Le choc du réel
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Description


900 000 jeunes Français qui ne cherchent même plus d'emploi, une perte de compétitivité continue, des pans entiers de territoire en déshérence... Sous le choc du réel, la France se réveille en sursaut.



Pas question toutefois de céder au déclinisme : partout, au sein de la société française, s'inventent des solutions neuves, s'expérimentent des pratiques collectives nouvelles, et l'on n'a plus peur de s'affranchir de règles et d'habitudes périmées. Même des structures trop longtemps figées dans leur conservatisme, comme l'État, le syndicalisme ou l'Éducation nationale, redécouvrent l'innovation et le mouvement.



A l'aide de nombreux exemples et en s'appuyant sur les outils de la pensée complexe, sur la notion de confiance ou celle de pouvoir latéral, Hervé Sérieyx multiplie les repères pour aider chacun à participer à l'invention du monde qui vient.




  • Quand la France percute le mur


    • Le réel existe : il n'est plus tel qu'on voudrait qu'il soit


    • Des dogmes battus en brèche et de nouvelles hypothèses


    • Du syndrome de Gamelin au Théorème de Poulidor : les dangers de la suffisance et de l'immobilisme




  • Le big bang des règles du jeu


    • Quand l'Etat se réinvente


    • Quand les territoires s'autonomisent


    • Quand l'économie devient, pour une part, plus responsable


    • Quand le dialogue social sort des débats à somme nulle


    • Quand le système éducatif commence à se remettre en cause


    • Quand l'action politique emprunte des voies nouvelles




  • Des repères pour agir


    • Le regard complexe : pour accroître le discernement dans l'action


    • Le sens : boussole pour temps de brumes


    • La confiance : carburant de l'action collective, nouvelle expression de la démocratie


    • Les réseaux et le pouvoir latéral


    • Le citoyen, au coeur des mutations du monde




  • Conclusion - Quand la France ne peut plus être une île


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 novembre 2014
Nombre de lectures 39
EAN13 9782212281903
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

R sum
900 000 jeunes français qui ne cherchent même plus d’emploi, une perte de compétitivité continue, des pans entiers de territoire en déshérence… Sous le choc du réel, la France se réveille en sursaut.
Pas question toutefois de céder au déclinisme : partout, au sein de la société française, s’inventent des solutions neuves, s’expérimentent des pratiques collectives nouvelles, et l’on n’a plus peur de s’affranchir de règles et d’habitudes périmées. Même des structures trop longtemps figées dans leur conservatisme, comme l’État, le syndicalisme ou l’Éducation nationale, redécouvrent l’innovation et le mouvement.
À l’aide de nombreux exemples et en s’appuyant sur les outils de la pensée complexe, sur la notion de confiance ou celle de pouvoir latéral, Hervé Sérieyx multiplie les repères pour aider chacun à participer à l’invention du monde qui vient.
Biographie auteur
Hervé Sérieyx a été dirigeant de plusieurs entreprises et groupes, professeur associé d’université, délégué interministériel à l’insertion des jeunes et conseiller de nombreux dirigeants économiques. Il est aujourd’hui, entre autres fonctions, viceprésident national de France Bénévolat et viceprésident de Réseau Alliances. Conférencier réputé, chroniqueur dans plusieurs revues, il est l’auteur d’une trentaine de livres.
www.editions-eyrolles.com
Hervé Sérieyx
Le choc du réel
Quand la France se réveille en sursaut
Éditions Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
www.editions-eyrolles.com
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2014
ISBN : 978-2-212-56021-3
Sommaire
I NTRODUCTION L E RÉEL C ’ EST QUAND ON SE COGNE
C HAPITRE 1 Q UAND LA F RANCE PERCUTE LE MUR
Le réel existe : il n’est plus tel que l’on voudrait qu’il soit
Des dogmes battus en brèche et de nouvelles hypothèses
Du syndrome de Gamelin au théorème de Poulidor : les dangers de la suffisance et ceux de l’immobilisme
C HAPITRE 2 L E BIG BANG DES RÈGLES DU JEU
Quand l’État se réinvente
Quand les territoires s’autonomisent
Quand l’économie devient, pour une part, plus responsable
Quand le dialogue social sort des débats à somme nulle
Quand le système éducatif commence à se remettre en cause
Quand l’action politique emprunte des voies nouvelles
C HAPITRE 3 D ES REPÈRES POUR AGIR
Le regard complexe : pour accroître le discernement dans l’action
Quelques mots sur la pensée complexe
Le sens : boussole pour temps de brume
La confiance : carburant de l’action collective, nouvelle expression de la démocratie
Les réseaux et le pouvoir latéral
Le citoyen, au cœur des mutations du monde
C ONCLUSION Q UAND LA F RANCE NE PEUT PLUS ÊTRE UNE ÎLE
D U MÊME AUTEUR
I NDEX
Introduction
Le réel c’est quand on se cogne 1
Quand on a partagé sa vie professionnelle entre l’entreprise privée et la fonction publique et qu’on se retourne vers les différents types d’organisation et les multiples modes de fonctionnement qu’on y a rencontrés, on est fasciné par un constat : les entreprises sont obligées de s’adapter en permanence aux contraintes du réel, faute de quoi elles meurent ; alors que l’évolution des administrations a principalement dépendu – du moins jusqu’à maintenant – de choix circonstanciels politiques – c’est-à-dire de concepts, voire de modes – sans que le principe de leur survie en ait été le moins du monde affecté. Chacun se souvient des nombreuses campagnes de modernisation du champ public lancées au nom de la Rationalisation des choix budgétaires (RCB), des projets de service, de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) ou de la Modernisation de l’action publique (MAP). Au mieux, des ajustements marginaux. Parfois même de simples discours.
Le réel n’est pas galant homme : quand on ne le respecte pas, il tue. Confrontées à la pression conjuguée des grandes économies émergentes, de la concurrence mondialisée, de l’irruption massive de capitaux nomades (fonds de pension, de private equity ou hedge funds …) aux exigences de retour colossales, de mutations technologiques continues, de relations de sous-traitance de plus en plus déséquilibrées et d’« effets papillon » inattendus, les entreprises n’ont eu d’autre choix que d’inventer sans cesse de nouvelles façons de répondre à ce « réel » bouillonnant, tourbillonnaire et dangereux : organisations à géométrie variable, management multiplicateur, fonctionnement transversal, flux tendus, emplois partagés, innovation permanente, alliances en réseau par projets… L’immobilisme en la matière étant toujours durement sanctionné par le marché : absorption, dépôt de bilan ou réduction brutale des effectifs, mais toujours plans sociaux massifs.
Pendant ce temps, protégé par la haute conscience de sa noble utilité et par cette conviction que les impôts et la dette pourvoiraient toujours à son inéluctable croissance, le monde administratif des trois fonctions publiques a pu s’offrir le luxe de jouer à « Et si l'on se modernisait ? » sans remettre en cause sérieusement ses statuts, ses catégories, ses corps, ses règles de gestion ni, bien sûr, son coût global et ses effectifs. Pour avoir préfacé en 1991 un excellent ouvrage ( Moderniser l’Administration 2 ), siégé pendant cinq ans au Comité national de modernisation de la fonction publique, présidé l’élaboration de trois rapports sur la modernisation de l’action publique 3 , l’auteur de ces lignes doit mélancoliquement reconnaître que, pour l’essentiel, les travaux auxquels il a ainsi participé ont surtout servi à caler des armoires.
On se rappelle le mot féroce de Jules Renard : « En France, ce n’est pas le tout d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas ! » Il faut au contraire se réjouir de ce qu’un nombre significatif de nos concitoyens aient pu ainsi vivre de longues années à l’abri du gros temps. Mais, précisément, quand on a vécu longtemps à l’écart des grands vents du large, on risque d’être démuni lorsque, à son tour, on voit surgir l’ouragan. « Le réel, c’est quand on se cogne ! » : pour l’entreprise ce fut – c’est encore – le marché ; pour le monde administratif, c’est dorénavant la nécessité, vitale pour le pays, de faire refluer, substantiellement et rapidement, une dette et donc des coûts qui ne sont plus supportables. Et là, on entre dans le dur : il ne s’agit plus d’ajuster à la marge les effectifs d’un ministère, d’une direction ou d’un service mais de se demander lucidement ce qui justifie leur existence ; il ne s’agit plus d’énoncer de commodes et indolores règles comptables (« on ne remplacera pas un fonctionnaire sur deux, ou trois, ou quatre, partant à la retraite »), mais bien de remettre en cause toutes les règles, tous les niveaux inutiles, tous les corporatismes qui corsètent, ossifient, paralysent la performance collective de service public, de même, bien sûr, que la façon de former, de choisir et de promouvoir ceux qui devront manager cette considérable et indispensable mutation.
La réforme du mastodonte par lui-même semble parfois relever du wishful thinking ; il est à la fois trop gros (« la France est un pur-sang monté par un jockey obèse qui se prend pour le cheval 4 ») et trop légitime (plus que « de gauche ou de droite », nous, Français, sommes d’abord « d’État ») pour trouver en son sein les ressources de sa métamorphose.
Et peu à peu s’accrédite l’idée désespérante qu’en percutant le mur du réel, la France, incapable de remettre en cause ses règles du jeu, va s’effondrer. Mal administrée par un État obèse, mal gouvernée, mal représentée par trop d’élus venant de la sphère publique et pas assez du monde économique, mal instruite par la « machine à trier » 5 qui, au nom de l’égalité, produirait l’un des systèmes éducatifs les plus inégalitaires qui soient, corsetée dans le coûteux et lourd mille-feuille territorial et un droit du travail éléphantesque – maquis hanté par un syndicalisme conservateur et à bout de souffle –, épuisée par un appareil fiscal aussi injuste qu’illisible, infantilisée par un assistanat omniprésent, affaiblie par le départ à l’étranger de ses meilleurs diplômés, etc. ; la France filerait un mauvais coton et peut-être même son suaire. Bref, selon la locution d’aujourd’hui, « ça ne va pas le faire ! » et le sinistre destin que nous promet Nicolas Baverez dans ses Lettres béninoises 6 d’ici vingt ans, nous risquerions de le connaître bien plus tôt, dès les années qui viennent. Ainsi, le fameux « modèle français », à force d’être brocardé à l’étranger, ne serait plus un modèle pour personne 7 .
Toute idée reçue comporte, sans doute, une part de vérité ; seule raison pour laquelle sa capacité virale se diffuse dans tant de cervelles. Mais la bouteille à moitié vide finit par occulter complètement le flacon à moitié plein. Et pourtant il suffit d’être quelque peu aux aguets pour saisir, sans angélisme, mille signes de la vitalité française. Ici, des régions bougent : ici, sans attendre l’actuel débat sur le nombre des régions et leur nouveau découpage, la Bourgogne et la Franche-Comté proposaient hier de s’unir pour accéder à la dimension européenne, pendant que le conseil régional de Bretagne, soutenu par une manifestation monstre à Nantes, demandait la réunification rapide de ses cinq départements pour retrouver le riche dynamisme de ses racines en accompagnement de son actuelle et surprenante métamorphose. Là, avant même que soit lancée la réflexion sur le sort des départements, trois conseils généraux de la région Centre décidaient d’unir leurs moyens pour vitaliser l’efficacité économique de leur territoire commun. Là encore, c’est la créativité d’équipes municipales qui permet à des bassins de vie comme Vitré ou Les Herbiers d’abaisser leur taux de chômage à 6 %, autant dire de connaître le plein-emploi. Et voici l’étonnante École 42 de Xavier Niel, gratuite, pratiquant la pédagogie en « peer-to-peer » et – ô merveille – s’exonérant de la contrainte du diplôme. Pendant ce temps, l’économie sociale et solidaire (ESS) se développe comme jamais 8 : mutuelles, coopératives, scop 9 voient croître leur nombre et leurs emplois depuis huit ans et inventent de nouveaux instruments financiers pour accompagner cette montée en puissance ; cependant que le nombre de bénévoles en France a crû de 14 % en trois ans 10 (et le nombre d’associations de 5 %), marque évidente d’un retour en force de l’esprit citoyen. Ce ne sont là que quelques signaux cités en vrac d’une société bien plus vivante que celle dont nous font le portrait ceux qui aiment à nous faire peur. Ce qu’exprimait sur le tarmac de Villacoublay l’un des otages libérés des geôles djihadistes de Syrie : « Quelle chance d’être français ! »
Pour autant, si l’idée reçue d’une France en perdition est à ce point vivace, alors qu’elle agrège tant de talents, c’est sans doute que conscience se prend enfin qu’en France plus qu’ailleurs nos règles du jeu et nos modes de fonctionnement collectifs stérilisent toutes ces intelligences, toutes ces capacités créatives, toutes ces potentialités : des « structures en coupole » les contrôlent, les régissent, les ordonnancent, les appauvrissent pour qu’elles ne sortent pas du cadre, alors que des « structures en corolle » permettraient de les libérer, d’accompagner leurs innovations out of the box ; elles échapperaient ainsi à cette caporalisation de la pensée que nous infligent ceux qui se croient investis de la responsabilité de le faire, c’est-à-dire tant de dirigeants de l’État, de l’école, du syndicalisme, voire de l’entreprise. Saurons-nous passer d’organisations en coupole, qui égalisent, conforment et réduisent nos contributions individuelles et collectives dans les lourds schémas normés, normalisés, hiérarchiques d’hier, en organisations en corolle, celles de la pensée latérale et des intelligences en réseau, qui multiplient nos chances d’inventer ensemble le monde de demain ? Saurons-nous nous libérer de la pensée disciplinaire de l’université d’aujourd’hui, celle de l’ordre des connaissances rangées dans des tiroirs qui les morcellent, pour entrer enfin dans l’intimité de la pensée complexe et de la vie effervescente des connaissances réunies ? La folle et belle hypothèse du signataire de ces lignes, c’est que nous y parviendrons.
D’où vient cette foi qui m’est chevillée au corps ? D’une conviction forgée au long d’un riche parcours. Choisissons-nous notre vie ou notre vie nous choisit-elle ? Camouflés au plus profond de nos gènes, de discrets tropismes ne nous guideraient-ils pas sournoisement vers des aventures professionnelles que nous croirions ensuite avoir voulues ? Ai-je désiré l’activité bigarrée qui aura été la mienne au long des cinquante ans d’une dense vie professionnelle ou s’est-elle insidieusement constituée en suivant mes lignes de plus fortes pentes ? Quoi qu’il en soit, j’aurai ainsi piloté un ensemble de responsabilités, apparemment hétérogènes, qui m’ont entraîné dans des champs fort divers et habituellement séparés. Avoir été à la fois professeur d’université, patron de sociétés grandes et moyennes, délégué interministériel, conseil en entreprise, président d’un établissement public relevant du Premier ministre, conseiller du commerce extérieur de la France, président d’une association vouée à la modernisation des collectivités territoriales et membre du conseil politique d’un parti, cela peut faire un peu désordre ; mener parallèlement plusieurs missions d’étude à la demande des autorités de mon pays aggrave encore mon cas ; ajouter à cela une activité d’essayiste et, via les livres écrits, une vie de conférencier sur tous les continents achève de donner l’image d’un « touche-à-tout », genre particulièrement dangereux et peu prisé dans la culture française.
Pourtant, cette diversité d’engagements ne me semble pas l’aboutissement d’une sédimentation de hasard ; elle traduit la volonté de vivre en même temps dans plusieurs types d’organisations pour en comprendre, in vivo , les actuelles évolutions, en France et à l’étranger. Objectif : saisir, dans l’action, les principaux points communs de leurs mutations.
Toutes ces organisations ont été conçues pour gérer la permanence dans un monde où la stabilité serait la règle et le changement l’exception. En quelques années, ce monde a volé en éclats : le changement est devenu la règle et la stabilité l’exception. Les organisations, conçues pour un autre ordre, patinent, dérapent sur cette nouvelle réalité inverse de ce pour quoi on les avait imaginées : entreprises pyramidales incapables de vivre en réseau, administrations passives et poussives incapables de transformer des agents en acteurs, collectivités territoriales vivant encore à l’heure de leur clocher quand la concurrence des villes et des régions est devenue mondiale ; syndicats décrépits qui, en continuant à défendre les avantages acquis, précipitent un peu plus chaque jour leur déclin ; partis politiques, au charme désuet et dérisoire, qui n’en finissent plus d’être en retard sur l’événement et sur les évolutions sociologiques ; systèmes éducatifs gigantesques et coûteux qui s’épuisent à fabriquer de plus en plus de têtes mal pleines de moins en moins préparées à affronter l’incertitude des temps…
La révolution de l’information, la mondialisation des économies, la multiplication depuis quinze ans des faits déstabilisateurs de certitudes, l’effondrement des grandes idéologies, l’avènement de cette société internet qui nous transforme en un immense village planétaire, autant de chocs qui ont bouleversé les données d’hier et rendu brusquement inadéquates les organisations et les règles du jeu qui y avaient cours.
Comment ces organisations et leurs règles du jeu explosent au contact de ces réalités nouvelles et comment elles se recomposent peu à peu, c’est le thème de ce livre. On pourrait utiliser ici le terme de « big bang », même s’il peut paraître excessif : il nous renvoie à la « soupe initiale » d’il y a quinze milliards d’années, quand un milieu amorphe, homogène, monotone a brutalement amorcé son expansion, son refroidissement et l’élaboration de formes de plus en plus complexes jusqu’à produire ce que nous sommes aujourd’hui. Les organisations d’hier, monotones, homogènes et amorphes (en cela qu’avec leurs règles du jeu, elles consomment plus d’énergie à gérer la docilité qu’à libérer les talents, à entretenir de l’ordre qu’à créer de la vie) deviennent des machines trop improductives ; si improductives que se multiplient les dysfonctionnements ; de la fuite des cerveaux aux quartiers en déshérence, du chômage des jeunes au licenciement des seniors, des dettes souveraines incontrôlées à la défiance généralisée des citoyens, de l’absentéisme des fonctionnaires aux dépôts de bilan des entreprises, de l’augmentation des plans sociaux à la montée de la nouvelle pauvreté.
Ce big bang de nos règles du jeu nous conduira d’une analyse des repères perdus, qui décalent tant d’organisations politiques, économiques, professionnelles, sociales par rapport aux mondes qu’elles devaient réguler, à la description des voies de recomposition qu’elles semblent d’ores et déjà suivre et qui préparent des lendemains surprenants.
Les organisations d’hier et leurs règles du jeu sont notre prison mentale : elles nous empêchent de voir que nous pouvons produire autrement, administrer autrement, mener des actions syndicales autrement, éduquer autrement, faire vivre la démocratie autrement, alors même que le monde de demain l’exige et que les changements d’aujourd’hui le permettent.
Entreprises, administrations, collectivités territoriales, organisations syndicales et patronales, associations, systèmes éducatifs, forces politiques sont toutes en mutation, et, ici et là, préfigurent les règles du jeu et les organisations de notre monde nouveau.
Les actuelles turbulences sont grosses de transformations passionnantes. La viscosité des organisations prolonge leur existence au-delà des systèmes de pensée qui les ont justifiées. Les organisations d’hier se fracassent sur le monde de demain. Mais d’ores et déjà, on peut lire les signes de leur renaissance, les lignes de force de leur recomposition, les mots-clés de leur nouveau langage.
Ce livre évoquera non seulement ces changements en marche, mais s’interrogera aussi sur l’efficacité des nouveaux leviers de l’action : la pensée complexe, le sens, la confiance, le fonctionnement en réseau, la transformation du docile en citoyen.
Parmi bien d’autres ouvrages, ce livre voudrait être un sésame pour le futur proche : les organisations d’hier accouchent déjà de celles de demain ; pour sortir plus rapidement de nos prisons mentales, saisissons les clés que ces mutations nous livrent, et pour hâter ce processus, déverrouillons nous-mêmes nos propres conservatismes. Des conquêtes aussi diverses et essentielles que l’emploi, l’éducation, la sécurité, l’harmonie sociale, le développement économique et la liberté sont sans doute à ce prix.

1 . Jacques Lacan, Écrits 2 .
2 . Serge Vallemont, Moderniser l’Administration , Nathan, 1991.
3 . « L’innovation dans la fonction publique », 1988 ; « Évolution de la pédagogie et des concours des instituts régionaux d’administration », 1994 ; « L’État dans tous ses projets (bilan des projets de service) », 1995.
4 . Hervé Sérieyx, Le Big Bang des organisations , Calmann-Lévy, 1993.
5 . Cf . Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg, La Machine à trier , Eyrolles, 2011.
6 . Nicolas Baverez, Lettres béninoises , Albin Michel, 2014.
7 . Denis Kessler, « La France se retrouve sur une voie de garage », L’Express , n° 3276, avril 2014.
8 . « L’économie solidaire surfe sur la crise », Le Monde , 24 septembre 2013.
9 . Sociétés coopératives et participatives.
10 . Sondage Ifop, Crédit mutuel, France Bénévolat d’avril 2013.
Chapitre 1
Quand la France percute le mur
L E RÉEL EXISTE : IL N ’ EST PLUS TEL QUE L ’ ON VOUDRAIT QU ’ IL SOIT
Merveilleux livre de Michel Onfray : Le réel n’a pas eu lieu 1 . Consacré à don Quichotte, l’homme qui rêvait sa vie et privilégiait toujours sa vision idéale du monde au détriment de la réalité, cet ouvrage nous parle aussi de nous. Le célèbre hidalgo qui « ne veut pas voir ce qui est et préfère voir ce qu’il veut », c’est incroyable comme il nous ressemble. Pour l’essentiel, les éléments qui contribuent aux considérables mutations de notre siècle nous sont dorénavant familiers tant livres et médias les ont cent fois résumés : finitude de la planète et réchauffement climatique, économie-monde, irruption des puissances émergentes, financiarisation du capitalisme, avènement de l’ère internet, affaiblissement, du moins en Occident, des grandes idéologies et des religions comme fondements de morales collectives… Tout cela relève aujourd’hui du lieu commun mais, comme le rappelle Jean Viard 2 , les interactions, les conjonctions, les imprévisibles combinatoires entre ces différents éléments suscitent « un monde qui change à une vitesse que nous n’avions jamais connue et la pensée court pour ainsi dire après le réel ». Alors, pour nous rassurer et tout simplement pour pouvoir agir chaque jour, nous préférons croire que nous sommes encore dans le réel d’hier plutôt que de reconnaître notre difficulté à comprendre le réel qui vient.
En France, comme sur un voilier poussé par l’ouragan dans le triangle des Bermudes, nos instruments de navigation se sont détraqués et nous avons perdu nos repères.
Perte des repères géopolitiques
Le passage d’un monde bipolaire à un monde multipolaire, le pivotement géopolitique du poids des puissances de l’Atlantique vers celles du Pacifique, le relatif effacement de l’influence politique de l’Europe, l’irruption des marchés comme acteurs politiques de plein exercice défavorisent la défense en solo par la France de son modèle spécifique. Actuellement, l’économie dirige, or elle est mondiale, quand la politique est d’État, donc locale.
Le surgissement des « périls flous » (d’après Thierry de Montbrial, le directeur de l’IFRI 3 : « Il n’y a plus de menaces aux frontières mais il n’y a plus de frontières aux menaces 4 ») : terrorisme, réchauffement climatique, drogues, mafias, fracture numérique, fragilités systémiques d’un monde « internétisé », islamisme, peur permanente du déclassement, judiciarisation omniprésente… constituent autant de nouveaux marqueurs de notre société qui rendent de moins en moins pertinent notre traditionnel et commode clivage gauche/droite.
La crise de la démocratie représentative, concurrencée par la démocratie médiatique (l’avalanche des faits et des commentaires) et par la démocratie d’opinion (les sondages), de même que le constat par les citoyens de la faible efficacité de ceux qui les dirigent et de la modicité de leurs marges d’action développent un sentiment de défiance généralisée et des comportements de chacun pour soi : après Le Désenchantement du monde de Marcel Gauchet, c’est celui du pacte républicain.
Perte des repères économiques
La multiplication par trois en trente ans de la taille du marché (de 1,3 milliard de personnes en 1980 à 4 milliards aujourd’hui) et l’intrication extrême de toutes les économies produisent à la fois une férocité accrue de la concurrence et une multiplication des « effets papillon » (explosion de bulles, subprimes…) imprévisibles et ravageurs. Les pays qui n’ont pas une politique claire, volontariste et continue paient le prix fort : système éducatif déconnecté de l’évolution du monde, désindustrialisation, perte de compétitivité, délocalisation, chômage croissant, et donc mise en péril de leur modèle social et de son financement.
La montée en puissance des capitaux nomades et la virtualisation des mouvements financiers (« une économie algorithmique qui fonctionne à la nanoseconde », selon les mots d’Henri Lachmann) accroissent l’impact sur l’économie réelle d’une économie casino dématérialisée, prédatrice et court-termiste. Cette économie casino est fondée sur l’inverse même des principes sur lesquels repose le modèle social français.
La conjonction d’une économie française moins compétitive et moins innovatrice, du principe de non-remise en cause des avantages acquis et de l’augmentation continue de la demande sociale a conduit le pays à financer par la dette une part croissante de son modèle social.
Perte des repères sociétaux
La fin des grands combats idéologiques et l’affadissement de l’héritage judéo-chrétien et des Lumières comme morale collective ont laissé le champ libre à une culture de la consommation permanente (« de l’ Homo sapiens à l’ Homo caddiens » qui remplit sa vie en remplissant son caddie) ; d’où un enfermement de chacun sur lui-même – ou sur sa microcellule – peu propice au développement du lien social et donc fragilisant la bonne santé de notre modèle social qui postule d’abord la solidarité.
Nous devenons une société multiethnique et multiculturelle. Une question sans réponse nourrit l’inquiétude et le repliement d’une partie de la société : les concepts fondateurs de la République – liberté, égalité, fraternité, laïcité, patrie – sont-ils partagés par tous ceux qui vivent sur le territoire ?
Une culture nouvelle se fait jour (caricaturalement, celle des réseaux sociaux, des blogs, des wikis, du Web 2.0 collaboratif), une culture du contact direct, informel, horizontal, rapide, à contenu pauvre mais émotionnel ; elle se développe surtout chez les jeunes, dans une société qui les accueille mal, dirigée par des personnes à culture inverse, de distance, de communication verticale et théoriquement rationnelle.
Mais surtout perte de nos grilles d’analyse et de compréhension face à la multiplicité des mutations à l’œuvre
Pour nous, Français, l’idée reçue c’était que la science faisait reculer l’ignorance et avancer le progrès et que grâce à Descartes nous disposions de l’outil intellectuel pour décrypter le réel.
Dorénavant, chaque découverte, au lieu de mieux expliquer l’univers, ouvre de nouveaux espaces d’ignorance et multiplie les points d’interrogation. D’une matière dont l’élément initial ne cesse de se dérober (de l’atome au nucléon, du nucléon au quark et du quark à quelle nouvelle hypothèse corpusculaire ou ondulatoire ?) à l’univers violent, cataclysmique, extravagant que les télescopes spatiaux s’efforcent de décrypter (de galaxies en quasars et jusqu’au big bang initial), chaque cause comprise ouvre mille portes inconnues, pose mille questions sans réponse sur les « causes de la cause ».
Parce que le développement des technosciences ne nous semble plus, désormais, systématiquement porteur de progrès, nous avons dû inventer le principe de précaution : la diffusion des OGM, le travail sur les cellules souches, le clonage du vivant, les potentialités des biotechnologies préparent des futurs à ce point imprévisibles que nous ne savons plus si nous désirons vraiment leur venue : la notion même de progrès y perd sa magie d’hier tant nous voyons désormais la part d’ombre qu’elle comporte, voire de menace.
Enfin, le télescopage de toutes ces mutations concomitantes – et la révolution internet n’est pas la moindre de celles-ci, avec son bouleversement de l’ordre issu de la révolution industrielle et cette force horizontale inconnue (le pouvoir latéral) avec laquelle elle contourne les formes verticales des pouvoirs et des savoirs – rend inadéquats nos outils de compréhension traditionnels : l’analyse cartésienne ne permet plus de saisir les dynamiques multiples à l’œuvre au cœur de ce maelström de transformations ; les principes de la pensée complexe, chère à Edgar Morin, ne font pas encore partie de nos outils familiers.
Et la multiplication des contradictions nous paralyse un peu plus
Même lorsque nous parvenons à regarder lucidement le réel d’aujourd’hui, nous continuons à conserver nos comportements d’hier tant l’illisibilité du monde de demain nous immobilise.
Les grandes idéologies structurantes sont moribondes : le marxisme, l’existentialisme, le libéralisme théorique, cher à Hayek, ont certes déserté nos têtes, mais les mythes du gagneur, du « tout entreprise », du professionnalisme, de la merveilleuse société d’information en réseau, sans oublier les aspirations légitimes de l’écologie, des droits de l’homme, de la morale internationale viennent encombrer nos cerveaux et nos âmes ; nous savons qu’ils sont à la fois porteurs et manipulateurs, riches et pervers, clairs et ambigus, et que nous devons vivre avec ces contradictions.
Contradictoires aussi la mondialisation des échanges économiques et culturels et l’interconnexion des phénomènes politiques, financiers et monétaires qui ont, bien entendu, transformé le paysage planétaire, mais qui s’accompagnent également d’une résurgence des particularismes, d’un appétit d’identité nationale, d’une force accrue des régionalismes et d’un raidissement des religions les unes par rapport aux autres – les intégrismes. Tout se passe comme si la mondialisation des problèmes engendrait la balkanisation des valeurs ; comme si l’intrication des causes et des effets à l’échelle de la planète suscitait un repli de chacun sur son nombril, un réflexe de protection de soi et d’exclusion des autres, source d’émiettement social et de babélisation politique.
L’État est le premier à faire les frais de ces contradictions. Au moment où son pouvoir et sa légitimité se trouvent profondément rognés et remis en cause par des abandons de souveraineté au profit d’entités plus vastes (par exemple, l’Union européenne) ou par la nécessaire décentralisation des responsabilités de gestion quotidienne en vertu du principe de subsidiarité (régions, intercommunalités, communes), l’État n’a jamais été à ce point investi par les citoyens d’une si vaste mission de régulation de la paix extérieure et intérieure, de protection contre toute exclusion (du savoir, de la santé, du logement, du travail, de la communauté nationale...), de défense des grands équilibres économiques, sociaux, culturels et environnementaux.
Que dire, aussi, de la contradiction entre la permanente élévation des dépenses de scolarisation, de formation et d’information, et la croissance presque parallèle de l’illettrisme dans les pays développés 5 – en particulier dans le nôtre –, de la criminalité urbaine et de la consommation de drogue ?
Bien sûr, la contradiction la plus éclatante est celle qui oppose le rythme effréné du changement mondial (recomposition tourbillonnaire des équilibres politiques et économiques, technologies en renouvellement accéléré) et la lenteur d’évolution des organisations. Par lourdeur, inconscience, nonchalance ou impéritie, les grandes organisations ne changent que contraintes et forcées : certaines attendent d’être proches de la mort pour se remettre en cause. C’est, entre autres, le cas des syndicats français, mais les administrations publiques et même les entreprises n’auront pas été, quant à elles, si vives dans leur évolution qu’elles puissent se gausser de la cécité syndicale.
Conscience a bien été prise de ce que la compétition mondiale plaçait dorénavant les appareils publics en situation de concurrence ; et la plupart des administrations publiques des pays développés s’efforcent depuis quelques années de moderniser leur fonctionnement, de chasser en leur propre sein le gâchis longtemps considéré comme une tare congénitale inguérissable, de rendre les fonctionnaires plus attentifs aux besoins des usagers, meilleurs gestionnaires et managers plus économes et plus soigneux des ressources publiques. Mais il est bien rare de voir la puissance publique remettre en question l’essence même de son fonctionnement, qui est souvent aussi l’essence même de ses dysfonctionnements : ainsi, en France, le poids de la direction du Budget conduit à privilégier la logique de dépense plutôt que la logique de résultat, le contrôle a priori – c’est-à-dire la logique de méfiance – plutôt que le contrôle a posteriori – c’est-à-dire la logique de confiance ; de même le statut de la fonction publique récompense le conformisme, dissuade de prendre des risques et ne sait reconnaître sérieusement ni les mérites, ni l’engagement personnel, ni l’innovation.
Même l’entreprise, pourtant soumise à une sanction plus immédiate, connaît, elle aussi, des évolutions contradictoires : elle a bien compris que le taylorisme pur et dur, la parcellisation des tâches, l’éclatement en fonctions séparées et autocentrées, la centralisation systématique de l’information et de la décision, la hiérarchie pyramidale organisant une répartition tranchée des rôles constituaient autant d’anachronismes incompatibles avec les nouvelles conditions de la compétition. Dorénavant, la complexité des situations oblige à faire de plus en plus confiance aux acteurs, là où ils se trouvent : responsabilisation, décentralisation, principe de subsidiarité, autonomie, partenariat, participation, maillage sont maintenant des concepts unanimement acceptés dans le monde de l’entreprise, non par élégance d’esprit mais par nécessité. Et pourtant, si l’observateur de la vie économique française que je suis depuis bientôt plus de quarante-cinq ans veut porter un regard objectif sur les réalités managériales de son pays, il doit reconnaître que la plupart de nos entreprises continuent, pour l’essentiel, d’avoir des fonctionnements lourdement hiérarchiques et encore fort tayloriens. Il est même notoire que chaque fois qu’une entreprise retrouve la voie de la rentabilité, la contradiction entre le discours et la pratique tend à s’accroître, comme si le taylorisme était chevillé au cœur des dirigeants, tropisme fatal dont on ne parviendrait à s’arracher qu’en période de crise majeure où, ne sachant plus à quel saint se vouer, on consentirait à faire confiance à d’autres pratiques et à responsabiliser son personnel.
Cette contradiction est d’autant plus préoccupante qu’elle fait l’impasse sur un autre paradoxe : c’est précisément au moment où l’entreprise aurait besoin de l’engagement intelligent des salariés que ceux-ci sont de plus en plus nombreux à manifester leur désir de ne pas réduire leur existence à leur vie de travail et, quitte à travailler, à ne pas se laisser « piéger » par une entreprise. Se dessine ainsi une tendance de fond : alors qu’ils deviennent essentiels à la survie de l’entreprise, les salariés en nombre croissant s’efforcent de s’en distancier et de la considérer comme un endroit de passage qu’on ne fréquente que pour ce qu’il vous apporte mais dont il ne faut à aucun prix devenir l’otage.
Si nombreuses sont les contradictions qui nous environnent qu’on pourrait, sans en épuiser l’inventaire, en poursuivre encore longtemps la litanie. En voici une dernière dont nous mesurons chaque jour l’importance et la gravité : c’est la contradiction entre l’extrême lucidité que nous manifestons quant aux difficultés et aux menaces auxquelles nous devrons faire face dans les décennies à venir et la paralysie, ou la paresse, qui nous saisit dès qu’il s’agit de les affronter sérieusement. L’exemple le plus patent, parmi cent autres, c’est celui de notre attitude vis-à-vis du réchauffement climatique. La détérioration de la couche d’ozone et l’accroissement de l’effet de serre nous effraient : mais pour avoir compris – au moins partiellement – comment nos pratiques industrielles, agricoles et urbaines pouvaient en être la cause, nous nous révélons peu capables de changer massivement nos comportements pour inverser ce fâcheux cours des choses.
Du réel binaire au réel complexe
En fait, tout se passe comme si nous avions épuisé notre intelligence en innovations technologiques et qu’il nous restait bien peu d’imagination pour innover dans les domaines politique, économique et social. La relation marchande en économie, le vote majoritaire en politique, le contrat individu-société dans le domaine social ne sont pas sans vertu. Sont-ils suffisants pour nous permettre d’affronter un monde aux menaces nouvelles ? L’effort d’invention en ces matières est-il à la hauteur de nos efforts techniques et des nouveaux défis de la complexité ?
Et si savoir vivre les contradictions était au cœur de notre nouveau modèle de société ? Et si c’en était fini des logiques binaires, des oppositions péremptoires ? Et si c’était l’avènement du paradoxal, de l’ambigu, des logiques floues chères aux Asiatiques, un temps nouveau où le noir et le blanc se conjugueraient sans se confondre, où une porte serait concomitamment ouverte et fermée, où le tout cohabiterait avec son contraire ? Un temps où les relations sociales entre les personnes, entre les groupes, entre les pays, entre les blocs économiques ne pourraient s’exprimer durablement que dans le mariage et le duel permanents entre l’équilibre et le déséquilibre, l’harmonie et la dissonance, le partenariat et le conflit, bref, selon le mot d’Edgar Morin, en « dialogiques » ? Et si, à l’instar du big bang qui fit passer une soupe initiale de la stabilité neutre à l’expansion génératrice de formes de plus en plus complexes, l’explosion des certitudes nous propulsait vers un réel nouveau dans lequel des contradictions en expansion permanente généreraient des formes sociales, des organisations de plus en plus subtiles ?
Nous aurions alors devant nous d’immenses champs d’innovation à prospecter, des façons de vivre ensemble à inventer, des paradigmes à imaginer, une chance de conjurer la peur des désordres à venir en sachant couler notre pensée dans les contradictions de ces désordres sans essayer de les réduire.
D ES DOGMES BATTUS EN BRÈCHE ET DE NOUVELLES HYPOTHÈSES
Le dogme impose, l’hypothèse suppose. Le dogme sait, l’hypothèse doute. Le dogme est d’essence transcendante, qu’il soit d’origine religieuse ou philosophique (Dieu, Jéhovah, Allah, les droits de l’Homme…), l’hypothèse est de nature scientifique ; le dogme clôt le débat, l’hypothèse l’ouvre ; le dogme affirme une vérité, l’hypothèse favorise sa recherche ; le dogme est définitif, l’hypothèse est provisoire ; le dogme est le terme d’un chemin, l’hypothèse, l’étape d’une route ; le dogme domine la raison quand l’hypothèse est son carburant ; ou bien nous sommes libres et les dogmes sont des freins, ou bien nous sommes déterminés et les hypothèses sont du temps perdu. Quand, durablement, une hypothèse n’est pas remise en cause par les faits, on finit par la prendre pour un dogme. Ainsi du superbe E = mc 2 d’Einstein, que les supraluminiques neutrinos et leur possible capacité à dépasser la vitesse de la lumière pourraient, un jour, remettre en cause. L’hypothèse devenue dogme céderait alors la place à une nouvelle hypothèse.
Confrontés à un réel nouveau, complexe, parfois insaisissable, aux potentialités imprévisibles, nous sommes tentés, par confort et par peur de l’incertain, de nous cramponner à nos dogmes, c’est-à-dire aux explications du monde qui semblaient cohérentes avec les réalités d’hier. Autant de prisons mentales qui nous empêchent de formuler d’autres hypothèses lesquelles, pour un temps du moins, nous permettraient d’agir sur le réel d’aujourd’hui.
Le dogme de la bonne organisation
Ainsi, dans le domaine de l’entreprise, nous nous sommes laissé emprisonner par des dogmes qui, manifestement, sont démentis par les faits. Hier, il était reçu comme une vérité révélée qu’une bonne organisation ne pouvait être que pyramidale et hiérarchique, avec des dirigeants qui décident, des cadres qui transmettent et contrôlent et des subordonnés qui exécutent, une organisation découpée en fonctions distinctes et clairement séparées, constituée de postes aux définitions de contenu précises, articulés les uns avec les autres comme une mécanique aux engrenages bien huilés, une organisation à laquelle on appartient si l’on est à l’intérieur (« in ») et dont on ne fait plus partie si l’on est à l’extérieur (« out »). L’Église, l’État, les administrations, l’armée, la famille, les corporations, les sociétés semblaient tous assujettis à ce modèle et y trouver leur efficacité. À l’évidence, le modèle s’essouffle : efficace dans un monde stable, connu, aisément descriptible et compréhensible, il se révèle de moins en moins performants dans un monde de plus en plus complexe.
Dans un environnement compétitif de plus en plus bouleversé, tendu et volatil, avec une révolution de l’information qui s’accélère de façon bouillonnante et périme nos traditionnelles pratiques d’échanges mais surtout nos représentations mentales du temps, de l’espace, du pouvoir et des relations avec les diverses parties prenantes extérieures de l’entreprise (clients, fournisseurs, actionnaires, opinion, banquiers, marché de l’emploi, collectivités locales…), alors que les salariés établissent, volens nolens , des rapports plus distanciés avec leur activité professionnelle et leurs employeurs et vivent de plus en plus au sein de réseaux sociaux qui modifient leur sentiment d’appartenance, le dogme de la « bonne organisation efficace » est chaque jour un peu plus battu en brèche par les faits. Mais les dogmes ont la vie dure et l’on continue trop souvent encore à nommer aux principaux postes de responsabilité d’honnêtes « mécaniciens » – de remarquables « élites » techniciennes – qui ont été formés, sélectionnés, promus pour faire fonctionner les organisations d’hier.
Ainsi, pour restaurer la compétitivité française, il va bien falloir formuler de nouvelles hypothèses sur les formes que devront adopter nos organisations si l’on veut que soient réellement mobilisées les intelligences individuelles et collectives de ceux qui œuvrent en leur sein, et vivifier chez chacun le goût du risque, de l’innovation, de la coopération et de la prise de responsabilité : ce qui supposera, au minimum, le retour de la confiance entre les acteurs. Et sur ce seul point, toutes les études soulignent qu’en France plus qu’ailleurs, ce n’est pas gagné.
Le dogme du dirigeant efficace
Alors que désormais le monde part vers l’ordonnée, nous continuons à former nos cadres pour l’abscisse. Partant de points de vue, chacun différent, philosophiques, économiques, sociologiques, Edgar Morin 6 , Daniel Cohen 7 , Zygmunt Bauman 8 nous décrivent tous une planète qui chemine vers toujours plus de complexité, de ruptures inattendues, une société « liquide », et nous continuons à fabriquer singulièrement, dans nos grandes écoles, des ingénieurs du fixe et des gestionnaires du stable.
Le dogme, c’est que l’ENA, Polytechnique et HEC – et tous leurs épigones à diplômes dégressivement inférieurs – produiraient l’élite de la nation, les responsables les mieux équipés intellectuellement pour conduire notre troupeau indifférencié et panurgien vers les rives heureuses de la compétitivité et du progrès. L’hypothèse, c’est qu’à l’inverse, ce formatage d’« élites » à l’identique d’hier constitue sans doute le pire péril qu’il nous faut dorénavant conjurer. On ne pilote pas une voiture sur verglas comme on conduirait par temps sec, on ne barre pas un voilier par force 10 comme un bateau à moteur par grand beau.
Soyons clairs : les raisonnements cartésiens et les mathématiques sont indispensables pour maîtriser le compliqué, résoudre ce qui est réductible à des chiffres, traiter du « combien », organiser l’action du « prévu », voire du « prévisible ». Ils sont non seulement inefficaces, mais surtout contre-productifs quand il s’agit de calmer des peurs, de surmonter des réticences profondes, de susciter de la confiance et de l’intelligence collectives et surtout d’imaginer des routes neuves, dès lors que ce qui arrive n’a rien à voir avec ce qui était attendu. Or, dans le monde « liquide » qui vient, c’est ce que nous allons vivre de plus en plus.
Selon Bauman, cette société « liquide » à venir risque d’être flexible, précaire, soumise à une évolution effrénée et perpétuelle, sans cesse chahutée par des forces économiques et sociales et des chocs inattendus, une société où chacun devra sans arrêt faire face à une flopée d’injonctions paradoxales (« Sois autonome et applique les procédures », « Innove et conforme-toi », et surtout « Adapte-toi en permanence à une conjoncture en redéfinition permanente, mais surtout reste bien dans les clous de l’organisation ».)
On peut craindre que les parfaits gestionnaires du court terme que fabriquent tant de nos grandes écoles ne se retrouvent quelque peu démunis face à ces horizons turbulents et incertains : coordonnatrice d’un ouvrage collectif conçu par plusieurs dirigeants d’importantes entreprises françaises 9 , Laurence Baranski 10 rappelle ce constat partagé : « D’année en année, nous reproduisons les mêmes formations et les mêmes parcours professionnels. Nous décernons les mêmes diplômes sur la base des mêmes critères de réussite. Année après année, au sein des grandes écoles, qu’elles soient d’administration, de commerce ou d’ingénieurs, nous renforçons des schémas où la créativité a bien du mal à trouver sa place. Les modalités d’enseignement évoluent parfois, nos systèmes de pensée très peu. » Et d’ajouter : « Nous avons besoin d’impertinents, de déviants, de décalés, de marginaux. Nous avons besoin de personnes qui aient des idées nouvelles et qui osent les mettre en œuvre, qui osent transgresser les règles implicites établies. »
Dans un pays qui n’aime guère ses entreprises et surtout avec une France d’État qui, bien qu’elle dépende pour son propre financement de leur dynamisme, ne comprend pas grand-chose à leur nature, à leurs contraintes comme à leur fonctionnement et produit chaque année un carcan règlementaire qui les immobilise un peu plus, on peut craindre que le système des grandes écoles ne continue à formater des élites convenables, révérencieuses à l’égard du politiquement correct en vigueur et capables de reproduire des schémas stratégiques du passé. Il sera alors bien temps de proclamer la réindustrialisation et la lutte pour l’emploi causes nationales !
Nous entrons dans un autre monde : la malédiction orthogonale, ce serait de placer délibérément nos futurs pilotes en quadrature avec l’avenir que nous allons devoir affronter et de continuer à former des dirigeants d’hier pour le monde de demain.
Le dogme du travail chosifié
Préfaçant la version française du dernier livre de Bruno Trentin 11 , célèbre syndicaliste italien décédé en 2007, Alain Supiot, professeur au Collège de France, levait un lièvre qui risque de courir longtemps dans les champs de la République et d’y semer un trouble fécond. Il soulignait cette connivence inattendue qu’ont longtemps entretenue capitalistes et marxistes en acceptant, les uns comme les autres, une même conception déshumanisée du travail héritière du scientific management – l’organisation scientifique du travail, ou OST –, quitte à en tirer, dans l’action, des conclusions stratégiques totalement inverses.
Conçue par des ingénieurs, l’OST apparaissait alors aux tenants du marché et à ceux de l’économie administrée comme le nec plus ultra scientifique de l’organisation productive. Et pas plus des intellectuels de gauche comme Gramsci 12 que le patronat le plus impitoyable ne remettaient en cause cette chosification du travail, considérée, de part et d’autre, comme un mal nécessaire à la création d’une valeur supérieure aux moyens mis en œuvre pour l’obtenir. Le Charlie Chaplin des Temps modernes était le frère jumeau de l’ouvrier Stakhanov. Ce n’est que sur le partage de la valeur ainsi créée que l’on s’opposait.
De là ont découlé, en particulier, deux idées fixes également surprenantes : d’un côté de l’échiquier politique, cette idée qu’un travail ainsi réifié pouvait se partager, se diviser comme un matériau, de telle sorte qu’un nombre plus important de personnes puissent en recevoir, chacun, un petit bout. La conception étonnante des 35 heures oublie que le travail, dès qu’il redevient humain, c’est-à-dire collectivement intelligent, ne se divise pas mais se multiplie. Du côté libéral, l’idée reçue, c’est cette conviction que la compétitivité d’une économie dépendrait essentiellement du coût unitaire du travail, c’est-à-dire du niveau du salaire + charges, comme si c’était l’addition de tâches convenablement exécutées par des hommes-machines qui produisait la performance d’une entreprise alors que celle-ci dépend surtout de la multiplication d’intelligences réellement interactives autour d’objectifs effectivement partagés.
L’efficacité passée du taylorisme et l’apparence scientifique de son inhumanité continuent de polluer notre perception du travail, notre conception du temps de travail, celle de la performance et le contenu même de nos négociations sociales. Alain Supiot nous invite à nous libérer, surtout au temps des TIC et de la démocratisation de l’enseignement, de cette vision chosifiée et quantitative du travail pour considérer ses dimensions qualitatives, interactives, collaboratives et nous soucier davantage du « comment ? » (comment travaille-t-on ensemble ?) que du « combien ? » (combien d’heures, à quel coût unitaire ?).
Le 4 juillet 2012, lors d’une manifestation du comité Condorcet, Francis Mer, ancien ministre de l’Économie et chef d’entreprise, ne disait pas autre chose ; évoquant la très médiocre efficacité de nos organisations publiques et privées, il affirmait : « Le “moi je sais” des lauréats de nos grandes écoles coûte des fortunes… Nous stérilisons par nos organisations et notre management les collaborateurs que nous avons… Aux niveaux d’exécution, on essaie de survivre, on se protège pour garder son job, on se retire intellectuellement de sa communauté de travail. » Et, soulignant l’impérieuse nécessité d’accroître notre compétitivité nationale, il concluait ainsi : « Notre vrai gisement de progrès, il est dans nos communautés de travail, il est dans notre travailler ensemble . »
Dès qu’innovation et qualité sont devenues les maîtres mots de la compétition mondiale, les DRH ont été les premiers à contribuer à l’ébranlement du dogme déshumanisant de l’OST et à tenter de promouvoir tout ce qui pouvait favoriser l’efficacité de l’intelligence collective. Mais taylorisme et bureaucratie ne cessent de rôder dans les couloirs tant est prégnant chez nous le rêve d’organisations qui fonctionneraient comme des moteurs, avec des collaborateurs réduits à l’état de bielles, d’engrenages ou de courroies de transmission. Nous connaissons tous des organisations objectivement rationnelles devenues de véritables machines à décerveler et en tout cas à démotiver ! Les meilleures approches peuvent se pervertir tant les mauvaises habitudes reviennent rapidement au galop.
Le dogme de la crise
Ce mot de crise qui revient sans cesse dans nos conversations et nos analyses depuis plus de trente ans est parfaitement pervers : il entretient en nous l’idée que nous vivons en ce moment un simple accident de l’Histoire, une panne circonstancielle bien désagréable mais qui, un jour ou l’autre, ne sera plus qu’un mauvais souvenir, avec le retour au statu quo ante . Il suffirait donc de serrer les dents (et les boulons), le temps de laisser passer la tempête, en essayant de protéger au mieux, à l’identique, notre modèle social, nos institutions, nos pratiques politiques, administratives, organisationnelles, managériales, le fonctionnement de notre marché du travail, nos modes de négociation… bref, toutes nos habitudes d’hier, nos acquis d’hier, nos conquêtes d’hier.
Mais on peut aussi faire l’hypothèse que la crise est finie et que, dorénavant, nous vivrons durablement dans un environnement où les ouragans inattendus et les évolutions imprévisibles, heureuses ou malheureuses, deviendront la norme, une norme dont il nous faudra nous accommoder. Quand la crise permanente devient la norme, il n’y a plus de crise mais un nouvel état du monde qui nous oblige à remettre en cause les façons dont nous défendions nos ambitions collectives dans le monde d’avant.
L’économiste Daniel Cohen laisse entrevoir, dans un de ses derniers ouvrages 13 , ce monde nouveau, encore en gésine, suscité par la conjonction déjà décrite d’une compétition mondialisée, du surgissement de considérables acteurs émergents, de la financiarisation du capitalisme, des métissages multiples de cultures, des mutations relationnelles engendrées par les nombreuses révolutions des TIC et de la multiplication des « périls flous » ; un monde où nous allons devoir réinventer nos conduites, nos modes d’action et de réaction, nos choix individuels et nos fonctionnements collectifs.
Et dans ce gigantesque aggiornamento , nous, Français, ne sommes pas les mieux préparés pour rebattre nos propres cartes tant nous sommes souvent convaincus d’être les champions d’un modèle universel : « La France, écrivait Julien Benda, c’est la revanche de l’abstrait sur le concret », ce que nos amis québécois expriment autrement : « Un Français, c’est quelqu’un qui dit : OK, ça marche en pratique, mais en théorie ? » Aussi sommes-nous peu prédisposés au pragmatisme. Et notre goût pour les guerres civiles – gauche contre droite –, décrit par le regretté Jacques Marseille, émousse un peu plus notre intelligence et notre inventivité collectives de même que notre discernement face aux nécessaires évolutions de nos comportements sociétaux.
Situant leur action dans ce champ complexe où se rencontrent précisément tous ces éléments mouvants qu’évoque Daniel Cohen – une économie bouleversée, l’irruption de la diversité, le choc des TIC, les nouvelles attitudes des personnes vis-à-vis de leur propre accomplissement, leurs réticences face à la subordination comme à l’engagement et leurs peurs devant ce monde nouveau et souvent illisible et menaçant… –, ceux qui ont en responsabilité de faire fonctionner efficacement des organisations publiques ou privées vont être inévitablement confrontés à l’indispensable invention de formes neuves de vie en commun. Une « nouvelle frontière » que le dogme de la crise – et donc d’une inévitable sortie de crise qu’il suffit d’attendre pour retrouver le réel d’avant et les règles du jeu qui y avaient cours – ne nous prédispose guère à investir.
D U SYNDROME DE G AMELIN AU THÉORÈME DE P OULIDOR : LES DANGERS DE LA SUFFISANCE ET CEUX DE L ’ IMMOBILISME
La suffisance et le syndrome de Gamelin
On se rappelle la fameuse phrase du ministre de la Guerre Le Bœuf en 1870 annonçant devant la Chambre l’ouverture du conflit avec la Prusse : « Nous sommes archiprêts ; il ne manque pas un bouton de guêtre à nos soldats ! » S’exprimaient alors déjà cette suffisance et cette cécité des élites qui allaient conduire soixante-dix ans plus tard notre armée, son général en chef Gamelin et toute la France à la gigantesque catastrophe de juin 1940. Le « syndrome de Gamelin », c’est ce tropisme qui incline tant de dirigeants à aborder l’avenir les yeux fixés sur le rétroviseur. Quand on affronte le monde de demain avec les représentations mentales d’hier, on prépare souvent les drames d’aujourd’hui.

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