vous à l’hôpital cardiologique pour une échocardiographie fœtale. Le Docteur B. nous propose également un rendez-vous en fin de semaine pour une amniocentèse5, ou plus précisément une choriocentèse6.


Ceci pour vérifier le caryotype car il suspecte aussi une trisomie. Je suis sûre qu’il est trisomique, j’en suis certaine car ces enfants-là ont souvent une cardiopathie associée.
Patrick annonce d’emblée qu’en cas de résultat positif nous ne garderons pas le bébé. Il demande comment cela se passe pour interrompre la grossesse. Le médecin répond que, si la trisomie est confirmée, notre dossier passera à la réunion du Centre Pluridisciplinaire de Diagnostic Prénatal de jeudi.
L’IMG, c'est-à-dire l’Interruption Médicale de Grossesse, pourra être pratiquée en début de semaine prochaine.
La rapidité de la procédure m’étonne . C’est tant mieux, car j’ai envie d’aller vite. Je ne veux pas garder cet enfant s’il est handicapé et j’ai envie que tout ça soit vite terminé.
De retour à la maison, j’appelle la famille proche pour annoncer le revirement de situation. Je termine par mon frère : puisqu’il n’est plus question que je fasse une fausse couche, nous allons devoir interrompre la grossesse. Pour me justifier, je lui rapporte ce que nous a dit l’échographiste. Elle est bien placée pour dire que notre société ne fait pas suffisamment pour les enfants porteurs de handicap. Si elle nous avait dit « Ne vous inquiétez pas, vous ne serez pas seuls face à cet enfant, des professionnels vous ac-compagneront dans son éducation », notre choix aurait peut-être été différent. Ces propos heurtent et attristent mon frère : il est éducateur spécialisé et cela lui fait mal d’entendre que les personnes handicapées et leur famille sont si mal prises en charge que le personnel médical conseille d’emblée l’IMG.
Je repense à un reportage passé l’autre jour aux informations télévisées : une maman avait été obligée de s’arrêter de travailler car elle n’avait pas trouvé de place en institution pour son fils infirme. Oui, j’ai peur, le handicap m’effraie terriblement.
Nous ne devons pas être les seuls dans ce cas-là car c’est impressionnant tout ce qui est mis en œuvre pour détecter la trisomie in utero . En France, il y a quand même trois échographies systématiques par grossesse, la prise de sang pour les marqueurs sériques et l’amniocentèse pour les femmes de plus de trente-huit ans.
C’est un choix de société : on préfère investir dans le diagnostic anténatal plutôt que dans la prise en charge des personnes handicapées. Mais, si un couple souhaite garder son enfant malgré son infirmité, en a-t-il la possibilité ?
Va-t-il être soutenu ?
En tout cas, nous, si nous faisons le choix d’interrompre la grossesse, c’est surtout parce que nous sommes dans une société de relative liberté individuelle.
On peut choisir de ne pas élever un bébé porteur de handicap. En fait, nous aimons notre vie telle qu’elle est, et cet enfant viendrait détruire l’équilibre que nous avons mis tant d’énergie à construire.
Le Docteur B. s’apprête à me faire une nouvelle échographie. Comme au dernier rendez-vous, la première question que je pose est de savoir si le cœur bat toujours. S’il doit être handicapé, je préfèrerais qu’il meure tout seul.
Maintenant le médecin en est sûr : il y a bien une cardiopathie. Le placenta semble s’être recollé et l’œdème au niveau de la nuque et de l’abdomen s’est un peu résorbé. Je suis perplexe : je n’ai pas envoyé la déclaration de grossesse et mon employeur me la demande. Le Docteur B. me répond que je dois la faire, et cela avant la quatorzième semaine. J’ai l’impression d’être en sursis. En attendant, nous changeons de pièce pour la choriocentèse.
Je suis allongée sur la table d’examen, Patrick est assis sur un tabouret juste derrière. La sage-femme, Madame D., badigeonne largement mon ventre avec un antiseptique jaune bien connu des hôpitaux. Pour détendre l’atmosphère, Patrick compare l’œuvre de la sage-femme à une performance. Cela nous fait sourire.
Le Docteur B. repère avec la sonde de l’échographe7 l’emplacement exact du bébé puis il sort la seringue. Pendant ce temps, Madame D. se place derrière ma tête et me caresse doucement les cheveux. Sa présence et sa voix douce m’aident à me détendre. Le médecin me prévient que, lorsqu’il tra-versera l’utérus, cela fera un peu mal. Je m’attends donc à ressentir une petite douleur. Mais lorsqu’il perfore l’organe, je ne peux m’empêcher de crier :
« Aïe ». Ensuite, le Docteur B. fait bouger l’aiguille afin de recueillir suffisamment de cellules. C’est désagréable sans être douloureux, alors je me concentre sur les caresses et la voix douce de la sage-femme. Je pense à ma mère, décédée il y a maintenant sept ans.
Elle me manque.
La choriocentèse terminée, je me rhabille et je rentre à la maison avec Patrick. Une fois sur cent, cet examen provoque une fausse couche, mais là, je ne sais vraiment plus ce que je souhaite, si je veux que l’enfant vive ou qu’il meure tout seul. En plus, le Docteur B. est toujours tellement souriant et se montre si peu inquiet !
Sur le chemin du retour, nous nous réjouissons de la rapidité avec laquelle les résultats doivent arriver : dans quelques jours nous saurons si le bébé est trisomique ou pas. Puis Patrick m’avoue qu’il s’est senti mal quand il m’a entendue crier. Il avait envie d’aller vomir au lavabo, mais il ne l’a pas fait : il avait peur de tomber dans les pommes. En fait, il avait le choix entre vomir sur place ou tomber par terre ! Sacré Patrick, il arrive toujours à me faire rire, même dans les circonstances les plus difficiles !
C’est bizarre, cette sensation, c’est comme si le temps était suspendu, nous attendons les résultats. Pendant ce temps, nous ne vivons pas, non, nous attendons. La seule chose certaine, c’est que le bébé ne vivra pas. Je suis sûre qu’il ne va pas se décrocher tout seul et nous allons être obligés de le faire mourir ! C’est affreux, nous allons tuer un être humain ! Après ça, je ne pourrai plus jamais être heureuse, je vais vivre comme une criminelle, rongée par le regret et la culpabilité. Ce que je souhaite, surtout, c’est faire ça vite, parce que si nous réfléchissons trop, nous n’aurons plus le courage de lui ôter la vie.
La semaine suivante, nous avons de nouveau rendez-vous avec le Docteur B. Il a les résultats de la choriocentèse : quarante-six chromosomes. Notre bébé n’est donc pas trisomique. Néanmoins, il faut faire une culture de cellules pour avoir une réponse sûre à cent pour cent. Les conclusions en lecture directe sont fiables à quatre-vingt-dix-neuf pour cent et le médecin est plus que jamais optimiste. Mais les résultats de la culture risquent d’être longs à arriver car le laboratoire est en train de déménager.
En attendant, le Docteur B. va refaire une échographie. Ce qui m’étonne, ce sont ses efforts pour personnifier ce fœtus : notre bébé évolue positivement, il a bien un corps calleux, il n’y a pas de nanisme grave, ni de bec de lièvre et l’œdème s’est encore résorbé. Le médecin nous montre son profil, son pied et il en sort même des clichés. Son application pour restaurer la relation entre cet enfant et moi sont vains. Je ressens avant tout du dégoût et ne souhaite pas m’attacher.
En sortant du bureau, Patrick ne peut s’empêcher de dire d’un ton ironique : « Pas de nanisme grave, pas de bec de lièvre ! Ah ben nous sommes rassurés, tiens ! » Et cela me fait rire.
A l’échographie suivante, le Docteur B. est plus rassurant que jamais, mais je décide que je ne considérerai ce bébé comme sain que quand nous aurons les résultats de la culture.
J’ai besoin de me rendre au secrétariat du diagnostic anténatal pour récupérer un document à envoyer à ma mutuelle. C’est la sage-femme, Madame D., qui m’accueille. Elle est douce et souriante, comme lors de la choriocentèse. Elle a les résultats et me demande si je souhaite connaître le sexe de l’enfant. Je lui réponds que non, comme ça, ce sera plus facile pour faire notre deuil si nous interrompons la grossesse. La sage-femme m’explique que cela n’y chan-gera rien.
Cela me gêne de connaître le sexe avant Patrick.
La sage-femme me propose alors de mettre une pho-tocopie des résultats dans une enveloppe. Ainsi, nous pourrons l’ouvrir ensemble le soir venu. Madame D. aussi a l’air de considérer que tout danger est écarté. Elle plaisante même et me dit que je n’arriverai pas à maintenir l’enveloppe fermée jusqu’au soir…
Patrick vient de rentrer du travail. Je lui demande s’il souhaite connaître le sexe de Minibou. Il me répond oui avec un large sourire. Nous allons donc enfin savoir s’il s’agit d’une fille ou d’un garçon !
J’ouvre l’enveloppe : quarante-six XY, c’est un garçon. Patrick est content et moi aussi. Cela me fait bizarre d’attendre un p’tit gars et j’imagine son zizi léger baignant dans le liquide amniotique.
Patrick et moi nous sentons heureux. Le risque de trisomie n’est plus que de un sur cent. Malgré tout, notre bonheur ne prend pas toute la place, il est comme retenu. Nous percevons bien que pour le laisser se répandre il faudrait que tous les risques aient disparu.
Vendredi soir, dix-neuf heures, le téléphone sonne : c’est le Docteur B. Il a les résultats de la culture : quarante-six XX, c'est-à-dire sexe féminin non porteur de trisomie. Je suis perplexe, mais le médecin ne tarde pas à m’en donner l’explication : il y avait des cellules maternelles sur la seringue de la choriocentèse et ce sont elles et non les cellules fœtales qui se sont développées. Ce problème arrive très rarement, moins d’une fois par an, et c’est un examen que l’hôpital pratique tous les jours. Le Docteur B. conclut en me disant que je n’ai vraiment pas de chance et qu’il faut refaire le prélèvement.
Mais ce n’est pas croyable ! C’est encore sur nous que ça tombe ! Toujours quelque chose de rare ! Nous ne pouvons nous raccrocher à rien, ni aux paroles des médecins, ni même aux statistiques.
Le lendemain, j’appelle le secrétariat du diagnostic anténatal pour prendre rendez-vous pour le deuxième prélèvement, une amniocentèse cette fois-ci.
L’emploi du temps du Docteur B. n’est pas compa-tible avec le mien. C’est donc le Docteur Y. qui me fera l’amniocentèse.
Le Docteur Y. est une spécialiste de la lecture des échographies, elle écrit régulièrement des articles dans des revues spécialisées. J’en profite donc pour lui demander son avis. Sa réponse me laisse sans voix : « Par ordre de fréquence, l’hygroma coli, c'est-à-dire la nuque épaissie à cause de l’œdème, est un signe d’alerte de trisomie, et si votre enfant n’est pas trisomique, il peut être atteint d’une maladie génétique. Dans de très rares cas, ce n’est pas grave. En tout cas, quand un bébé présentant ce type de symptôme naît, et qu’on a de ses nouvelles, elles sont rarement bonnes. Dans cette situation, la plupart des parents choisissent l’IMG. Si j’ai bien compris, le Docteur B. suspecte une trisomie, ou sinon une délétion 22q118. »
« Délétion 22q11 », encore des mots savants ! Toujours des mots que je ne comprends pas ! Les médecins sont tous autour de moi, mais je me sens seule, si seule…
Je suis atterrée, la confiance du Docteur B. commençait à déteindre sur moi ; mais là, elle est complètement anéantie. Il faut que je passe au secrétariat pour des papiers, et c’est dans un état second que je m’y rends.
Madame D. est là, en train de classer des archives.
Complètement effondrée, je lui annonce que nous allons interrompre la grossesse. Elle continue à ranger son placard ! Mais cette sage-femme ne comprend-elle donc pas que c’est la fin du monde, que je ne serai plus jamais heureuse ! Madame D., toujours affairée, me répond que la vie n’est pas terminée pour autant et que je devrais me rapprocher d’associations de parents ayant vécu une IMG.
Son attitude et ses paroles me font entrapercevoir un tout petit peu de lumière. Dans le même temps, je suis perplexe : « association », « avortement », ces mots me font penser aux commandos anti-IVG et j’imagine des membres militant pour l’interruption médicale de grossesse.
J’ai envie de faire cette IMG très vite. Madame D. m’explique alors que ce n’est pas une bonne idée, que les couples qui ont le moins de regrets sont ceux qui ont pris le temps de préparer l’événement et de dire « au revoir » à leur enfant.
Préparer l’événement ? Dire « au revoir » à un enfant que l’on tue ? Jamais je ne pourrai. Jamais je ne pourrai lui dire ça en face.
Quelques jours plus tard, de bon matin, le téléphone sonne. C’est Céline, ma sœur, elle me prévient que l’émission « Les Maternelles » sur France 5 va traiter de l’IMG. J’allume donc mon poste de télévision. Je suis surprise : les femmes qui viennent témoigner n’ont pas l’air de souffrir de culpabilité. Un couple a même fait construire une très belle tombe.
Lorsqu’il sort, le bébé peut être de couleur rouge.
Cela m’impressionne, m’attriste et me dégoûte.
L’émission se termine par les coordonnées de deux associations. Elles proposent chacune un livret pour aider les parents à mieux vivre une IMG. Il s’agit de l’association Nos tout-petits9 et de l’association Petite Emilie10. Avide de lecture et de conseils, je me précipite sur leur site et demande les précieux livrets. Le site de l’association Petite Emilie retient mon attention en raison de son forum : des femmes ayant fait le choix de l’IMG y échangent sans complexe leur ressenti, leur parcours médical ou abordent des questions plus matérielles.
La surprise passée, je commence à comprendre : la maladie de ces bébés est si terrible que la mort est préférable à la vie. Les parents qui interrompent une grossesse ont décidé de ne pas offrir une vie cassée à leur enfant. Ils préfèrent souffrir moralement en décidant une IMG plutôt que de voir leur bambin pâtir physiquement et moralement d’une grave maladie.
Ces parents font un choix d’Amour, ils n’ont donc pas à culpabiliser. Par contre, ils sont tristes, très tristes de la mort et de l’absence de leur enfant.
Il faudrait que j’appelle mes collègues, que je dise que mon arrêt de travail est prolongé, que je dise que c’est horrible, que je dois avorter. C’est affreux et terrifiant. Dans ma tête, je me demande si j’aurai le courage d’avaler le cachet qui doit provoquer l’IMG. En plus, à ce stade-ci, l’aspiration n’est plus possible et je dois accoucher. C’est atroce, je vais accoucher d’un fœtus mort. C’est comme si un gros morceau de steak rouge me sortait du ventre. Si seulement on pouvait me faire une anesthésie générale avec césarienne, si seulement tout pouvait déjà être terminé !
Je viens de recevoir les livrets des associations ainsi qu’un ouvrage écrit par une psychologue et un recueil de témoignages. Les conseils qui y sont écrits sont les mêmes que ceux donnés par l’équipe médicale. Souvent, les parents sont pressés de pratiquer l’IMG comme on serait impatient de se délester d’une charge, de se débarrasser de quelque chose d’encombrant. Mais il est conseillé de ne pas se précipiter, de prendre le temps d’expliquer à l’enfant ce qui va se passer. En effet, si la vie de la mère n’est pas en danger, rien n’impose d’agir vite. A la lecture des témoignages, il me semble que les parents qui voient leur enfant, même décédé, après sa naissance, et qui le prennent dans les bras pour un dernier « au revoir » font plus facilement leur deuil. En tout cas, ils vivent cette rencontre comme un moment de tendresse et d’apaisement, comme quelque chose d’intense et de magique. Un rendez-vous qui permet de se constituer des souvenirs positifs. Ces parents pourront ensuite les réactiver lorsque la peine sera trop forte. Les écrits insistent sur l’importance de soigner la naissance/décès mais aussi les funérailles.
L’un des livrets propose également de prendre des photos de l’enfant.

Ces conseils ont cessé de me choquer. Je m’en suis maintenant bien imprégnée, et il va falloir convaincre Patrick. Je vais les suivre : ils sont formulés par des gens qui ont vécu ce drame, nous pouvons donc leur faire confiance. Si c’est comme ça qu’il faut agir pour faire plus facilement son deuil, alors je serrerai mon bébé mort dans mes bras et je me donnerai le temps nécessaire pour l’accompagner jusqu’au bout. Je prendrai également des photos puisque cela semble si important. Certaines images que j’ai vues sur Internet sont moches, les bébés sont tout rouges et mal formés, mais ce sont des clichés pris avec Amour. Et puis rien n’est pire que de ne même plus pouvoir se souvenir du visage de son enfant.
Patrick et moi attendons dans le couloir, devant le bureau de Madame E., la psychologue du service de procréation médicalement assistée. En effet, avant la conception d’Orfée, nous avons vécu une longue période d’infertilité. Nous avons été suivis par cette professionnelle et ça s’est très bien passé. C’est donc tout naturellement que nous retournons la voir. Le Docteur B. vient à passer. Il nous salue courtoise-ment et Patrick lui annonce que nous avons décidé d’interrompre la grossesse.
- Mais pourquoi ? s’écrit le médecin surpris.
Patrick ne répond rien, sidéré par la « violence » de son « Mais pourquoi ? » J’explique donc que nous ne souhaitons pas prendre le risque de donner naissance à un enfant gravement malade ou handicapé.

A peine le Docteur B. a-t-il tourné le dos que Patrick s’indigne, persuadé que ce médecin est un fana-tique qui veut coûte que coûte faire aboutir la grossesse. Pire, qu’il est curieux de voir ce que ce bébé va donner.
Ça y est, Madame E. nous reçoit. Nous lui racontons l’histoire de Minibou. Elle nous écoute attentivement et je la sens infiniment désolée. Elle en a même les larmes aux yeux. Sa compassion me fait du bien : je me sens légitime à être si triste, si mal, parfois complètement en dehors du temps.
Elle nous demande comment nous imaginons ce bébé. Moi, je le vois tout blanc et toujours malade, Patrick l’imagine handicapé mental. Il est prêt à interrompre la grossesse. Moi, je ne sais pas. Les médecins ne sont pas d’accord : le Docteur B. est très optimiste tandis que pour le Docteur Y., la plupart du temps, ces fœtus-là ne s’en sortent pas. Il est difficile de prendre une décision avec des avis contradictoires. Et puis je ne sais pas du tout si j’aurais le cran d’interrompre cette grossesse. Je ne me vois pas élever un enfant malade ou handicapé, mais je crois que l’IMG ne me convient pas, je pense que je préfèrerais confier ce bébé à l’adoption. Patrick réagit, choqué :
« Tu te vois faire une chose pareille ? » Mon mari doute que je sois capable de prendre et d’assumer une telle décision. Moi, j’en suis presque sûre : cela sauverait la vie de Minibou. Et puis il y a des familles qui sont très heureuses d’adopter un enfant porteur de maladie ou de handicap. Ce bambin contribue à leur bonheur. J’ai déjà lu plusieurs témoignages sur ce sujet lorsque nous étions postulants à l’adoption.
Certains couples souhaitent devenir les parents d’un enfant à particularité, non pas par charité, mais parce qu’ils veulent sincèrement l’aider à grandir et le faire entrer dans leur famille. Notre infertilité ayant duré deux ans et demi, j’ai eu le temps de lire et de réfléchir à ce que signifiait l’adoption d’un enfant. Et je suis d’accord avec cette phrase : « La parentalité adoptive n’est pas une parentalité au rabais »11.
Puis je me perds dans mes pensées : dans ces témoignages, les enfants porteurs de handicap adoptés étaient les derniers de la famille, les parents ayant attendu d’avoir « leur compte d’enfants dits normaux ». Adopter un enfant malade ou handicapé se fait souvent en fin de fratrie12.
Il s’agissait de petits trisomiques et les parents semblaient fascinés par cette particularité. Ils les décrivaient comme des enfants gais et joueurs et semblaient sincèrement touchés par la simplicité et la sensibilité de leur âme. On ne sentait aucune pitié, pas de sentiment de charité exacerbé non plus.

Madame E. me confirme que l’IMG ne convient pas à tout le monde et je me sens soulagée. C’est curieux, fais-je remarquer, mais je suis dans mon cinquième mois et mon ventre n’a pas encore poussé, d’ailleurs, je ne porte toujours pas de vêtements de grossesse. En fait, je me sens enceinte et pas enceinte.
Hier, j’ai croisé la pharmacienne qui m’a demandé comment j’allais. Quand je lui ai dit que nous allions faire une IMG, j’avais l’impression que ce bébé n’existait déjà plus. Et puis, l’autre jour, nous sommes allés manger chez des amis et j’ai bu un verre de bière. Dans ma tête notre décision était prise.
Je parle aussi de l’émission de France 5 sur l’IMG.
Je raconte ma surprise : les femmes qui témoignaient semblaient ne pas souffrir de culpabilité. Mais la psychologue voit les choses autrement : parfois, certaines personnes témoignent pour retrouver une image positive d’elles-mêmes. Sur les forums, les gens sont plus authentiques, moins soucieux du regard d’autrui. C’est une bonne idée ces forums, cela permet d’échanger aussi sur notre vécu par rapport au diagnostic anténatal.
Ensuite, je profite de l’entretien pour parler de mon inquiétude envers Orfée : j’ai peur qu’elle soit traumatisée par tout ça. Madame E. me rassure : l’important, c’est que nous lui parlions. Il faut lui expliquer ce qui se passe et ce que nous ressentons.
Nous pouvons, par exemple, lui dire que le bébé est très malade et que cela nous rend tristes et inquiets.

Orfée sent forcément notre douleur et notre angoisse.
Sans explication de notre part, elle peut s’imaginer qu’elle en est la cause. Enfin, pour l’IMG, elle nous conseille de dire à Orfée que le bébé est décédé, mais de ne pas révéler que c’est nous qui avons décidé de sa mort. Cela, elle l’apprendra quand elle sera en âge de le comprendre.
Aujourd’hui est une journée bien chargée : Patrick et moi avons d’abord rendez-vous à l’hôpital cardiologique pour une échocardiographie et, ensuite, au centre de diagnostic anténatal pour une échographie de contrôle. Chaque fois que nous le pouvons, nous allons aux rendez-vous ensemble. En effet, nous avons remarqué que, même si nous avions assisté tous les deux au même entretien, nous n’avions pas entendu les mêmes propos, et parfois même, nous retenions des choses contradictoires. Il faut dire que nous sommes dans un tel état psychologique !
Le cardiopédiatre confirme le diagnostic du Docteur B. : notre enfant présente bien une cardiopathie, il s’agit d’un canal atrioventriculaire partiel13. Pour l’instant, les cavités sont bien équilibrées et l’opération pourra attendre que Minibou ait trois ou quatre ans.
Quant au rendez-vous avec le Docteur B., il se passe également très bien. Presque deux mois après le premier prélèvement, l’hôpital a enfin reçu les résultats de la deuxième culture : il n’y a ni trisomie, ni microdélétion 22q11. Au vu de l’échographie, le médecin est plus optimiste que jamais. Je retrouve enfin le sourire. J’ai bien cru que j’allais devoir avorter !
Patrick et moi habitons près du centre ville. En ce samedi après-midi ensoleillé, nous avons décidé d’aller nous y balader. Mon ventre a maintenant pris de l’ampleur. Lorsque nous nous promenons en famille, nous croisons souvent des regards complices et attendris. Chez le glacier, une dame me demande pour quand est prévue la naissance. Je n’ai pas le temps de répondre : Patrick a déjà annoncé, fièrement, que c’était pour fin août.
Dix-neuvième semaine de grossesse, nouvelle échographie de contrôle au centre de diagnostic an-ténatal. Minibou ne veut pas se retourner. Cela fait dire au Docteur B. que notre fils a déjà son petit caractère ! Le médecin appuie sur mon ventre, ça me fait mal. Minibou ne veut pas se montrer et je me surprends à penser : « Tu as raison mon fils, au diagnostic ANTI-natal, il faut bien te cacher si tu veux continuer à vivre ! » Le médecin semble satisfait, même s’il me dit qu’il voit une trigonocéphalie14. Lorsque je lui demande si c’est grave, il me répond que c’est un signe de maladie génétique ; mais il se peut aussi que ce soit une forme transitoire sans gravité. Il me le dit parce qu’il y est obligé. Il semble croire à la forme passagère, mais moi je suis anéantie.
Maladie génétique, handicap, mais qu’est-ce qui cloche chez nous pour que nous fassions un enfant de travers ?
Malformation génétique ! Je suis sûre que j’ai dû manger, boire ou respirer quelque chose de mauvais. Je suis sûre que j’ai empoisonné notre enfant.
Maladie génétique ! Non, ça ne peut pas venir de mon côté, il n’y a personne d’handicapé dans ma famille !
Puis je repense à ce que m’avait dit une copine infirmière il y a quelques années : c’est difficile pour les parents, tout imprégnés de l’image idéalisée qu’ils ont de l’enfant à venir, de voir en face l’état de santé de celui-ci. Certains poursuivent la grossesse, persuadés que tout va s’arranger. Lorsque l’enfant grandit, ils se rendent compte de l’ampleur de la maladie ou du handicap et c’est le drame parce qu’ils n’y sont pas préparés. Certains sont incapables d’y faire face. Je repense à cette réflexion : non, je ne me laisserai pas aveugler par mon enfant idéal !
Hygroma coli plus trigonocéphalie, cela fait deux signes de malformations génétiques. Cette fois-ci, c’en est trop, notre décision est prise : au prochain rendez-vous avec le Docteur B. nous ferons une demande d’IMG. Curieusement, je me sens soulagée. L’idée d’interrompre une grossesse m’est devenue familière et je me suis faite à l’idée que la mienne était terminée. Grâce à mes lectures, je me sens davantage prête à vivre une IMG.
Dans le même temps, je me sens lourde et triste.
Dans ma tête, Minibou n’existe déjà plus.
Aujourd’hui, nous sommes invités chez un couple d’amis : Elise et Laurent. Ils ont un petit Achille qui a l’âge d’Orfée. Elise est enceinte d’une petite fille, tandis que je le suis d’un garçon. Entre leurs deux enfants, dix-sept mois d’écart sont prévus, entre les deux nôtres : seize. Si Minibou naît, cela fera une joyeuse bande ! A table, nous parlons des prénoms qui nous plaisent : Astrée, Virgile, Lucie, Ulysse… Le soir venu, Patrick et moi décidons que si Minibou s’en sort une nouvelle fois, nous l’appellerons Ulysse. Oui, c’est ça, Ulysse sorti vainqueur de toutes les difficultés. De toute façon, après tout ce qui s’est passé, nous ne pouvons plus l’appeler Floréal, ce prénom est trop associé à tous ces diagnostics pessimistes.
Vingt-deuxième semaine de grossesse. Nouveau rendez-vous avec le Docteur B. J’y vais seule : Patrick n’a pas pu se libérer. Nous avons bien réfléchi et nous avons décidé de faire une demande d’IMG. Le médecin me conseille d’attendre : rien ne presse.
Je m’installe donc pour une nouvelle échographie.
Le Docteur B. prend son temps. Il a l’air très content : la trigonocéphalie a disparu ainsi que les œdèmes de la nuque et de l’abdomen. J’ai du mal à y croire, alors je demande si le fœtus n’a plus du tout de signe de maladie génétique. Le médecin me répond que, décidément, il m’aura bien pourri ma grossesse. Il a raison : j’emploie le terme « fœtus » et non « bébé ». Je ne sais jamais si je porte un enfant ou si j’ai dans le ventre un fœtus qui va bientôt mourir par IMG.
Comme à chaque fois, le Docteur B. prend le temps de répondre à mes interrogations et à mes angoisses : je voudrais être certaine que le bébé n’a pas de maladie génétique, mais en médecine, le risque zéro n’existe pas. Malgré tout, je n’ai plus lieu de m’inquiéter : il est fréquent que la trigonocéphalie ne soit qu’une forme transitoire ; quant aux œdèmes, ils peuvent être expliqués par la cardiopathie.
Mais j’ai un autre souci : je ne sens jamais les mouvements de Minibou alors qu’à ce stade-ci sa sœur bougeait déjà beaucoup.

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