Le feu vécu
324 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le feu vécu

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
324 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Cet ouvrage boucle une première exploration de recherche-formation avec les éléments. Dans la dialectique des quatre éléments, le feu est essentiellement une énergie transformatrice : formatrice et/ou destructrice. Ces "expériences de feux éco-transfomateurs" sont d'abord explorées par un survol des rituels initiatiques. L'explicitation de relations personnelles nouées avec les pratiques du feu constituent le coeur de l'ouvrage. Les horizons explosifs du nucléaire, des énergies fossiles et des mythes prométhéens appellent aujourd'hui de nouvelles générations du feu.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782336375403
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

" />

Couverture
4e de couverture
Ecologie et Formation
Ecologie et Formation
Collection dirigée par Dominique Cottereau et Pascal Galvani
Cette collection veut explorer les relations formatrices entre les personnes, les sociétés et l’environnement : formation de soi et/ou d’une société dans son rapport aux matières, aux éléments, aux milieux naturels et urbains et, réciproquement, formation de l’environnement par ses occupants. La survie écologique implique ces écoformations et leurs prises de conscience pour inventer une nouvelle identité terrienne, transformant nos rapports d’usage en rapports du sage pour un développement durable.
Ces ouvrages s’adressent à toute personne intéressée par les liens entre formation et environnement : animateurs, enseignants, formateurs, éducateurs à l’environnement, praticiens et chercheurs.

Dernières parutions

Dolorès CONTRE MIGWANS, Une pédagogie de la spiritualité amérindienne, 2013.
Christian VERRIER, Marcher, une expérience de soi dans le monde. Essai sur la marche écoformatrice, 2011.
Peter RAINE, Le chaman et l’écologiste. Veille environnementale et dialogue interculturel, 2006.
G. PINEAU, D. BACHELART, D. COTTEREAU, A. MONEYRON (coord.), Habiter la terre. Ecoformation terrestre pour une conscience planétaire, 2005.
Anne MONEYRON, Transhumance et éco-savoir. Reconnaissance des alternances écoformatrices, 2003.
Gaston PINEAU, René BARBIER (coord.), Les eaux écoformatrices , 2001.
Dominique COTTEREAU, Formation entre terre et mer. Alternance écoformatrice, 2001.
Titre
Pascal Galvani, Gaston Pineau, Mohammed Taleb (Coord.)






Le feu vécu

Expériences de feux éco-transformateurs


Préface de Jean-Jacques Wunenburger
Copyright














Ouvrage publié avec l’aide du Centre de Recherche en Éducation et Formation Relatives à l’Environnement et à l’Écocitoyenneté de l’Université du Québec à Montréal
http://www.centrere.uqam.ca



© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72551-2
P RÉFACE : Une symbolique de la métamorphose de la vie (J.J. Wunenburger) 1
Les grandes civilisations (Occident, Chine, Inde) ont inventé l’écriture, l’étude des lettres, le travail intellectuel pour former l’homme, développer ses capacités, sa conscience, sa culture. Ainsi l’homme accède à l’instruction, à la science et au plus haut à la sagesse. Mais elles ont parfois fini par oublier que l’humanité disposait d’une autre voie, non plus anthropopoïétique, mais biomimétique, qui cherchait dans la nature, les éléments premiers du cosmos, les clés, les schèmes, les orientations du devenir humain. Telle est aussi la voie retrouvée de nos jours par l’éco-cosmo-formation qui cherche à rapatrier dans la civilisation développée, intellectualisée, algébrisée, axée sur la formation intérieure (au sens de la connaissance de soi intérieure, augustienne, exposée dans ses « Confessions »), les voies traditionnelles (chamaniques) d’une formation comportementale, corporelle, symbolique par l’expérience du dehors (au sens du « monde du dehors » cher à Kenneth White). La tétralogie cosmologique de l’eau, de la terre, de l’air et du feu, est ainsi redécouverte comme l’encyclopédie vivante, verbomotrice, onirique et symbolique du monde pour mieux devenir humain en habitant sur terre.
Un don sacré
Chaque élément du cosmos dispose de sa musique, de son alphabet, de son langage, de sa sémantique et de sa syntaxe pour parler de manière savante, pour formuler des actions, des paroles, des rites et des rêves. A chaque « Bildung » (formation, éducation), au sens goethéen de découvrir, d’actualiser, d’amplifier ce langage de la symphonie matérielle du cosmos et de ses archétypes. Parmi les quatre éléments, le feu arrive sans doute en premier dans l’ordre de la découverte empirique (la préhistoire a peut-être commencé par la « guerre du feu » dans le film de JeanJacques Annaud et Bachelard a commencé à parcourir l’imaginaire des matières par une psychanalyse du feu) et en dernier dans l’ordre de la récapitulation axiologique, comme l’a pressenti Gaston Pineau. Cette écoformation humaine par le feu clôt ainsi la somme matérielle du quadrivium de la foi des peuples premiers, mais aussi de plus en plus des acteurs inquiets et déboussolés de la postmodemité. Le feu représente sans doute l’élément le plus riche et complet du cosmos, qui permet de concentrer, de déployer, de parcourir les matrices et les étapes de ce que l’homme doit apprendre pour habiter humainement le monde et réaliser son potentiel de forces physiques et psychiques. Lumière et chaleur (du soleil céleste et du feu terrestre), concentrées en certaines matières vouées à la consumation, recèlent un précipité de l’agir et du vivre, emmêlant fascination et répulsion, exaltation et angoisse, sentiments ambivalents irrépressibles de tout être pyrophile voire pyromane. Car le feu, s’il est parfois achéiropoïétique, non fait de main d’homme (incendie naturel, foudre, volcan, chaleur solaire) – et il devient alors vite terrifiant – est aussi l’élément anthropologique par excellence. Le feu est T’œuvre » de l’homme. Si la terre, l’eau et l’air sont des environnements naturels déjà là, qui nous échappent, le feu est le plus souvent le résultat d’une invention, d’une fabrication intentionnelle, mais aux effets généralement imprévus, incontrôlables, donc encore dangereux jusqu’à entraîner autant la mort que la vie. Comme le rappellent les mythes grecs, celui de Prométhée, entre autres, le feu est sacré, acquis par l’homme en dépôt comme une force qui le dépasse, mais dont il a la garde pour en faire un usage aussi bien fécond et bienfaisant que néfaste et mortifère. Il est généralement reçu d’une flamme préalable (la flamme olympique) ou d’un maître antérieur (d’où l’importance des pères dans la transmission de son art), mais aussi toujours un peu interdit, et donc lié à quelque danger et transgression. Il est de la responsabilité de l’homme qui s’en est souvent servi de manière irresponsable, comme en témoigne la crise des énergies aujourd’hui ou l’usage terrifiant de la bombe atomique, feu nucléaire infernal. Mais le feu a aussi doté l’homme d’outils et de machines qui lui permettent de mieux survivre sur terre.
L’art du feu
Pourtant le feu, tant désiré par l’homme pour répondre d’abord à des besoins (cuire, se chauffer) oblige en même temps à contraindre le désir pour ne pas devenir un apprenti sorcier. Faire un feu, conserver un feu nécessitent intelligence, adresse, patience, attention, premières vertus de celui qui ne peut plus se reposer sur ses instincts pour vivre et s’adapter comme l’animal. Le feu donne du travail et son effet est humanisant et civilisateur. Les rites (institutionnalisés par les religions ou réinventés par chacun au coin du feu de sa cheminée) du feu montrent combien il faut le domestiquer, le cultiver, le sacraliser (en l’approchant selon des règles toujours sur le point d’être transgressées). Rude et délicate école où l’homme apprend la résistance des éléments et des choses (leçon chère à Bachelard), découvre l’effort, la ruse, la persévérance. Et les métiers du feu – à commencer par l’antique forgeron dont Eliade a sculpté la figure archétypale pour finir par le souffleur de verre – sont plus que d’autres, subtils, contraignants, chargés de secrets ; il n’est pas donné à chacun de s’y exercer, d’où les maîtres du feu, que l’on peut réincarner même en veillée familiale. Le feu est l’expression même, moins de la nature que de l’art et même de la technique, et toute vraie technique, créatrice d’un artefact qui vient modifier et enrichir la nature, est une dimension de la conquête de l’homme, seule créature à être si démunie à la naissance.
L’épreuve du feu
Une fois le feu allumé, il s’impose comme un élément puissant par ses effets, la brulure, la consumation des matières, mais aussi redoutable, dangereux, menaçant. Le feu initie à la violence des flammes, qui peuvent dévorer tout sur leur passage, mais aussi à la chaleur concentrée qui transforme le cru en cuit, le vivant en calciné, l’obscurité en lumière, etc. Le feu est l’image même de la nature en transformation rapide, de la destruction-recréation, des passages de la vie à la mort et de la mort à une nouvelle vie (du Phénix grec à la crémation hindoue). Telle est aussi l’immémoriale conquête mythique de l’alchimie qui a étendu cette magie transformative du feu à l’homme, à son âme et à son esprit. Le feu intérieur métamorphose, change l’ancien en nouveau, devient passage purificateur, substance opératrice, pour faire pénétrer plus de vie dans l’inerte (du bois), plus de lumière dans l’obscurité du monde (dans la caverne préhistorique). C’est cette alchimie de l’être et des êtres, enfermés dans leur laboratoire/oratoire ou réunis en cercle au coin du feu, que recherchent les hommes en se rassemblant devant un foyer. Car si le feu touche l’âme solitaire par la rêverie devant ses flammes, comme l’a vu Bachelard, le feu socialise aussi, humanise, en réchauffant les cœurs et en les revitalisant, les spiritualisant à nouveau. Le feu devient médiateur de toute relation, irradiation qui rassemble et convertit. Il réunit dans un cercle ou dans une roue la matière, les corps et les paroles.
Rien de tel aussi qu’un feu brûlant qui fume, la fumée devenant cet auxiliaire fondamental de l’air qui nourrit le feu. Car le mariage de l’air et du feu, à l’opposé de celui du feu et de l’eau, ouvre sur un cycle de vacillements et de rythmes sans fin. Que dire même du feu en voie de s’éteindre, dont les braises conservent la chaleur sans les lueurs de la flamme ? Même consumé, le feu reste une matière inflammable, qui se prête encore à des rencontres intimes. Les braises gardent la mémoire, mais vite attisées contiennent des promesses de nouveaux allumages. Le feu condense toute sa puissance symbolique à toutes les étapes d’un cycle, lorsque la matière s’enflamme, lorsque les flammes dévorent et aspirent l’air et lorsque, après l’incendie des flammes, le feu se fait autant vestige calciné que promesse de nouvelle vie.
Rien de plus fascinant et mystérieux que cette rencontre de la lumière vive mais surtout de la chaleur qui modifie l’être par la brulure. Ni l’eau ni l’air ne parviennent à une telle intimité de souffrance, mais une souffrance qui peut se dépasser en ascèse, en fermeté d’âme, en courage. Le feu, lorsqu’il n’est plus tenu à distance sous le regard, mais approché, manié, touché, piétiné devient épreuve d’endurance, de vertige, de dépassement de soi. En ce sens le feu est initiation à des changements d’être. Et même le feu sauvage, violent de la guerre si destructrice, sait par contagion aimanter les forces et décupler les énergies. Le feu violent soude, rassemble les énergies le plus hantées par l’antagonisme et la haine. Tel est le paradoxe du feu de conduire à la paix surmontée et à la violence exterminatrice.
Le feu civilisateur
Enfin le feu, une fois bien domestiqué, maîtrisé, devient source de nouvelles manières d’agir, de vivre et d’habiter. Le feu est source d’inventions à l’infini, d’objets illuminant et illuminés, qui viennent animer un monde artialisé, qui facilite le confort et la sécurité de toute vie partagée, stimule la création, encourage le travail et l’art. Si le feu a été au centre des habitudes du monde traditionnel, ses ersatz modernes, l’électricité et le gaz, continuent, d’une nouvelle manière, à alimenter la vie matérielle de plus en plus diversifiée, jusqu’à la production frénétique parfois de feux inutiles. Si le monde industrialisé a sans doute désenchanté la poétique du feu, la fascination pour la lumière et la chaleur domestiquées ne s’éteint jamais, mais resurgit dans l’environnement de la vie moderne, pour le meilleur et parfois le pire.
L’imaginaire cosmologique pyrique demeure présent dans un vaste conservatoire de rites et de fêtes (St-Jean, Compostelle, etc.), qui ont activé les ressources sensori-motrices et affectives des plus archaïques manipulations du feu. Le feu s’inscrit dans des hauts faits et dans des hauts lieux, où il maintient la vie (flamme du souvenir, feu des passages de solstices, feux de la présence divine dans les temples). Bien des artisans et plus tard des artistes ont capté ces ressources et se les sont appropriées en des temps et lieux inattendus. Le feu, comme les autres éléments cosmologiques, s’il est un événement partagé, communautaire, collectif, se prête aussi à une appropriation privée, dans les moments de vie les plus prosaïques, permettant ainsi à chacun de rejouer les grands drames et mythes du feu propres aux sociétés et aux cultures.
Le feu de l’âme (enflammer, forger)
Le présent volume, le 4e d’un corpus, constitue une somme unique de témoignages concrets, pluriculturels, d’expériences limites, de seuils, d’épreuves au contact du feu, mais aussi un projet audacieux entraînant et convaincant de réforme éducative par le feu dans la sphère de l’éco-développement. Somme d’abord dans la mesure où les participants s’impliquent à partir d’expériences individuelles ou collectives (dans des ateliers) pour attester des ressources existentielles et mentales, esthétiques et éthiques du feu sous des manifestations très variées. Dans la vie quotidienne, dans le travail d’artiste, dans la cérémonie religieuse, dans les voyages dans la nature, partout le feu dévoile sa puissance mystérieuse de transformation de soi de l’homme. Projet, voire programme de pratiques de formation aussi, car toutes ces expériences convergent vers l’idée-force de la puissance performative des images, des sensations et des rêveries du feu. Mieux que des livres, des morales abstraites, des slogans idéologiques, les expériences, épreuves du feu constituent des occasions (kaïriques) de métamorphoses des personnes qui s’y trouvent confrontées sur un mode actif ou passif, rituel ou occasionnel, technique ou artistique. Le feu, mieux encore que d’autres éléments, permet de comprendre combien le comportement pyrique mobilise toute la psyché humaine, des sensations de brulure de la peau jusqu’aux émois de la mystique sacrée du divin. Le feu provoque des impacts affectifs et oniriques, active des représentations éthiques et métaphysiques sur la vie, la pureté, la force, dans leur coexistence intense avec leurs contraires. Car la puissance symbolique du feu est l’occasion d’une expérience de l’ambivalence, voire mieux, de l’équilibre de contraires, point de départ de processus d’enrichissement, du moins d’individuation de Soi, rarement vécus sur un mode seulement intellectuel.
Le feu est surtout un phénomène cosmologique localisé, territorialisé et ponctuel (le feu permanent n’est garanti que dans de rares rites très exigeants), il y a un espace, un foyer du feu et un temps du feu, une période cyclique, diversement illustrés dans le livre, qui restent un stimulus inégalé de sensations, d’affects, de rêveries, d’imaginaires, de mythes qui par la lumière et la chaleur physique et métaphysique nous modifient, nous développent, nous enrichissent. Et c’est dans la mesure même où un feu est centré dans un espace et soumis à une durée cyclique qu’il rend possible cette intensification symbolique de la tension des contraires. Le feu est un médiateur, un déclencheur et un opérateur spatiotemporel, matériel et immatériel, de la vie sur un mode dynamique, verticalisant, oscillant, mais toujours encyclé par son contraire la mort. En ce sens, le feu est l’image cosmologique oxymorique de la vie et tout jeu, grave ou gratuit, avec le feu accroît l’intensité de la vie.
1 Jean-Jacques Wunenburger : Institut de recherches philosophiques de Lyon, Centre Gaston Bachelard de recherches sur l’imaginaire et la rationalité de Dijon.
I NTRODUCTION GÉNÉRALE Explorer la place du feu dans l’écoformation humaine (P. Galvani 2 )
La vie est un feu (Bachelard, 1961-65)
La question des rapports écologiques entre l’être humain et son environnement se développe depuis les années soixante à mesure de la prise de conscience de la détérioration des milieux naturels. Aujourd’hui, la crise environnementale est devenue planétaire avec le réchauffement climatique, la pollution de l’air et de l’eau, et les déséquilibres de la biosphère. De nombreux experts sont mobilisés par ces questions d’un point de vue écologique global, énergétique, politique ou économique. Pourtant, si ces macroanalyses sont nécessaires, elles ne permettent pas de comprendre l’écoformation, c’est-à-dire la formation humaine dans sa relation vitale et permanente avec l’environnement naturel.
L’exploration de l’écoformation a été ouverte par Gaston Pineau en 1992 avec le livre « De l’air ! » Elle s’est prolongée par la création du Groupe de Recherche sur l’Ecoformation et la création de la collection « Ecologie et formation » aux éditions l’Harmattan. La question fondamentale de l’écoformation peut se formuler ainsi : « comment l’être humain se forme-t-il par sa relation concrète, vitale et permanente avec l’environnement ? » L’approche de l’écoformation articule donc de manière complexe les différents niveaux de réalité personnelle sociale et environnementale de la formation humaine. Elle prend appui sur le principe épistémologique d’auto-éco-re-organisation systémique développé par Edgar Morin (Morin, 2008 ).
Avec cet ouvrage collectif, nous complétons une première exploration de l’écoformation, par les quatre éléments : air 3 , eau 4 , terre 5 , feu. Comme l’explique Gaston Pineau dans le premier chapitre, le choix de travailler à partir des quatre éléments est dû en partie aux circonstances d’une recherche précédente sur l’autoformation. Mais la lecture des différentes contributions révèle aussi de nombreuses références aux recherches sur l’imagination des éléments matériels de Gaston Bachelard.
En partant phénoménologiquement des expériences vécues, l’approche de l’écoformation est résolument transdisciplinaire : au carrefour de l’anthropologie, de la psychosociologie, de la philosophie pratique, de l’éducation et de la formation permanente. Ce qui sous-tend les différentes contributions de ce livre, c’est le choix d’explorer réflexivement des expériences formatrices vécues en relation avec l’élément feu. Ainsi, comme dans les ouvrages précédents ce sont les gestes et les schèmes d’interactions formatrices qui sont explorés pour chaque élément. Comme l’ont montré Gaston Bachelard puis Gilbert Durand, nos interactions vitales avec l’environnement sont indissociablement physiques et psychiques. Nous sommes formés par nos gestes sensori-moteurs qui s’intériorisent en schèmes imaginaires puis en concepts sous forme de pensées discursives. Chaque élément de l’environnement naturel teinte ainsi la formation humaine de son influence comme le notait magnifiquement le sage Lakota Elan Noir : « chaque chose possède une influence – wochanghi – qui peut nous être donnée et grâce à laquelle nous pouvons acquérir un peu plus de compréhension si nous sommes attentifs » (Elan Noir & Brown p.86). Comme le souligne J.J Wunenburger dans sa préface, la réflexion sur l’influence formatrice de l’élément feu nous place immédiatement au cœur des métamorphoses de la vie.
Cette première exploration de la place du feu dans la formation humaine se présente en trois parties :
Les premières contributions ouvrent la perspective théorique de l’écoformation au plan anthropologique pour penser la relation à l’environnement comme un processus fondamental d’anthropoformation. Un premier article de Gaston Pineau présente le développement du paradigme des recherches sur l’écoformation. Mohammed Taleb nous rappelle la profondeur et l’ancienneté des méditations philosophiques et politiques de la dynamique d’embrasement par le feu. Pascal Galvani développe une phénoménologie du feu de camp qui se révèle être un espace d’anthropoformation depuis plus de 400 000 ans.
La seconde partie de l’ouvrage développe quatre expériences plus spécifiques d’initiations formatrices par le feu dans des rituels traditionnels. Georges Bertin présente l’initiation par le passage du feu depuis les mouvements scouts jusqu’aux sociétés ésotériques. Florent Pasquier propose une réflexion sur son parcours en quête spirituelle de feux intérieurs. Anne Moneyron déploie les résonances existentielles du feu solaire éprouvé en terre d’Egypte. Pierre Willaume analyse l’expérience de la marche sur les braises depuis sa culture d’enfance en Lorraine jusqu’à la rencontre des cultures amérindiennes.
C’est l’univers plus personnel du feu dans la vie quotidienne qui est exploré dans la troisième partie. Dominique Cottereau propose une réflexion sur une écoformation quotidienne éclairée comme réappropriation de l’énergie. Gaston Pineau propose une « topo-analyse » des lieux familiers de la forge, de la cheminée et du poêle, à partir d’une histoire de vie de ses « coins du feu ». Les métiers du feu et leur dimension de formation à la « chaleur humaine » sont évoqués par la trajectoire de J.P. Boquel. La rencontre d’un haut lieu du feu volcanique au cours d’un voyage à la Réunion est analysée par Hervé Breton comme une épreuve de passage initiatique. Enfin, l’exploration de l’écoformation par le feu au cours de la vie se clôture par deux ateliers interculturels d’exploration par la méthode des kaïros développée par Pascal Galvani : un atelier au Québec et un autre au Mexique présenté par Ana Cecilia Espinosa Martinez.
La quatrième et dernière partie des « horizons explosifs » soulève la question des risques écologiques posés par la consommation énergétique. Makoto Suemoto analyse l’histoire du nucléaire au Japon après Hiroshima, Nagasaki et la récente catastrophe de Fukushima. Lucie Sauvé fait l’état des luttes et de la nécessité d’une mobilisation citoyenne qui génère sa propre expertise et ses propres connaissances pour faire face à la puissance des pouvoirs industriels et financiers.
Cette dernière partie ouvre la question de l’écoformation par le feu dans la communauté de destin de l’ère planétaire, où la responsabilité de chacun est en interdépendance avec la survie globale. La crise écologique mondialisée produite par la poursuite effrénée du profit économique exige une métamorphose culturelle des valeurs, un renouvellement de l’engagement et la production de nouvelles connaissances qui prennent source dans l’expérience même de la vie vivante.
2 Pascal Galvani est professeur à l’Université du Québec à Rimouski. Membre du Groupe de Recherche sur l’Ecoformation, il co-dirige avec Dominique Cottereau la collection « Ecologie et formation » aux éditions l’Harmattan. Pascalgalvani@uqar.ca
3 Pineau G. et coll., 1992, De l’air, Essai sur récoformation, Paris, Païdeia.
4 Barbier R. & Pineau Gaston (coord.), 2001, Les eaux écoformatrices, Paris : L’Harmattan coll. Ecologie et formation.
5 Pineau G., Bachelart D., Cottereau C. et Moneyron A. 2005, Habiter la terre : écoformation terrestre pour une conscience planétaire, Paris : L’Harmattan coll. Ecologie et formation.
Première partie L’élément feu dans la matrice éco-symbolique de la formation humaine
1/ Le feu dans l’histoire du paradigme de l’écoformation (G. Pineau 6 )
En 1992, De l’air. Essai sur l’écoformation (Pineau, coord.) amorçait le projet d’une recherche-formation de, à et par l’environnement à partir des quatre éléments cosmogoniques traditionnels. En 2001, paraissait Les eaux écoformatrices (Barbier, Pineau, coord.) et en 2005, Habiter la terre. Écoformation terrestre pour une conscience planétaire (Pineau, Bachelart, Cottereau, Moneyron, coord.). Le feu couvait. Le voici enfin.
Comme le Petit Poucet, je reviendrai rapidement sur les pierres qui ont jalonné ces trente ans d’exploration contemporaine de ce qui commence à apparaître comme un paradigme élémental de formation humaine, transhistorique et transculturelle. Je m’interrogerai sur cet ordre d’exploration des éléments qui n’avait pas été programmé à priori. Et je finirai sur ma préparation à ce livre et les suites personnelles entrevues.
1 – Survol historique des jalons posés.
Depuis 1992, l’écoformation est portée souplement par un Groupe-Réseau de recherche en EcoFormation (Gref), associant universitaires et professionnels, selon les besoins, pour des opérations de recherche, de formation et/ou d’intervention. De par l’ancrage institutionnel des deux universitaires les plus impliqués, le Gref était relié à l’université de Paris 8 par René Barbier et à celle de Tours par Gaston Pineau. Leur passage à la retraite a distendu ces liens qui se diversifient depuis lors, selon le devenir des membres du Gref. A Tours, Dominique Bachelart a fondé la licence Initiation scientifique et éducation à l’environnement. Dominique Cottereau, directrice de son organisme indépendant de formation-consultation, Échos d’Images, y intervient comme professionnelle-enseignante associée. A Paris 8, Jean-Louis Le Grand et Francis Lesourd assurent toujours une formation-recherche deuxième et troisième cycles dans ce secteur. À Florac, Orane Bischoff dirige à SupAgro la licence professionnelle : « Coordination de projets en éducation à l’environnement et au développement durable ». Et depuis 2013, dans la dynamique de création de l’Université Coopérative de Paris, deux membres du Gref, Eric Beaudout et Odile Descamps ont fait de l’écoformation un axe central, en osant l’explorer comme une école de sagesse. En compagnon franc-tireur inspiré, le philosophe et formateur en éducation relative à l’environnement Mohammed Taleb développe, à travers ses conférences et ses travaux d’écriture, une écopsychologie située à l’interface entre dialogues des cultures, critique sociale, spiritualité, écologie et nouveau paradigme scientifique.
Au Québec, les liens de coopération avec la Chaire de recherche en éducation relative à l’environnement de Lucie Sauvé à l’UQAM, devenue en 2013, le Centre de recherche en Education et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ERE), se sont resserrés. Thomas Berryman y est devenu professeur et Pascal Galvani, professeur à l’UQAR, chercheur associé. La reconnaissance en 2014, par Centr’ERE, de Gaston Pineau comme chercheur émérite, ponctue très heureusement son retour au Québec à temps presque plein. Elle préfigure aussi un renforcement des coopérations avec les mondes hispanique et lusophone, entre autres d’Amérique (centrale et du Sud) où 1’ « ecoformacion » mobilise des héritiers de Paolo Freire (Gadotti, 2000 et Torre, 2007) dans le prolongement de l’écopédagogie. Pascal Galvani a déjà dressé pour CEntr’ERE, une bibliographie d’ouvrages 7 (14), de chapitres, d’articles (25) et de thèses (10) qui ont contribué à construire cette voie inédite de recherche-formation. Nous ne mentionnons ici que les ouvrages, en mettant en caractères gras les collectifs.
Outre les trois déjà mentionnés travaillant avec l’air, l’eau et la terre, ressort la création, pour ouvrir l’an 2000, d’une collection Écologie et formation, dirigée par Pascal Galvani et Dominique Cottereau.
Tableau 1.
Ouvrages de recherche-formation avec l’écoformation

PINEAU Gaston et coll., 1992, De l’air, Essai sur l’écoformation, Paris, Païdeia.
COTTEREAU Dominique, 1994, A l’école des éléments, Écoformation et classe de mer, Lyon : Chronique sociale.
GALVANI Pascal, 1997, Quête de sens et formation, Anthropologie du blason et de l’autoformation, Paris : L’Harmattan.
COTTEREAU Dominique, 1999, Chemins de l’imaginaire : Pédagogie de l’imaginaire et éducation à l’environnement Editions de Babio La Caunette 34210 France.
2000 – Création de la collection à l’Harmattan, Ecologie et formation, sous la responsabilité de Pascal Galvani et Dominique Cottereau
COTTEREAU Dominique, 2001, Formation entre Terre et Mer, alternance écoformatrice, Paris : L’Harmattan coll. Ecologie et formation.
BARBIER René & PINEAU Gaston (coord.), 2001, Les eaux écoformatrices, Paris : L’Harmattan coll. Écologie et formation
Revue Education Permanente, 2001, n°148 « Pour une écoformation : former à et par l’environnement »,
BACHELART Dominique, 2002, Berger transhumant en formation : pour une tradition d’avenir, Paris, éditions L’Harmattan, collection défi formation.
MONEYRON Anne, 2003, Transhumance et Eco-savoir – Reconnaissance des alternances écoformatives, Paris : éditions L’Harmattan, collection Ecologie et formation
PINEAU G., BACHELART D., COTTEREAU C. et MONEYRON A. 2005, Habiter la terre : écoformation terrestre pour une conscience planétaire, Paris : L’Harmattan coll. Écologie et formation.
RAINE Peter, 2006, Le Chaman et l’écologiste, Paris : L’Harmattan coll. Ecologie et formation.
VERRIER Christian, 2010, Marcher, une expérience de soi dans le monde : essai sur la marche écoformatrice, Paris : L’Harmattan coll. Ecologie et formation.
MONEYRON Anne, 2012, Temps de vie et transhumance, Carnets de voyage d’une Amazone 2004-2011, Paris L’Harmattan coll Histoire de vie et formation.
CONTRÉ MIGWANS Dolorès, 2013, Une pédagogie de la spiritualité amérindienne Naa-Ka-Nah-Gay-Win, Paris : L’Harmattan coll. Écologie et formation.
Cette collection « veut explorer les relations formatrices entre les personnes, les sociétés et l’environnement : formation de soi et/ou d’une société dans son rapport aux matières, aux éléments, aux milieux naturels et urbains et, réciproquement, formation de l’environnement par ses occupants. La survie écologique implique ces écoformations et leurs prises de conscience, pour inventer une nouvelle identité terrienne, transformant nos rapports d’usage en rapport de sages pour des devenirs durables. Ces ouvrages s’adressent à toutes personnes intéressées par les liens entre formation et environnement : animateurs, enseignants, formateurs, éducateurs à l’environnement, praticiens et chercheurs ».
Cette collection socialise et synergise les productions, en reliant chacune à un ensemble qui peu à peu laisse entrevoir sa biodiversité. Formation entre terre et mer (2001), de Dominique Cottereau, parachève l’exploration du potentiel écoformateur de cet entre-deux, qui avait déjà été entamé avec sa thèse sur les classes de mer, éditée en 1994 : A l’école des éléments, Écoformation et classe de mer. L’évolution des métiers de la montagne, entre autres celui de berger, a été très finement travaillée par Dominique Bachelart, Berger transhumant en formation : pour une tradition d’avenir (2002) et par Anne Moneyron, Transhumance et Eco-savoir – Reconnaissance des alternances écoformatives (2003). Christian Verrier, enseignant-chercheur à Paris 8, a profité de sa retraite pour expliciter magistralement son expérience écoformatrice de marcheur : Marcher, une expérience de soi dans le monde : essai sur la marche écoformatrice (2010). Deux ouvrages rendent compte de la tradition amérindienne de symbiose interformative avec la nature : Le Chaman et l’écologiste (Raine, 2006) et Une pédagogie de la spiritualité amérindienne Naa-Ka-Nah-Gay-Win (Contré Migwans Dolorès, 2013). En 2012, Anne Moneyron formalise avec ce qu’elle appelle une éco-biographie, un passage de santé très éprouvant : Temps de vie et transhumance, Carnets de voyage d’une Amazone 2004-2011.
Cette exploration de différents espaces/temps d’écoformation forge pour ce faire, des méthodologies spécifiques : écobiographie, autobiographies environnementales, blasons, atelier des kaïros, alternances, recherches-actions-formations existentielles, recherches participatives. Epistémologiquement, cette nouvelle alliance écoformative s’inscrit explicitement dans l’approche transdisciplinaire de la complexité. Comme l’analyse plus loin avec fougue Mohammed Taleb, l’émergence et l’éclosion de l’écoformation comme mouvement paradigmatique impliquant de façon nouvelle, sujets, objets, objectifs et moyens méthodologiques et épistémologiques de recherche-formation-action, seraient impossibles sans lien avec l’effervescence multiréférentielle actuelle. « Pêle-mêle, je citerai la psychologie des profondeurs de Carl Gustav Jung, la philosophie des quatre éléments de Gaston Bachelard, le marxisme romantique et révolutionnaire de Henri Lefebvre, l’anthropologie de l’imaginaire de Gilbert Durand, la philosophie des images de Jean-Jacques Wunenburger, la philosophie du process d’Alfred North Withehead, la philosophie transdisciplinaire de Basarab Nicolescu ou encore l’anthropologie systémique d’Edgar Morin. » (Taleb, 2014, p.).
Mais il faut garder les pieds sur terre tout en ayant la tête dans les airs. Une écoformation professionnelle s’impose. Pas seulement pour la filière des métiers de l’environnement. Mais aussi pour les métiers manuels en corps à corps matériels avec lui. Le survol de l’évolution des différents métiers liés directement aux éléments, est une piste qu’ouvre une partie du numéro de la Revue Éducation Permanente de 2001 intitulé « Pour une écoformation : former à et par l’environnement. Ce numéro spécial rassemble une trentaine des principaux acteurs-chercheurs francophones de l’éducation relative à l’environnement de l’époque, dont Lucie Sauvé souligne la dynamique réflexive. Mais il mobilise aussi la réflexion en action de représentants de l’évolution de ces différents métiers « élémentals » : le métier d’agriculteur aux prises avec la recomposition des savoirs paysans ; les travailleurs du ciel avec la conquête de l’environnement aérien ; les gens de mer et l’apprentissage de nouveaux espaces, entre vent et vague ; et enfin, les pompiers en recherche d’une formation ignée modernisée.
Enfin le dernier article de Maela Paul dans ce numéro d’Education Permanente rappelle que cette approche élément par élément, ne doit pas faire oublier leur existence et expérience concrète entremêlée, cruciale : Les quatre éléments, une expérience écoformatrice cruciale (Paul, 2001). Ce système des quatre éléments dépasse celui de simples catégories. Il renvoie à des ressources énergétiques de fond commençant et commandant la formation de mondes. Cette formation s’effectue par concrétion, dans des organismes se différenciant de l’environnement tout en s’y reliant. C’est cette concrétion différenciante par boucles récursives qui les tirent du chaos en formant des micromondes à la fois distincts et reliés à des méso et macromondes environnementaux eux-mêmes en formation permanente. Morin parle d’un emboîtement de sphères qu’il modélise : la biosphère englobe une anthroposphère elle-même composée d’une psycho et sociosphère ; une noosphère assure l’interface entre la biosphère et l’anthroposphère.(Morin, 1991, p.123). Le principe hologrammatique de la complexité joue pleinement : le tout est dans la partie comme la partie dans le tout.
C’est dans ce mode organisationnel en boucles complexes et paradoxales de mises en formes et en sens que plonge l’auto-écoformation. Plongeon aux frontières d’un double foyer organisationnel en interaction, l’un interne à l’organisme (l’auto), l’autre externe (l’éco). Cette prise de conscience frontalière lance dans un double mouvement de co-naissance, subjective et objective, inverse, mais complémentaire par reflet réfléchissant. Merveilleuse auto-éco-naissance conjointe entrelacée, que les histoires de vie avec les éléments révèlent et déploient à la frange articulante du logos et du bios.
La prise de conscience de l’ampleur et de la profondeur de la crise éco-déformatrice des rapports actuels humanité/environnement matériel, ébranle un inconscient écologique moderne et fait heureusement émerger des recherches d’éducation à l’environnement. A côté des recherches didactiques classiques sur l’art d’enseigner les multiples disciplines liées à l’environnement surgit la nécessité transdisciplinaire d’initier de nouveaux rapports jusque dans les gestes élémentaires de la vie quotidienne. Ces gestes vitaux multiformes d’utilisation de l’eau, de l’air, de la terre et du feu ne sont pas insignifiants. Mal formés ou déformés, ils démultiplient à l’infini les sources de pollution. Ils sont des sources redoutables de détérioration humaine et environnementale par leur démultiplication personnelle et collective. Comment les former, réformer, transformer en gestes écoformateurs ? Comment passer de gestes d’usage en geste de sages ?
Ces gestes réflexes de la vie quotidienne ne construisent humainement et socialement un trait d’union formateur entre les organismes humains et leur environnement que par expression réfléchissante, apprentissage d’un dialogue spécifique entre les organismes et les éléments matériels, micro et macro cosmiques, qui les constituent. Ce dialogue élémental auto-cosmogénique à partir des gestes quotidiens n’est pas radicalement nouveau en lui-même. Il est au cœur des anthropo-cosmo-formations traditionnelles des sociétés pré-modernes encore à l’œuvre dans la culture des peuples premiers. Mais il est aux prises avec de nouveaux environnements postmodemes, de nouveaux organismes et donc de nouveaux rapports à apprendre, à former. Le mouvement transdisciplinaire s’offre comme une voie épistémo-méthodologique puissante pour actualiser existentiellement et professionnellement le potentiel de cette matrice micro et macrocosmique, reliant chacun à la grandeur du monde.
Mais par où commencer ? L’ordre de cette exploration historique a-t-il un sens ? Comment interpréter ce début par l’air et cette fin par le feu ?
2 – L’ordre d’exploration a-t-il un sens ?
L’ordre d’exploration du quateme élémentaire s’est construit en marchant, sans avoir été préfiguré. En conclusion du premier ouvrage De l’air. Essai sur l’Écoformation, je me demande Pourquoi commencer par cette matière si légère ? (Pineau, 1992, p.256). L’air s’est imposé à la fin de la recherche-formation conjointe avec Marie-Michèle ayant abouti à Produire sa vie : autoformation et autobiographie (1983, rééd.2012). L’analyse de l’autobiographie de son parcours d’autoformation de femme de 35 ans et de mère de 5 enfants s’est faite en croisant une phénoménologie de ses actes et une typologie de ses espaces personnels, sociaux et matériels. Dans les rencontres suivant la parution, elle racontait qu’après la rédaction du livre, elle ne se sentait bien que dans son bain flottant hermétique, jusqu’au moment où elle avait décidé d’ouvrir le couvercle et qu’elle s’était vue apparaître à l’air libre, en profondes respirations. C’est comme si elle avait décidé de renaître en revivant consciemment l’entrée dans le milieu aérien permettant le premier souffle ponctuant la naissance. Cette évocation a fortement interrogé notre inconscient écologique de l’oubli de l’air (Irigaray, 1983). Une rencontre avec les animateurs d’une base de plein air du Québec a renforcé cette prise de conscience de l’importance vitale première de cet élément. L’interaction active avec lui, le premier et dernier souffle, signe le plus visiblement la durée d’une vie. La force d’inspiration et d’aspiration de cette piste inédite de recherche fut suffisante pour s’y lancer, même si le terme écoformation ne figure pas dans les mots-clés de Produire sa vie. Cet ouvrage explore l’auto formation comme appropriation du pouvoir de formation, d’abord aux mains des autres (hétéroformation). L’écoformation est venue trianguler cette belle dichotomie.
Continuer par l’eau a été décidé par la majorité du Gref, la plus attirée par cet élément. J’ai suivi à reculons, par solidarité. En effet, fils de vigneron et d’un village inondable, l’eau pour moi a un fort coefficient d’adversité, comme dit
Bachelard. Ce n’est pas un élément parent. Par provocation, j’avais choisi de travailler… l’eau-de-vie. Et il a fallu toute la force de persuasion d’une petite chute d’eau des Laurentides, nommée Christal Falls, pour m’amener à faire mon histoire d’eaux et explorer La vie comme cours d’eau.
Mon inconscient me dictait énergiquement de terminer ma vie par l’exploration du feu. C’est comme si j’avais besoin d’expliciter mon amour du feu pour entretenir le feu de l’amour de la vie et ainsi continuer à construire mon histoire avec du savoir s’égayant des derniers chaos ! Donc, c’est la terre qui s’imposa comme troisième élément. Après, avec le passage à la retraite et le désir de partir d’expériences vécues et non d’enfiler des recherches thématiques, le feu couva de longues années. L’ambivalence de continuer collectivement ou seul me travaillait aussi. Il a fallu le feu de l’action révolutionnaire de l’itinérance ignée entre politique et philosophie de Mohammed et la flamme anthropoformative brûlante de Pascal, pour attiser les braises et lancer le foyer de cette production collective. Sa lueur leva mon ambivalence. Elle me fit mieux discerner dans les préparations qui mijotaient, la part d’individuel qui demandait encore du temps pour s’expliciter.
De nombreuses combinaisons symboliques articulent ce quateme. Cette brève histoire d’écoformation nous porterait à penser que trouver la sienne, en fonction des occasions et de ses affinités, fait partie des potentialités de l’approche à actualiser.
3 – Une approche élémentale traditionnelle de la formation humaine à réactualiser.
L’avènement hégémonique de la modernité et de ses disciplines scientifiques a fait oublier que depuis plus de deux millénaires, les quatre éléments sont identifiés comme majeurs pour comprendre non seulement l’univers mais aussi la formation humaine. « Les peuples premiers du monde entier ont toujours honoré les quatre éléments comme des alliés, éternellement présents. Des traditions amérindiennes aux racines du bouddhisme, des rituels africains à la sagesse chamanique de l’Europe, les éléments air, feu, eau et terre font partie intégrante du cœur de toutes les traditions spirituelles (Ash Heather, 2005, pl7) ».
Leurs utilisations ésotériques postmodemes plus ou moins sérieuses, comme les limites des essais théoriques prémodemes de les prendre comme principes explicatifs uniques et universels des macro et micromondes, n’éliminent ni n’épuisent leur existence matérielle et leur influence vitale multiforme. Vivre et survivre après cet effondrement d’un paradigme qui a quand même duré plus de 2000 ans implique d’apprendre et de comprendre leur rôle multifonctionnel. De nouvelles approches postmodemes et transdisciplinaires de compréhension et de gouvernance se cherchent et se construisent. L’anthropologie élémentale est de celles-ci. Christophe Wulf commence son monumental « Traité d’anthropologie historique » (2002) par les « Eléments – Feu, Eau, Terre, Air » (Böhme Hartmut, 2002, p. 9-36).
La modernité industrielle nous a éloignés de la nature. « Les éléments et même notre propre corps n’ont plus aucune évidence culturelle. Ils ne sont pas familiers, mais étrangers et pour les retrouver, il faut le vouloir » (p. 13) et le pouvoir. Leur réintroduction pour construire une anthropologie postmodeme élémentale lui semble nécessaire en particulier pour répondre à la crise écologique provoquée en partie par leur refoulement moderne. Il ne s’agit pas d’un simple retour du refoulé, mais d’une réactualisation du potentiel de reliance enfoui dans les éléments. D’une analyse de ses formalisations prémodemes, depuis sa première expression chez Empédocle, Harmut Böhme retient six principes constituants :
– « L’homme se comprend à partir de ce qui est autre que lui ;
– Cet autre, qui lui permet d’être, est le monde physique, la nature au sens le plus large ;
– La nature, dans sa totalité, est conceptualisée dans la théorie des éléments ;
– Elle permet également de comprendre la génération et la corruption, la santé et la maladie de l’homme, de même que ses facultés, notamment les sens et leur logos spécifique ;
– Dans la mesure où le corps est le lieu du lien le plus fort avec la nature, l’anthropologie se fonde sur une philosophie du corps.
– La disparition de cette tradition dans la réflexion de l’homme sur lui-même s’explique par un éloignement progressif de la nature. Moins la nature est l’autre de nous-mêmes, plus elle se réduit au principe des matières muettes et sans importance » (p.14).
Gaston Bachelard (1884 – 1962) est un des rares auteurs modernes à avoir pris les éléments et leur dynamique d’unification générative, comme force archétypale autocosmogénique pour construire une ontologie cosmique. Il les prend et les apprend comme matière première de formation de mondes physiques mais aussi métaphysiques. Ce sont les hormones de l’imaginaire, des symbolisations, des mises ensemble, en forme, en sens. Leur vécu peut constituer une clef majeure de L’ouverture du monde (Barbaras, 2008) et permettre de relier existentiellement phénoménologie, cosmologie et même métaphysique.
Ce projet bachelardien de s’initier à une ontogenèse cosmique a commencé et s’est terminé avec le feu. La première édition de La psychanalyse du feu ouvre le projet en 1937 ; La flamme d’une chandelle date de 1961, une année avant sa mort ; et Fragments d’une poétique du feu paraît bien après sa mort en 1988, grâce à sa fille Suzanne. Celle-ci intitule l’avant-propos aux Fragments d’une Poétique du feu qu’elle a rassemblés : Un livre vécu. Et Le Feu vécu était le premier titre qu’il voulait donner au dernier livre entrevu, pour le différencier des précédents sur les autres éléments, construits surtout à partir des œuvres poétiques. Plus que le feu rêvé ou imaginé, « Le feu vécu pourra désigner bien des durées vécues, suivre la vie qui coule, qui ondule, la vie aussi qui surgit. Bien rarement la vie temporelle du feu connaît la tranquillité de l’horizontal. Le feu en sa vie propre est toujours un surgissement. C’est quand il retombe que le feu devient l’horizontale chaleur. » (1988, p.8). « Cependant mon père abandonna par la suite le titre « Le feu vécu » pour le titre « La poétique du feu » mais sans abandonner son projet initial. Il m’a fait part, à maintes reprises de ses hésitations… Il craignait que le lecteur reconnût dans le titre le feu vécu une séduction nouvelle de l’existentialisme auquel il restait étranger » (1988, p.9)
Nous ne pouvons avoir les mêmes craintes. L’existentialisme, comme science de la production de l’homme concret avec ses différents courants, a donné au vécu et au biographique une place théorique centrale. Il a contribué à l’émergence et au développement des histoires de vie en formation, comme art formateur de l’existence (Pineau, Marie-Michèle, 2012, p.156-178). Et le passage du paradigme des modèles appliqués à celui des acteurs réflexifs pour traiter des complexités existentielles souvent inédites, renforce le recours à l’explicitation des expériences vécues pour tenter de construire du sens avec elles. D’où la pertinence à notre avis de reprendre, même avec ce titre, ce projet inachevé d’exploration des feux vécus au cours de la vie, pour construire une écoformation contribuant à travailler les problèmes écologiques actuels.
4 – Réactualiser et contextualiser Empédocle et les mythes de Prométhée et du Phénix.
La psychanalyse du feu commence avec un chapitre sur le complexe de Prométhée : feu et respect et un second sur le complexe d’Empédocle : feu et rêverie. C’est « le complexe où s’unissent l’amour et le respect du feu, l’instinct de vivre et de mourir » (p.35). Les trois seuls chapitres des Fragments d’une poétique du feu sont intitulés dans l’ordre : Le Phénix, phénomène de langage ; Prométhée ; Empédocle. Commencer cette approche des feux vécus par où il a fini nous a paru méthodologiquement intéressant. Aussi en 2012, avec trois amis, j’ai entrepris à vélo, une première route du Feu, du Vésuve à l’Etna.
Deux raisons principales l’ont motivée :
– L’importance physique et symbolique du volcan comme force du feu : « Le volcan conjugue toutes les forces élémentaires, celles du feu, mais aussi celles de la terre, de l’air et de l’eau : il condense tous les devenirs… le feu du volcan s’avère alternativement (ou simultanément) formateur et destructeur de formes, de matières et de mondes » (Fabre M. 2003,)
– L’importance de l’Etna. Outre qu’il est un des principaux volcans actifs d’Europe, c’est dans l’Etna que se serait jeté Empédocle, présenté comme le premier théoricien d’une cosmogonie avec les quatre éléments.
Empédocle (-580-444), comme philosophe présocratique, est un des premiers initiateurs d’une réflexion philosophique cherchant à expliquer rationnellement la formation du monde à partir de ses ressources naturelles. Chronologiquement, il arrive à la fin des pré-socratiques. Il peut donc bénéficier des efforts de ses prédécesseurs qui ont exploré certains éléments majeurs : Thaïes, l’eau, vers -600 ; Anaximène, l’air ; Héraclite, le feu ; et Anaxagore, l’esprit ; les trois vers 500 avant J.-C. En une sorte de synthèse, Empédocle construit un premier essai plus systémique de compréhension cosmogonique par l’approfondissement bio-cognitif d’une relation écologique homme-nature : non seulement par une physique des quatre éléments, mais aussi par une attraction humaine ambivalente de co-naissance avec eux, oscillant entre amour – communion/haine – destruction. Il est hyper-sensibilisé par le feu comme élément transformateur le plus visible, source de création de mondes. Cette centration passionnée l’aurait fait se jeter vers 444, dans l’Etna en fusion, poussé par l’obscur instinct du phénix
« Le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique ; elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche et la vie d’un monde. L’être fasciné entend l’appel du bûcher. Pour lui, la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement (Bachelard, 1938, p.35).
Ce voyage lent sur les terres de naissance et de mort d’Empédocle d’Agrigente, avec comme compagnons de voyage les vents, les eaux et les feux de cette Italie du Sud anciennement appelée Grande Grèce, nous a paru une base expérientielle de reprise et de lancement particulièrement pertinente pour s’initier aux feux vécus dans le complexe des quatre éléments. Un blogue essaie d’expliciter les principaux acquis, trop longs à présenter ici. Ils constitueront la matière première de mon livre ultérieur, plus personnel. Comme les trois autres routes du feu, dont deux ont déjà eu lieu.
En 2013, une route de l’amitié Tours-Bordeaux a réfléchi la force co et écoformatrice de l’amour/amitié dans la construction du monde, au cœur de la dialectique amour-communion/haine-destruction de la cosmogonie d’Empédocle.
En 2014, une troisième route, déroutante, a conduit à un lieu moderne symbolisant ce que le feu de la haine-destruction peut opérer avec des fours crématoires d’extermination : Auschwitz.
« Vous voulez trouver le feu, cherchez-le dans les cendres » conseille paradoxalement un rabbi ukrainien du 19e siècle, fondateur du hassidisme, Rabbi Moshe Leibl de Sassov. Là aussi, balbutier ce que j’ai pu trouver dépasse ma contribution à ce livre préliminaire. Mais malheureusement, Auschwitz n’est qu’un haut lieu extrême de réduction de la vie en cendres et en fumée. Le feu du temps brûle à petits feux quotidiens ou aux grands feux de la passion (Les allumés, les enflammés…). Il peut ne laisser de nous que les cendres de l’oubli ou la fumée des illusions. Entre illusion et sublimation, qu’en est-il du Phénix comme drame cosmique ? (Bachelard, 1988, p. 73)
Enfin, en 2015, est prévu un voyage synthèse à la Terre de Feu. Toujours à vélo, cet instrument écologique de déplacement développe de gré ou de force une « cyclosophie » vécue des éléments.
5 – Passer d’une conquête prométhéenne titanesque du feu à une quête humaine écotransformatrice du feu
Il ne faut pas oublier que Prométhée n’est pas un homme, mais un titan. Vouloir l’imiter n’est peut-être pas un signe de réalisme, ni d’autonomie. L’auteur du Crépuscule de Prométhée (Flahaut, 2008) souligne quatre erreurs fondamentales du prométhéisme : « Faire comme si l’être humain ne faisait pas partie de la nature ; déployer des discours sur la rationalité permettant de méconnaître la propension humaine à l’illimitation ; dénier l’interdépendance humaine tout en nourrissant la conviction que l’être véritable de l’individu n’est pas fait de la même étoffe que la vie sociale ; croire qu’il est possible de parvenir à une affirmation de soi inconditionnelle et absolue (Flahaut, 2008, p.240) ». Et il évoque en contrepartie l’apprentissage du vécu d’un bien commun, comme toile de fond de l’existence humaine. A cette toile de fond d’une existence seulement humaine, l’approche écologique actuelle fait ajouter l’horizon de l’existence terrestre tout entière. Horizon que la dangerosité du feu impose de façon proche et prégnante. Le feu nucléaire, mais aussi la combustion inconsidérée de tout combustible polluant peut éliminer tout comburant, en premier l’air et nous-mêmes. L’humanité est donc acculée d’urgence à apprendre à vivre avec elle-même, mais aussi avec le bien commun que constituent le feu et les autres ressources naturelles, l’air, l’eau et la terre. Et elle ne pourra pas l’apprendre seulement par elle-même. Elle doit se résigner à se mettre l’école des éléments (Cottereau, 1994).
2/ L’écoformation et le Feu de l’action révolutionnaire : une itinérance ignée entre politique et philosophie (M. Taleb 8 )
Si tu n’avais été d’abord un homme qui souffre et qui brule, tu ne serais pas un homme qui pense. (Hölderlin, Hypérion, 1797)
Considérations générales sur le Feu comme écosymbole.
Pour pénétrer l’univers du Feu, ilya une multitude de portes. Nous pouvons franchir celle, sécurisante, de la lumière qui éclaire, à moins qu’elle ne soit aveuglante, car d’un trop grand éclat ; celle, déplaisante, de la brulure, à moins qu’elle ne signe un embrasement de l’âme ; celle, troublante, de la fumée, qui nous entraîne dans les brumes et la vapeur de mondes clairs-obscurs ; celle, inquiétante, de l’incendie, avec son éventuel pyromane ; ou encore, celle de la chaleur, dont nous avons tous besoin en ces temps de crise et de froideur sociales. Le Feu se décline au pluriel, et cette diversité m’apparaît comme bien plus riche que le simple couple auquel il est associé, celui de la « destruction-création ». Certes, le Feu détruit, et contribue à relancer, à récréer les dynamiques de vie, mais il est aussi capable de donner du sens, d’éclairer, d’illuminer, de réchauffer, de noircir, de cuire, de métamorphoser. Dans le livre Habiter la terre. Ecoformation terrestre pour une conscience planétaire (Pineau, 2005), les rédacteurs avaient tenu à rappeler que la conception écoformatrice situait les quatre éléments entre la concrétude écologique et la subtilité symbolique. Ainsi, s’il y avait la « terre matière », il fallait également compter sur la « terre symbole », sans quoi le réel lui-même serait mutilé, amputé d’une dimension irréductible. Pareillement, notre regard doit se poser à la fois sur le « feu matière » qui agit corporellement et sur le « feu symbole » dont l’action sejoue dans l’invisible du monde. C’est précisément cette double dimension, quantitative et qualitative, objective et inobjectivable, qui permet un tel pluralisme du phénomène « Feu ». Une écoformation centrée sur cet élément est donc naturellement de nature transdisciplinaire, au sens donné par le physicien Basarab Nicolescu et les rédacteurs de la Déclaration de Venise (UNESCO, 1986) selon laquelle une « recherche véritablement transdisciplinaire » se situe « dans un échange dynamique entre les sciences « exactes », les sciences « humaines », l’art et la tradition » ( http://ciret-transdisciplinarity.org/declaration_de_venise.php ). C’est dans cette démarche que je voudrais inscrire mon propos : poser un regard sur le Feu dans une interaction entre ces quatre voies de connaissance que sont les sciences « exactes », les sciences « humaines », l’art et la tradition ». (voir aussi Paul 2005)
Si le Feu possède et exerce, comme les trois autres éléments, un pouvoir formateur sur la personne humaine, ce n’est pas uniquement en raison de substantialité. Dans de nombreuses cultures, le Feu est associé à des qualités, à des intentions, à des gestes, à des situations dans lesquels il n’agit pas physiquement ou concrètement, mais métaphoriquement ou idéellement. Or, l’écoformation estime que si la matière est fondatrice de notre humanitas, de ce qui fait de nous des humains, elle n’épuise pas la réalité. Fondation n’est pas totalité. Comme je le disais précédemment, il y a du symbolique dans le processus de l’écoformation, dans cette formation avec, dans et par les éléments (en tant qu’ils sont des figures de la Nature vivante et d’un milieu de vie). A mes yeux, la métaphore n’est en aucune façon une régression qui nous mènerait vers les rivages de l’irréel. Je ne crois pas à cette dialectique entre le réel et le métaphorique, car celui-ci est réel, ou, plus exactement, est une dimension du réel, dans la mesure où le réel ne se réduit pas au matériel. Maurice Godelier (1984 ; 1978) avait écrit sur ces questions – la part idéelle du réel – des pages sublimes. Il est donc légitime de parler du Feu dans un processus formateur en privilégiant la dimension immatérielle, symbolique, métaphorique de l’élément. Lorsque Romain Rolland nous parle de la « sensation océanique » à propos de l’expérience spirituelle, il révèle des significations importantes, même si l’eau qu’il évoque n’est pas la combinaison d’un atome d’oxygène et de deux atomes d’hydrogène, mais un état d’âme. D’ailleurs, Gaston Bachelard n’avait-il pas osé une remarquable psychanalyse du feu, comme s’il s’agissait d’un être vivant ; ce qui pour lui était une évidence.
Rencontre. Bien que né dans la ville voisine de Montfermeil, c’est à Clichy-sous-Bois que j’ai vécu l’essentiel de mon enfance et ma jeunesse. Rue Jean Moulin, dans un premier temps, puis ensuite allée Anatole France. Deux tours. Immenses pour le jeune garçon que j’étais. Parmi les souvenirs que j’ai gardés de ces années, souvent encloses dans les lignes droites de la cité ouvrière, des incendies. Non pas d’inoffensives flammèches, mais de vrais feux, avec la fumée qui bloquait le passage des escaliers. Je me rappelle notamment – j’étais alors un adolescent du début des années 1980 – d’un incendie en plein jour. J’étais coincé avec ma mère, et je crois avec mon frère ou une sœur, dans la salle de bain. Nous avions mouillé des serviettes avec lesquelles nous essayâmes de calfeutrer le bas de la porte. Est-ce peut-être pour cette raison que les images de La Tour infernale, lorsque je les revois, font sur moi un effet tout particulier, et tout personnel. Finalement, j’ai trouvé le courage (celui du désespoir, ou de la dernière limite) de sortir de la pièce, de traverser l’appartement, et de frapper à la porte d’en face.
Ces voisins, heureusement pour nous, habitaient sur une face de l’immeuble non affectée par l’incendie. Depuis cette date, je fais l’éloge des bâtiments sobres en étages.
Le Feu, une politique d’écoformation pour changer le monde
L’écoformation est un paradigme révolutionnaire dont les premières formulations remontent à la fin des années 1980 et aux débuts des années 1990, avec les travaux coordonnés de Gaston Pineau (Pineau 1992). En quel sens est-il révolutionnaire ? Et, plus précisément, dans quelle mesure est-il légitime de dire que ce paradigme révolutionnaire est d’une nature ignée ? Le seul fait d’avoir commencé à explorer la relation éco-anthropologique à travers les quatre éléments traditionnels est, en soi, subversif ; car cette démarche atteste de l’actualité de la vérité du symbolique, légendaire, du merveilleux, du mythique. Cela tranche radicalement avec l’énoncé scientiste et positiviste qui domine encore largement dans les sciences sociales, y compris dans les sciences de l’éducation. Un autre aspect de la dimension révolutionnaire de l’écoformation réside dans l’importance qu’elle accorde à la dimension relationnelle de la réalité. Le sens éclot de la relation et non de l’objet. Dit autrement, c’est le lien qui fait sens. Il va de soi que ce souci de la relation dans la pensée écoformatrice procède d’une intégration des acquis de la méthodologie systémique. Le tout est plus que la somme de ses parties. Il y a certes les parties, mais aussi la multitude des liaisons qui se nouent entre elles, liaisons qui, à un certain niveau de complexité, sont génératrices de qualités nouvelles, de propriétés émergentes. Dans la pratique des écoformateurs, cette attention portée à la relation se manifeste, me semble-t-il, dans cette pratique de l’alternance, d’un pôle à l’autre de l’existence, du « scolaire » au « solaire » (et je reprends ici les mots de Dominique Cottereau), du logos au mythos, du diurne au nocturne. La conscience écoformatrice est naturellement une conscience des rythmes.
A une époque où le capitalisme brise systématiquement les liens sociaux (les sociologues évoquent à juste titre la « dissolution du lien social ») et les liens écologiques (qui sont un aspect de la crise environnementale), toutes les démarches culturelles, sociales et éducatives qui tendent à restaurer l’authenticité de la relation à soi (autoformation), aux autres (hétéroformation) et à la Nature vivante (écoformation) sont des démarches de guérison du monde ; et cette guérison, on le comprend aisément, est éminemment politique. L’écoformation, c’est mon intime conviction, entre clairement dans ce champ de résistance et d’alternative.
Le Feu est le principe de l’action. J’aurai l’occasion de le montrer, cette action prend des formes différentes au gré de la diversité des espaces de sens, de l’alchimie à la poterie, de la poésie à l’expérience mystique. Le politique est aussi un espace de sens, qui porte en lui la marque du Feu. On ne dira jamais assez à quel point la mentalité gestionnaire est apolitique. L’acte politique ne vise pas à gérer (comme un boutiquier) mais à décider, à choisir, à trancher. L’écoformation est politique, car elle choisit, sur le terrain qui est le sien, certaines valeurs contre d’autres valeurs, préfère certaines voies contre d’autres voies. Entre une éducation qui dissout l’âme de l’apprenant et qui lui interdit toute expérience concrète de la Nature vivante, et une éducation qui, au contraire, valorise l’écoute poétique de la nature, l’approche « mytho-poïétique » (René Barbier), il n’y a pas de conciliation possible. Dans cette optique, l’écoformation m’apparaît comme une voie héraclitéenne. Il n’est pas inintéressant de noter qu’Héraclite fut triplement le théoricien du Feu, puissance cosmique par excellence, de l’alternance (on connaît ce fragment, ici traduit par Simone Weil, « On ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. [Toutes choses] se répandent et de nouveau se contractent, s’approchent et s’éloignent »), et enfin du polemos.
C’est ce dernier aspect qui m’intéresse ici présentement. Dans la mesure où elle est dynamisée, énergétisée par un Feu qui la pousse à éclairer (donation de sens), à réchauffer (intensification de la relation) et à brûler (embrasement de l’âme), l’écoformation a une structure éminemment polémique. Citons deux fragments de Héraclite, traduits par Jean Brun : « Le combat (polémos) est le père de toutes choses, le roi de toutes choses. Des uns il a fait des dieux, des autres il a fait des hommes. 11 a rendu les uns libres, les autres esclaves » et « 11 faut savoir que le combat (polémos) est universel, que la justice est une lutte et que toutes choses naissent selon la lutte et la nécessité ».
Dans un petit mais dense livre, « Le combat est le père de toutes choses », consacré au polémos héraclitéen, le philosophe Jean-Jacques Wunenburger (2005), bien connu des écoformateurs, montre aisément que le combat, la lutte, la tension sont au cœur de la réalité, que ce soit celle de la vie de l’âme, de la vie des idées ou de la vie sociale (et donc politique), celle-ci étant le lieu où, dit-il, la tension est à son comble (p. 43). Cet ouvrage est à lire conjointement à un autre de ses productions, Imaginaires du politique. Dans la conclusion à ce dernier, le philosophe lyonnais rappelle quelques enjeux posés par la dimension imaginative du politique et par la dimension politique de l’imaginaire.
« L’imagination nous permet de nous donner un sens en racontant une histoire de vie (individuelle et collective), d’accepter un ordre assuré par des lois, d’interpréter des signes et des codes qui tissent des liens communs, de nous figurer concrètement des idéaux intemporels (être libre, vivre justement, connaître la paix). L’imagination politique confirme, s’il en était besoin, que l’homme vit de visions, de prévisions, de rêves, d’idéaux, qui ne deviendraient jamais des obligations bonnes d’une raison sans sa perpétuelle énergie créatrice qui comble les vides laissés par la nature et la réalité. Sans une faculté de penser l’irréel, le surréel, nous serions privés de la liberté, qui ne s’exprime jamais davantage que lorsque nous pouvons refuser ce qui est, en nous donnant une image des possibles, qu’en inversant le temps du destin par un vouloir qui change l’ordre des choses. » « pp. 108-109)
Si l’écologie est un idéal de notre temps, et si nous exerçons notre liberté en refusant « ce qui est » et en voulant changer « l’ordre des choses », alors il semble bien que l’écoformation puisse trouver dans le feu de l’action du combat politique un champ d’expression. En écrivant « politique », j’ai à l’esprit le masculin et non le féminin. C’est le politique dont il s’agit, celui qui incarne la vision et la prévision, à la différence de la politique, souvent réduite à l’accompagnement gestionnaire des conjonctures. Je crois sincèrement d’ailleurs que l’imagination tellurique et cosmique des Quatre éléments pourrait être l’un des ingrédients de la contribution de l’écoformation au réenchantement postcapitaliste de notre relation au monde. Et, là encore, Héraclite, dans un autre fragment traduit par Marcel Conche, nous rappelle cette identité entre le kosmos et le Feu : « Ce monde (kosmos), le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure »
Cette préoccupation n’est pas personnelle et de nombreux écoformateurs partagent ce souci du politique, comme témoigne le lancement, dans le cadre de l’Université Coopérative de Paris, d’une « Recherche-Action existentielle et collective », animée par Odile Descamps et Eric Beaudout, et sous les inspirations de Gaston Pineau et de René Barbier, autour de l’intitulé : « Auto-écoformation : entre écologie politique et sagesses du monde ».
Rencontre. 1987. Je venais de rater mon Bac. En fait, ce sont toutes mes années lycéennes que j’avais ratées, préférant participer aux manifestations, aux meetings, et aux amitiés naissantes du milieu révolutionnaire arabe que j’avais intégré. L’histoire de la Palestine ou celle de la révolution algérienne avait plus de sens que les cours d’économie ou de mathématique. Au mois de juillet de cette année, donc, mes parents m’avaient offert un voyage, mon premier, en Algérie. Ce séjour fut placé sous le signe du feu. Dès mon arrivée à l’aéroport d’Oran, et durant les deux mois de présence dans le pays de mes origines, c’est le désert qui m’a marqué ; le désert avec sa chaleur révélée par les sables, avec l’incandescence d’un soleil omniprésent. Et encore, n’étais-je point dans les régions sahariennes ! Je me souviendrai toujours de la force de ce climat igné et de la relation organique que le feu solaire entretenait avec les sables algériens. Mon âme était devenue minérale.
Les mémoires de Feu de l’écoformation
Le quotidien et le local sont des paramètres essentiels de l’expérience écoformatrice. La relation avec les éléments, et avec la Nature vivante, d’une façon générale, se situe toujours dans un contexte bien déterminé. Mais l’écoformation ne renvoie pas seulement à une expérience personnelle, au processus de formation de l’individu ; elle est également une conception du monde. Les écoformateurs ne sont donc pas seulement, pour l’immense majorité, de simples praticiens de l’éducation. Ils pensent aussi leur démarche. Les pédagogies qu’ils mettent en œuvre ne sont pas séparables d’une philosophie. C’est sur ce terrain-là que j’aimerais aborder la question du Feu écoformateur. Il me semble que le passage de l’expérience écoformatrice à la pensée écoformatrice correspond à un passage de la quotidienneté/localité vers la durée/universalité. Dans ce passage, ce qui sejoue est la qualité de la mémoire, car il n’y a pas de durée ni d’universalité sans cette dernière. Or, si nous décidons d’assumer, commeje l’ai ditprécédemment, la portée polémique et politique de l’écoformation, en vue d’une participation à la transformation du monde, la mémoire à laquelle je fais allusion ne peut être qu’une « mémoire du Feu de l’action ». Donner à l’écoformation une telle mémoire, dont nous verrons qu’elle est radicalement anticapitaliste !, c’est s’inscrire dans les filières de Feu de ces pensées hétérodoxes et subversives. Je ne prendrai, comme exemples, que deux de ces filières qui peuvent être considérées comme des matrices historico-culturelles de l’écoformation. Je sais bien que l’écoformation est capable de se relier à une multitude de matrices, et cela dans des contextes culturels, dans des « climats » d’imaginaires forts différents. Il fallait donc choisir : le critère sera celui de ma propre trajectoire de sens. J’ai noué avec deux matrices, ces deux mémoires de Feu de l’écoformation, une relation intime, constitutive, structurante de ce que je suis : la tradition hermético-alchimique et la tradition romantique. Je voudrais dire en quoi elles sont des écoles de sagesse et des écoles du Feu.
Commençons par cette tradition hermético-alchimique. Elle n’est pas liée à une nation ou à une époque en particulier. Je dirais même que l’alchimie est constitutive de toutes les cultures de l’humanité. Il y a bien sûr la racine égyptienne, mais les Arabes ont apporté à cette discipline une contribution magistrale. Cette tradition circulera au Moyen Age (Albert Legrand) pour s’épanouir à la Renaissance. A l’autre bout du monde, les Chinois élaborèrent eux aussi une alchimie taoïste. Par-delà les différences, on peut repérer de remarquables traits communs : il y a une unité du monde (unus mundus), un continuum entre la face matérielle du monde et la profondeur psychique de l’humain, une énergie à l’œuvre dans l’univers, énergie de Feu qui à la fois crée, disperse, détruit et métamorphose. Il n’est pas illégitime de penser que l’alchimie plonge ses racines les plus lointaines dans la pratique des plus vieux métiers du monde, la pratique des potiers et des forgerons. Le Feu y est une substance magique, un fluide vital qu’il s’agit de maîtriser. Contrairement à une certaine interprétation, l’alchimie n’est pas d’abord une histoire de psychologie, les opérations concrètes dans l’atelier du maître ne sont pas de simples allégories, images secondes, des opérations qui ont lieu dans l’âme. En réalité, les opérations matérielles avec l’aide de différents Feux (et les alchimistes ont longuement détaillé la diversité des formes du Feu) ont la même dignité que les mouvements de l’âme. Les deux, matière et psyché, étant des expressions de ce que les anciens appelaient l’âme du monde, Vanima mundi. Celle-ci est une figure magistrale et majestueuse de la philosophie. Médiatrice, elle est la liaison fondamentale qui donne au monde son unité, qui fait de l’univers un kosmos et non pas un chaos. Chez plusieurs alchimistes de la Renaissance, l’âme du monde est intimement liée aux quatre éléments, qui sont parfois définis comme étant les agents qui lui permettent d’être active dans la réalité sensible. L’anima mundi affirmerait sa présence dans la réalité phénoménale par le biais des quatre éléments. Elle est la cinquième essence (quintessence). Elle a noué avec l’élément Feu une relation toute particulière. Le Soleil, en effet, est sa demeure.
Nous retrouverons cette intuition chez un romantique allemand, le philosophe Franz von Baader (1765-1841), qui identifia l’Âme du monde et la dynamique du Feu vivifiant et organisateur. C’est dans une œuvre de jeunesse, Du calorique, de sa répartition, de son association et de sa dissociation, particulièrement dans la combustion des corps (1786), qu’il nous parle de ce principe de Feu qui est « l’Âme du monde à proprement parler » (cité In Faivre, 1996, p. 97). Dans son article incontournable, Âme du Monde et divine Sophia chez Franz von Baader, Antoine Faivre, le spécialiste des courants ésotériques, détaille la complexité de la conception baaderienne de l’Âme du monde. En particulier, il souligne l’importance de la relation entre la Sagesse, la divine Sophia, et l’Âme du monde. Autant la première est la « collaboratrice de Dieu » dans le processus de création du monde, autant la seconde se situe au niveau « des quatre éléments, c’est-à-dire de laNature manifestée » (p. 101)
Si Franz von Baader fut un grand romantique admirateur du Feu secret qui illumine le monde dans ses profondeurs qualitatives, il ne fut pas le seul. Gaston Bachelard a consacré tout un chapitre de sa Psychanalyse du feu au poète Novalis ; ce Novalis qui disait qu’il en allait de « l’âme comme de la chaleur », qui voyait la « flamme de l’âme ». Il nous a laissé de précieuses indications, dont celle-ci : « La philosophie qui laisse progresser la nature du minéral à l’humain est une philosophie de la nutrition – de la combustion positive – une théorie du feu. » (2000, p. 47)
On peut légitimement parler, à propos du romantisme, d’un Feu insurrectionnel. Armel Gueme a mille fois raison d’écrire que le romantisme, qui est une « énorme éruption volcanique » (1977, p. 18), « n’a rien de commun avec la gentillette école littéraire qui fit flores en France sous ce nom ; rien de commun non plus avec la rhétorique douceâtre et la fadeur sentimentale, les rubans et les fanfreluches que l’on sait plu souvent attacher à ce mot. » (p. 18). De Novalis à Keats, de Schiller à Henry-David Thoreau, des frères Schlegel à Khalil Gibran, de John Ruskin à Romain Rolland, de Kleist à Rabindranath Tagore, les lignées du romantisme sont révolutionnaires. Et nous savons maintenant qu’au début du 19e siècle, l’insurrection anticapitaliste, car elle dénonçait avec force les logiques d’aliénation, de mécanisation, de réification, d’exploitation, que le désenchantement capitaliste était en train de manifester.
Rencontre. J’ai toujours eu le goût de l’imaginaire. Dès que je fus en mesure de lire sérieusement, je m’enserrais, volontairement et librement, dans l’enclos de la lecture des ouvrages de la série Contes et légendes du monde entier. Il ne s’agissait pas pour moi de fuir la grisaille d’une banlieue en voie de désenchantement. Je trouvais dans les mythes, non des fables mais des vérités, dans les légendes, non des fictions inventées, mais des récits bien plus fidèles et bien plus authentiques que bien des discours. Et le feu là-dedans ? Dans l’itinéraire de ma quête identitaire, enclenchée dès que j’eus 12-13 ans, l’imaginaire arabo-sémitique a constitué une puissante source d’inspiration et de fierté. Dans ce que j’estimais être mes « racines culturelles », je trouvais, bien sûr le Coran, mais aussi Les Mille et Une Nuits, la légende de ‘Antar et ‘Abla, et toute la littérature épique du Proche-Orient ancien. C’est là que j’ai rencontré l’une des faces du feu. La Quête de Gilgamesh figurait dans ces tablettes d’argile façonnées par le feu des cuissons. J’étais fasciné par ces écritures que le feu révélait en même temps qu’il les sauvegardait. Chaque fois que je suis en présence d’une terre argileuse, je passe de la terre au feu, car cette matière, immédiatement, se métamorphose, devenant en moi le support des anciennes écritures proche-orientales, support dont la destination est ce four qui la protégera pour des millénaires. C’est ainsi que, pendant quelques années, j’ai tenté de me familiariser avec les lignes du cunéiforme, dans les modestes salles de cour de l’Ecole des Langues et Civilisations de l’Orient Ancien, à Paris. Je voulais lire Gilgamesh dans le texte akkadien. J’ai toujours admiré la figure du scribe, babylonien par exemple, qui devait en même temps maîtriser l’art du feu, le geste artistique, et la connaissance.
« C’est l’heure des brasiers, et il ne faut voir que la lumière ». José Marti
Le romantisme influencera directement et indirectement plusieurs de ces écoles de pensée, de ces sensibilités intellectuelles, qui joueront, tout au long du 20e siècle, un rôle majeur dans l’émergence et la formulation du paradigme de l’écoformation. Pêle-mêle, je citerai la psychologie des profondeurs de Cari Gustav Jung, la philosophie des quatre éléments de Gaston Bachelard, le marxisme romantique et révolutionnaire de Henri Lefebvre, l’anthropologie de l’imaginaire de Gilbert Durand, la philosophie des images de Jean-Jacques Wunenberger, la philosophie du processus d’Alfred North Withehead, la philosophie transdisciplinaire de Basarab Nicolescu ou encore l’anthropologie systémique d’Edgar Morin. Tous ces mouvements intellectuels, et d’autres dont je n’ai pas parlé ont contribué à l’éclosion de l’écoformation. Gaston Pineau, et je ne prendrai que ce seul exemple, peut largement être considéré comme un héritier de toute cette effervescence, multiréférentielle. Or, on ne dira jamais assez à quel point ces écoles de pensée et de sensibilités se sont appuyées sur le formidable Feu de l’intellectualité romantique.
A l’heure où le Développement durable tend à monopoliser le champ de la relation entre l’écologie et le social, en lui donnant une destination technoéconomique (cf. voir les critiques puissantes de Serge Latouche), à l’heure où ce même Développement durable tend à faire dériver l’éducation environnementale vers les eaux polluées du formatage des comportements, à travers les fameux gestes écocitoyens (je renvoie ici aux remarques formulées par Lucie Sauvé), la mouvance des écoformateurs doit se mobiliser pour dire que d’autres mondes sont possibles, que d’autres utopies peuvent être réalisées, par-delà (et donc contre) la civilisation du Capital. Les écoformateurs, dans le champ qui leur est propre – à l’interface entre éducation, formation, écologie, psychologie, jeu et politique – peuvent participer à réenchanter le fùtur. Pour cela, il leur faut absolument amener à la conscience les mémoires de Feu.
Rencontre. Est-ce par goût personnel ou tradition familiale et culturelle, ou les deux à la fois, je suis un disciple de l’épice. De toutes les épices. Dans ce domaine, je transgresse les frontières. Je me souviens du ras al-hanout que ma mère et mes grands-mères mettaient dans la harira, la soupe traditionnelle qu’elles préparaient. Mais j’ai appris, ensuite, l’art des épices indiennes et mauriciennes, l’art des piments basques ou caraïbéens. Or, dans la philosophie culinaire du Moyen-Age, les épices, denrées rares en ces siècles, étaient l’une des expressions de l’élément Feu. Etre disciple de l’épice, c’est donc être un fils du feu. Je comprends pourquoi j’ai adoré, dans mon adolescence, « déguster » des sandwichs dont le seul ingrédient était une harissa forte !
3/ Le feu de camp : un cercle de parole anthropoformateur (P. Galvani 9 )
Le feu raconte des histoires
Illuminant la nuit des temps
Je connais tout le répertoire
De ce génie incandescent
Le feu est un vieux compagnon
Le plus ancien des minitels
Le cinéma de Cromagnon
Et la télé de Tautavel
(Claude Nougaro)
Introduction
L’expérience du feu de camp est une des expériences humaines les plus communes. Si le feu de camp fait partie du quotidien de nombreuses sociétés traditionnelles qui vivent encore immergées dans leur environnement naturel, il reste aussi une expérience familière, souvent marquante, de l’enfance ou de l’adolescence des citadins contemporains.
Le feu de camp est sans doute l’une des expériences humaines les plus anciennes partagées par toutes les cultures. Parce qu’il procure chaleur et lumière, le feu de camp est un lieu de repos, de repas commun, d’histoires partagées, de méditations enfouies dans la transe chaleureuse qu’il procure. Nous voudrions explorer ici quelques aspects de la dynamique éco-trans-formatrice du feu de camp avec l’hypothèse qu’il est, depuis l’apparition de l’homo sapiens, un champ d’anthropoformation fondamental.
Nous explorerons dans un premier temps notre propre histoire d’écoformation par le feu au travers de quelques moments intenses et signifiants (kaïros). Cette première partie est une manière de conscientiser et d’expliciter les expériences et les actions les plus significatives de ma relation à l’élément feu. Je fais ainsi l’hypothèse que ces expériences intenses et décisives, que les Grecs nommaient des kaïros, condensent ce qu’on pourrait nommer mes « écosavoirs » en relation avec le feu. Ces moments décisifs les plus intenses de mon auto-écoformation par le feu ont fait émerger mes intuitions et ma connaissance intime du feu. La connaissance la plus intime est selon Francisco Varela une « énaction » c’est-à-dire une structure cognitive qui émerge de 1’« action incarnée » dans le « faire face immédiat » de notre relation au monde (Varela, 1992).
Dans un second temps, nous explorerons plus avant ces intuitions pour développer une phénoménologie de l’expérience du feu de camp appuyée et nourrie par les apports de l’anthropologie, de la préhistoire, de la mythologie et de l’imagination matérielle de Gaston Bachelard. Cette phénoménologie du Feu de camp explorera l’idée du feu de camp comme premier cercle de parole et de formation humaine. Nous voulons montrer deux aspects de cette anthropoformation par le feu : la dimension socioformative du cercle de parole produit par le feu de camp et la dimension d’autoformation induite par la transe hypnotique de la contemplation du feu.
Je me souviens de moments décisifs d’auto-écoformation par le feu
Pour développer une recherche sur un aspect de son expérience personnelle (recherche en première personne) il est nécessaire de commencer par un retour réflexif sur les éléments essentiels de l’expérience vécue (Desroche 1990, Courtois & Pineau 1991, Vermersch, 2012). Je me concentrerai ici sur une série de moments intenses et signifiants vécus en relation avec le feu selon une méthode que j’ai nommée l ’exploration des kaïros d’autoformation (Galvani 2006, 2010, 2011,2015).
En revisitant et en décrivant ces moments d’auto-écoformation avec le feu, je réalise que les expériences intenses d’auto-écoformation par le feu se trouvent réparties tout au long de ma vie. Elles commencent avec les premiers souvenirs de petite enfance, lors de campements en pleine nature avec mes parents, puis ensuite dans des communautés autochtones amérindiennes, jusqu’à des expériences d’apprentissages majeurs encore récentes. Depuis mon enfance, j’ai toujours campé en pleine nature, seul ou en groupe, chaque année, et à toutes les saisons. Ce simple retour biographique me fait réaliser à quel point l’expérience du feu de camp est particulièrement significative pour moi et pourquoi le thème s’est « naturellement » imposé à mon esprit dans le cadre de cette recherche sur l’écoformation par l’élément feu.
Sans prétendre faire une analyse de contenu complète qui dépasserait le cadre de ce chapitre, les descriptions de mes kaïros d’auto-écoformation par le feu seront suivies d’un bref commentaire qui identifiera les apprentissages essentiels de chaque expérience.
1963 Dans la chaleur du soleil, je deviens lézard
Je me souviens du soleil qui chauffait le bitume de la cour de mon école primaire. Ce devait être au mois de mai ou juin. Le climat continental de la région de Lyon produit souvent, au début de l’été, des journées très chaudes qui annoncent les canicules de juillet. Je me suis assis sur le sol, adossé au mur de la cour, là où nous aimons jouer aux billes. Je vois les platanes et leur belle écorce marbrée devant moi. Je suis en short et je sens la chaleur me traverser la peau des cuisses. Je me souviens de cette sensation intense de plaisir et de torpeur qui m’envahissait, et me remplissait au fur et à mesure de la pénétration de la chaleur à l’intérieur de mon corps. Je me souviens d’avoir fermé les yeux à moitié. Je voyais les rayons de lumière se diffracter à travers la fente des paupières mi-closes. Tout était en fusion. Je me sentais devenir comme les lézards immobiles sur les murs de pierre au plus fort de la chaleur de midi. Même le bitume ramollissait dans le soleil d’été. Les odeurs, les sons, les rayons de soleil étaient fondus dans la chaleur du corps. Je devenais la chaleur, je fondais moi-même dans le soleil, le bitume et l’odeur des platanes. (kaïros d’écoformation avec le feu 1963)
Ce premier moment est le plus ancien. Ici l’élément feu est entièrement représenté par la chaleur solaire. Le premier éco-savoir qui émerge de mon auto-écoformation par le feu est un savoir de type mystique, une sorte de fusion de la conscience, une dissolution des repères dans la chaleur. Je me souviens de mes réflexions d’enfant sur le fait qu’on ne peut pas lutter contre la chaleur comme on peut lutter contre le froid (en bougeant ou en se couvrant). La chaleur, il faut l’accepter, tout mouvement la rend encore plus forte, mais si l’on s’immobilise on peut se fondre en elle. Il y a aussi dans ce souvenir, l’apprentissage d’un état de transe hypnotique qu’on retrouve souvent associé à la contemplation du feu.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents