Le temps du continent, Chroniques africaines 2016-2017
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Description

Ce livre est un témoignage exceptionnel. Chaque lundi pendant un an, l’auteur, éditorialiste principal de La Tribune Afrique, a analysé, disséqué et commenté les ruptures et permanences de l’Afrique, un continent traversé par des mouvements, parfois paradoxaux mais toujours fascinants, qui divisent la communauté des observateurs en afro-optimistes et afro-sceptiques. Si le débat autour du futur de l’Afrique est ancien, l’approche d’Abdelmalek Alaoui, faite de cadrages conceptuels forts et d’incursions dans des problèmes conjoncturels et concrets, est rigoureuse, nuancée, stimulante. Elle permet de saisir les enjeux des compétitions commerciales, économique et politiques qui se trament autour du berceau de l’humanité, devenu le lieu de cristallisation de nombreux espoirs et d’ambitions mondiales. Dans le continent africain plus qu’ailleurs se mêlent intérêts géoéconomiques des anciennes puissances coloniales et des nouveaux émergents, volonté d’émancipation des opinions publiques et capacité de résistance des technostructures locales. D’où l’importance de ce travail de décryptage clinique, parfois cynique mais toujours bienveillant, pour tous ceux qui souhaitent comprendre l’Afrique contemporaine. Spécialiste en stratégie et communicant, Abdelmalek Alaoui est CEO du groupe Guepard (www.guepardgroup.com), actionnaire de La Tribune Afrique et du Huffington Post Maghreb.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2017
Nombre de lectures 31
EAN13 9791097455095
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,1€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Descartes & Cie et Cent Mille Milliards, 2017

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

Avant-propos Le temps de l’Afrique et la marche du monde
Comme le veut l’adage journalistique selon lequel « il ne faut jamais laisser la vérité entraver une belle histoire à raconter », le parcours de l’Afrique est depuis cinquante ans le théâtre de tous les excès, cristallisant les passions et déchirant les communautés d’experts.
Pour les pessimistes, voici un continent « condamné » au sous-développement, miné par la mauvaise gouvernance, les guerres, les épidémies, les trafics en tous genres et la contrebande.
Les optimistes, quant à eux, estiment que l’Afrique est le continent de toutes les promesses, une région du monde aux portes de l’émergence qui pourrait contribuer bientôt, de manière substantielle, au développement global.
Les deux ont, d’une certaine manière, raison. Mais personne ne raconte l’histoire en entier.
L’Afrique est devenue au fil des années récentes le ­paradoxe ultime du monde globalisé, où des opportunités réelles côtoient chaque jour des défis de plus en plus grands, où l’extrême richesse côtoie l’extrême pauvreté.
C’est le continent où le déficit d’intégration à l’économie mondiale – souvent décrit comme la panacée – a agi comme un bouclier protecteur lors de la crise financière de 2008. C’est aussi le continent de toutes les inégalités, où le chauffeur d’une ONG peut percevoir un salaire supérieur à celui d’un professeur de médecine 1 .
Comment donc dénouer le fil de cette histoire ­continentale complexe pour tenter de comprendre la trajectoire économique africaine et imaginer les pistes pour un décollage réel ?
En Afrique, plus qu’ailleurs, se mêlent dans un écheveau complexe intérêts géo-économiques des anciennes puissances coloniales et des nouveaux émergents, volonté d’émanci­pation des opinions publiques et formidable capacité de résistance des technostructures locales, qui se sont construites sur l’autel des intérêts bien compris.
L’examen de ce trilemme – choix difficile parmi trois options qui toutes sont inacceptables ou défavorables – et de ses interactions constitue le cœur de mon travail hebdo­madaire d’éditorialiste pour La Tribune Afrique , par lequel je tente de démystifier un certain nombre d’idées reçues sur l’Afrique, d’identifier les principaux piliers d’un système global qui permettrait au continent de libérer ses énergies et de poursuivre une croissance durable, robuste et inclusive.
Cette démarche n’est pas celle de l’économiste centré sur les indicateurs statistiques, ni le témoignage d’un capitaine d’industrie collectionnant les succès économiques sur le continent. Je ne suis ni l’un ni l’autre.
Elle est le fruit des réflexions d’un observateur qui a travaillé sur le continent au cours de la décennie passée et eu, à ce titre, le privilège de côtoyer de près ces deux communautés aux modes de pensée en principe irréconciliables.
Pour emprunter à Pascal Lamy, l’ancien patron de l’Orga­nisation mondiale du commerce (OMC) l’une de ses belles ­formulations 2 , mon objectif est d’établir un lien entre : « Le monde des penseurs et celui des acteurs. [Le monde] des intellectuels, des académiques, des concepteurs avides de plans à l’esthétique satisfaisante pour l’esprit d’un côté. De l’autre, celui des praticiens, des soutiers, des cantonniers de l’international dont le métier est de trouver des solutions pratiques à des problèmes concrets et parfois urgents. »
Car ce continent de la réconciliation entre mondes des penseurs et des acteurs, j’en ai acquis la conviction, peut être l’Afrique et, d’une certaine manière, doit être l’Afrique. Il faut pour cela que la communauté à laquelle j’appartiens, celle des commentateurs, participe à nourrir ce dialogue ­tridimensionnel.
Il peut être l’Afrique car nulle part ailleurs dans le monde il n’est possible d’expérimenter à aussi grande échelle de nouvelles manières d’accélérer l’émergence et le développement. Nulle part ailleurs il n’est également possible de s’affranchir des idées reçues et de progresser de manière aussi rapide en direction d’un objectif de prospérité commune.
Il doit être l’Afrique car le continent est aujourd’hui à la croisée des chemins sur tous les plans : économiques, sécu­ritaires et politiques.
Tel un élastique tiré à son paroxysme, attendant de rompre ou de revenir à un stade de soutenabilité, l’Afrique a trop tiré sur la corde, multipliant les plans individuels et les agendas particuliers, sans se préoccuper du plan d’ensemble, celui qui voudrait que : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » 3
De ce fait, le signal d’une formidable course de vitesse vient d’être lancé.
Sur fond de baisse des cours des matières premières, de diversifications trop lentes des économies africaines et de ralentissement de la croissance mondiale, l’Afrique doit à la fois retrouver une marge de manœuvre budgétaire, conduire des réformes douloureuses et trouver les moyens de rendre sa croissance inclusive et durable.
Dans le même temps, elle doit poursuivre sa transformation afin que l’« État se voit contrôlé et produit par la société » 4 .
Or, depuis les indépendances, le continent n’a jamais réussi à articuler un exercice de conduite du changement de sa structure productive et de sa gouvernance qui permettrait de mettre en place une telle dynamique.
Dans un contexte de raccourcissement des horizons temporels et d’augmentation de la pression mondiale, qu’est-ce qui permet de croire que ce qui n’a pu être réalisé hier pourrait l’être aujourd’hui ?
À partir des clés de lecture que constituent les éditoriaux hebdomadaires de La Tribune Afrique , classés ici par ordre chronologique, cet ouvrage s’intéresse en priorité aux ­ressorts qui devraient permettre à l’Afrique de connaître l’âge d’or économique que beaucoup lui ont promis, depuis trop longtemps. L’enjeu est de faire des années 2020-2050 les « Trente Glorieuses africaines », comme il y eut les « Trente Glorieuses européennes » (1945–1975), puis les « Trente Glorieuses chinoises » (1978-2008).
Tel est, selon moi, la seule option possible pour faire concorder le temps de l’Afrique avec la marche du monde.



1 . McCoy et al. , 2008.

2 . Prononcé lors de son allocution au cours du World Policy Forum de Cannes en 2012 (www.citoyensunisdeurope.eu/notes-du-portail-f69/world-policy-conference-pascal-lamy-reve-gouvernance-mondiale-t426.html).

3 . Albert Camus, L’Homme révolté. Au delà du nihilisme , Gallimard, 1985.

4 . Sous la direction de Jean-Vincent Holeindre, Le Pouvoir. Concepts, lieux et dynamiques , « Entretien avec Pierre Rosanvalon » , Éditions Sciences Humaines, 2014.

Piraterie maritime en Afrique : dépasser « le facteur Tom Hanks »
16/10/2016
Popularisée par le film à grand succès Capitaine Philips , la ­piraterie somalienne a contribué en grande partie à créer un effet de loupe autour de ce phénomène. Ce thème de la ­piraterie maritime, qui occupe les devants de la scène médiatique mondiale depuis dix ans, représente un bon exemple de distorsion narrative autour de l’Afrique.
Nous avons en effet tous en tête les images des pirates somaliens sans chaussures et armés de machettes, à l’abordage des navires de commerce qui croisent au large de leurs côtes. Au printemps 2016, un confrère américain partageait avec moi ce raccourci saisissant : « peut-être l’Afrique a-t-elle perdu la bataille des perceptions sur la piraterie maritime en un seul film, Capitaine Phillips , il est impossible de battre Tom Hanks ».
Au-delà de la boutade, cet observateur avait raison, l’Afrique ne peut pas battre Tom Hanks sur le terrain médiatique.
Au cours de la période 2011-2015, le terme « piraterie ­maritime » combiné avec le mot « Afrique » a généré mille deux cents articles dans la presse internationale, là où ce même terme combiné avec le mot « Asie » n’en générait que cent quarante.
On serait donc tenté de penser que l’Afrique a été le théâtre d’actes ou de tentatives de piraterie beaucoup plus nombreux durant cette période par rapport à l’Asie. Or, un examen des statistiques détaillées de l’ International Maritime Bureau (IMB), principale autorité en matière d’actes de piraterie dans le monde, prouve tout le contraire.
L’Asie a connu près de trente pour cent d’actes de ­piraterie maritime de plus que l’Afrique durant cette période, soit un total de huit cent deux par rapport à six cent quinze. Cela signifie que pour chaque acte ou tentative de piraterie perpétré en Afrique, au moins deux articles sont générés en moyenne, alors que le même acte en Asie n’en génère que zéro et dix-sept centièmes.
Ce ratio est tellement déséquilibré que l’on serait tenté d’en tirer la conclusion que l’Afrique serait la « mal aimée » des médias mondiaux et qu’elle serait systématiquement ­stigmatisée dans ses composantes d’instabilité et d’insécurité. Là encore, ce serait céder à la facilité d’estimer qu’il ne s’agit que d’une volonté mal intentionnée de la part des médias, qui ne voudraient voir dans l’Afrique que ce « continent sans espoir ».
En réalité, il faut remonter un peu plus loin dans l’historique des actes de piraterie pour comprendre quel est le mal véritable qui ronge le continent en matière de perceptions : l’effet retard et l’amalgame.
L’Afrique a en effet connu beaucoup plus d’actes de piraterie que l’Asie durant la période 2008-2012, avec un pic atteint en 2011 (deux cent quatre-vingt-treize). Toutefois, la majorité des actes sont à mettre sur le compte de l’émergence du golfe d’Aden comme nouveau centre de gravité de la piraterie ­maritime africaine avec les côtes somaliennes et nigérianes. À elles trois, ces zones concentrent en effet une écrasante majorité des actes de piraterie commis durant la période 2006-2011, soit plus de soixante-seize pour cent 1 .
Cela signifie qu’un problème conjoncturel localisé – la sécurisation du flanc oriental de l’Afrique et d’une partie du golfe de Guinée – est devenu peu à peu une réalité médiatique, un biais cognitif indélébile, associant pour longtemps l’image de l’Afrique à la piraterie. En y ajoutant un film tel que ­ Capitaine Phillips , on obtient un effet d’accélération et d’amalgame redoutable.
Le fait que les actes de piraterie aient chuté de manière spectaculaire en Afrique à partir de 2012 et qu’ils poursuivent depuis une courbe descendante alors que la moyenne asiatique a augmenté au cours de la décennie passée, n’a pas enrayé cet emballement médiatique autour de la piraterie en Afrique, qui continue de nourrir les radars informationnels mondiaux.
Qui est donc à blâmer pour cet état de fait ? Les médias parce qu’ils ont continué à stigmatiser l’Afrique alors que la piraterie diminuait drastiquement, ou bien les gouvernements africains parce qu’ils n’ont pas réussi à faire la pédagogie de la transformation de leur continent ?
Là encore, il n’existe pas de réponse toute faite à ce type d’interrogations et la responsabilité est sans doute commune aux médias et aux gouvernements, les uns ne voulant voir que le poids de l’histoire et les autres ne sachant composer au présent la nouvelle réalité.
Le temps est donc venu pour l’Afrique d’organiser une contre-narration efficace afin de faire la pédagogie de l’action du continent pour mettre en lumière la réalité du phéno­mène. Le sommet de Lomé, initiative de grande ampleur de par la qualité des participants et l’intensité des débats, devrait à ce titre ouvrir la voie à une riposte globale pour dépasser le ­« facteur Tom Hanks ».



1 . Sur mille cent quatre vingt huit actes commis en Afrique entre 2006 et 2011, neuf cent treize l’ont été dans l’une des trois zones.

Pourquoi l’Afrique doit gagner la « bataille des perceptions »
24/10/2016
Depuis une décennie, de plus en plus de voix se font entendre pour déplorer la manière dont l’Afrique est perçue par le reste du monde et plus particulièrement par les médias inter­nationaux, malgré une vague d’afro-optimisme qu’il convient d’appréhender avec prudence.
Un avatar emblématique de cette distorsion de per­ception a été largement repris et commenté par les médias et les conférenciers qui s’intéressent au continent.
En décembre 2000, le vénérable journal économique ­britannique The Economist titrait : “Africa: the Hopeless continent” (« le continent sans espoir »). Onze ans plus tard, en décembre 2011, ce même magazine faisait sa une sur “Africa Rising” (« L’Afrique monte »).
Sur la dizaine d’ouvrages publiés récemment sur la tra­jectoire économique africaine, près de la moitié d’entre eux citent ces deux unes comme une preuve que l’image de l’Afrique aurait profondément changé au cours de la décennie écoulée et serait de plus en plus positive.
Pour séduisante qu’elle soit, cette affirmation doit être mise à l’épreuve d’une analyse beaucoup plus globale afin de déterminer les marqueurs qui façonnent l’image africaine.
Pour cela, j’ai effectué un travail de recherche au sein des bases de données médias internationales qui agrègent plus de quinze mille sources d’information* pour déterminer quels sont les concepts, mots-clés, institutions et personnalités (physiques ou morales) le plus souvent associées à l’Afrique au cours des cinq dernières années.
Les résultats de ces travaux de recherche, pour la plupart d’entre eux, sont totalement contre-intuitifs par rapport aux conclusions que l’on pourrait tirer de l’évolution de la une de The Economist .
De manière globale, au cours de la période allant du 3 décembre 2011 au 20 avril 2016, ce sont près de quatre millions sept cent vingt-sept mille cinq cent soixante-quatre articles qui ont été produits autour de l’Afrique par les médias internationaux, selon la recherche effectuée sur la base de données presse spécialisée Factiva 1 .
À l’issue de cette recherche, il apparaît que les organismes qui occupent le top 10 des institutions les plus citées en relation avec l’Afrique sont, dans l’ordre : les Nations unies, l’Union européenne, l’Organisation mondiale de la santé, le Conseil de sécurité des Nations unies, la FIFA, l’Union africaine, la Banque mondiale, l’organisation terroriste « État islamique », le Fonds monétaire international, et enfin la Commission européenne. Ces dix institutions ont été citées au total près de trois cent mille fois au cours de la période examinée lorsqu’un article traitant de l’Afrique a été publié.
Au niveau de ces institutions les plus citées, un premier constat est évident : l’image de l’Afrique n’est pas portée par ses instances – à l’exception de l’Union africaine – mais par des organismes étrangers, souvent multilatéraux, dont la majorité des sièges sont situés aux États-Unis ou en Europe.
Autre constat d’évidence, la plupart des institutions citées par la presse internationale en relation avec l’Afrique portent en elles des thématiques liées à des sujets « anxiogènes », ­hormis le football. Maintien de la paix pour l’ONU et son conseil de sécurité, terrorisme avec l’État islamique, ou aide au développement à travers la Banque mondiale, le FMI ou la Commission européenne.
En bref, le top 10 des institutions les plus citées en ­relation avec l’Afrique au cours des cinq dernières années ne comporte quasiment aucune thématique « positive » pour le continent, pre-nant à rebrousse-poil cette une de The Economist que ­beaucoup considèrent comme la preuve d’une image renouvelée.
Cette analyse nous pousse donc à poser la question suivante : est-il justifié que le champ sémantique des médias mondiaux autour de l’Afrique soit concentré autour de sujets sécuritaires ? Le continent serait-il la poche de cristallisation de la violence du monde ?
Ce constat nous oblige, collectivement, à œuvrer pour gagner aussi « la bataille des perceptions ». La manière dont l’Afrique est vue par le monde impacte en effet l’économie du continent dans son ensemble et plus particulièrement les Investissements directs étrangers, que les gouvernements africains souhaitent voir s’intensifier pour porter leur développement au niveau supérieur.



1 . Factiva (filiale du groupe Dow Jones ) et Lexis Nexis . Mes travaux ont exclu des champs de recherche les médias qui diffusent des communiqués de presse, l’information financière ou encore les nécrologies ou les nouvelles republiées par les moteurs de recherche.

Politiquement incorrect : l’Afrique doit-elle transformer ses matières premières ?
31/10/2016
La transformation des matières premières est présentée depuis plusieurs décennies comme la solution adéquate pour la diversification économique et la création d’un tissu industriel africain à vocation globale. Qu’en est-il réellement ?
De prime abord, l’idée est séduisante : l’Afrique dispose de matières premières qu’elle exporte le plus souvent sous une forme brute, avant que les produits transformés ne lui soient revendus. L’idée de la promotion d’une industrie de la ­transformation est à ce titre très populaire au sein des classes politiques africaines, car elle implique une captation de la valeur ajoutée additionnelle, souvent dévolue aux multi­nationales occidentales.
Le discours qui accompagne cette idée est tout aussi ­efficace. Si l’on produit du Cacao, pourquoi ne pas produire du chocolat et l’exporter ? Si l’on extrait des diamants, pour­quoi ne pas créer des ateliers de taille avant de les revendre ? Pourquoi ne pas raffiner le pétrole brut au lieu de le vendre en l’état ? Pourquoi exporter du bois lorsque l’on peut fabriquer des meubles ? Les déclinaisons de ces aphorismes sont nombreuses et tout aussi séduisantes.
Pour certains hommes politiques africains, la transfor­mation constituerait même « l’unique voie pour la création de richesses sur le continent ». D’autres vont même plus loin en en faisant un projet de société. Pour la Commission économique pour l’Afrique (UNECA), dépendante des Nations unies, « une telle politique (d’industrialisation basée sur les matières premières) doit être menée si le continent veut devenir une puissance économique mondiale en mesure de relever les défis du chômage des jeunes, de la pauvreté et de l’inégalité des sexes ». Tout un programme…
La réalité économique autour de l’impact de la transformation est beaucoup plus nuancée, quoique politiquement incorrecte.
Une réalité nuancée car, dans certains cas, il peut être ­pertinent de se lancer dans une industrie de la transformation, à condition que le bénéfice économique ultime soit avéré et que l’on ne soit pas aveuglé par le bénéfice politique.
Cette vision plus nuancée est désormais celle d’économistes de renommée mondiale, tel le vénézuélien Ricardo Hausmann de l’université d’Harvard, ou le spécialiste français des matières premières, Philippe Chalmin.
Leurs arguments sont solides et appuyés par des travaux de recherche substantiels qui démontrent que les pays qui ont réussi leur décollage économique au cours des cinquante ­dernières années ne sont pas forcément ceux qui ont misé sur la transformation des matières premières disponibles, mais plutôt ceux qui ont réussi à se diversifier économiquement autour de grappes sectorielles proches de leurs avantages compétitifs.
La diversification, véritable enjeu stratégique
Pour Hausmann, qui dirige l’Atlas de la Complexité économique, les déterminants du décollage économique ne se situent pas forcément dans une démarche qui vise à « grimper dans la chaîne alimentaire », mais plutôt dans une dynamique de diversification où les agents économiques arrivent à passer d’un secteur à l’autre en se basant sur les forces intrinsèques de leur économie tout en recherchant le maillon le plus ­rémunérateur.
Pour lui, « avoir la matière première à proximité n’est un avantage que si la déplacer coûte plus cher qu’importer les produits transformés, ce qui est plus vrai pour le bois que pour les diamants ». Il estime à ce titre que « certaines idées sont plus que fausses, elles sont castratrices, car elles interprètent le monde d’une manière qui met l’emphase sur des sujets secondaires – tels que la disponibilité de matières premières – et aveuglent les sociétés quant aux opportunités qui s’offrent à elles ailleurs ». Quelques exemples suffisent à étayer la justesse de son propos : la Suisse ne produit pas de cacao et la Chine ne fabrique pas de puces électroniques de dernière génération. Pourtant, ces deux pays sont des ­ leaders mondiaux dans la production de chocolat et de matériel électronique.
Deux niveaux de transformation
Philippe Chalmin, quant à lui, distingue deux niveaux de transformation, qui sont absolument nécessaires à exa­miner afin de comprendre la véritable valeur ajoutée lorsque le politique décide de se lancer dans une industrie de la ­transformation. Dans une interview accordée au magazine panafricain Financial Afrik , il explique qu’« il faut distinguer entre la première transformation qui consiste à broyer et à triturer et la deuxième transformation. Dans la première, on obtient un demi-produit avec un marché aussi erratique que celui de la matière première. Donc une marge extrêmement instable. C’est la marge de raffinage du pétrole, la marge de transformation du cacao, de trituration des oléagineux, etc. C’est valable pour toutes les filières. »
Toutefois, du chemin reste à faire pour que les élites africaines qui pilotent les politiques publiques admettent que le chemin le plus court vers l’émergence n’est pas uniquement la transformation des matières premières, mais plutôt une dynamique globale qui allierait industrialisation par le commerce, diversification du tissu productif et amélioration substantielle du Doing Business afin d’accroître la fluidité et l’attractivité de leurs économies. ll leur faudra pour cela d’abord accepter de se départir du politiquement correct…


Politiques publiques : l’Afrique à l’épreuve de ses technocrates
07/11/2016
« Confiez le désert à des technocrates, ils finiront par acheter du sable. » Pour ceux qui fréquentent les couloirs feutrés de la haute administration africaine francophone, il n’est pas rare d’entendre cette boutade attribuée à l’humoriste français Coluche, qui est parfois prononcée par des technocrates eux-mêmes, souvent friands d’autodérision.
Pour autant qu’elle reflète une certaine forme de techno­cratie administrative qui aurait déployé sa toile dans les ­structures de pouvoir du continent, elle ne rend pas justice à la communauté de hauts fonctionnaires qui tiennent les rênes de la haute administration de l’Afrique et qui sont, pour la plupart, compétents et dévoués à leur tâche.
Peut-être est ce probablement à ce niveau que le bât blesse. Dotés du savoir technique, et des compétences de ­l’expert, souvent formés dans les meilleures écoles mondiales, le terreau technocratique africain souffre d’une maladie assez répandue : la paralysie par l’analyse.
Paralysie par l’analyse
Soumis à la pression périodique du politique – le ministre – les technostructures africaines ont imaginé depuis les indépendances des milliers de voies de contournement afin de favoriser le maintien du statu quo et la préservation de leurs positions à travers un système de cooptation.
L’observateur peut ainsi se rendre à une réunion locale d’« anciens » de n’importe quelle école d’ingénieurs française pour se rendre compte que l’ensemble du spectre de la haute administration publique d’une nation ouest-africaine ou maghrébine peut y être représenté, incluant tous les départements ministériels.
Pour certains, primo-accédants aux gouvernements, la confrontation avec cette armée de l’ombre peut être désta­bilisante, surtout pour les ministres issus du secteur privé.
Se trouver en effet face à une caste qui a survécu à nombre de prédécesseurs et attend patiemment son successeur peut être extrêmement violent. Abrité derrière le bouclier procédural et une forêt réglementaire souvent inintelligible pour le non-initié, le piège technocratique se referme souvent sur celui qui veut en braver la puissance.
Comme le veut l’adage selon lequel « tout dossier plongé dans une administration africaine subit une poussée de haut vers le bas égale aux habitudes dérangées », le réformateur dépensera une énergie considérable à démêler l’écheveau bureaucratique et aura tôt fait de vouloir contourner la techno­structure en créant un cabinet fort. Celui-ci, pense-t-il, permettra alors de s’affranchir de la résistance des technocrates. Cette tentative, disons le d’emblée, est le plus souvent vouée à l’échec. Les administrations, notamment ­d’inspiration ­coloniale francophone et jacobine, ne reconnaissent pas les cabinets, seul compte pour eux le pouvoir intangible et immuable, celui qui leur a permis d’être aux commandes.
Le ministre, souvent primus inter pares
S’il est lui-même technocrate, le nouveau venu n’en aura pas moins une tâche ardue, car il lui sera difficile d’être considéré plus qu’un primus inter pares , n’étant pas rare qu’au sein de son administration il rencontre à un poste stratégique l’un de ses aînés lors de leurs études communes, voire un ancien supérieur au sein de l’administration. Il devra alors composer avec le regard condescendant de son « aîné », qui ne lui pardonnera pas d’avoir gravi les échelons grâce à la politique, et non, croit-il, grâce à son talent.
Lors de ma carrière en tant que consultant, j’ai souvent eu l’occasion de constater le fossé qui peut se créer entre ­l’appareil technocratique et le leadership politique d’une administration. Concentrés sur la pureté de l’analyse, les hauts fonctionnaires ont souvent à cœur de pousser les consultants en stratégie aux confins de leurs compétences, n’hésitant pas à mettre en avant leur propre expertise technique et convoquant leur expérience souvent nourrie. Le but du jeu est alors de prendre en faute cet « intrus » aux costumes trop chers pour être honnête.
De l’autre côté, le politique est à la recherche de solutions « prêt à l’emploi », qui lui permettront de marquer son mandat de son empreinte, voire dans certains cas extrêmes de survivre au prochain Conseil de gouvernement lorsqu’il est mis sous pression. Autant dire que ces deux agendas aux temporalités différentes sont rarement réconciliables et occasionnent la plupart du temps une mise en équation du seul acteur extérieur à disposition : le consultant. Celui-ci s’en tire souvent à bon compte en préconisant une… étude supplémentaire – payante – afin de départager les deux points de vue. En règle générale, cela conduit à un empilement de prestations intellectuelles qui seront toutes bonnes à croupir dans les tiroirs.
Les administrations ont-elles délocalisé leurs cerveaux aux consultants ?
Les deux effets pervers les plus notables résultants de cette confrontation entre pouvoir technocratique et politique ne sont pas, de prime abord, ceux que l’on pourrait penser.
Le premier est d’ordre technique : en confiant de plus en plus de missions de réflexion à un prestataire externe, la technostructure publique se vide peu à peu de sa capacité à se projeter et diminue d’autant ses capacités d’expertise. Un ministre maghrébin avait à cet égard une formule savoureuse – et condescendante – qui consistait à dire que son administration avait accepté de « délocaliser son cerveau » au profit d’acteurs privés.
Le second effet négatif est plus immatériel car il provoque un sentiment d’infaillibilité des stratégies adoptées. Puisque ces dernières ont été conceptualisées par un acteur externe – souvent de renom – il est donc impossible qu’elles soient dans l’erreur.
Ce sentiment d’infaillibilité et de défense bec et ongles de certaines stratégies devient particulièrement évident lorsque l’on se penche sur les multiples plans sectoriels développés ces dernières années, notamment en Afrique de l’Ouest.
Qu’ils touchent à l’industrie, au commerce, au tourisme, à l’agriculture, aux télécoms, ou à l’énergie, la plupart de ces plans ont été conceptualisés par des acteurs externes, avec toutefois le concours actif des technostructures publiques. Les protagonistes principaux à l’origine de ces plans sont donc tous deux des « experts », le politique étant réduit à la portion congrue.
Pour peu que le ministre ayant commandité l’étude ou la stratégie sectorielle soit lui-même un technocrate, on obtient un dialogue incestueux qui ne prend que faiblement en compte la dimension politique.
Or, en Afrique plus qu’ailleurs, la politique est à l’image de cette célèbre formule prêtée au prince de Talleyrand, elle comporte en elle ce « quelque chose d’inexplicable qui porte malheur aux gouvernements qui la négligent » 1 .



1 . Louis Thomas, L’esprit de M. de Talleyrand : anecdotes et bons mots , éditions Les bibliophiles fantaisistes, 1909.

Le « saut de grenouille » africain, prisonnier du « syndrome Lyssenko »
14/11/2016
En Afrique, le « syndrome Lyssenko » trouve un terreau fertile, composé d’un triptyque infernal : le besoin d’aller vite, de répondre à la pression des opinions publiques et l’envie de trouver des solutions « miracles » à des problèmes structurels.
Quiconque s’est intéressé à l’histoire de l’Union soviétique sait qui était Trofim Denissovitch Lyssenko et l’influence qu’il eut sur son maître, Joseph Staline. Né à Karlivka (Ukraine) en 1898, cet agronome connaîtra une carrière fulgurante qui le conduira à la tête de l’Académie Lénine de sciences agro­nomiques, dès 1948.
Pendant près de trente ans, son influence sera consi­dérable sur l’ensemble de la chaîne de décision de l’Union soviétique, et pas uniquement dans le domaine agricole. Bien que s’appuyant sur une base scientifique quasi inexistante, les théories qu’il a promues sans relâche vont à la fois contribuer à affaiblir le potentiel agricole russe et à intensifier les purges contre les tenants de la science qu’il qualifiait de « réactionnaires ».
De manière globale, les thèses de Lyssenko prennent le contre-pied de toutes les avancées connues jusqu’alors dans la génétique encore balbutiante. Pour lui, les travaux du moine autrichien Johann Gregor Mendel ou du généticien américain Thomas Hunt Morgan, qui affirment la prééminence de l’héré­dité, ne constituent que le cheval de Troie d’une science « bourgeoise ». En mauvais agronome mais en bon politique, Lyssenko comprit très vite que le champ d’application de ses pseudo-travaux dépassait très largement l’agronomie.
Le Lyssenkisme, où l’art de construire une réalité parallèle basée, faussement, sur la science pour servir un projet ­politique – les purges staliniennes – était né. En bref, avec le « facteur Lyssenko », on est aux prises avec un acteur qui refuse le réel et le façonne pour gravir les échelons du pouvoir, sans toutefois occuper la première marche de la hiérarchie, mais en se nichant tout près, là où la capacité d’influence est maximale et l’exposition minimale.
En Afrique, le syndrome Lyssenko occupe une place hypertrophiée autour des dirigeants, car il trouve dans le continent un terreau fertile, composé d’un triptyque infernal : le besoin d’aller vite, de répondre à la pression des opinions publiques et l’envie de trouver des solutions « miracles » à des problèmes structurels.
Un refus du réel ?
Pour certains, il semble accessoire de mettre au premier plan ces trois tendances comme vecteurs d’une dynamique de « refus du réel » ancrée au sein des classes dirigeantes ­africaines. Dans certains cas, cela pourrait même être interprété comme une vision postcoloniale, qui voudrait que les ­Africains soient incapables de prendre des décisions rationnelles, du fait des prégnances de ce type de facteurs. Ce n’est pas le cas.
Toutefois, dans le cas du fameux « saut de grenouille », ou Leapfrog , à savoir la promesse largement répandue selon laquelle l’Afrique connaîtrait un développement technologique très rapide, parce que le continent n’a pas à franchir les étapes intermédiaires, on est en droit de se poser la question : le Lyssenkisme ne serait-il pas à l’œuvre ? En effet, la théorie du saut de grenouille a tout pour séduire l’Afrique. Dans le domaine des télécoms, elle suppose que la démocratisation de la 3G et de la 4G permet à plusieurs centaines de millions d’Africains d’accéder à Internet sans que les pays n’aient à déployer l’ADSL ou la fibre. Grâce à l’accès à Internet démocratisé, des milliers d’Africains seraient en capacité de créer de la valeur, d’inventer des applications, de dupliquer des expériences entrepreneuriales qui ont fait leurs preuves ailleurs.
Dans le domaine industriel, le même type de promesse est mis en avant avec la démocratisation de l’impression en 3D, qui permettrait la création de mini-unités industrielles technologiques partout sur le continent, créant ainsi des millions d’emplois, sans avoir à attendre d’hypothétiques Investis­sements directs étrangers.
Enfin, dans le secteur clé de l’énergie, il est désormais une idée largement répandue en Afrique, selon laquelle l’accès aux toutes dernières technologies devrait permettre, à court et moyen termes, l’autonomisation rapide du continent pour continuer son développement. En bref, le saut de grenouille est censé libérer les énergies africaines à moindre coût et à moindre effort. Sur le papier, cette dynamique du saut de grenouille, variante africaine du « grand bond en avant » chinois, occulte toutefois des défis majeurs qu’il convient de prendre en compte.
Trois dynamiques indispensables
En effet, la technologie, à elle seule, ne peut déclencher un cycle vertueux de création de valeur. Lorsque l’on analyse le succès hors du commun de la Silicon Valley, on se rend compte rapidement que c’est d’abord le croisement de trois dynamiques qui a créé cette unité de lieu et de temps que le monde regarde avec envie. La première dynamique est la proximité de centres de savoir parmi les plus performants au monde (Stanford, Berkeley), la seconde est l’accueil inconditionnel offert aux talents du monde entier (quatre-vingts pour cent des travailleurs sont des immigrés), et la troisième est l’accès fluide au capital. Sur ces trois conditions, l’Afrique n’en remplit aucune aujourd’hui.
L’accès au savoir et à la formation en Afrique est, au mieux inégal, au pire dépendant de facteurs exogènes tels que la générosité de mécènes. La libre circulation des talents est, quant à elle, quasi inexistante, à de rares exceptions près, à l’est du continent.

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