Désordonnances
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Description

Le chocolat noir est-il un aliment miracle ? Les superaliments existent-ils ? Faut-il courir des marathons pour être en forme ? Les saucissons menacent-ils votre existence ? Les vaccins affaiblissent-ils votre système immunitaire ? Le dépistage des cancers allonge-t-il votre vie ? La médecine peut-elle vous aider à vous remettre d’une cuite ? Peut-on faire confiance aux études médicales ? Comprenez-vous toujours les explications de votre docteur ? Faut-il acheter la détox du docteur Vadeboncoeur ? Tant de questions !
Nous voulons tous vivre longtemps et en santé. Chaque jour, des experts, réels ou autoproclamés, nous prescrivent une nouvelle recette pour y parvenir. Mais comment les croire alors que leurs recommandations ne cessent de changer ? Surtout quand ces conseils s’appuient sur des études incompréhensibles pour la plupart d’entre nous, quand elles ne reposent pas sur du vent. Pourtant, la santé est l’affaire de tous et chacun devrait pouvoir faire des choix éclairés en ce domaine. C’est dans ce but que le docteur Vadeboncoeur a écrit ce livre.
Dans un style clair et humoristique, Alain Vadeboncoeur nous raconte l’histoire de la médecine et nous explique les fondements de sa rigueur scientifique, tout en montrant ses limites. Il nous offre ainsi des clés pour mieux comprendre les études qui nous dictent comment vivre, tout en élucidant les questions médicales qui nous tourmentent. Il nous enjoint avant tout à penser par soi-même, une tâche cruciale pour quiconque souhaite (sur)vivre en santé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 novembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782895967279
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2017
www.luxediteur.com
Conception graphique de la couverture: Jolin Masson
Dépôt légal: 4 e  trimestre 2017
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-220-5
ISBN (epub): 978-2-89596-727-9
ISBN (pdf): 978-2-89596-922-8
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.
AVERTISSEMENT
Ce livre n’a pas la prétention de remplacer les conseils avisés des professionnels de la santé qui vous connaissent bien. Même si nous avons travaillé fort pour présenter des informations médicales précises et fondées, nous ne pouvons garantir qu’aucune erreur ne s’y est glissée ni surtout que rien n’a changé depuis sa rédaction, terminée le 20 août 2017. Notez aussi que ces conseils généraux ne peuvent pas convenir à toutes les personnes et pour tous les problèmes de santé.
Vous êtes donc priés de discuter avec votre médecin ou un autre professionnel de la santé avisé avant de prendre toute décision que ce livre pourrait vous inspirer. Nous nous dégageons en conséquence de toute responsabilité liée, de près ou de loin, à la mise en œuvre de nos conseils plus ou moins pratiques. Si toutefois, grâce à cet ouvrage, vous développez une meilleure compréhension des enjeux touchant votre santé et si vous êtes mieux équipés pour participer aux décisions vous concernant, l’objectif principal aura été atteint.


PROLOGUE
LA VIE RACCOURCIE DE CAROLINE MAXWELL
Caroline ne bouge presque pas. Sa langue est sèche comme du bois. Ses yeux cernés ne laissent plus perler de larmes. À chaque traitement, sa course vers la mort paraît s’accélérer.
Ses médecins, parmi les meilleurs de Londres, sont maintenant confrontés à une nouvelle poussée de fièvre. Après une discussion animée en latin, évoquant les figures tutélaires d’Hippocrate et de Galien, ils administrent une once de cognac pour tonifier le cœur, appliquent sur le ventre brûlant de nouvelles ventouses, ajoutent une troisième dose de purgatif et convoquent le chirurgien-barbier pour qu’il pratique une saignée.
Le docteur Philip Maxwell, épuisé par deux nuits sans sommeil, essaie vainement de convaincre sa femme que leur fille va s’en réchapper, comme leur neveu Henry, qui a survécu quelques mois plus tôt à une grave consomption pulmonaire.
Après avoir complété les soins, les médecins constatent avec satisfaction que la fillette est plus calme. Mais en réalité, elle perd graduellement contact avec ceux qui la veillent. Et sa respiration, jusque-là profonde et rapide, se transforme peu à peu en un souffle à peine perceptible.
Lorsque son père l’examine à nouveau, il cherche le pouls un long moment, puis repose le poignet et se retourne vers sa femme, qui se tient dignement près de la fenêtre, dont les volets sont fermés. Sans mot dire, le visage impassible, il hoche la tête pour lui signifier que tout est terminé, puis quitte la pièce, sans même jeter un regard à ses collègues, qui peinent à garder leur contenance.
Le dos voûté, il sort de sa maison et s’enfonce lentement dans le brouhaha des rues de Tooting, ce beau quartier de Londres situé près du cimetière Lambeth, où Caroline sera bientôt enterrée, emportée à l’âge de 11 ans par une crise d’appendicite, le 6 décembre 1735.
On n’entend presque pas le docteur Maxwell jurer à voix basse et répéter, comme une prière inutile, un nom à consonance étrangère, celui du chirurgien que ses confrères ont refusé de consulter.
* *   *
Pendant ce temps, à l’hôpital St George’s, fondé deux ans plus tôt, Claudius Amyand, un réputé chirurgien d’origine française, n’entend pas le docteur Maxwell invoquer son nom, d’ailleurs assez mal prononcé. Il peine en effet sur une opération difficile qui requiert toute sa concentration.
Au scalpel, il entrouvre prudemment l’aine purulente de Hanvil Anderson, pour mieux en exposer la masse inflammatoire qui tourmente le jeune garçon depuis deux jours. Au cœur des entrailles, l’habile praticien reconnaît l’appendice, noir et pestilentiel.
Écartant patiemment les tissus enflammés, il finit par rejoindre la paroi du côlon droit, d’où provient l’excroissance. Il termine alors l’ablation du segment nécrosé, pose un point afin de refermer le trou, nettoie la plaie avec soin et la recouvre de compresses trempées dans l’huile de lin. La chirurgie terminée, il se retire de cette salle d’opération qu’il a lui-même conçue, tandis que ses assistants prennent en charge son patient.
Dans le couloir, il croise la mère de Hanvil, lui sourit brièvement en guise de salutation, puis se retire dans ses appartements, situés au tout dernier étage, où il s’assoit un moment pour noter ses observations chirurgicales de la journée.
De sa fenêtre, il contemple les manoirs du Tooting, dont celui du docteur Phillip Maxwell, rencontré quelques mois plus tôt lors de l’inauguration du 10 Downing Street [†] . Perclus de fatigue, il s’endort ensuite rapidement dans son modeste lit, sans même enlever ses vêtements.
Le lendemain, il fait sa toilette avant le lever du soleil et se rend à la chambre des malades, où il s’approche de son jeune patient. Il tire les rideaux d’un geste brusque afin de laisser entrer un peu de la lumière de l’aube. Surpris, Hanvil entrouvre les yeux, fixe l’homme imposant comme si c’était une apparition, puis se rendort aussitôt.
Fils aîné d’un marchand d’épices, Hanvil Anderson jouira d’une vie longue et fortunée, sauvé à l’âge de 11 ans par ce chirurgien français naturalisé anglais en 1698, qui sera dorénavant célébré comme le père de l’appendicectomie.
 
[†]  Résidence officielle du premier ministre, inaugurée le 23 septembre 1735.

CONSTRUIRE
FAITES UN TOUR DE MÉDECINE
SGANARELLE — Est-ce là, la malade?
GÉRONTE — Oui, je n’ai qu’elle de fille: et j’aurais tous les regrets du monde, si elle venait à mourir.
SGANARELLE — Qu’elle s’en garde bien, il ne faut pas qu’elle meure, sans l’ordonnance du médecin.
M OLIÈRE , Le médecin malgré lui
Autrefois vantée par Hippocrate [†] et louangée par Galien [‡] , la chirurgie est encore reléguée au rang de pratique secondaire au temps de Claudius Amyand (1681-1740). C’est qu’à partir du Moyen Âge, l’Église ne voulait plus que ses médecins se souillent les mains de sang, ce qui est plutôt difficile d’éviter lorsqu’on opère. L’art chirurgical − du grec ancien kheirourgia , signifiant «travail manuel» − est dès lors écarté des écoles de médecine. De plus, les dissections étant interdites depuis le règne de Marc-Aurèle, premier empereur chrétien de Rome au II e  siècle, les connaissances anatomiques s’atrophient au fil du temps.
La chirurgie se pratique donc en parallèle, sans autre reconnaissance que celle des patients qu’elle contribue à soigner. Au mieux, les médecins daignent demander aux chirurgiens – souvent des chirurgiens-barbiers, puisqu’il s’agit de bien manier la lame − de pratiquer les saignées, parmi quelques interventions jugées indélicates.
Durant cette période obscurantiste pour la médecine occidentale, les chirurgiens arabes prennent le relais, accumulant à leur tour les savoirs, inventant de nouvelles opérations et renouvelant les techniques. Le plus illustre d’entre eux, Abu Al-Qasim (940-1013), créateur de plus de 200 instruments, est aussi l’auteur d’une encyclopédie médicale en 30 volumes qui sera largement utilisée en Europe dans une traduction latine. Il assure le transfert des connaissances entre ces grandes civilisations.
À la Renaissance, la chirurgie peine encore à reprendre sa place en Occident, malgré d’illustres praticiens comme Ambroise Paré (1510-1590), dont la devise Guérir parfois, soulager souvent, consoler toujours est encore actuelle. Les mains dans le sang – on ne porte alors pas de gants chirurgicaux – et le cerveau alerte, il pratique la première désarticulation du coude, invente plusieurs prothèses anatomiques et découvre qu’il vaut mieux suturer les artères pour stopper l’hémorragie de l’amputé plutôt que de plonger le moignon dans l’huile bouillante − une amélioration que les comités de malades ont dû apprécier. La médecine et la chirurgie se regardent alors en chien de faïence, la première ne doutant pas de sa supériorité, la seconde paraissant plus ouverte à l’innovation, peut-être parce qu’elle est constamment confrontée à des défis bien concrets.
Snobée par sa cousine durant des siècles, la chirurgie regagne peu à peu sa crédibilité grâce à divers exploits, comme cette guérison royale de la fistule anale de Louis XIV en 1686 [1] . C’est qu’après d’inutiles saignées et clystères [§] prescrits par ses médecins, le Roi-Soleil donne à son premier chirurgien, Charles-François Félix (1635-1703), l’autorisation de pratiquer une habile − mais fort douloureuse − intervention, un succès qui passera dans les annales et confirmera aussi que le Roi reste stoïque devant l’adversité. À l’abri des doctrines métaphysiques de la médecine, de fil en aiguille et de pinces en bistouris, la chirurgie évolue à tâtons, sans bénéficier de la lumière des classiques − ou peut-être grâce à cette relative obscurité. Elle trouve des solutions aux problèmes pressants, sauvant plus de vies que les saignées, ventouses et purgatifs auxquels ont recours les médecins, tuant sans doute aussi de temps en temps par excès de zèle ou de scalpel. Sa place au soleil varie donc au gré de la volonté des souverains, susceptibles d’accorder à ses praticiens un statut enviable quand ils soignent efficacement au front ou au fondement, et de le retirer s’ils tuent un duc ou une maîtresse de trop.
Il est tout de même fascinant de constater la pérennité de plusieurs de ses méthodes séculaires: encore aujourd’hui, une jambe qui ne peut être sauvée − en raison d’une gangrène, d’un traumatisme grave ou d’une perte de la circulation − est sacrifiée par amputation; la guérison des fractures repose toujours sur le principe de l’immobilisation; un abcès rongeant les tissus doit encore être incisé pour en évacuer le contenu. Mais le corpus théorique de la chirurgie se constitue difficilement, les grandes écoles lui ferment leurs portes et le métier demeure précaire.
Quant à la médecine, elle reste figée par les dogmes hérités de l’Antiquité, malgré son cursus universitaire. Certes, Hippocrate avait eu jadis l’immense mérite de la dégager des causes surnaturelles − même s’il prêtait alors serment «par Apollon, Asclépios, Hygie et Panacée, et par tous les dieux et toutes les déesses [¶] » −, puis de poser les bases du raisonnement clinique et de l’observation des malades, et enfin d’inventer la déontologie [**] médicale. À sa suite, le non moins brillant Galien avait renouvelé en profondeur les connaissances en anatomie, en pathologie et en physiologie, colligées dans ses ouvrages majeurs ayant traversé les époques. Mais toutes ces notions, élevées au rang de vérités absolues, pétrifient durant deux millénaires ceux qui s’en font les défenseurs, comme s’ils avaient croisé le regard de la Méduse elle-même. Jusqu’au XIX e  siècle, il manque aussi à la médecine et à la chirurgie les approches scientifiques requises pour bien évaluer les faits et mesurer l’impact réel des interventions. Le temps fera toutefois son œuvre, alors que ces cousines mal accordées subiront ensemble les profondes transformations qui bouleverseront aussi la plupart des champs de la pensée.
Le mouvement débute au sein des grandes écoles de physiologie du XIX e  siècle par la remise en cause des enseignements classiques, le rejet de l’héritage préscientifique et la rupture avec les dogmes de l’Antiquité. La médecine et la chirurgie sont alors refondées l’une et l’autre grâce au travail acharné de visionnaires, décidés à reconstruire les connaissances du corps humain. Ces pionniers clarifient l’anatomie encore confuse, dévoilent le fonctionnement des organes, identifient les mécanismes des maladies, développent les diagnostics, appliquent des traitements de plus en plus cohérents et obtiennent parfois des résultats probants. Les développements sont dès lors fulgurants dans tous les domaines et ils se font simultanément.
En 1809, l’Américain Ephraïm McDowell réussit la première chirurgie abdominale, retirant une tumeur ovarienne de 20 kilos du ventre d’une femme. En 1846, le dentiste William Morton invente l’anesthésie, qui permet d’opérer le malade dans des conditions plus acceptables que les séances de torture habituelles. Eugène Koeberlé est ensuite l’un des premiers à se pencher sur la question de l’asepsie en 1852, systématisant la chirurgie propre, développant les principes de l’hémostase et théorisant les soins postopératoires. En 1867, Joseph Lister pousse plus loin ces idées en appliquant du phénol pour détruire les microbes. En 1868, Adolf Kussmaul invente la gastroscopie en s’inspirant des techniques d’un avaleur de sabres, puis décrit plusieurs signes cliniques [††] nouveaux, encore utilisés de nos jours.
En 1885, le père de la microbiologie, Louis Pasteur, sauve un enfant de la rage en lui administrant son vaccin, démarrant une des plus grandes avancées de l’histoire de la médecine en matière de prévention. Dix ans plus tard, Wilhelm Röntgen crée la radiologie en appliquant ses fameux rayons X sur la main de son épouse, ouvrant ainsi la voie aux techniques d’investigation les plus utilisées actuellement. En 1896, Scipione Riva-Rocci met au point le tensiomètre, qui permet de mesurer la pression artérielle, un des gestes médicaux les plus souvent posés encore aujourd’hui. En 1903, Willem Einthoven invente l’électrocardiographie, cette étude de l’électricité produite par le cœur, dont les principes restent essentiellement les mêmes durant tout le XX e  siècle.
Ces remarquables avancées ne se transposent toutefois pas immédiatement dans l’univers des soins, puisque des relents d’obscurantisme persistent. Par exemple, en 1884, on soigne encore chez nous la méningite avec des saignées de sangsues, de l’huile de croton et des injections hypodermiques de morphine, de pilocarpine, d’iodure de potassium et d’eau distillée [2] . Mais elles préparent à tout le moins le dynamique XX e  siècle médical, où l’apport des sciences, des innovations théoriques et techniques, et des investissements consentis pour la recherche, l’enseignement et la modernisation des hôpitaux conduisent à l’explosion des procédés diagnostiques et thérapeutiques.
De sorte qu’un grand nombre des fatalités d’hier deviennent aisément guérissables, si l’on dispose des moyens nécessaires pour offrir aux malades un accès suffisant aux soins. L’appendicectomie, routinière et pratiquée dans le monde entier, guérit aujourd’hui aisément l’appendicite aiguë, dont la mortalité a chuté à moins de 1 % [3] . Les sept millions de malades souffrant chaque année de ce mal échappent ainsi, pour la plupart, aux tortures de la péritonite, cette infection catastrophique de l’abdomen qui avait rapidement conduit la pauvre Caroline Maxwell à la mort, le 6 décembre 1735.
 
[†]  Hippocrate le Grand est un médecin et un philosophe grec. Né vers 460 avant J.-C. dans l’île de Cos, il est considéré comme le père de la médecine occidentale. On lui doit le fameux serment qui inspire encore les paroles prononcées par les médecins.
[‡]  Galien est un médecin grec, né en 129 à Pergame en Asie Mineure, qui a beaucoup exercé à Rome, où il a soigné plusieurs empereurs. C’est le fondateur de la médecine romaine.
[§]  Lavements pratiqués à l’aide d’une poire insérée dans l’anus.
[¶]  Tiré du serment d’Hippocrate. Asclépios est le dieu de la médecine. Fils d’Apollon, il est foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité les morts, peut-être le premier médecin à mourir en service en recevant par erreur un choc de défibrillateur.
[**]  Ensemble des règles et des devoirs qui régissent la conduite de ceux qui exercent une profession.
[††]  Anomalies identifiées à l’examen du malade par le médecin lors de la consultation.
BOUCLEZ LA MÉDECINE BÂCLÉE
On peut comparer la science à une belle lampe qui n’éclaire qu’autant que la raison s’engage à l’allumer.
Jean-Napoléon V ERNIER
En dépit des railleries de Molière, les médecins se sont acharnés à équilibrer les humeurs de leurs patients jusque vers la fin du XIX e  siècle, suivant en cela des thèses qui n’avaient pour elles que l’autorité de la tradition. Pourtant, d’autres scientifiques révolutionnaient depuis longtemps la physique, l’optique et les mathématiques, en combinant les avancées théoriques aux exigences de la preuve expérimentale. Entre la pensée raffinée, novatrice et révolutionnaire d’Isaac Newton, mort en 1727, et celle des médecins de son époque, soignant n’importe comment la fistule de Louis XIV en 1686 ou l’appendicite de Caroline Maxwell en 1735, le contraste est frappant. C’est qu’il ne suffit pas de croire en quelque chose ou de répéter avec style des formules latines héritées du passé pour avoir raison, il faut aussi s’appuyer sur la recherche et des preuves d’un niveau suffisant.
Plus un chercheur travaille bien, plus il obtient des résultats significatifs, qui contribuent à la patiente construction du savoir médical [†] . Ce qu’on sait moins, c’est que dans cette vaste quête, les résultats négatifs (où une hypothèse est rejetée) sont tout aussi importants que les résultats positifs (où une hypothèse est acceptée), même si on donne plus de visibilité à ces derniers dans les publications scientifiques et les médias. Savoir qu’un nouveau traitement ne fonctionne pas permet en effet d’éviter les dérives inutiles, coûteuses et parfois délétères pour les patients. La vérité scientifique se construit donc par l’accumulation de données positives et négatives provenant d’études scientifiques de qualité, imaginées, réalisées et publiées, puis reproduites au fil du temps.
Une idée révolutionnaire qui prétend changer radicalement les notions admises doit pour sa part s’appuyer sur une démonstration plus que rigoureuse et sur une qualité de preuve très élevée, puisqu’elle s’oppose alors à la masse de données connues qui lui font contrepoids. C’est une prudence qui a manqué au docteur Paolo Zamboni, que je prendrai comme exemple, lorsqu’il a soutenu sa thèse audacieuse en novembre 2006, dans un article au titre lui-même assez flamboyant: «La grande idée: l’inflammation liée au fer dans les maladies veineuses et un parallèle proposé pour la sclérose en plaques [1] .»
Précisons que le docteur Zamboni est un chirurgien vasculaire, alors que ce sont plutôt les neurologues qui prennent habituellement soin des personnes atteintes de la sclérose en plaques (SEP). Son hypothèse divergeait d’ailleurs radicalement des nombreuses recherches portant sur la SEP, une dégénérescence du système nerveux qui cause une foule de symptômes souvent graves. Les traitements permettent actuellement, au mieux, d’en ralentir la progression.
Alors que la SEP est considérée comme une maladie auto-immune qui s’attaque aux tissus nerveux, le docteur Zamboni croyait plutôt qu’elle résultait d’un mauvais drainage veineux [‡] du cerveau, entraînant une accumulation tissulaire de fer à l’origine des symptômes de la maladie. Un problème de plomberie, en somme. Comme tout ressemble à un clou pour celui qui ne possède qu’un marteau, ce chirurgien pensait d’abord aux veines plutôt qu’aux neurones, mais cette idée révolutionnaire ne reposait sur rien de tangible.
Peut-être son intuition était-elle inspirée par le désespoir de voir son épouse affectée par cette satanée maladie. Il avait en effet mesuré chez elle et d’autres patients souffrant de SEP un rétrécissement des veines du cou, alors qu’il n’en avait retrouvé aucun chez les patients épargnés par cette maladie, une découverte qui avait éveillé l’intérêt des malades en même temps que le doute des neurologues, pour qui l’hypothèse tombait des nues.
Raisonnant alors en chirurgien vasculaire, Zamboni entreprit de dilater ces vaisseaux, jugeant ensuite que ses patients s’en portaient mieux. Pour les personnes atteintes de SEP, un formidable vent d’espoir venait de se lever, amplifié par le reportage télévisé de l’émission W5 de CTV en 2009, dans lequel le chef d’antenne Lloyd Robertson parlait d’une «découverte majeure». La publication d’un article où l’on décrivait Paolo Zamboni comme une star avait suivi.
Les neurologues ne partageaient pas l’hypothèse à la base du nouveau traitement proposé par la star. À leurs yeux, le niveau de preuve était insuffisant pour justifier un tel engouement. Alors qu’ils tentaient d’en prévenir leurs patients, les lobbys qui les représentent se battaient plutôt, souvent dans les médias, pour accélérer l’accès à la nouvelle thérapie. Ces groupes de pression reprochaient aux neurologues de refuser de s’ouvrir à cette avenue, voire de rejeter dogmatiquement la nouvelle théorie. Pourtant, l’approche n’avait jamais montré son efficacité, et le concept même des blocages veineux n’avait jamais été prouvé comme facteur explicatif de la maladie.
Pour être juste, il faut reconnaître que dans chacune de ses publications, le docteur Zamboni mentionnait aussi que des études comparatives plus poussées, notamment avec un placebo, devaient être réalisées avant de conclure à l’efficacité de ses traitements [2] . Le problème, c’est qu’entre-temps, des praticiens, souvent radiologistes, se sont mis à effectuer à large échelle la dilatation des veines du cou, un mouvement que le chercheur n’a pas beaucoup cherché à ralentir.
L’opposition critique des sociétés savantes n’ayant pas été entendue sur le terrain, les traitements se sont poursuivis. Mais comme ils n’étaient pas offerts au Canada, les patients n’ont pas hésité à payer des sommes énormes − on parle de dizaines de milliers de dollars − pour se rendre en Europe ou aux États-Unis, où les interventions étaient dispensées dans quelques cliniques privées ayant flairé la bonne affaire. Certains radiologistes étaient apparemment prêts à l’offrir au Québec, mais l’intervention du Collège des médecins les en aurait empêchés. Les pressions publiques pour donner accès au traitement augmentant, le lobby pro-Zamboni a gagné à sa cause la députée libérale Kirsty Duncan [§] , qui a mené à l’époque une charge contre les neurologues spécialisés en SEP, voulant même faire adopter une loi pour en appuyer l’approche [3] .
En conséquence, des fonds ont été libérés pour développer des protocoles de recherche rigoureux. On a d’abord constaté que les blocages veineux soupçonnés par le docteur Zamboni se retrouvaient tout autant dans la population en général que chez les patients atteints de la SEP, ce qui invalidait l’hypothèse fondamentale du chercheur. Mais il fallait ensuite comparer de manière objective les effets du traitement Zamboni au placebo.
Une solide étude canadienne, menée auprès de 104 personnes souffrant de SEP et codirigée par le neurologue québécois Marc Girard, s’y est attelée [4] . Afin de s’assurer que les patients ne sachent pas s’ils recevaient un traitement actif ou non – un élément important pour la validité des résultats –, on a inséré un cathéter dans les veines du cou de tous les sujets. Puis, on a procédé à la dilatation des veines de la moitié des patients, répartis au hasard. Résultats? L’approche Zamboni n’a démontré aucun effet bénéfique par rapport au traitement placebo. Les dilatations n’ont pas amélioré non plus les résultats des tests diagnostiques par résonance magnétique pratiqués dans la foulée [¶] .
C’était un double échec [**] . Mais on aurait presque pu prévoir ce résultat, parce que la démonstration du docteur Zamboni, convaincante du point de vue médiatique, manquait de rigueur scientifique. C’est un exemple parmi d’autres pour montrer à quel point la mauvaise science est parfois délétère.
Si on arrive un jour à vaincre la SEP, ce ne sera pas grâce à des travaux aussi approximatifs. Alors, méfiez-vous des fausses bonnes nouvelles de ce genre, évitez de les diffuser et contribuez à les dénoncer si vous êtes un journaliste, un scientifique, un soignant ou un patient. Parce que la science faite à la va-vite mène souvent à de la mauvaise médecine, une forme de trahison envers les malades dont nous avons assez abusé au fil des siècles.
 
[†]  Cela ne signifie pas que la recherche médicale est hermétique à la manipulation ou à l’erreur, parce que, malgré tous les progrès, on n’évite pas toujours les dérives, qui peuvent aussi avoir des conséquences dramatiques sur la santé et la vie des gens. Parfois, des influences externes perturbent les études et leur publication, même si les chercheurs sont bien intentionnés. Il est arrivé aussi que l’on cache des données pouvant nuire à des intérêts puissants, comme la mortalité cardiaque associée à l’usage du Vioxx. Les chercheurs commettent également des erreurs par inadvertance, pouvant couper les coins ronds s’ils sont persuadés d’avoir raison. Bref, les risques de dérives sont réels et peuvent se cumuler.
[‡]  La phase du drainage veineux correspond à la sortie du sang du cerveau et à son retour vers le cœur.
[§]  Aujourd’hui ministre de la Science dans le gouvernement Trudeau.
[¶]  Une étude similaire est dirigée par le docteur Zamboni lui-même ( site web ). Bien que le recrutement des patients ait cessé en 2014, ses premiers résultats ne sont pas encore disponibles au moment de la rédaction de ce chapitre, malgré les promesses répétées du chercheur, à la mi-août 2017. Reste à voir quels en seront les résultats et avec quel degré de scepticisme ils seront reçus.
[**]  Les patients des deux groupes remarquaient toutefois une amélioration similaire de leurs symptômes, ce qui indique que l’approche produit un effet placebo, expliquant sans doute l’enthousiasme du docteur Zamboni et la satisfaction de certains patients ayant subi le traitement.
DOUTEZ AVEC LE PHARMACHIEN
Je suis fièrement introverti. Je n’ai pas de chien.
Olivier B ERNARD
Quand mon ami et préfacier Olivier Bernard a effectué un passage remarqué à l’émission Tout le monde en parle à l’automne 2016, ses propos ont tout de suite enflammé les réseaux sociaux. Sur le plateau, les regards troublés des invités, sans doute eux-mêmes utilisateurs des thérapies plus ou moins farfelues qu’il dénonçait, laissaient présager que ça allait brasser. Son style un brin baveux, mais sympathique, et surtout l’assurance avec laquelle il pourfendait quelques idées reçues ont alors mis la table pour un débat public houleux.
C’est quand le Pharmachien a proclamé sans état d’âme l’équivalence du jus d’orange et du Coke que mon fil Facebook a vraiment viré au rouge. Soudain, le mantra publicitaire «Un déjeuner sans jus d’orange, c’est comme une journée sans soleil!», si souvent entendu dans mon enfance, n’avait plus aucun sens. Ce jugement venait aussi de briser l’image d’une famille tout en blondeur buvant par un matin ensoleillé son jus d’orange. C’était le bon vieux temps du jus au déjeuner et des annonces de Chef Boyardee durant Voyage au fond des mers .
Le Pharmachien avait toutefois commis une erreur en soutenant que le jus ne contenait pas plus de vitamines que le Coke, ce qui est évidemment faux. Comme il s’en est ensuite expliqué, il voulait surtout signifier que, du point de vue nutritionnel, l’un n’est pas plus défendable que l’autre, leur composition étant assez proche, hormis cette vitamine C. Contenant volume pour volume autant de sucre que le Coke – même si certains ont prétendu erronément le contraire –, le jus d’orange joue un rôle dans l’épidémie d’obésité des adolescents, dont le taux a doublé depuis 1980 dans plus de 73 pays [1] . C’est donc assez juste d’affirmer qu’il n’a pas sa place dans un frigidaire en santé.
Le mal était fait, la clameur montait, la révolte grondait. Quel odieux personnage! écrivirent les chroniqueurs, qui attaquaient surtout son attitude un peu cassante, mais se trompaient largement sur le fond. Les croisés de la pulpe et de la détox aux jus ne capitulaient plus! Je soutenais le Pharmachien à mon like défendant sur mon mur, où il se transformait successivement en charlatan, pauvre type, danger public majeur, épave remplie de produits chimiques, pauvre con, formaté par la grosse pharma, terroriste de la santé publique, membre de la mafia médicale, démagogue, pelleteux de cour, payé pour mentir, Dieu de la propagande, disciple de Pfizer, lobbyiste, pharmachiant et génie de l’épouvante, rien de moins! Les insurgés estimaient sans doute ainsi sauver l’honneur de nos ancêtres, qui survécurent au scorbut grâce à l’efficace vitamine C des sapinages amérindiens. Je suis resté estomaqué devant l’ampleur de ces charges frontales gonflées de rancœur.
On peut bien ne pas apprécier le style − moi j’aime, je donne même des conférences avec lui −, mais il faut étayer de telles accusations avec des faits. Or, quand je demandais ce qu’on reprochait précisément au Pharmachien, je n’obtenais souvent en guise de réponse qu’un silence radio. Parfois, une étude obscure, pigée parmi des milliers, était servie pour appuyer la charge. Je rappelais alors qu’il y a toujours, parmi les quelques 27 millions recensées par Pubmed, des études appuyant n’importe quel concept et que cette cueillette sélective de l’information scientifique est malhonnête, puisqu’il vaut mieux s’appuyer sur les meilleures preuves disponibles, souvent constituées d’un agrégat d’études fiables, assemblées par des personnes compétentes en un tout cohérent, ce qu’on appelle les «méta-analyses». Ce ne sont pas des études éparses, parmi les milliers recensées, montrant que des vaches ont été soulagées, que des bébés ont eu moins de coliques ou que des rats sont devenus plus calmes qui changent quoi que ce soit à cette nécessité.
Critiquer les habitudes plus ou moins fondées en s’appuyant sur des preuves expose apparemment à de violentes réactions, qui visent plus souvent le messager que les arguments. Or, Olivier Bernard a beau être un peu baveux, il ne s’en prend pas aux gens, mais bien aux idées, aux affirmations, aux pratiques… et donc à des croyances pas toujours bien appuyées par les faits. Mon hypothèse, c’est qu’en contestant avec insistance nos habitudes, qui font partie de notre identité, ses propos nous fragilisent et causent des réactions bien plus intenses qu’un simple débat d’idées.
Un point un peu négligé a toutefois attiré mon attention. C’est lorsqu’on opposait «ma» médecine − disons plus modestement la médecine occidentale − aux médecines dites «traditionnelles», en soutenant que ces dernières jouissaient d’une forme de preuve par la durée: appliquant les mêmes traitements depuis longtemps, elles en auraient acquis l’assurance d’agir pour le mieux, parce que si ça ne marchait pas, on le saurait déjà. Même si je n’ai rien contre le respect des traditions, l’argument ne tient pas la route, notamment en matière de soins.
D’abord, les médecines traditionnelles et alternatives n’ont pas l’exclusivité d’une longue histoire. On l’oublie souvent, la médecine occidentale jouit aussi d’une riche, vaste et complexe tradition, où la théorie des humeurs, les saignées, les purgatifs, les clystères et même le brandy ont côtoyé des idées plus sensées, comme de couper une jambe quand elle pourrit. La différence, c’est qu’elle a accepté, surtout à partir du XIX e  siècle, de se remettre en question. Quand le médecin Pierre-Charles Alexandre Louis a démontré en 1835, preuve à l’appui [2] , que les saignées séculaires nuisaient aux malades atteints de pneumonie, c’était le signe d’un grand chambardement. La médecine rejettera ensuite graduellement, patiemment et courageusement presque tous ses propres dogmes, ses fondements et ses traditions. Acceptant d’avoir beaucoup erré, même si tout le monde était convaincu depuis Hippocrate et Galien du bien-fondé de la théorie des humeurs, elle a migré vers des approches nouvelles, fondées sur l’idée de preuves objectives.
Cela ne signifie pas qu’elle exprime ainsi toujours la vérité ou ne se trompe jamais, ou encore que la méthode scientifique est chaque fois respectée, loin de là! Elle n’est pas toujours à la hauteur des principes qui la fondent, puisqu’on peut la dévoyer, la détourner de ses objectifs, la corrompre et même lui faire jouer le jeu des puissances industrielles. Mais le fait est qu’elle dispose de la capacité de prendre conscience de ses propres imperfections et d’en débattre publiquement. Quand les éditorialistes du plus prestigieux journal médical, le New England Journal of Medicine , dénoncent la difficulté de trouver des experts indépendants pour réviser les articles soumis, c’est là un signe certain de lucidité [3] .
Vous me direz que tout n’est pas prouvé en médecine. Sans aucun doute, mais au moins, la médecine le sait. Récemment, par exemple, des chercheurs du British Medical Journal ont tenté de mesurer la proportion des traitements reposant sur des preuves satisfaisantes. Dans cette analyse portant sur 3 000 soins, 35 % pouvaient prétendre à un bénéfice démontré ou probable, 7 % étaient douteux, 5 % n’apportaient aucun gain et 3 % étaient carrément nuisibles. On ne disposait enfin d’aucune preuve de l’efficacité ou de l’inefficacité pour environ 50 % des traitements [4] . Vous me direz que c’est bien imparfait. Mais c’est aussi une force que de pouvoir évaluer cette part d’incertitude. Prenez le remarquable travail de la Collaboration Cochrane [†] , cette organisation mondiale, animée par 37 000 scientifiques, qui éclaire graduellement ces zones d’ombres avec les meilleures méthodes disponibles, en toute objectivité et à l’abri des conflits d’intérêts. De telles initiatives sont essentielles pour départager ce qui a du sens de ce qui n’en a pas, ce qui fonctionne de ce qui ne fonctionne pas, ce qui est prouvé de ce qui ne l’est pas. Elles sont surtout nettement préférables aux fumisteries bricolées sur la base d’opinions et d’arguments douteux.
Nous jugeons pourtant parfois équivalentes des positions ne reposant sur rien d’autre que l’expérience personnelle – croyances, préjugés, habitudes, intérêts non déclarés – et les analyses de scientifiques bien construites. Or, en matière de soins de santé – comme sur n’importe quel sujet d’ailleurs –, les preuves devraient compter bien plus que les opinions.
C’est à peu près la règle que s’est donnée le Pharmachien dans son travail essentiel de vulgarisation, auquel il nous convie jour après jour. Utilisant des moyens efficaces, il appuie ses interventions sur une évaluation appropriée des faits et des preuves disponibles, répondant ainsi à un besoin fondamental pour une société moderne: disposer de voix critiques s’exprimant efficacement sur la place publique. Ceux qui ne sont pas d’accord avec ses affirmations devraient discuter, apporter des arguments et montrer les études auxquelles ils se réfèrent plutôt que d’insulter ou de se contenter de partager une autre vidéo YouTube.
Parce que les Olivier Bernard de ce monde sont encore bien trop rares dans le débat public et que monter au front comme il le fait requiert beaucoup de courage, je lui lève bien haut mon verre de jus d’orange vitaminé, afin qu’il continue de nous brasser les croyances et les idées reçues, ce qui est à la base de toute science. C’est ainsi que nous continuerons à avancer.
 
[†]  Comme j’utiliserai souvent dans ce livre les résultats de l’importante Collaboration Cochrane, je me permets de donner ici son adresse internet ( www.cochrane.org ) et les mots qu’elle utilise pour se présenter: «Nous sommes un réseau mondial indépendant de chercheurs, de professionnels, de patients, de soignants et de personnes intéressées par les questions de santé. Les contributeurs de Cochrane, au nombre de 37 000 dans plus de 130 pays, coopèrent pour produire des informations crédibles et accessibles sur la santé, sans aucun parrainage commercial ni autres conflits d’intérêts. Beaucoup d’entre eux sont des sommités mondiales dans leur domaine respectif: médecine, politique de la santé publique, méthodologie de recherche, représentation des consommateurs. Nos groupes sont hébergés par certaines des institutions universitaires et médicales les plus respectées au monde. Notre travail, qui jouit d’une reconnaissance internationale, fait référence en matière d’information fiable de haute qualité.»

PRÉVENIR
BOUGEZ-VOUS DE LÀ
JOURNALISTE : Quel est le secret de votre bonne santé?
WINSTON CHURCHILL : C’est le sport… Jamais de sport!
Winston Churchill fumait comme une cheminée, ne se privait pas d’alcool et ne pratiquait sur le tard qu’un seul sport: la politique. Or il a tout de même vécu 90 ans [1] . Faut-il en conclure qu’une hygiène de vie à base de cigares, de whisky, d’élections, de guerres mondiales et de littérature – dont il a gagné le prix Nobel en 1953 – est garante d’une honorable longévité? Sûrement pas. Et je vais vous expliquer pourquoi, malgré tout le respect que j’ai pour le grand homme.
À défaut d’avoir connu Churchill, on connaît tous un sportif mangeur de brocolis, non-fumeur, se couchant tôt, ne buvant pas, victime un jour d’une foudroyante attaque cardiaque, contrairement à toutes les attentes et en premier chef aux siennes. Quelque chose se rompt-il alors dans l’ordre de l’univers à cause d’un tel contre-exemple? Pas vraiment, puisqu’en santé, tout est question de probabilités, qui fonctionnent bien pour les grands nombres et moins pour les individus. En cette matière, les cas spécifiques ne contredisent pas les règles générales, ils démontrent simplement que nous ne contrôlons pas tout et que le hasard, qu’un coup de dés jamais n’abolira, est souvent maître du jeu.
Lorsqu’il est question des effets néfastes du tabac (responsable à lui seul de 22 % des décès par cancer [2] ), de l’alcool, du cannabis, mais aussi des jeux, de la conduite automobile ou de la sédentarité, des contre-exemples échappant aux statistiques générales troublent peut-être le jugement, mais ils ne changent rien aux faits: ces comportements nuisent à la santé. Les facteurs de risque augmentent la probabilité de souffrir de maladies, qui ont en retour la fâcheuse caractéristique d’abréger nos vies. C’est un fait indiscutable, parce qu’il est largement démontré.
Inversement, les bonnes habitudes, les facteurs de prévention, nous gardent en meilleure santé et allongent bien souvent nos jours. Ceux que l’on peut modifier, comme le tabagisme, l’alimentation et la sédentarité, sont ainsi des facteurs de risque… modifiables, ce qui est fort original, alors que d’autres ne le sont pas, comme la génétique (peut-être un jour) et l’âge. En fait, si on veut établir un semblant de hiérarchie en prévention, l’arrêt du tabac conduit aux meilleurs gains en allongement de la vie, mais il faut avoir fumé préalablement [†] ; le sport vient en seconde place; et l’alimentation arrive en troisième, une pomme par jour éloignant le médecin pour toujours − surtout si on le vise bien, précisait Churchill.
Notez bien qu’aucun des facteurs de risque n’est isolément souverain, l’activité sportive et une alimentation saine pouvant, par exemple, contrecarrer ensemble les effets d’une mauvaise génétique. On a donc beau avoir des gènes pourris, leur expression demeure variable d’une personne à l’autre, et dans le temps pour une même personne, selon notre manière de vivre, n’en déplaise aux fatalistes. Je pourrais aussi parler plus longuement de l’éducation, du niveau de vie, du travail, de l’environnement, de l’accès aux soins et du soutien communautaire comme facteurs de risques socialement modifiables et influençant largement la longévité. Mais afin de rendre justice à tous ces sujets, il faudrait changer considérablement la trajectoire de ce livre. Je parlerai donc de sport.
Hippocrate avait déjà reconnu son importance, puisqu’en vertu de sa théorie des humeurs, il recommandait l’exercice à tous ses concitoyens. Dans l’ère moderne de la médecine scientifique, c’est en 1953, alors que Churchill allait sur ses 80 ans, que la première étude établissant un lien entre l’exercice et le risque d’infarctus était publiée. Cela se passait justement à Londres: en comparant deux métiers associés aux tramways, on a mesuré que les conducteurs qui restaient toujours assis affichaient un taux d’infarctus deux fois plus élevé que ceux qui devaient marcher pour aller collecter les tickets [3] .
De même, si on étudie le destin de 1 000 amateurs de sport sédentaires et de 1 000 sportifs, on trouvera que la longévité et la santé sont en moyenne meilleures chez les sportifs. Pour augmenter vos chances de vivre en meilleure santé, vous avez donc le choix des armes: la rue en face de chez vous, le parc pas loin, le bois derrière, le tapis roulant dans le sous-sol, la piscine du centre sportif ou le gym. Parce que peu importe le lieu ou la manière, si vous pouvez aller courir, marcher, rouler, nager, gambader, danser, onduler ou twerker – bref, pratiquer votre sport préféré –, vous vous en porterez mieux. Pour notre mécanique, apparemment conçue pour le nomadisme, l’activité est un facteur clé de la bonne santé.
L’exercice le plus accessible est la marche. Elle est efficace, peu coûteuse et ne requiert presque pas de volonté. Il est en effet possible pour la plupart d’entre nous de sortir une demi-heure par jour afin de s’y consacrer. On peut même, comme mon père jadis durant les froidures de l’hiver, marcher deux kilomètres dans les couloirs de son bloc-appartements, en changeant d’étage régulièrement pour ne pas avoir l’air perdu. Pour qu’une telle marche soit bénéfique, le mieux est d’y aller plus vite que pour une promenade rêveuse, afin que la respiration s’accélère un peu.
Les impacts positifs de la marche comme de tout exercice régulier sont si manifestes, et cela a si souvent été répété par tant de chroniqueurs, d’adeptes et d’experts, que j’ai vraiment l’impression de radoter sur le tapis roulant de l’éternel retour du même argument [‡] . Pourtant, sortir les gens confortablement avachis de leur fauteuil n’est pas si facile, car peu d’entre nous pratiquent assez d’exercice. Est-ce par manque de preuves? Peut-être.
Alors en voici d’autres. L’exercice retarde l’apparition de l’Alzheimer et de la maladie de Parkinson, diminue le risque et la sévérité des accidents vasculaires cérébraux (AVC), augmente la force musculaire, le niveau d’énergie et l’endurance, limite l’obésité, contrecarre le diabète, prévient l’hypertension, atténue l’atrophie musculaire, maintient la densité osseuse et la mobilité articulaire, prévient les chutes chez les personnes âgées, améliore l’humeur, la cognition et le sommeil, allège le stress, protège contre l’athérosclérose et l’infarctus, aide à la digestion, éloigne le cancer du sein et du côlon, améliore le profil lipidique, le fonctionnement du système immunitaire, la circulation artérielle et l’estime de soi, pour ne nommer qu’un certain nombre des bénéfices documentés par des données bétonnées [4] .
Marcher 90 minutes par semaine ou 15 minutes par jour allonge aussi la vie de 3 ans et réduit la mortalité relative de 14 % [5] . Chaque ajout de 15 minutes de marche par jour diminue la mortalité d’un 4 % supplémentaire, jusqu’à un maximum de gain potentiel de 35 % [6] , ce gain se vérifiant pour les hommes et les femmes de tous les âges. Quant aux coureurs, ils vivent en moyenne trois ans de plus que les non-coureurs, chaque heure de course ajoutant sept heures de vie [7] . L’exercice prolonge la vie, peut-être pas autant que l’appendicectomie, mais certainement mieux qu’un grand nombre de médicaments donnés pour des maladies chroniques. Favoriser l’exercice régulier permettrait donc, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), d’éviter annuellement plus de trois millions de morts prématurées dans le monde [8] .
De quelque manière qu’on l’examine, l’exercice régulier demeure le traitement qui a le plus d’effets universels. Et ses bénéfices ne se limitent pas à allonger la vie et à prévenir les maladies, on l’associe également au concept intéressant de la compression de la morbidité. Vous ne connaissez pas le terme? La mortalité, c’est quand on meurt. La morbidité, c’est quand on est malade. Si on est malade, on meurt souvent plus jeune, mais pas nécessairement, parce qu’on peut vivre vieux et malade. Idéalement, on veut toutefois diminuer à la fois la mortalité et la morbidité. Une belle vie ressemblerait donc à ceci: demeurer actif et enjoué jusqu’à un âge avancé, puis mourir dans son sommeil sans souffrir, au terme d’une maladie ayant duré quelques secondes. Comme l’exercice retarde l’apparition des maladies chroniques, de la douleur et de la perte d’autonomie, pour les concentrer plus tard dans une vie par ailleurs prolongée, cet allongement consécutif de la vie s’accompagne d’une amélioration de la qualité de la vie [9] .
Peut-être craignez-vous simplement l’exercice? Vous avez lu comme moi dans le journal qu’on en meurt parfois? Parmi d’autres, c’est la triste histoire de cette jeune femme de 34 ans, décédée durant la course de 21 kilomètres en 2015 à Montréal [10] , qui pourrait vous avoir marqué. Après avoir éprouvé des malaises, elle est tombée comme une masse dès les premiers kilomètres. Les secours rapides n’ont pu la sauver et son décès a malheureusement été constaté à l’hôpital. Apparemment, ce n’était pas une athlète, juste une jeune femme qui souhaitait se remettre en forme. Au-delà de son aspect dramatique, cette histoire prouve-t-elle que courir est risqué? En fait, pas du tout. Les sportifs sont moins à risque que les sédentaires, point final.
L’exercice régulier, y compris la course à pied, repousse clairement la mort et diminue le risque de mort subite d’origine cardiaque. Il n’y a aucun doute là-dessus, malgré ces histoires de coureurs qui s’effondrent durant le parcours. Parce que selon des données américaines recueillies pendant 10 ans, on ne compterait que 7,5 décès par millions de courses individuelles [11] . À titre de comparaison, on dénombre 7 500 décès par million d’habitants annuellement au Québec, toutes causes confondues. Et 351 décès (en 2016) sur les routes − le deuxième meilleur bilan de l’histoire −, ce qui équivaut à 57 décès par million de conducteurs. Mais cela ne veut pas dire que les sportifs sont invulnérables.
Avant 35 ans, une mort subite comme celle qui a frappé la coureuse est souvent due à une condition génétique ou à une anomalie congénitale [§] affectant le cœur. La conséquence ultime est une arythmie grave, survenant parfois sans avertissement, qui cause un arrêt cardiaque. À plus de 35 ans, par contre, le mécanisme est habituellement l’athérosclérose, ce blocage des artères nourrissant le cœur, qui se manifeste éventuellement par de l’angine, un infarctus ou plus rarement par un arrêt cardiaque soudain. Mais ces morts subites surviennent plus fréquemment dans la population générale que chez les grands sportifs, même si on en parle alors beaucoup moins, surtout quand elles surviennent loin des caméras.
Un sportif peut aussi être foudroyé à un autre moment que durant sa course, dans les jours suivants ou précédents, en train de jardiner ou de regarder un film, mais dans ce cas, on ne le mentionnera sans doute pas aux nouvelles de 22 heures. Cela dit, je dois tout de même ajouter un bémol. Il est vrai que dans la (plus) longue vie d’un sportif, la mort subite frappera un peu plus souvent au moment d’un exercice intense, même si, au total, le sédentaire est toujours plus à risque. L’exercice est donc ici un contexte d’apparition − pas le plus fréquent, mais le plus médiatisé − et non la cause de l’arrêt cardiaque.
Une dernière raison d’être rassurés à l’idée de participer à des courses, c’est que les équipes de soins y travaillant sont bien préparées pour répondre aux urgences. On peut même affirmer que c’est l’endroit «idéal» pour qu’un tel drame survienne, plutôt que dans le bois derrière son chalet ou dans un ciné-parc, là où les réponses des services d’urgence sont nettement plus longues. Ce qui explique d’ailleurs que la majorité des coureurs souffrant d’un arrêt cardiaque en pleine course y survivra.
Il ne faut surtout pas cesser de courir ou de marcher seulement parce qu’on connaît un oncle sédentaire ayant vécu jusqu’à 90 ans ou qu’on est effrayé par le risque de mort subite. La meilleure prévention consiste à faire de l’exercice régulièrement. Peut-être aurait-on pu même convaincre Winston Churchill avec de tels arguments, mais j’en doute, car l’homme était fort entêté, une qualité indéniable pour gagner un prix Nobel de littérature, une élection ou une guerre, mais peut-être insuffisante s’il s’agit de décrocher des mauvaises habitudes de la vie. Quoique dans son cas, ses nombreux coups de dés n’ont visiblement pas aboli l’effet favorable du hasard. Disons que ça aurait pu être pire.
 
[†]  J’y reviendrai en fin de cette section, par respect pour les non-fumeurs qui n’ont rien à en tirer.
[‡]  Cette image est dédiée à mon éditeur qui ne crache pas sur les métaphores.
[§]  Présente à la naissance, parfois visible sous forme de malformation, mais pas nécessairement.
ENTRAÎNEZ-VOUS TROIS MINUTES PAR SEMAINE
L’homme est fait pour un instant de labeur, et pour une éternelle paresse.
Marcel J OUHANDEAU
La pratique régulière de l’exercice requiert une motivation qui ne m’est pas naturelle. Je suis plutôt de ceux qui aiment se lever tard et donc à qui le monde jamais n’appartiendra. Alors vous imaginez ma joie quand j’ai appris qu’on n’avait pas besoin de s’époumoner des heures durant pour se donner ce qu’on appelle une bonne condition physique. Il ne suffit en fait que de trois minutes d’exercices intenses par semaine! Et même pas 3 minutes en continu, simplement 9 tranches de 20 secondes. On pourrait presque parler de doses homéopathiques.
Alors, prenez quelques tranches d’activité intense, ajoutez dix minutes d’exercice de niveau modéré, brassez le tout et répétez trois fois par semaine, vous obtiendrez une recette efficace pour demeurer en forme, même si on se demande toujours en forme de quoi. Et tenez-vous bien la brioche, parce qu’avec ces trois minutes hebdomadaires, on atteint des résultats comparables à ceux d’un entraînement plus traditionnel, mais largement plus ennuyant. J’en suis renversé, mais ce qu’on appelle s’entraîner par intervalles, ça marche. Puis ça court. Puis ça marche. Vous aurez compris le principe.
C’est une équipe de chercheurs de l’Université McMaster qui a obtenu ces résultats [1] . Ils ont réparti de jeunes hommes sédentaires en trois groupes, chacun recevant ses propres directives. Au premier, on a simplement demandé de poursuivre sur la voie de la sédentarité − ce qui ne requiert aucune disposition particulière, sauf peut-être la capacité de choisir son poste de télévision. À ceux du second groupe, on proposait plutôt de compléter un entraînement classique, soit, par semaine, 3 séances de vélo de 45 minutes à intensité modérée, précédées de 2 minutes de réchauffement à basse intensité et suivies de 3 minutes pour récupérer, pour un total de 50 minutes. Aux participants du troisième groupe, dit «expérimental», puisque c’est celui auquel on souhaitait appliquer la stratégie nouvelle, on a donné la consigne de se consacrer à trois séances hebdomadaires d’exercice par intervalles. Les trois groupes devaient poursuivre leurs activités − ou leur inactivité − pendant trois mois, et à la fin on mesurait la forme atteinte.
Les membres du groupe expérimental devaient appliquer l’entraînement par intervalles de la manière suivante: d’abord, s’échauffer pendant deux minutes. Puis, faire un effort intense pendant 20 secondes − seulement! − soit pédaler le plus rapidement possible, quitte à s’en arracher les poumons et à suer comme une fontaine (de Jouvence, probablement). Après, ralentir la cadence pendant deux minutes, histoire de reprendre son souffle. L’ensemble donnait un cycle de 20 secondes / 2 minutes, à répéter 3 fois, avant de se permettre une relaxation de 3 minutes en pédalant doucement. Et c’était tout, ils pouvaient ensuite retourner chasser des Pokémons. Au total, cela faisait 12 minutes de vélo, 3 fois par semaine, soit 36 minutes. Mais seulement 3, donc 8 %, à haute intensité! Or qui n’a pas trois minutes d’effort intense à donner par semaine?
Quel groupe a bénéficié davantage de son programme? Sûrement pas le groupe des sédentaires demeuré tel quel. Il ne s’est pas passé grand-chose, puisqu’ils ont continué à se sédimenter. Pour les membres des deux groupes actifs, les chercheurs ont constaté une amélioration significative de la forme physique. L’amélioration était d’ailleurs comparable, ce qui vous révolte sûrement, parce que c’est une injustice: le groupe assigné à l’entraînement classique a en effet sué pendant 30 heures au total (réparties sur 12 semaines), alors que le groupe expérimental, se consacrant aux sprints de 20 secondes, a travaillé seulement 7 heures et 12 minutes, dont à peine 36 minutes à une cadence élevée. Si on a l’esprit versé en calcul mental − que le sport améliore, soit dit en passant −, on constate que l’exercice par intervalles est environ quatre fois plus efficace. À une époque où tout doit être mesuré, ce n’est pas sans intérêt.
Avec une telle gestion de la paresse, on peut donc obtenir des résultats épatants, ce qui est une leçon de vie, sinon de vitalité. Je concède qu’on met ici l’accent sur la condition physique et non l’allongement de la vie, puisqu’il s’agit de données à court terme. Mais certains résultats secondaires obtenus sont généralement associés à une plus grande longévité, comme une physiologie améliorée du glucose sanguin, une baisse de la sécrétion d’insuline et un meilleur fonctionnement des mitochondries, ces petits organites intracellulaires qui produisent notre énergie [2] .
D’autres recherches ont montré qu’après seulement deux semaines de ces exercices par intervalles, les muscles des diabétiques géraient mieux le glucose. Un peu comme si le corps, poussé plusieurs fois à ses limites, s’adaptait afin de réagir plus efficacement à cette demande extrême et répétée. Il permet aussi de mieux utiliser nos tissus adipeux (qu’on appelle affectueusement le gras) comme source d’énergie, en plus d’empêcher nos chromosomes de raccourcir trop vite avec le temps, un facteur clé de la longévité cellulaire [3] . Plus concrètement, l’entraînement par intervalles augmente l’endurance et atténue la perte de protéines musculaires associée à l’entraînement soutenu.
Sous l’acronyme anglais HIIT (pour high-intensity interval training , ou entraînement fractionné en haute intensité), on applique souvent ce type d’entraînement dans le sport de haut niveau, où il permet d’améliorer les performances des athlètes de pointe. Mais cette méthode est de plus en plus appliquée aux humains normaux et un peu plates que nous sommes, et même aux malades. À l’Institut de cardiologie de Montréal, par exemple, le Dr Martin Juneau, directeur de la prévention, l’utilise pour aider à remettre en forme les patients ayant souffert d’un infarctus, pour qui le retour à l’activité physique est un des facteurs pronostiques [†] les plus importants. Les programmes d’entraînement par intervalles qu’il a mis au point diminuent autant le nombre des rechutes que les retours à l’hôpital.
Pousser les patients à des niveaux élevés de dépense énergétique constitue tout un changement de philosophie si on pense aux idées qui prévalaient au début de ma pratique, quand les grands malades restaient allongés plusieurs jours après un infarctus, de crainte que leur cœur ne puisse supporter le moindre effort. Depuis, on a confirmé l’effet délétère de ce repos prolongé, une cause de complications majeures (fonte musculaire, troubles de l’équilibre, pneumonies et caillots dans les jambes). On mobilise donc maintenant beaucoup plus rapidement le malade pour accroître ses chances de s’en sortir convenablement. Et même si les exercices par intervalles peuvent vous paraître excessifs dans ce contexte, les patients s’émerveillent plutôt de voir à quel point ils sont efficaces, et ils en redemandent.
Si les cardiaques peuvent s’entraîner sans danger par intervalles, vous et moi pouvons aussi bien réussir et bénéficier tout autant des avantages manifestes de la méthode. Soyons tout de même prudents, puisque de tels exercices à intensité élevée constituent un stress pour un corps peu habitué à augmenter aussi soudainement ses dépenses énergétiques et à subir les contrecoups musculo-squelettiques d’un effort intense.
D’après la Fondation des maladies du cœur, on doit être capable de s’entraîner modérément 20 à 30 minutes consécutives sans s’épuiser ni ressentir de symptômes avant de passer aux exercices par intervalles. Si vous souffrez d’un trouble cardiaque, vous devez aborder ce type d’entraînement sous supervision, idéalement dans un centre offrant une expertise en la matière et disposant de secours sur place. En cas de limitation physique (arthrose, douleurs articulaires, maux de dos, par exemple), mieux vaut éviter les poussées brutales, surtout à la course, où les muscles, ligaments, tendons et articulations sont plus sollicités. J’ai pour ma part tendance à aller en intervalles intenses uniquement sur l’elliptique ou le vélo stationnaire (et jamais à la course) pour m’éviter des blessures.
Force est de reconnaître qu’avec l’entraînement par intervalles, il n’existe plus vraiment d’excuse pour ne pas bouger, parce que tout le monde peut trouver 12 minutes de temps libre, 3 fois par semaine. À moins de manquer considérablement d’imagination.
 
[†]  La pronostique vise à prédire les évènements futurs associés à une maladie.
SOYEZ D’ORDINAIRES SPORTIFS
Le sport ne forge pas le caractère. Il le révèle.
Heywood Hale B ROUN
J’ai abandonné ma carrière prometteuse de défenseur au niveau pee-wee B après avoir constaté que les joueurs adverses me contournaient avec de plus en plus de facilité. Je ressentais aussi dans ma chair la différence de masse musculaire, à un âge où le hockey se joue pourtant – en théorie – sans contact. Cette glorieuse carrière s’est conclue par une formidable saison d’un but et trois passes. Je me souviens d’ailleurs fort bien de l’unique fois où j’ai réussi à pousser la rondelle derrière le gardien, confusément et laborieusement, à travers un tas de joueurs empilés devant le filet. Bien plus tard, à l’adolescence, j’ai connu de bonnes années d’escrime, où j’ai même ferraillé à un niveau compétitif. Mon penchant pour le vélo de route m’a aussi fait découvrir les belles régions du Québec: l’été juste avant mes débuts en médecine, j’ai roulé en compagnie d’un copain de Montréal jusqu’aux Îles-de-la-Madeleine avec un retour par Jonquière, pour un total de 3 500 kilomètres.
C’était une autre époque et ces exploits ne changent rien à l’affaire: je n’ai pas un tempérament sportif. À mi-chemin dans mes études médicales, alors que je comprenais pourtant mieux l’importance de garder le corps actif pour éviter les maladies qu’on nous décrivait, je me suis mis à négliger l’activité. Après mon début de pratique, j’y allais d’un peu de badminton par-ci avec les amis de l’urgence, d’un peu de vélo par-là, de longueurs dans le lac au chalet durant l’été et en piscine l’hiver, mais je manquais de persévérance. Quant à la course, j’avais tenté trois ou quatre fois l’expérience, mais je la trouvais aussi ennuyante pour l’esprit que douloureuse pour le corps, sans parler de l’orgueil. Mais vous savez quoi? Ça ne me dérangeait pas tellement.
J’aurais mieux fait de me sentir coupable quand mon père me sommait de bouger. Surtout actif de la plume, il marchait lui-même deux kilomètres par jour et, pendant dix minutes chaque matin, faisait une série d’exercices apprise au camp Maupas dans sa jeune vingtaine. J’aurais aussi pu m’inspirer de ma mère, que je n’ai littéralement jamais vue immobile: elle marche tous les jours, grimpe régulièrement jusqu’en haut du Mont-Royal et pagaie tout l’été en kayak.
Plus jeune, on ne remarque pas tellement les effets du manque d’entraînement, parce que le corps répond à la demande et récupère. À 30 ans, on n’imagine pas encore le déclin des facultés physiques. Mais en avançant dans la quarantaine, j’ai commencé à ressentir les conséquences de mon inactivité relative: maux de dos et à l’épaule, problèmes de posture, fatigue, prise de poids. Au milieu des années 2000, sur une plage de la côte Ouest américaine, j’ai constaté que je n’avais pas l’air d’un surfeur californien, d’abord parce que les blonds aux cheveux bouclés de mon enfance avaient pris le bord, ensuite parce que mon glorieux six-pack était assez bien dissimulé. Me sentant glisser sur une pente descendante (il est difficile de glisser sur une pente ascendante), j’ai conclu que le temps était venu de renverser le cours du temps. Ça suffisait! J’ai pris la décision de recommencer à bouger régulièrement.
J’ai donc choisi la course, le sport qui m’intéressait pourtant le moins. Je me disais qu’il devait bien y avoir moyen de mettre un pied devant l’autre en affichant le sourire engageant et les souliers hi-tech des vrais coureurs. Ma belle-sœur Nathalie m’avait d’ailleurs confié une méthode infaillible: commencer lentement, alterner marche et course, augmenter graduellement la part de course, et arriver à courir de longues périodes presque sans s’en rendre compte. Pour la première fois, j’ai donc couru, d’ailleurs avec plaisir. Au bout de quelques semaines, ce fut même une révélation: j’aimais tellement ça que j’ai décidé de faire un triathlon à 50 ans, rien de moins. Je nageais l’été, je pouvais rouler à vélo, je m’étais mis à courir, je ne voyais pas ce qui pouvait m’empêcher de triathler. J’ai vite compris que je sous-estimais le niveau de difficulté de l’épreuve et de l’entraînement spécifique requis pour chaque discipline. Bref, j’ai mis de côté l’idée. J’ai tout de même terminé avec fierté… mon premier 10 kilomètres à Montréal, avec un temps bien ordinaire de 1 h 03.
Tout n’a pas couru comme sur des roulettes et j’ai dû périodiquement ralentir ou même freiner mes élans en raison de blessures mineures, aussi variées qu’incommodantes. Une déchirure au mollet un hiver − deux mois sans courir; un étirement musculaire à l’arrière de la cuisse un été − trois mois d’inaction; des douleurs aux genoux − quelques semaines de repos. Et ainsi de suite. Mes problèmes survenaient toujours quand je poussais trop vite mon entraînement et que je dépassais mes limites, ce dont mon corps m’informait gentiment. En cela, je n’étais pas très différent des millions de coureurs à travers le monde, dont la moitié éprouve périodiquement de telles blessures. Le problème provenait aussi du fait que je n’avais pas vraiment consulté quelqu’un pour savoir comment procéder.
J’ai donc résolu de demander un avis plus formel à un vrai entraîneur en chair et en os − surtout en muscles, en fait. Je me suis inscrit à un gym − le dernier endroit où j’aurais pensé me retrouver un jour. J’ai expliqué mes limites, mon manque d’intérêt pour les gestes répétitifs, ma réticence face à des tortures comme la planche abdominale et l’ennui qui me prenait à la seule idée de m’étirer. Surtout, je lui ai souvent rappelé ma priorité: éviter les blessures. Il a dû s’ajuster de manière réaliste à ce déficit d’esprit sportif. Nous avons d’abord reconstruit mes zones sinistrées, usées par d’anciennes blessures et l’inactivité, puis ma posture et enfin mon tonus musculaire.
Graduellement, hormis une fasciite plantaire récurrente, la plupart de mes petits problèmes liés à la course ont disparu, en soi une excellente nouvelle. J’ai quelque peu réduit mon temps – 57 minutes − lors du 10 kilomètres de Rivière-Rouge, alors que le vainqueur, mon collègue Simon-Pierre Landry, aussi candidat du Nouveau Parti démocratique (NPD), avait terminé la course en 37 minutes. Mais bon, cela ne l’a pas empêché de perdre ses élections. Ce n’était pas avec des résultats comme ça que je me rendrais un jour au marathon de Boston, comme me l’avait gentiment fait remarquer mon ex-directeur de journal étudiant Yves Boisvert, mais cela m’importait peu. Mieux vaut s’entraîner sans excès, ce qui est désormais mon objectif, et la modération, aussi ennuyante soit-elle, demeure la meilleure règle de vie en sport. Une mauvaise nouvelle pour les amateurs de sensations fortes, mais une bonne pour les amateurs de sensations ordinaires.
Une autre grave question vaut tout de même le détour: peut-on trop s’entraîner? L’excès de sport peut-il raccourcir la vie plutôt que l’allonger? Une étude américaine a fait grand bruit voilà quelques années. Elle démontrait, au terme d’un suivi de 52 626 adultes pendant 31 ans, que les coureurs (environ le quart des participants) voyaient leur mortalité réduite de 19 % par rapport aux sédentaires [1] , mais que l’effet s’atténuait s’ils couraient plus de 32 kilomètres par semaine.

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