Les grands reporters
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Description

Les récentes prises d'otages de journalistes français et étrangers ont mis en lumière les terribles conditions de travail des grands reporters. Chaque année, ce sont environ 100 professionnels de l'info qui tombent sur les différents théâtres de guerre et pas une semaine ne passe sans qu'un de ceux-ci soit enlevé, blessé ou emprisonné. En remontant le temps jusqu'aux pionniers (1850), Alexandre Janvier décrit donc l'évolution et les coulisses d'une profession qui fascine toujours les foules.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de lectures 320
EAN13 9782336260747
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les grands reporters
Du Mythe à la (parfois) triste réalité

Alexandre Janvier
@ L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296046634
EAN : 9782296046634
À Marie-Rose, Alexandra Boulat et Didier Lefèvre ainsi qu’à tous les grands reporters ou membres de la presse décédés, maltraités ou emprisonnés de par le monde.
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dedicace Les maraudeurs de l’info Introduction 1ère PARTIE : - L’ÉVOLUTION À TRAVERS L’HISTOIRE
1. DÉFINITION 2 . LES AGENCES 3. L’ÉVOLUTION DU MATÉRIEL 4 . LES REPORTERS AMATEURS 5 . LES FEMMES REPORTERS 6 . LES REPORTERS INCORPORÉS 7 . LA VIE DANS LES HÔTELS ET LA CONCURRENCE 8 . DERNIÈRES ÉVOLUTIONS DANS LE TRAITEMENT MÉDIATIQUE
2e PARTIE : - LES C ONTRAINTE S
9 . LES DANGERS 10. LES PRISES D’OTAGES 11 . LA PEUR 12. LES FORMATIONS ET LES ARMES
3ème PARTIE : - LES CONSEQUENCES
13. LES REMISES EN CAUSE 14 . LES EMOTIONS ET L’ESTHETIQUE 15. LES DECALAGES 16 . LA PSYCHOLOGIE ET LA RELIGION
4ème PARTIE : - LES COULISSES
17 . LES DOSSIERS 18 . LES VISAS 19 . LES ASSURANCES 20 . LA COMPOSITION DE L’ÉQUIPE 21 . LE FIXER 22 . LES FINANCES 23. LA VIE DE FAMILLE 24 . LA DETENTE 25 . LES FESTIVALS ET LES RÉCOMPENSES
CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE Remerciements Médias et communication à l’Harmattan
Les maraudeurs de l’info
Par Jean-Paul Marthoz
Directeur éditorial de la revue Enjeux internationaux
Auteur de Et Maintenant le Monde en Bref. Les Médias et le Nouveau Désordre Mondial, Editions GRIP, Complexe, 2006.
Coïncidence : le 4 juillet, au moment où je rédigeais cette préface, un message de breaking news de la BBC a surgi sur l’écran de mon ordinateur, annonçant la libération d’Alan Johnston, après une captivité de plus de 100 jours à Gaza, apportant ainsi une fin heureuse à un feuilleton qui risquait à tout moment de mal tourner. Si les amis d’Alan pariaient sur un scénario à la Florence Aubenas, une longue négociation suivie d’une remise en liberté, ils savaient aussi, depuis l’assassinat du journaliste italien Enzo Baldoni en Irak en 2004, que les otages occidentaux ne disposaient pas automatiquement d’un visa de retour dans le monde de la raison.
Partout, les rédactions et leurs directions ont dû tirer les leçons de cette nouvelle agression contre le journalisme. Et leurs conclusions – la recherche de l’info mérite-t-elle vraiment qu’on prenne pour elle tant de risques? - compliquent encore davantage une des formes les plus mythiques mais aussi les plus essentielles du journalisme : le grand reportage.
Mythe et (parfois) triste réalité, conclut l’auteur de cette plongée au cœur d’un métier, de ses rêves et de ses techniques, de ses passions et de ses doutes, de ses grandeurs et de ses concessions. Parmi les mille contradictions de cet univers de l’information au milieu duquel bourlinguent avec un inégal bonheur les envoyés spéciaux et les correspondants de guerre, j’en retiens une : ces dernières années, alors qu’un monde de plus en plus globalisé semble à portée immédiate d’un click d’ordinateur ou de caméra GSM, le territoire de l’information s’est ratatiné. Conséquence de la folie des hommes… ou de la rationalité des comptables.
Comme l’affirmait déjà en 1991 Jean-Christophe Rufin dans son livre L’Empire et les nouveaux barbares, les terrae incognitae du Siècle des Découvertes sont réapparues sur la carte du monde. Placées sous la coupe de groupes paramilitaires, de bandes criminelles, ethniques ou religieuses, des régions sont interdites au journalisme. Des provinces tribales du Waziristan (Pakistan) infestées par les Talibans jusqu’aux forêts du Magdalena Medio (Colombie) parcourues par les meutes prédatrices des FARC et des paras, de la péninsule de Jaffna (Sri Lanka) aux villages du Darfour (Soudan), des drames se déroulent à huis clos. Censée ouvrir une ère mondiale de liberté - cette fumeuse “fin de l’histoire” prématurément annoncée par Francis Fukuyama-, la chute du Mur de Berlin a débouché sur une prolifération de barrières, de guérites et de checkpoints.
Aussi brutalement que le règne des kalachnikovs, la soumission croissante du journalisme aux règles de l’économie et de la course aux dividendes a changé les priorités de l’information. En dépit de la prétendue consécration officielle des droits de l’Homme comme l’aune et le décodeur universels des tumultes contemporains, il y a effectivement sur la planète des mondes inutiles, une hiérarchie et une concurrence des victimes, des pays et donc des personnes qui ne comptent pas, ou si peu, au moment de déterminer le menu du JT, le thème de la cover ou la manchette de la “une”.
Dans ce contexte trouble et insécurisé, les journalistes ont également cédé de trop larges pans de leur territoire à d’autres pourvoyeurs de l’information. Les enquêteurs des ONG de défense des droits de l’Homme, les médecins et secouristes humanitaires, et parfois même les nouveaux missionnaires, pénètrent dans des régions où la presse ne se rend plus, sauf en compagnie de militaires des Nations unies ou d’escortes officielles.
Entraînés sans bouée dans les torrents des breaking news, les journalistes sont de plus en plus des cibles faciles, des sitting ducks (canards au repos), pour les spin doctors et les minders, ces agents omniprésents de la grande et prospère industrie de la communication stratégique et de la diplomatie publique. La vérité est, dit-on, la première victime de la guerre, comme si cet adage excusait tout. Lors de la ruée vers Bagdad, une grande partie de la “bonne presse” américaine a démontré que le journaliste peut être une victime consentante, avide de servitude volontaire.
Le résultat de ces concessions est désolant. Dans l’imagerie populaire, entre les emballements médiatiques et les grands déballages qui inévitablement leur succèdent, entre les affirmations péremptoires et les media culpa media maxima culpa, le “grand reportage” évoque trop souvent la frime et le bidonnage et se reconnaît davantage aux vestes kakis multi-poches et au gilet pare-balles qu’à l’exactitude et la pertinence de l’information. Les parachutages de célèbres présentateurs de télévision, la mèche gominée et le verbe assuré, sous les spots, “au cœur des ténèbres”, ont caricaturé le genre.
Même si certains de ses meilleurs praticiens cultivent la flamboyance, les journalistes ont appris que le grand reportage est d’abord une école de la découverte et donc de la modestie. Être sur le terrain, à l’écoute des gens et surtout des petites gens, a traditionnellement été le meilleur antidote aux manipulations et aux simplifications. “J’avais longtemps cru, écrivait John Simpson, célèbre bourlingueur de guerre de la BBC, que l’essence du bon reportage consistait à montrer aux gens que les sujets qu’ils croyaient trop compliqués pouvaient en fait être simplement et facilement expliqués. Aujourd’hui, je suis persuadé qu’il consiste à faire comprendre aux gens que les grandes questions du jour sont généralement très compliquées et que des réponses simples et improvisées – ramenons les troupes à la maison, écrasons les insurgés, faisons quelque chose - sont souvent le signe de l’impatience et de l’ignorance, et non de la compréhension”.
Les mains dans le cambouis, les pieds dans la gadoue, au milieu des champs de mines, le grand reportage s’oppose par définition au manichéisme, à cette obsession de désigner sans nuances les bons et les mauvais qui trop souvent maquille la réalité et, en fin de compte, entache le sentiment d’humanité. L’ancien correspondant du New York Times à Saigon, David Halberstam, récemment décédé, fut irremplaçable lors de la guerre du Vietnam non pas, comme le croyaient les adversaires de la guerre, parce qu’il critiquait l’“Empire américain”, mais bien parce que dans sa recherche de la vérité, il témoignait simplement, rigoureusement, de ce qu’il voyait, “disant tristement la vérité triste, ennuyeusement la vérité ennuyeuse” (Charles Péguy). Exposant sa “part de vérité”, celle qui dérange. Contre les raccourcis idéologiques et les aveuglements patriotiques.
Face aux tragédies qui ravagent des sociétés happées dans la spirale de la violence génocidaire et de l’intolérance ethnique ou intégriste, la presse doit choisir son camp, celui de la dignité humaine, comme il lui devait de prendre parti contre la barbarie lors des massacres coloniaux ou de l’Holocauste. L’impartialité dans la collecte des faits n’implique jamais la neutralité face au crime.
Or, la ligne d’un journal ne se définit pas seulement dans ses éditoriaux. Elle se forge tout autant dans ses choix de collecte et de traitement de l’information. Le grand reportage est aussi un engagement. Envoyer un journaliste au Darfour, lorsque tout le monde a les yeux fixés sur l’Irak ou sur Paris Hilton, relève d’une décision éditoriale, c’est-à-dire d’une prise de position. Dans ce capharnaüm que sont devenus les médias, les reporters sont les empêcheurs de pérorer et de pontifier en rond. Ils sont les garants de l’intégrité d’un métier qui reste fondé sur le devoir de témoignage et de connaissance. “Si la photo n’est pas bonne, c’est parce que vous n’étiez pas assez près”, s’exclamait Robert Capa. Si le journalisme n’est pas assez bon, c’est souvent en effet une question de distance : trop éloigné du terrain, trop proche des pouvoirs ; trop loin des gens, trop près de l’antenne de transmission et des deadlines.
En nous guidant au cœur de ce monde des grands reporters, entre les écueils d’une machine médiatique tour à tour assoupie et haletante, en nous décrivant les pratiques et les ambitions d’une profession en proie au doute, en nous présentant les regards de dizaines de reporters attachés à leur métier, l’auteur nous rappelle constamment que le journalisme s’exprime dans la recherche obstinée et têtue des faits, “just the facts”. Et qu’il est animé par la conviction que l’information, comme le proclama un magnat de la presse britannique, “c’est quelque chose que quelqu’un cherche à vous cacher, le reste n’est que de la propagande”.
Hommage donc aux maraudeurs de l’info…
Introduction
Bruxelles, 31 août 2004 1h27

Insomnie.

J’ai 24 ans. Je suis journaliste. Je ne trouve pas le sommeil en cette fin d’été. Ma femme, elle, dort paisiblement. Je la regarde emmitouflée dans l’édredon, belle comme jamais. À la même heure à Paris, dans quel état sont les proches de Georges Malbrunot ou de Christian Chesnot ? Combien de larmes dégoulinent sur les joues de l’épouse d’Enzo Baldoni, journaliste italien tué voici trois jours? Son gouvernement refusait de céder au chantage des ravisseurs. L’ultimatum pour les Français est reporté de 24 heures…

Comment vivre avec cette incertitude? Comment continuer à travailler, rire, chanter, respirer tout simplement alors que la vie de votre frère ou de votre fils tient à un rien ? Comment accepter ce destin tragique? Tomber pour son métier? Seul un soldat ivre de bravoure et d’amour inconditionnel pour sa patrie le cautionnerait.

Comme beaucoup de jeunes gens à 18 ans, j’ai opté pour des études de journalisme. Contrairement à ceux qui vous diront qu’ils sont un peu tombés dedans par hasard, j’ai entamé mon cursus universitaire par pure vocation. Véritable passionné d’information, j’étais fasciné par ces reporters envoyés au feu de l’actualité.

Un homme tombe devant la caméra. Scoop pour la BBC. Le technicien aura la caméra d’or au festival de l’inconscience. Je me rappellerai toujours le témoignage de ce cameraman anglais qui expliquait qu’alors qu’il filmait le conflit en Yougoslavie, l’objectif de son appareil lui faisait perdre toute notion du danger réel. Le journaliste qui l’accompagnait avait plus d’une fois dû le plaquer au sol tel un rugbyman pour lui faire éviter des balles sifflant dans leur direction.

Comment expliquer cette passion de “l’instant” si chère au regretté Cartier-Bresson, ce mépris de toute vigilance? Pour quoi risquer sa vie ? Se rendre dans une ville en état de siège pour quelques billets d’une minute dans des journaux parlés ? “La” photo “du” soldat au “moment” fatidique où il terrasse son ennemi, le regard figé sur l’arme de son bourreau? L’image de cet enfant agonisant dans les bras de son père, tous 2 pris entre 2 feux dans une rue de guerre civile?

Têtes brûlées ne vivant que pour l’adrénaline de ces moments qui échappent au commun des mortels. Ils passionnent. Ils inquiètent. Ils fascinent. Ils tremblent…

Je leur dédie ce livre car secrètement je rêve d’être un des leurs. Je suis comme un enfant devant tant d’aventures même si je sais maintenant que leurs conditions de travail sont souvent terribles. Et pourtant c’est une forme d’hommage sans complaisance que je ferai ici. Car, et c’est l’intérêt principal de cet ouvrage, je veux vous faire découvrir l’envers du décor. Ce qui se cache derrière la minute trente que nous regardons passivement tous les soirs au journal télévisé. Quelle est la véritable histoire de cette photo prise dans un moment d’Histoire ? Comment vit-on avant, pendant et après un reportage? Les anecdotes d’une expédition, les atmosphères que l’on ne capte pas forcément, les multiples difficultés rencontrées, les émotions vécues par l’équipe pendant les tournages. Un univers passionnant dont je vais tenter de vous ouvrir quelques portes.

J’ai pour cela interviewé une cinquantaine de reporters, tous médias confondus. J’ai lu leurs livres, leurs articles, leurs enquêtes, analysé photos, films et sites Internet, décortiqué leurs reportages sonores ou télévisés. J’en ai côtoyé également dans ma rédaction, écouté leurs histoires, bu leurs paroles ; et toutes ces rencontres m’ont à chaque fois enrichi sur ce monde aussi fascinant qu’impitoyable.

Alors, prêts pour le voyage aux pays des grands reporters?
Du mythe à la (parfois) triste réalité…
1 ère PARTIE :
L’ÉVOLUTION À TRAVERS L’HISTOIRE
1. DÉFINITION
Avant toute chose, perçons le mystère qui plane autour du “grand reporter”. Que cache cet adjectif qui semble avoir joué un rôle dans la mythification autour de ces journalistes? Les a-t-on toujours appelés ainsi? Utilise-t-on toujours ce titre actuellement? Comment les grands reporters ont-ils été perçus au fur et à mesure de l’histoire de la presse ?

Le terme reporter est introduit par Stendhal en 1829. Il vient du verbe anglais “to report” qui signifie rapporter ou relater. Le terme entre dans le langage journalistique aux Etats-Unis après la guerre de Sécession et se répand alors dans d’autres langues.
Et si l’on en croit le très sérieux Dictionnaire International des Termes Littéraires (DITL), cette activité n’a pas toujours eu bonne réputation. On y apprend, en effet, que le mot reportage apparaît tout d’abord en anglais au milieu du 19 e siècle et est entendu au sens de “cancan” ou de “commérage”. Il s’agit en fait de la juxtaposition du mot “report” et du suffixe “age” emprunté au français argotique, probablement pour attribuer cette détestable activité à la frivolité supposée des Français : le “cancanage” 1 . Myriam Boucharenc , auteur d’un formidable ouvrage sur les écrivains-reporters, cite quelques appellations dédaigneuses de l’époque : “ Dès les années 1870, le petit reporter indiscret et sans scrupule défraie la chronique et fait son entrée dans le dictionnaire comme “racoleur de nouvelles” et “écrivain subalterne ” 2 .

Loin d’être une exclusivité hexagonale, Raymond Manevy nous fait remarquer dans son livre La presse française de Renaudot à Rochefort (paru en 1958) l’origine probable de cette mauvaise réputation : “ Les ancêtres des reporters modernes étaient les nouvellistes à la main. Ils parcouraient les villes, se faufilaient dans les salons, se réunissaient dans les tavernes pour échanger des informations, inventaient des nouvelles quand ils n’en avaient pas à vendre aux directeurs des journaux. Le plus souvent aux alentours des lieux de pouvoir (la noblesse ou l’Eglise), ils étaient tout à la fois appréciés pour les services rendus et méprisés pour leur travail que l’on comparait à de la prostitution.“ 3 Il fut même un temps où d’autres mettaient en page les informations glanées sur le terrain. Mais cette période fut extrêmement courte et la tendance s’est heureusement rapidement inversée.

Avec le temps, le reporter accède à un certain rang et son statut est petit à petit reconnu. Pour plusieurs raisons, comme le fait par exemple de côtoyer des personnalités du monde : “ Il pénètre dans les coins les plus secrets, il tourne ou surmonte tous les obstacles, aborde les plus hauts personnages, suit les ministres en voyage, les armées en manœuvre, même en campagne, héroïque souvent par simple curiosité, et quelquefois sournois, inventant les faits divers quand il n’en a pas à se mettre sous la dent. Quel homme, quel homme 4 ! ”

On parle également de “grands reporters” en opposition aux “petits reporters” ou aux “reporters” (sans adjectif de taille…) qui sont eux cantonnés à une rubrique moins prestigieuse, celle que l’on appelle assez vulgairement “les chiens écrasés”. Mais ce titre de “grand reporter” évoque aussi, dans la légende, l’aventure, l’exotisme dans des pays lointains, inconnus et pleins de dangers que les “baroudeurs” traversent comme les flammes pour ramener leur reportage… Et ce mythe du journaliste qui parcourt les continents au péril de sa vie, un petit calepin à la main, semble toujours présent dans les esprits. Le grand reporter continue en effet d’incarner l’indépendance et la noblesse d’une profession bercée par les récits ramenés par ces pionniers qui ont éveillé l’imagination des lecteurs, les faisant rêver à des mondes magnifiques.

Il faut dire que, les images n’étant pas légion, le journaliste pouvait s’en donner à cœur joie à coup de longues descriptions des paysages et des couleurs rencontrés. Et comme la presse est également révélatrice de son époque, les lecteurs vont, avec la Première Guerre mondiale, s’ouvrir vers l’extérieur grâce à ces récits rapportés du front à l’étranger. Petit à petit, il y aura une ouverture, “un changement d’échelle” 5 comme le dit Thomas Ferenczi du Monde. Plus tard encore, au travers des romans et des films, le reportage apparaîtra toujours comme le genre-roi du journalisme, avec un piédestal particulier pour le grand reportage. 6

On ne peut, cela dit, parler des grands reporters sans évoquer les écrivains-reporters. Alors qu’aujourd’hui, cette double casquette se fait plus rare, au début du siècle passé, la grande majorité des grands reporters était écrivain. Certains d’entre eux trouvaient d’ailleurs un complément à leur métier en étant reporter, et puisaient au cœur de leurs rencontres occasionnées pour leurs articles les futurs personnages de leurs romans. L’exemple le plus célèbre est sans conteste Joseph Kessel pour son livre Le Lion , mais bien d’autres grands noms de l’écriture comme Blaise Cendrars , Ernest Hemingway , Gaston Leroux , Malraux , Maurice Dekobra 7 , Georges Simenon , Mac Orlan feront de même.

En fait, beaucoup de grands quotidiens, en perte de prestige et de lecteurs pendant la Première Guerre mondiale à cause notamment du “bourrage de crâne”, font appel aux écrivains de renom pour augmenter leurs tirages. Car le public est très friand de cette nouvelle façon de faire de l’actualité : non pas donner l’information brute, mais aider le lecteur à visualiser, à l’aide de larges descriptions, tant les paysages que les personnes rencontrés. Ce fut un grand succès. Un exemple? Kessel à lui seul fait monter le tirage d’un journal comme Le Matin de 150 000 exemplaires. Surtout qu’à l’époque, les éditions spéciales sont annoncées à la criée ou par affichage des jours à l’avance. Il y a donc un véritable effort publicitaire réalisé par les rédactions. Pourtant comme le dit Myriam Boucharenc , “ si le reportage a traversé le domaine de la littérature, il ne s’y est pas fixé. À peine reconnu que déjà concurrencé par l’essor de l’image et de la radio, il quitte le devant de la scène littéraire avant même de s’être codifié et théorisé. 8 ”

L’incroyable légende de ces hommes de l’époque doit, enfin, beaucoup aux différents récits de leurs voyages et surtout aux conditions de transport. Ainsi, l’un des plus grands écrivains-reporters, Henry de Monfreid, connaît une vie d’aventures tant sur terre que sur mer. On l’aperçoit pêcheur de perles en Mer Rouge, explorateur, trafiquant d’armes, écrivain, contrebandier de tabac et de haschich, bref un aventurier qui s’inspire de ses péripéties pour le récit de ses romans. Sa rencontre avec Joseph Kessel est décisive : suivant son conseil il se met à écrire. On prête d’ailleurs à Kessel des randonnées de 8 heures à dos d’éléphant ou de mulet, des heures et des heures au volant d’une jeep pour traverser la savane. Tout cela entrecoupé de marches à pied sur des kilomètres. Bref, des exploits physiques pour atteindre les points les plus reculés du globe, et ainsi aller chercher les infos au cœur même de l’aventure. Mais on rapporte aussi que ces hommes, mus par un réel besoin d’évasion, prenaient littéralement leur pied dans l’effort physique. Certains comme Albert Londres parlent même de vice du voyage, de besoin de courir les risques et le monde à la fois. Les avions n’existant pas ou à un stade très peu développé, il fallait dès lors bien parler d’expédition même pour aller ne fût-ce qu’en Afrique 9 …
D’aucuns disent que le prestige de ces hommes a baissé d’un cran le jour où les transports se sont modernisés et où les voyages se sont généralisés ; même si certains clichés relayés par le cinéma ont entretenu le prestige du grand reporter: homme bronzé, baraqué, barbe d’une semaine, séduisant mais surtout séducteur de belles femmes, légèrement alcoolique pour oublier les horreurs et tenir le coup psychologiquement, flambeur, prêt à tout pour rapporter des images du front.

Pour revenir à la notion de “grand”, le maître incontesté Pierre Assouline explique que “ s’il en est des grands, il en est donc des petits. Le grand reporter serait l’homme qui précède l’événement, et le petit celui qui suit. En fait, il apparaît que dans l’esprit des journalistes du début de siècle, tout est une question de distance. Comme s’il fallait absolument quitter la France pour gagner ses galons dans l’ordre du haut journalisme. ” 10 Idem pour certains dictionnaires journalistiques même récents, pour qui la distance revêt également de l’importance : “ Le grand reporter est un collaborateur chevronné auquel sont confiés les reportages sur les affaires importantes et ceux qui exigent un long déplacement, quand l’événement dépasse les possibilités du correspondant local .” 11 Mais pour beaucoup, le grand reportage ne recouvre pas toujours cette notion d’éloignement. Il s’exerce aussi bien dans une ville de province qu’à 10 000 kilomètres. Michel Parbot déclare ainsi : “ Point n’est besoin, pour être grand reporter, de parcourir le monde. Le sujet, la matière, peut se trouver devant votre porte.” “ 12

Notons enfin que le titre de grand reporter n’est pas uniquement dévolu à l’info internationale. Il s’applique également à des services comme l’économie, la société (les infos dites générales) et même parfois le sport. Dans ces autres cas, il s’agit plus d’un état d’esprit et d’un travail d’enquête approfondi sur certains sujets (sans forcément un rapport direct avec l’actualité) que d’un voyage dans une contrée lointaine. Pour Karelle Ménine de la Radio Suisse Romande, “ le grand reportage est le reportage qui ouvre grand un regard sur une situation à un moment donné. Il sera un excellent reportage s’il est à la hauteur d’un questionnement nouveau, surprenant, signature du reporter. Et grand ne signifie pas loin”. Le (petit) reportage consiste donc “seulement” à rapporter des faits bruts quand le grand correspond à la perception d’ensemble d’une réalité sociale.

Le titre de grand reporter revêt aussi dans certaines rédactions une valeur hiérarchique. Dans le système d’échelle de certaines maisons, il constitue un grade donné suivant l’ancienneté, la compétence ou la reconnaissance professionnelle. Mais il s’agit d’une notion parfois abstraite tant certains - qui en portent le titre - ne font jamais ce type de reportage, et d’autres - qui sont en permanence sur le terrain - ne l’ont pas. Ce statut n’existe d’ailleurs pas partout en Belgique, au contraire de la France où il est reconnu dans la hiérarchie journalistique, moins au niveau social que financier. Il s’agit parfois plus d’une valeur honorifique, résultat d’un ou plusieurs reportages appréciés. Pour beaucoup, l’expression est presque un peu dépassée. Ainsi pour Willy Vandervorst de la RTBF Radio , “ c’est une appellation qui était valable il y a 30 ans ou plus, à l’époque où voyager et émettre était beaucoup plus difficile”. Et cette dénomination peut parfois même revêtir un aspect cocasse. Comme avec Jacques Danois , l’ancien grand reporter de RTL, qui du fait de sa petite taille avait toujours été surnommé “le petit”, et qui déclare avec humour: “Lorsque j’ai été promu “grand reporter”, il m’a fallu faire preuve d’autodérision. Mais je sais que ce n’est pas le reporter qui est grand, c’est l’événement qu’il couvre” 13 .

Les grands reporters à travers l’Histoire
Voyons à présent, à travers l’Histoire, les étapes importantes du métier de grand reporter et quelques grands noms qui ont marqué le journalisme de terrain.

Le 4 mars 1678, Gand la cité indomptable fut le théâtre d’une bataille qui fut la première à laquelle assistaient les écrivains. Toutefois ceux-ci s’y intéressèrent mais de loin. Boileau aurait répondu au roi qui l’interrogeait : - “Sire, j’étais à cent pas. - N’aviez-vous pas peur ? - Oui Sire, je tremblais beaucoup pour Votre Majesté… et encore plus pour moi” 14 .
Il est en fait quasi impossible de dater la naissance du grand reportage tant, à travers les temps, les hommes ont toujours rapporté les récits des guerres ou des expéditions qu’ils menaient. Et même si avant l’invention de la presse, ce rôle était largement réservé aux écrivains ou aux poètes 15 , d’autres professions ont d’une certaine manière contribué à répandre ces nouvelles connaissances. Les auteurs des premiers carnets de voyage sont des ingénieurs ou des scientifiques dotés d’un joli coup de crayon, mais surtout d’un grand sens de la précision. À l’instar de Duplessis, qui accompagne une expédition mandatée par Louis XIV en Terre de Feu, ils ont pour mission de répertorier les découvertes de toutes sortes 16 .
Pourtant il faudra attendre le 19 e siècle pour réellement parler d’articles de presse. C’est en effet l’heure des premiers magazines d’actualité comme l’ Illustration ou l’ Illustrated London News, qui, comme leur nom l’indique, se composent d’articles illustrés à l’aide de dessins. Toutefois, l’authenticité de ceux-ci n’est pas toujours garantie. “ Ils sont réalisés sur les lieux même de l’action, mais sont bien souvent réinter-prétés voire carrément inventés par leurs auteurs se fiant à des rumeurs ou à des témoignages pas toujours très fiables. Et, il faudra une succession d’inventions en tout genre pour que la photo les remplace” 17 .

On évalue donc la naissance de celle-ci aux alentours de la fin des années 1830. Elle serait en fait l’aboutissement des travaux de 2 chercheurs, l’un français, Nicéphore Niépce et l’autre anglais William Henry Fox-Talbot 18 . L’époque est, comme on le sait, chargée de révolutions et de conflits en tout genre, mais c’est surtout outre-Atlantique que se démarqueront véritablement les pionniers du photojournalisme.

Ainsi, durant le conflit qui oppose le Texas au Mexique en 1846, un certain Charles Betts réalise déjà des portraits de soldats, mais c’est lors de la guerre de Crimée (1853-1856), qu’on voit apparaître les premiers réels reportages de guerre. Ceux-ci sont l’œuvre notamment de Carol Szathmari , un peintre d’origine roumaine qui réalisera quelque 300 images calotypes, principalement de la vie dans les camps militaires. On épingle surtout Roger Fenton qui ramènera de ce conflit quelques centaines de portraits de soldats ou de camps militaires. Financé par un éditeur de Manchester, il est également le premier journaliste “embedded 19 ” de l’histoire, contraint comme nombre de nos contemporains à une certaine forme de censure. Pour pouvoir accompagner les soldats, il doit suivre à la lettre les conditions imposées par la Reine Victoria, c’est-à-dire, ne pas montrer le sang des soldats blessés ou morts au combat. De plus, les conditions techniques de l’époque sont déplorables et ne permettent pas encore de prendre une scène en mouvement. Les photos ne seront pas publiées telles quelles et seront recopiées par des dessinateurs graveurs. Ce qui fait que les “clichés” diffusés dans l’ Illustrated London News et Il Fotografo sont tronqués et le résultat donne une version idyllique de cette guerre. Il devra également travailler dans des conditions terribles, passant du froid glacial à la chaleur insoutenable, et par ailleurs lutter contre l’épidémie de choléra qui sévit alors dans les troupes. Atteint par la maladie, il sera remplacé par James Robertson et Felice Beato , tous 2 photographes officiels de l’armée britannique, qui, tout en ne rapportant toujours pas de photos de victimes, ramèneront des images de ses conséquences 20 .

Il faut bien dire aussi que le matériel de l’époque se prête assez mal aux exigences d’une guerre. Le procédé employé pour prendre ces clichés est le daguerréotype. L’un de ses inconvénients principaux est la lenteur (parfois plusieurs heures de pose…). Les photographes ne pourront donc ramener que des images fixes de panoramas d’après bataille. Celui-ci sera remplacé assez vite par le calotype, procédé de négatif sur papier, puis par le procédé au collodion. Cette méthode va éclipser les autres jusqu’au nouveau siècle, par la qualité des résultats, malgré son fonctionnement compliqué, basé sur un mélange de produits chimiques disposé sur plaque de verre, et un inconvénient majeur: le transport du matériel.

Un ingénieux personnage résout ce problème en promenant son laboratoire mobile à l’aide d’un chariot racheté à un ancien marchand de vin. Matthew Brady couvre la guerre de Sécession (1861 – 1865) en suivant les troupes sur les champs de bataille. Il prend plus de 8000 clichés, relatant les terribles réalités de la guerre qu’il subit également : blessé, il connaîtra la faim pendant le confl it 21 . C’est aussi l’un des premiers qui entreverra dans son travail une source financière non négligeable. Son but sera dès lors de vendre ses clichés au gouvernement, mais celui-ci mettra près de 15 ans à les acquérir, le tout pour une somme plus que modique. Même s’il reste LE témoin de cette guerre, il terminera ruiné alors que ses clichés ornent désormais les murs de la Bibliothèque du Congrès à Washington 22 …

Cette guerre restera aussi la première dont on voit les cadavres et où les photographes portent un jugement moral sur les événements qu’ils couvrent. L’évolution des appareils se poursuit durant le conflit. On assiste notamment à une première “miniaturisation”, qui permet aux photographes de travailler plus discrètement et de prendre les gens sur le vif. Les premiers appareils portatifs s’appellent d’ailleurs des “détectives 23 ”.
D’autres noms à retenir pour la couverture photographique (alors qu’ils sont, selon certains chiffres, près de 300) : Alexandre Gardner qui n’hésite pas, pour marquer les esprits, à disposer les cadavres de manière à rendre leur pose la plus tragique possible et Timothy O’Sullivan .

À compter de cet instant, tous les grands événements du monde vont être couverts par les photographes. Suivront quelques épisodes comme la guerre d’Italie et surtout la guerre franco-prussienne en 1870 durant laquelle certains noms comme Nadar et ses célèbres voyages en ballon (à partir duquel il prenait ses photos), se démarqueront. C’est aussi à cette époque que le reportage, déjà bien implanté dans la presse anglo-saxonne, gagne la presse française. Il y aura encore la guerre russo-turque, puis le conflit russo-japonais de 1904-1905 avec l’Américain Burton Holmes . Bref de nombreuses guerres qui, en plus de toute l’actualité coloniale des pays occidentaux, donneront l’occasion à ces pionniers de faire leurs armes. En cette fin de 19 e siècle, il y a un réel désir d’information, et la presse va profiter de l’ère industrielle pour se développer. C’est en effet une période propice aux évolutions technologiques comme le train, le bateau, les techniques d’impression, mais surtout le télégraphe électrique qui permet de relier les continents en un tournemain.

Suivront d’autres évolutions techniques comme la découverte du gélatino-bromure d’argent qui permet (via un procédé chimique de couverture des plaques et des films) de fixer les choses et les gens en mouvement. Cette technique de l’émulsion est une véritable révolution car elle prend le pas sur des siècles d’images fixes et figées. L’autre révolution vient de la transmission, avec l’invention et le développement du télégraphe par fil, puis par radio. En 1876 naît le téléphone qui permet aux reporters d’“envoyer” leurs articles à leur rédaction. Pourtant c’est surtout en 1907 avec le bélinographe, ancêtre du fax, que les progrès de transmission sont les plus importants. Avec le bélino, on peut envoyer des images par radio d’un continent à l’autre.
Précisément, la radio (et donc l’info en radio) dans le sens moderne du terme naîtra en 1920 aux Etats-Unis, dopée par les besoins de communication des différentes armées 24 , avec tous les avantages qu’on lui reconnaît encore aujourd’hui : instantanéité de l’info, rapidité de réaction, illustration musicale… On date par exemple la catastrophe de Lakehurst (en mai 1937), qui voit le zeppelin Hindenburg prendre feu et s’écraser, comme la première couverture “en temps direct” d’un événement, soit avec les commentaires radiophoniques et le lendemain un compte-rendu dans les journaux.

Forts de ces avancées technologiques, les photographes explorent le monde, mais c’est en observant les leurs qu’ils lanceront un des plus grands mouvements de l’Histoire du photojournalisme : les “concerned photographers”. Plusieurs grands noms se démarqueront ainsi aux Etats-Unis comme Lewis Hine qui réalise de nombreux clichés sur le travail des Américains dans les usines et les manufactures (la célèbre collection Men at work ). Ceux qu’il prend lors de l’arrivée des immigrants européens à Ellis Island marque le début du reportage social aux Etats-Unis. Ses photographies sont engagées et ont un rôle de dénonciation, comme celles sur le travail des enfants à travers le monde qui débouchent sur l’adoption d’une nouvelle loi sur les conditions de travail des mineurs. Autre exemple de photographe engagée : Dorothea Lange qui elle s’intéresse plus particulièrement à la misère des sans-abri de la ville de San Francisco. Dans ses images, elle témoigne également des difficultés et des conditions de travail dans les campagnes américaines. Sa célèbre photo The Migrant Mother fait d’elle une figure de proue de la photographie documentaire. D’autres prendront le relais comme Cornell Capa , frère du célèbre Robert Capa, qui mettra en avant la “vérité contre l’objectivité” et misera sur l’émotion dégagée par une photo pour pousser les gens à la réflexion 25 . D’autres grands noms de ce mouvement : Leonard Freed , Werner Bischof , Andre Kertesz , David Seymour , Dan Weiner , sans oublier Robert Capa lui-même.

Une fenêtre sur le monde
La Première Guerre mondiale est considérée comme un tournant dans l’appréhension par le public de l’actualité internationale. Les différentes crises qui secouent l’Europe et le conflit mondial forcent les esprits à s’ouvrir au monde. La géostratégie fait son apparition et les multiples récits rapportés par la cohorte de journalistes, mieux placés dans la hiérarchie des quotidiens, aident la population à découvrir les autres peuples, puis à saisir les différents enjeux. Parallèlement à l’envoi de reporters sur le terrain, les différentes rédactions se constituent un véritable réseau de correspondants permanents, en poste dans ces villes étrangères et susceptibles d’envoyer des papiers dits “couleur locale”. Mais la couverture de cette guerre est aussi gangrenée par la propagande. D’une part, par pur patriotisme des responsables d’édition, mais aussi par une importante censure militaire qui contrôle la mise en page des journaux. Les images du conflit sont fort peu montrées dans la presse : il ne faut pas démoraliser les troupes. Les journaux publient des photos prises par les soldats eux-mêmes. Des revues comme Sur le front ou Sur le vif demandent même ouvertement aux amateurs d’envoyer leurs photos pour illustrer les récits des premières lignes 26 .

Au sortir de la guerre et dans le courant des années 20, de partout pleuvent des discours pacifistes. Plusieurs revues ou journaux illustrés naissent dans des pays comme la France, l’Angleterre ou l’Allemagne, encourageant la thèse du “Plus jamais ça”. Ceux-ci sortent des photos jusque-là inédites pour illustrer les conditions de vie déplorables des soldats et les différentes scènes de carnage.

L’entre-deux-guerres est lui, comme on l’a vu précédemment, marqué par les écrivains-reporters. Ainsi, alors que bon nombre d’entre eux se sont illustrés sur le front, des initiatives pour promouvoir ce genre voient le jour ; comme le lancement en 1923 par Albin Michel d’une collection intitulée Les Grands Reportages dont le premier volume n’est autre que le Au Bagne d’Albert Londres . “ Le développement des techniques d’impression et de transmission, l’élargissement du lectorat de presse, la naissance des premiers magazines, la vogue éditoriale du récit d’enquête, ont largement contribué à l’essor de ce qui, plus encore qu’un “genre”, s’avère un véritable phénomène socioculturel.” 27

Parallèlement, la technologie d’un point de vue photo continue à progresser et les premiers appareils légers facilitent le travail des photographes. L’actualité de l’époque, elle, ne manque pas : guerre d’Espagne, invasion de l’Ethiopie par les troupes mussoliniennes, montée du nazisme en Allemagne,… Et comme on le sait, le parti national-socialiste d’Hitler n’hésite pas à utiliser les médias pour faire passer sa propagande 28 . Ainsi, quand la Seconde Guerre mondiale éclate, l’officier Hoffmann organise à Berlin un regroupement de toutes les photos prises au front. Il se charge d’envoyer toutes celles qui corroborent la propagande nazie et vérifie auprès des journaux qu’elles soient bien publiées. Vers la fin de la guerre, sentant la fin approcher, beaucoup de ces clichés sont brûlés, mais les archives restantes sont confisquées par les Américains qui les emploient pour identifier les criminels de guerre.

Cette guerre est aussi et avant tout couverte de manière patriotique. Les correspondants sur le front font plus office d’agents de propagande, attachés au gouvernement que de vrais reporters dans le sens actuel du terme. Elle est extrêmement bien couverte car plusieurs photographes peuvent monter au front jusqu’aux postes les plus avancés. Ainsi, on a des images du célèbre débarquement de Normandie grâce au courage de Robert Capa . Malheureusement, les clichés qu’il en rapporte sont quasi tous inutilisables. Seuls onze sont publiés car plusieurs maladresses dans la manipulation des films rendent les images floues. Mais finalement tellement en phase avec cette page terrible de l’Histoire 29 .

D’autres témoignages exceptionnels de ce conflit arrivent jusqu’au public. Comme celui du journaliste américain Edward Murrow qui fait plusieurs reportages sur la libération des camps dont celui sur le camp de Buchenwald. Dès le début de son récit, il prévient ses auditeurs “ Si vous êtes à table ou si vous n’avez pas envie d’écouter ce que les Allemands ont fait, vous pouvez éteindre votre radio car je vais vous parler de Buchenwald ” 30 . Il décrit les horreurs, en en taisant quelques-unes pour éviter de dégoûter trop le public, mais en le suppliant à la fin du reportage de croire en ce qu’il a dit. La photographe Lee Miller connaîtra également l’horreur avec ses reportages sur la libération des camps de concentration de Dachau et de Buchenwald qui sont d’une intensité effroyable. Elle aura d’ailleurs énormément de difficulté à se remettre de sa couverture de la libération des camps. “ J’ai traversé l’Allemagne en proie à la haine et au dégoût. Pendant des mois, mon regard est resté imperturbable, ma bouche fermée de sorte que je parvenais à peine à esquisser un sourire 31 ”.
Ses clichés permettent en tout cas d’avoir une preuve du terrible génocide. Pourtant elle doit, elle aussi, envoyer un message au magazine qui l’emploie ( Vogue ) comme gage de l’authenticité des photos tant les gens aux Etats-Unis n’osent y croire. La plupart des journalistes qui couvriront ces tragiques événements auront en effet beaucoup de mal à faire croire à leurs auditeurs ou à leurs lecteurs les terribles récits de découverte des camps. Et cela tant par la gravité extrême et inconcevable des situations décrites que par la peur de la propagande omniprésente depuis le début du conflit 32 .

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la presse a, elle aussi, soif de liberté et on assiste à la création de nombreux supports qui offrent un large espace aux photos de presse. Beaucoup de spécialistes voient d’ailleurs cette période comme une sorte d’“âge d’or”, notamment pour le photojournalisme tant les libertés dans le travail sont grandes.
L’époque ne connaît pas encore la concurrence de la télévision qui n’en est encore qu’à l’état expérimental. Dominique Lapierre, qui travaille alors à Paris-Match , illustre le travail durant cette période : “ Quand vous étiez journaliste à Match à l’époque, vous étiez la télévision des gens. Nous apportions dans les foyers les images du monde, les récits. Il n’y avait pas d’instantanéité de l’info.” La période est également marquée par la Guerre froide et toutes les tensions politico-stratégiques que l’on sait, dont Erich Lessing est sans conteste la figure la plus prolifique pour l’avoir couverte de bout en bout.

D’autres événements majeurs marquent cet âge d’or: parmi ceux-ci, et principalement, les guerres du Vietnam et d’Indochine. Beaucoup considèrent ces conflits comme les seuls où les journalistes jouiront d’une liberté de mouvement quasi totale. Par moments, il y aura sur le terrain près de 700 journalistes, autorisés à suivre les soldats partout, sautant d’un hélicoptère à l’autre, jusque dans les bains de sang. Cette guerre sera un véritable détonateur pour les états-majors qui sentiront à partir de là que l’opinion publique réagit fortement aux photos ramenées du front. La révélation des conditions dans lesquelles les “boys” combattent et meurent sera, cela dit, le coup de grâce pour cette liberté d’accompagner les soldats. Le raisonnement deviendra alors le suivant : moins il y aura d’infos, plus la guerre sera susceptible d’être gagnée. Et dès les conflits suivants, les médias sont beaucoup plus contrôlés 33 .

Parallèlement à cela, le développement de la télévision bouleverse lui aussi la donne dans le métier. Il faut dire que le petit écran - et ses différentes évolutions (notamment les retransmissions en direct) - apporte les nouvelles au moment même où les faits ont lieu. À partir de 1960, les postes de télévision se trouvent dans beaucoup de foyers. Cette concurrence va rapidement se montrer déloyale. La presse magazine qui jusque-là règne en maître sur le grand reportage connaît un passage à vide dont elle aura beaucoup de mal à se relever. Pour ne donner qu’un exemple, les mythiques hebdomadaires illustrés Look et Life cesseront leur parution, respectivement en 1971 et en 1972. Pour le mythique Life c’est la mort après 36 ans d’existence (même si 8 millions de lecteurs l’achètent encore à l’époque…). La concurrence de la télévision sur le marché publicitaire est devenue trop forte. Le magazine connaît ses heures de gloire avec la Seconde Guerre mondiale et celle du Vietnam où ses photographes sont en première ligne, comme Larry Burrows qui, via ses images de soldats dans la boue, donne un peu d’humanité à l’apocalypse.

Les magazines en général vont également réduire le nombre de pages consacrées à ces reportages et on constate dès lors un changement d’attitude chez certains photojournalistes qui se tournent vers l’image qui choque, qui dérange, dépassant certains tabous de société. À partir des années 80 également, une presse dite “people” se développe à l’échelon mondial reléguant, dans certains titres comme Paris-Match , le photojournalisme au second plan. Les grands reportages dont ils ont fait leur credo vont dès lors déserter les couvertures pour laisser la place aux portraits de famille des têtes couronnées ou du show-business. Mais il y a aussi du coup un changement dans la vision de la profes-sion où le photographe héroïque est remplacé par le paparazzi irrespectueux. Un véritable business anime ce pan de la profession et certains n’hésitent pas à faire grimper les enchères quand ils détiennent des photos qu’ils savent compromettantes pour la “star” piégée. Ils savent en tout cas que les rédactions et les agences vont mettre le paquet, car leurs parts de marché sont en grosse partie réalisées via ces parutions. Parallèlement, les médias refusent de plus en plus les photos trop dures, arguant que les gens en ont assez de voir la misère du monde et qu’ils aspirent à voir des strass et des paillettes. De nombreux photographes voient leur travail refusé au profit de sujets people. Goksin Sipahioglu quand il dirigeait encore Sipa, se “disait excité par le Kosovo, mais obligé financièrement de faire du Diana”. 34 Car là où le prix de vente d’une photo du conflit en Bosnie ne valait par exemple que 1500 francs (français), la série du baiser entre Diana et Dodi à Saint-Tropez aurait elle rapporté plus de 10 millions voire 30 millions de francs 35 .

Pourtant, l’actualité internationale de cette fin de siècle est encore bien fournie en événements historiques comme la chute du mur de Berlin et toutes les révolutions qui démantèlent le bloc communiste russe. La guerre sévit aussi en Europe pour la première fois depuis 50 ans avec la déchirure de la Yougoslavie. La couverture de celle-ci marque le début d’une nouvelle génération de reporters qui, vu la proximité, partent en voiture pour rejoindre le front. Le Proche et le Moyen-Orient offrent aussi aux grands reporters de multiples occasions d’exercer leur métier. La guerre du Golfe en 1991 est également révélatrice de changements dans la manière de couvrir une guerre. Les journalistes, longtemps tenus à l’écart des armées, peuvent via un système de “pool” (que nous développerons dans le chapitre “embedded”) à nouveau suivre les troupes. Cependant, ce système montre vite ses limites car on ne laisse voir aux reporters que des événements connexes se déroulant à 50 km du front. Cette guerre voit aussi la naissance de la “guerre en direct” avec un média surpuissant nommé CNN qui suit minute après minute le déroulé de la guerre.
Le nouveau millénaire commence, lui, avec les tragiques attentats du 11 septembre, lesquels entraînèrent les conflits en Afghanistan, en Irak et plus largement la “guerre contre le terrorisme” éparpillée aux 4 coins de la planète ; conflits dont la couverture sera développée dans d’autres chapitres 36 .
2 . LES AGENCES
Dans toute l’Histoire du journalisme, les agences ont eu et ont toujours à l’heure actuelle un rôle important. Ainsi, dès la naissance de l’Agence France Presse lancée par Charles Louis Havas en 1835 et ensuite de ses concurrentes 37 , la disponibilité d’informations pour les journaux, qui jusque-là utilisent des réseaux limités de collecte, croît considérablement. Et il en est de même pour les agences de photo.

En fait, dans l’entre-deux-guerres, les photographes sont attachés à un magazine et sont donc salariés. Progressivement, les nouvelles techniques permettent de faire des reportages plus longs et de développer plus facilement les tirages. Parallèlement, le public se passionne pour ces images de plus en plus nettes qui l’emmènent à l’autre bout de la planète. La demande de photos est donc de plus en plus grande et rares sont les rédactions qui peuvent encore se payer les services d’une équipe photographique. De plus, dans cette situation, les photographes ne sont pas maîtres de leur travail, ni de l’utilisation qui en est faite. Cette situation de subordination a dès lors comme conséquence la création d’agences de photo où les photographes retrouvent une certaine indépendance.
Il est à noter que Paris a été pendant longtemps (et est toujours?) la capitale du photojournalisme. Par sa position, géographiquement centrale. Elle permet en effet de rejoindre tous les points chauds du globe en quelques heures. Elle présente plus d’avantages par rapport aux fuseaux horaires. Ensuite, c’est la ville où se créent les premières (grandes) agences européennes de photo de presse à partir des années 20, et où les ténors de l’âge d’or du photojournalisme élisent domicile.

Au sortir de la guerre, en 1947, l’agence Magnum est créée comme une sorte de coopérative pour réaliser du grand reportage de qualité. Lancée par plusieurs noms prestigieux comme Henri Cartier-Bresson , Robert Capa , George Rodger ou encore David Seymour , elle se veut une structure non soumise aux lois commerciales des publications. Les journalistes, qui ne peuvent y entrer que par cooptation, protègent ainsi leur indépendance morale et matérielle en restant propriétaires de leurs négatifs, et travaillent de ce fait à leur rythme. Ils ont ainsi le loisir de se concentrer sur leur démarche personnelle de témoins sensibles.

Vient ensuite l’agence Gamma , créée elle en 1966 par Raymond Depardon , Hubert Henrotte , Gilles Caron , et plusieurs autres photoreporters de l’époque. Elle aussi, apporte plus de transparence dans le traitement des photographies et adapte mieux les statuts et les droits des photographes sur leurs images. Elle profite de l’effervescence de l’actualité de la fin des années 60 pour prendre son envol. Se succèdent des événements spectaculaires : Mai 68, le Printemps de Prague, la guerre du Vietnam ou la famine au Biafra. Malheureusement, cette maison mère du photojournalisme - longtemps considérée comme la première agence du monde - connaît des soucis financiers. Elle ne peut comme beaucoup d’autres éviter le rachat par un grand groupe financier. Elle fut en tout cas un modèle pour beaucoup d’agences qui se créèrent à partir d’elle comme notamment Sipa .

Lancée par le Turc Goksin Sipahioglu en 1969, la légende veut qu’il ait, comme premier local, loué un 16 m 2 sur les Champs-Elysées (les toilettes servant de laboratoire !) à Fernand Reynaud… 38 Visionnaire et véritable passionné d’information, Sipahioglu est le seul journaliste à entrer à Cuba pendant la crise des missiles en 1962, déguisé en marin. 39 Il gère son agence de façon parfois chaotique mais toujours dans le sens du travail journalistique se montrant très protecteur de ses photographes et de leurs clichés. Yan Morvan, grand spécialiste du photojournalisme 40 illustre ce côté “lanceur de défi” : “Il n’hésitait pas dit-il à mettre plusieurs photographes sur le même “coup” pour obtenir les meilleures images“ 41 .
Enfin troisième grande agence : Sygma créée elle en 1973 par Alain Noguès et Hubert Henrotte (déjà cofondateur de Gamma) qui reprend le modèle de partage équitable des frais et des bénéfices avec les photographes cher à Gamma.

Hormis les “grandes”, on pourrait également citer d’autres agences qui ont vu passer de très brillants photoreporters : Black Star, Apis, Reporters Associés, Dalmas, Rapho, Vu, Métis, Tendance Floue ou encore Editing.

Quoi qu’il en soit, depuis une quinzaine d’années, les choses ont énormément changé. Les années 90 voient en effet la fin de la suprématie des trois grandes agences (Gamma, Sygma, Sipa) qui sont tour à tour rachetées. Les structures sont pour la plupart restées les mêmes, mais elles ont peu à peu perdu leur magie d’antan, prenant l’option de devenir des entreprises développant une philosophie mercantile. Les photographes y sont désormais considérés comme des employés par les nouveaux gestionnaires, et l’esprit même du photojournalisme y est parfois laissé de côté. Beaucoup de grands photographes ne supportent pas cette évolution dans la mentalité des agences ; le passage de la qualité à la quantité, et surtout à la rentabilité, en ayant décontenancé plus d’un. Désormais, ce sont en effet de vrais empires de communication et de médias dont la photographie n’est qu’un secteur d’activité.
Cette révolution est lancée par un milliardaire visionnaire du nom de… Bill Gates. Son entreprise nommée Corbis rachète l’agence Sygma en 1999, mais en fait, c’est même 10 ans avant, en 1989, que le milliardaire américain décide de créer la plus grande banque de données du monde. La légende veut que cette idée soit l’éclosion d’un délire du créateur de Microsoft qui rêve de voir défiler les plus belles images sur les écrans muraux de sa maison. Il y va ainsi de sa poche pour tour à tour racheter le fonds Bettman, Saba, Kipa, Outline et Tempsport, et mettre sur pied des collaborations avec la National Gallery et le Musée de l’Ermitage… 42

D’autres multinationales de communication voient également le jour, comme Getty Images dirigée par le petit-fils du magnat du pétrole Mark Getty, et qui absorbe The Image Bank appartenant à Eastman Kodak. Mais aussi Hafimage dont le propriétaire est le groupe Hachette Filipacchi Medias qui a racheté Gamma, Rapho et Keystone. Et on peut également citer Visual, le Groupe Lagardère Medias ou encore Sud Communication appartenant aux Laboratoires Fabre et qui a racheté Sipa 43 .

Conséquence de tout ceci : tous ces rachats causent une vague de protestations de la part des anciens membres des agences 44 . Car les fameux contrats à l’américaine proposés ne respectent pas toujours les statuts, la rémunération et les droits d’auteur des photographes. De plus, certains termes utilisés pour nommer ces derniers (“fournisseurs de contenus visuels”), déclenchent une nouvelle série de protestations. Les Américains ont quant à eux une mauvaise surprise. Ils pensaient pouvoir rapatrier gratuitement les tirages vers la maison mère aux Etats-Unis. Mais ils déchantent quand ils se rendent compte qu’en droit français, les clichés appartiennent aux photographes. Comme le dit très justement Magali Jauffret, on se demande comment pareille logique financière peut coller à la culture très anticapitaliste des photoreporters. Certains comme Thierry Orban parlent même d’une différence de culture entre d’un côté, en France, des gens venus de la presse et, de l’autre, aux Etats-Unis, des commerçants de haut vol rêvant de se retrouver à la tête d’une “ gare de triage d’images numériques 45 ”.

Les photographes parlent de véritable tentative de spoliation et se regroupent pour défendre leurs droits d’auteur. Un collectif appelé Free-Lens 46 est ainsi créé en 2000. Car, depuis que les groupes de communication rachètent les agences, les photographes se voient proposer des contrats qui les poussent à abandonner tout contrôle de l’utilisation de leurs images, notamment pour la diffusion hors du groupe et les utilisations dérivées. Il faut dire que, pendant longtemps, les photographes se soucient peu de la revente de leurs clichés et se concentrent princi palement sur leur travail. Ils ne savent, ni ne veulent vraiment gérer cet aspect financier, et laissent cela aux agences qui remplissent ce rôle via les vendeurs et les commerciaux. Il arrive donc à certains d’être dans le rouge par rapport à leur agence, leurs frais étant supérieurs à leurs gains. Et si ce système est “toléré” pendant plusieurs années, c’est parce que les directeurs d’agence connaissent la qualité des photographes, même s’ils ne sont pas vraiment rentables pour l’agence. Comme l’évoque Patrick Chauvel en parlant de son patron de l’époque, Goksin Sipahioglu : “Il aura charmé, aidé, révélé à eux-mêmes et aux autres plusieurs générations de photographes. L’argent n’a jamais été un problème entre nous : on était – et surtout moi – constamment à découvert. C’était l’époque de ce qu’on a appelé “le miracle des agences françaises”. Elles prospéraient indépendamment des photographes. L’agence faisait du fric, le photographe faisait des reportages. J’en avais si peu que des collègues américains m’appelaient le “clochard des grands hôtels ”“ 47 .

Or, les nouvelles entités qui ont une approche marketing de la chose, misent sur l’efficacité et la rapidité, bref la rentabilité à tout prix. Dans cette nouvelle optique, il faut aussi prendre en compte les problèmes de concurrence entre salariés et pigistes : les salariés touchent un traitement fixé à l’avance par contrat, alors que les pigistes sont payés à la commission, donc en fonction du nombre de photos vendues aux organes de presse. Ceux de la première catégorie ne doivent pas vendre leurs photos, mais ils doivent parfois accepter des commandes qui ne les intéressent pas du tout. D’un autre côté, les indépendants, sont eux libres de choisir leurs sujets et de gérer leur temps, mais doivent assurer eux-mêmes leur autopromotion auprès des rédactions, et, avant de partir, trouver les financements de base qui ne couvrent bien souvent qu’une partie des frais encourus. Et tous, si doués soient-ils, n’ont pas cette corde à leur arc. Certains, complètement dépourvus du sens des affaires, perdent même parfois des sommes énormes car ils ne savent pas “se vendre”…

Autre optique, celle proposée par certains grands noms de la photo de presse qui ont décidé d’échapper à cette révolution et d’éviter ainsi d’être engloutis dans ce flot très impersonnel d’images. C’est ainsi que l’agence VII est née le 9 septembre… 2001. Elle regroupe à l’origine 7 photoreporters de renom soucieux de mieux maîtriser la distribution de leurs images. Ils veulent retrouver les valeurs d’une agence de photojournalisme pur, orientée sur les sujets sociaux, et surtout mettre sur pied un organisme qui soit adapté à leurs besoins. Une des particularités de cette agence est qu’elle repose à 100 % sur Internet. Tous les clichés sont archivés directement sur le site web de l’agence, et il ne faut donc que très peu de personnel pour gérer les bureaux. La liste est prestigieuse : James Nachtwey, Alexandra Boulat, Ron Haviv, Gary Knight, Antonin Kratochvil et John Stanmeyer , rejoints plus tard par Christopher Anderson, Lauren Greenfield et Joachim Ladefoged .

À une autre échelle, on peut aussi citer le collectif L’Œil Public créé en 1995 par 4 jeunes photographes qui souhaitent mettre en place une structure pour leur permettre d’exposer leurs travaux, ainsi que ceux d’autres jeunes photographes. “ L’esprit de l’Œil Public est donc de permettre aux photographes d’effectuer des reportages de fond en leur garantissant leur indépendance, par la mise en œuvre de moyens pour la production de reportages” 48 . On peut également évoquer Sebastiao Salgado . Ex-membre des agences Sygma, Gamma puis Magnum, ce photographe brésilien décide de créer en compagnie de sa femme une agence qui s’occupe principalement de ses intérêts. Amazonas voit donc le jour et assure au photographe une indépendance totale tant dans l’exploitation de ses tirages que dans l’organisation de ses expos. Il peut, au gré de ses envies, se concentrer pendant plusieurs années sur une région ou sur un thème.

Hormis toutes ces agences, il faut également compter avec les agences dites classiques qui ont, elles aussi, des départements photo extrêmement performants. Parmi elles, les majors américaines que sont Associated Press, UPI (United Press International), l’anglaise Reuters, la française AFP (Agence France Presse) et la russe Itar Tass. La plupart de celles-ci servent leurs clients par abonnement pour un coût inférieur à celui des agences spécialisées. Mais bien que leurs photographes y soient salariés à plein temps, ils ne touchent pas de droits sur la vente de leurs images, et ne sont propriétaires que du droit moral.

Clairement, le grand public n’est pas conscient de tous les efforts à déployer avant même d’appuyer sur un bouton d’appareil photo, ni de ceux à fournir après, pour publier les clichés dans la presse. Pour certains photographes, le seul moyen de marquer leurs travaux dans la durée, c’est la publication d’un livre. Mais là, c’est la difficulté de trouver un éditeur intéressé par ces derniers qui entre alors en jeu…
3. L’ÉVOLUTION DU MATÉRIEL
Les évolutions du matériel ont joué un grand rôle dans la couverture des conflits. Voyons-en quelques-unes qui ont marqué ces 35 dernières années et qui ont conduit à l’“instantanéité de l’info” d’aujourd’hui.

Du film lourd à l’extrême légèreté du numérique
Au début des années 70, la technique employée pour faire du grand reportage télévisé est celle du film cinématographique. Les journalistes et leur équipe partent pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour ramener de la matière. Avec la possibilité de faire un réel travail de fond car les équipes ne doivent pas faire un direct chaque soir ou fournir un reportage par jour comme c’est le cas actuellement. Les spectateurs ne sont pas habitués à avoir de l’info tous les jours, et ce n’est donc pas vraiment un problème quand il n’y en a pas. La radio connaît elle déjà à l’époque cette pratique de la quasi-instantanéité, mais pour la télé, c’est extrêmement compliqué, lourd et surtout très cher.

Autre évolution marquante : le JRI, le journaliste reporter d’images qui est en fait une petite équipe télé à lui tout seul. Vous vous en souvenez : à ses débuts, le reportage de télévision s’inspire fort logiquement du cinéma et se base sur un team de 3 ou 4 personnes : le rédacteur qui façonne le “scénario” et les textes, le cameraman, le preneur de son et parfois un assistant-éclairagiste. Les progrès techniques et l’invention (et la démocratisation) dans les années 70 de la “vidéo mobile” vont révolutionner ce système de travail. Le JRI part donc seul pour réaliser les reportages, mêlant sa formation journalistique pour le fond et ses connaissances techniques pour la forme. L’arrivée des betacam extrêmement faciles à utiliser et techniquement très fiables 49 équivaut à la création du Leica pour les photographes. De plus, pour des raisons économiques, les rédactions essayent de réduire leurs effectifs et voient d’un très bon œil l’arrivée de ces journalistes polyvalents avec leurs caméras-stylo. 50
Le fait de “voyager léger” et seul a également d’autres avantages, comme en témoigne Michel Parbot qui peut, en 1983 sur l’île de la Grenade, filmer l’arrivée des troupes américaines alors que les équipes y sont interdites et extrêmement voyantes. Lui, en réussissant à se montrer discret, peut ainsi ramener un scoop énorme 51 . Il suscite à l’époque un énorme débat au sein de la profession sur l’utilité et la finalité des métiers techniques tant la simplification de l’utilisation les remet en cause. Mais le phénomène de ces “Rémy Bricka” du reportage (bien que toujours très présent) ne remet finalement pas en cause le bien-fondé des métiers techniques, tant leur talent est indispensable à la constitution d’un grand reportage.

En radio également, l’évolution du matériel bouleverse considérablement la manière de travailler. Christian Brincourt de TF1 parle ainsi par exemple du magnétophone à manivelle qu’il devait mouliner pendant la guerre d’Algérie 52 . Quant à Willy Vandervorst de la RTBF Radio, il explique qu’au début de sa carrière, les Nagra ou autre Marrantz pesaient en moyenne une bonne dizaine de kilos et qu’il fallait pour alimenter la batterie se coltiner 12 énormes piles. La mobilité était donc réduite et les maux de dos fréquents. Aujourd’hui, les enregistreurs tiennent dans une main et sont dotés d’une batterie rechargeable incorporée. “ De plus , dit-il, la qualité de son est bien meilleure, donc on n’a plus le stress du son inaudible. Tout cela influe sur la façon de gérer le temps et la qualité du reportage.”

Champions du “voyager-léger”, les journalistes de presse écrite ont incontestablement cet avantage de ne pas devoir se déplacer avec beaucoup de matériel. Bien souvent, il ne leur faut qu’un petit carnet, très facile à camoufler, voire un dictaphone, bien loin des caméras, des enregistreurs ou des appareils photo très voyants. Toutefois, il est quelques exemples dans l’histoire du journalisme qui peuvent contredire cette croyance. Ainsi pendant la Seconde Guerre mondiale, Kryn Taconis a l’audace de se rendre avec Carel Blazer dans un bar où les Allemands s’amusent avec les prostituées, afin d’y documenter un autre aspect de la vie : la collaboration. Quelques 2500 clichés sont pris à l’aide d’un appareil 35 mm dont le plus célèbre est la culbute d’une fille dans les bras d’un officier. Cet appareil est dissimulé tour à tour dans du papier-journal, des sacs à main ou des porte-documents. Observateur des Allemands avec son groupe clandestin Ondergedoken Camera , il s’amuse à prendre un soldat cherchant la personne qui a collé sur le mur le bulletin d’information de la Résistance quelques minutes auparavant. 53 Déjà en 1928, Thomas Howard , photographe du New York Daily News réussit à pénétrer dans une prison des Etats-Unis avec un appareil photo fixé à sa jambe et dissimulé sous son pantalon. Il réussit ainsi, avec la complicité des gardiens, à prendre un cliché d’une exécution capitale, qui plus est celle d’une femme ayant assassiné son mari. De même, durant l’entre-deux-guerres, le docteur Erich Salomon se distingue en photographiant à leur insu bon nombre de personnages illustres de l’époque dans les tribunaux ou les conférences politiques en dissimulant son Ermanox dans son chapeau ou sous son manteau. 54

Les appareils photo évoluent eux aussi énormément avec le temps, mais la grande révolution n’a lieu qu’il y a à peine une dizaine d’années avec le développement très rapide (sur à peine 2-3 ans) du numérique. En effet, au-delà des premiers appareils archaïques, la réelle grande star des appareils photo est sans conteste le LEICA. Inventé en 1913 par Oscar Barnack qui décide de créer un appareil léger (il est asthmatique et s’essouffle très vite vu la lourdeur des autres appareils), il est ensuite mis sur le marché en 1925 par la firme Leitz, et devient après des débuts hésitants (certains croient à un jouet…), assez rapidement le standard des photographes. D’autant plus à partir du moment où ses objectifs, à l’optique irréprochable, deviennent interchangeables 55 . Cet appareil (en particulier la gamme M), ainsi que d’autres modèles comme le Rolleiflex apportent une énorme liberté aux reporters. La légèreté et surtout la vitesse de prise de vue au centième de seconde changent le quotidien et le travail des professionnels dont les images sont dès lors jugées plus réalistes. Plus tard, les Japonais de Nikon et Canon tentent de copier le Leica et sortent quelques concurrents redoutables comme notamment le reflex Nikon F largement utilisé au Vietnam. Les Allemands de Leitz tentent une contre-offensive (complètement loupée) avec le Leicaflex.

Il faudra donc attendre les années 90 pour assister à l’avènement du numérique. Ce système a en effet tous les avantages sur ses prédécesseurs. Tout d’abord, économique car il ne faut plus acheter de films ; et là où il fallait 2 appareils (1 couleur et 1 noir et blanc), aujourd’hui avec un seul, on peut passer du noir et blanc à la couleur, au sépia voire faire des effets,… C’est donc d’une incroyable légèreté . De plus, désormais, le photographe peut shooter autant qu’il le souhaite, visualiser ce qu’il vient de prendre et effacer au fur et à mesure ce qu’il juge inintéressant. Ensuite, il y a un indéniable avantage écologique car l’utilisation de produits chimiques polluants pour le tirage est évitée. Sans compter la simplification pour ce qui est de l’envoi 56 mais aussi de l’archivage.

Cependant, cette pratique peut aussi avoir quelques inconvénients, et compte d’ailleurs également quelques opposants. Ceux-ci lui reprochent en effet d’être plus facilement manipulables via les corrections que l’on peut apporter au traitement par ordinateur.
Or, jusqu’à présent, rares ont été les cas de falsification notoire mais, diront beaucoup d’autres, on n’a pas vraiment attendu les dernières technologies pour pratiquer le trucage photographique. Depuis les tout premiers temps de la photographie, il existe des cas de manipulation et de trucage, certains régimes autoritaires n’hésitant pas à “gommer” volontairement certains opposants des photos officielles 57 .

Plusieurs photos deviennent ainsi célèbres tant les commentaires autour de leur véracité existent à foison. Celle qui détient la palme est sans conteste celle prise par Robert Capa et publiée en septembre 1936, intitulée “La Mort d’un soldat républicain”. Cette photo d’un révolutionnaire espagnol fauché en pleine action a pendant de nombreuses années été très controversée quant à son authenticité. Il aura en tout cas fallu pas moins de 50 ans pour que s’éteigne la polémique qui disait que la photo était une mise en scène (certains affirmaient même que l’homme sur la photo était… Capa lui-même). Le cliché fut en fait pris le 5 septembre 1936 lors d’un entraînement, et l’homme en question est un certain Federico Borrell Garcia, membre fondateur des jeunesses libertaires de la ville d’Alcoy.
D’autres photos célèbres ont ainsi une véracité plus que douteuse. N’a-t-on pas dit que la célèbre photo de l’enfant du ghetto de Varsovie n’y avait pas été prise car l’enfant y semble trop bien portant? Ou plus récemment, avec cette vieille femme libanaise qui revenait sur plusieurs clichés dans la même posture à des kilomètres et des années de différence?

Certaines erreurs peuvent d’ailleurs renforcer à tort des tensions déjà bien vives par ailleurs. Comme en 2000 avec cette photo de l’Associated Press montrant un soldat israélien fustigeant un manifestant palestinien sur le Mont du Temple à Jérusalem. C’est en tout cas ce que nous livre la légende publiée dans de nombreux journaux internationaux dont le New York Times . Sauf que, il s’est avéré par la suite que le manifestant était en fait… israélien. C’est le père du jeune homme que l’on voit sur la photo qui a écrit personnellement au journal pour dénoncer cette supercherie. L’agence AP envoya un rectificatif à tous ses clients (qui n’auraient probablement pas publié cette photo sachant cela), mais en attendant, malgré les annonces d’erreur que peu de gens auront aperçues, l’amalgame est fait. 58

D’autre part, avec le numérique, on tend à perdre le côté magique de l’instant unique de la photo, du charme du “fatum” de la photo cher à Cartier-Bresson.

L’envoi de la matière
La principale difficulté rencontrée par les journalistes a, pendant longtemps, été l’envoi de la matière vers la rédaction. Dès le début du siècle passé, les journaux de la presse quotidienne utilisent un appareil appelé bélinographe dont le procédé permet de transmettre les photos par téléphone. Il reste pendant très longtemps en vigueur, même si le télex ou plus tard le fax lui emboîtent le pas avec bonheur. L’avènement d’Internet dans les années 90 est la dernière révolution, à ce jour, qui simplifie considérablement le travail des journalistes.
La journaliste belge Colette Braeckman du Soir , spécialiste de la région des Grands Lacs en Afrique, explique que, jusqu’il y a peu, elle devait envoyer ses papiers par fax ou par télex depuis la poste locale et que, lorsqu’elle n’y arrivait pas, elle devait les dicter à une secrétaire de la rédaction via le téléphone satellite de ses confrères. D’autres comme Chantal de Rudder du Nouvel Observateur ou Marie-Rose Armesto de RTL-TVI doivent aller jusqu’en Yougoslavie pour envoyer leur papier car beaucoup de téléphones sont coupés en Roumanie dans la région de Timisoara 59 . Même style de mésaventure pour le journaliste de France 2 Gilles Rabine au Rwanda, qui doit envoyer ses rushes et ses commentaires en vrac à Nairobi au Kenya pour qu’ils soient montés, et que les reportages puissent être montrés rapidement à Paris. Et comme la technologie de l’époque ne permet pas un temps de batterie très long, il doit les envoyer sans même les avoir vus. À son retour en France, il ne voit que les montages terminés et est déçu de ce qu’on en a montré 60 . Françoise Wallemacq de la RTBF Radio est, quant à elle, partagée entre deux sentiments. “ Comme techniquement on ne pouvait pas envoyer tous les jours, on prenait plus de temps pour faire du reportage, pour passer du temps avec les gens sans la contrainte des journaux parlés. C’était plus confortable. Pourtant, c’est mieux à présent parce qu’on peut envoyer (quasi) en direct à tout moment. Donc on est un peu écartelé entre les deux.” Roger Auque qui correspond avec de nombreuses télés et radios explique quant à lui les conséquences de cette facilitation d’envoi pour tous : “ Transmettre l’information a toujours été une grande partie du métier de journaliste. D’une manière ou d’une autre. Alors qu’aujourd’hui, si on veut marquer le coup, il faut se démarquer des autres, trouver un angle différent car tout le monde peut transmettre rapidement.”

Démocratisé au milieu des années 90, Internet bouleverse la presse dans de nombreux aspects. Étant donné sa rapidité, il est désormais, et pas toujours avec bonheur, un acteur prioritaire en matière d’info. Actuellement, il ne faut plus que quelques minutes pour que, non seulement le document arrive à la rédaction, mais en plus qu’il soit mis en ligne sur le site Internet de la chaîne ou du journal. L’Américain John Burns a ainsi pu envoyer son article sur l’arrestation de Saddam Hussein et celui-ci fut mis en ligne à peine 45 minutes après les faits, sur le site du New York Times . Il ne dut donc pas attendre le lendemain matin pour que l’article soit publié. Autre exemple de cette rapidité rapporté par le photographe Cris Bouroncle qui raconte qu’une de ses photos prise en Irak et envoyée à l’AFP était déjà en ligne 10 minutes après sur le site du New York Times 61 . Revers de la médaille : il ne faut surtout pas se tromper parce qu’on n’a quasi plus le temps de la réflexion. Une fois envoyée, la photo est très vite publiée. De plus, dans cette société de l’image, Internet constitue une plate-forme supplémentaire à la visualisation et donc à la mémorisation de certaines images devenant icônes. Mais ceci n’a forcément pas que des mauvais côtés. Grâce à Internet, les journalistes peuvent désormais vérifier à distance ce qu’il advient de leur travail ; ce qui auparavant n’était possible qu’à leur retour.

Autre progression spectaculaire à travers les âges : le téléphone. Outil indispensable pour toute pratique du journalisme, l’invention d’Alexandre Graham Bell a elle aussi fortement évolué et modifié la façon de travailler des grands reporters. Jean-Pierre Perrin de Libération compare ainsi 2 époques et 2 mondes complètement différents. “En septembre 1982, je me trouve en Afghanistan dans le Pandjshir et il me faudra au moins 15 jours pour revenir à pied de cette zone, puis quelques jours encore avant d’arriver à Paris. Le témoignage que j’y avais recueilli aura alors perdu, pour un quotidien, une grande partie de sa valeur. Il sera publié dans Le Monde plus d’un mois après les faits alors que sur le terrain, la situation était déjà totalement différente. En comparaison, pendant la guerre contre les Talibans fin de l’année 2001, grâce au satellitaire, nous avons pu envoyer nos articles chaque jour depuis la pleine campagne, voire le désert.” En effet, les téléphones portables dans un premier temps, puis les fameux téléphones satellite permettent d’appeler et d’être appelés de n’importe quelle région du globe, même la plus retirée. Dorénavant, pour les journalistes, il est quasiment impossible de se déclarer injoignable 62 . Il existe plusieurs types d’appareils, mais les plus répandus sont actuellement les Immersat qui permettent de choisir le satellite par lequel passera la transmission et les Thuraya qui se connectent directement au satellite le plus proche, ce qui permet de localiser très précisément le lieu où se trouve l’utilisateur. Les sbires du régime irakien n’hésitèrent d’ailleurs pas à les surnommer “téléphone des espions” et surtout à les interdire sur leur territoire.

Toutes ces innovations technologiques font donc évoluer la manière de travailler des journalistes et bouleversent le rythme même des programmes, reportages ou articles à proposer au public. La vitesse est devenue un élément primordial dans le milieu de l’information. Aujourd’hui, tout doit aller vite. Comme si le but n’était plus de relayer une info fiable, mais de l’annoncer le plus vite possible pour être sûr de ne pas se faire brûler la politesse sur la ligne de départ. Le recoupement, quand il a encore lieu, est forcément restreint par cet impératif de vitesse et les journalistes peuvent alors tomber dans des clichés voire des erreurs qu’ils auraient pu éviter en ayant eu le temps de creuser. Mais les journalistes sont-ils vraiment responsables de cette situation? Il semble plutôt que ce soit le système tout entier qui soit perverti par cette accélération qu’il a créée. La concurrence toujours plus effrénée entre chaînes et même entre médias entraîne forcément des dérives et une baisse de la qualité des infos relayées. Pour “battre” ses “opposants”, il faut désormais, non plus être les plus justes, mais bien les premiers…

Les dérives du direct
En fait, la perversité du système peut presque se résumer en un mot : le DIRECT. Pendant bien longtemps, les journaux télévisés ou radiophoniques se présentent sous la forme d’une succession entre, d’une part, un présentateur en studio et d’autre part, des reportages préenregistrés. L’évolution des liaisons notamment satellitaires (même si celles-ci donnent encore parfois du fil à retordre…) a engendré comme conséquence l’emploi de plus en plus fréquent de connexions avec le reporter sur place depuis le lieu même de l’événement ; que ce soit depuis le palais de justice du coin ou depuis les endroits les plus reculés de la planète. Cette technique comporte bien évidemment un indéniable atout car elle permet de “coller” à l’info la plus récente (quelques secondes…), mais elle a aussi progressivement engendré quelques travers.
En premier lieu, l’aspect financier s’avère incontestable. En effet, il y a une volonté absolue de la part des chaînes qui ont investi des sommes importantes (qui frisent d’ailleurs parfois l’indécence…) de montrer que l’on se trouve sur place. On dirait même que cela prime sur ce que l’on a à raconter. Le fait d’y être augmenterait la crédibilité et la qualité des infos recueillies. Des chaînes comme CNN ou Al Jazeera en ont même fait leur fond de commerce en étant constamment en direct. L’info dès lors dite “continue” permet, en faisant de manière régulière le tour de ses correspondants ou envoyés spéciaux sur place, d’y être mais surtout d’y être vite, en quelques minutes à peine.
Les chaînes traditionnelles tentent quant à elles de rentabiliser au maximum l’envoi d’équipes sur place. Les rédacteurs en chef exigent ainsi de leurs équipes de la rentabilité, et donc bien souvent à peine arrivées sur place, le marathon commence. Il arrive parfois même que les journalistes, à peine arrivés sur le tarmac de l’aéroport, apparaissent dans le journal télévisé pour montrer qu’ils y sont; pour “marquer le coup”. 63 Or, si sur place, il faut tenter d’être opérationnel le plus vite possible, la plupart du temps, on ne connaît rien ; on ne sait pas où se trouvent les choses et les coutumes sont parfois fort différentes. Alain Lallemand du Soir explique ainsi que le délai pour envoyer un premier papier à sa rédaction varie entre 1h10 (record pour lui) à 6h. “ C’est un temps très court pour se familiariser avec le pays et faire un papier cohérent. Mais ce qui a changé, ce n’est pas tant le délai ni la technologie, c’est que puisque nous avons maintenant cette capacité à nous transporter rapidement à l’autre bout du monde, la demande des rédacteurs en chef est plus exigeante. Donc parfois on est envoyé en urgence quelque part et de manière un peu miraculeuse 64 , on arrive à faire un papier cohérent dans des conditions très difficiles. Donc les gens se disent qu’avec toutes ces technologies et avec la facilité de se rendre à l’autre bout de la planète, c’est toujours faisable. Et comme j’ai tout fait pour prouver à ma rédac chef 65 que c’était faisable, elle place maintenant la barre très haut…”

Il leur arrive parfois même de relater un fait qui est tombé sur dépêche et qu’ils n’ont forcément pas pu vérifier. La plupart du temps, ils n’ont même pas encore eu le temps de déballer leurs affaires et encore moins d’aller à la pêche aux infos. Mais, devant certaines exigences des supérieurs, mieux vaut ne pas trop les contredire… Il faut avant tout montrer que le média est riche, qu’il est déjà sur place, en nombre et qu’il est déjà prêt à informer avec les nouvelles les plus fraîches. À l’époque de l’offensive américaine en Irak en 2003, Olivier Mazerolles, alors directeur de la rédaction du JT de France 2, reconnaîtra que les “implications économiques sont importantes, mais que ce type d’événement est un investissement pour asseoir sa crédibilité” . 66

D’ailleurs, les chaînes n’hésitent pas à passer de nombreux messages d’auto-promo pour annoncer qu’elles sont présentes et en nombre. Dès les premières minutes de la guerre, elles n’hésitent pas à bouleverser les programmes en avertissant à coup de bandeaux qu’elles vont prendre l’antenne pour une édition spéciale du JT avec des présentateurs qui enchaîneront des heures et des heures de direct. Des images d’illustration sont préparées depuis des semaines par la rédaction pour meubler les moments creux. Les spécialistes en stratégie géopolitique se succèdent, et sont entrecoupés par des analystes militaires ou autres gradés venant énoncer des grandes théories (qui bien souvent ne se réalisent pas du tout…) en uniforme bardé de décorations. Et, bien sûr, des directs avec les correspondants sur place : pas spécialement pour donner plus d’infos, mais surtout pour montrer que l’on a mis le paquet.

Autre dérive, la volonté de donner l’impression au téléspectateur qu’il suit la guerre en direct, qu’il y participe d’une certaine manière. On se rappelle tous des écrans verts pendant la première guerre du Golfe où on devinait péniblement les missiles ; un peu comme lorsqu’on n’arrive pas à déceler le corps du fœtus sur la première échographie. Cette innovation de la guerre “en direct”, même la nuit sur des chaînes comme CNN, avait un côté grotesque et technologiquement pas du tout au point. Cela a renforcé le côté “jeu vidéo” avec au fur et à mesure les “body counts” des soldats US morts au combat.

Cette manière de procéder a engendré la couverture d’événements à commenter en direct. Durant ceux-ci, les journalistes sont en effet obligés de meubler et, lorsque l’événement se produit, de décrire l’Histoire en train de s’écrire sous leurs yeux sans recul, sans filet, et donc obligatoirement, avec erreurs…

Un des paradoxes de notre époque, c’est que malgré les progrès technologiques qui permettent d’avoir les images quasiment en direct, en temps de guerre, il est, comme nous le verrons, de plus en plus difficile d’obtenir ces infos. De plus, lorsqu’une information est fournie par les états-majors ou par des témoins quelconques, elle est tout de suite relayée, sans quasi aucun recoupement. “Donnons-la, on verra bien si elle se vérifie…” La seule chose qui compte, c’est d’être là et de donner les toutes dernières “infos”. Désormais beaucoup de reporters, volontairement ou sur “ordre” de leur hiérarchie, se contentent de faire de la télévision et plus du journalisme. Alors qu’avant, l’information était la chose centrale, désormais, c’est le journaliste la “vedette” et les moyens technologiques qui permettent d’être sur place en un temps record qui retiennent toute l’attention. Ces dernières années, les larges mannes publicitaires qui entourent les JT font que l’info doit être spectaculaire, rentable, abondante ; et cela implique que les équipes sur place ont moins de temps pour aller récolter les infos, les interviews et les recouper. La technique quant à elle est devenue tellement importante qu’elle devient non plus un appui à la clarification, mais un filtre, un écran. Le flot d’images en Irak ne nous a pas aidé à spécialement mieux comprendre ce qui se passait réellement.

Pour terminer, cette pratique du direct à outrance provoque chez certains des réactions négatives. Une expression a par exemple été inventée pour parler de ces journalistes anglo-saxons (ou autres) qui font leur direct chaque soir depuis le toit d’un hôtel ou devant un monument : les “hommes-troncs” (“anchormen” en anglais). Au-delà du caractère péjoratif donné à cette expression, ce sont aussi des comportements qui sont très mal perçus. Ainsi, le photographe anglais Don Mac Cullin raconte comment, à Beyrouth, dans un hôpital où des enfants déficients mentaux étaient attachés à leur lit pendant les bombardements, il a été choqué par des journalistes d’une télévision américaine qui arrivaient en courant et qui se réjouissaient parce qu’ils allaient être juste à temps pour le prime time avec New York 67 . Le photographe belge Bruno Stevens est lui frappé par “ le clivage de plus en plus marqué entre les photographes de news pour qui l’important est de prendre LA photo qui fera la double page le lendemain matin et ceux qui prennent le temps de s’imprégner de l’atmosphère parce qu’ils veulent documenter l’histoire avec leur point de vue. Les premiers cités font une vingtaine de photos, puis passent leur temps à regarder sur l’écran s’ils ont l’image souhaitée. Ensuite, ils se mettent en retrait, ouvrent leur lap top et envoient. Et donc ils se coupent complètement de la situation”. Le brésilien Sebastiao Salgado, autre photographe de renom, raconte quant à lui que, lorsqu’il se trouvait au Sahel, il a vu, pendant tout son séjour, défiler plus d’une quarantaine d’équipes de télévision, dont une qui n’est venue sur place que deux heures… 68

L’apologie de la lenteur
D’autres grands reporters réagissent face à cette accélération de l’info tout simplement par leur façon de travailler. Ils appréhendent les événements d’une toute autre façon en inversant leur rapport au temps. Donc, de manière volontaire, ils se positionnent à l’autre bout de la chaîne temporelle. Voici quelques exemples.

Le plus interpellant est sans conteste celui d’ Anne Nivat . Cette Française détentrice du prix Albert Londres, basée à Moscou, auteure de nombreux livres et qui correspond avec Ouest France , Le Point et Libération a une approche du métier diamétralement opposée à l’actualité chaude. Pourtant, cette manière de faire, que certains pourraient voir comme une lacune, se transforme en une réelle justesse de ton et d’authenticité. Elle pratique ce qu’elle appelle elle-même l’immersion totale. Ainsi, durant les différents conflits qu’elle a suivis (les guerres en Tchétchénie, Irak ou encore Afghanistan), elle s’est à chaque fois glissée dans le quotidien des habitants de ces villes en feu, vivant chez eux, partageant les moments de chaos et de peur, s’habillant comme eux. Elle instaure de la sorte un climat de confiance tel que les gens finissent toujours par se confier. Non pas qu’elle le fasse par opportunisme, mais, en passant ainsi du temps avec les gens et en vivant ce qu’ils vivent, elle arrive à réellement comprendre leurs problèmes et leurs espérances. “Je récuse complètement les simplifications à outrance ou les schématisations induites par la rapidité déclare-t-elle . Je défends le droit à la lenteur.

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