Revenir, L
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Revenir, L'Afrique au cœur

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Description

Ce livre est le témoignage d’un parcours personnel et professionnel d’exilé. Le temps et l’expérience enseignent que cette double appartenance et la fréquentation d’univers aussi multiples qu’opposés sont d’authentiques sources d’enrichissement humain. L’auteur a l’espoir que son expérience profitera ainsi aux générations d’immigrés en France qui méconnaissent souvent l’histoire et les enjeux politiques de leur pays d’origine. Et susciter chez eux le désir de se réapproprier pleinement leur culture et de contribuer à l’avenir de leur pays. Et si la jeunesse africaine réalisait que partir n’est pas la meilleure solution ? Les jeunes de Guinée devraient revenir, sinon rester, et se battre pour faire de leur nation une démocratie digne de ce nom où il fait bon vivre. Mamadou Aliou Barry est né le 15 juin 1954 à Dalaba en République de Guinée. Après ses études secondaires, il s’exile en France où il poursuit sa formation universitaire. Diplômé en droit et en économie, il se consacre depuis de nombreuses années à l’étude et à l’analyse des questions de paix, de démocratie, de défense, de sécurité et de droits de l’homme en Afrique. Auteur de nombreux ouvrages sur ces questions, il est aujourd’hui consultant international et activiste des droits de l’homme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2018
Nombre de lectures 31
EAN13 9791097455347
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,1€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122–5, 2 e et 3 e alinéas, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (article L. 122–4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 135–2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


© Aliou Barry, 2018
pour Descartes & Cie et Cent Mille Milliards

À mon épouse, Yaya Barry,
à mes enfants Kalifatou, Alpha-Mamoud, Myriam,
à la jeunesse africaine

1. Grandir sous Sekou Touré
Enfant, vous êtes l’aube, et mon âme est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez.
Victor Hugo, Les feuilles d’automne

Après le pain, l’éducation est le premier besoin d’un peuple.
Danton
Les événements de la grande histoire, comme ceux de ma propre vie, ont marqué mon destin du sceau de la double culture, et de son empreinte souvent douloureuse. Le temps et l’expérience m’ont appris que cette double appartenance et la fréquentation d’univers aussi multiples qu’opposés sont d’authentiques sources d’enrichissement humain. Toutefois, il ne serait pas juste de passer sous silence la difficulté de vivre ces différences. Appartenir à deux mondes, c’est parfois n’être reconnu par aucun, et se sentir toujours différent. C’est en approfondissant ma connaissance de l’une et l’autre de mes cultures, en appliquant la réflexion théorique de l’université française à ma compréhension intime de la situation politico-économique d’Afrique de l’Ouest, ma région d’origine, que j’ai pu résoudre, du moins intérieurement, les conflits de loyauté dans lesquels les circonstances de ma vie m’avaient plongé.
Issu d’une grande famille peule, je suis né en 1954 en Guinée, alors colonie française, puis élevé dans les écoles socialistes révolutionnaires de Sékou Touré, père de la Guinée-Conakry et dictateur mégalomane. Cette seule phrase dit beaucoup : Peul dans un pays dirigé par un Malinké ; fils de famille dans un pays marxiste ; citoyen du premier état africain indépendant vivant pourtant sous le joug de la terreur… Comme moi, de nombreux jeunes gens de ma génération ont dû faire face à ces oppositions irréconciliables, imposées par un régime autocratique et sanguinaire. Il n’est pas étonnant que notre pays ait perdu ses élites, parties en exil, ou systématiquement corrompues par un régime qui les voulait sous sa coupe.
J’ai pour ma part choisi l’exil, après avoir tenté de supporter l’absurdité mortelle de la dictature de Sékou Touré. Mais, tant en exil que durant ma jeunesse en Guinée, je me suis efforcé de ne rien renier de mon héritage familial et culturel. Ainsi, alors que la propagande de Sékou Touré tendait à ôter aux parents toute influence sur leurs enfants et à déstructurer très efficacement la société guinéenne, je gardai tout mon respect à mes parents et à leurs principes éducatifs. Inversement, je résisterai plus tard à la tentation de dénigrer les bénéfices de mon éducation française pour mieux m’affirmer Guinéen. En toute occasion, je me suis efforcé de faire converger les différentes composantes de mon parcours en un point où sa cohérence se ferait évidente, et d’où je pourrais me rendre utile : à ma terre natale d’abord, en partageant avec elle les fruits de l’exil ; à la France ensuite, en participant à l’amélioration des relations franco-africaines.
J’espère que mon expérience profitera à la seconde génération d’immigrés en France, qui méconnaissent souvent l’histoire et les enjeux politiques de leur pays d’origine. J’aimerais susciter chez eux le désir de se réapproprier pleinement leur culture et contribuer ainsi à l’avenir de leur pays, plutôt que de se perdre dans le dédale de la « double inculture ». J’aimerais leur transmettre l’idée que l’accès à l’éducation et à la culture leur est permis, et avec lui l’accès à des positions d’où – malgré une discrimination latente et bien réelle – ils pourront exercer un pouvoir, ou du moins leur liberté de choix, car il n’existe pas de liberté sans connaissances ni exercice de la pensée. Mon enfance et mon adolescence, sous la chape d’une dictature, ne m’en ont donné que trop d’exemples.
Malgré la terreur et l’abrutissement programmé par notre « guide suprême » Sékou Touré, mon père m’a souvent montré l’exemple du libre arbitre et de la réflexion. Nos nombreuses conversations sur la période coloniale et les conditions d’accession de la Guinée à l’indépendance ont nourri mes pensées et permis de faire des choix parfois audacieux, mais toujours éclairés par la connaissance et la compréhension des événements.
Fonctionnaire colonial et militant socialiste (adhérent au parti de Barry III), mon père s’est réjoui dans un premier temps de l’indépendance de la Guinée et a vu en Sékou Touré le héros nationaliste et tiers-mondiste que chaque pays africain appelait de ses vœux. Comme lui, depuis 1945, de nombreux intellectuels africains, au sein de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France) notamment, œuvraient pour éduquer les populations à l’indépendance. Une indépendance à laquelle Sékou Touré n’était tout d’abord pas favorable, car il estimait que la Guinée n’en avait pas les moyens.
À la différence des mentors de la cause africaine, il n’était pas non plus un intellectuel. Facteur et syndicaliste, c’est à l’école de formation idéologique de la CGT qu’il avait été formé aux idées de l’émancipation de l’homme noir, de la lutte des classes et du démantèlement des empires coloniaux. Ces idées trouvaient un écho favorable parmi les populations colonisées, sans pour autant les rallier à l’idéologie marxiste. Mais l’époque était à la libération des peuples, à l’égalité des droits, et l’amalgame semblait inoffensif. Il faudra attendre les effets des premières mesures économiques pour que les populations des pays nouvellement indépendants s’aperçoivent de la réalité du marxisme.
Très vite, mon père se rendit à l’évidence que Sékou Touré soumettait la Guinée à un régime injuste et répressif, très éloigné des idéaux qu’il avait défendus. Toutefois, il déplorait tout autant l’attitude intransigeante de la France à l’égard de notre pays, intransigeance qui facilitait la tâche du dictateur en laissant la population guinéenne sans recours extérieur.
La Guinée avait obtenu son indépendance en 1958, à l’issue du référendum pour l’adoption de la Constitution proposée par le général De Gaulle. Celle-ci donnait aux colonies le choix de rester au sein de la communauté française, ou d’opter pour l’indépendance. La Guinée fut cette année-là le seul territoire à faire le choix de l’indépendance, sous la conduite de Sékou Touré, qui le 25 août 1958 proclamera devant le président français la fameuse phrase gravée dans toutes les mémoires africaines : « Il n’y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. » 1 À quoi De Gaulle répondra : « L’indépendance est à la disposition de la Guinée, [mais] la France en tirera les conséquences. »
Le général De Gaulle s’inclina donc devant ce choix souverain, mais blessé dans son orgueil, il s’attacha aussitôt à sanctionner l’enfant rebelle des colonies. Il coupa les ponts avec la Guinée : l’aide française dispensée par l’intermédiaire du FIDES fut instantanément suspendue (sauf pour l’aménagement du port aluminier de Conakry, crée spécialement pour la société Péchiney), la France rapatria tous ses fonctionnaires et ses coopérants, et alla jusqu’à brûler les archives et vider les réserves de la banque centrale. Tout fut mis en œuvre pour gêner les nouvelles autorités guinéennes. Il s’agissait d’une véritable politique de sabordage, destinée à dissuader les autres colonies (le Sénégal, la Côte d’Ivoire…) d’emboîter le pas à la Guinée – ce qui ne les empêchera pas de demander leur indépendance deux ans plus tard, une indépendance que la France leur accordera à la condition qu’elles restent dans la sphère d’influence française.
Ce retrait massif de la France du territoire guinéen avait quelque chose de démesuré, d’autant plus que Sékou Touré ne souhaitait pas une telle rupture avec la métropole. Aux premières heures de l’indépendance, il fera de nombreux appels du pied au général dont la sévérité envers le jeune État ne fléchira jamais. En désespoir de cause, Sékou Touré cherchera des appuis techniques et des aides financières auprès des pays du bloc de l’Est, favorable à l’indépendance des pays d’Afrique et surtout à la diffusion du modèle soviétique dans les pays émergents.
Jacques Foccart, Monsieur Françafrique, me confirmera plus tard, lors de notre rencontre le 28 juin 1986, l’hostilité du général De Gaulle à l’égard de la nation guinéenne. Le discours de Sékou Touré entre les mains, il reconnut que ce dernier n’avait jamais souhaité rompre toute relation avec la France. Il s’étonnait par ailleurs que ce discours d’une grande teneur n’eût pas été mis à la disposition des étudiants guinéens. Personnellement, je ne lirai ce discours qu’une fois en dehors du pays ; seule la phrase où Sékou Touré déclarait au général De Gaulle que « la Guinée préfère la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage » nous était connue. Mon père se demandait souvent qui en était vraiment l’auteur. On saura plus tard que le discours avait été écrit par des cadres guinéens, farouches partisans du NON à la communauté française, et remis à Sékou Touré qui aurait bien voulu pouvoir corriger quelques passages…
Mon père était commis expéditionnaire, à l’époque coloniale, c’est-à-dire qu’il était un intermédiaire autochtone de l’État français. Fait rarissime, il n’utilisa jamais ses prérogatives d’auxiliaire de l’administration coloniale ni, plus tard, de cadre de l’État guinéen pour s’enrichir. Il avait été l’un des premiers à fréquenter l’École d’administration coloniale de Mamou, c’est donc tout naturellement qu’à l’indépendance, il fit partie des cadres de la Guinée indépendante, en tant que commandant d’arrondissement (ou sous-préfet) à Daramagnaki dans la région de Télimélé (1959), puis à Dalen et Labé (1961), à Balato dans la région de Kouroussa (1963), à Boké (de 1965 à 1967), à Boffa (de 1967 à 1969), et enfin à Kindia et Dalaba (1970).
Malgré l’endoctrinement dispensé par l’école publique guinéenne, mes sœurs, mes frères et moi avons été élevés dans le respect des principes de l’éducation peule.
Mon père, comme c’est la tradition au Foutah, était polygame, marié à trois épouses dont ma mère était la première. Nous étions au total dix-huit frères et sœurs, vivant ensemble dans la même concession familiale. Durant toute mon enfance et mon adolescence, je n’ai jamais été témoin de scènes de jalousie, encore moins de disputes entre nos trois mamans, comme nous les appelions. Mon père veilla toujours à ce qu’il y ait une parfaite entente, non seulement entre ses enfants, mais aussi entre ses épouses.
Notre famille unie était citée en exemple dans toute la région. Encore aujourd’hui, il est difficile pour un étranger à la famille d’attribuer les enfants à l’une ou l’autre des mamans. Mon père s’attacha à ce que chacun de ses enfants ait une éducation et un cursus scolaire exemplaires. À son décès, le 26 avril 1987, le dernier né de la famille entrait à l’université ; il est aujourd’hui professeur de mathématiques en Guinée. Nous comptons dans la famille des cadres de l’administration française, un journaliste dans la presse française, un pharmacien, des ingénieurs en géologie et en agronomie… Bref, aucun enfant n’est au chômage ou en situation de précarité, tant en Guinée qu’à l’extérieur du pays.
J’ai donc eu la chance de naître, de vivre et de m’épanouir dans une famille soudée dont le père était un intellectuel et un homme intègre.
Un des derniers administrateurs de la France d’outre-mer ayant servi à Dalaba fit de lui cet émouvant éloge funèbre, en 1994 : « Alimou Barry était commis expéditionnaire dans les bureaux du Cercle où il cumulait les fonctions essentielles de chef du bureau militaire, des affaires domaniales, de l’état-civil et de la justice. Il s’acquittait avec compétence, intelligence, doigté et célérité de ces tâches diverses et astreignantes. C’était un peul de taille moyenne, mince, de teint clair, aux traits fins, d’apparence un peu frêle et pourtant toujours présent au travail, avec des yeux vifs toujours en éveil et une voix légèrement pointue. D’un naturel très réservé, comme le sont tous les vrais peuls, il était même un peu timide, voire trop modeste car il se tenait, au cours des discussions souvent en retrait de ses collègues de bureau d’ethnies différentes (eux, toujours soucieux de se faire voir et entendre), et attendait qu’on lui demande son avis. J’ai beaucoup apprécié ses qualités professionnelles et j’avais la plus grande estime pour ses qualités humaines. J’ai même eu quelques recours à sa discrétion pour lui demander certains services personnels car j’étais certain qu’ils ne dépasseraient pas sa personne. Ma confiance en sa loyauté était totale et c’est à lui que je confiais le soin de taper le courrier confidentiel adressé au gouverneur du territoire et c’est également à lui que je faisais appel pour faire l’interprète dans certains cas où j’avais besoin de savoir que mes paroles et celles que je recevais reflétaient bien ce que j’avais dit et ce qu’on m’avait dit. J’ai éprouvé la plus profonde estime pour Monsieur Alimou Barry et c’est également avec la plus profonde émotion que j’ai appris la mort de ce fidèle et loyal collaborateur de la bouche du capitaine Mamadou Aliou Barry, son fils, dont la brillante réussite professionnelle dans les rangs de l’armée française devait, à juste titre, le rendre très fier, lui qui pourtant, était si modeste en lui-même. » 2
Ma mère, Fatoumata Binta, femme pieuse et douce, n’était pas lettrée, mais d’une vivacité d’esprit et d’un calme remarquables. Jamais je ne l’ai vue se permettre la moindre plaisanterie avec mon père. Bonne et prévenante, elle s’est toujours montrée attentive à nos problèmes, et n’a jamais levé la main sur nous. Comme toutes les femmes peules de cette époque, en dehors de notre éducation, elle était en charge du jardin de case, appelé suntuure 3 , où se pratique l’agriculture intensive. En dehors des heures que nous passions à l’école, nous nous en occupions avec elle. Ma mère, qui n’avait jamais quitté la Guinée, viendra s’éteindre en France, dans le Var, auprès de son fils et de ses petits-enfants, le samedi 13 mars 1999. L’hommage qui lui a été rendu en Guinée par ses nombreux parents et amis témoigna, si besoin en était, de Sa Sainteté.
Les vertus qu’incarnaient mes parents de manière aussi exemplaire sont celles des Peuls, les Foulahs du Fouta, que René Caillié dans son récit de voyage à Tombouctou, décrit ainsi : « En général grands et bien faits. Leur contenance est noble et fière ; leur teint marron clair est un peu plus foncé que celui des Foulahs nomades ; ils ont les cheveux crépus comme les nègres, le front un peu élevé, les yeux grands, le nez aquilin, et les lèvres minces, la figure un peu allongée ; en un mot, leurs traits se rapprochent de ceux des Européens. Ils sont jaloux et envieux. Cependant, ils sont assez hospitaliers, et secourent généreusement leurs compatriotes : je n’ai pas vu dans ce pays un seul mendiant. Les Foulahs sont belliqueux et animés de l’amour de la patrie. » 4
Le Foutah Jalon est l’une des quatre régions de la Guinée, et le berceau d’origine des Peuls, comme son nom l’indique. En effet, Foutah Jalon signifie « pays des Fulbes » (dont le singulier « Poulho » a donné Peul en français), nom couramment utilisé pour désigner les Peuls de cette région. L’histoire de cette population reste aujourd’hui encore une énigme et plusieurs hypothèses tentent d’expliquer son origine. Certains historiens pensent que les premiers habitants de la région du Foutah appartenaient à une population fétichiste, les Diallonké qui, au xvii e siècle, donnèrent le nom de Fula aux Peuls venus de la vallée du Niger ou du Sahel. D’autres chercheurs situent l’origine des Peuls dans la vallée du Nil d’où, au xvii e siècle, ils auraient migré dans tout l’Ouest africain, du lac Tchad à la vallée du Sénégal.
C’est en tout cas au cours de cette migration, vers 1650, que mes ancêtres, les Bari, venant de la région de Tombouctou sous la conduite de deux frères, Foudoyé et Kikala, s’installèrent dans l’est du Foutah où ils furent accueillis avec hospitalité par Karamoko Samba Diallo, chef des Diallo de l’Est. Celui-ci leur céda deux vallées, l’une à Timbo et l’une autre à Fougoumba. Le fils aîné de Kikala, Ousmane Séri, reçut la contrée de Fougoumba, son cadet, Sèdi, celle de Timbo. C’est ainsi que les Bari se scindèrent en deux branches alliées : les Sériankés, descendants de Séri, et les Sèdiankés, descendants de Sèdi.
Malgré les migrations et les métissages, les Peuls sont restés eux-mêmes et ont su préserver leur langue et leur identité culturelle. Hampâté Bâ, citant l’un de ses amis, rapporte la vision que les Bambara ont des Peuls : « Les Peuls sont un surprenant mélange. Fleuve blanc aux pays des eaux noires, fleuve noir aux pays des eaux blanches, c’est un peuple énigmatique que de capricieux tourbillons ont amené du soleil levant et répandu de l’Est à l’Ouest presque partout. » 5
L’enseignement coranique a certainement contribué à conserver les traditions et les valeurs des Peuls. Un karamoko issu du même village et proche des parents dispensait dans chaque village du Foutah un enseignement semblable à celui que les parents avaient reçu, afin que les enfants acquièrent une méthode d’écriture et de lecture identique à celle de la génération précédente. En effet, d’une province à l’autre du Foutah, l’enseignement du Coran, diversifié et approfondi, reposait sur une méthodologie, une syntaxe et une prononciation parfois très différentes, c’est pourquoi, encore aujourd’hui, l’enseignement alterne les leçons de lecture et d’écriture. Ces écoles sont très accessibles, car chaque village, chaque quartier même, dispose de son école coranique. À la différence de ce que l’on voit au Sénégal ou en Mauritanie, il n’y a pas de femme à la tête des écoles du Foutah Jalon. Le karamoko est toujours un homme, bien que sa classe compte beaucoup de fillettes. Il n’occupe en général aucune fonction publique. Son enseignement comporte trois cycles bien distincts :
–Un cycle primaire consacré exclusivement à l’apprentissage, à la lecture et à l’écriture du Coran. Cet enseignement est obligatoire pour tous les musulmans à partir de l’âge de sept ans. C’est le seul que j’ai eu le privilège de suivre, contrairement à mes frères et sœurs aînés.
–Un cycle secondaire pendant lequel l’élève se familiarise avec la traduction du Coran et de quelques livres de Droit dont l’étude est nécessaire pour une bonne pratique du culte. Ce cycle s’achève par l’obtention du titre religieux de Thierno ou Cerno ou Alfa, qui donne à l’étudiant la faculté de devenir maître d’école.
–Un cycle supérieur destiné à l’approfondissement de la connaissance du Coran et à la spécialisation de l’étudiant dans un ou plusieurs domaines des sciences islamiques. Ce cycle constitue un véritable enseignement universitaire supérieur, d’où sortent de grands maîtres appelés les Walis, les saints, et les Shaykhs ou érudits.
L’école que je fréquentais comptait une quinzaine de karandeins 6 . Elle se tenait à l’intérieur de la concession familiale où mon père avait octroyé une case à notre maître coranique, lequel, en contrepartie, nous dispensait son enseignement. Il ne percevait pas, à ma connaissance, de salaire, mais il était rétribué sous diverses formes : cadeaux, sacs de riz ou de maïs ; bien souvent, nos mamans lui apportaient quelques repas. Il était en outre de tradition, lorsque les enfants finissaient leurs études, que le maître coranique reçoive un ou deux bœufs de la part du père de famille. Le plus souvent, le maître vivait de la récolte de ses champs où parfois ses élèves allaient travailler. Le nôtre nous infligeait très rarement des corrections, et se contentait le plus souvent de nous tirer les oreilles.
Les cours avaient lieu sous sa véranda ou en plein air, dans sa cour. Le matériel scolaire se résumait à une aloual 7 , taillée par le forgeron dans un bois vert qui, avec le temps, se desséchait, et à une ndaha 8 avec laquelle il traçait sur nos planchettes les mots du coran. Le premier cours était consacré au premier mot du Coran : Bismillahi , « au nom d’Allah »…
Nous avions trois séances de cours par jour : le matin avant de nous rendre à l’école publique, du lever du soleil à huit heures. Nous arrivions individuellement en silence, nous prenions notre planchette sous la véranda, et nous nous mettions tous à chanter en chœur notre leçon. La deuxième séance avait lieu de midi à treize heures, et la troisième de dix-sept à dix-huit heures, après l’école publique. Nous avions deux jours de repos dans la semaine, le jeudi et le vendredi : le vendredi, jour de la grande prière, est férié, le jeudi est le jour de repos des élèves.
C’est grâce aux écoles coraniques telle que celle que j’ai fréquentée que le Foutah est encore aujourd’hui animé par une intense activité intellectuelle et religieuse. Je pense que la réputation d’intelligence des Peuls est due en partie à ces écoles où les enfants développent très tôt leur mémoire et leur attention, et apprennent à lire avant même d’entrer à l’école publique. Les différentes mutations de mon père à travers la Guinée m’empêcheront, hélas, de suivre cet excellent enseignement au-delà du premier cycle.
J’avais quatre ans, en 1958, lorsque la Guinée accéda à l’indépendance. Par conséquent, je n’ai aucun souvenir de la ferveur provoquée par l’événement, et encore moins de l’époque coloniale. Je suis, comme toute ma génération, un pur produit du régime totalitaire de Sékou Touré.
Pour nous, Sékou Touré était un leader progressiste, anticolonialiste. Avec Nkrumah, au Ghana, il incarnait le nationalisme africain le plus passionné, accordant son soutien à tous les pays luttant pour leur émancipation, et faisant de Conakry la plaque tournante de tous les mouvements de libération du continent africain. C’est pourquoi, au départ, tant pour la jeunesse guinéenne qu’africaine, Sékou Touré fut un héros nationaliste et tiers-mondiste. Cette ferveur fut de courte durée car, hélas, le libérateur se changea en dictateur, et le sauveur en bourreau de son peuple. Cependant, son aura de héros dura encore longtemps auprès des combattants de la cause africaine qui avaient trouvé en Guinée une patrie accueillante. Myriam Makeba, et son époux Stokely Carmichael, furent de ceux-là. Tous deux avaient été contraints à l’exil pour leur activisme politique, Myriam contre l’apartheid en Afrique du Sud, et Stokely en faveur des droits civils afro-américains au sein des Blacks Panthers . Sékou Touré leur avait donné la citoyenneté guinéenne et Myriam Makeba conservera sa case à Dalaba, non loin de chez moi, jusqu’à son départ de Guinée en 1985. Stokely Carmichael, lui, y restera jusqu’à sa mort, en 1998. Myriam Makeba était une grande dame, généreuse et simple. En tant que marraine de la maternité de Dalaba, à chaque naissance, elle offrait à la jeune maman tout le nécessaire pour son enfant. Sa porte était toujours ouverte et elle et son mari étaient très amicaux, très accueillants envers la jeunesse de Dalaba. Mes amis et moi ne manquions jamais d’aller leur rendre visite après l’entraînement de football du samedi après-midi, car le terrain était à deux pas de leur maison. Autour d’un jus de fruit, nous parlions interminablement de l’avenir de l’Afrique, des dégâts historiques de la colonisation et de l’esclavage, des droits déniés aux Sud-africains et aux Afro-Américains, du racisme institutionnel… Stokely Carmichael vomissait l’impérialisme de l’Occident 9 et vénérait le panafricanisme et les nationalistes africains, en particulier Kwame Nkrumah et Sékou Touré dont il prit plus tard les deux prénoms en hommage, changeant ses noms et prénoms américains en Kwame Ture. Myriam Makeba nous parlait aussi longuement de l’Afrique du Sud où elle était persona non grata mais pour laquelle son cœur battait toujours. Elle évoquait sa douleur de n’avoir pas pu assister aux obsèques de sa mère, de sa mère emprisonnée durant six mois, alors que Myriam venait de naître, pour avoir fabriqué de la bière afin de subvenir aux besoins de sa famille… Sa mère lui avait appris à chanter et elle chantonnait souvent ses airs favoris, les larmes aux yeux, se remémorant son enfance. C’était des moments émouvants et, en y repensant, je crois que je reconnais en moi la nostalgie qui l’habitait alors, celle d’une enfance à la fois heureuse et dure, la souffrance de voir son identité niée, dénigrée, et la même douleur de l’exil qu’alors je ne devinais pas encore ; parce que j’étais jeune, parce que je n’avais pas encore connu l’exil. Je sais aujourd’hui que l’exil est une façon de mourir lentement, même si l’on se construit une vie ailleurs, une vie qui peut sembler meilleure ou enviable à ceux qui sont restés au pays… Le jour où Nelson Mandela a été élu, j’ai pensé que c’était un beau jour pour l’Afrique et pour Myriam qui ne tarderait pas à retrouver son pays. Le lendemain même elle atterrissait à Johannesburg, et son premier mouvement fut de se rendre dans son village d’origine et renouer avec ses souvenirs, ses racines, tout comme j’avais eu besoin de le faire, moi aussi, à la mort de Sékou Touré, après dix ans d’exil… Pendant ces visites chez Myriam qui s’éternisaient jusque tard dans la nuit, nous l’écoutions avec avidité raconter aussi ses tours de chants en Guinée – à nous qui ne pouvions pas circuler librement, pas même dans notre pays –, et ses tournées internationales avec les grands musiciens que Sékou Touré avait mis à sa disposition. Le seul sujet que nous n’abordions pas était son soutien inconditionnel à Sékou, que nous comprenions de son point de vue de nationaliste africaine, mais que nous ne pouvions partager. D’ailleurs, du fait de ses fréquents voyages et du statut privilégié de citoyenne d’honneur qui était le sien, elle n’avait pas connaissance de tout ce qui se passait dans le pays, de ce qu’enduraient réellement les Guinéens. Le fait est, mais de cela ni Myriam ni Stokely n’en avaient conscience, qu’à peine l’indépendance proclamée et la République inaugurée, Sékou avait entrepris « la mise au pas du peuple ». Tribun de premier ordre, il s’était attelé à nous subjuguer par des discours fleuves qui n’avaient d’autre but que d’embrigader nos esprits.
Comme dans tout régime totalitaire, l’école publique était le terrain privilégié de la propagande et de l’endoctrinement des masses. Le régime de Sékou Touré désorganisa fondamentalement l’éducation du jeune Guinéen, car l’objectif affiché de l’école nouvelle était la décolonisation des mentalités. La réforme de l’enseignement fut annoncée lors de la deuxième conférence nationale du parti démocratique de Guinée (PDG). Il avait été décidé de mettre fin au système éducatif hérité de la colonisation. L’enseignement de l’histoire de la France, par exemple, fut supprimé au profit de l’histoire des royaumes et empires africains du Moyen Âge.
Cette première réforme toutefois ne portait pas encore un coup fatal à l’éducation des jeunes de ma génération. La deuxième réforme de l’enseignement de 1968, en revanche, bouleversa l’enseignement de fond en comble. De cette réforme date le début de la révolution culturelle socialiste, affirmée comme l’unique moyen de transmission des connaissances populaires. Elle était l’aboutissement d’un long processus d’endoctrinement idéologique, et le moyen le plus efficace – mais aussi le plus cynique – que le parti put inventer pour contrôler l’élite intellectuelle. Elle contribua à l’avènement d’une nouvelle souche d’intellectuels abâtardis, constituée de féaux du PDG. L’enseignant (très souvent venu de pays frères tels que Cuba, la Tchécoslovaquie ou la Pologne, par exemple) était réduit au statut de simple interprète du parti, d’autant que l’idéologie devenait une discipline obligatoire, tout comme l’étude des discours du Guide suprême.
Les collèges d’enseignement général furent rebaptisés centres d’enseignement rural et, plus tard, centres d’éducation révolutionnaire (CER). Dans ces établissements, l’adhésion aux idéaux révolutionnaires était incontournable. À l’entrée des professeurs, les élèves devaient crier des slogans comme « honneur au peuple », « prêt pour la révolution » 10 , « à bas les traîtres » ou « vive le président Ahmed Sékou Touré » !
Chaque classe (ordinairement de soixante-dix à cent élèves) avait ses responsables politiques chargés du contrôle et de l’encadrement idéologiquement des élèves. Peu à peu, les programmes mis en place par la première réforme disparurent, remplacés par des enseignements retraçant exclusivement les origines, les hauts faits et la clairvoyance du Père de la nation.
En plus de l’enseignement idéologique, priorité fut donnée à la formation agricole dans les CER. C’est ainsi qu’en application des décisions de la révolution culturelle de 1968, les établissements scolaires se transformèrent peu à peu en unités agricoles. L’objectif du pouvoir en place était de faire du travail productif la préoccupation principale de la jeunesse, afin de concrétiser « la voie du développement non-capitaliste empruntée par la Guinée ». Contrairement au discours officiel, le PDG cherchait par là à contrôler la jeunesse plutôt qu’à la former. C’est dans les jeunes esprits malléables, comme dans une terre fraîchement labourée, qu’il fallait planter les germes empoisonnés de la doctrine. De la septième année à la Terminale, l’enseignement était unique, à quelques variantes près, et tournait autour des idéaux du marxisme-léninisme. Pendant des années, au nom d’un enseignement révolutionnaire creux, notre génération sera maintenue dans une ignorance qu’aucun autre pays d’Afrique francophone n’a connue à ce jour.
Par ailleurs, chacun de nos gestes ou chacune de nos initiatives étaient contrôlés, surveillés. Tout était uniformisé jusqu’au costume kaki que nous étions obligés de porter. Il nous était interdit de nous réunir, pour bavarder, rire ou danser, sans en référer au Comité régional de la jeunesse du rassemblement démocratique africain (JRDA), organisation politique d’endoctrinement de la jeunesse, à laquelle nous étions tenus d’adhérer dès l’âge de dix ans.
« Je formerai le Guinéen de demain. » Telle était l’ambition de Sékou Touré. Mais nous n’en comprenions pas la dimension totalitaire. Aujourd’hui, je constate avec douleur qu’il y est parvenu. Le Guide suprême s’est appliqué à détruire la culture ethnique, quelle que soit l’ethnie, qui sous-tendait l’éducation familiale pour la remplacer par une éducation politique, à la gloire de sa propre personne. Il a brisé ainsi l’autorité paternelle, engageant les enfants à ne reconnaître nulle autre tutelle que celle du parti. « Le Parti est notre père, et la Révolution notre mère. » Bercés par ces préceptes, les enfants n’ont plus témoigné ni obéissance ni respect à leurs parents, plongeant ces derniers dans un désarroi qui en conduisit certains au suicide. Les parents devaient s’incliner devant les décisions de leurs enfants quand elles étaient inspirées par la gloire du parti, mais certains, en particulier parmi les Peuls, préférèrent mourir plutôt que d’accepter, par exemple, de voir leurs filles réquisitionnées par le « service protocolaire », c’est-à-dire le réseau de prostitution dédié au plaisir des délégations officielles…
Cette rupture brutale avec la tradition s’explique en grande partie par le parcours personnel de Sékou, qui n’avait jamais connu son père, avait peu d’attaches familiales, et avait fondé un foyer avec une métisse elle-même assez peu enracinée dans une tradition. Démanteler un système où il ne trouvait pas sa place pour le remplacer par un système dont il était la pièce maîtresse satisfaisait sa frustration et son envie. De même, dénoncer un système éducatif par lequel il n’avait pas pu réussir minimisait l’échec d’une scolarité très moyenne, et exaltait les valeurs par lesquelles il s’était lui-même élevé. Quoi qu’il en soit, la destruction méthodique des structures culturelles de la Guinée est l’un des plus grands crimes de Sékou Touré, et le plus durable, car il a rompu une chaîne de transmission qu’il est impossible de reconstruire a posteriori .
L’État-Parti veillait à nos distractions autant qu’à notre éducation. L’engagement dans l’action culturelle (il serait plus juste de parler d’action de propagande) était d’ailleurs perçu comme un service rendu à la cause du progrès comme de la révolution, et la participation aux manifestations « artistiques » l’emportait sur l’assiduité à l’école.
Comme toutes les villes de Guinée, Dalaba 11 , où j’ai vu le jour et où j’ai grandi, disposait d’un ensemble musical et d’une troupe de danse et de théâtre. Toute l’année, les élèves étaient tenus d’assister aux répétitions encadrées par les responsables politiques. Des semaines artistiques régionales étaient régulièrement organisées, se terminant en apothéose par un grand festival à Conakry, auquel seuls participaient les ensembles artistiques ayant remporté le plus grand succès au niveau régional. Le mérite et l’excellence personnels auxquels les parents étaient tentés de pousser leurs enfants étaient déconsidérés, au profit de la fidélité au parti et aux idéaux égalitaristes. L’assiduité aux préparatifs des manifestations culturelles était récompensée par l’admission automatique dans la classe supérieure.
Ainsi, le redoublement avait été aboli, et tous les élèves, quels que soient leurs capacités et leurs efforts, suivaient le même cursus scolaire, avec pour conséquence un nivellement par le bas empêchant l’émergence d’une élite intellectuelle dont la notion même était jugée contre-révolutionnaire.
En dehors des activités collectives à contenu purement idéologique, aucune autre forme d’expression culturelle n’était autorisée. Toute création artistique individuelle était interdite.
Le seul quotidien que nous étions autorisés à lire était le journal du parti : Horoya 12 . Nous étions, en outre, tenus de lire les « Tomes », nom donné à l’abondante œuvre « littéraire » du Guide suprême diffusée dans tout le pays. Nous recevions aussi la revue Afrique-Asie , à connotation marxiste, qui vantait complaisamment les réussites de la politique menée en Guinée, ainsi que le quotidien chinois La Chine nouvelle . En dehors d’ Horoya et de ces revues, la lecture de tout autre journal était interdite. L’hebdomadaire Jeune Afrique était la revue qui dérangeait le plus le pouvoir. La seule citation du titre était passible d’emprisonnement. La seule radio que nous captions était La Voix de la Révolution , toutes les autres étant interdites et de toute façon brouillées.
Au départ, comme les camarades de mon âge, j’acceptai avec beaucoup d’insouciance le joug de l’enseignement idéologique prétendument socialiste. Mais à partir de la loi-cadre de 1968, qui réforma l’enseignement en créant les centres d’éducation révolutionnaire, je commençai à prendre conscience des dérives du régime. Toute ma vie de jeune homme tournait autour de la personne du président. Tout mon quotidien était rythmé par l’idéologie pseudo-révolutionnaire, véhiculée par les discours interminables du Père de la nation. Je n’étais pas le seul. Sékou Touré l’ignorait, mais dans l’esprit de sa jeunesse en apparence bien dressée, grondait le feu de la révolte. Nous commencions à comprendre et à constater que la politique de Sékou Touré était très éloignée du combat nationaliste et tiers-mondiste qu’il prétendait incarner.
En effet, si l’embrigadement était constant à l’école, il en allait de même dans les domaines de la vie économique, sociale et culturelle, où le monopole d’État était instauré. Tout le système de production était encadré, les prix administrés. En 1968, le commerce privé fut nationalisé et confié à des sociétés d’État. La collecte et la vente des produits agricoles, par exemple, relevaient d’entreprises régionales de commercialisation (ERC). Le gouvernement allouait à chaque citoyen guinéen des tickets de rationnement permettant l’achat dans ces ERC, et à des prix contrôlés, de quelques (rares) denrées de première nécessité : riz, sel, thé. Les rayons étant souvent vides, il était fréquent que deux familles se partagent un kilo de sucre… C’est d’ailleurs l’échec économique de nombreux états africains qui démontrera l’inadaptation du modèle soviétique à leurs réalités socioculturelles. Et comme dans toutes les sociétés totalitaires, l’absurdité et l’inefficacité du système étaient contournées par ce que nous appelions « le Trafic », c’est-à-dire le marché noir grâce auquel nous parvenions à nous procurer non seulement ce qui nous était nécessaire (des chaussures, par exemple), mais aussi ce qui était interdit et dont nous étions affamés (la musique yé-yé, les revues françaises comme Salut les copains ou Jeune Afrique ).
Le principe de la primauté du parti étant déclaré, la pluralité d’opinion et d’organisation se trouvait proscrite, « inutile » puisque le parti démocratique de Guinée régissait tous les actes de notre vie quotidienne. Chaque ville, chaque quartier était administré par un pouvoir révolutionnaire local (PRL), dirigé par un Bureau et présidé par un maire. À ce même niveau, un Bureau des femmes, un Bureau des jeunes et un Bureau des travailleurs encadraient chacun de ces groupes de population.
L’organisation du PRL était reproduite au niveau supérieur, celui de l’arrondissement, dirigé par un Comité directeur, un Comité féminin de section, un Comité JRDA de section et un Comité d’arrondissement des travailleurs.
Au-dessus des arrondissements, se trouvait la région (ou fédération) dirigée par un Bureau fédéral de treize membres, un Comité régional de la jeunesse, un Comité Régional des femmes et un Comité régional des travailleurs.
Enfin, au niveau national siégeait le Conseil national de la révolution (CNR), dont l’exécutif était représenté par le pouvoir révolutionnaire central, à la tête duquel se trouvait Sékou Touré entouré du Bureau politique et du gouvernement.
Le président était aussi secrétaire général du Parti-État, et présidait, à ce titre, les instances du parti. Tout le pouvoir était ainsi concentré entre les mains du Guide suprême, et il n’y avait place pour aucun contre-pouvoir. Par cette structure pyramidale, le pays était quadrillé et soumis au bon vouloir d’un seul homme, qui se tenait informé du moindre événement, et n’allait pas tarder à révéler la vraie nature de son régime..


1 .Allocution de Sékou Touré le 25 août 1958 à Conakry lors de la visite du général De Gaulle.

2 .Lettre « Souvenirs de Guinée », qui m’a été adressée par Monsieur Pierre André Lafaix, administrateur en chef de classe exceptionnelle de la France d’outre-mer.

3 .Ce jardin, qui complète avantageusement le produit du champ (le ngesa ), reçoit en permanence les détritus de la vie ménagère, le fumier et les engrais apportés par les femmes et les enfants. Le maïs, semé en avril, aux premières pluies, en est la culture la plus répandue, mais on lui associe aussi le manioc, la patate douce, le taro et l’épinard ainsi que les arbres fruitiers (bananiers, manguiers, papayer).

4 .Caillié (R.), Voyage à Tombouctou , coll. « La Découverte/Poche », La Découverte, 2007, tome I.

5 .Hampâté Bâ (A.), Amkoullel l’enfant peul , J’ai Lu, 2000.

6 .Élèves, en pular.

7 .Planchette rectangulaire, en pular.

8 .Encre naturelle, en pular.

9 .En 1987, après la mort de Sekou Touré, je le rencontrai sur une plage et nous eûmes une discussion d’une heure au cours de laquelle je constatai qu’il n’avait pas varié d’un pouce : la France était une terre impérialiste où je n’aurais pas dû mettre les pieds et Sekou Touré un visionnaire incompris…

10 .Cette même expression, raccourcie en « prêt », remplaçait le « allô » des communications téléphoniques !

11 .Ville d’à peu près cent mille habitants groupant cinq cantons, Dalaba est doté d’un climat frais, sain et agréable, ce qui lui valu d’être une station climatique de l’Afrique occidentale française, fort appréciée des personnalités civiles et militaires durant toute la période coloniale.

12 .« Liberté » en soussou, la langue nationale.

2. Vivre en dictature
Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures
Qu’ordures ni que sang.
Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques
Il fallut attendre 1968, le prétendu « complot des commerçants » 1 et les réformes de la « Révolution culturelle » guinéenne pour que la population se rende à l’évidence de la dictature. L’interdiction du commerce privé et l’instauration de magasins de ravitaillement, la réorganisation des instances politiques, syndicales, administratives et l’omnipotence du parti eurent un effet sensible sur les libertés des citoyens et leur ouvrirent les yeux sur la réalité totalitaire du régime de Sékou Touré.
On vit disparaître les marchés et les petits commerces et s’ouvrir de grands magasins d’État approvisionnés par les impôts que les coopératives paysannes payaient en nature. Grâce à des bons, on se procurait les rations alimentaires (un kilo de riz, un pain etc.) ou les biens de consommation courants (une paire de chaussures, un fer à repasser) auxquels avaient droit les familles en règle, c’est-à-dire dûment inscrites aux comités locaux du parti, et assidues aux réunions. Pour vérifier que des commerces clandestins ne chercheraient pas à contrevenir à l’interdiction de vendre, Sékou Touré créa une police économique qui patrouillait dans les rues. Cependant, comme dans tous les régimes autoritaires, la population parvenait à échapper à cette interdiction absurde grâce au Trafic, qui compensait les pénuries fréquentes dans les magasins d’État (on disait alors que « le bateau n’était pas arrivé »), et la qualité médiocre des marchandises importées des pays de l’Est, en échange des matières premières. En effet, rien n’était fabriqué en Guinée qui ne comptait pas d’usine, sauf peut-être quelques huileries ou manufactures de tabac installées par des pays du bloc communiste. Les dangereux produits de l’impérialisme occidental nous parvenaient clandestinement via les commerçants qui, malgré l’interdiction du commerce et les fouilles systématiques, franchissaient les frontières et réussissaient à faire entrer toutes sortes de denrées, y compris des disques, des revues ou des livres interdits.
En effet, les commerçants avaient conservé leurs sources d’approvisionnement et continuaient d’exercer leur métier secrètement, à leur domicile. Chacun savait à qui rendre visite pour acheter des chaussures, des vêtements, des objets de contrebande rapportées d’Abidjan, de Bamako ou de Sierra Leone. La milice économique, quand elle en découvrait un, plutôt que de le dénoncer aussitôt, ne se privait pas de le racketter d’abord. La notion de profit était interdite, même pour une entreprise dont la production était redistribuée aux citoyens, qui eux-mêmes étaient tous des « fonctionnaires » salariés par l’État.
Le Trafic se pratiquait évidemment à des tarifs prohibitifs, proportionnels aux risques encourus. C’est ainsi qu’après la libéralisation du commerce et l’abandon du marxisme, en 1985, certaines fortunes sortirent au grand jour. Sous le manteau, les transactions du Trafic enrichissaient non seulement les commerçants, mais aussi les douaniers qui laissaient entrer les denrées, les policiers qui fermaient les yeux, les notables du régime qui utilisaient lucrativement leur valise diplomatique etc. Toute une bande de « trafiquants » avisés qui attendirent prudemment la libéralisation du régime pour faire état de leur richesse.
Pour veiller sur la Révolution culturelle de 1968, des milices populaires firent leur apparition dans les rues et les lieux publics afin de repérer et punir tout comportement déviant : le port de vêtements occidentaux, l’écoute ou la lecture de médias étrangers… Une fille en minijupe ou talons hauts se voyait arracher ses vêtements ; tout Guinéen surpris en possession de la revue Jeune Afrique était immédiatement jeté en prison.
Les déplacements, même à l’intérieur d’une ville, étaient étroitement surveillés. Pour passer d’un quartier à un autre, nous étions tenus de présenter nos papiers au milicien qui en gardait « la frontière », et de déclarer à l’instance locale du parti toute visite reçue à notre domicile.
Les miliciens se montraient d’autant plus zélés qu’ils devaient tout au parti, et en premier lieu leur réussite, une ascension sociale que leurs mérites personnels ne leur auraient pas permise. Ils étaient d’ailleurs délibérément choisis parmi les membres les moins brillants des familles, familles contre lesquelles on les dressait et entretenait leur rancœur afin d’aiguiser leur vigilance et stimuler la délation.
Comme dans tous les systèmes totalitaires, la surveillance réciproque et la délation étaient exaltées comme des vertus révolutionnaires. Le Guide suprême allait jusqu’à promettre une récompense à tous ceux qui aideraient la Révolution à se débarrasser des éléments véreux, communément appelés « renégats », « traîtres », « suppôts de l’impérialisme », etc.
Petit à petit, le pays tout entier s’installa dans la terreur 2 . Les années 1969 et 1971 furent les plus terribles. Des mois durant, la population vécut sur le qui-vive, dans l’angoisse des dénonciations et des arrestations arbitraires. La peur au ventre, nous assistions, impuissants, à la folie meurtrière de notre Guide suprême. La paranoïa de Sékou Touré était aiguillonnée par les coups d’État militaires que venaient de connaître deux pays alliés, le Mali et le Ghana de Kwame Nkrumah à qui la Guinée avait offert l’asile. Le Guide suprême vivait dans la hantise que le même sort s’abatte sur lui, et ne mesurait pas ses efforts pour dissuader l’armée et le peuple guinéen de se révolter. À longueur de journée, on pouvait entendre à l’antenne de La Voix de la Révolution des conférences sur les activités des traîtres du front anti-guinéen basés en Côte d’Ivoire et au Sénégal, ou celles de la « cinquième colonne », les « contre-révolutionnaires » de l’intérieur, qu’il convenait d’éliminer sans pitié. La preuve de cette contre-révolution était fournie par les aveux des « traîtres », diffusés tous les soirs à la radio et traduits dans toutes les langues nationales. Pour n’avoir pas hébergé Sékou Touré lors d’une campagne électorale, Dalaba était particulièrement soupçonnée de trahir la cause et surveillée par les gardiens de la Révolution. Ma ville natale sera l’une des victimes les plus meurtries du système répressif qui fit de chaque citoyen l’ennemi de son voisin, dans une paranoïa collective entretenue par les campagnes mensongères des responsables politiques du Bureau fédéral, via les différents pouvoirs locaux.
C’est dans cette atmosphère de purge stalinienne que se produisit, le 22 novembre 1970, l’agression portugaise contre la Guinée, qui allait pousser à son paroxysme la répression des « opposants » au régime. Le 23 novembre 1970, vers onze heures, en écoutant La Voix de la Révolution , j’entendis le journaliste Mamadou Barry, plus connu sous le nom de « petit Barry », déclarer que la Guinée venait d’être victime d’une agression étrangère. Il affirmait que des milliers de mercenaires à la solde des impérialistes avaient envahi la capitale. Ces hommes étaient ceux de l’armée portugaise alliée aux opposants en exil de Sékou Touré. Le Portugal agissait en représailles au soutien qu’Amilcar Cabral, chef du PAIGC (parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert), avait reçu de Sékou Touré, celui-ci l’ayant chaleureusement accueilli à Conakry, et aidé dans sa lutte pour l’indépendance. Après que les hommes d’Amilcar Cabral eurent fait prisonnier le fils du gouverneur de Lisbonne, les militaires portugais passèrent un accord avec les opposants à Sékou Touré exilés : ils débarqueraient ensemble à Conakry ; les opposants se chargeraient de Sékou Touré, tandis que les soldats portugais libéreraient leur prisonnier avant de venir leur prêter main-forte. Les Portugais n’accomplirent que la moitié de leur mission, et abandonnèrent les opposants guinéens aux prises avec les hommes de Sékou Touré qui, selon les dernières conclusions des historiens, avait été prévenu (par la CIA ?) de la préparation de ce coup d’État. Le discours vibrant de patriotisme que Sékou Touré prononça au cœur de la bataille mobilisa les foules venues prêter main-forte aux hommes de Sékou Touré, qui remportèrent la victoire.
Aussitôt averti de l’attaque portugaise, Émile Cissé 3 , l’exécuteur des basses œuvres de Sékou Touré, fut envoyé à Dalaba et, en une nuit, il fit arrêter plus d’une dizaine de chefs de famille. La ville se réveilla endeuillée car, par les liens étroits qui unissent les familles, chacun était touché par ces arrestations. Les soirs suivants, nous entendîmes, abasourdis, consternés, les aveux sur les ondes de nos parents arrêtés, leurs terribles dépositions de « traîtres », et leurs descriptions invraisemblables. Ils se déclaraient coupables de haute trahison, de complicité avec les mercenaires et les contre-révolutionnaires… Je commençais à comprendre les propos clairvoyants de mon père qui, dès 1963, lorsque les premières dispositions répressives furent prises, avait dit dans le secret du cercle familial : « Le pays est foutu ! » En ville, dès que la nouvelle fut connue, toutes les instances politiques de la région se rassemblèrent à la permanence du parti. Chacun y allait de son commentaire, mais nul ne savait ce qui se passait réellement à Conakry. Au collège, tous les élèves reçurent l’ordre de monter la garde aux points « stratégiques » de la ville.
Les semaines suivantes, le président fustigea le complot fomenté par le Portugal avec l’aide de la « cinquième colonne », déchaîna contre les « traîtres » de l’intérieur sa vindicte. Après leurs aveux publics, les « opposants » étaient condamnés et exécutés. Il fit ainsi arrêter de très nombreux cadres de son armée et de son administration, dont trente-trois de ses trente-cinq ministres. Il en fera exécuter quatre : Baldé Ousmane, Barry III, Magassouba Moriba et Kéita Kara de Soufiana, pendus le 25 janvier 1971 sous le pont de Tombo, à Conakry. Les intellectuels, les commerçants, les fonctionnaires et les étudiants étaient les autres cibles du tyran forcené. Ceux qui eurent la chance de ne pas être immédiatement arrêtés prirent au plus vite le chemin de l’exil. Les autres furent enfermés dans des camps d’internement dont on apprit bien vite les noms : Boiro, Kindia et Kankan, aujourd’hui synonymes d’enfer. Nous ignorions, alors, ce qui se passait à l’intérieur de ces camps d’internement dont l’effroyable réalité restera un secret bien gardé jusqu’à la mort de Sékou Touré. On nous laissait croire qu’il s’agissait de simples prisons, et on encourageait même les familles de détenus à leur apporter nourriture et médicament pour améliorer leurs conditions de détention. La perversion du système était telle que le directeur du camp Boiro réclamait encore, en 1984, à la famille d’un homme emprisonné en 1970, des vêtements, de la nourriture et des médicaments contre la migraine pour un détenu mort depuis bien longtemps… C’est bien plus tard, après le coup d’État de Lansanna Conté qui libéra le camp Boiro, que les Guinéens de l’intérieur découvriront la vérité, grâce à la cinquantaine de survivants qui témoigneront des tortures pratiquées, dont la plus terrible, car la plus lente, était la « diète noire », consistant à priver les prisonniers de boisson et de nourriture jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Grâce à ce débarquement raté, la Guinée, à l’extérieur des frontières, fit figure de martyr. Sékou Touré jouissait alors d’une excellente réputation à l’étranger, excepté en France avec qui toute relation fut rompue jusqu’au voyage officiel du président Giscard d’Estaing en 1978. Il était apprécié autant des pays communistes dont il développait l’idéologie, que des Américains dont il n’entravait pas les intérêts économiques. Son génie fut de dissimuler sa répression meurtrière derrière la façade progressiste du panafricanisme.

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