La communication selon Bourdieu
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Description

Ce titre condense la visée de l'ouvrage: expliciter les apports de son "oeuvre" aux sciences de la communication, mettre en relief toute la fécondité de la critique sociale, en cerner aussi les limites. La démarche ainsi esquissée déjoue l'exercice du commentaire - ni glose, ni apologie - pour se plier à une visée "instrumentalisante". Que faire et comment faire en sciences de la communication avec l'ensemble des propositions indexées sous ce patronyme ?

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Publié par
Date de parution 01 novembre 2005
Nombre de lectures 1 092
EAN13 9782336251097
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.
Déjà parus
Serge AGOSTINELLI (sous la dir.), L’éthique des situations de communication numérique, 2005.
P. MOEGLIN et G. TREMBLAY, L’avenir de la télévision généraliste, 2005.
Michèle GELLEREAU, Les mises en scène de la visite guidée, 2005.
Philippe MAAREK, La communication politique française après le tournant de 2002, 2004.
Mélusine HARLÉ, École et télévision : le choc des cultures. Réalité, mythe, imaginaire, 2004.
Stéphane OLIVESI, Questions de méthode : Une critique de la connaissance pour les sciences de la communication, 2004.
Jean-Paul METZGER (dir.), Partage des savoirs. Logiques, contraintes et crises, 2004.
Jean-Paul METZGER (dir.), Médiation et représentation des savoirs, 2004.
Serge AGOSTINELLI, Les nouveaux outils de communication des savoirs, 2003.
Michael PALMER, Quels mots pour le dire ?, 2003.
La communication selon Bourdieu
Jeu social et enjeu de société

Stéphane Olivesi
site : www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail : harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747593083
EAN : 9782747593083
Sommaire
Communication et Civilisation - Collection dirigée par Nicolas Pelissier Page de titre Page de Copyright Introduction Chapitre 1 - Principes pour une socio-analyse de la communication Chapitre 2 - Les logiques sociales de la communication Chapitre 3 - Les champs sociaux de la communication Chapitre 4 - Communication, domination et division sociale du travail Chapitre 5 - Une socio-psychologie de la communication Chapitre 6 - Communication, langage et signification Conclusion - Éléments pour une socio-analyse des SIC Bibliographie
Introduction
La réception des travaux de Pierre Bourdieu dans le champ des sciences de la communication suscite, là comme ailleurs, des réactions contrastées. Les ancrages disciplinaires des chercheurs expliquent souvent ces attitudes. Des présupposés « politiques » au sens très général de conceptions du monde social, mais aussi d’engagement civique, déterminent cette réception. Enfin, la visibilité médiatique et académique de Pierre Bourdieu a influencé cette réception dans un sens qui ne lui a pas toujours été favorable.

Une esquisse de typologie conduirait ainsi à classer les chercheurs selon leur attitude face à une œuvre centrale, voire incontournable, dans les sciences humaines et sociales :

- ceux pour qui la sociologie de Pierre Bourdieu constitue une référence théorique centrale, féconde, structurante dans leur propre travail de recherche ;
- ceux qui en font un usage plus occasionnel, plus ponctuel aussi, mobilisant d’autres cadres d’analyses et, de ce fait, évitant le « catalogage » dans une sorte d’orthodoxie ;
- ceux dont les préoccupations théoriques ou la nature des objets étudiés sont trop éloignés pour permettre la mobilisation des outils et des concepts bourdieusiens ;
- ceux, enfin, qui par répulsion et par principe écartent systématiquement toute référence 1 et manifestent une franche hostilité à l’égard de ce qui s’apparente de près ou de loin à une sociologie critique.
Une recension des travaux de recherche, suivie d’une analyse de la biographie scientifique de leurs auteurs, permettrait certainement d’affiner cette grossière esquisse, en explicitant les relations entre, d’un côté, les ancrages disciplinaires des chercheurs, leurs positions théoriques, leurs affinités « politiques », leurs objets d’étude, leurs options méthodologiques et, de l’autre, le degré d’adhésion ou de rejet du travail de Pierre Bourdieu.

Au risque de proposer une analyse qui s’apparente par certains traits à un plaidoyer (mais peut-on esquisser un tel projet sans être a priori convaincu de l’existence d’apports suffisamment significatifs pour justifier l’exercice ?), le présent ouvrage limite son ambition à expliciter les apports et les acquis de cette sociologie dans la compréhension des phénomènes de communication ainsi que dans l’analyse des objets « canoniques » des sciences de la communication. Il n’opte pas, en conséquence, pour une démarche sociologique qui aurait consisté à identifier à l’intérieur du groupe des chercheurs en communication (élargi au-delà du cercle restreint de ceux qui appartiennent institutionnellement à la discipline), les usages divers et variés de cette sociologie critique. Une telle démarche soulèverait en effet de nombreux problèmes de méthodes relatifs à la définition du groupe des chercheurs ainsi qu’au repérage et à la catégorisation de leurs usages. Elle s’opposerait surtout à la logique du présent essai qui vise à suggérer de nouveaux usages, de nouvelles formes d’importation des grilles de lectures bourdieusiennes, pour enrichir la compréhension de la communication comme enjeu de société et jeu social.

Saisir la communication comme enjeu de société signifie d’abord que la sociologie de Pierre Bourdieu met à la disposition du chercheur les moyens théoriques et méthodologiques d’objectivation de la communication à partir de son émergence sous la forme de champs de pratiques autonomes, mais aussi sous l’angle des transformations structurelles de domaines d’activités progressivement « conquis » par la communication. 2 Saisir la communication comme jeu social vise complémentairement à objectiver celle-ci d’un point de vue plus microsociologique pour comprendre la logique des relations entre agents, les formes de domination et les échanges symboliques qui en forment la trame pratique.

Les réticences que l’on peut éprouver à écrire « sur » Bourdieu, c’est-à-dire à se livrer à une entreprise de détournement de capital symbolique, s’estompent ainsi derrière la volonté de valoriser cet objet. Cet exercice de valorisation n’est évidemment pas gratuit. Il se justifie par la méconnaissance ou la sous-estimation dont cette œuvre pourtant très médiatisée pâtit, notamment dans le champ des SIC (Sciences de l’information et de la communication). Trois objectifs définissent l’exercice et résument la démarche entreprise :

- mettre au jour les apports des concepts et des modèles bourdieusiens dans la compréhension des phénomènes de communication ;
- analyser les conditions d’applications de ces concepts et de ces modèles à des domaines ou des objets, particulièrement investis par les sciences de la communication ;
- enfin, éclairer les limites de ces mêmes concepts et modèles du double point de vue de leurs applications aux phénomènes de communication et de leur fonctionnalité heuristique propre.
Cette visée « instrumentalisante » esquive ainsi le problème de la posture herméneutique du lector . 3 Elle ne cherche pas à ressaisir une très hypothétique unité de l’œuvre ou une intention pérenne qui aurait présidé à sa réalisation, pour ensuite déduire certains enseignements définitifs. P. Bourdieu avait d’ailleurs consacré un court texte d’hommage à M. Foucault qui témoigne de sa propre familiarité avec la problématique foucaldienne de l’auteur. 4 Ce texte invite à réfléchir sur les conditions de possibilité d’un discours « sur » Bourdieu qui évite à la fois de réifier « l’œuvre » et de sacraliser « l’auteur ». Les défenseurs et les détracteurs de P. Bourdieu partagent trop souvent une même croyance dans l’unité de l’œuvre et l’intentionnalité de l’auteur, articulant à leur insu leur discours sur des prémisses identiques. Divers exemples pourraient illustrer cette tentation récurrente d’autant plus forte que la disparition récente de P. Bourdieu renforce la rhétorique de l’hommage qui a de toute évidence sa raison d’être sociale, mais ne s’apparente pas au registre scientifique le plus convaincant.

On retiendra à titre de simple illustration l’hommage de L. Pinto consistant à associer Bourdieu à Derrida et Foucault dans un article intitulé « Volonté de savoir. Bourdieu, Derrida, Foucault ». 5 Cet article ne prêterait pas à discussion s’il se présentait pour ce qu’il est réellement à savoir un hommage scientifique (que l’on jugera à bon droit justifié). Mais l’auteur indique que « le présent essai est plutôt en affinité avec le type de socioanalyse pratiqué par Pierre Bourdieu, et qu’il suppose nombre de développements de sa sociologie des intellectuels. » Il suffit pourtant d’interroger l’épinglage des trois patronymes qui trônent en tête de l’article pour se convaincre que l’argumentation emprunte très peu à la socioanalyse des champs sociaux et beaucoup à l’hagiographie, l’auteur n’hésitant pas à dessiner une sorte de Panthéon imaginaire des savants admirés. Est-il donc si difficile d’objectiver l’agent social « Bourdieu » comme lui-même a suggéré de le faire pour les autres agents sociaux ? Non seulement rien n’interdit de traiter ainsi « Bourdieu », mais c’est très certainement le meilleur moyen de saisir l’extrême fécondité de son travail que de le cerner dans ses effets à l’intérieur du champ des productions scientifiques.

La visée « instrumentalisante » qui sous-tend les analyses s’attache donc à saisir ces effets déjà observés au sein des sciences de la communication et, plus généralement, des sciences humaines et sociales. Simultanément, elle tente d’évaluer les bénéfices escomptés d’une importation raisonnée des modèles et des catégories bourdieusiens. On ajoutera enfin qu’expliciter ces apports, c’est aussi s’expliquer soi-même en explicitant un ensemble de routines et de réflexes savants intériorisés. Car le travail de P. Bourdieu aura marqué de son empreinte les chercheurs soit par une fréquentation directe de « l’œuvre » et parfois de son « auteur », soit par la reprise plus ou moins maîtrisée, plus ou moins distanciée, de formules et de schémas de pensée transformés en une sorte de vulgate largement répandue dans les milieux académiques.
Chapitre 1
Principes pour une socio-analyse de la communication

Un positivisme critique
La démarche sociologique implique d’abord un renoncement à l’essayisme ainsi qu’à ses réponses sommaires qui espèrent se dispenser d’analyses empiriquement fondées pour parvenir à des conclusions, enchantées ou désespérées, mais toujours grandiloquentes. Le trop célèbre « Manque de communication » qui, à la manière du non-être pour le Sophiste, explique ce qui est par ce qui n’est pas, illustre abondamment ce genre d’arguties. D’inspiration durkheimienne, la posture socio-analytique conduit le chercheur à neutraliser les préjugés véhiculés par les prénotions, mais aussi les discours convenus qui flattent le sens commun en reproduisant des évidences (mal-)entendues.

L’article « Sociologue des mythologies et mythologies de sociologues » reste exemplaire sur ce point. Son geste initial appelle sa répétition pour contrer nos modernes fast thinkers de la communication : « massmédiologues (...) dont le propos obéit à la syntaxe du discours prophétique, lors même qu’il ne s’en donne pas le ton. Il ne s’agit pas de nier que les nouveaux moyens de communication puissent être l’objet d’un traitement scientifique et ils le sont souvent en fait. Simplement, il est peut-être temps de bannir de l’univers scientifique où certains tentent de l’introduire une vulgate pathétique qui s’est constituée (...) à leur sujet et qui balance entre l’indémontrable et le même-pas-faux ». 6 À l’encontre des discours ni vrais ni faux de ceux qui prétendent dire la vérité du social en ne se fondant que sur leur expérience (scholastique) du monde social, P. Bourdieu et J.-C. Passeron rappelaient quelques règles de méthode toujours indispensables pour qui veut éviter les méandres de la généralité et ne pas prendre « les choses de la logique pour la logique des choses ».

En s’attachant à définir rigoureusement les objets étudiés, à neutraliser les fausses évidences pour mieux cerner les faits sociaux, la démarche socio-analytique en dévoile la vérité, souvent paradoxale. Les réponses aux questions qui ne se posent qu’à ceux qui ne se posent pas de questions apparaissent dans toute leur vacuité. D’où une transformation du regard sur la communication qui concentre sur elle à la fois les demandes sociales de toutes sortes (du responsable commercial en mal de recette pour convaincre ses clients au journaliste soucieux de se draper dans une posture pseudo-réflexive...) et les prophéties des futurologues qui perçoivent en celle-ci le principe inconditionné des transformations de la société ou la solution à tous ses maux. 7

Comment en effet ne pas interpréter l’écho très favorable de certains travaux académiques récents consacrés au monde journalistique comme le signe ou l’expression d’une adéquation entre les attentes de milieux professionnels en quête de représentations légitimantes et des représentations bien faites pour fonctionner comme idéologie professionnelle ? Le Monde journalistique se montre d’ailleurs suffisamment reconnaissant en les consacrant comme travaux de référence. 8 Leur médiatisation mais aussi les prix décernés reconnaissant leur haute valeur scientifique révèlent deux phénomènes : la subordination partielle de l’univers de la recherche aux exigences de certains milieux socio-professionnels ; les liens associant certaines catégories d’agents de ces deux univers selon des critères de proximité sociale et de positionnement stratégique à l’intérieur de leurs univers respectifs.

La confusion des genres qui résulte de ces voisinages de la science avec des intérêts profanes renforce l’exigence de rupture épistémologique et le souci d’autonomie statutaire. Comme la sociologie, les sciences de la communication se confrontent à l’illusion récurrente du savoir immédiat. 9 La trivialité de leurs objets (discours, publics, TIC, médias...) conforte le sens commun dans sa croyance en une compréhension spontanée de leurs logiques. L’enseignement durkheimien relatif aux techniques de rupture conserve tout son intérêt car, par son exigence de rigueur, le positivisme incarne dans ce cas l’esprit de la critique. Ce qu’écrivaient P. Bourdieu, J.-C. Chamboredon, J.-C. Passeron dans Le métier de sociologue 10 résonne encore aux oreilles du chercheur, confronté aux interpellations de la doxa , sommé d’acquiescer aux allégations du sens commun et de se métamorphoser en conseiller avisé, comme s’il existait une sorte d’obstacle social à traiter de la communication, hors de tout point de vue normatif et de toute utilité. Ce danger n’est pas qu’externe. Quelques titres d’ouvrages ou d’articles scientifiques ou quelques recours à de pseudo-catégories telles que « les jeunes », « le paysage informatif », « la démocratie médiatique et le grand public », « le pouvoir des journalistes » suffiraient à prouver que les prénotions ne résultent pas que de la reprise de lieux communs, mais découlent aussi de l’usage incontrôlé de termes par des chercheurs peu soucieux d’étayer leur discours en le confrontant méthodiquement à la réalité.

Un mode de pensée relationnel
Ces critiques à l’encontre de l’essayisme savant comme profane n’entraînent pas un renoncement à toute prétention théorique. À l’inverse même, le travail de conceptualisation bénéficie d’une requalification à partir d’un double effort de modélisation (avec l’analyse des champs) et d’ancrage du discours sur les réalités du monde social. Pour quelles autres raisons la sociologie bourdieusienne permet-elle plus que d’autres ou mieux que d’autres de saisir la communication comme enjeu de société et jeu social ?

La référence à la triple ascendance de l’épistémologie française (avec à sa tête G. Bachelard et G. Canguilhem), 11 du structuralisme lévi- straussien et de la philosophie des formes symboliques (E. Cassirer, puis dans son sillage E. Panofsky), conduit à rappeler que le mode de pensée relationnel ne se résume nullement à souligner l’importance pragmatique de la relation de communication par rapport au contenu de celle-ci. Contrairement à une supposition largement répandue, les prétendus apports de « l’école de Palo Alto » sont davantage synonymes d’appauvrissement que d’innovation en ce qu’ils réduisent la relation à sa seule dimension pragmatique. 12 Le mode de pensée relationnel s’oppose au caractère réducteur de l’interactionnisme du double point de vue objectif, de la prise en compte des rapports sociaux et, subjectif, du vécu propre aux agents : « Contre toutes les formes de l’illusion occasionnaliste qui consiste à rapporter directement les pratiques à des propriétés inscrites dans la situation, (...) les relations « interpersonnelles » ne sont jamais qu’en apparence des relations d’individu à individu et (...) la vérité de l’interaction ne réside jamais toute entière dans l’interaction. » 13 C’est dire que les relations entre individus ne se réduisent pas à des jeux d’action-réaction ou plus précisément, que ces jeux trouvent leur principe d’intelligibilité dans des analyses prenant significativement en compte les logiques relationnelles associant les agents selon divers paramètres (intérêt, proximité sociale, interdépendance).

Se restreindre à l’analyse des interactions revient par conséquent à méconnaître les dynamiques qui conduisent les agents à agir, non pas simplement en raison du comportement de leurs interlocuteurs ou de la situation à laquelle ils sont confrontés, mais en fonction de facteurs liés à la fois à l’espace social objectif de la rencontre et à leurs propres dispositions. L’analyse formelle d’une quelconque interaction (entre un directeur et sa secrétaire, un employeur et un demandeur d’emploi, un enseignant et son public d’étudiants, des voisins, etc.) décrira, parfois avec finesse, le comportement des acteurs en situation en expliquant en quoi leur conduite répond apparemment à des facteurs environnementaux et interactionnels. Mais elle ne prendra pas en compte l’histoire sociale de la relation et l’histoire intériorisée par chacun des agents, les dispositions qui leur permettent de faire face à la situation, les ressources et les stratégies qu’ils engagent dans ces différentes occurrences de la vie quotidienne afin de parvenir à leur fin.

Le mode de pensée relationnel qui s’incarne exemplairement dans la catégorie de champ répond donc à cette nécessité : « La notion de champ suppose une rupture avec la représentation réaliste qui porte à réduire l’effet du milieu à l’effet de l’action directe s’effectuant dans une interaction. C’est la structure des relations constitutives de l’espace du champ qui commande la forme que peuvent revêtir les relations visibles d’interaction et le contenu même de l’expérience que les agents peuvent en avoir ». 14 Non seulement les agents entretiennent des relations les uns avec les autres du simple fait de leur inscription dans cet espace social, mais leur être dans ses multiples facettes se définit relationnellement.

Ce primat de la relation sur la substance caractériserait les « philosophies du soupçon » héritières de Nietzsche, Marx et Freud et, par extension, des auteurs hâtivement rangés par des journalistes en mal de vocabulaire sous le label « structuraliste ». Il s’accorde en tout cas avec une analyse des phénomènes de communication puisque ceux-ci s’ordonnent précisément à une structure relationnelle. En rejetant la fiction du sujet et ses dérivées, il ouvre un espace d’analyse permettant de saisir et d’expliquer les conduites et les pratiques des agents sociaux ainsi que les représentations et les croyances qui se rattachent à ces mêmes pratiques.

Définis comme des êtres relationnels, les agents agissent et réagissent, non pas en raison d’obscures motivations ou de leur libre-arbitre, mais parce qu’ils n’existent pas, si ce n’est abstraitement, en dehors de l’espace social dans lequel leurs conduites comme leurs pratiques prennent sens à la fois pour eux-mêmes et pour les autres agents. C’est d’ailleurs un des apports fondamentaux résultant de ce mode de pensée relationnel que de s’être émancipé du substantialisme sans avoir gommé la réalité de l’individu sous le poids des structures, comme pour mieux articuler ces deux entités indissociables et dépasser les oppositions scholastiques entre l’individu et la société, la partie et le tout, le singulier et le collectif. Pas de champ social sans les agents sociaux qui le composent, mais pas d’agent social qui se dissocie de l’espace social qu’il intériorise et qui modèle son être. Dès lors, comprendre les champs sociaux consiste à analyser les trames de relations associant des agents. Et, réciproquement, comprendre les agents sociaux nécessite de les saisir relationnellement, car ce qu’ils font et ce qu’ils ne font pas s’explique par l’inscription de leur conduite dans une trame relationnelle déterminante.

Objectiver la communication
Déjouant l’illusion d’une immédiate lisibilité du social, les analyses suggérées par P. Bourdieu interrogent les enjeux de la communication du double point de vue de sa fonctionnalité sociale et des luttes qui en constituent le principe d’intelligibilité souvent dénié. Il en résulte un désenchantement qui conditionne la compréhension des pratiques par la neutralisation de tout présupposé normatif. Cette opération ouvre un large espace d’analyse des pratiques de communication, simultanément positiviste et critique. Appréhendées en elles-mêmes, pour elles-mêmes et non plus à l’aune d’un quelconque idéal normatif, leur objectivation socio-historique explicite leur genèse et éclaire ainsi différents types de phénomènes :

- tout d’abord, des transformations morphologiques d’espaces sociaux existants sous l’effet du développement de la communication ;
- ensuite, la constitution de domaines d’activités autonomes, centrés sur la communication ;
- ou encore, des changements dans les manières de se conduire, dans la définition des stratégies d’action, dans les habitus, de la part d’agents sociaux de plus en plus sollicités par l’injonction sociale à communiquer selon des normes spécifiques ;
- enfin, la répartition inégalitaire des ressources dont les agents disposent pour satisfaire ce genre d’injonctions à communiquer, et les formes de domination symbolique qui en résultent.
Il y a lieu d’établir sur ce point un parallèle entre l’extension de la communication dans la société et la genèse des champs. Si l’on suit la thèse socio-historique d’une constitution progressive des champs sociaux sur la base d’un double principe de différenciation et de spécialisation, 15 la communication apparaît à la fois comme un des éléments moteurs de certaines évolutions récentes et comme un de leurs effets. Elle participe à la structuration des champs et aux luttes qui se nouent en leur sein. Elle en est à la fois l’opérateur, car ces luttes se jouent symboliquement dans la conquête ou la perte de légitimité, et le régulateur puisqu’elle s’apparente à un vecteur pacifié de la violence constitutive de ces luttes. La différenciation d’un champ dépend de l’autonomisation des relations de communication entre agents, qui associent de manière exclusive ceux-ci autour d’enjeux propres. Corrélativement, la spécialisation résultant de l’affirmation et de la reconnaissance d’enjeux propres au champ s’accompagne d’une extension et d’une intensification des échanges entre les agents appartenant à ce champ.

La sociologie des champs sociaux conduit à interpréter la conquête de la société par « la communication » 16 dans le sens d’une nécessité interne à l’évolution structurelle de cette même société obéissant au double principe de différenciation des espaces sociaux et de spécialisation de ceux-ci autour d’enjeux propres. Cette interprétation s’accompagne d’une vision immanentiste qui associe la communication à la trame du social et à sa dynamique. D’autres lectures, notamment économiques, pourraient évidemment compléter cette interprétation qui se lit à la fois de manière positiviste et critique. Elle neutralise en effet les spéculations sur « La communication » et « La société » en rabattant toute hypothèse sur le terrain empirique de la réalité des champs sociaux. Elle permet surtout d’interroger la communication dans la diversité de ses déclinaisons empiriques sous l’angle des fonctions qui lui sont imparties, des rôles qu’elle joue ainsi que de ses implications.

La métaphore spatiale irrigue tout le travail de conception du social. Saisi en terme de « champ », ce dernier relève d’une topologie 17 qui étudie les positions relatives des agents dans ces espaces partiellement autonomes, la distance qui les sépare selon la -ou les- polarité de ces mêmes lieux, les déplacements d’un point à un autre à l’intérieur de ces espaces-temps. Les références récurrentes à la définition de l’être chez Aristote 18 (extraite de la Métaphysique 19 ) éclairent cette conception qui revient à placer le sociologue face à une matière qui peut être dite de multiples manières selon les catégories, principes de vision et de division, engagées dans son appréhension. Cette position théorique vise à déjouer les écueils du nominalisme et du réalisme. Elle conduit à objectiver le monde social et les agents en son sein sans jamais perdre de vue qu’ils participent à la construction de celui-ci par le travail de représentations qu’ils accomplissent. Ce travail conditionne leurs propres perceptions et leurs manières d’agir en son sein. Il détermine ainsi leurs actions sur un mode inconscient. Pour cette raison, l’analyse des pratiques de communication ne se dissocie pas de celle des systèmes de représentations dont disposent les agents sociaux.
Chapitre 2
Les logiques sociales de la communication
À la fin de son parcours de chercheur, P. Bourdieu s’étonnait encore de ce que les agents sociaux soient aussi « raisonnables ». Il voulait dire que ces derniers nourrissent des espoirs raisonnés, qu’ils ambitionnent ce que leurs ressources sociales les prédisposent à ambitionner et que, rares sont les décalages objectifs entre leurs attentes et les possibilités objectives de les atteindre. Ce phénomène traduit l’ajustement qui résulte de la formation d’un habitus leur garantissant une forme d’adéquation au monde social et, surtout, un sens du jeu social qui les conduit à jouer ce qu’il est raisonnable de jouer en regard de leurs ressources.

Les agents sociaux paraissent ainsi « raisonnables » à défaut d’être des acteurs pleinement rationnels.

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