Marinoni
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Description

Entre 1850 et 1851, Marinoni va participer aux premiers essais de la rotative à bobine et à clichés cylindriques de Jacob Worms pour la presse périodique, à la demande du patron de presse Emile de Girardin. A partir de 1866, Marinoni, marchant sur les pas de Girardin, s'oppose à la tradition anglo-saxonne de la rotative avec caractères mobiles. En novembre 1872, il livre la première "machine cylindrique à papier continu" de France pour la presse quotidienne. A partir de 1882, Marinoni prend la tête du Petit Journal et en fait le premier groupe mondial de presse, en s'efforçant d'intéresser le plus grand nombre aux questions d'intérêt général, aux enjeux de la Revanche et aux valeurs de la III° République.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 905
EAN13 9782336260563
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Éric Le Ray, Jean-Paul Lafrance, La bataille de l’imprimé à l’ère du papier électronique, Montréal, novembre 2008, Les Presses de l’Université de Montréal, 264 pages.
@ L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
9782296100312
EAN: 9782296100312
Marinoni

Eric Le Ray
Graveurs de mémoire
Dernières parutions
Michèle PERRET, Terre du vent. Une enfance dans une ferme algérienne, 2009.
Pauline BERGER, Bruits de couloirs. Dans les coulisses d’un internat de jeunes filles ( 1951-1958 ), 2009.
Franco URBINI, La libération de la France, l’Indochine . Souvenirs de guerre d’un 2 e classe (1941-1947), 2009.
Rémy MARCHAND, Les mémoires d’un poilu charentais, 2009.
SHANDA TONME, Les tribulations d’un étudiant africain à Paris. Livre I d’une autobiographie en 6 volumes, 2009.
Attica GUEDJ, Ma mère avait trois filles. 1945-1962 : une enfance algérienne, 2009.
Roby BOIS, Sous la grêle des démentis. Menaâ (1948-1959), 2009.
Xavier ARSÈNE-HENRY, Les Prairies immenses de la mémoire, 2009.
Bernard LAJARRIGE, Mémoires d’un comédien au XX e siècle. Trois petits tours ..., 2009.
Geneviève GOUSSAUD-FALGAS, Les Oies sauvages. Une famille française en Tunisie ( 1885-1964 ), 2009.
Lucien LEMOISSON, Itinéraire d’un pénitentiaire sous les Trente Glorieuses, 2009.
Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, L’orphelin du Vel’d’Hiv, 2009.
Mesmine DONINEAUX, Man Doudou, femme maîtresse, 2009. François SAUTERON, La Chute de l’empire Kodak, 2009.
Paul LOPEZ, Je suis né dans une boule de neige. L’enfance assassinée d’un petit pied-noir d’Algérie, 2009.
Henri BARTOLI, La vie, dévoilement de la personne, foi profane, foi en Dieu personne, 2009.
Frédérique BANOUN-CARACCIOLO, Alexandrie, pierre d’aimant, 2009.
Jeanne DUVIGNEAUD, Le chant des grillons. Saga d’une famille au Congo des années trente à nos jours, 2009.
À ma mère Josette Ducasse d’où je viens et à ma compagne Sandrine Prudent et à ma fille Hélène Arwen où je vais
Hippolyte Auguste Marinoni
Le fondateur de la presse moderne (1823-1904)


« Travailler, c’est toute la vie ; vivre au milieu des siens, employer utilement sa fortune, faire le bien, être agréable à ses amis, c’est tout le plaisir, je me tiens pour heureux. » 1
Hippolyte Auguste Marinoni
Sommaire
Du même auteur Page de Copyright Page de titre Graveurs de mémoire Dedicace Hippolyte Auguste Marinoni - Le fondateur de la presse moderne (1823-1904) AVANT-PROPOS REMERCIEMENTS PRÉFACE - DU BON USAGE DE LA BIOGRAPHIE RENAISSANCE INTRODUCTION - MARINONI, UN PERSONNAGE OUBLIÉ ? PREMIÈRE PARTIE - MARINONI AU CŒUR DE LA GALAXIE GUTENBERG OU LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIEL
CHAPITRE I - MARINONI AVANT MARINONI CHAPITRE II - LE CYLINDRE AU CŒUR DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE DANS LES INDUSTRIES DE L’IMPRIMÉ CHAPITRE III - CRÉATION DE LA SOCIÉTÉ MARINONI CHAPITRE IV - MARINONI ET LA ROTATIVE : LA VICTOIRE DU MODÈLE FRANÇAIS DU CLICHÉ STÉRÉO
DEUXIÈME PARTIE - MARINONI ENTREPRENEUR ET PATRON DE PRESSE
CHAPITRE I - LES DÉBUTS DE MARINONI COMME PATRON DE PRESSE CHAPITRE II - LES ÉTABLISSEMENTS MARINONI S’AGRANDISSENT RUE D’ASSAS CHAPITRE III - JULES MICHAUD, LA ROTATIVE CHROMOTYPOGRAPHIQUE ET LA QUATRIÈME GÉNÉRATION DE PRESSE ILLUSTRÉE
TROISIÈME PARTIE - MARINONI LE FONDATEUR DE LA PRESSE MODERNE
CHAPITRE I - MARINONI PREND LA DIRECTION DU PETIT JOURNAL CHAPITRE II - MARINONI AU CŒUR DE LA MODERNITÉ CHAPITRE III - L’HOMME D’INFLUENCE ET DES AFFAIRES
CONCLUSION - MARINONI APRÈS MARINONI SOURCES ANNEXE A ANNEXE B ANNEXE C ANNEXE D BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE MARINONI
À Henri-Jean Martin pour son œuvre et son indépendance d’esprit,
« L’évolution qui m’intéresse est celle des faits de civilisation : l’évolution des habitudes mentales et les modifications de l’outillage mental. C’est donc une évolution qui se mesure sur le long terme, d’où la difficulté qu’on éprouve à la saisir : elle exige en conséquence de manier des connaissances très générales, ce qui va à l’encontre des découpages universitaires en usage. »
« (…)si on veut étudier l’histoire des nouveaux médias et des nouveaux procédés de communication (…), on devrait les étudier sur le long terme et aussi mettre en parallèle les progrès de la circulation matérielle des informations avec les progrès de la communication des idées ».
«Après avoir achevé L’Apparition du livre , dont le titre était, comme je l’ai déjà rappelé, trompeur puisqu’il s’agissait en fait de l’apparition de l’imprimerie, je me suis interrogé tout naturellement sur ce qui s’était passé avant cette venue, donc sur l’histoire de l’écriture et les mécanismes de diffusion des textes manuscrits (…) » 2 .


Merci à Betty Ruel, Linda Giroux, Dominique Garrigues, Jacques Saint-Amant pour la relecture du manuscrit
AVANT-PROPOS
Cette passionnante biographie explore avec bonheur « la vie et l’œuvre » d’un des très grands entrepreneurs du XIX e siècle. Elle le remet a sa vrai place alors que trop souvent l’histoire de l’imprimerie l’a trop longtemps laissé dans l’ombre de ses concurrents anglo-saxons ou germaniques. Elle révèle que ce génial mécanicien fut aussi un remarquable homme d’affaires et un patron de presse influent avec le groupe de journaux qu’il constitue autour du Petit Journal qui fut de 1860 à 1900 le plus grand journal du monde.
Parvenu du talent puis de la fortune Hippolyte Auguste Marinoni intéresse l’histoire de l’industrie, celle de la presse, mais aussi celle de l’économie et de la politique car sa forte personnalité lui donnait une réelle influence dans les arcanes de la III e République triomphante. Ce patron paternaliste trouva en Cassigneul et Michaud, ses deux gendres, les héritiers d’un empire qui ne se délita progressivement qu’après la Grande Guerre et se fit absorber, après la seconde guerre mondiale, par un concurrent américain, Harris, puis allemand, Heidelberg.
Éric Le Ray, chercheur minutieux et doué, a exploité une masse considérable de sources : archives d’entreprises, dossiers privés, publications techniques, mais aussi archives publiques très riches en documents mal exploités sur l’imprimerie qui fut au cœur du XIX e siècle encore l’objet d’une surveillance attentive des autorités et qui par le dépôt de brevets permettent de suivre le détail fort complexe du progrès des machines à imprimer. Il a su aussi multiplier les entretiens avec des spécialistes et des héritiers. La lecture des journaux et de la littérature d’actualité éclaire heureusement ses récits et ses analyses dessinent le décor d’une vie. Elle esquissent aussi le portrait d’un bourgeois généreux, satisfait de ses réussites, mais toujours soucieux de ses intérêts. Au détour d’un paragraphe l’historien de la presse découvre des informations originales sur la vie du journalisme, sur tel ou tel épisode de la vie des journaux, sur aussi les pratiques des journalistes. Il y a par exemple beaucoup à apprendre sur les alentours de l’affaire Dreyfus et les rapports plus confiants qu’on ne le croyait avec Ernest Judet, rédacteur en chef du Petit Journal qui pourtant compromit durablement le succès du quotidien au plus grand bénéfice du Petit Parisien de Jean Dupuy.
Pendant plus de deux décennies, j’ai enseigné dans les locaux de l’université de Paris II, au 92 rue d’Assas, construits sur l’emplacement même des anciens ateliers Marinoni : c’est donc avec quelque nostalgie que j’ai lu, avec intérêt et plaisir, ce bon et grand livre.
12 septembre 2008
Pierre Albert, Professeur émérite de l’université Panthéon-Assas, ancien directeur de l’Institut français de presse.
En hommage à mon père Edmond Le Ray, de son nom de plume Philippe, pour ses combats. Il fut journaliste au Paris-Normandie , à La Chronique Républicaine , à Combat socialiste , à Libération Champagne et FR3 Île-de-France. Il fonda la lettre Le Défi du syndicat national des chomeurs et celle des Décideurs d’Île-de-France . En hommage également à Jacques Guérin, ancien journaliste au Paris-Normandie et au Matin , à Michel Rouger, journaliste à Ouest-France , à Jacques Graal, journaliste au Monde et Alain Lebaube, tous deux anciens journalistes au Paris-Normandie , tout comme Marc Blaise, Jean-Claude Allanic, journaliste à France 2 , ancien du Paris-Normandie
En hommage enfin à mon ami Pascal Delépine, directeur du pré-presse et de la fabrication à L’Express , à Guy Millière qui m’a montré le chemin de la liberté et de la responsabilité et enfin, à Jacques Larue-Langlois, Armande Saint-Jean, Antoine Char et Pierre Bourgault, mes professeurs de journalisme à l’Université du Québec à Montréal au Canada, à Jean-Claude Robquin, Gérard Poilleux, Guy Merlan et Michel Bochler, mes professeurs d’impression à l’école Estienne, et à Arnold Bos, mon premier professeur d’impression au Lycée technique des Lombards à Troyes où j’ai passé mon BEP et mon CAP imprimeur. On est toujours de quelque part avant d’être de son temps !
REMERCIEMENTS
Après la lecture des travaux canadiens de Marshall Mac Luhan et de René-Jean Ravault, sur la réception active et l’évolution des médias, ceux de Maurice Daumas, Bertrand Gilles et Jacques Payen, du CDHT, rattaché à la chaire en histoire des techniques du CNAM, dirigée aujourd’hui par André Guillerme, cet ouvrage synthétise de nombreuses années de recherche et de rencontres de 1993 à 2004, qui m’ont été très précieuses à plusieurs niveaux : à travers un encadrement précis, des conseils, une aide ponctuelle ou des encouragements importants. En m’excusant auprès des gens dont j’omettrais les noms, je tiens à remercier les personnes suivantes :
Les chercheurs suivants : Frédéric Barbier et sa femme Elsa, Henri-Jean Martin, François Caron, Jeanne Veyrin-Forrer, Pierre Albert, Gilles Feyel, Patrick Eveno, Sabine Juratic, Jean-Yves Mollier, Marc Martin, Jean-Dominique Mellot, Graham Falconer, Jean-Paul Lafrance, Claude-Yves Charron, Guy Beaugrand-Champagne, André Guillerme, Dominique Laroque et Dominique de Place du CDHT-CNAM, Patrice Mangin, Jacques Michon et Claude Martin. Anne-Catherine Hauglustaine et Eloïse Régnier, Alain Mercier, de la revue et du musée du CNAM, Gérard Emptoz, Ginette Gablot, Monique Monnerie, Guy Millière, François Mellet, Gisèle Bouzalguet de l’Université Paris VIII, Alan Marshall, Armand Grandi, Paul-Marie Grinevald, Christian Paput, Jean-Paul Maury, Bernard Jiquel, Francis Deguilly, Jean-Jacques Sergent, Armand Amann, François Faraut, Louis Guilbert, Guy Le Breton, Paul Couty, Paul-René Martin, Sylvie d’Auvergne, bibliothécaire, ainsi que Nicole Capet sa collègue, Dominique de Beaumont, secrétaire général du SCIPAG-EMBALCO, Jacques André, Philippe Queinec alors secrétaire général du SICOGIF, la direction de la FICG et celle du GMI. Un grand merci également aux pères Serge Ballanger, Paul Guiberteau, Claude Rechain, à l’abbé Philippe Ploix et à Vincent Tozias.
Pour la Société Heidelberg : Théodore Niggli, Jacques Navarre, Jean-Michel Proust, Tom Van Breen, Sylvie Artigas, Diethard Bauer, Marie-Hélène Pierre, Pascal Orliac, Martine Bernard intérimaire et Dominique Bouffard. Les secrétaires de direction : Brigitte Alizard, Karine Courtade, Nadège Soufflet et Marie-Claude Besson. Gilbert Gourseyrol, Charles Gérard, Fernand Duprat, René Grégoire, Claude Guiol, André Reponty, Michel Pruvot, Simone Bissirier. Atelier : Jimmy Février, Jilani Chrigui, Henry Tieze, Georges Oganesoff, Claude Denaux. Pour le cabinet notarial SCP de Creil : M e Hughes Gérard, Dominique Guérin, Benoît Van Themsche et Patrick Sannier. Pour Beaulieu-sur-Mer, Marc Douin, André Cane et Colette Olga. Frédérique Contini dernière conservatrice de la bibliothèque des arts graphiques du 6 ème arrondissement dont le fonds est aujourd’hui rattaché à la bibliothèque Forney. Monsieur Casselle de la bibliothèque administrative de la ville de Paris, Thierry Veyron, conservateur à la bibliothèque de Saint-Étienne. Madame de Maisonneuve de la bibliothèque de l’École des mines de Paris. Pour l’école Estienne, Anne Provost, Claude Gzell, Michèle Lambert, Christiane Loisel, Frédérique Lemire, Michel Mathieu, Catherine Kuhnmunch et Anouk Seng conservatrice de la bibliothèque jusqu’en 2008. Madame Nicole Magnoux et Jean-Yves Jouan de l’École centrale des arts et manufactures de Paris. Claude Fouchet, président de la société d’histoire de Sivry. Janine Lambert épouse de Jean Gaillochet, Marc Etivant, descendant de la famille Voirin.
Les descendants de Marinoni : Guy-Simon Lorière, France Simon Lorière et leur fils Hervé Simon Lorière, Jean-François Marinoni, Antoinette Cassigneul, Huguette Giron Cassigneul et Thierry Cassigneul, la baronne Jeanne de Laitre et son mari, Arnaud Thénard, Claude Passetems Marinoni, Huguette de Germond épouse de Georges-Jacques de Germond (qui change son prénom en Hubert en 1933) descendant de Marie-Georgette Decamps-Payen adoptée le 7 juin 1916 par Madame veuve Marinoni, et enfin Anne-Marie Adélaïde Josèphe, demi-sœur de Georges-Jacques de Germond.
Ma parents, Josette Ducasse et Edmond Le Ray, mon frère, Ghislain Le Ray, Valérie, sa femme et leurs quatre filles, Émilie, Claire, Mélodie et Louise. Grand-mère Alice Leguy, Pierre Enos, l’ami de toujours et de chaque instant, ses enfants Corinne, Éric et Laurence. Jeanine Street l’autre grande amie de la famille. Mes grands-parents disparus, Joseph et Charlotte Ducasse, Alexis Le Ray et Émilie Le Normand. Le frère de mon père et sa femme, Robert et Marise Le Ray et leurs enfants, Hervé, Marc et Bertrand. Chantal, Annelyse et Karine Faulcon, Françoise et Claude Clément et leurs enfants Agnès et Alain. Jean-Charles Reynaud, et ses deux fils François et Michel. Christian Esperance avec Anne et Gaëlle, la famille Matocq et la famille Cambarat de la commune de Bruges.
La famille du côté de Sandrine Prudent, Henriette Clevier, Christian Freydier, Henri et Jeanne Prudent, André et Éliane Amiot, Evelyne Fraigneau et Samuel Cassin, tata Ginette Sbihi, Catherine et Stéphane Fouillot.
Je remercie aussi les élèves internes du collège Stanislas de Paris, où j’ai travaillé de 1993 à 1998, ainsi que ceux du GARAC à Argenteuil, où je fus responsable de l’internat d’octobre 1998 à mars 2003.
Mes amis : Alain Azria, Najib Redouan, Yvette Benayoum-Szmidt et sa fille Carolyn, Dominique Garrigues, Betty et Pascal Delépine, Franck Ferrandis, Bruno Santin, Claire Quinard, Cyril Ponti, Claude Dervailly, Thierry Pujalte, Christian Schneider, Thibaut Chalmin, Grégory Roger, Myriam Aklil, Gaston Akpla, Kerstin Arnold, Annett Kaiser, Arnault Berrone, Christian Bessigneul, André Bongibault, Pascal Choquet et Aline, Lamia Berenski, Alexandre Czeladka, Pascal et Émmanuèle Dray, Aline Grosjean, Claudine Lefevre, Armand Plas, Alain Palozzi et Sandrine, Rémy Touguay, Aline Tura et Adolfo, Michèle Reich, Pierre Michel et Christophe Tellier.
Mes amis au Québec : Anne-Marie Braconnier et Stéphane Corbeil, Johanne Bourbonnais, Louis Cauchy et Carole Denis, Annie-Claire Fournier, Jean-François et Mathias, Jacques et Hermann Saint Amant, Martin Labrie, Valérie Poiré et Edmond, Josée Lapointe et Jérome Delgado, Jocelyn Saint-Pierre et Louise, Gilles Gallichan, Patrick Thibeault et Annie Desroché, Richard Godin et Geneviève Bhérer, Brigitte Melançon, Pierre Goudet, Stéphanie Lessard, Edmond Silber, Robert Levy, Jean-Noël Guenot, Abraham Salphati, Isaac Gozlan.
PRÉFACE
DU BON USAGE DE LA BIOGRAPHIE
Pas l’homme, jamais l’homme, les sociétés humaines, le groupe organisé
(Lucien Febvre, 1922).
Écrire une biographie historique est un exercice des plus difficiles. Difficile parce que, en s’attachant au parcours et à la vie d’un individu, le chercheur touche à ce qui est le plus personnel, partant le plus aléatoire : ce qui fait la personnalité de chacun, ce qui explique, autant que faire se peut, le déroulement de sa trajectoire biographique, les préférences qu’il a manifestées dans toutes sortes de domaines et les choix qu’il a faits. En somme, écrire une biographie, c’est, d’une certaine manière, prétendre comprendre ce qui, sur le moment, a souvent échappé au personnage lui-même que l’on veut présenter, tout comme à ses contemporains. Et c’est, à l’heure de l’histoire globale, poser la question de la signification, autrement dit de la représentativité possible d’une certaine démarche individuelle par rapport au courant de l’histoire la plus générale.
À ce premier niveau de subjectivité s’en superpose en effet aussitôt un second, celui de l’historien, lui-même homme de son temps, et qui doit par suite toujours construire et reconstruire sa position heuristique s’il veut proposer de son objet une approche aussi scientifique que possible. L’exercice ne peut que se fonder sur la reconnaissance de la distance du chercheur par rapport à son objet, distance qui devient elle-même directement créatrice de savoir pour celui qui sait l’instrumentaliser :

Qu’il soit toujours très difficile de connaître un homme – le vrai visage d’un homme : chose entendue. (…) Ne substituerions nous point à [sa] pensée la nôtre, et derrière les mots qu’[il emploie], ne mettrions-nous pas des sens qu’[il] n’y [met] point (Lucien Febvre) ?
Les travaux de psychologie et de sociologie engagés au tournant du XXe siècle et plus encore ceux de l’École des Annales à partir des années 1930 ont appris à l’historien qu’il était relativement bien armé, sur le plan des concepts comme sur celui de la méthodologie, pour rationaliser son analyse scientifique au niveau des groupes, communautés et collectivités. En revanche, le parcours d’un individu lui reste beaucoup plus difficile à envisager, et la démarche en ce sens semble rester nécessairement des plus incertaines. Le mot de Voltaire reste, aujourd’hui comme hier, pleinement d’actualité :

La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les âmes des grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit les visages sur la toile, mais il n’en va pas de même (…), le caractère de chaque homme est un chaos, et (...) qui veut débrouiller après des siècles ce chaos en fait un autre.
Mais écrire une biographie historique est un exercice difficile encore à un troisième titre. De tous temps en effet, le mode privilégié de la biographie est celui de la rhétorique démonstrative, laquelle ne peut correspondre que d’assez loin aux catégories scientifiques de la recherche historique. La biographie, que ce soit celle d’un personnage célèbre ou celle d’un anonyme présenté comme représentatif reste souvent, à un niveau ou à un autre, récit d’une vie de héros, développé dans une perspective qui parfois frôlera l’hagiographie – le héros peut-être positif, mais il peut aussi être négatif. Bref, les biais risquent fort d’être omniprésents, entre l’historien lui-même soumis à la subjectivité, et son sujet – un individu entretenant, comme en miroir, les mêmes liens ambigus que lui-même avec l’époque dans laquelle il aura vécu.
Écrire une biographie suppose donc de respecter le principe méthodologique fondamental en histoire : il faut d’abord objectiver autant que possible le rapport de l’auteur avec son sujet. Objectiver, autrement dit rendre consciente et visible une certaine distance chronologique, l’impératif est universel et catégorique : chose connue, mais pourtant trop rarement mise en application. Un deuxième procès d’objectivation se superpose bientôt au premier : il convient en effet, pour qui souhaite conduire une biographie, de repérer et de préciser dans quelles conditions un certain individu, à travers son parcours, pourra ou non être regardé comme représentatif par rapport à l’époque qui a été la sienne, aux conditions matérielles qui ont conditionné son action et au monde de représentations dans lequel il s’est trouvé plongé, monde qu’il a aussi, peu ou prou, contribué à construire. Qu’est-ce que la vie d’un individu a à nous dire sur le plan scientifique sur l’époque qui a été la sienne, mais aussi sur la nôtre ?
Écrire une biographie est donc un exercice difficile, mais écrire une biographie d’inventeur est encore plus problématique. Sans parler du danger encore plus présent de tomber dans l’hagiographie, qui relève du statut a posteriori de l’inventeur, le rôle de l’inventeur reproduit la dialectique constamment réanimée entre continuité et rupture. Ou, en langage trivial : comment la société fait-elle, grâce à l’inventeur, du neuf avec du vieux ? L’inventeur est-il, comme le pense le sens commun, ce démiurge qui, par son action, rompt le cours du temps, créant par là même un « avant » et un « après », un Moyen Âge gothique s’opposant, en l’espèce et grâce à Gutenberg, à une époque radieuse qu’ouvrirait l’invention de la typographie en caractères mobiles ? Ou bien ne représente-t-il qu’un intermédiaire, celui qui, pour des raisons d’opportunité, a su donner corps à la solution d’un problème qui était « dans l’air du temps » ?
L’analyse aujourd’hui bien avancée de la « première révolution du livre », la révolution gutenbergienne, donne un certain nombre de clés très généralement pertinentes susceptibles de répondre à ces questionnements : d’une part, le changement ne peut se donner à comprendre que par ses conditions de possibilité, autrement dit à travers une logique qui est celle de la continuité. D’autre part, dans l’émergence et le succès rapide de la typographie en caractères mobiles, le rôle premier est moins tenu par l’inventeur lui-même que par le capitaliste investisseur, lequel est en mesure d’analyser la conjoncture et ses potentialités à un moment donné, pour en conséquence engager les financements de recherche-développement qui permettront d’exploiter et de valoriser cette conjoncture même.
La logique à l’œuvre est à tous égards comparable lors de la « seconde révolution du livre » – la révolution de la librairie de masse et de l’industrialisation. A la poussée des marchés, sensible depuis le dernier tiers du XVIIIe siècle, on répondra d’abord, de manière classique, en jouant sur le facteur travail, mais on explorera aussi, en parallèle, les voies qui permettraient de développer une éventuelle innovation technique, et donc de jouer sur le facteur capital. Dans un second temps, c’est la logique de la filière technique qui s’impose, pour expliquer comment l’innovation se propage peu à peu à tous les niveaux de la branche des nouvelles industries polygraphiques – des recherches sur le papier et de la machine à rouleau continu autour de 1780, à la mise au point de la monotype au début du XX e siècle.
Derrière l’ensemble du processus, nous trouvons, comme au XV e siècle, certes des inventeurs, mais surtout des entrepreneurs et des financiers. Ceux-ci savent analyser les potentialités d’un marché où, désormais, c’est la presse périodique qui prend le rôle principal. Ils investissent à la fois dans les nouveaux produits – la presse à grand tirage
– , et dans une recherche-développement susceptible de soutenir un processus d’innovation technique qui va s’accélérant. Dans une Europe de plus en plus intégrée, et alors que la mondialisation déjà sensible au XVIIIe siècle a franchi un nouveau palier, ils ont appris à reconnaître l’importance du marché du Nouveau Monde, mais aussi à s’inspirer de ce qui se fait à l’étranger, et d’abord en Angleterre, pour le transposer en l’adaptant sur le continent. Ce sont, en France, de nouveaux venus, qu’il s’agisse des grands éditeurs industriels, ou surtout d’un Émile de Girardin et d’un Hippolyte Auguste Marinoni. Fils adultérin d’un général d’Empire, Girardin renouvelle complètement l’ensemble du secteur de la presse périodique, mais il s’impose aussi comme homme de pouvoir et comme financier de haut vol, dans cette France en pleine expansion de la Monarchie de juillet et du Second Empire. Marinoni, descendant d’émigrés italiens sans aucune fortune, est quant à lui ce mécanicien de génie inventeur de la rotative, mais il est en même temps un industriel de premier plan, et, à son tour, un patron de presse, un homme de médias et un homme de pouvoir.
Incertaine, multiple, contradictoire, manifestant à la fois l’unité et la pluralité de la personne, telle est la biographie historique, en notre aube du IIIe millénaire. C’est à suivre ces parcours paradoxalement exceptionnels, mais aussi pleinement représentatifs de leur temps et de sa modernité, en même temps que de toutes les époques, que l’on se trouve convié lorsque l’on ouvre ce livre.
Frédéric Barbier, Dacia , Bucarest-Vienne, 2008
RENAISSANCE
Un jour de clarté calme a luit sur ma pensée Apportant avec lui la vigueur et l’espoir ; L’épave du passé, vers la nuit repoussée, S’efface dans le flux équivoque du soir, La nature en amour vers le printemps s’étire Et ses gestes fleuris propagent des chansons, L’homme se sent au cœur un vague chant de lyre Et s’émeut jusqu’aux pleurs devant les horizons. Qui m’aimera, ce soir, simplement, pour mon âme ? J’implore le printemps et j’épie, en rêvant, Le rythme de la vie au corps souple des femmes, Et j’écoute des voix délirer dans le vent ! La plante humaine exulte et s’enivre de rêve ! Ma jeunesse orgueilleuse éclate dans l’âme ! Et l’amour de la vie éloigne comme un rêve La plage de tristesse où pleurait mon exil.
ROCHER Edmond, « Le Manteau du passé », Extraits des poésies complètes (1896-1906), éditions école Estienne, 1900.

Gravure de Florian en 1890
INTRODUCTION
MARINONI, UN PERSONNAGE OUBLIÉ ?
En janvier 2004, la France oublia de célébrer le centenaire de la disparition d’Hippolyte Auguste Marinoni. Né le 8 septembre 1823, il décède le 7 janvier 1904 âgé de quatre-vingt-un-ans, à Paris. Personnage illustre des industries graphiques en France comme en Occident, il reste inconnu pour tous les historiens des techniques du livre, de la presse et de l’imprimerie, ignoré surtout du grand public. Je me devais de lui rendre hommage 3 par ce portrait que d’autres études viendront un jour compléter, je l’espère.
Marinoni, autodidacte, enfant de la modernité, homme d’exception, ne fut pas seulement un entrepreneur innovant, il dût aussi assimiler un héritage historique auquel il ne put échapper, sa réussite professionnelle en est le témoignage. Dans l’histoire de l’imprimerie, les mécaniciens sont souvent oubliés de la recherche. Conrad Sasbach, menuisier, est le premier constructeur de machines à imprimer que l’on retrouve aux côtés de Gutenberg. C’est entre 1450 et 1800 que va se développer avec ces mécaniciens, la librairie d’Ancien Régime, période fondamentale même si les innovations techniques ont été peu nombreuses.

Cette période ne doit pas s’analyser comme un temps mort, mais comme un temps de lente accumulation, d’élargissement progressif des besoins et des pratiques liés à la communication, d’évolution du chemin de la connaissance, du peuple comme des élites, et de mise en place d’une problématique de l’identité et de la participation 4 .
Trois siècles d’imprimerie plus tard, les XVIII e et début du XIX e siècles voient l’accélération de la mécanisation des industries graphiques en Allemagne, en Angleterre, puis en France. Cette mécanisation annonce une rupture et un changement révolutionnaire, marqués par l’avènement de la rotative dans le procédé d’impression. Ce changement radical ne trouve d’équivalence qu’à l’époque de Gutenberg. Un des acteurs principaux de cette révolution technique économique et culturelle, l’une des bases fondamentales sur laquelle s’est construite l’époque contemporaine, sera Hippolyte Auguste Marinoni.
Cet ouvrage débute par la présentation de l’enfance de Marinoni et de ses premiers pas d’apprenti dans les industries graphiques alors qu’il a entre dix et douze ans. Très vite, par son apprentissage, puis sa spécialisation comme mécanicien dans l’atelier de la famille Gaveaux 5 , et grâce à ses rapports avec Émile de Girardin, il intègre le monde de la presse périodique. Le marché de la presse quotidienne est le plus porteur, dans un premier temps, les journaux ne nécessitant qu’une qualité d’impression et de papier moindres que les travaux de labeur. Ce secteur est aussi plus propice aux changements techniques. D’autre part, la presse quotidienne étant un secteur relativement récent, les résistances à l’innovation furent mineures, surtout à l’origine, ne se heurtant pas à la longue tradition de compagnonnage 6 comme dans le labeur et l’édition.

La naissance de l’industriel
La deuxième partie porte sur les premières expériences industrielles de Marinoni, dès lors que, vers 1850, il fonde lui-même sa propre entreprise avec divers partenaires. C’est la naissance de l’industriel et la conquête du marché mondial, avec les multiples témoignages de considération à l’occasion des expositions internationales et universelles, notamment lors de la sortie de ses deux modèles de rotatives à cylindre stéréotypé, avec margeurs en 1866, puis à bobine sans margeur en 1872.
À partir de 1874, son gendre, le centralien Jules Michaud, assure brillamment la relève pour la gestion de l’entreprise, et dès 1885 pour le dépôt des brevets. Parmi les condisciples et proches amis de Jules Michaud, il y a Gustave Eiffel ou encore Paul Darblay, fils d’Aymé-Stanislas Darblay, qui rachète en 1867 les papeteries d’Essonne. Aujourd’hui oublié tout comme Marinoni, Jules Michaud eut pourtant un impact immense sur l’histoire du groupe et celle de la rotative, en particulier avec sa « rotative chromotypographique » utilisée pour le supplément illustré du Petit Journal en 1890, un événement dans l’histoire de l’imprimerie en Occident. En 1899, Jules Michaud sera également à l’origine de la création du Syndicat des constructeurs de machines d’imprimerie, devenu en avril 1921 le Syndicat des constructeurs de machines d’imprimerie et de façonnage de papier et cartons, puis le Syndicat des constructeurs de machines pour les industries du papier, du carton et des arts graphiques (S.C.I.P.A.G), puis le SCIPAG-EMBALCO depuis le 19 mars 1986, grâce à la venue des entreprises d’emballage et du conditionnement. Traditionnellement et pendant tout le XX e siècle, chaque président-directeur général de la société Marinoni fut le secrétaire général de ce syndicat.

Le Napoléon de la presse
La troisième partie s’attache à la naissance de l’empire de presse que bâtit Marinoni avec Jules Michaud aidé de son autre gendre, Marie-Désiré Cassigneul. Ce dernier sera secondé à son tour par son propre gendre, le baron Dutey-Harispe. Marinoni, en moins de dix ans, s’impose, pour les Américains, comme « le Napoléon de la presse quotidienne » . Il crée en 1869, Le Bon Journal , puis L’Espérance et La Revanche en 1871 . Il remporte, en 1874, le contrat exclusif pour imprimer Le Figaro pour lequel il fournit aussi les rotatives. Mais le plus beau titre de cet empire reste Le Petit Journal qui, avec La Presse et Le Figaro , fut le prototype des titres contemporains. Fondé par Moïse -dit Polydore- Millaud en 1863, Le Petit Journal fut d’abord développé par Girardin avant que Marinoni en prenne la direction en 1882, et lui donne toutes ses lettres de noblesse, tout comme l’avait fait Girardin pour La Presse . Son maître en toutes choses, son second père, comme il aimait à l’appeler, fut toujours Girardin dont il s’inspira systématiquement dans sa gestion des grands titres de périodiques et dans la gestion de ses relations publiques.
Le Petit Journal sera considéré pendant longtemps comme le plus grand quotidien populaire du monde, avant que son concurrent direct, Le Petit Parisien, ne le dépasse à la veille de la Première Guerre mondiale. Le Petit Journal avait une imprimerie unique au monde. Elle aligna, grâce à la société Marinoni, jusqu’à seize rotatives en ligne qui pouvaient, suivant les époques et les formats, tirer chacune de 10 à 40 000 exemplaires à l’heure pour un journal de quatre, puis de six pages à partir de janvier 1902, et enfin de huit pages. Marinoni fera passer Le Figaro à six pages dès 1895. Aujourd’hui, une rotative offset tire en moyenne plus de 100 000 exemplaires à l’heure selon les mêmes principes.
Le Petit Journal et Le Petit Parisien eurent tous deux un tirage unique en leur temps de plus d’un million d’exemplaires. Ce dernier s’inspira en grande partie des innovations du Petit Journal en matière de traitement de l’information comme dans la gestion du journal ou dans l’organisation d’événements. Il le prit comme modèle, à ses débuts en 1876, pour mieux le dépasser par la suite grâce à l’association de son directeur Dupuy et du mécanicien Jules Derriey -principal concurrent français de Marinoni avec Alauzet -, puis de Jules Michaud dans la construction de rotatives pour la presse quotidienne. La Société Derriey sera rachetée par la société Voirin qui sera elle-même rachetée par la société Marinoni vers 1921. Le Petit Journal lui, ne disparaîtra qu’en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’homme d’affaires et d’influence
Sur certains aspects de la société française et occidentale, l’influence que tire Marinoni de la presse quotidienne et de son entreprise de construction de machines à imprimer fut considérable tant sur le plan social politique et culturel, que sur le plan économique ou technologique. Il développa une sorte de monopole qui fit de lui un homme public, même s’il échoua, par ailleurs, dans ses tentatives pour devenir un réel homme politique lors d’élections législatives en se présentant à la députation. Il se porta d’ailleurs candidat, après la guerre de 1870, malheureusement sans succès. Son destin était ailleurs et il le sentit rapidement. Il ne s’attarda donc pas en politique car il détenait un levier d’action plus important avec le pouvoir de la presse quotidienne, secteur qu’il domina brillamment, prenant la place de Millaud ou de Girardin dans la hiérarchie des patrons de presse qui marquèrent l’histoire de la presse occidentale ou européenne à la fin du XIX e siècle.
Marinoni savait être proche des hommes modestes et des indigents, à l’image de ce qu’il fit pour « la mine aux mineurs de Monthieux » près de Saint-Étienne, mais il sût aussi être proche de l’élite et du cercle du pouvoir. Là encore, le modèle d’Émile de Girardin s’impose. Avec lui, il commence à côtoyer les « grands de ce monde » 7 , nobles, industriels ou hommes politiques, jusqu’aux présidents de la République. Grâce à son poids politique en tant que patron de presse, Marinoni était un familié de Félix Faure, en particulier lors de l’affaire Dreyfus, durant le séjour du président à Beaulieu-sur-Mer, commune où Marinoni se fit bâtir une villa devenue rapidement un centre d’influence politique majeur de la III e République. C’est là que Félix Faure lui rendit visite en 1898, tout comme de nombreuses autres personnalités du monde politique ou industriel. Lors de ses sorties mondaines sur la Côte, Marinoni rencontre, entre autres, les représentants de la monarchie européenne, en particulier le roi des Belges Léopold II ou la famille impériale de Russie. De riches industriels comme Gustave Eiffel ou James Gordon Bennett, fondateur du Hérald Tribune , s’installeront à Beaulieu-sur-Mer, et bien d’autres personnalités du monde de la presse, de l’édition et de l’imprimerie fréquenteront dorénavant la Côte d’Azur, lieu de villégiature favori, à l’image de la Californie aujourd’hui.
Marinoni fut de tous les événements qui marquèrent le XIX e siècle, de la révolution de 1848 à celle de 1870, de l’affaire de Panama à l’affaire Dreyfus. Toujours attentif aux nouveautés, il ne cessera de porter un regard bienveillant et passionné sur toutes les innovations sociales ou technologiques majeures, inhérentes au fondement de notre époque contemporaine. Comme Girardin, il tentera aussi d’innover socialement, comme le montre l’expérience « socialisante » infructueuse de « la mine aux mineurs de Monthieux ». Plus heureusement, Marinoni sera à l’initiative de la création de différents syndicats dans le domaine de la presse quotidienne ou au sein de la corporation des journalistes. Il soutiendra avec Le Petit Journal , de nombreuses œuvres comme La caisse des victimes du devoir ou La caisse du secours immédiat 8 . Marinoni ira parfois jusqu’à aider au développement d’innovations, de manière décisive, dans des secteurs parfois inattendus. C’est ainsi qu’il interviendra, par le biais du Petit Journal , dans les transports, l’automobile, le chemin de fer, l’avion, le dirigeable ou le vélo. Il interviendra aussi, plus naturellement, dans la communication, avec le télégraphe optique ou électrique sans fil, le téléphone, les pigeons voyageurs. Il soutiendra également les différentes découvertes concernant les nouvelles sources d’énergie : les machines à vapeur ou à gaz lors des premières expériences de Richard Lenoir, l’énergie solaire appliquée au fonctionnement des machines à imprimer en 1889, et enfin l’électricité appliquée à la navigation ou au secteur industriel en général. Au-delà de la technique publicitaire pour inciter à la vente de ses journaux -méthode directement inspirée de la gestion de Girardin, en particulier pour Le Petit Journal- , on retrouve constamment chez Marinoni une démarche et une attitude de pionnier qui caractérise cet entrepreneur de la première heure, et ce, jusqu’à sa mort.
La conclusion de cette biographie aborde, au-delà de la mort de Marinoni, la gestion de son héritage industriel et culturel par sa famille et par les diverses institutions françaises, privées ou publiques, détentrices de sa mémoire jusqu’à aujourd’hui. Il existe une rue Marinoni à Paris près des Invalides, ainsi qu’un boulevard et une place avec sa statue à Beaulieu-sur-Mer, ville dont il fut le fondateur et premier maire en 1891 durant un mois. Malgré cela, hormis dans la mémoire de quelques experts ou techniciens, Hippolyte Auguste Marinoni a disparu des esprits comme des dictionnaires.
Fondée en 1851 rue de Vaugirard, la Société Marinoni est déplacée, dès 1877, rue d’Assas où elle installe son siège aux numéros 92-96. L’usine est agrandie en 1881. La Société Marinoni rachète, entre autres entreprises, Voirin en 1921, dont l’usine se trouvait à Montataire dans l’Oise. Après la Seconde Guerre mondiale, le siège de la Société sur Paris fut détruit et remplacé, entre 1963 et 1965, par l’actuelle Université de Droit d’Assas. Cette politique de déménagement est appliquée à l’initiative de la société américaine Harris-Intertype dans le cadre d’une prise de participation financière dans Marinoni. Elle va concentrer tous ses services à Montataire. L’application de cette rationalisation sera mise en œuvre par Jean Gaillochet sous l’autorité de Théodore Niggli.
La Société Marinoni centralise petit à petit ses services dans l’Oise. C’est chose faite entre 1970 et 1972, après l’absorbtion de la Société Lambert (La Plaine-Saint-Denis) en 1965. Harris-Intertype Corporation décide de racheter totalement la Société Marinoni en 1982 par le biais de la branche européenne du groupe Américain « Harris Graphics », laquelle devient Harris-Marinoni. Cette dernière sera à son tour rachetée en 1986 par l’américain AM-International avant qu’en 1988, le groupe allemand Heidelberger Druckmaschinen AG, en prenant le contrôle de l’activité rotative de Harris Graphics, ne devienne le plus puissant constructeur de machines à imprimer au monde. Une position qui va changer le 6 août 2004 lors du rachat du pôle rotative bobine Heidelberg Web Systems (HWS) d’Heidelberger Druckmaschinen AG, par la société américaine Goss International Corporation, laquelle est devenue à son tour le nouveau numéro un mondial des rotatives d’imprimerie en offset labeur et presse.
Parallèlement, Heidelberg prend 15 % du capital de Goss après avoir cédé sa branche numérique à Kodak pour se recentrer sur l’offset feuille pour le labeur et l’emballage, ainsi que sur le façonnage et la gestion de flux. Heidelberg commercialise en outre les rotatives de son nouveau partenaire en Allemagne, au Mexique, au Brésil, en Suisse, en Afrique du Sud, en Corée du Sud et en Europe de l’Est. Entre 2000 et 4000 salariés du groupe allemand, principalement français, américains et néerlandais, vont ainsi changer d’entreprise. Le pôle rotative d’Heidelberg réalise au moment de son rachat un chiffre d’affaires de 430 millions d’euros (16 % du CA d’Heidelberg). Le nouveau groupe Goss représente en août 2004 un chiffre d’affaires de 661 millions d’euros alors que Man Roland réalise dans le même temps un chiffre d’affaires de 625 millions d’euros, et KBA un chiffre de 613 millions. En France, le nouveau groupe dispose de deux sites de production, Goss à Nantes et Heidelberg anciennement Marinoni à Montataire.
Le nom de Marinoni, l’un des symboles de la puissance industrielle française, n’apparaît plus à Montataire que par l’adresse du site, un petit square, à l’initiative de Theodore Niggli, dernier PDG pour la France de Harris-Marinoni de 1970 à 1994. D’origine suisse allemande, Théodore Niggli eut un rôle majeur dans le rachat de cette société par l’allemand Heidelberg face à des concurrents japonais.
De la période Voirin et Marinoni, il ne reste que les bâtiments industriels construits en béton armé, nouveau mode de construction pour l’époque, réalisés par les célèbres frères Auguste et Gustave Perret 9 . La Société américaine Goss International Corporation, actuelle propriétaire de l’ancienne entreprise Marinoni, s’est ainsi enrichie des savoir-faire français, américains et allemands en matière de construction de machines à imprimer. Pour la France, l’ancrage historique de ce site remonte loin, car la Société Marinoni, comme la Société Voirin avant qu’elle-même ne soit rachetée, absorba petit à petit la plupart des sociétés concurrentes présentes sur le territoire national, dont Derriey, Alauzet, Lambert, etc…. La grande majorité de ces entreprises était concentrée sur Paris et la région parisienne. La filiation industrielle remonte ainsi à 1834 avec le mécanicien Rousselet et la Société anonyme des forges et fonderies de Montataire. Détenue ensuite, dès 1893, par Édouard Normand puis par la famille Henri Voirin – père- et Jules-Albert Voirin-fils-, la Société anonyme des forges fut intégrée au Groupe Marinoni en 1921 avec la Société Voirin. Rousselet se situe au début de la seconde génération des constructeurs de presses mécaniques en France. La première génération remonte à 1818, avec l’Anglais Auguste Applegath, premier constructeur de presses mécaniques cylindriques en France, et les Français, Amédée Durand et Alexandre Selligue. Ils furent, vers 1821, les premiers mécaniciens français de presses mécaniques cylindriques. Je reviendrai précisément sur cette généalogie industrielle afin de mettre en perspective cet héritage industriel et culturel aux débuts de la carrière de Marinoni, l’objectif étant aussi de mieux comprendre la façon dont il intégra cet héritage dans son parcours professionnel durant sa vie, et ce qu’il apporta en retour.
J’aurai, de cette manière, tenté de rendre compte de la vie et de l’œuvre de Marinoni, constructeur de machines à imprimer, patron de presse ou homme d’influence, et de dépeindre ainsi sa personnalité à travers ses actions au sein de la société civile. Ce « Napoléon de la presse quotidienne » 10 , comme aimaient à l’appeler les américains, n’aura pas seulement marqué les industries graphiques de son pays ; il aura marqué, à la fin du XIX e siècle, les industries graphiques occidentales dans leur ensemble. Marinoni a eut un impact international, en vendant ses machines à imprimer et ses rotatives dans le monde entier et en récoltant de nombreux prix permettant ainsi aux médias de masse de se développer. Il laisse son indiscutable empreinte sur la presse quotidienne et sur le monde des journalistes dès lors qu’il prend en charge les destinées du Petit Journal à la suite de Millaud et d’Émile de Girardin. Le Petit Journal devient alors le plus grand quotidien du monde, avec un tirage quotidien exceptionnel bien avant Le Petit Parisien . Sa façon de traiter l’information ainsi que ses lecteurs reste encore une référence aujourd’hui dans l’industrie de la presse quotidienne. Issu d’un milieu modeste, Marinoni meurt en 1904 avec une fortune qui atteint plus de 35 millions d’anciens francs. Devenu un des hommes les plus riches et les plus influents de son temps, en Europe et à travers le monde, il eut en Occident, par son esprit d’entreprise dans le développement de l’automobile, du train comme du vélo, de la conquête des airs et du télégraphe ou des nouvelles sources d’énergies, un impact certain sur le quotidien de tous. Il en reste le symbole et l’enfant de la modernité tout en étant devenu son principal propagateur. Sa seule religion fut le travail, encore le travail, toujours le travail… « Travailler, c’est toute la vie ; vivre au milieu des siens, employer utilement sa fortune, faire le bien, être agréable à ses amis, c’est tout le plaisir. Je me tiens pour heureux.
PREMIÈRE PARTIE
MARINONI AU CŒUR DE LA GALAXIE GUTENBERG OU LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIEL

« Je sais bien que mon amour pour les machines à composer n’est partagé que par de rares typos ; mais on n’arrête pas le progrès, et je suis persuadé qu’il en sera des machines à composer comme des machines à imprimer qui, si l’on en avait cru la génération de 1830, devaient mettre un nombreux personnel sur le pavé ; le contraire s’est produit. »
MORIN Edmond , L’Intermédiaire des imprimeurs, 1 er mai 1894.
CHAPITRE I
MARINONI AVANT MARINONI

1.1 Ses parents et sa famille
La famille Marinoni est d’origine italienne. Le père, Ange-Joseph Marinoni 11 , né le 17 mars 1786 à Brescia en Italie, est lui-même le fils de Pierre Marinoni et de Lucile Lancette. D’après les archives des armées du château de Vincennes, il mesurait 1,75 m, ce qui, pour l’époque, correspondait à une haute taille. Son visage se présentait en ovale avec un front ordinaire, les yeux gris, le nez proéminent, la bouche moyenne avec un menton court, les cheveux et les sourcils châtains. Dans ses souvenirs, son fils le présente comme un colosse de près de deux mètres. Le premier métier d’Ange-Joseph Marinoni à Brescia fut la menuiserie, avant qu’il ne devienne, en France, soldat puis gendarme 12 . Enthousiasmé par la gloire de Napoléon qui soutiendra, en Italie, le projet d’unité italienne, le père de Marinoni s’engage le 31 janvier 1804, et entre aux dragons de la garde d’Italie. Il devient brigadier le 26 mars 1809, et maréchal des logis le 12 janvier 1812. Fort de ce grade, il passe aux dragons de l’ex-Garde impériale le 11 mai 1815, au moment où s’organise la dernière fête impériale, sorte de veillée d’armes, avec l’assemblée dite du Champ de mai qui se réunira au Champ-de-Mars le 1 er juin du mois suivant. Ce fut une réunion où les dernières troupes de l’Empire prêtèrent allégeance à Napoléon et au régime quelques jours avant Waterloo. Dans l’armée de Napoléon, le père de Marinoni fit plusieurs campagnes et subit quelques blessures : 1805 et 1809 en Autriche, 1812 en Russie, 1813 en Saxe, 1814 en Italie et enfin, 1815 en France. Avec la Restauration, il est incorporé aux lanciers de la Garde royale le 21 décembre 1815, et intègre la gendarmerie royale de Paris le 8 juin 1820 comme brigadier à cheval. Il est affecté à la caserne de gendarmerie de la Barrière-Denfert de l’ancien 12 e arrondissement, limite entre les 5 e et 6 e arrondissements actuels, près du faubourg Saint-Jacques. Cette caserne sert d’octroi pour l’entrée des marchandises dans la ville. Le père de Marinoni s’y installe donc avec sa femme, Marie-Marguerite Lebeau, née le 25 septembre 1798 de Marie-Jean Robin 13 , à Sivry, près de Melun en Seine-et-Marne 14 . Au moment de la naissance de Marie-Marguerite Lebeau, son père Louis Lebeau est un simple manœuvrier de 37 ans, originaire du même village.
La commune de Sivry-Courtry 15 fait partie de l’arrondissement de Melun et du canton du Châtelet. A cette époque, 362 habitants composent la population de l’agglomération auxquels sont rattachés 176 habitants épars, soit 538 âmes au total. Sivry-Courtry est desservie par plusieurs voies de communication : la route nationale n° 5 de Paris à Gex, la traverse du nord-ouest au sud-est, et le chemin de grande communication n° 115 de Blandy à Millys, la traverse du nord-est au sud-ouest. Il n’y a pas de chemin de fer à Sivry, la voie ferrée la plus rapprochée, à l’époque est celle de Paris-Lyon-Méditerranée qui passe par les gares de Melun et de Bois-le-Roi, équidistantes de 9 kilomètres. Le territoire de Sivry-Courtry comprend près de 520 hectares boisés de chênes, de bouleaux et de sapins. Le gibier, très abondant dans la partie nommée le Buisson de Massouris, donne lieu à de belles chasses auxquelles prendront part des personnages de haute fonction, notamment l’ex-empereur Napoléon III ou encore le grand duc de Russie Constantin d’Oldenbourg. Le terrain de Sivry-Courtry, de nature sablonneuse, repose sur des carrières de pierre calcaire. Il est assez fertile, excepté toutefois dans la zone proche des bois où les récoltes sont, chaque année, endommagées par le gibier. Les ressources autres que le bois et le gibier sont essentiellement agricoles. La commune possède six fermes importantes où l’on cultive, à grande échelle, le blé, le seigle, l’avoine, le sainfoin et la betterave. Dans l’une d’elles, à Berceau, existe même une distillerie. On élève à Sivry peu d’animaux, à part des moutons, quelques chèvres et un peu de volaille. Il n’existe dans la commune qu’une trentaine de ruches à miel. Les produits des fermes sont en partie vendus à Melun ou à Fontainebleau. La commune n’a d’autres commerçants que deux marchands d’étoffes, un boulanger, et dix épiciers-cabaretiers.
Il semble probable que Marie-Marguerite Lebeau ait rencontré Marie-Ange Marinoni lors des dernières batailles de l’Empire qui eurent lieu non loin du village de Sivry, dans la région de Melun. Elle suit à Paris celui qui deviendra son mari, avec qui elle aura trois enfants. L’histoire prête d’ailleurs à Marinoni d’être né dans une famille d’une dizaine d’enfants dont lui seul aurait survécu. En fait, les archives de la ville de Paris ayant en grande partie disparu lors de l’incendie de 1871 pendant la Commune, les sources d’informations concernant les membres de la famille d’Hippolyte-Auguste Marinoni n’offrent aucune certitude quant au nombre de ses frères et sœurs. Néanmoins, on sait que Victoire-Clémentine Marinoni est née à Paris le 5 septembre 1820, sans doute dans le 12 e arrondissement (5 e actuel), qu’elle est la sœur aînée d’Hippolyte-Auguste. Un certain Eugène-Nicolas-Gabriel Marinoni serait né le 28 mars 1822 dans le 2 e arrondissement (9 e actuel), juste avant la naissance d’Hippolyte-Auguste Marinoni lui-même, né le 8 septembre 1823 16 d’après les registres civils de l’époque en partie détruits durant la Commune. Hippolyte est né dans le 12 e arrondissement (5 e actuel), certainement dans la caserne où fut affecté son père, ou non loin, de la Barrière-Denfert. On trouve également les traces d’un Eugène-Alfred-Guillaume Marinoni, né le 22 mars 1829 dans le 2 e arrondissement (9 e actuel) dans la paroisse Saint-Roth, où il fut baptisé le 23 mars. On retrouve les traces d’une Aglaé-Alexandrine Marinoni, mariée à Cabary Nicolas Jean Lite le 14 mai 1846 dans le 11 e arrondissement, décédée le 29 octobre 1856 dans ce même arrondissement, sa date de naissance nous étant inconnue. Sur les quatre personnes portant le nom de Marinoni dont nous ayons retrouvé les traces, la seule certitude de filiation concerne Victoire-Clémentine Marinoni. Les dates de décès d’Ange-Joseph Marinoni et de Marie-Marguerite Lebeau ont servi de repères chronologiques. Le père de Marinoni est mort de la tuberculose le 12 mai 1830, à quarante-quatre ans, dans les locaux de sa caserne. C’est en faisant la retraite de Russie, en 1812, qu’il attrapa cette phtisie qui lui fut fatale. Il se défendra longtemps contre la maladie, mais il finira par y succomber, laissant sa femme seule avec leur fille aînée, Victoire-Clémentine alors âgée de dix ans, et leur fils Hippolyte-Auguste de sept ans, au moment de sa disparition. Hippolyte-Auguste Marinoni souffrait du même mal que son père, ce qui l’affaiblira tout au long de sa vie. Le passé du soldat enthousiaste pour Napoléon et pour la nation française ainsi que sa maladie vont profondément marquer Marinoni tant sur le plan moral et professionnel que pour sa santé physique.

Enfant, j’étais grand et fort et l’on croyait que j’atteindrais la taille de mon père, mais à douze ans, je me suis arrêté ; moi aussi, j’étais phtisique et vers ma trentième année, l’on me condamnait; je crachais le sang, je me voyais déjà perdu, mais j’ai lutté et j’ai résisté. 17


Marinoni a tiré de cette épreuve et du passé de son père des leçons qui lui inspirèrent sa grande fibre patriotique et une solidarité indéfectible envers les pauvres gens. Cette expérience malheureuse de l’enfance influença ses solidarités mutualistes ou associatives. Il y puisera par la suite une justification morale pour ses combats contre l’industrie anglaise dans un premier temps, ou pour ses combats politiques pour la France dans un second temps, en particulier lors de l’affaire Dreyfus 18 . Au décès du chef de famille, en pleine révolution de Juillet, Marie-Marguerite Lebeau, mère d’Hippolyte, décide de regagner son village natal, Sivry . Elle se remarie avec Jean-Claude Manet, né en 1799, qui en sera le maire quelques années plus tard. Mais celui-ci meurt le 10 janvier 1872, et Marie-Marguerite Lebeau se retrouve veuve une seconde fois. Quant à Clémentine-Victoire Marinoni, la sœur d’Hippolyte, elle est partie pour Paris, où elle épouse Charles Durand le 17 avril 1847, dans le 11 e arrondissement (6 e actuel). Il est éditeur d’estampes, rue Hauteville à Paris 19 , mais l’entreprise fit faillite le 21 mars 1865. Après la mort de son mari, Clémentine-Victoire revint vivre près de sa mère à Sivry-Courtry où elle mourut le 23 septembre 1873 âgée de cinquante-trois ans. Marie-Marguerite Lebeau, décède à son tour le 3 juin 1877, à soixante-dix-huit ans. On peut lire sur sa tombe cette épitaphe :

Ici repose Claude Manet décédé Maire de Sivry-Courtry le 9 janvier 1872, Victoire-Clémentine Marinoni veuve de Durand décédée le 23 septembre 1873 dans sa 53 e année, Madame Veuve Manet décédée le 3 juin 1877. 20

1.2. Son enfance à Sivry
Hippolyte-Auguste ne fut donc pas le seul enfant vivant de la famille : Clémentine et d’autres frères ou sœurs survivront un temps. « Nous étions dix ; seul de tous, j’ai vécu 21 », affirmait-il. Marinoni survécut, il est vrai, plus longtemps que ses frères et sœurs, ne décédant qu’en 1904. À son arrivée au village, Marinoni a sept ans, et sa mère, pauvre et chargée de famille, le confie à sa sœur Marie-Astazée Lebeau qui habite Sivry. Au bout de quelques jours, cette brave femme lui dit : « Mon garçon, il faut que tu travailles pour gagner ton pain ; tu iras garder la vache ! 22 » Il garda donc la vache et n’en rougira jamais ; cela deviendra même son honneur, un étendard, sa vanité, le rappel symbolique de ses modestes origines. « Grelottant sous la blouse, un morceau de pain dans mon bissac, je mène les vaches aux champs. 23 » Cette expérience l’influencera jusqu’à sa mort. Elle le marqua tant qu’un tableau de Constant Troyon représentant des vaches ornera les magnifiques salons de l’hôtel de l’avenue du Bois de Boulogne, qu’il se fera construire fortune faite : « Troyon peignit les vaches, je les ai fait paître ! » disait-il en souriant. 24
Le jeune Marinoni entre à l’école primaire publique de Sivry-Courtry ne sachant ni lire ni écrire. Sivry et Courtry étaient deux communes distinctes avant 1842 et, antérieurement à cette date, chaque localité avait, à part quelques exceptions, son instituteur. Cependant, après les lois de Guizot de juin 1833, le 11 août suivant, le conseil municipal 25 vote pour que la commune soit jouxtée à celle de Courtry pour l’éducation des enfants. Il vote aussi le traitement de l’instituteur à 200 francs, et la location du logement de ce fonctionnaire à 130 francs 26 . Il décide enfin que la rétribution scolaire payée par les parents à la commune sera ainsi fixée : pour les enfants qui apprendront à lire, 0,75 franc par mois ; pour ceux qui apprendront à lire et à écrire, 1,50 franc ; et pour les enfants qui apprendront le calcul et la grammaire, 2 francs. De 1830 à 1835, pour les cours de classe primaire, Hippolyte-Auguste Marinoni semble avoir eut l’instituteur Deschamps qui enseigna à Sivry, puis à Sivry-Courtry de 1819 à 1835. Ce n’est qu’en 1835 que la commune résolut d’acheter le mobilier scolaire, conséquence de la nouvelle réglementation de Guizot qui, par la loi du 28 juin 1833, fit reconnaître comme un devoir de l’État l’entretien d’écoles élémentaires dans chaque commune. Toutefois, cet enseignement n’était ni gratuit (sauf pour les indigents) ni obligatoire, ce qui enlevait à la loi beaucoup de son efficacité 27 . Elle paya le mobilier 20 francs au nommé Deschamps avant son remplacement par un autre instituteur qui, par cet effet, fut donc dispensé du paiement ou de l’apport d’un nouveau mobilier. Celui-ci est composé de deux tables dont une grande et une petite, deux grands bancs et six petits. C’est sur ce mobilier que Marinoni eut les premières bases de l’écriture et du calcul, avant de partir pour Paris où il débute son apprentissage à l’âge de douze ans.

1.3. Apprentissage aux arts et métiers, chez les Gaveaux et dans la presse périodique
C’est au départ de son instituteur, en 1835, que Marinoni va de son côté faire son apprentissage à Paris qui va durer deux années, comme le confirme son propre témoignage 28  :

À douze ans, je fus mis en apprentissage à Paris, et fis des composteurs que mon patron m’envoyait vendre. C’est ainsi que j’ai débuté dans la carrière d’imprimeur. Un peu plus tard, je suis entré chez Gaveaux, un fabricant de presses à bras, les seules dont on se servît alors, et j’ai appris à faire les machines à imprimer 29
Sa mère n’a pas les moyens financiers d’assumer plus longtemps sa scolarité ni de subvenir à ses besoins quotidiens. À partir de cette date, il portera pendant toute sa jeunesse la cotte bleue de l’ouvrier. C’est, semble-t-il, dans les ateliers du constructeur parisien Antiq 30 que Marinoni obtiendra son titre d’ouvrier et son livret de tourneur-mécanicien, le 20 octobre 1837 31 , à l’âge de quatorze ans. Pendant ces quelques années d’apprentissage avant de devenir un ouvrier confirmé, il est tour à tour fondeur, serrurier tourneur et mécanicien. Il fabrique surtout des composteurs que son patron l’envoie vendre chez les imprimeurs typographes. C’est ainsi que, par le magasin des accessoires, si l’on peut dire, il entre dans le secteur de l’imprimerie, où il marquera assurément son empreinte. Cependant, la mécanique l’attire et, comme son patron est en relation quotidienne avec des fabricants de matériel d’imprimerie, Marinoni décide d’intégrer une société de ce type dès que l’occasion se présente. Ainsi, en 1838 il entre dans la société Gaveaux.
Pierre-Alexandre Gaveaux-père (1786-1844) s’était acquis une grande et juste réputation par l’exécution des meilleures presses à bras en métal fabriquées en France 32 . Une médaille d’argent à l’Exposition de 1834 le récompense pour l’exécution de presses d’imprimeries à cylindre à mouvement continu. Pierre-Alexandre loge à Paris, au 15 de la rue Traverse. Il dépose le 19 novembre 1836 un brevet de cinq ans pour un nouvel assemblage d’éléments empruntés aux presses typographiques ordinaires, avec additions de certains perfectionnements qui permettent ainsi d’imprimer la feuille de papier d’un seul ou de deux côtés à volonté, les rendant propres tant à l’impression des journaux qu’à celle des affiches, des tableaux, etc. 33 . À trente ans, Alexandre-Yves Gaveaux (né le 20 février 1814 à Paris), succède à son père Pierre-Alexandre, décédé le 8 mars 1844. Il expose à cette date une presse mécanique, construite par son père en février 1831, destinée à l’impression du journal Le National fondé en janvier de la même année. Cette presse à deux cylindres, qui tire à 3 600 feuilles à l’heure, imprime recto et verso, en retiration. Alexandre-Yves Gaveaux se trouve en concurrence pour cette commande avec l’entreprise Koenig & Bauer. Grâce à son prix un quart moins cher, soit 15 000 francs au lieu de 20 000, Gaveaux remporte le contrat. Cette presse sera présentée à l’Exposition de 1844, et Alexandre-Yves Gaveaux obtiendra un rappel de la médaille d’argent gagnée par son père à l’Exposition de 1834. La réalisation de cette machine montre qu’Alexandre-Yves Gaveaux est de taille à affronter les autres concurrents. Il expose aussi une presse à imprimer des cartons en relief pour l’usage des aveugles. Cet appareil, d’origine américaine, a fait l’objet de quelques modifications qui ont mis en valeur ses compétences de mécanicien. Il expose aussi une petite presse typographique qui se fait remarquer par sa bonne exécution. La maison Gaveaux a fourni beaucoup de presses à l’exportation, et Alexandre-Yves Gaveaux participa longtemps aux travaux de l’entreprise avant d’en prendre la direction. La plupart des machines qui en sortent sont destinées à l’impression de journaux ou de recueils périodiques. C’est dans cette maison déjà connue que Marinoni deviendra constructeur de machines à imprimer et complètera son apprentissage avant de voler de ses propres ailes.
De nature volontaire et tenace, dès l’âge de quinze ans, vers 1838, Marinoni a en effet une idée fixe 34 . Il ne supporte pas de voir que les mécaniques, et les presses à imprimer en particulier, soient vendues uniquement par l’Angleterre ; « (…) L’Imprimerie royale elle-même se fournissait chez des Anglais (…) 35 ». Le gouvernement anglais a levé l’interdiction d’exporter des machines en 1825. Les mécaniciens parisiens de la première moitié du XIX e siècle passent alors leur temps à copier les machines-outils anglaises pour mieux se les approprier. Après le temps de l’invention et celui de la vulgarisation, voici venu le temps de l’adaptation. Avant la levée de l’interdiction, ils agissaient à petite échelle, de manière discrète. Après 1825, ils le font sans mesure, malgré une importante politique protectionniste de la France. « Les interdits n’empêchèrent pas les idées de circuler d’un pays à l’autre, ni quelques machines de passer en contrebande 36 », Marinoni ne le supporte plus. Le seul héritage que lui laissa son père fut ce patriotisme militant. Il veut à ce moment-là créer des machines qui pourront contrecarrer ce monopole, volonté d’ailleurs partagée par d’autres entrepreneurs dans beaucoup de secteurs industriels. Mais il sait d’autre part, que si les mécaniciens parisiens copient les réalisations anglaises, ils se plagient aussi abondamment les uns et les autres, sans parler des industriels établis en province qui finissent toujours, comme l’analyse Retel, par concurrencer sérieusement leurs collègues parisiens soumis à des coûts de production plus élevés 37 . Malgré cette situation quelque peu anarchique, Marinoni, homme de peu d’instruction et méconnaissant les techniques, à ses débuts, se met en tête de changer cet état de fait en acquérant le savoir par la formation.
Malheureusement pour lui, ce sont encore les Anglais qui, dans cette voie de la formation technique, semblent les plus progressistes. « Les Français sont-ils capables de lutter sur ce terrain du génie industriel ? » se demande Marinoni. Pour le démontrer, il se met alors au travail de façon acharnée tout en exprimant le souhait de suivre des cours. Une démarche que Marinoni n’est pas le seul à suivre. La France vit une vraie transformation. Se succèdent alors une suite de mises au point, de mesures, d’aléas, de déboires car après le temps des vulgarisateurs et des adaptateurs voici le temps des inventeurs et des précurseurs 38 . Un cycle qui n’est pas linéaire, mais toujours en perpétuelle révolution spontanée. C’est l’époque de la vie de Marinoni la plus fiévreuse et la plus folle.
À dix-huit ans, vers 1841, il travaille plus de douze heures par jour chez son patron, rétribué à 4,50 francs. Malgré ce rythme infernal, Marinoni reste affable, simple, de cœur excellent, rappel constant et inconscient à ses modestes origines. Cependant, il lui arrive de perdre l’appétit et le sommeil ; ses forces l’abandonnent, surtout lorsqu’il a ses crises de turberculose et qu’il crache le sang abondamment. Sa force de caractère décline, et vingt fois l’on croit sa mort prochaine. Mais son organisme résiste et repousse chaque fois l’ultime limite de son combat malgré les nombreuses crises que lui occasionne cette maladie qui ne le quittera jamais vraiment. Pourtant, Marinoni garde le moral et conserve même un certain optimisme qui transparaît dans un de ses rares témoignages :

J’ai vécu pendant plusieurs années, avec six sous par jour, pour ma nourriture (…) : d’ailleurs, je ne me suis jamais mieux porté que dans ce temps-là, ça m’a fait une santé et ça m’a appris à être sobre. L’homme mange, boit et dort trop. Ce qu’il y a de plus utile dans la vie et ce qui nous aide vraiment à vivre, c’est la bonne humeur. 39
Il ne s’arrête pas là. Son désir de formation se précise. Il devient fondeur de caractères et même compositeur, voire margeur ou conducteur 40 . Il veut en fait, tout connaître de ce métier de mécanicien et de constructeur de machines à imprimer, métier qu’il découvre en visitant les imprimeries. Plutôt que d’aller au cabaret, il préfère ainsi prendre des cours du soir 41 à l’école pour compenser l’instruction trop courte reçue à Sivry et la formation d’ingénieur qu’il n’a pas reçu.

La révolution industrielle, explique Charles Ballot, fut en Angleterre une manifestation spontanée du vouloir populaire, tandis qu’en France, où la grande industrie était une création ou une protégée de l’État, la diffusion des machines fut à peu près exclusivement, du moins au début, l’œuvre du gouvernement.
Constatons qu’au lieu d’être spontanée et due uniquement à l’initiative privée, elle eut en France un caractère voulu, factice, fut le résultat de l’influence, de l’action du gouvernement, royal, révolutionnaire ou impérial ; qu’au lieu d’avoir pour cause fondamentale une cause interne comme le fut l’extension commerciale en Angleterre, elle eut une cause déterminante toute extérieure : la concurrence étrangère. 42
La révolution industrielle française 43 fut, en outre, précédée par celle des transports. Les routes, les ponts et les canaux se multiplient dans les pays d’Europe les plus prospères. De 1847 à 1851, rappelle Antoine Picon, on passe de l’âge des routes grossièrement empierrées à celui des chemins de fer. En 1847, Paris recense 64 153 entreprises ayant une activité industrielle 44 , dont les 5 e et 6 e arrondissements, au centre rive gauche, sont nettement moins industrialisés que ceux du centre de la rive droite. Ils ne détiennent que 15 % des entreprises et 8 % des ouvriers. Cependant, certaines activités y sont fortement implantées. Ainsi, les arts graphiques y possèdent 30 % de leurs entreprises, en particulier les imprimeries, avec 35 % de leurs ouvriers 45 . Relativement marginale au départ, la fonction de l’ingénieur apparaît pendant cette période comme l’incarnation d’un progrès technique dont les rythmes s’imposent à la société tout entière et pas seulement à Paris. En France, les ingénieurs de l’École des ponts et chaussées -la plus vieille école française d’ingénieurs et l’une des premières au monde, fondée en 1747-, sont les principaux dépositaires de cette entreprise, avec l’École polytechnique fondée, elle, en 1794.
Cette même année est créé le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), par décret du 10 octobre 1794. Sorte de dépôt légal du machinisme, son rôle est de conserver un échantillon de tous les produits manufacturés, le dessin ainsi que la description de chaque machine. On devait, à partir de l’ordonnance royale du 25 novembre 1819, y enseigner trois cours, en y créant trois chaires à partir de 1820 : la chaire d’« économie industrielle », enseignée par Jean-Baptiste Say, premier enseignement en France d’économie politique ; la chaire de « mécanique appliquée aux arts », enseignée par le polytechnicien Charles Dupin ; et la chaire de « chimie appliquée aux arts », enseignée par le Dijonnais Nicolas Clément 46 . En 1829, une quatrième chaire est ouverte, celle de la « physique appliquée aux arts », enseignée par Claude Pouillet. Entre 1836 et 1839, explique Alain Mercier, six créations de chaires nouvelles vont voir le jour : la géométrie descriptive (indispensable à la production du dessin industriel), deux cours d’agriculture, la législation industrielle, un second cours de chimie (sous la responsabilité d’Anselme Payen), et enfin, une chaire de mécanique, assurée par le général Arthur Morin. De 1852 à 1854, la filature, la zoologie agricole et les constructions civiles inspirent trois chaires supplémentaires. L’enseignement de la céramique, ajoute Alain Mercier, établi en 1848, est transformé en 1852, pour le temps du Second Empire, en un cours de « teinture, impression et apprêt des tissus » 47 .
On est donc sensible, au CNAM, à la construction et à l’emploi des machines et l’on propage dessins et modèles dans les départements. Charles Ballot 48 remarque aussi qu’afin « de ne pas séparer la pratique de la théorie », le Comité de salut public annexa au Conservatoire un atelier de perfectionnement, par arrêté du 2 janvier 1795. En même temps, ajoute-t’il, la Commission des arts et manufactures crée des conférences sur l’industrie, lesquelles ont lieu deux fois par semaine à l’Agence des arts et manufactures, installée rue Saint-Dominique, maison Conty. Ces conférences réunissent négociants, fabricants, savants et administrateurs qui y discutent « des moyens d’étendre et de perfectionner l’industrie ». De ce fait, de 1819 à 1854, quatorze chaires furent ouvertes au CNAM. Il faudra cependant attendre 1879 pour qu’un cours de droit commercial soit annexé à la chaire d’économie politique, et 1890 pour que l’électricité industrielle et la métallurgie fassent l’objet de deux chaires nouvelles 49 .
C’est dans un même esprit que fut fondée, en 1829, l’École des arts et manufactures, rebaptisée par la suite École centrale des arts et manufactures. En 1832, on y enseignait également des cours du soir, comme au CNAM, ouverts aux apprentis de Paris 50 . À cette époque, une chaire de construction et établissement des machines y est fondée, comportant 60 leçons annuelles jusqu’en 1838, puis 120 à partir de cette date et pendant de longues années. On pouvait y suivre les cours de Bélanger ou de Walter de Saint-Ange (1838-1851) 51  : ce dernier, artilleur et ancien élève de Saint-Cyr, partagea avec Ferry les chaires de métallurgie et de construction de machines. À partir de 1838, les cours de mécanique appliquée furent assurés par Bélanger jusqu’en 1864, puisqu’à cette date, il fut remplacé par deux illustres ingénieurs, Eugène-Marie-Claude Philippe, connu pour ses maquettes pour le CNAM 52 , et Henri-Édouard Tresca. Ce dernier, polytechnicien, fut l’un des responsables de la représentation française à l’Exposition universelle de Londres en 1851 et commissaire général de l’Exposition de Paris en 1855. Entre 1852 et 1857, il devient professeur de mécanique industrielle, détenteur de la chaire de mécanique au CNAM, à laquelle son fils lui succéda, puis va enseigner à l’École centrale des arts et manufactures. Tous deux jouèrent un rôle crucial dans l’histoire du CNAM et de l’École centrale au XIX e siècle ainsi que dans la mise au point, entre 1845 et 1851, de la rotative à cliché cylindrique et à papier continu, le nouveau procédé d’impression cylindrique, en participant aux essais de Jacob Worms avec Marinoni pour le journal La Presse d’Émile de Girardin.
Les échanges de professeurs entre l’École des arts et manufactures et le Conservatoire des arts et métiers étaient courants à cette période-charnière de la mécanisation en France. L’enseignement technique ou spécial ne prendra un développement considérable qu’après 1870. Le manque d’institutions pour former les conducteurs des machines nouvelles et la lourdeur des habitudes sont des obstacles que le CNAM et l’École centrale tentent de dépasser. Comme l’indique justement Retel dans son étude sur La construction mécanique à Paris de 1778 à 1878 , le perfectionnement de la machine précède de beaucoup la formation des hommes, et la tradition de l’apprentissage sur le tas se poursuit alors que sur les lieux de travail, les machines nouvelles restent rares et inaccessibles aux apprentis 53 . L’enseignement technique se diffuse sous forme de cours publiés. Les manuels ou aides-mémoire de mécanique pratique, ajoute encore Retel, deviennent plus accessibles. Il mentionne en particulier celui d’Arthur Morin, professeur de mécanique industrielle au Conservatoire national des arts et métiers. Grâce aux manuels de Leblanc et d’Armengaud, précise-t’il, le dessin industriel se répand et avec lui, la vulgarisation des réalisations industrielles.
À l’époque, l’accès aux cours du Conservatoire des arts et métiers est libre. En entrant chez les Gaveaux, Marinoni veut continuer à apprendre et, tout en travaillant la journée, il semble qu’il ait alors suivi les cours du soir au CNAM. Marinoni comprend très vite que le savoir-faire manuel nécessaire pour tirer le meilleur parti des machines-outils équipant les ateliers ne s’apprend ni dans les livres ni d’ailleurs dans les écoles d’arts et métiers, qui forment le personnel d’encadrement mais non celui d’exécution. Son nom n’apparaît pas sur les annuaires des élèves de l’École centrale. Pour y suivre les cours, il fallait passer avec succès un examen d’entrée. Marinoni n’a donc pas été centralien alors qu’on le présente souvent comme un ingénieur. Il est en plus pratiquement impossible, d’après Claudine Fontanon 54 , de connaître la liste des auditeurs au cours du soir du Conservatoire national des arts et métiers de cette période. D’après Gérard Emptoz 55 , il est tout à fait concevable que des professeurs de Centrale aient donné des cours du soir aux ouvriers au Conservatoire des arts et métiers. Ce système était répandu en France, dès les années 1820, et développé par l’Association polytechnique à partir de 1830. Marinoni était, semble-t-il, assidu à ces cours du soir où l’on apprend la mécanique et la construction de machines.
Nous en remettant donc uniquement aux témoignages indirects quant à son passage dans cet établissement, il semble que Marinoni y ait acquis les premières notions d’une instruction plus poussée en s’intéressant à la mécanique. Ainsi en est-il de sa connaissance du dessin et des machines, qu’il reproduit le lendemain à l’atelier, chez les Gaveaux, s’efforçant de mettre en application les leçons de la veille. Il excelle surtout dans les perfectionnements de machines, résolvant ou anticipant les problèmes inhérents aux besoins changeants des industries graphiques. Homme d’ambition et curieux par nature, souvent aux dépens de sa santé rendue fragile par la tuberculose chronique, il n’a pas peur du travail. Il passe jusqu’à vingt heures par jour à l’atelier ce qui le fait tomber dans un tel état de fatigue durant plusieurs semaines qu’on le crut parfois devenir fou et que lui-même s’est cru bien près de sa dernière heure. Souvent, pour se détendre un peu, il allait prendre sa pause dans la journée, sur l’esplanade des Invalides où, sur un banc, il arrosait d’un demi-setier un petit pain et du saucisson 56 .

Ma vie a aujourd’hui ses roses, mais elle a eu ses épines. Heureusement, j’avais une qualité : l’amour du travail ; c’est le travail qui m’a soutenu et, si je suis devenu quelque chose, c’est au travail que je le dois. J’avais une autre qualité aussi : j’avais besoin de peu de sommeil; pendant toute ma vie, je n’ai dormi que trois ou quatre heures par nuit et cela m’a permis de travailler vingt heures par jour. Voilà, peut-être, pourquoi j’ai réussi là où d’autres, qui me valaient bien, ont échoué ; j’ai encore de vieux camarades qui me tutoient et qui, quoique rudes travailleurs, n’ont pas eu ma chance. 57
En 1843, Marinoni devient conducteur chez les Gaveaux père et fils 58 qui, après avoir eu un atelier au n° 15 de la rue Traverse, ont acheté un second atelier au 22 rue des Brodeurs, à Paris. Ils y fabriquent des machines typographiques de tous genres : Stanhope, Colombian, presses mécaniques à un ou deux cylindres pour labeur avec souche et crémaillère d’un nouveau système ; notamment une machine à un cylindre, à retiration (2 000 exemplaires à l’heure), de même, des presses hydrauliques, machines à glacer, tondeuses transversales et longitudinales. Les Gaveaux ne tardent pas à apprécier la collaboration de Marinoni. Il passe rapidement contremaître à vingt ans, avec un salaire de 6 francs par jour. À vingt et un ans, à sa majorité, il reçoit la part de l’héritage bien modeste de son père, soit 70 francs et 10 centimes. À vingt-deux ans, Marinoni devient père de Laure-Eugénie Marinoni, sa fille qu’il appelle souvent affectueusement « Lolotte ». Elle est née le 8 avril 1845 dans le 11 e arrondissement (6 e actuel), d’une liaison hors mariage, semble-t-il, avec Anne-Henriette-Antoinette Duché (1815-1873). Une femme qu’il épousera plus tard.

Gaveaux sent bien dans le profil de Marinoni qu’il est un homme d’avenir. La justesse de ses observations, l’ingéniosité de ses trouvailles mécaniques l’interpelle. Marinoni acquiert de la confiance en soi, et c’est naturellement que Gaveaux lui confiera le soin de monter les machines qu’il expédie un peu partout en France et en Europe. La Société Gaveaux domine le marché français des presses à bras et des premières presses cylindriques, en particulier dans le secteur des périodiques. Les journaux les plus prospères tirent alors de 4 000 à 5 000 exemplaires, ce tirage limité nécessitant plusieurs heures. Alexandre-Yves Gaveaux, avant de remplacer son père, participa longtemps aux travaux de l’entreprise en apprenant le métier par mimétisme, la lime à la main. C’est dans cette maison déjà connue que Marinoni devint constructeur de machines à imprimer et complèta son apprentissage de la même façon avant de devenir son propre patron. De fait, en entrant chez les Gaveaux, Marinoni n’entre pas seulement dans le monde de l’imprimerie, il entre en particulier dans celui de la presse quotidienne, monde qu’il va révolutionner en développant de façon industrielle le procédé d’impression par rotative permettant l’émergence des médias de masse. Ce monde, il ne le quittera plus jusqu’à sa mort.
CHAPITRE II
LE CYLINDRE AU CŒUR DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE DANS LES INDUSTRIES DE L’IMPRIMÉ

2.1. La stéréotypie une innovation qui nous vient du livre 59


Comme pour les premières presses mécaniques, la rotative naît d’une synthèse des innovations issues de la mécanisation des procédés d’impression sur textile, papier peint, ainsi que du monde de la typographie ou de la lithographie, et qui va d’abord s’appliquer au secteur de la presse pour l’impression des journaux. C’est ce que Frédéric Barbier semble présenter comme les deux inventions fondamentales du XIX e siècle, soit « la technologie du cylindre et celle de l’intégration fonctionnelle de la machine avec son environnement » 60 grâce aux éléments indispensables que furent les rouleaux et en particulier la stéréotypie. Tous les mouvements de la nouvelle presse mécanique sont solidaires les uns des autres, le marbre étant déplacé par l’intermédiaire d’une crémaillère elle-même reliée au jeu de la forme. Cette assimilation des services annonce la future automatisation de cette industrie, celle-ci ne pouvant se développer que sur la base d’une machine ou d’une série de machines entièrement intégrées.
C’est donc la découverte de la stéréotypie qui va résoudre le problème de la forme cylindrique en typographie en lui permettant une pleine intégration dans le processus d’industrialisation. Cependant, comme le souligne Alain Nave, l’invention de la stéréotypie n’est pas attribuable à un inventeur, mais elle résulte d’une série de travaux, de tâtonnements, de recherches souvent solitaires 61 . La clicherie, ou stéréotypie, date de la fin du XVIII e siècle, bien que ses origines apparaissent dès le XV e siècle 62 . L’origine du mot stéréotypie est grecque : στερεος stereos, « ferme, dur, solide », et τυρος tupos, « empreinte, trace, marque, modèle » 63 . Elle a pour racines la xylographie, la typographie et la gravure sur bois et sur cuivre. À cette époque, le papier est cher et une édition s’écoule très lentement. On pense alors conserver « tout composés » des ouvrages entiers ; mais ce procédé n’est pas à la portée de tous les imprimeurs : les caractères, se fondant alors avec lenteur, coûtent relativement cher et il est difficile de s’en procurer en très grande quantité.
Des imprimeurs imaginent alors de souder par le pied les lettres des formes conservées ; ce n’était qu’une garantie de stabilité, nullement un abaissement de mise de fonds, bien au contraire, puisque le caractère ainsi traité ne pouvait plus être redistribué pour une composition ultérieure. Aux environs des années 1700, l’imprimeur parisien Gabriel Valleyre imprima un livre d’heures, se servant de formes obtenues en coulant du cuivre dans une matrice d’argile dérivée de la composition en caractères mobiles 64 d’une page de calendrier. Il exécuta surtout des lettres d’offices, imprimant déjà par un moulage, à peu près semblable mais moins parfait, puisqu’il intégra du sable dans ses moules et qu’il utilisa justement le cuivre 65 . On connaît un Nouveau testament syriaque imprimé à Leyde en 1708 sur des plaques stéréotypées par Johann Müller 66 . En 1725, l’orfèvre écossais William Ged, d’Édimbourg, réalise des planches solides 67 avec un procédé analogue à Valleyre. Il a retenu l’idée de mouler dans une pâte argileuse des compositions gravées ou composées en caractères mobiles. Ce principe est à l’origine de la polytypie, lequel consiste à souder ensemble les lettres formant les syllabes les plus courantes. En 1739, on connaît un Salluste tiré à Édimbourg sur des stéréotypées de William Ged, document de 150 pages. L’imprimeur et mécanicien Philippe-Denis Pierres aurait eu un cliché en sa possession : une planche, en métal d’imprimerie, fut obtenue par moulage de la composition typographique au moyen de plâtre très fin. Ensuite, ce furent les essais d’Athias à Amsterdam, et de Luchtmans, et la publication d’un traité portant sur le clichage, publié à Erfurt par Johann Michael Funcke en 1740, puis les essais de Joseph Carrez à Toul en 1785, et enfin de l’Alsacien François-Ignace-Joseph Hoffmann à Paris en 1787. Ce dernier pourrait avoir imprimé les Recherches historiques sur les Maures en trois volumes sur les presses de son imprimerie Polytype (c’est-à-dire stéréotype). Arrivent enfin les essais de Gatteaux en 1796. Toutes ces tentatives se sont soldées par des échecs pour deux raisons, explique André Jammes : « Premièrement, les méthodes de moulage étaient lentes et coûteuses, les résultats accusaient une grande perte de netteté par rapport à la composition originale ; deuxièmement, la production de livres isolés ne correspondait à aucun programme d’envergure. 68 »
Le procédé, au moment de la révolution française, sera tiré par le marché de l’impression des assignats, la production étant estimée à plus de 40 milliards d’exemplaires entre 1789 et 1795. Le développement de la stéréotypie s’avère donc incontournable pour multiplier les formes imprimantes rigoureusement similaires, afin de mettre en mouvement plusieurs presses face à cette énorme production. Parmi les acteurs impliqués au premier chef dans la production des assignats, explique Alain Nave, ceux qui marqueront plus profondément le monde de l’imprimerie par le développement du procédé de stéréotypie sont Louis-Étienne Herhan et Firmin Didot 69 .


Ce dernier aurait joué un rôle important pour l’établissement du logarithme de Callet, mais il semble possible que cet artifice ait déjà été employé 80 ans auparavant par l’imprimeur Luchtmans, de Leyde, pour une bible in-folio , puis pour un Nouveau Testament en grec, de format in-24 . Si Herhan et Didot ne sont pas les inventeurs du procédé, ils furent les premiers à l’utiliser à une échelle industrielle. Louis-Étienne Herhan 70 , le 23 décembre 1797, puis Firmin Didot 71 trois jours plus tard, et enfin Garnery 72 déposèrent des brevets pour des essais de stéréotypage. Cette méthode consiste à fondre en métal dur, composé de plomb, de cuivre et d’étain, des lettres moins hautes de tige que celles ordinairement en usage, puis à enfoncer, au moyen d’un balancier, les pages composées avec ces caractères dans une plaque de plomb d’où l’on retirait le cliché sur lequel on imprimait. L’intérêt de la stéréotypie d’Herhan est d’offrir un cliché de première génération directement issu des matrices, mais avec un coût de revient trop élevé.

Son procédé « différait complètement de celui de Firmin Didot : il consistait à obtenir des matrices en cuivre assez régulièrement frappées et justifiées pour que, étant placées dans les casses d’imprimerie, elles pussent être composées comme des lettres et former des pages, lesquelles, tombant au moyen d’un mouton sur du plomb en fusion, donnaient une page en relief sur laquelle on imprimait. Mais ce procédé dispendieux fut abandonné, après avoir toutefois produit une collection qui rivalisa quelque temps avec la collection stéréotype de Firmin Didot. (Ambroise Firmin-Didot, article Herhan dans le Dictionnaire biographique Hoefer). 73
Pour la stéréotypie de Firmin Didot, Paul Dupont en a laissé la description suivante :

La planche, composée en caractères de matière dure, est couchée sur une planche de métal malléable du côté de l’œil de la lettre, et on fait passer les deux planches ensemble sous un balancier, tel que celui des monnayeurs. La pression se fait doucement, de sorte que tous les caractères entrent à la fois dans la seconde planche, sans qu’il y ait de refoulement. La matrice obtenue, on l’ajuste dans un châssis et on l’attache, au moyen d’un écrou, à la vis du mouton de la machine à clicher. On obtient alors, par l’action de cette machine, la forme ou planche solide dont on se sert pour l’impression. 74
Le succès des stéréotypes Didot fut pratiquement immédiat. Le 10 novembre 1798, quatre titres paraissent. Vingt ans plus tard, les « Éditions Stéréotypes » comportent 332 volumes. Ce procédé primitif est le point de départ des perfectionnements qui, peu à peu, furent introduits dans la stéréotypie et qui étaient, en fait, une réponse technique apportée à un problème économique qui, dès le départ, a freiné le monde de l’édition. « Les pages d’un livre ayant été transformées en clichés, il n’y a donc plus de caractères immobilisés ou, a contrario , de livres à recomposer et à corriger de nouveau. 75 ». Les premières éditions stéréotypes sont ainsi le fruit des travaux de Louis-Étienne Herhan (1768-1854) associé à Firmin et Pierre Didot et au libraire Antoine Augustin Renouard. Mais ce moyen est très long, attendu qu’on ne peut corriger les fautes qu’après avoir cliché et fait épreuve. Néanmoins, comme le souligne Alain Nave, « les années 1810-1820 marquent assurément la réussite et la prospérité des éditions stéréotypes, expérience pionnière de « massification » dans le commerce du livre, tant en France qu’en Grande-Bretagne » 76 . Une expérience qui fut appliquée de façon déterminante au commerce de la presse périodique, notamment lors du développement de la rotative.
Vers 1818, en Angleterre, Lord Charles Stanhope, qui a laissé son nom à un système de presse à bras, développe de son côté un stéréotypage à base de moulage au plâtre. En Allemagne, on semble, là aussi, avoir pratiqué couramment la stéréotypie au plâtre dès les années 1740 77 . Ambroise Didot nous renseigne à ce sujet :

1818. Introduction en France du procédé de stéréotypage au moyen du moulage en plâtre inventé par Lord Stanhope. Ce procédé, qui n’a rien de supérieur pour la netteté des empreintes à ceux de Firmin Didot et d’Héran (sic), est moins dispendieux et d’un usage plus facile, ce qui le fit généralement adopter. Plus tard, vers 1846, on a tenté de substituer au plâtre, des moules composés de deux feuilles de papier entre lesquelles est l’œil des lettres d’une page au moyen d’un frappage avec une brosse. (…) Lorsque ces flancs ont été séchés sur la page même dont ils ont pris l’empreinte, ils sont placés dans une boîte que l’on plonge ensuite dans une chaudière où le métal est en fusion ; mais le cliché qu’on en retire est moins parfait que par le moulage en plâtre. » (Ambroise Firmin-Didot, Essai col. 868) 78
Mais si le plâtre est utilisé un temps, c’est surtout l’emploi du papier, pour le moulage des formes typographiques, qui sera la meilleure des innovations retenue par les professionnels. Jean Baptiste Genoux pour les uns, ou Claude Genoux pour les autres, inventa en 1808 le clichage au moyen d’une pâte d’argile associant le papier et le plâtre. Ancien imprimeur à Gap, puis compositeur à l’imprimerie Pélagaud de Lyon, Genoux améliore en 1829 le procédé en imaginant de clicher les pages au moyen d’une pâte d’argile finement étendue entre plusieurs couches de papier très mince. Son invention annonce déjà le système du flan, qui servira à la prise d’empreinte pour des opérations de clichage de grande qualité. Mais avant de le révéler, il s’en assura la propriété par un brevet d’invention, « la stéréotypie genouxienne », qui lui fut accordé le 29 juin de la même année. Il explique son système :

La matrice que j’ai l’honneur de soumettre est composée de sept couches de papier; la dernière du côté de l’œil est huilée et sanguinée. Entre ces couches, je passe légèrement, avec un pinceau, un mastic composé d’argile, de colle de peau et d’un peu d’huile. Tous les mastics peuvent être également employés ; j’ai adopté celui-ci comme plus économique. J’applique le tout sur la page modèle et fais entrer cette application avec un rouleau, comme pour faire une simple épreuve. Cette opération faite, je mets le tout en presse et le laisse sécher. Lorsqu’elle est sèche, je colle un cadre de carton sur le dos de la matrice pour donner plus de relief à l’œil du caractère ; après, je la place entre deux plaques de fer où j’ai collé plusieurs feuilles de papier où se trouve un cadre de l’épaisseur que je veux donner à la page moulée. Je coule la matière en fusion par une forte ouverture pratiquée à l’une de ces plaques, et la page est parfaite. Mon invention est toute dans le papier. 79
Jean-Baptiste Genoux fut oublié après sa mort, réhabilité grâce à un témoignage de Pélagaud, son ancien patron, publié dans le journal La Typologie Tucker en 1875. Le voici dans son intégralité avec une erreur d’orthographe puisque Genoux, dans cet article, est écrit avec un d et non un x. Nous avons préféré garder ce témoignage tel qu’il se présente à nous:

L’inventeur du cliché au papier
À monsieur le rédacteur,
Lorsque je vais à Paris, je demande toujours aux imprimeurs que j’ai l’occasion de voir, s’ils connaissent le nom de l’inventeur du cliché au papier ; tous m’ont répondu unanimement que non. Or, le cliché au papier a été inventé par un compositeur du nom de Genoud, lequel a pris un brevet d’invention en 1829. Il était alors employé chez M. Rusand, auquel je n’ai succédé que quatre ans après. Mais je faisais dès ce temps-là beaucoup imprimer chez mon prédécesseur, comme écrivain et rédacteur d’une revue la plus importante qui existe, eu égard au nombre d’exemplaires auquel elle est tirée.
J’ai donc connu Genoud, qui, comme compositeur, travaillait pour moi ; il est né dans le département de l’Isère et il est mort depuis longtemps.
Il a été tellement oublié, que je suis peut-être le seul au monde sachant qu’il est l’auteur du procédé qui, depuis Gutenberg, a le plus perfectionné l’imprimerie dans ses rapports avec la librairie. J’ai donc pensé qu’il était de toute justice de faire passer son nom à la postérité, et je me suis adressé à vous, dont la publication est consacrée tout entière aux intérêts des imprimeurs et de l’imprimerie.
La librairie doit peut-être encore plus de reconnaissance à Genoud. Avec la moitié moins de capitaux, on peut publier un nombre double d’ouvrages. Mon prédécesseur tirait toujours à 3 000 à la fois.
Genoud avait pris un brevet d’invention en 1829 ; il en avait cédé l’exploitation, pour les départements du Rhône et de la Loire, à mon prédécesseur, M. Rusand, aux droits duquel j’ai succédé. Les Parisiens s’imaginent qu’ils ont perfectionné le procédé Genoud ; ils l’ont, au contraire, détérioré en employant la craie ou terre de Briançon à la place de l’argile pure bien tamisée. Un imprimeur se vantait d’avoir tiré jusqu’à quatre clichés des mêmes matrices. Aussi, comme je l’étonnai en lui disant que j’avais fondu jusqu’à vingt clichés dans les mêmes matrices, et qu’après trente ans mes matrices étaient encore bonnes ! J.B. Pélagaud, Lyon, le 11 février 1875. 80
Le brevet déposé pour un procédé qui perfectionne la stéréotypie est en fait, l’acte de naissance du flan de clicherie moderne 81 qu’utiliseront Worms et Marinoni dans leurs propres recherches.

Genoux demanda l’approbation de la Société d’encouragement, qui délégua MM. De Lasteyrie, Mérimée et Francœur pour assister aux expériences et en faire un rapport, qui fut approuvé en séance de la Société le 10 août 1831. Devant la commission, Genoux stéréotypa une page in-8° , en petit romain interligné, en prenant l’empreinte avec un flan préparé à l’avance auquel il avait donné ce nom qui a été conservé. Tout son secret tenait dans la préparation du flan réalisé à partir de plusieurs feuilles de papier superposées et collées avec une bouillie claire faite de kaolin et d’eau, contenant une dissolution de colle de peau 82 . En quelques minutes, le flan appliqué sur la forme recevait en creux l’exacte empreinte du relief, la conservait fidèlement et sans retrait, se détachait et se prêtait immédiatement à l’opération du clichage. Le rapport fut fait par Francœur, au nom de la commission spéciale sur les procédés de stéréotypages inventés par Genoux, et publié dans le Bulletin de la Société d’encouragement de 1831, entre les pages 374 et 380 du volume n° 30. Une synthèse historique de ce rapport est présentée, ce qui permet de revenir sur les essais de Didot, d’Herhan, de Paroy, pour finir par l’invention de Genoux 83 .


Les éditions stéréotypes ont été réservées aux ouvrages d’un grand débit, ou qui nécessitent une extrême exactitude, ou bien dont le texte est invariablement fixé. Telle sont les Tables de logarithmes, la Bible, les ouvrages classiques, etc. La fabrication des assignats, sujet d’importants travaux en ce genre, ne semble pas avoir eu le temps de perfectionner les méthodes au point de les rendre d’une application facile aux besoins ordinaires de l’imprimerie. Néanmoins, le clichage fut surtout employé pour éviter les doubles compositions, relativement plus coûteuses, afin de rendre possibles les publications périodiques tirées à un grand nombre d’exemplaires et vendues bon marché. Jean-Baptiste Genoux ne retira guère de bénéfice de son procédé, puisqu’il mourut peu après, en 1835.
L’invention de Jean-Baptiste Genoux disparaîtra des esprits un temps avant que Lottin de Laval 84 ne redécouvre le procédé vers 1844 en inventant la « lottinoplastie », autrement dit le moulage au papier 85 . L’invention passa de la sculpture à l’imprimerie grâce à l’atelier de Lottin de Laval au musée du Louvre. Ce fait fut confirmé en 1868 par un clicheur du nom de Destigny, avec lequel Desormes, directeur de l’école Gutenberg et propriétaire d’un cliché de Lottin de Laval, a travaillé à Rennes. Destigny avait fait son apprentissage à Boussac, dans l’imprimerie de Pierre Leroux qui, en 1849, était député et propriétaire de l’Imprimerie de Boussac. Le principe du flan 86 sera plus tard perfectionné par Marinoni et par d’autres, mais le clichage au papier reste, au début, pratiquement du domaine exclusif de l’impression des livres. Il ne passe vraiment dans la presse, en France, qu’au moment où Nicolas Serrière-père et Petin, collaborateur d’Émile de Girardin, de Jacob Worms et de Marinoni, lui apportèrent en 1851 et en 1852 des innovations qui permettront l’impression des journaux de ce dernier comme La Presse d’abord, puis La Liberté plus tard, et enfin Le Petit Journal .

C’est ce procédé, encore en usage, qui a contribué puissamment à aider la presse du soir dans le développement qu’elle poursuit, et qu’elle atteindra, grâce à lui. C’est lui que nous avons expérimenté pour la presse périodique du soir, dès 1852, avec la seule modification de clicher de la hauteur de la lettre, et dont nous nous servons encore pour clicher la Presse et le Petit Journal . Seulement, comme nous étions obligés de mouler plusieurs fois sur une même empreinte ou flan, et que le flan en papier ne résistait pas à l’action du plomb et du régule en fusion, dont la chaleur s’élève à 350 degrés, il a fallu chercher une matière dont la cohésion fût plus résistante. Nous avons réussi, secondé par l’intelligent ouvrier M. Antoine, qui est le prote de notre clicherie. Nous y avons ajouté aussi un très puissant outil, qui est chez nous d’un grand usage, la scie à ruban mue par la vapeur. Ce que cet outil débite est prodigieux. Il épargne des bras et ôte à la vue le spectacle repoussant d’une fatigue compromettante pour la vie des hommes. Il est juste de consigner ici que, pour que tous ces perfectionnements fussent complets, il a fallu que l’industrie de la papeterie y concourût. Les journaux actuels, leur format, leur consommation, seraient impossibles sans l’introduction de la machine dans la fabrication du papier. C’est encore un Didot que nous voyons parmi les premiers inventeurs, MM. Berte-Hamoir, Canson, etc. Si cette fabrication du papier à la mécanique laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la qualité, il faut dire que le bas prix auquel les fabricants le vendent vient en aide à ceux de ces journaux qui sont eux-mêmes basés sur le bon marché. Ainsi, il y a vingt ans, un journal du soir qui avait tiré 1 500, 2 000, 3 000, 5 000 au plus avait fait merveille. En 1855, nous tirions la Presse, journal du soir, à 55 000 exemplaires, en deux heures et demie. Et que l’occasion revienne où la curiosité publique se tient éveillée, nous sommes armés de façon à satisfaire à une publicité plus considérable, puisqu’il nous est donné, au moyen de quatorze compositions clichées, de livrer chaque jour, en moins de trois heures, à la vente et à la poste, une publication qui tire plus de 150 000 exemplaires. 87
La suppression du timbre des avis et annonces, par application de la loi du 23 juin 1857 aux journaux non politiques, donna un coup de fouet à la recherche et au développement de la rotative en France dans la décennie des années 1860. On compte, en 1866 en France, 267 journaux politiques dont 63 imprimés à Paris, et 1 307 journaux non politiques dont 703 à Paris, soit plus de la moitié. Nicolas Serrière-fils, l’imprimeur du Petit Journal , prend pour point de comparaison, dans sa réflexion, Le Journal de l’Empire de 1810 ou Le Constitutionnel de 1819. Ces journaux ont eu un succès majeur et leur tirage a été considérable. Le Journal de l’Empire fort de 29 000 abonnés, faisait six compositions et tirait sur douze presses à bras, explique Nicolas Serrière. Le Constitutionnel avec 20 000 abonnés faisait quatre compositions et tirait sur huit presses à bras. Le tirage durait 12 ou 14 heures. Le Journal de l’Empire coûtait 60 francs pour un an d’abonnement ; il contenait à peu près le quart de la matière que contient aujourd’hui Le Journal des débats . Le Constitutionnel coûtait 72 francs par an ; son format ne différait guère de celui du Journal de l’Empire . Le plus grand journal de cette époque était Le Moniteur qui, malgré son format exigu, coûtait 100 francs par an. En supposant que l’idée d’une publication quotidienne non politique fût alors venue à quelqu’un, et que, le succès couronnant son œuvre, cette publication eût promptement atteint un grand chiffre de tirage, il lui eût alors fallu, pour un tirage de 120 000 exemplaires, précise Nicolas Serrière, 1 520 ouvriers et 160 presses à bras. De quoi fournir de la besogne à dix imprimeries, car il eût été impossible de songer à réunir tout ce personnel et ce matériel dans un seul et même local. En 1864, Le Petit Journal , publication non politique, tire à 150 000 exemplaires en moyenne tous les soirs, de 4 heures à 6 h 45, et n’a besoin, du fait de l’emploi de la clicherie et du perfectionnement des machines pour sa confection, que de 89 ouvriers et 7 machines 88 . Nicolas Serrière reconnaît néanmoins que la mise au point de cette clicherie n’est pas venue sans difficultés ni essais :

Cette chose qui semble si simple à première vue, n’est pas venue au monde grande personne comme elle l’est ; elle a mis dix ans à se perfectionner. Les premiers essais de clichés pour journaux ont été faits par mon père, pour la Presse, en 1852. En 1854 et en 1855, les progrès accomplis avaient déjà permis de clicher des pages entières. Dès lors, on aurait pu tirer de ce procédé un grand parti. Ce n’est qu’en 1863 qu’il a eu l’occasion de l’appliquer sur une grande échelle pour l’impression du Petit Journal et de la Presse. Aujourd’hui, on reproduit vingt compositions du Petit Journal, qui se tirent sur dix machines à 290 000 exemplaires. Le tirage commence à quatre heures. À sept heures, tout est expédié par les voies ferrées. Nous clichons les grandes pages en dix-huit minutes, quatorze bourses en douze minutes. C’est ce procédé qu’il a été plus facile au Moniteur de copier que de décrire. Il ne lui aurait cependant pas coûté davantage d’en dire l’origine. Et si le Times veut gagner des minutes, il n’a qu’à venir voir ce que nous faisons, il ne lui en coûtera rien. Il pourra même débaucher nos meilleurs ouvriers. 89
Mais nous avons vu que les racines de ce procédé sont encore plus anciennes. En matière d’histoire industrielle et concernant la France, on ne peut remonter au-delà de la loi de 1791, en vertu de laquelle furent délivrés les premiers brevets dans ce pays, ce qui empêche toute recherche antérieure à cette période. Mais c’est encore en Angleterre, avec William Nicholson (1790), éditeur du Journal philosophique , que se trouve le projet « écrit » 90 de la première presse mécanique pour remplacer la presse à bras et le premier projet « théorique » de la rotative. Nicholson, outre l’adaptation du cylindre à l’encrage, fait passer le papier entre deux cylindres, selon son dessin intégré à la biographie écrite sur Koenig par Théodore Goebel 91 , sur l’un desquels était fixée la forme des types. Un cylindre, garni de drap, pressait le papier de manière à lui faire recevoir l’impression. Aux Etats-Unis, vers 1847, c’est le mécanicien Richard Hoe qui va marquer les esprits de la profession avec sa rotative circulaire à caractères mobiles.
L’idée va se propager, via l’Atlantique, vers la France d’abord, puis par l’Angleterre. Pour la Grande-Bretagne, ce fut, après le projet de l’Anglais William Nicholson et les réalisations des Allemands Koenig et Bauer en 1814, la référence pour tous. Deux ingénieurs-mécaniciens très habiles, Auguste Applegath et son beau-frère Edward Cowper, élèves de Koenig à Londres, s’imposèrent en Europe ; d’abord en France en 1818, en devenant les premiers constructeurs de machines à imprimer de ce pays, au début de l’industrialisation de ses industries graphiques. La seconde génération fut en fait la première génération de mécaniciens français, pour les presses classiques, en particulier avec les Gaveaux ou avec Jacob Worms et ses recherches sur la rotative. Jules Derriey, Alauzet ou Hippolyte-Auguste Marinoni animèrent la troisième génération en poursuivant les recherches sur la rotative.



2.2. La rotative à cliché stéréo de Jacob Worms avant celle à caractères mobiles de Hoe
En attendant ce développement de la rotative, Gaveaux confia de plus en plus de responsabilités à Marinoni à l’époque des premières recherches sur la rotative à stéréo de Jacob Worms. Il l’installe dans les imprimeries qui réalisent les plus forts tirages de quotidiens, où Marinoni est en charge de surveiller le fonctionnement des «presses mécaniques». C’est ainsi qu’il rencontre les maîtres de l’opinion de l’époque : « J’entrai en relations avec Guizot, Thiers et surtout Girardin, qui ne me trouvaient pas trop bête et qui, parfois, voulaient bien m’inviter à dîner. Ces jours-là, je louais un habit, car j’étais trop pauvre pour pouvoir en acheter un 92 ». Émile de Girardin l’appréciant pour sa vivacité d’esprit et son activité au labeur réussit à l’intégrer dans sa sphère. Formidable patron de presse après un début difficile, Girardin est né le 21 juin 1806 d’une relation extra-conjugale, il n’est pas reconnu dans un premier temps par son père. La mère d’Émile se nommait Adélaïde-Marie Dupuy, et son mari Joseph-Jules Dupuy, citoyen de Paris, fonctionnaire ayant été envoyé en mission deux ans plus tôt, séjournait en Guyanne. C’est durant cette période, qu’Adélaïde-Marie Dupuy rencontra le comte Alexandre de Girardin, séduisant capitaine des hussards. Issu d’une grande famille d’origine italienne 93 , ce dernier après avoir parcouru les mers dans sa prime jeunesse, était revenu se battre pour Napoléon. De cette relation naquit Emile, ainsi prénommé par son père, marqué par l’histoire et par son propre père. En effet, le marquis René de Girardin, père d’Alexandre, avait admiré et hébergé Jean-Jacques Rousseau, qui fut, selon son vœu, enterré dans sa propriété d’Ermenonville, au milieu de cette île des Peupliers où il aimait à rêver : L’influence de l’auteur du Contrat social se prolongeait au-delà de la mort, à la faveur d’une naissance si peu désirée. Émile, mieux qu’un prénom, fut une signature. 94
Émile de Girardin 1806-1881


Ce n’est qu’à sa majorité, en 1827, qu’Émile se fera appeler Émile de Girardin. Ce fut pour lui une sorte de seconde naissance. Girardin a vingt-deux ans lorsque, le 5 avril 1828, il fonde Le Voleur , gazette périodique contenant les meilleurs extraits de ce qui paraît dans les autres journaux. Le 10 octobre 1829, il fonde La Mode , «revue des modes, galerie des mœurs, album des salons ». Le 1 er juin 1831, il épouse Delphine Gay, femme remarquable qui anima brillamment sa maison en y invitant le Tout-Paris. En octobre 1831, Girardin fonde Le Journal des connaissances utiles , au prix de 4 francs par an, puis de nombreuses autres publications : L’Almanach de France , tiré à 1 300 000 exemplaires, L’Atlas portatif de France , à 20 sous, L’Atlas universel , à 2 francs, Le Journal des instituteurs primaires , Le Musée des familles ... Mais Girardin songe à créer un journal non politique. Il s’associe avec Dutacq, propriétaire du Droit , pour lancer La Presse . Mais les deux hommes rompant rapidement leurs accords, Dutacq fondera Le Siècle , et Girardin lance La Presse le 1 er juillet 1836. Un jour fabuleux pour l’histoire de la presse française 95 , affirme Pierre Pellissier. Le prospectus distribué à cette occasion est révélateur des ambitions de Girardin :

Cette œuvre, écrivait Girardin, sera la formation paisible, lente et logique d’un ordre social où les principes nouveaux dégagés par la Révolution française trouveront enfin leur combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation…Tâchons de rallier à l’idée applicable du progrès tous les hommes d’élite et d’entrain, un parti inférieurs, qui ne savent ce qu’ils veulent…Sans donner le fatigant spectacle d’un journal sans conviction et sans unité, admettant à tour de rôle le pour et le contre, ou bien celui d’un journal sans individualité, pillant de-çà, de-là, timidement et tardivement, la Presse aura cela de particulier qu’il suffira qu’un débat ait de l’importance pour qu’elle l’accepte contradictoirement avec empressement et loyauté en présence de ses lecteurs. 96
Le tarif d’abonnement est fixé à 40 francs, mais à ce prix, l’affaire est déficitaire. Il ne s’agit plus de raisonner comme les directeurs de la presse d’hier. La recette n’est plus calculée sur les abonnements, mais sur le produit de la publicité, considérée jusqu’alors comme négligeable et que Girardin place en page 4. C’est là qu’il «étale» sa publicité, celle qu’il vend, ou s’offre quand il n’a pu vendre l’emplacement. Ce sera la clef du secret de Girardin et de sa réussite, le nombre de lecteurs augmente, attiré par le prix réduit de l’abonnement, et ce, grâce à l’apport de l’argent de la publicité. Certes, cette idée n’était pas venue toute seule à Girardin. Ce système, déjà appliqué en Angleterre, le produit annuel des annonces d’un journal comme Le Times atteignait presque un million de francs.

Mais l’illumination du fondateur de La Presse fut de lier – ce qu’on n’avait jamais fait avant lui, d’après Maurice Reclus – d’une part l’idée de gros tirage à l’idée de multiplication des annonces et d’augmentation de leur tarif et, d’autre part, l’idée de diminution du prix de l’abonnement à celle de gros tirage, ce qui revenait à donner à la combinaison l’augmentation du nombre et du prix des annonces pour but, la diminution du prix de l’abonnement pour moyen. 97
La Presse eut, en six mois, 10 000 abonnés, puis augmente son tirage à 20 000 exemplaires. Mais en 1839, la crise financière devient aiguë. En trois ans, le déficit s’élève à 426 000 francs. La liquidation est demandée puis obtenue, et, le 31 mai de la même année, La Presse est adjugée pour 127 361 francs à Girardin qui s’associe au banquier Dujarier (ou Dujarrier), profitant de cette opportunité pour racheter son propre journal. Girardin augmente alors de 40 à 48 francs le prix de l’abonnement, et dès lors, La Presse fut toujours bénéficiaire. En 1848, le journal tire à 23 000 exemplaires, et il tira jusqu’à 63 000 durant les événements de cette même année. Les décrets du gouvernement provisoire (suppression du timbre le 4 mars 1848, suspension du cautionnement et suppression de la censure des dessins le 6 mars, libération de l’attribution des annonces légales le 8 mars) accompagnent, précise Pierre Albert 98 , plus qu’ils ne la provoquent, la multiplication des nouveaux journaux à Paris et en province. Girardin, grâce à cette nouvelle législation, va connaître des heures de triomphe pendant cette même période et son tirage monta même jusqu’à 70 000 exemplaires. Le plus urgent est alors de trouver un imprimeur et surtout un mécanicien, tel Marinoni, qui puisse gérer au mieux tous les problèmes lié à l’impression de La Presse et de ses autres journaux, afin d’éviter les « casses machine » qui provoquent de nombreux arrêts et par conséquent des pertes de temps et d’argent importantes.


Dès le départ, en vertu de la loi sur le brevet d’imprimeur lui interdisant jusqu’en 1870 d’avoir sa propre imprimerie, Émile de Girardin est obligé, pour fonder Le Voleur en 1828, de s’associer à un imprimeur et un mécanicien. Cette alliance est indispensable, du fait d’une importante concurrence entre les journaux à l’époque, pour trouver un imprimeur. Rappelons en effet que paraissent alors environ 130 journaux à Paris, dont 84 diffusés également en province, soit 16 quotidiens dont 13 « politiques », 18 journaux sur la médecine, 11 sur la littérature, 8 sur la musique, 6 sur le théâtre, ces titres diffusant au total tout juste 50 000 exemplaires ! La clientèle est bien réelle et les abonnés seront 2 500 pour Le Voleur , dès ses débuts. Le règlement des abonnements annuels, 22 francs par abonné, sera utilisé en premier lieu par Girardin pour payer son imprimeur.
Pour réaliser le tirage du journal Le Voleur , Girardin va d’abord choisir le mécanicien-imprimeur, Alexandre Selligue, au 14 de la rue des Jeûneurs, près de la rue Montmartre. Selligue est déjà sollicité par d’autres titres car il possède l’une des rares presses mécaniques à vapeur de Paris. En 1828, il en existe une trentaine tout au plus pour la capitale. Mais très vite Girardin juge que Selligue n’a plus la capacité de répondre aux nouveaux besoins de 1848 en terme d’importance de tirage. Il ne l’estime donc plus apte à imprimer Le Voleur . Girardin négocie alors un temps avec Béthune & Plon, installés au 36 de la rue de Vaugirard, afin de faire pression sur Selligue pour que celui-ci améliore sa capacité de production. Mais Béthune & Plon ne peuvent imprimer La Presse que six jours sur sept, alors que son tirage ne cesse d’augmenter et que la concurrence avec les autres quotidiens est de plus en plus féroce. En neuf ans, La Presse est passée de 10 000 à 22 000 exemplaires, Le Constitutionnel a un tirage équivalent, et Le Siècle dépasse les 30 000 exemplaires. Heureusement, parmi les vingt trois autres quotidiens paraissant à Paris, vingt d’entre eux ont un tirage inférieur à 5 000 exemplaires 99 .
Après avoir racheté La Presse , Girardin n’est donc pas satisfait de la capacité de production de ses imprimeurs. Il s’installe alors rue Montmartre, au numéro 123 ou au 131, suivant les époques. Il fait alors appel à l’imprimerie Béthune & Plon qui détient l’indispensable brevet royal, lequel sera bientôt accordé à un autre imprimeur, Nicolas Serrière et C ie . Lors de cet emménagement, plus que ses rédacteurs, constate Pierre Pellissier, c’est son imprimerie qui préoccupe Girardin. Il désire tirer La Presse plus rapidement, être prêt pour une diffusion accrue.


Déjà en 1828, lorsqu’il sortit son premier journal Le Voleur , Girardin exprimait le besoin, pour la réalisation de ses grands projets, d’avoir des moyens de production plus puissants et plus rapides que tous ceux alors en usage. Tandis qu’en Angleterre, l’échec de l’initiative concernant la machine rotative reviendrait à Sir Rowland Hill en 1835 100 , Girardin, de son côté, confie l’étude de ses projets à l’ingénieur Duméril 101 , puis s’associe à Jacob Worms qu’il va suivre dès les premiers essais réalisés avec Claude Justin en 1838. Mais alors qu’intervient la nouvelle législation sur la presse de mars 1848, Girardin veut mieux encore : « une machine d’où l’on peut faire jaillir les feuilles comme l’eau jaillit d’une source » 102 . De là à imaginer le système d’impression en continu, un seul pas restait à franchir!
À partir de 1838 et jusqu’en 1848, on voit alors apparaître en France plusieurs inventions qui feront réellement entrer la rotative dans le monde de l’imprimerie. Jacob Worms, associé à Claude Justin 103 , fera, dans l’atelier de ce dernier au 13 de la rue Gaillon, à Paris, des essais d’impressions sur papier sans fin. Une demande de brevet sera déposée le 30 janvier 1838. Il sera attribué le 24 avril 1838 sous le n° 8483, à Claude Justin pour l’invention et le perfectionnement d’un nouveau mode de clichage qui permet d’appliquer la presse cylindrique rotative à l’impression typographique et à celle des papiers et étoffes peints. Cette presse se compose de deux cylindres, en bois ou en métal, sur lesquels s’appliquent les clichés courbes, et utilise le papier sans fin. Un brevet de perfectionnement et d’addition lui sera attribué en juillet 1838 sous le n° 9149. Malgré tout, deux grandes difficultés subsistaient à ce moment-là dans les recherches sur la rotative ; la première étant de trouver un moyen de clichage qui permettrait de se servir des types ordinaires de la typographie et qui se plierait à la forme cylindrique. Claude Justin imagina de substituer l’argile à la craie et au plâtre utilisés pour prendre l’empreinte. Il s’inspira de la découverte de Jean-Baptiste Genoux consistant en un flan à base de papier et de craie, et employa un moule « à plat demi-cylindrique » avec lequel il obtint de bons résultats. La seconde difficulté à résoudre était relative à la touche : la rapidité de la rotation échauffait les rouleaux et liquéfiait la pâte. En multipliant les toucheurs autour d’un cylindre spécial, chacun d’eux obtient un repos suffisant. La disposition de la machine elle-même est très simple : le papier suit une marche horizontale, passe entre une première paire de cylindres dans laquelle le cylindre imprimeur est superposé au contre-imprimeur de même diamètre. L’ impression suivante est passée par une autre paire de cylindres simplement transposés. Jacob Worms a continué les recherches de Claude Justin. Il abandonne un temps son imprimerie d’Argenteuil à son fils pour se consacrer à la construction de machines à imprimer. Ses recherches aboutissent aux prémisses de la rotative moderne que Marinoni se chargea de construire et de développer industriellement ensuite.
Ce fut, pour Jacob Worms, émigré d’Allemagne, un vrai parcours du combattant dont la conséquence fâcheuse fit oublier durant un certain temps ses travaux et son rôle fondamental dans le développement de la rotative en France et dans le monde. Pour preuve, dans ses mémoires quelque peu remplis d’inexactitudes, Jean Hippolyte Auguste Cartier de Villemessant, fondateur du Figaro en 1854, ignore complètement les travaux de Jacob Worms et désigne de façon erronée Hoe comme étant l’inventeur de la rotative à papier continu. Heureusement le témoignage de Marinoni viendra réparer cette erreur et cet oubli historique en redonnant à chacun la place qu’il mérite pour sa contribution à l’histoire de la rotative.

Nous voyons que l’imprimerie des journaux de l’époque fonctionnait avec des rotatives utilisant le papier en bobine, grâce à l’invention par Robert Hoe, en 1846, de la machine à formule cylindrique, mise au point, simultanément, en 1860 aux Etats-Unis par William Bullock, en Angleterre par Mac Donald et J.Caverley et en France par Derriey (pour La Petite Presse ) et Marinoni (pour Le Petit Journal ). Elle assurait, à l’origine, des tirages de 12 à 18 000 exemplaires à l’heure. Grâce à la mise au point de la stéréotypie en 1829 par Claude Genoux et en 1852 par Nicolas Serrières, la reproduction d’une page entière au moyen de flans en carton décrits par Emile Berr, fit gagner un temps considérable et permit, bien entendu, la réduction des équipes de typographes et l’abaissement des coûts 104
Le parcours de Jacob Worms illustre bien, après celui des immigrés anglais du début du XIX e siècle, la décision prise par de nombreux allemands de s’expatrier, en France à Paris, ou ailleurs, en Angleterre comme aux États-Unis. « On ne mesure pas », souligne Helga Jeanblanc , « à sa juste valeur l’importance du transfert des connaissances technologiques véhiculées par ces inventeurs allemands qui le plus souvent, ont dû abandonner aux autochtones les bénéfices tirés de l’exploitation de leur génie » . 105 .


Faute de moyens nécessaires à l’acquisition d’un brevet, Jacob Worms se voit contraint de s’associer à des commanditaires pourvoyeurs de fonds. Le 28 novembre 1845, allié au célèbre ingénieur mécanicien Eugène-Marie-Claude Philippe 106 , bien connu au Conservatoire national des arts et métiers, Jacob Worms demande un brevet d’invention qu’il obtiendra le 16 janvier 1846 (n° 2579) pour une presse typographique à mouvement circulaire continu qui consiste au déroulement d’une feuille de papier de 60 à 80 mètres de long, passant par des cylindres où sont fixés les clichés. Jacob Worms est alors installé au 11 de la rue Boule-Rouge, quant à Eugène Philippe il se tient au 19 de la rue Château-Landon, dans le faubourg Saint-Martin.
Worms déménage rue de l’Échiquier, au n°18, et c’est ici-même qu’il perfectionne son invention. Le 6 novembre 1847, il dépose une demande avec son associé afin d’obtenir un certificat d’addition au brevet d’invention pour sa « machine cylindrique » imprimant typographiquement avec des clichés circulaires. L’événement fut de taille pour la papeterie 107 . Cette presse nouvelle, alimentée par des rouleaux de papier de 80 mètres, trouvait son utilisation immédiate en corrélation à la première machine à fabriquer du papier mécaniquement et en rouleau de Nicolas-Louis Robert créée en 1799.

2.3. Marinoni et Jacob Worms au service d’Émile de Girardin
En 1848, Girardin «demande à un de ses jeunes ouvriers, le plus ingénieux sûrement, de réfléchir aux progrès techniques possibles. Ce jeune homme s’appelle Marinoni, il a l’avenir devant lui.» 108 Girardin le charge d’accompagner et d’encadrer les recherches de Jacob Worms afin qu’ils travaillent de concert à l’amélioration de sa capacité de tirage. C’est ainsi qu’il lui confie la coordination du développement technique de son groupe de presse dans sa logique de développement et de prépondérance sur la presse française.

Le règne d’Émile de Girardin se poursuit (…) avec quatre préoccupations : le développement technique, qu’il a confié à Marinoni ; l’influence politique qu’il recherche, après avoir affecté de la négliger; la réputation littéraire de son journal, le premier à offrir à ses auteurs de feuilletons des contrats d’exclusivité ; la liberté de la presse, enfin, sans laquelle rien n’est possible. 109
Girardin s’attache ainsi Marinoni à ses côtés à La Presse , où il est chargé de veiller à la distribution du travail des presses. Les rouages des machines lui sont familiers. Elles seront très actives en 1848. « Pendant les jours d’effervescence populaire, pendant la révolution de 1848, on roulait toute la journée », se souvient Marinoni. La monarchie de Juillet fut fertile, pour la presse, en terme de création de périodiques mais aussi du point de vue technique. La Corporation du Livre et la presse joua aussi un rôle de premier plan dans le brusque changement de régime. De nouvelles entreprises de messageries de presse vont naître pendant cette troisième révolution. Les journaux ont un prix élevé, malgré l’effort de Girardin qui relança La Presse en 1836 avec un abonnement à 40 francs au lieu de 80, grâce aux annonces, formule d’ailleurs repris par Le Siècle . Par cette initiative et grâce à la mécanisation des imprimeries, le journal change de format et passe à 40 x 56 cm, 4 colonnes pour 4 pages en 1837, puis à 43 x 60 cm, 5 colonnes toujours pour 4 pages en 1845, comme l’explique Gilles Feyel.

Il faut relativiser la « révolution girardinienne ». Malgré les espoirs et les calculs de Girardin, la publicité ne s’est pas précipitée sur la presse à 40 francs. Si révolution il y a eu, elle fut dans l’élargissement du cercle des abonnés au monde de la boutique et de l’artisanat, dans la hausse générale du tirage de la presse quotidienne de Paris. Ses initiatives sont cependant parfaitement contemporaines de la croissance du marché publicitaire, due aux effets des débuts de la révolution industrielle. 110
En fait, le nombre des abonnés aux journaux ne dépasse pas en France 200 000 personnes, explique Jean Tulard 111 . S’il traduit un progrès sensible (les abonnés n’étaient que 70 000 en 1830), force est de constater que, même s’il faut doubler le chiffre en faisant intervenir les lecteurs des cafés et des cabinets de lecture, la majeure partie de l’opinion ignore tout du débat politique. Lorsque la liberté de la presse est rétablie, le 27 avril 1848, on assiste à une extraordinaire floraison de journaux souvent précaires et à l’éclosion de clubs, tels La Société républicaine centrale de Blanqui, Les Amis du peuple de Raspail, ou Le Club de la Révolution de Barbès. Les journaux, bien qu’éphémères pour certains d’entre eux, ont connu une multiplication qui frôle l’invraisemblable. On parle de 283 titres qui paraîtront entre le 24 février et le 20 août 1848. Les journalistes se préoccupaient de la parution de leurs feuilles. Certaines imprimeries furent saccagées et une trentaine de presses mécaniques détruites lors des incidents des journées de 1830. Afin d’éviter le renouvellement de ces erreurs, explique Georges Dangon, une affiche datée du 25 février 1848, vers « 6 heures du soir », fut placardée sur les murs de Paris. Elle s’intitule : « Aux ouvriers ! » En voici le texte :

Frères ! Nous apprenons qu’au milieu de la joie du triomphe, quelques-uns des nôtres, par de perfides conseils, veulent ternir la gloire de notre Révolution par des excès que nous réprouvons de toute notre énergie. Ils veulent briser les presses mécaniques.
Frères ! Ceux-là ont tort ! Nous souffrons comme eux des perturbations qu’a amenées l’introduction des machines dans l’industrie ; mais, au lieu de nous en prendre aux inventions qui abrègent le travail, et multiplient la production, n’accusons de nos douleurs que les gouvernements égoïstes et imprévoyants.
Il ne peut en être de même à l’avenir. Respect donc aux machines ! D’ailleurs, s’attaquer aux presses mécaniques, c’est ralentir, c’est étouffer la voix de la Révolution ; c’est, dans les graves circonstances où nous sommes, faire œuvre de mauvais citoyens !
Suivent les signatures de 29 ouvriers délégués. 112
Malheureusement, ajoute encore Georges Dangon, les sages conseils donnés par l’affiche des 29 ouvriers délégués ne furent pas écoutés de tous. Expulsion d’ouvriers étrangers, bris de machines, protestations contre le travail des couvents qui créent une concurrence au travail en chambre 113 , sont le lot quotidien de ces journées révolutionnaires. On lit en effet, dans L’Artiste , sous la signature d’Arsène Houssaye, le texte suivant :

Dans l’ivresse de cette victoire rapide comme la foudre, le peuple a brisé les presses des principaux typographes. M. Plon imprimait notre livraison du 27 février quand le peuple s’est précipité contre ses machines comme s’il se fût précipité contre des monstres dévorants. Mais la raison ne fleurit que sur les colères assouvies ; l’on se rappellera demain que les journaux ont sauvé le monde de l’esclavage, et que c’est un crime de lèse-République de briser les presses, ces tables sacrées de la Liberté. 114
Cette menace du sac des imprimeries et la destruction des presses plane sur toutes les journées révolutionnaires de 1848, affirme Georges Dangon. Fin mars, les journaux publiaient l’affiche suivante :

PROCLAMATION DES JOURNAUX RÉPUBLICAINS AU PEUPLE DE PARIS
Citoyens,
La République a proclamé la liberté de la presse. Sous l’autorité de ce principe, toutes les opinions peuvent et doivent se manifester. Porter atteinte à la liberté de la presse, c’est donc méconnaître le véritable esprit des institutions démocratiques.
C’est imiter la monarchie, c’est manquer au devoir d’un républicain.
La République ne redoute pas les attaques, même les moins fondées ; la discussion en fera justice. Citoyens, pas de violences contre les personnes ou contre les choses.
Ne donnez pas cette joie à vos ennemis de dire que le gouvernement républicain redoute un journal. Songez-y bien, peut-être parmi vous se cachent quelques hommes intéressés à semer le désordre, à flétrir notre grande et pure révolution.
Écoutez notre voix ; elle n’est pas suspecte : Au nom de notre sainte cause, nous demandons la liberté pour tous.
Ont signé : les rédacteurs en chef du National, de la Réforme, du Courrier Français, de la Commune de Paris et de la République. 115
Toujours d’après l’analyse de Georges Dangon, cette affiche tendait surtout à protéger les presses placées sous la responsabilité de Marinoni utilisées pour imprimer le journal La Presse . Sous la contrainte, le Roi des français Louis-Philippe abdique le 24 février 1848 et la République est proclamée. Dès le 25 février, Émile de Girardin, dans un éditorial de La Presse intitulé « Confiance ! Confiance ! », se rallie au nouveau gouvernement. Au seul mot de barricade, explique madame de Girardin, Émile de Girardin s’était installé rue Montmartre, dans un petit appartement qu’il a loué près des bureaux de La Presse , peu de temps après la révolution de février. Il y rencontre chaque jour Marinoni, intermédiaire entre son imprimeur et l’imprimerie qui lui fait un rapport quotidien sur l’impression des journaux et les problèmes qu’il peut y rencontrer concernant le groupe de presse dans son ensemble.
Mais Girardin est vite absorbé de nouveau par la politique. Il est déçu par le nouveau gouvernement : « les nouveaux dirigeants, écrit-il en mars, n’agissent pas et l’on assiste seulement, une fois de plus, à la bataille pour les places…». À partir de ce moment, il s’oppose vivement au gouvernement de la République dont la politique surexcita une bonne partie de la population parisienne. Des attroupements se forment rue Montmartre, devant le numéro 131 (aujourd’hui 123), lieu de l’imprimerie de Nicolas Serrière-père, l’imprimeur du journal La Presse, et bientôt on parle de briser les machines mises sous la protection de Marinoni. Cette effervescence dure trois jours, du 29 au 31 mars. Ce dernier jour, rappelle Georges Dangon, Émile de Girardin répondit aux délégués de la foule mécontents parvenus jusqu’à son bureau que si son journal était l’objet de la moindre violence, il le ferait paraître en blanc avec ces seuls mots: «Liberté de février 1848 ». Devant cette attitude ferme, les esprits finirent par se calmer. Girardin savait ce qu’il faisait, visionnaire comme il l’était. Dès les premiers faits du mois de mars, nous rappelle Delphine Gay, l’auteur des Lettres parisiennes , Émile de Girardin lui écrit :

Je prévois que nous aurons une douzaine de gouvernements d’ici à dix-huit mois ; nous aurons souvent des journées, c’est-à-dire des jours de combat pendant lesquels on ne pourra pas circuler dans Paris ; l’Assemblée nationale aura fréquemment des séances de nuit dont il faudra rendre compte, je ne pourrai pas quitter mon journal, c’est pouquoi j’ai loué un appartement dans la maison de la Presse ; fais-y porter tout ce qu’il faut pour l’habiter de temps en temps 116
Au mois de juin 1848, Émile de Girardin est candidat aux élections pour entrer à l’Assemblée nationale. Le gouvernement provisoire est attaqué de toutes parts, principalement à propos de la législation autour du timbre. Une adresse de la typographie parisienne lui est ainsi écrite et communiquée par voie de presse 117 . Pour Georges Dangon, cette adresse fit son effet, quelques jours plus tard, puisqu’une affiche officielle était apposée sur les murs de Paris et dans toutes les mairies de France. Intitulée Le Gouvernement provisoire à ses concitoyens , en voici un extrait :

La presse, cet instrument si puissant de civilisation, de liberté et dont la voix doit rallier à la République tous les citoyens, la presse ne pouvait rester en dehors de la sollicitude du gouvernement provisoire : résolu comme il l’est à maintenir tous les impôts pour acquitter les engagements et assurer le service de l’État, il ne pouvait considérer comme un simple revenu fiscal une taxe essentiellement politique. Le timbre des écrits périodiques ne saurait être continué à un moment où la prochaine convocation des assemblées électorales exige l’expression de toutes les opinions de tous les sentiments, de toutes les idées. La pleine liberté de discussion sincère. 118
Le gouvernement provisoire, partageant l’ensemble les intérêts les plus pressants, décréta les mesures suivantes. « Art.3. L’impôt du timbre sur les écrits périodiques est supprimé », et le 22 juin paraissait dans Le Moniteur le décret de la Commission exécutive qui obligeait les ouvriers de moins de 25 ans à s’engager dans l’armée et incitait les autres à se tenir prêts à partir en province, faute de quoi ils ne toucheraient plus d’allocation. Ce décret équivalait à la dissolution des Ateliers nationaux de l’époque. L’agitation ouvrière recommence alors et du 23 au 26 juin 1848, les barricades réapparaissent. Émile de Girardin, dans La Presse du 23 juin, attaque violemment Cavaignac et se déclare hostile à toute dictature militaire. L’Assemblée vote l’état de siège pour Paris le 24 juin, exige la démission de la Commission exécutive, et Cavaignac devient chef du pouvoir exécutif. Le 24 au soir, l’émeute fut fermement réprimée par Cavaignac. L’armée, la garde nationale et la garde nationale mobile prennent d’assaut les barricades. La lutte est sanglante, mais le 26 à midi, elle est terrassée. L’Assemblée nationale envoie plusieurs milliers d’ouvriers en déportation. Émile de Girardin, quant à lui, est arrêté le 25. Nicolas Serrière et Marinoni sont interrogés. Girardin sera libéré dix jours plus tard. Delphine Gay ne l’apprend que le soir du 25 : c’est le dimanche 25 juin, à sept heures du soir, que j’ai appris que M. de Girardin était arrêté. Je l’ai appris par ce billet 119  :

À MADAME ÉMILE DE GIRARDIN
Ma chère amie, je suis arrêté et conduit à la Conciergerie. Demande une permission.
Émile de Girardin
Le 25 juin 1848, 5 heures du soir.
À MADAME ÉMILE DE GIRARDIN
Je viens de t’écrire que j’étais à la Conciergerie. J’y suis dans une pistole, et je voudrais qu’on pût m’envoyer un manteau pour me coucher, du linge et tout ce que Rémy jugera nécessaire. Je dois, dit-on, passer demain devant une commission militaire ; vois ce qu’il y a à faire. Madame de B…te remettra cette lettre ; elle a pu parvenir miraculeusement jusqu’à moi.
Émile de Girardin
Delphine Gay écrit encore ces quelques mots alors qu’elle attend des nouvelles d’Émile de Girardin toujours emprisonné.

Du 25 juin au 30 juin, cinq jours s’écoulèrent pendant lesquels je ne reçus aucune lettre de M. de Girardin, dont la détention prolongée, avec aggravation de la mise au secret la plus rigoureuse, donnait lieu aux bruits les plus faux mais les plus sinistres, colportés dans tout Paris, et particulièrement semés dans les couloirs et les salles d’attente de l’Assemblée nationale. Enfin, le 30 juin, me fut apportée cette réponse.
Elle reçoit enfin des nouvelles :

À MADAME ÉMILE DE GIRARDIN
Ma chère amie, puisque l’autorité inconnue de laquelle je relève a laissé ta lettre parvenir jusqu’à moi, j’espère qu’elle laissera jouir la réponse de la même liberté. Je me porte bien de corps et d’âme. Toute persécution est un prestige. Tout prestige vaut un prix. Te dire que je travaille, à toi qui me connais, c’est te dire tout. A seize ans, en 1793, mon père a été mis en prison, il sait ce que c’est. Ce que je te demande surtout, c’est de rassurer vite ma mère, la pauvre femme si malade et dont l’imagination est si prompte à s’alarmer. Par égard pour le temps des intermédiaires qui liront ma lettre, je ne la fais pas plus longue. Ne m’écris plus que tu en mourras ! En toutes circonstances, tu m’avais prouvé que tu étais mon égale en courage, ne te démens pas. Je t’embrasse.
Émile de Girardin.
Vendredi, 30 juin 1848, Conciergerie, 6 e jour.
Le journal La Presse sera suspendu pendant 42 jours, interrompant ainsi les essais toujours en cours de la rotative de Jacobs Worms. Autorisé à reparaître le 5 août, Marinoni, Nicolas Serrière, son imprimeur, et sa rédaction, commencent déjà à préparer les élections présidentielles du 10 décembre 1848 où Louis Napoléon deviendra le Prince Président de la République, avant son coup d’État du 2 décembre 1851. Avec Napoléon III, les premiers temps du Second Empire sont marqués par un retour à l’intervention de l’État sur la question de la liberté d’expression. Il rétablit par une loi du 16 juillet 1850, le cautionnement et le droit de timbre pour la presse. Le colportage devait être à nouveau autorisé par les préfets. En outre, tout article de journal doit comporter une signature, ce qui est resté inchangé depuis. La liberté de la presse et le droit de réunion furent restreints. La loi du 27 novembre 1849 rappela l’interdiction des grèves. L’étau se resserre avant l’avènement définitif du Second Empire

2.4. Machine à réaction de Marinoni et Gaveaux pour Girardin - 1847-1848
Pendant les événements de juin 1848, Marinoni passe toutes ses heures à l’imprimerie de Nicolas Serrière. En qualité de mécanicien, il assure le montage des machines et leur mise en route, il reste vigilant pour éviter la casse, prenant les quelques instants de repos dont il a besoin, couché sur les rames de papier ; Girardin exigeait de lui qu’il se reposa, et pour s’en assurer, il l’emmenait parfois rue de Chaillot dans son hôtel particulier. Marinoni met cette période à profit pour mieux connaître Girardin avec lequel il passe le plus clair de son temps quand son patron ne s’occupe pas de politique. C’est durant ces événements que Marinoni va le plus apprendre de Girardin, du patron de presse comme de l’homme d’influence ; il va tirer de cette expérience une grande estime pour Girardin mais aussi son sens du pouvoir et du management des hommes lorsqu’il deviendra à son tour patron de presse. Au journal, Girardin s’intéresse à chacun de ses collaborateurs, sans distinction de rang social jusqu’aux plus humbles. Participant non seulement au labeur de chacun, il connaît jusque dans les détails chacune de leur vie quotidienne, et chacun des foyers. Émile de Girardin ordonnait tout, vérifiait tout, jusque dans les détails les plus négligeables pour le directeur d’un grand journal. C’est la qualité du travail de Marinoni qui détermina l’admiration affectueuse d’Émile de Girardin. Grace à cette mutuelle estime, une affinité va naître qui va s’avérer primordiable lorsque Marinoni va décider de s’installer à son compte à partir de 1849 et durant cette fin du XIX e siècle, puisque les deux hommes eurent de nombreuses occasions de travailler ensemble jusqu’à la mort de Girardin en 1881. Forts de cette sympathie réciproque, presque paternelle pour Girardin, ils se sont aperçu tous deux qu’ils avaient plusieurs points en commun. D’une part, leur origine italienne 120 , même si la barrière sociale demeura importante entre eux deux, et d’autre part, le comte Alexandre de Girardin, après avoir couru les mers dans sa prime jeunesse revint se battre comme capitaine de hussard pour Napoléon tout comme le père de Marinoni, qui d’ailleurs lui manqua tout comme celui de Girardin lui avait manqué, bien que de façon différente.

En 1848, j’étais à La Presse, avec Girardin ; le coup de feu était tel que je suis resté deux mois et demi sans me coucher dans un lit, passant le jour et la nuit à l’imprimerie, m’étendant sur des planches pour y dormir quelques heures. Comme nourriture, je ne prenais que quelques bols de bouillon, n’ayant pas le temps d’aller au restaurant. Parfois, Girardin, me voyant harassé de fatigue, me faisait monter dans sa voiture dont je tachais les coussins avec mes vêtements de toile bleu pleins d’encre d’imprimerie et, pour me distraire et me reposer, me menait à son hôtel de la rue de Chaillot où il recevait tous les personnages célèbres, hommes politiques, littérateurs, artistes. J’étais jeune, pauvre et mal vêtu ; j’étais timide ; pour m’enhardir, Mme de Girardin essayait, de temps à autre, de me mêler à la conversation, en me criant, d’un bout du salon à l’autre : « Eh bien ! Hippolyte – elle m’appelait Hippolyte tout court – qu’en dites-vous ? », Dans ces moments-là, j’aurais bien voulu rentrer sous terre. 121
A cette époque, Émile de Girardin mène à La Presse son grand combat de l’éducation des masses par la presse, alors que Marinoni, travailleur de l’ombre devient un de ses plus précieux collaborateurs. Il comprend mieux que jamais la lenteur des machines les jours de grands tirages. Il faut dire qu’aux environs de 1848, la France était encore aux presses plates pour le tirage des journaux, malgré les découvertes des presses cylindriques de Koenig en 1814 à Londres pour Le Times , et malgré l’importation des procédés en France depuis 1818. La ferme résistance de l’ancienne école de pressiers en France face aux nouvelles presses mécaniques ou à la rotative de Jacobs Worms explique en partie cet état de faits. Car les choses ne sont pas facilitées par la législation sur le timbre pour les journaux politiques ainsi que le monopole de la poste gouvernementale pour l’ensemble de la presse. C’est pourtant dans ce secteur industriel qu’on a utilisé le plus souvent les premières presses mécaniques, suite aux échecs des diverses tentatives pour améliorer les presses plates, machines médiocres et lentes.
L’impulsion vient de nouveau d’Émile de Girardin à l’image de ce qu’il a obtenu de Jacobs Worms. Il lance l’idée de la presse bon marché à grand tirage. Il va tenir avec Marinoni pour la France, le rôle qu’a tenu Walter du Times avec Koenig pour l’Angleterre. À la suite d’une commande d’Émile de Girardin, Hippolyte-Auguste Marinoni met sur châssis, en collaboration avec son patron Gaveaux, un type de presse dite à réaction -à retiration- à quatre cylindres. Cette presse deviendra, jusqu’à l’arrivée de la rotative, la machine de tradition française la plus répandue pour l’impression de la presse quotidienne. Très régulière dans son fonctionnement, elle quadruple la rapidité du tirage. Marinoni a travaillé sur ce concept avec acharnement. Le 7 octobre 1848 (brevet n° 7585) à 25 ans, il termine avec son autre patron Gaveaux, la première machine à imprimer à réaction française avec quatre cylindres tirant 6 000 exemplaires à l’heure, alors que le tirage moyen pour un quotidien de l’époque est de 3 000 exemplaires. Après des essais concluants à l’Imprimerie nationale en 1847, cette machine à retiration à la française sera installée au journal La Presse l’année suivante. Munie d’un cylindre, elle imprime des feuilles de 95 x 134 cm à la vitesse de 1 500 à 2000 exemplaires à l’heure. Avec quatre cylindres, elle montera jusqu’à 8 000 exemplaires. Voici comment Gaveaux présente son cheminement :

Par suite de l’extension apportée depuis les dernières années à la publication des journaux, il était résulté que les machines existantes, servant à leur impression et dont les mieux perfectionnées ne pouvaient excéder un tirage de 3 000 exemplaires à l’heure, que ces machines étaient devenues insuffisantes au service des abonnés dont le nombre tend encore à s’accroître chaque jour. On n’avait trouvé d’autres moyens de remédier à cette insuffisance qu’en multipliant le nombre des machines ; moyen fort onéreux puisque chacune d’elles en augmentant le personnel employé, entraîne en outre les frais d’une composition spéciale. J’ai donc pensé à répondre au besoin général en créant une nouvelle machine qui put au moins doubler le nombre d’exemplaires avec une seule composition, et après de nombreux essais, j’ai réussi à construire une de ces presses suivant un dessin que j’ai présenté à l’Imprimerie nationale le 5 octobre 1847 ; laquelle fonctionne aujourd’hui dans l’imprimerie du journal La Presse ou elle imprime ce journal à 6 000 exemplaires à l’heure et pour laquelle je demande un brevet d’invention. Cette machine imaginée à cet effet a aussi pour but d’occuper le plus petit espace possible, en raison de ses fonctions actives et j’obtiens cette quantité d’exemplaires à l’heure sans altérer la durée du caractère, sans changer le travail manuel du personnel attaché aux anciennes machines. J’emploie 4 margeurs et 4 receveurs de feuilles agissant isolément sur 4 tables à marger. Leurs fonctions sont les mêmes et ils ne sont superposés qu’à une très petite hauteur, de sorte que les deux plus élevés sont à environ deux mètres du sol. 122
En 1848, Nicolas Serrière-père possède ainsi la première machine à réaction à quatre cylindres, sur le territoire national, inventée par Alexandre-Yves Gaveaux et Hippolyte Marinoni pour Girardin. Une seconde presse est livrée quelque temps plus tard. Avec ses deux nouvelles presses, Nicolas Serrière augmente sa capacité de production. Il est l’imprimeur d’Émile de Girardin pour le journal La Presse 123  ; il le deviendra aussi pour le journal La Liberté , également pour Le Petit Journal après 1863.
Malgré l’invention de la rotative typo de Jacob Worms apparue en même temps, mais qui connaîtra un développement industrielle et une socialisation beaucoup plus tardive grace à Marinoni, on a cru alors, et pour un bon moment, que cette machine à réaction serait le dernier mot des machines à imprimer pour la presse périodique ou quotidienne. Il est vrai que la période qui s’écoule de la fin de la Monarchie de Juillet à la fin du Second Empire (1849-1871) est un tournant de l’industrialisation de Paris. La rotative ne remplaca définitivement la machine à réaction en Europe, en particulier en France, que dans les années 1860. Alexandre-Yves Gaveaux le confirma lors d’un hommage qu’il rendit en 1869 à Marinoni, lors de la sortie de la première rotative à six margeurs de son ex-collaborateur devenu son ami. Cette rotative est le fruit de longues années de travail, puisque dès 1851, Marinoni s’est préoccupé de ce nouveau type de machine cylindre contre cylindre pour la typographie en s’inspirant des travaux de Jacob Worms. Gaveaux, dans son hommage de 1869, rappela leur collaboration pour cette machine à réaction de quatre cylindres, ajoutant à cela que Marinoni avait été confronté à de nombreuses critiques et à une série d’épreuves financières sérieuses. La première presse coûta, en effet, 35 000 francs 123 et encore ne servit-elle que de modèle pour construire les autres, dont le prix sera ramené par la suite à 16 000 francs chacune. Elles tirent 6 000 feuilles à l’heure, imprimées en recto verso. Les seules presses qui dépassent ces machines à réaction sont les presses anglaises d’Auguste Applegath du Times ou celles de l’américain Richard Hoe, qui produisent à la même époque 10 000 feuilles à l’heure. Mais ces dernières, ces presses « mammouth », sont des montagnes à déplacer et à faire mouvoir, et elles coûtent la somme énorme de 140 000 francs. La machine à réaction de Marinoni sera sa première vraie réalisation professionnelle, même si le brevet ne porte pas son nom. Un extrait du témoignage de Gaveaux en personne vaut une signature à nos yeux et aux yeux des spécialistes.

Paris, le 10 mars 1869
Mon cher Marinoni,
Les clameurs que soulève aujourd’hui, de la part de quelques intéressés, le nouveau et légitime succès de votre Presse cylindrique, rappellent à mon esprit les aménités qui ont accueilli nos succès dans le passé. En 1847, nous avons fait ensemble la première Presse typographique connue sous le nom de Presse à réaction à quatre cylindres d’impression. Le hardi acquéreur de ce nouveau système fut M. Émile de Girardin. Voilà déjà plus de vingt ans, et pourtant vous n’avez pu oublier les amères critiques des confrères, les pronostics fâcheux qu’ils débitaient contre notre invention ; mais 1847 est si loin que tous construisent des machines de ce système, qu’ils déclaraient alors impossible. L’un deux, celui qui soutenait que nous ne pourrions obtenir d’encrage aux cylindres du milieu, celui-là fut le premier à nous imiter, et je ne serais pas surpris que ce fait eût contribué à lui faire obtenir la haute distinction dont il a été l’objet (…) Tout à vous, Gaveaux, Ancien constructeur. 124
Grâce à cette réussite technique, Hippolyte-Auguste Marinoni s’est ainsi offert une grande réputation, alors qu’il n’a que vingt-cinq ans. Mais il est surtout devenu un homme reconnu professionnellement. C’est ainsi que de la petite porte du monde de la mécanique par laquelle il est entré, s’ouvre devant lui l’univers de la presse périodique, grâce à la construction de machines à imprimer destinées à cette industrie.
À partir de 1830, la construction des presses mécaniques ou de machines à papier séduit de plus en plus de mécaniciens français. Les mécaniques se répandent rapidement, bousculant en même temps les règles de conduite des pressiers et des conducteurs de l’ancienne école, des presses de type platine à bois ou en fer de type Stanhope, ou, pour la fabrication du papier, celle des cuves. L’état de monopole des presses anglaises laisse la place aux mécaniques françaises. La presse à réaction inventée par Gaveaux et Marinoni en 1848 s’inscrit dans cette même démarche qui marque la rupture et l’autonomie face aux produits anglais tout en favorisant l’enrichissement de l’industrie nationale. On peut affirmer qu’à partir de la réalisation de cette machine à réaction, en 1848, Marinoni voit briller son avenir. S’ensuivront, avec d’autres, différents projets avant qu’il ne se spécialise dans la construction de machines à imprimer. Mais déjà, une tâche lui tient à cœur au moment où il finit sa première presse à imprimer : fonder sa propre entreprise, sous son propre nom. En faisant appel régulièrement à lui, Girardin fera de Marinoni l’industriel que nous connaîtrons. Celui-ci lui exprima en retour une indéfectible gratitude en le considérant comme un second père. De nombreuses fois, il lui rendit hommage, comme dans ce courrier tiré de la succession de Georges Montorgueil, rachetée par Georges Dangon 125 , qu’il adresse à un client et ami, Monsieur Claudin, dont voici le texte :

Paris, le 17 mai 1856
Monsieur G. Claudin,
J’ai fait votre commission auprès de M. Émile de Girardin, mon bienfaiteur, mon second père. J’ai pu le voir seulement hier, et hier soir, votre réclame a paru dans La Presse . Pendant les quelques instants que j’ai eu le plaisir de passer en votre compagnie, je vous ai entendu faire l’éloge de cet homme si bon et si méconnu, cela seul est déjà un titre à ma reconnaissance envers vous, Monsieur, et j’espère bien que vous voudrez en faire usage très souvent.
Bien à vous.
Marinoni et Girardin formeront ainsi, dès cet instant, un tandem qui va marquer l’industrie de la presse occidentale jusqu’à la fin du XIX e siècle. Tous deux vont révolutionner la presse quotidienne et le monde de la construction de la machine à imprimer.

2.5. Essais concluants de la rotative de Worms - 1848-1851
Pendant ce temps, Jacob Worms continue ses recherches. Firmin-Didot, membre de la commission des rapporteurs pour l’Exposition de 1849, tout en faisant le point sur les améliorations récentes, laisse entendre qu’une ère nouvelle va bientôt s’ouvrir pour les ateliers d’imprimerie lorsqu’il présente, sans la nommer, l’invention de Jacob Worms.

Quant à la célérité, il suffira de dire qu’un seul établissement peut exécuter aujourd’hui autant de produits à lui seul qu’en auraient pu fabriquer il y a vingt ans toutes les imprimeries réunies de Paris. Pour accélérer encore l’impression des journaux, bien des tentatives ont été faites ces dernières années ; mais, quelque ingénieux que soient les nouveaux mécanismes, ils ne sauraient devancer en rapidité la main de la margeuse qui, quelque agile et exercée qu’elle soit, ne saurait placer plus de trois à quatre mille feuilles de papier par heure sur le pupitre de la presse mécanique. Aujourd’hui, ce dernier obstacle n’existe peut-être plus : nous apprenons à l’instant qu’un marché va se conclure avec un mécanicien qui s’engage à fournir une machine imprimant 20 000 journaux à l’heure, au moyen d’un énorme rouleau de papier continu, se déroulant sur les cylindres et s’imprimant aussi rapidement que les engrenages de cette machine accélérée le permettront. 126
Vers 1850, on retrouve un autre commentaire, celui de Paul Dupont, allant dans le même sens que Firmin Didot, au sujet d’une presse mécanique, dite à papier sans fin, qui fut construite vers la même époque, et qui obtint la préférence, pouvant imprimer 20 000 exemplaires à l’heure, comme l’affirme Paul Dupont. Nous trouvons-nous ici, peut-être, devant la même machine ? Voici son commentaire :

Son mécanisme consiste en quatre cylindres superposés. À deux de ces cylindres sont adaptés des clichés cylindriques ; le papier sans fin tourne autour des deux autres, et l’impression se produit par la pression de ces deux couples de cylindres entre eux. Si cette machine donne, en réalité, le résultat annoncé, elle l’emportera de beaucoup sur la presse monstre de Richard Hoe, qui a fait tant de bruit, il y a deux ou trois ans, et que les propriétaires du journal Le Sun, de New York, ont installée avec un si grand éclat dans leur établissement. La presse de Hoe atteint le nombre de vingt mille exemplaires à l’heure ; mais elle a le grave inconvénient d’avoir un mécanisme très compliqué et qui demande un vaste emplacement ; on n’y compte pas moins de 8 cylindres, 1 200 roues, 202 rouleaux en bois et 400 poulies, sans compter une infinité d’engrenages. Cette presse monstre a coûté au Sun 106 000 francs, non compris les frais d’installation. 127
Curieusement, Paul Dupont, malgré sa réputation d’innovateur et d’entrepreneur incontesté, ne semble pas croire au progrès de la rotative : « Mais ces prodiges de la mécanique peuvent-ils être regardés comme un véritable progrès ? », questionne-t-il. « Nous sommes loin de le croire », précise-t-il et ajoute :

Qu’il ne suffit pas de produire vite, il faut aussi produire bien, et les nouvelles presses ne nous paraissent pas pouvoir réaliser à la fois ces deux avantages. Le maximum de nos presses de Paris est de douze mille exemplaires à l’heure, et ce nombre semble devoir suffire. Nous ne regrettons donc pas que les mécaniciens français ne songent point à créer d’autres merveilles. Le prix des presses qui sont employées actuellement à Paris ne dépasse pas 10 000 francs. Deux mécaniques de ce prix donnent le même travail que celle de Hoe, le font mieux, et coûtent cinq fois moins. 128
En fait, au même moment, Worms concentre son activité sur la construction, non pas d’une, mais de deux rotatives à grand tirage. Il constitue une société avec l’aide d’un dénommé Derrien pour l’exploitation du brevet. Son associé bailleur de fonds est le directeur-gérant de leur « Société des presses rotatives et clichage cylindrique ». Derrien doit signaler aux autorités l’invention de son « associé » Worms 129 . A l’aube du Second Empire, la nouvelle législation sur la presse de Napoléon III est redevenue contraignante, suite aux journées de juin 1848, comme l’explique Pierre Albert, et à la diminution drastique du nombre des journaux et de la diffusion de la presse : « État de siège le 24 juin 1848 puis le 9 août 1849, rétablissement du cautionnement le 9 août 1848, réglementation du colportage -double autorisation pour le colporteur et pour sa marchandise- le 27 juillet 1849, rétablissement du timbre le 16 juillet 1850, doublé, il est vrai, d’une confusion avec la taxe postale pour les abonnements servis hors de la ville d’édition » 130 . En mai 1851, l’administration fait apposer les scellés sur les presses de l’atelier du n° 9 de la rue chaussée de Clignancourt à Montmartre 131 près de Paris, où sont regroupées les deux rotatives. Deux rapports retrouvés 132 concernent cette mise sous scellés. Le premier informe de la mise sous scellés et demande un procès-verbal pour constater s’il y a ou non des infractions aux nouvelles lois en vigueur, vérifiant du même coup la moralité des mécaniciens par rapport au nouveau pouvoir en place. Voici le premier rapport et sa réponse :

Le 10-13 mai 1851
Monsieur le Ministre
J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le 7 de ce mois, pour me signaler deux presses mécaniques servant à des essais de clichage de journaux et notamment du journal La Presse , existant à Montmartre, chaussée de Clignancourt, n° 9.
Il résulte de l’information que j’ai prescrite immédiatement à ce sujet, qu’effectivement deux presses ont été trouvées dans un local de la rue précitée n°9 (et non N 5), au rez-de-chaussée à droite, au fond de la cours. Ces presses appartiennent à une société connue sous la raison sociale Worms et Derrien. Le sieur Worms en est l’inventeur.
D’après les renseignements qui me sont parvenus ces presses ont été installées, il y a environ trois mois dans le but de les faire fonctionner, et à cet effet on a fait usage des clichés appartenant à l’imprimerie du journal La Presse. Ces clichés ont servi à l’impression de cette feuille, le 17 février 1850.
Plusieurs sont encore sur les rouleaux des dites presses qui n’auraient servi à l’impression d’aucune autre feuille.
L’une de ces presses était destinée au dit journal et l’autre devait être expédié sous peu de jours pour l’Angleterre.
D’après mes instructions, M. le commissaire de police de la ville de Montmartre, après s’être assuré que les dites presses ne pourraient êtres transportées du lieu où elles sont déposées sans êtres démontées, y a apposé des scellés et attendent un procès-verbal constatant l’infraction commise aux lois sur l’imprimerie.
Tels sont, Monsieur le Ministre, les renseignements que j’ai à vous transmettre au sujet de ces presses clandestines dont les propriétaires seront poursuivis devant les tribunaux compétents.
Paris, le 15 mai 1851
Derrien demande aux autorités si Worms peut terminer la construction de deux presses rotatives ; l’une devant être envoyée à Londres au sieur Carterelle, et l’autre, presque achevée, qui sera vendue 15 000 francs à Émile de Girardin.
L’autre rapport contient une sorte de procès-verbal du commissaire inspecteur de la librairie de l’époque, Faillard, qui préconise un lever des scellées apposés sur les presses et une autorisation pour leur construction et leur livraison. Par décision du 16 mai 1851, le ministre de l’Intérieur restitue les presses à Derrien, afin que l’entreprise puisse en effectuer ses livraisons 133 . De 1849 à 1851, avant le retour de la censure du Second Empire, de nombreux essais seront ainsi réalisés pour développer la rotative. Le mécanicien d’Ardenne, au mois de mai 1849 ainsi que Giraudeau-fils, déposent au même moment un brevet pour une machine utilisant du papier sans fin. Il n’en reste pas moins que d’autres brevets furent déposés entre 1850 et 1851, le nom de Duméry comptant parmi ceux-là.

Paris, le 12, 15 mai 1851
Rapport
Monsieur le ministre,
Conformément à votre ordre de service du 10 de ce mois, je me suis rendu hier, rue de la Chaussée Clignancourt, n° 9, à Montmartre, où sont installées deux presses mécaniques, dites rotatives, sur lesquelles des scellés ont été placés le 9 mai 1851, par M. Charrier, commissaire de police.
À chacune de ces presses, est adapté sur un cylindre en fonte, un cliché de la 1 re page du n° 17 février 1850, du journal « La Presse » et qui a été tiré à titre d’essai. Je joins au présent un exemplaire de ce tirage. Ces deux presses dont l’une, terminée, doit être envoyée à Londres, au Sr Carterell, et l’autre, presque achevée, à été vendue 15 000 francs. à M. Émile de Girardin, sont dues à l’invention du sieur Worms, ancien imprimeur, breveté à la résidence de Montmartre.
Le Sr Derrien, bailleur de fonds dans cette entreprise, en est le directeur aujourd’hui. La moralité du Sr Derrien est à l’abri de tout reproche et ses opinions sont acquises au parti de l’ordre.
Je pense qu’il y a lieu de lever les scellées apposés sur les presses et d’en autoriser la construction et la livraison.
Le commissaire inspecteur de la librairie
Faillard
Dans les deux rapports précédemment évoqués, il s’avère que les deux rotatives installées en février 1851 au n° 9 de la rue Chaussée de Clignancourt à Montmartre, avaient pour but de fonctionner avant leur livraison aux futurs propriétaires en Angleterre et en France au journal La Presse dans l’imprimerie de Nicolas Serrière. Et c’est ainsi que Worms a fait usage des clichés appartenant à l’imprimerie du journal La Presse , et que ce sont des clichés de la première page du journal La Presse qui ont servi à l’impression de cette feuille. Ces clichés portaient la date du 17 février 1850, et lors de la mise sous scellés, ils sont encore sur les cylindres en fonte des deux rotatives qui n’auraient servi à l’impression d’aucune autre feuille. Ces expériences de rendement ont été faites sous la direction d’Henri Tresca qui sera recruté en 1852 par Morin, pour un poste d’ingénieur au laboratoire expérimental de mécanique du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) dont les travaux débutèrent en 1854, pour s’ouvrir au public en 1857 134 . Nous n’avons malheureusement pas retrouvé le rapport d’Henri Tresca, futur sous-directeur du CNAM. Les essais furent effectués dans l’atelier du n° 9 de la Chaussée de Clignancourt. Les deux rotatives furent commercialisées au prix de 30 000 francs, chacune effectuant 18 000 tirages à l’heure. Le cliché courbé est encore visible aujourd’hui au CNAM à Paris (Worms/Philippe cliché cylindrique pour presse typographique rotative avec matrice en papier - Numéro d’inventaire 5606). Jacob Worms contribua ainsi à l’important transfert technologique réalisé par les imprimeurs d’origine allemande dans la capitale française au XIX e siècle 135 . Il créa d’ailleurs une seconde société, « Worms & C » le 31 décembre 1851, enregistrée et publiée sous la raison sociale : Worms et C ie , et sous la dénomination de « Presses rotatives à mouvement continu pour le département de la Seine ».

Malheureusement, la société « Worms & Cie » fait rapidement faillite, avec plus de 300 000 francs de dettes contractées ici et là. Après ces deux tentatives manquées d’exploitation de son titre sous forme de sociétés par actions, Worms sacrifie son brevet pour se consacrer à sa vocation d’ingénieur. Le 8 novembre 1854, il s’associe à Auguste Roehn, ancien négociant demeurant à Paris, 26 rue de la Chaussée d’Antin, qui rachète ses créances et se rend acquéreur, par la même occasion, de la jouissance des divers brevets d’invention de Worms, relatifs à l’imprimerie typographique via de nouveaux procédés. Le 26 mars 1855, une société est constituée entre Auguste Roehn et Jacob Worms. Celui-ci, ayant déménagé, demeure au n° 4 de la rue Notre-Dame-de-Nazareth à Paris. La création de cette nouvelle société a pour but de dissoudre l’ancienne société de Jacob Worms, «Worms et C ie ». L’objet 136 de cette nouvelle société est le suivant :

1) L’acquisition d’une imprimerie à Paris, avec le brevet d’imprimerie qui y sera attaché.
2) L’impression pour son propre compte et pour le compte de tiers, des livres, journaux, écrits et publications quelconques soit par les procédés ordinaires et employés jusqu’à ce jour, qui appartiennent à la société.
3) La fabrication soit par elle-même, soit par des mécaniciens de son choix des presses rotatives et accessoires avec toutes les améliorations qui pourront y être apportées.
4) La vente à des tiers des presses et accessoires appartenant à la société avec le droit de les exploiter. Toutes ces opérations n ‘auront lieu que pour la France et ses dépendances.
Worms en est le seul gérant. Il en a la signature sociale exclusive, bien qu’il n’en pourra user que pour les besoins de la société, sous peine de nullité, même à l’égard des tiers ou des engagements contractés. Il pourra, sa responsabilité engagée, déléguer tout ou partie de ses pouvoirs. La raison et la signature sociale sont Worms et C°, sa dénomination étant « Société typographique des presses et clichés cylindriques ». Le siège social est à Paris sur le lieu de l’exploitation typographique, ou dans tout autre endroit choisi par le gérant, lequel est provisoirement situé au 26 de la rue Chaussée d’Antin. Créée le 26 mars 1855, la société existera durant quinze années. Le fond social fixé à 500 000 francs, est divisé en mille actions de 500 francs, chacune extraite d’un registre à souche, frappée du timbre de la société et numérotée de un à mille, signée par le gérant au moment de sa délivrance aux actionnaires. Worms, gérant, apporte à la société l’excellence de son savoir-faire nécessaire aux perfectionnements de la machine à imprimer et ses accessoires, lesquels perfectionnements feront l’objet d’un brevet, apportant en supplément une presse rotative et toutes les pièces annexes. Auguste Roehn, quant à lui, apporte à la société la jouissance pour toute la France de l’exclusivité des brevets pour l’exploitation de la machine appliquée à la typographie. En échange pour sa gratification, Jacob Worms eut droit à deux cents actions libérées 137 , et Auguste Roehn eut pour sa part trois cents de ces actions. Quant aux cinq cents actions restantes, les souscripteurs en versèrent le montant en quatre fois : 200 francs à la souscription, 100 francs trois mois après, 100 francs six mois plus tard, enfin, les 100 derniers francs seront versés neuf mois après la souscription. Le 2 juin 1855, Worms dépose une demande pour un nouveau brevet d’invention (n° 23720) relatif au perfectionnement d’une machine rotative à cliché cylindrique. Dans le mémoire associé au brevet, on trouve un descriptif qui dans un premier temps concerne la machine rotative à mouvement continu et à clichés cylindriques pour l’impression typographique sur papier sans fin ou à feuille, et pour l’impression de gravures, étoffe, papier, tenture, et musique. Dans un second temps, ce brevet concerne le moule à clicher.
Malheureusement, la législation de la seconde République et le retour progressif au régime de surveillance 138 suite aux événements de juin 1848 – détaillés plus haut- ainsi que la diminution drastique du nombre des journaux et de la diffusion de la presse, ceci ajouté à ses dettes accumulées au fil du temps, ne permirent pas à Jacob Worms de développer industriellement ses premiers essais de rotative à cliché cylindrique et à papier continu dans un marché qui n’est pas encore prêt. Curieusement, observe à juste titre Pierre Albert, « c’est sous ce régime autoritaire que la presse, tenue pourtant en bride courte jusqu’en 1868, prend son essor et commence à conquérir les masses » 139 . Les essais sur la rotative en France sont effectivement repris à cette époque par Jules Derriey, Alauzet, et surtout par Marinoni, entre 1863 et 1872 après la loi postale du 25 juin 1856. Cette loi va transformer complètement le marché français de l’information en supprimant le monopole postal pour la presse populaire non politique qui n’a plus l’obligation de passer par la poste pour sa distribution. Issue davantage de la tradition littéraire, la presse populaire émergeant à cette période clé de l’histoire de la presse rompt avec une tradition de « service public » vieux de plus d’un siècle.

La presse en tira certes de grandes facilités de diffusion, mais pendant plus de cent ans, au moins jusqu’en 1856, l’abonnement postal allait l’encadrer et l’empêcher de s’adapter avec souplesse aux conditions du marché. Gênée par les contraintes fiscales – timbre, cautionnement – et le monopole postal, elle n’alla pas au-devant de son public, mais se contenta de répondre au coup par coup, de manière intelligente, au timbre de 1797 par le format intermédiaire de 16/17 dm 2 et l’innovation du feuilleton, à la taxe postale de 1827 par l’in-folio de 29/30 dm 2 et l’arrivée de la publicité moderne. Si Émile de Girardin a gardé dans l’histoire la réputation d’un esprit innovant et riche d’idées, il le doit bien sûr à son savoir-faire publicitaire, il le doit surtout au fait qu’en 1836, il a tenté une adaptation de la presse au marché de ses lecteurs, sans que l’État ait poussé à cette réforme, en quoi que ce fût. 140
Cette nouvelle presse ne fut soumise ni au cautionnement, ni au timbre, ni au transport par la poste et va libérer l’énergie créatrice des patrons de presses de l’époque, en particulier celle de Moïse Millaud, qui fonda Le Petit Journal en 1863.
CHAPITRE III
CRÉATION DE LA SOCIÉTÉ MARINONI

3.1. Nouveaux besoins de production
À l’époque où Worms crée sa rotative et réalise des essais pour La Presse avec la collaboration de Marinoni, celui-ci travaille pour Gaveaux et Émile de Girardin à l’imprimerie de Nicolas Serrière. Malgré cet honorable emploi, il ne pense qu’à fonder sa propre entreprise et profiter de sa nouvelle notoriété pour proposer des nouveautés sur le marché des industries graphiques. Même s’il n’a pas encore fondé sa propre entreprise de construction de machine à imprimer, s’il n’est pas encore le directeur politique du futur Petit Journal ni le président de son conseil d’administration, en 1848, le nom de Marinoni est déjà réputé parmi les constructeurs de machines à imprimer et son prestige ne cesse de grandir, surtout après sa rencontre avec Émile de Girardin. C’est ainsi qu’est né, au cœur de « La Galaxie Gutenberg », un nouvel industriel qui allait marquer, jusqu’au XXI e siècle, le monde des industries graphiques en Occident.
Au plus fort de « La Galaxie Gutenberg », l’invention de la rotative du Français d’origine allemande Jacob Worms à Paris, apparentée à une seconde révolution, a précédé les deux grandes innovations du XV e siècle, dont la poste pour l’obtention des nouvelles et leur diffusion, et l’imprimerie pour leur duplication. L’imprimerie, la poste, puis les gazettes imprimées sont nées en pays germanique, nous rappelle Gilles Feyel, tout comme la mécanisation des industries graphiques. Celle-ci passa par l’Angleterre pour arriver en France avec les conséquences sur les tirages des machines à imprimer que l’on connaît.
Du rendement quotidien, pour les presses à bras, à deux coups -de type Gutenberg-, ou à un coup, en fonction des formats, nous passons petit à petit à un rendement horaire jusqu’à l’arrivée sur le marché de la première machine cylindrique de Kœnig & Bauer qui annonce une nouvelle ère de mécanisation. Au XVIII e siècle une presse avant l’ère des rotatives à deux coups tire 150 feuilles recto et verso par heure, une presse à un coup autour de 187 feuilles recto et verso par heure 141 . La machine en blanc de Koenig & Bauer offre un tirage de plus de 400 feuilles recto-verso à l’heure. En 1814, avec sa presse à retiration on passe à 1 100 feuilles recto-verso à l’heure, imprimées à l’aide de la machine à vapeur. Cette évolution technique suit celle de la production, suivant elle-même la demande inhérente à l’évolution démographique et culturelle de la société.
Pour la France, explique Paul Dupont dans son ouvrage sur l’histoire de l’imprimerie 142 , le produit des presses, qui, en 1812, était de 72 millions de feuilles, journaux non compris, s’était élevé, en 1826, époque d’une grande activité pour la librairie, au double de ce chiffre, soit 144 millions de feuilles. Réduit, en 1831, à moins de 80 millions, il a repris sa progression à partir de 1835 pour atteindre 110 millions de feuilles en 1847. En 1852, ajoute Paul Dupont, on estime ce chiffre à plus de 165 millions de feuilles, journaux non compris. Le nombre des livres, brochures et journaux imprimés ou réimprimés en France pendant cette dernière année s’élève à 8 261 écrits; alors qu’il était, en 1851, de 7 350 écrits, avec une différence de 911 ouvrages de plus 143 . Paul Dupont s’interroge plus avant, analysant avec plus de précision le contenu des publications en langue française, dans un premier temps, et la réalité des imprimeurs en France, dans un second temps,. Au nombre des 7 682 publications en langue française, il faut compter 164 journaux, en partie nouveaux, dont 40 appartiennent aux départements. Paul Dupont ajoute à son analyse la répartition du travail des presses françaises pour les dix dernières années 144 .
1843 6 009 ouvrages 1844 6 577 1845 6 521 1846 5 916 1847 5 530 1848 7 234 1849 7 378 1850 7 208 1851 7 350 1852 8 261 Total : 67 984 ouvrages Par année Une moyenne de 6 798 ouvrages
Il détaille le nombre d’imprimeries en France en identifiant les villes les plus importantes en termes de capacité de production. Paris compte 80 imprimeries brevetées, laquelle est suivie par Lyon, qui en accueille 18 ; Bordeaux, 17 ; Toulouse, 13 ; Rouen, 12 ; Marseille, 10 ; Nantes, 9 ; Orléans, 9 ; Lille, 9 ; Montpellier, 9 ; Metz, 8 ; Besançon, 7 ; Avignon, 7 ; Strasbourg, 6. Bien que le nombre des brevets pour Paris est limité à 80, en 1847, explique Paul Dupont, 87 imprimeries 145 y sont recensées, dont 7 sont exploitées comme succursales d’imprimeries brevetées. Sur ces 87 établissements 146 , 11 figurent en même temps sur le tableau des imprimeries lithographiques, 73 occupent plus de dix ouvriers, 13 de deux à dix ouvriers, et une seule d’entre elles occupe un unique ouvrier. Les ouvriers employés de ce secteur sont au nombre de 4 536. Le chiffre d’affaires total est de 15 247 211 francs, ce qui établit une moyenne de 175 255 francs par établissement, soit 3 361 francs par ouvrier. Selon Paul Dupont 147 , ce chiffre d’affaires total est réparti dans des proportions très diverses entre les 87 imprimeries :
Pour 6 imprimeries Plus de 500 000 francs de chiffre d’affaires 18 de 200 000 à 500 000 francs 27 de 100 000 à 200 000 francs 19 de 50 000 à 100 000 francs 9 de 25 000 à 50 000 francs 6 de 10 000 à 25 000 francs 2 Moins de 10 000 francs
En 1848, le développement des écrits périodiques ayant compensé, en partie, la diminution des affaires éditoriales, le chiffre d’affaires est descendu à 11 130 000 francs, soit une baisse de 27 %. Pour trouver un élément de comparaison face aux résultats étudiés pour 1847, il faut remonter à l’année 1822, soit 25 années en arrière : les 80 imprimeurs de Paris avaient réalisé, en 1822, un chiffre d’affaires de 8 749 329 francs pour un personnel de 3 010 ouvriers. La moyenne d’affaires s’élevait à 109 367 francs par industriel, et 2 907 francs par ouvrier. L’augmentation aurait donc été, pour l’année 1847 par rapport à 1822 et en prenant les deux enquêtes pour base, de 6 497 882 francs sur les chiffres d’affaires, et d’une progression de 1 526 ouvriers sur le personnel.

3.2. Nouvelle production de machines, nouvelle école de conduite et de formation
Le nombre des machines industrielles 148 augmenta donc en proportion des besoins de la production qui évoluèrent pendant cette période, et cela malgré la résistance à leur intégration de l’industrie traditionnelle française campée sur des positions conservatrices. De même, le nombre des nouveaux conducteurs de presses à imprimer augmenta en dépit de la vieille école de conducteurs d’anciennes presses.

Repoussés avec perte, les jeunes conducteurs se coalisèrent et travaillèrent à la ruine des anciens. Ils abaissèrent le prix de la journée, conduisirent plusieurs machines ; ils violèrent en un mot les règlements établis, renversèrent les bases qui régissaient la vieille école et se posèrent en opposition directe avec elle. Décriés par les vieux conducteurs, les nouveaux eurent à cœur de prouver qu’ils possédaient un peu de cette science dont ils avaient dérobé les rayons à l’auréole de leurs devanciers. Ils travaillèrent avec ardeur, la lutte devint désastreuse pour les anciens, le vieux soleil avait pâli et l’école nouvelle fut fondée. 149
Les meilleurs ouvriers compagnons imprimeurs désertèrent la presse à bras pour passer aux machines. Les margeurs étaient appelés à la direction des machines. Tour de main, savoir-faire…, la presse à main apparaît antagonique avec le principe de la presse mécanique et la déqualification implicite qu’elle représente, encore que le passage de la presse manuelle à la presse mécanique n’ait été pour la plupart des ouvriers imprimeurs qu’un simple changement d’outil. Le souci fut davantage corporatiste 150 , face au problème d’initiation qui se posa lorsque le margeur voulut devenir conducteur, sans compter la hiérarchie sociale implicite, elle aussi bousculée du fait du rétablissement, après adaptation, de l’apprentissage aux nouveaux outils. Cette difficulté corporatiste se cristallisa d’autant qu’apparurent les femmes dans la profession. Elles furent margeuses avec leurs enfants ou typographes. En province ou à Paris, on évaluait le nombre des ouvriers à 4 536 en 1849, alors que ce chiffre montera à 6 158 en 1860 ; encore qu’avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, il fallut, sur ce dernier chiffre, distinguer seulement 5 308 hommes, puisqu’on y comptait 408 femmes, 249 enfants au-dessous de seize ans, 190 apprentis et 3 apprenties. Jusqu’en 1859, le nombre des grands établissements industriels parisiens va, de son côté, continuer d’augmenter de façon sensible, bien que, d’après Maurice Daumas et Jacques Payen, au cours de la décennie suivante le mouvement cesse. En 1872, le nombre des grands établissements industriels n’a pratiquement pas augmenté 151 . Dans la phase 1849-1859, bien que l’industrialisation globale de Paris se poursuive, un mouvement radicalement inverse s’amorce au centre de la capitale. Ce phénomène, à peine perceptible dans un premier temps, ne focalise pas l’attention des professionnels immédiatement, obsédés par les nouveautés technologiques et leur impact sur les métiers.
L’imprimerie est divisée en trois fonctions distinctes. « Le pré-presse » comprend la composition, la conscience de l’atelier et la mise en pages, ces labeurs étant différents de la presse pour journaux, la confection des lignes, le « paquetier » ou la correction. « Viennent ensuite l’impression » puis « la finition ». Dans le secteur de l’impression, deux catégories de conducteurs exercent, l’ancienne école qui s’appauvrit de jour en jour, puis la nouvelle qui se forme au fur et à mesure et s’étend en se perfectionnant. Les nouveaux imprimeurs-conducteurs, repoussés par la Société fraternelle des anciens conducteurs, allaient tout naturellement se coaliser contre cette même Société 152 . Bientôt, on rencontre parmi eux des hommes aussi capables, mais plus ardents au travail, d’intelligence équivalente voire plus vive que les anciens. La façon de travailler change elle aussi. On passe au règne de la commandite dans la typographie de façon plus systématique. Le brevet de capacité perd toute sa valeur à ce moment-là. Peu à peu, la lutte épuise l’ancienne école, et les vieux conducteurs cèdent la place. Quand la nouvelle école se voit maîtresse du terrain, elle devient fière de ses succès, s’aveugle à son tour, et oublie bien vite l’origine de sa réussite ; comme l’ancienne, elle veut se poser en autocrate.

L’École ancienne avait pris pour devise : « Tout faire pour ne pas initier » . L’ancien conducteur, mû par la crainte de se voir imité, ne confiait les fonctions de sa presse à qui que ce soit ; personne n’y touchait que lui-même. Il lavait et fondait ses rouleaux, il posait ses cordons, arrêtait sa forme, graissait sa machine, etc. La machine était au conducteur ce que le cheval est à l’Arabe son maître. Travaillait-elle ? il lui rendait le travail léger ; était-elle arrêtée ? un torchon en main, il la soignait, la nettoyait comme le cavalier panse son cheval ; il la passait en revue, lui faisait subir une inspection générale. Sa machine, c’était son âme, son amour, sa vie ; il la vénérait. Honneur à ce vieux grognard !
L’École nouvelle, elle aussi, a pris une devise ; mais elle se ressent du sans-façon et du sans-gêne du nouveau conducteur. Cette devise est tout simplement celle-ci : « Initier pour ne rien faire ». C’est l’inverse de l’autre : on ne peut pousser plus loin le dédain de l’ancienne. Le nouveau conducteur a renoncé à toutes les fonctions de sa machine, qu’il ne surveille même que par accident. Il fait laver et fondre les rouleaux à son margeur ou à l’homme de peine ; lui fait graisser et astiquer sa machine ; poser les cordons, les blanchets, les marges, arrêter et taquer les formes, faire le registre et la mise en train, etc. Quant au receveur de feuilles, il a trouvé aussi le moyen de lui créer une occupation : c’est son commissionnaire, son facteur, son saute-ruisseau ; il le charge de l’approvisionner de tabac, de café et d’eau-de-vie, de bière ou de vin. Il allume sa pipe au besoin, ou fait sécher ses cigares; il brosse même son paletot; c’est lui qui va demander des acomptes ou des pourboires, qui fait la ronde pour s’assurer si le prote et le patron sont absents ou occupés. Parfois, même, il le charge de surveiller la couleur du tirage, et de laver les formes et les rouleaux. Il le cogne quand il se montre rétif ou qu’il a la tête dure. En un mot, le conducteur nouveau est un écrivain qui fait tailler sa plume, un peintre qui fait mettre la couleur à ses pinceaux 153 .
Malgré ces conflits de pouvoir entre les deux écoles, le milieu des conducteurs est resté longtemps un lieu privilégié de création et de changement. Bon nombre d’innovations, perfectionnements, nouveaux systèmes de machines, ont été essayés ou découverts par des conducteurs. Ils livraient leurs découvertes aux constructeurs et mécaniciens qui les exploitaient. Aucun récit, aucun écrit ne vient en perpétuer le souvenir, une simple tradition orale d’atelier en est le faible écho qui malheureusement, va s’affaiblissant. Dans de telles conditions, la construction des machines à imprimer échappa dans un premier temps, par bien des côtés, à la tutelle des mathématiques, et parfois même de la mécanique. Au reste, les habitudes d’atelier étaient telles que le conducteur devait être capable de démonter sa machine, la nettoyer et la remonter lui-même 154 . C’est dans cette ambiance de travail, dans cet esprit de rupture avec l’ancienne école que Marinoni et les mécaniciens de la troisième génération étaient formés. Nous verrons que la quatrième génération de mécaniciens, après les trois précédentes d’« innovateurs autodidactes » comme celle de Marinoni, sera celle des ingénieurs sortis des grandes écoles comme Centrale ou Polytechnique. Ils auront un autre rapport à l’innovation ou aux changements techniques, une conception du travail moins personnalisé et plus en série, même si la finalité reste identique : construire une machine pour un particulier ou une société.

3.3. Affranchir la France des machines provenant d’Angleterre
Dans les années 1830, avant Marinoni, les mécaniciens de la seconde génération, dont Thonnelier, Pierre-Alexandre Gaveaux, Coisne, Dutartre, Perreau et le mécanicien Rousselet, commencent à s’affranchir des « mécaniques anglaises ». Ce dernier, après avoir déposé des brevets en 1833 155 puis en 1834 156 , ouvre un petit atelier de construction mécanique, rue de Sèvres à Paris. En sortent quelques machines à gros cylindres employées principalement au tirage des journaux. Rousselet y entreprend des études qui auront une importance capitale 157 pour la construction de la machine à retiration à la française, « la french machine » comme disait les Anglais, et dépose un nouveau brevet en 1837 158 . Le constructeur Normand va prendre le relais de ses travaux et partager la gloire avec lui. Le principe de cette machine à retiration remonte à l’allemand Kœnig, modifié par les anglais Cowper et Applegath avant d’être repris par les français.
Jusque-là, il n’existait que deux systèmes de machines à retiration : les « gros tonneaux » anglais et les « petits cylindres » 159 français dérivés de ces gros cylindres. De 1815 à 1830, on ne dispose que des gros tonneaux anglais, composés de deux énormes cylindres d’impression et de deux petits cylindres en bois pour le registre. Ce modèle très solide, ne possède aucun organe compliqué et ne nécessite quasiment pas de réparations. Complètement abandonné en France, il disparut progressivement des imprimeries anglaises et américaines. Dès 1833, Rousselet a étudié la machine à retiration telle qu’elle était alors construite, c’est-à-dire avec des gros cylindres, dont une partie était excentrée pour le retour des formes. Il conçoit l’idée de réduire le diamètre des cylindres, se heurtant malgré tout à la difficulté de permettre le retour des formes sous les cylindres, et de là, naît la machine à retiration dite à soulèvement, c’est-à-dire la machine à retiration classique. Le soulèvement des cylindres n’est pas une idée tout à fait nouvelle, Auguste Applegath a déjà songé à ce mouvement pour réduire la course de ses machines en blanc tout en augmentant leur rendement, mais cette conception n’a pas reçu la consécration. Rousselet, rompant avec les habitudes, rapproche les cylindres au point de les faire engrener directement l’un avec l’autre. Il reporte extérieurement la réception, il change le sens de rotation, qui, orienté vers l’extérieur dans la machine tonneau, est dirigé vers l’entre-deux des cylindres dans la nouvelle machine, et dans ce sens il installe également la marge. Enfin, au lieu de recourir à un jeu de cordons, il fait appel à la brosse pour retourner la feuille. En 1840, Rousselet céde son fonds à Normand, situé 97, rue de Sèvres à Paris, ancien apprenti de chez Pierre-Alexandre Gaveaux, comme le fut Marinoni.
Normand est un mécanicien ingénieux, qui réussit à modifier complètement ce genre de machines afin de les adapter aux tirages des labeurs, c’est-à-dire dans le but d’élever la qualité d’impression. L’effort de Normand porte principalement sur trois points : la commande, le soulèvement et la transmission des feuilles 160 . Les cylindres de plus petit diamètre sont rapprochés ; munis de pinces, ils s’abaissent et se soulevent alternativement pour laisser passer les formes. Normand fut le premier à appliquer l’« excentrique de Trézel » 161 pour obtenir la montée et la descente des cylindres, et modifia le mécanisme des cylindres d’encriers par l’application d’engrenages coniques au lieu des cordes qui étaient en usage avant lui. Le mouvement des machines à retiration n’avait pas été modifié mécaniquement depuis les premières machines à imprimer.

On se trouvait en présence de la double crémaillère, actionnée par un pignon monté sur un arbre brisé, avec joint de Cardan. Or, les quatre flexions de ce joint, dans une révolution complète, provoquent des variations sensibles dans la vitesse de rotation du pignon et, par suite, dans la marche du marbre, d’où un désaccord momentané entre les mouvements des cylindres, qui prennent directement leur force sur l’arbre de commande, et les mouvements du marbre, qui est commandé par la crémaillère. Ce désaccord est une des causes fréquentes du papillotage 162 .
Il s’attaque à la solution de ce problème à propos duquel il adresse un mémoire à la Société d’encouragement en 1851. La solution proposée va être connue sous le nom de « crémaillère ondulée » et de « pignon elliptique ». Normand s’est fait aider par deux collaborateurs, Perreau et surtout L’Hospital, auxquels il céda plus tard la seconde maison qu’il avait fondée. Cette amélioration étudiée par L’Hospital, collaborateur de Normand après 1854 ne fut brevetée qu’en 1861. Enfin, pour le transfert de la feuille, Normand supprime les brosses, dispositif peu mécanique, et leur substitue les pinces, qui assurent une grande précision aux mouvements. C’est Henri Voirin, cousin et élève de Normand, qui reprend sa première entreprise avant de transporter ses ateliers au 17 de la rue Mayet à Paris. Henri Voirin et son fils Jules, précurseurs de l’offset qui apparaîtra à la fin du XIX e siècle 163 , se spécialisent dans la fabrication des machines lithographiques. En créant ces nouvelles machines, les membres de cette troisième générations apparaissent comme les initiateurs de nouveaux comportements, avec la création d’écoles de formation, l’apparition d’un nouveau système technique et la redéfinition d’une hiérarchie sociale. Ce renouveau fut possible grâce à cette fameuse génération de constructeurs autodidactes, comme Rousselet, Gaveaux, Normand, Marinoni, Voirin, Derriey ou Alauzey, qui opérèrent par mimétisme dans l’atelier, la lime à la main.
Après la presse à « petit cylindre », la machine à réaction de Marinoni et Gaveaux inaugure en 1848 une tradition française de machines à imprimer en retiration performante a bien des égards. Elle arrive à point nommé pour renforcer l’opposition aux machines anglaises, tout en révélant et accompagnant le développement des écrits périodiques devenus le principal concurrent du livre, malgré une progression certaine du chiffre d’affaires de la librairie en France dans ce secteur depuis 1847. Cette machine à réaction sera utilisée en particulier pour imprimer les journaux jusque dans les années 1860. Elle suffit largement au tirage des journaux de l’époque, ce qui, avec le principe du timbre fiscal, expliquerait pourquoi la France a tardé à la remplacer par la rotative. La machine à réaction de Marinoni peut comporter jusqu’à 4 cylindres de pression pour deux formes imprimantes. Elle nécessite le travail de 9 ouvriers, selon Gilles Feyel 164 , chiffre que l’on retrouve au descriptif du brevet de 1848 : 4 margeurs, 4 receveurs, 1 conducteur. Chaque cylindre a une production horaire de 750 feuilles, soit 1 500 exemplaires recto et verso. Une machine de 4 cylindres imprime ainsi 3 000 feuilles, soit 6 000 exemplaires à l’heure. Cette machine connaît un immense succès. Le journal La Presse en possède 4, et peut donc sortir 24 000 exemplaires à l’heure.
On le voit, le mouvement politique provoqué en France par la révolution de 1830 et celle du 24 février 1848 entraîne à sa suite un développement extraordinaire de la presse quotidienne et des machines à imprimer. Il existe plus de 130 presses à imprimer cylindriques à Paris au même moment. En 1853, elles atteignent le chiffre de 274, conduites par 165 conducteurs 165 . Le développement de la presse quotidienne a intensifié la pression, et la nécessité d’augmenter la productivité des machines devient évidente. Elles ne suffisent plus aux besoins et aux exigences des lecteurs de journaux, et ce, malgré les machines en usage, à réaction double et quadruple. Le même problème se pose pour la production du papier générant une pression tout aussi importante, d’où l’accélération de son processus de mécanisation amorcé dès la fin du XVIII e siècle.

3. 4. Premier brevet de Marinoni avec Charles-Hyacinthe-Joseph Baillet – 1849
C’est pendant cette période de changement révolutionnaire politique et économique, cette lutte entre les écoles de conduite, cette mécanisation de la fabrication du papier et des procédés d’impression, que Marinoni décide de devenir son propre patron. C’est ainsi qu’il rejoint la masse des nombreux artisans que compte la capitale parisienne 166 à l’époque. D’après les renseignements fournis par l’enquête de la Chambre de commerce de Paris, les industries parisiennes comptent 64 816 patrons en 1847, sur un chiffre total de 342 530 ouvriers (sédentaires et temporaires), soit une moyenne de 5 ouvriers par patron. Cette moyenne générale prouve de manière non équivoque que le nombre des artisans est encore à cette époque extrêmement élevé. D’après l’enquête, le nombre de patrons travaillant seuls ou avec un ouvrier atteint 50 % du chiffre total des patrons. La présence très forte de la petite industrie, qui a souvent résisté aux crises avec succès, nous permet de supposer que la moyenne du taux du profit (environ 2 500 francs par patron en 1847, comparativement au salaire moyen de 715 francs par ouvrier) a plutôt baissé, ceci expliqué par le fait que le nombre des patrons a probablement reculé dans une plus faible mesure que le volume des affaires 167 . Le monde de la typographie, en 1849 à Paris, compte 80 imprimeurs brevetés, et celui de la lithographie 305 imprimeurs lithographes, concentrés au-dessous de la Sorbonne dans les 5 e et 6 e arrondissements. Cette profession des arts graphiques regroupe dans sa quasi totalité approximativement 4 536 ouvriers excerçant dans le secteur de la typographie 168 , y compris les femmes, les enfants et les apprentis.
Marinoni poursuit les perfectionnements de la machine à imprimer avec une détermination que le succès n’entamera pas, car pour lui, le progrès d’aujourd’hui est le marchepied du progrès de demain. Il n’en est cependant pas à sa première tentative pour créer une entreprise et produire ses propres machines. Entre 1845 et 1849, il semble que Marinoni se soit essayé un peu à tout, dans la tradition des ingénieurs polyvalents de l’époque. Il aurait inventé diverses machines, notamment deux machines dont l’une sert à décortiquer le riz et l’autre à défibrer le coton, bien que nous n’ayons pas retrouvé la trace de ces deux premiers brevets. D’après un témoignage recueilli dans la presse 169 , il vendit cependant celui de la machine à défibrer le coton, déposé au nom de Gaveaux ou de Baillet, à un entrepreneur, aux États-Unis. Concernant sa vie privée, Marinoni célèbre son mariage avec Anne-Henriette-Antoinette Duché, le 12 juin 1849 à Paris, dans le 10 e arrondissement -de l’époque-, et loge avec sa femme et sa fille au numéro 68 de la rue de Sèvres. Quelque temps plus tard, il s’associe au mécanicien Charles-Hyacinthe-Joseph Baillet, qui demeure au 12 rue de la Visitation-des-Dames-Sainte-Marie. Le 7 novembre 1849, tous deux déposent un brevet, d’une durée de quinze ans, pour une machine à imprimer. C’est la première fois qu’apparaît le nom de Marinoni sur un brevet.
Avec ce nouveau associé, lors de la présentation de cette nouvelle machine à imprimer à l’Exposition industrielle de Paris, organisée 170 par le futur Napoléon III, il décroche aussi sa première récompense en 1849, avec une médaille de bronze. Marinoni et Baillet obtiennent ainsi un encouragement pour un nouveau système de machine typographique, destiné au tirage des journaux, également applicable à toute espèce d’impression. Il est inscrit sur ce brevet que son système consiste en un mouvement rectiligne alternatif de deux surfaces planes opposées et parallèles produisant l’impression par un seul mouvement des deux côtés. Les formes contenant les caractères sont placées sur des plans parallèles, et leur passage sous plusieurs cylindres d’impression constamment alimentés en papier, produit un tirage en quantité d’exemplaires, proportionnée au nombre des cylindres. Par cette disposition, la course des marbres porteurs des caractères se trouve réduite à la longueur d’une seule page, un mouvement unique imprimant à la fois les deux pages. Il en résulte que, sans augmenter la vitesse, on obtient un plus grand nombre de feuilles imprimées en conservant à l’encrage le temps nécessaire pour produire une impression supérieure à tous les autres systèmes. L’invention de cette machine à marbre vertical, attribuée à Miehle, de Chicago aux États-Unis, fut bien l’œuvre de Marinoni et de Baillet. À la clôture de l’Exposition de 1849, le 11 novembre, en distribuant les récompenses, le futur Napoléon III s’adresse aux industriels en ces termes :

Réalisez, au profit de ceux qui travaillent, le vœu philanthropique d’une part meilleure dans les bénéfices et d’un avenir plus assuré. Affermissez vos ouvriers dans les bons sentiments et dans les saines doctrines et, par la pratique de cette justice qui récompense selon les œuvres, apaisez leurs souffrances, rendez leur condition meilleure, dites-leur que le pouvoir est animé de deux passions également vives : l’amour du bien et la volonté de combattre l’erreur et le mensonge. 171
Mais si le futur Napoléon III encourage l’industrie, il limite déjà la liberté de la presse et le droit de réunion par la loi du 27 novembre 1849, qui rappelle l’interdiction des grèves. Marinoni reçoit donc sa première récompense au moment où l’étau politique se resserre, avant l’avènement du Second Empire avec le coup d’État du 2 décembre 1851. Toujours chez Gaveaux, et toujours attaché à Émile de Girardin et au monde de la presse, Marinoni ne se contente pas d’innover sur les procédés d’impression. Confronté aux problèmes cruciaux du pliage des journaux, il crée avec Charles Baillet, une machine à plier les journaux. Cette nouveauté est complètement française, semble-t-il, et la machine sera brevetée le 7 janvier 1850, sous le numéro 9339, au nom de Charles Baillet 172 , Marinoni, l’inventeur, étant alors absent de France. Le brevet spécifie « la substitution d’un procédé mécanique au travail manuel ordinaire, pour le pliage des journaux », et revendique la priorité de l’idée. Jusqu’à aujourd’hui, toutes les machines à plier construites en Amérique, en Angleterre et ailleurs n’ont pas mis en œuvre d’autres procédés que ceux détaillés dans le brevet de Marinoni. Malheureusement, le principe de cette plieuse mécanique, adopté immédiatement par la presse quotidienne anglaise, ne le sera pas par la presse quotidienne française. Cette découverte désintéressera les professionnels car le tirage des journaux français est négligeable par rapport au tirage des journaux anglais. Par conséquent, le temps nécessaire à réaliser ces imprimés périodiques et à les façonner suffit amplement à cette époque, on évite ainsi aux professionnels de s’équiper de plieuses mécaniques. Par ailleurs, la législation gouvernementale contraignante, surtout après le 27 novembre ne permet pas au tirage de la presse périodique d’augmenter. Les Anglais paradoxalement, était toujours les premiers à utiliser les inventions de Marinoni ce qui sera sa plus grande victoire. Il faut attendre les années 1870 pour voir des plieuses adaptées aux rotatives françaises qui imprimèrent, en particulier, des journaux comme La Liberté, Le Petit Journal ou Le Figaro .

3.5. Marinoni, Chevalier et Bourlier s’installe au 67, rue de Vaugirard – 1851
En 1850, à l’âge de 27 ans, Marinoni rencontre deux autres mécaniciens : Jean-Marie Chevalier et Jean-Frédéric-Eugène Bourlier. Leurs innovations sont diverses, de la presse hydraulique pour satinage de papier et d’étoffes, à un nouveau système de presse hydraulique à chaud pour la fabrication de stéarine et d’huile, ou bien un laminoir pour le glaçage de papier ou le filetage de vis de toutes dimensions. Chevalier et Bourlier sont installés au 170 rue de Vaugirard, à Paris, et pour s’associer avec eux, Marinoni quitte alors l’entreprise des Gaveaux. Le 25 octobre 1850, tous trois déposent un brevet d’invention pour un nouveau système de va-et-vient appliqué aux presses typographiques, et c’est pour cette dernière innovation, que Marinoni reçut en récompense une médaille d’argent, à l’Exposition de Besançon en 1850. Un an plus tard, les trois associés fondent leur société, une première pour Marinoni, afin d’exploiter le brevet. Selon l’extrait de l’acte sous seing privé 173 en date du 12 mars 1851, cette entreprise est enregistrée à Paris le 10 mars 1851. Il apparaît qu’à cette date, Jean-Paul-Marie Chevalier, Jean-Frédéric-Eugène Bourlier et Hippolyte-Auguste Marinoni demeurent tous trois à Paris, au 67 rue de Vaugirard, lieu où ils ont installé leur nouvel atelier.
D’après Maurice Daumas et Jacques Payen, entre 1849 et 1859, parmi les nouvelles entreprises de la rive gauche, la métallurgie mécanique est la seule catégorie d’activités qui connaît un relatif développement, avec quatre récentes entreprises dont deux de mécanique industrielle, bien qu’une désindustrialisation des quartiers du centre de Paris ait commencé avec les grands travaux d’Haussmann 174 . Marinoni, constructeur de machines typographiques et de presses lithographiques lorsqu’il s’installe avec ses associés rue de Vaugirard (Notre-Dame-des-Champs), compte parmi ces quatre entreprises. Les trois mécaniciens ont formé une société en nom collectif, dont la raison sociale est « Chevalier, Bourlier et C ie », pour continuer l’exploitation de l’établissement de constructeurs mécaniciens succédant à « Chevalier et Bourlier ». Les trois associés administrent en commun, bien que ce soit Chevalier qui en détienne la signature sociale. Il peut la déléguer par procuration à l’un de ses associés. La société est créée le 1 er mars 1851 pour une durée de 15 ans. Mais elle n’alla pas jusqu’à ce terme. Elle eut néanmoins un grand succès dans l’immédiat grâce à l’ingéniosité de Marinoni, notamment pour la création, en 1851, d’une nouvelle presse à imprimer, la presse « Universelle ». Dans le même temps, le 23 octobre, naît dans le 11 e arrondissement (6 eme actuel) de Paris, le second des enfants de Marinoni, un fils, nommé Eugène-Albert Marinoni.
Cette naissance est assez symbolique d’une progression démographique globale importante sur Paris, puisque, entre 1800 et 1851, le nombre d’habitants de Paris a doublé, la population étant passée de 547 000 habitants en 1800 à 868 000 en 1836, puis à 1 053 000 habitants en 1851. Cette poussée démographique progresse simultanément avec le nombre d’entreprises parisiennes. En 1847, Paris abrite 64 153 entreprises ayant une activité industrielle, pour en compter 83 692 en 1860, soit 30 % de plus en 14 ans, alors qu’à partir de 1856, plus de 60 % de la population parisienne vit directement ou indirectement de l’industrie 175 . Des témoignages non confirmés attestent que Marinoni se serait voué pendant ce temps à la construction d’appareils de télégraphie aérienne 176 et qu’il aurait assisté aux premières expériences de télégraphie électrique, groupant quelques amis autour de lui en engageant la première entreprise pour la pose de plusieurs lignes électriques.
En France, l’adoption du télégraphe électrique est gênée, dans les premiers temps, par la présence du réseau télégraphique optique de Chappe et par la préférence des instances gouvernementales qui soutiennent l’optique face à l’électrique. Morse, venu proposer ses services en 1838, est éconduit. Ce n’est qu’avec la Deuxième République, souligne Gilles Feyel 177 , que le gouvernement engagera de grands travaux. La loi du 29 novembre 1850 ouvre enfin le télégraphe électrique au public, et par voie de conséquence, à la presse en 1851. Le télégraphe de Chappe est alors délaissé au bénéfice du système alphabétique Bréguet, puis des appareils Morse, moins coûteux. Cependant, la première ligne de télégraphie électrique, installée entre Paris et Rouen, date de 1845. En 1846, une ligne électrique est installée pour remplacer l’ancienne ligne de télégraphie aérienne optique de Chappe entre Paris et Lille. Le premier câble sous-marin relia la France à l’Angleterre en 1851. Dès 1855, toutes les préfectures sont reliées à Paris. Il est probable que Marinoni ne soit arrivé trop tôt dans cette entreprise. En outre, l’installation de tels câblages s’avère très coûteuse : 100 francs le kilomètre en ligne aérienne, 700 francs en ligne souterraine, alors que Marinoni n’est pas encore en mesure d’engager de telles mises de fonds. Enfin, un autre problème, et non le moindre, l’oblige un temps à freiner ses activités, sa tuberculose chronique, mal identique à celui qui emporta son père : « Moi aussi, comme mon père, j’étais phtisique et vers ma trentième année, l’on me condamnait ; je crachais le sang, je me voyais déjà perdu, mais j’ai lutté et j’ai résisté. 178 » Remis de sa crise, il préfère arrêter cette aventure pour se réorienter vers le secteur qu’il connaît le mieux : l’imprimerie.

3.6. La presse « Universelle »
C’est naturellement dans le secteur de l’imprimerie qu’en 1855, à l’Exposition de Paris, Marinoni est à nouveau récompensé par une médaille de première classe pour sa nouvelle presse à imprimer 179 , la presse « Universelle ».
Liste des exposants français et étrangers à l’exposition de 1855 de Paris Classe 6, section 11 Construction mécanique 1837 Alauzet 1404 Massiquot 1389 Breitenstein 1406 Mélin et Doré 1393 Coisne & Dupont 1407 Montfort et Charpentier 1395 Dutartre. 1408 Nicolais 1397 Foucher 1409 Normand 1398 Garnier 1410 Poirier de Saint-Charles 1599 Giroudot 1414 Voirin 1403 Marinoni
Les presses ainsi exposées 180 par Hippolyte-Auguste Marinoni sont de deux sortes : l’une, à réaction, tire 6 000 feuilles à l’heure, et l’autre, en blanc, dite presse « Universelle », conduite par un seul tourneur, un margeur, un releveur de feuilles et un conducteur, tire de 800 à 900 feuilles à l’heure, et de 1 000 à 1 200 feuilles à l’heure aussi mues par la vapeur. Concernant la machine à réaction, il s’agit de celle qu’utilise le journal La Presse, dont le promoteur a été Émile de Girardin. Concernant la seconde machine, les spécialistes la considèrent comme l’une des meilleures sur le marché à cette époque. Cette presse est solidement construite, peu sujette aux réparations, très légère, n’exigeant pas de fosse pour le passage de la bielle et tirant avec perfection depuis la circulaire jusqu’au format double raisin. Voici le commentaire de « l’Annale de la typographie » du 15 août 1855 :

La supériorité de cette presse a deux côtés bien distincts : le premier, c’est que, par sa simplicité, elle n’exige pas de conducteur spécial, puisqu’un imprimeur très ordinaire peut apprendre à la conduire en quelques jours ; le second, c’est l’économie de main-d’œuvre qu’elle procure en n’exigeant qu’un tourneur. Enfin, elle est d’un prix très peu élevé (4 500 francs, montée et mise en page pour toute la France) ; elle n’occupe qu’un très petit espace (3, 80 mètres en longueur, et 2,50 mètres en largeur). 181
Nous avons retrouvé une annonce publicitaire de la « Société Marinoni-Chevalier-Bourlier » pour la presse « Universelle », qui date de 1856 et qui présente, à ses clients imprimeurs, les différents avantages de cette presse.

À messieurs les imprimeurs-typographes. En jetant les yeux sur la liste suivante, vous verrez quel est le succès de la presse « Universelle ». Vous la trouverez dans toutes les parties du monde. Ce succès est dû principalement à sa simplicité et à sa solidité, qui la mettent à l’abri de toute réparation. Les constructeurs des anciens systèmes ont fait tous leurs efforts pour livrer presque au même prix leurs machines si compliquées – c’est aux dépens de la solidité. Pour notre système, nous n’avions aucun effort à faire : il est simple par lui-même, et bon marché parce qu’il est simple. La distribution et la touche sont si complètes, que les plus belles impressions s’obtiennent sur notre presse « Universelle » sans le secours d’ouvriers spéciaux. La presse « Universelle » remplace toutes les presses ordinaires – elle produit mille exemplaires à l’heure. 182


Elle est utilisée pour le labeur, les vignettes, les en-têtes de lettres et toutes sortes d’ouvrages de ville, tableaux, réglures, etc. Cette même année, le 5 mars 1856, un autre succès arrive à son terme : la naissance de la cadette des trois enfants de Marinoni, Héloïse-George née dans le 11 e arrondissement, tout comme son frère Eugène-Albert et sa sœur aînée. Signe de prospérité, les affaires tournent de mieux en mieux pour Marinoni. En 1856, le prix pour la presse « Universelle » est de 4 500 francs. Elle est vendue et montée à domicile dans toute la France. Pour l’exportation, elle est vendue franco à la frontière au format d’impression double raisin (1,68 mètre). Son poids total est de 2 300 kilogrammes. L’encombrement nécessaire, y compris les passages de circulation autour de la machine, est de 5 mètres de longueur et 2,50 mètres de largeur. La presse « Universelle » est vendue avec une garantie de cinq ans. Son succès est tel qu’en moins de deux ans, 123 exemplaires ont été placés dans toutes les imprimeries de l’Europe et du monde entier 183 . Mais en 1857 rien ne va plus entre Chevalier et Marinoni. Jean-Marie Chevalier a déménagé au 20 de la rue Duroc. Jean-Frédéric-Eugène Bourlier demeure avec Marinoni au 67 rue de Vaugirard. Le 10 août 1857, les trois associés déclarent, d’un commun accord, la dissolution de la société constituée en nom collectif entre eux pour l’exploitation de leur atelier de constructeurs mécaniciens. Cette rupture sera effective le 21 août, alors que les industries graphiques françaises, en particulier le secteur des journaux, vivent une croissance importante.

3.7. La presse « Indispensable »
Marinoni et son associé, Jean-Frédéric-Eugène Bourlier, vont bénéficier du développement d’un marché parisien et national, voire international en constante progression. Ils vont ainsi enrichir la société qu’ils viennent de créer. D’après l’extrait d’un acte sous seing privé 184 , daté du 10 août 1857, cette société ne sera enregistrée à Paris que le 21 août. Il apparaît qu’Hippolyte-Auguste Marinoni et Jean-Frédéric-Eugène Bourlier, tous deux mécaniciens, l’ont déclarée en nom collectif, pour reprendre l’ancienne exploitation de l’atelier de constructeurs mécaniciens du 67 rue de Vaugirard.


Les deux associés administrent en commun, chacun des deux ayant la signature sociale « Marinoni & Bourlier ». La durée de leur entreprise sera de huit ans et cinq mois. En 1858, les deux associés inventent un nouveau modèle de presse qu’ils mettent en vente la même année. C’est la presse « Indispensable », l’une des premières machines en blanc construite par Marinoni qui, tout en ayant à peu près le même fonctionnement que la machine construite en France par Dutartre 185 , ne possède guère le même aspect. La machine « en blanc » consiste en une presse pourvue d’un marbre mu par des mouvements alternatifs, qui supporte la forme et fait tourner un cylindre animé de mouvements circulaires avec le papier. Lors de l’impression du premier côté de la feuille, on repère sa position pour placer le second côté à l’identique, on imprime ensuite successivement chaque face. L’impression se fait donc en registre. Marinoni expose cette nouvelle presse lors de l’Exposition de Dijon en 1858, pour laquelle il obtient une médaille d’argent. Avec un format raisin 64 x 50 centimètres, cette presse peut tirer 1 500 exemplaires à l’heure. Son prix est de 5 000 francs à terme (2 500 francs au comptant), vendue et montée à domicile dans toute la France. Pour l’exportation, vendue franco à la frontière, il existe un second format, le format Jésus 76 x 55 centimètres, pour un tirage de 1 400 exemplaires à l’heure, au prix de 5 500 francs à terme (5 000 francs au comptant). Les presses « Universelle » et « Indispensable » vont avoir beaucoup de succès. Au 1 er octobre 1859, 442 presses « Universelle » et 135 « Indispensable » sont livrées à des imprimeurs dans le monde entier. Ce compte-rendu de Marinoni en 1859 en témoigne :

La presse Universelle, aujourd’hui 1 er octobre 1859, nous en avons livré quatre cent quarante-deux. La presse Indispensable, inventée et mise en vente en 1858, aujourd’hui 1 er octobre 1859, nous en avons livré cent trente-cinq.
Messieurs, Inventeur de la presse Universelle et de la presse Indispensable, je viens vous présenter mes remerciements pour l’accueil empressé que vous avez fait à ces deux machines. Permettez-moi, Messieurs, de vous témoigner tout spécialement ma gratitude pour les nombreuses preuves de sympathie que vous m’avez données, en récompense de ma presse Indispensable : beaucoup parmi vous ont eu la bonté de me signaler la contrefaçon que l’on fait de mes presses, en me disant qu’ils sauraient chasser les frelons. Je vous remercie encore une fois de cette marque d’intérêt, et je continuerai à m’en rendre digne. Marinoni. 186
Entre 1856 et 1859, en plus de ces deux modèles, Marinoni et Bourlier vont étoffer leur capacité de production avec d’autres propositions pour mieux séduire les clients. Marinoni s’attaque même à de nouveaux secteurs industriels. Il s’oriente en particulier vers la fabrication de bougies, de presses hydrauliques et de machines à vapeur 187 .
Malgré ces succès et ces nouveaux produits, le 13 mai 1859, la Société Marinoni & Bourlier est dissoute à son tour. L’acte de dissolution est effectué devant l’avocat Petitjean (ou Petit Jean) 188 . Après le départ de Jean-Frédéric Bourlier, Hippolyte-Auguste Marinoni reste seul, à trente-six ans, pour l’exploitation de son atelier de construction mécanique. Il continue néanmoins à vendre ses machines et à innover. Le 7 mars 1860, il dépose un brevet de perfectionnement de quinze ans apporté à des presses hydrauliques, pour la fabrication de la bougie stéarique, ainsi qu’à des pompes des presses hydrauliques. Le 30 novembre 1860, il dépose un certificat d’addition au brevet initial de sa presse hydraulique à chaud, pour une sorte de système de plaques se chauffant, soit par vapeur, soit par eau chaude. C’est le premier brevet où seul le nom de Marinoni apparaît sur l’acte de dépôt. Le marché de la mécanisation et de la vapeur progresse lentement en France et plus rapidement à l’étranger. Cette situation oblige Marinoni à diversifier son offre, concernant la France, dans des secteurs parfois opposés, et l’incite à poursuivre l’exportation de ses produits, domaine où son chiffre d’affaires est important 189 .
Le secteur de la construction, celui de Marinoni entre autres, est intégré à différents secteurs industriels présents sur le territoire parisien. En dehors de la construction mécanique, les peaux et les cuirs, la bijouterie et la passementerie proviennent d’autres secteurs industriels importants. La construction mécanique ne représente que 24 % ou 25 % de la totalité des exportations de Paris pour l’année 1860, et le montant, d’après les renseignements recueillis par une enquête 190 , ne saurait être inférieur à 347 349 098 francs. La musique et l’horlogerie représentent quant à elles 26 % de l’ensemble. Les articles de vêtement et de parfumerie, l’imprimerie et la carrosserie en représentent 12 % et 13 % respectivement. On constate ainsi que, de 1848 à 1860, le chiffre d’affaires des entreprises parisiennes est passé de 1 756 354 020 francs au chiffre quasiment double de 3 369 092 949. Marinoni a réalisé une courbe positive assez similaire, même si son secteur industriel reste minoritaire par rapport aux autres industries. Les principaux pays destinataires de ses produits correspondent à la moyenne générale de l’exportation d’autres articles venant du même marché parisien, 23,33 % des produits Marinoni sont exportés vers les États-Unis, 10 % vers l’Angleterre. Viennent ensuite la Russie, l’Espagne, la Suisse, l’Italie et l’Allemagne. Plus largement, ces sept pays réunis reçoivent 55,20 % de l’ensemble de l’exportation des industries parisiennes.

3.8. La place de la Société Marinoni dans l’industrie parisienne vers 1860
Parallèlement aux nombreuses révolutions techniques dans différents secteurs industriels, en France, trois grands événements vont laisser dans l’histoire de son système économique des souvenirs ineffaçables, dont le traité de commerce conclu avec l’Angleterre en 1860, l’Exposition de Londres en 1861, et enfin la loi de 1863 sur les coalitions d’ouvriers. En consacrant résolument le principe de la liberté des échanges, le traité de commerce contraint l’industrie française à faire de rigoureux efforts pour soutenir la concurrence, à multiplier son outillage et à former des ouvriers habiles tout en cherchant des nouveaux modes d’application de l’énergie provenant de la vapeur, ou en cherchant des sources d’énergie nouvelles comme le gaz ou le pétrole, ce qui va déterminer immédiatement un mouvement considérable de transactions avec l’étranger. Les statistiques commerciales 191 attestent que l’industrie parisienne a profité, plus que toute autre, de cette situation nouvelle. La Chambre de commerce recense, dans Paris à cette époque, 101 000 établissements industriels, occupant 416 000 ouvriers et produisant 3 369 millions de francs de chiffre d’affaires. Le nombre des patrons et des ouvriers ainsi dénombrés équivaut à un personnel de 518 000 individus. Il convient d’y ajouter environ 32 000 ouvriers appartenant à l’industrie des chemins de fer et à plusieurs grandes entreprises d’utilité publique, de telle sorte que l’on arrive facilement à un total de 550 000 parisiens voués à la main-d’œuvre industrielle. Si l’on tient compte des familles qui dépendent des chefs d’atelier et des ouvriers, on atteint le chiffre d’un million d’habitants, soit les deux tiers environ de la population parisienne vivant du travail industriel. Les 416 000 ouvriers qui ont été recensés se composent de 286 000 hommes, 105 000 femmes et 25 000 enfants. Ainsi se détaille la répartition qui permet d’obtenir un portrait proche de la réalité industrielle des années 1860 à Paris 192 .
Dès le début du XIX e siècle, la machine à vapeur se développe à une vitesse prodigieuse : elle devient, au sein de la révolution industrielle, et en particulier dans les années 1860, le point de comparaison incontournable pour toutes les inventions de machines motrices nouvelles qui se développent à partir du cylindre et du piston. Marinoni se lance à corps perdu dans cette industrie de la vapeur, comme il l’a fait avec la construction de machines à imprimer, s’efforçant d’être le meilleur dans sa catégorie. Toujours en avance sur son temps, il s’intéresse également à cette énergie révolutionnaire qu’est le gaz. Nous sommes à l’époque des essais de Richard Lenoir avec qui va collaborer Marinoni, et des essais d’Étienne Lenoir avec son moteur à gaz. Cette énergie, avec la découverte du pétrole et de l’électricité, annonce déjà les nouveaux moteurs pour les locomotives, les futurs automobiles, les futurs vélocipèdes à moteur ou les avions à venir. Après 1848, année de la révolution, 1860 va s’affirmer comme un moment clé de l’économie française, sous l’influence et avec l’émergence et l’utilisation des nouvelles sources d’énergie. Le rôle que les machines à vapeur jouent à ce moment dans la production sur la place de Paris comme ailleurs, est considérable. Leur recensement indique que posséder de telles machines à Paris est répandu pour ne pas dire essentiel 193 .
Cette propension à l’exploitation des sources d’énergies est à l’image de la concentration industrielle sur la ville de Paris. Il y a de nombreux avantages à s’établir dans la capitale. Paris se rallie aisément, par les voies de communication nombreuses et directes, à tous les points du territoire, tant aux frontières terrestres qu’aux côtes. Tous secteurs confondus, l’enquête y a recensé 101 171 fabricants. Sont compris dans ce chiffre, 7 492 fabricants qui emploient plus de dix ouvriers, 31 480 qui en emploient de deux à dix, et 62 199 qui disposent d’un seul ouvrier, voire aucun. La première des précédentes catégories, les grandes et moyennes industries, ne figure dans l’ensemble du chiffre des fabricants que dans la proportion de 7 %, le reste appartenant à la petite industrie. La moyenne des effectifs par établissement n’atteint même pas le chiffre de cinq ouvriers. Ainsi, ce qui caractérise spécifiquement l’industrie parisienne, est l’extrême division du travail, sa variété, son morcellement. Les grandes usines sont rares et éparses, les petits ateliers sont très nombreux 194 .
Marinoni se situe donc dans la moyenne appartenant aux 31,08 % des entrepreneurs qui emploient de deux à dix ouvriers. Il est loin encore du chiffre de 300 ouvriers, qu’il n’atteignît que vers 1880. La commission chargée du travail sur l’industrie de la capitale est divisée en dix groupes, dans chacun desquels ont été réunies les industries similaires. Le dixième groupe, à raison de la diversité des industries qui le composent, est lui-même subdivisé en six parties 195 .
Ces résultats indiquent l’extrême fractionnement de l’industrie dans la capitale, variable suivant les groupes. Marinoni, avec son entreprise, est à équidistance entre deux groupes, le sixième, qui concerne les gros métaux (acier, fer, cuivre, zinc et plomb), pour 3 % (3 440 établissements sur 101 171), et le neuvième, qui concerne l’imprimerie, la gravure et la papeterie, pour 3 % également (2 759 établissements sur 101 171). Dans ce neuvième groupe, les établissements les plus importants sont ceux des relieurs, des imprimeurs et des fabricants d’objets de bureau. On y distingue aussi la spécialité des images, estampes et cartes géographiques, qui compte 294 industriels. Les établissements de plus de dix ouvriers sont 372 et forment 13 % de l’ensemble. Ceux de deux à dix ouvriers sont 1 020, soit 37 %. Enfin, les établissements dont le patron exerce seul ou n’emploie qu’un ouvrier, sont 1 367 et forment 50 % de l’ensemble. Dans le sixième groupe, qui concerne les gros métaux, on compte 3 439 établissements avec 29 industries diverses, parmi lesquelles on distingue les mécaniciens constructeurs de machines comme Marinoni, les chaudronniers, les couteliers, les ferblantiers et les taillandiers. Les établissements de plus de dix ouvriers, au nombre de 495, constituent 14 % de l’ensemble. Ceux de deux à dix ouvriers sont 1 480, soit 43 %, et enfin, les établissements d’un ouvrier ou dont le patron exerce seul sont 1 464, pour 43 % de l’ensemble également. Il résulte de ces rapprochements que la grande industrie porte principalement sur les deuxième, cinquième, sixième, septième et neuvième groupes (bâtiment, fils et tissus, métaux ordinaires et précieux, et imprimerie) 196 .
Dans le sixième groupe, celui des « gros métaux » et construction des machines, composé d’une multitude d’industries, le secteur de Marinoni absorbe à lui seul 30 % du total des affaires, soit 14 289 francs sur 47 631 francs. Ce résultat démontre que le statut des entreprises qui construisent des machines reste encore secondaire pour l’instant, puisque leur chiffre d’affaires n’atteint même pas le niveau des industries « non groupées », qui est de 15 012 francs pour l’année 1860 197 . Ce sixième groupe apparaît néanmoins parmi les six plus importants employeurs de la place parisienne, avec plus de 28 866 ouvriers, devant le secteur de l’imprimerie qui en compte plus de 19 507. Si l’on prend comme repère les 30 % du chiffre d’affaires global du groupe des « gros métaux », on peut estimer à près de 9 000 le nombre d’ouvriers travaillant dans le secteur de la construction de machines. Nous n’avons pas de détails sur le nombre d’ouvriers concernant le secteur industriel propre à Marinoni, qui apparaît déjà comme un des leaders parmi les mécaniciens de ce secteur propre aux industries graphiques. Rattaché au monde de l’imprimerie, il vit des changements radicaux pendant ces années 1860.

3.9. Le moteur à gaz de Jean-Joseph Etienne Lenoir (1822-1900)
Les problèmes d’énergie et de force motrice pour faire fonctionner les machines sont récurrents à cette époque. Marinoni décide de s’orienter dans cette voie, suivant en cela les traces d’Alexandre Selligue, imprimeur et constructeur de la première génération, qui fit des recherches dans le même domaine dès 1820 en France et en 1 843 198 , après ceux de Kœnig et Bauer en Angleterre vers 1814. Le 23 octobre 1860, Marinoni s’associe avec Auguste Lévêque, entrepreneur au 35 rue Rousselet à Paris, et Louis Julien, fabricant de bijouterie et commissionnaire demeurant au 170 rue Saint-Antoine à Paris également. Ils forment tous trois une société en nom collectif pour la construction de moteurs à air dilaté par la combustion du gaz au moyen de l’électricité, suivant les procédés brevetés de l’invention de Jean-Joseph Etienne Lenoir 199 . La durée de la société est de quatorze ans à partir du 15 octobre 1860. La signature sociale est « Marinoni J et C ie », elle appartient à chacun des associés qui ne peuvent en faire usage que pour les affaires de la société. Le siège est au 42 avenue de Saxe à Paris. Cette société fut fondée après que le belge d’ascendance luxembourgeoise, Jean-Joseph Etienne Lenoir eut pris, le 24 janvier 1860, son brevet d’invention pour un moteur « à air dilaté par la combustion des gaz » n° 43624. Ce moteur va être à la base de l’auto, de l’avion, du bateau, donc un élément essentiel de notre civilisation. Ce moteur, pour le fonctionnement duquel le seul combustible à employer était du gaz d’éclairage puisé dans les conduits de la distribution publique, a fonctionné dès le mois de mars dans les ateliers de Lévêque, rue Rousselet, avant son association avec Marinoni. Dans un premier temps, cette nouvelle machine ne fut employée que dans deux ateliers consacrés exclusivement à sa construction, avant d’être proposée aux autres ateliers à Paris, ou à l’exportation.
L’invention de la machine Lenoir, qui se prête merveilleusement à remplacer les bras des ouvriers, que ce soit dans la construction principalement, ou dans bien d’autres domaines, a certainement augmenté considérablement la capacité de production face à la force humaine. L’un de ces deux ateliers est celui que dirigea Lenoir lui-même, au 117 rue de la Roquette, dans lequel se rendit Henri Tresca 200 , représentant le Comité des arts mécaniques, avec un certain nombre de ses collègues des autres comités, à qui nous devons les informations sur la mise en place de ce nouveau moteur dans l’industrie. L’autre atelier, beaucoup plus important, a été créé par Marinoni et Lévêque. La machine est mise en mouvement par le gaz mis en contact avec l’air et l’électricité. Ces trois combinaisons suffisent pour donner une force 201 d’impulsion analogue à celle de la poudre introduite en petite quantité dans un récipient, et qui, enflammée par l’électricité, produirait nécessairement une explosion en milieu fermé. Dès le début, l’invention de Lenoir est appelée à remplacer la vapeur dans bien des cas. Elle réunit en effet certains avantages, puisque seul le gaz est le combustible nécessaire, nul besoin de chaudière et par conséquent, pas de fumées, et donc pas d’explosions à craindre. Elle peut être placée partout, transportée facilement. Des essais furent menés sur une machine construite par Marinoni, les 7 et 8 janvier 1861 « entre 13 heures et 16 h 44 », devant Henri Tresca 202 avant la mise en route inaugurale qui eut lieu le 23 janvier 1860 devant une vingtaine d’invités.

« Si cela marche, j’ajouterai un carburateur à réchauffage et à niveau constant dans lequel on introduira soit de l’essence, soit de la gazoline, soit du goudron ou du schiste ou une résine quelconque (….) Etienne tourne le robinet d’arrivée du gaz, appuie sur le volant. L’étincelle ! Un claquement ! Le va-et-vient des tiges et des bielles commence ; la roue tourne ; les boules du régulateur se mettent à danser. C’est la joie. Un bouchon de champagne saute. Les amis s’approchent. Les documents pour la délivrance du brevet, demandé en novembre 1859, sont là, prêts. Durée : 15 ans – N. 43624. Il n’y a qu’à signer » 203
Dès mai 1860, le premier moteur à gaz de 4 CV entre en service dans l’atelier du maître-tourneur Levêque au 35 de la rue Rousselet. Dans les mois qui suivent la Société Lenoir-Gautier fabrique 380 moteurs variant de 1 à 4 CV. Marinoni et Lévêque vont continuer à modifier leurs machines dans une autre optique d’application. Ils ont, dans le moteur de leur atelier, doublé le nombre des inflammateurs pour plus de certitude. Marinoni attend beaucoup de cette nouvelle disposition particulière, pour laquelle l’admission est réduite au quart et la période du travail de la roue d’entraînement s’engage dès la moitié de la course, ce qui permet à l’échappement une mise en marche bien avant la fin de la course. Cette disposition donne à cet échappement l’avantage d’agir pendant l’action motrice sur la manivelle, sous un angle plus favorable, voisin de l’angle droit. La « Société des moteurs Lenoir-Gautier et Cie à Paris » fondée en 1859, a déjà fourni plusieurs de ces machines à l’imprimerie, notamment à Barille et Bremont, imprimeurs à Marseille, ainsi qu’à M me veuve Dupuy, Picot et Poinsot, imprimeurs à Bordeaux, également à Lapierre et Brière, à Rouen, puis à Noubel, à Agen, ainsi qu’à Roland, à Saumur, etc. Par la suite, un de ces moteurs fonctionnera aussi à l’imprimerie du journal Le Moniteur universel . On y trouve une machine de la force de cinq chevaux, pouvant mettre en mouvement deux mécaniques du plus grand modèle, destinées à son impression. L’adaptation du moteur Lenoir, construit par Marinoni, à l’imprimerie, focalise l’attention des spécialistes de la mécanisation dans la presse spécialisée. On assiste, à travers l’imprimerie du Moniteur universel , à une compétition entre les machines à vapeur et à gaz. Certains critiquent et commentent les avantages et inconvénients de chaque moteur. On retrouva cette situation conflictuelle lors de l’adaptation du moteur Lenoir à d’autres industries, ou lorsque Marinoni, à la tête du Petit Journal , organisa l’une des premières courses d’automobiles au monde, la course Paris-Rouen-Paris, puis celle de Bordeaux en 1895.

On sait que les appareils Lenoir sont alimentés exclusivement par le gaz. Jusqu’à la force d’un cheval et demi, la consommation de gaz par le moteur ne dépasse pas 3 mètres cubes à l’heure ; et partout où le prix du gaz n’est pas supérieur à 0,30 c. le mètre cube, il y a économie sur la machine à vapeur ; ce moteur peut suffire pour mettre en mouvement toutes les petites machines les plus usitées dans l’imprimerie, surtout pour les labeurs : les mécaniques à tirer les journaux exigent, au contraire, une force supérieure à deux chevaux vapeur; et à partir de ce point il n’y a plus économie. Le gaz dépensé revient plus cher que le charbon des chaudières à vapeur. Le moteur offre d’un autre côté l’avantage de n’exiger aucune mise en train ; il n’y a pour obtenir son jeu régulier qu’à livrer le gaz et lancer le volant ; une chaudière à vapeur est loin d’offrir l’avantage de ce fonctionnement instantané, mais elle offre celui de chauffer les ateliers. C’est surtout par sa commodité que le nouvel appareil se recommande ; il demande des soins assez minutieux de propreté, mais, à cela près, il est sans inconvénient ; il économise même un chauffeur puisque le premier ouvrier de l’atelier peut le gouverner sans difficulté. Il est solide, et, s’il est proprement tenu, peut durer plus longtemps qu’une machine à vapeur. Son prix d’achat et d’installation est peut-être un peu moins cher, à tout prendre, que celui de l’outillage à vapeur, surtout si l’atelier est déjà éclairé au gaz. Il ne tient qu’une place insignifiante et c’est par là qu’il a pénétré dans la petite industrie, à Paris, où la place est si chère. Pas d’approvisionnements et de mouvements ou transports de charbons. Sans avoir la puissance de la vapeur, il tient le milieu entre cette force et celle des bras de l’homme, un cheval vapeur représente la force de 5 hommes, cet appareil tient donc une sorte de milieu qui peut convenir dans beaucoup de cas. Il offre un avantage général très grand sur la vapeur : c’est qu’il peut s’arrêter instantanément, en fermant simplement un robinet à gaz. Pour les travaux intermittents, c’est là un avantage considérable ; car pendant l’intermittence, il n’y a aucune dépense, tandis qu’avec la machine à vapeur, qu’on ne peut laisser éteindre ou refroidir, il faut continuer la consommation du charbon. 204
La différence s’établit dans les faits sur l’ignorance ou la connaissance que l’on a de la force motrice nécessaire à l’emploi d’une presse mécanique à imprimer. Les imprimeurs doivent connaître exactement la force motrice qui leur est nécessaire afin de déterminer le choix du moteur. Solides, garantis, sans aucun danger d’explosion, les moteurs à gaz ne prenaient pas plus de place qu’une table dans un coin. Le seul inconvénient qu’ils présentaient était une dépense de gaz considérable pour une force supérieure à 1,5 ou 2 chevaux. Toutes les fois que les imprimeurs eurent besoin d’une force qui ne dépassait pas cinq à six hommes, l’avantage était réel, pour ceux qui avaient le gaz à leur disposition, à employer un moteur Lenoir de la force d’un cheval, qui dépensait, par heure de travail utile, 2 mètres cubes de gaz. Si, au contraire, la force de deux chevaux ou douze hommes leur était nécessaire, soit une dépense de près de 5 mètres cubes de gaz à 30 centimes, donc 1,50 franc à l’heure, l’économie sur la machine à vapeur disparaissait, et il ne restait alors que la commodité d’un appareil plus simple et l’économie d’un chauffeur. Une personne était cependant nécessaire pour surveiller la machine, et il fallait en outre chauffer l’atelier. L’arrivée du moteur Lenoir, dans un premier temps, ne modifia donc pas le statut prépondérant de la machine à vapeur, surtout si les besoins, en termes de force motrice, étaient supérieurs à deux chevaux de force. Les avantages sont cependant bien là : plus de chaudière, mise en route facile, combustible consommé seulement lors de l’utilisation de l’énergie. Mais cela ne suffit pas. À l’imprimerie du Moniteur universel par exemple, la dépense de gaz était de 2 francs de l’heure, aussi ne renonça-t-on pas à la vapeur pour les nouveaux moteurs. On avait recours à l’appareil Lenoir que lorsqu’il était nécessaire de mettre sous presse instantanément, à l’imprévu, ou bien comme auxiliaire de la chaudière, lorsque les quantités de travaux à réaliser étaient trop importantes. En 1861, à peine un an après avoir fondé sa société, Marinoni a déjà livré plus de 60 de ces machines, ce qui forme, avec les machines propres à l’atelier de d’Etienne Lenoir, un total de 100 moteurs environ 205 . Pour acquérir son moteur, chaque imprimeur doit dépenser 1 000 francs pour la force d’un demi-cheval, 1 500 francs pour la force d’un cheval, 2 175 francs pour deux chevaux, 2 850 francs pour trois chevaux, et 3 520 francs pour quatre chevaux. Dans ces prix ne sont pas inclus les frais de mise en place, qui s’élèvent à 100 francs environ. Il faut savoir que le poids de ces machines, suivant les modèles, pouvait aller de 40 kg et atteindre jusqu’à 1 600 kilogrammes. Dès 1861, Lenoir réalisait un bateau équipé d’un moteur de 2CV fonctionnant avec le nouveau carburant à base de pétrole, inventé par Laslo Chandor. En septembre 1863, il invente un moteur de 1,5 CV, adapté sur une automobile, conduisait Lenoir de l’atelier de la rue de la Roquette jusqu’à Joinville, et retour, trajet de 18 km effectué en 3 heures avec les pauses. En juillet 1864, 130 machines fonctionnaient à Paris, représentant 252 CV « Lenoir ». En 1865, on construisit un bateau de 12 m de long avec un moteur Lenoir de 6 CV, pour Monsieur Dalloz, patron du périodique parisien Le Monde illustré . Ce bateau circula souvent le dimanche matin sur la Seine pendant près de deux ans 206 .


La difficulté pour les imprimeurs de cette époque, réside dans le fait qu’il n’y a pas de gaz partout. L’investissement est trop lourd, pour Marinoni entre autres, face à un marché du gaz qui ne se développe pas assez rapidement et reste donc peu accessible. Malgré le succès du moteur et ses qualités (en 1861, à l’Exposition de Metz, il gagne une médaille d’argent), Marinoni fait faillite et ne peut maintenir son entreprise à flot. Le 23 octobre 1861, d’un commun accord avec ses deux associés, Louis Julien et Auguste Lévêque, Hippolyte-Auguste Marinoni décide de dissoudre leur société en nom collectif, un an seulement après sa fondation le 15 octobre 1860 207 . Hippolyte Marinoni fut nommé seul liquidateur, avec les pouvoirs les plus étendus, suivant la loi et les usages du commerce de l’époque et notamment pour toucher toutes sommes dues à la société. C’est le premier échec de Marinoni, qui le marqua longtemps. « Moi aussi, j’ai parfois échoué : à deux reprises, je me suis ruiné, notamment avec les moteurs à gaz qui, depuis, en ont enrichi d’autres, mais j’étais parti trop tôt, j’avançais de vingt ans ! 209 »
En effet, la situation qui amena la dissolution de la première société formée par Marinoni pour l’exploitation de la machine Lenoir ne dura que très peu de temps. Lenoir essaya de résoudre ce problème technique rapidement. Il transforma ainsi sa machine pour qu’elle soit son propre générateur, c’est-à-dire qu’elle produise elle-même le gaz nécessaire à sa puissance d’action 208 si bien que, dès 1866, ce moteur pouvait être utilisé partout où le gaz n’arrivait pas. La société de Lenoir regagna promptement le terrain perdu à son début, au moment de la dissolution de la société de Marinoni. À l’Exposition de 1867, la nouvelle version du moteur de Lenoir fit de nombreux émules 209 . Différents moteurs seront ainsi exposés par Marinoni, remis de sa faillite entre-temps, ainsi que par Hermann-Lachapelle, Maulde et Wibart, Lefèvre, Hugon et bien d’autres.
Marinoni et Hermann-Lachapelle furent les premiers à faire ces petits moteurs que l’on peut placer partout et qui n’exigent, pour les conduire, aucune connaissance spéciale. Maulde et Wibart, arrivés les derniers dans ce secteur, les ont encore simplifié et amélioré. Ces machines étant mues par du gaz d’éclairage, il suffisait pour les mettre en mouvement d’actionner un robinet que l’on fermait à chaque temps d’arrêt du travail. Tandis que pour les machines à vapeur, à l’inverse, on devait chauffer la chaudière longtemps avant sa mise en marche, et la vapeur, qui devait rester constante durant toute la durée du travail nécessitant la force motrice, occasionnait une dépense inutile de combustible. Ce genre de moteur devint même précieux pour les imprimeurs qui avaient dans leurs baux une interdiction de se servir de machines à vapeur, du fait de la suppression du risque d’explosion en raison de l’absence de générateur. Le problème du gaz résolu, le marché du moteur à explosion de type Lenoir, un des premiers dans le monde, prit son essor. Entre temps, l’Allemand, Nicolas August Otto et Eugène Lagen créent, à partir du moteur Lenoir, d’autres types de moteur à combustion interne d’un meilleur rendement, puis le moteur à 4 temps en 1876. Là commence vraiment l’essor du moteur à combustion interne dont Etienne Lenoir est, parmi les nombreux inventeurs comme Marinoni, le « primus inter pares ». 210 Marinoni accompagna un moment ce pionnier en matière de moteur à explosion, même s’il y perdit beaucoup d’argent. Il allait se relever et se précipiter dans une autre aventure, celle de la rotative, en s’intéressant toujours autant aux nouvelles sources d’énergies et aux nouveaux modes de transport en aidant au développement de l’électricité et de l’automobile. 209 L’Imprimerie n°111, février 1874.

3.10. Marinoni s’associe avec François-Noël Chaudré – 1862
Malgré une situation financière désastreuse, Marinoni ne cesse d’innover. Tout en restant dans l’imprimerie, il préfère s’éloigner de la machine à gaz pour développer une gamme de produits complémentaires dans le domaine de la machine à vapeur. Il y a moins de risques financiers dans ce secteur. Il s’associe pour cela à François-Noël Chaudré, avec lequel il dépose un brevet d’invention le 31 mai 1862, pour une plaque creuse utilisant un procédé de chauffage par vapeur pour la pression des corps gras. Après ce dépôt de brevet, et dans l’intention d’exploiter un fonds de constructeurs mécaniciens, Marinoni et Chaudré fondèrent, le 12 novembre 1862, une société en nom collectif, à nouveau située 67 rue de Vaugirard, à Paris. Elle fut enregistrée le 18 novembre de la même année 211 . La durée de la société est fixée à quinze ans. Les deux associés l’administrent en commun, et la raison sociale est « Hippolyte Marinoni et Chaudré ».


Les deux associés préfèrent ne pas participer à l’Exposition de 1862 à Londres. Parmi les constructeurs français de presses à imprimer, trois seulement s’y sont présentés, bien qu’ayant une supériorité marquée sur leurs confrères d’outre-Manche ; il s’agit de Dutartre, Alauzet et Normand 212 . La machine exposée par Dutartre est destinée aux tirages en deux couleurs successives mais sans a-coups, c’est-à-dire sans ralentissement, au moyen de deux cylindres à pinces qui permettent au conducteur de faire sa mise en train sur chaque forme. La feuille, passant d’un cylindre à l’autre, s’imprime deux fois du même côté dans son parcours. Un seul pointage suffit pour la retiration, et avec deux hommes seulement pour marger et recevoir la feuille, on peut tirer mille feuilles à l’heure. Cette machine est destinée également au tirage des ouvrages illustrés en noir. Elle possède deux encriers et l’on peut imprimer le texte et les gravures avec des encres de qualités différentes. Alauzet, avec la machine qu’il a exposée, se proposait d’avoir les mêmes buts, impressions en deux couleurs et impressions de luxe ; mais les moyens essentiels différaient. Sur cette machine à un seul cylindre, les deux formes sont placées l’une en face de l’autre, sur un seul marbre, afin d’être imprimées dans un même temps, elle utilise un seul encrier, face aux deux de Dutartre. Quatre pointages sont nécessaires, un pour chaque couleur, et deux pour la retiration. La vitesse de cette machine est de 500 à l’heure, avec deux margeurs et deux receveurs.
Dans une machine à retiration, l’irrégularité de vitesse d’un arbre réuni, non en ligne droite mais par un joint de Cardan, à un autre arbre mû à une vitesse uniforme, produit le papillotage ou doublage sur le papier lors de l’impression. Pour remédier à cet inconvénient, Normand remplace le pignon rond, utilisé depuis l’origine des machines, par un pignon ovale et une crémaillère ondulée. De la sorte, la variation de vitesse du joint de Cardan se trouve corrigée en produisant des variations inverses, qui rétablissent la régularité du mouvement du marbre. C’est cet appendice qu’il a exposé à Londres. Mais le papillotage tient à maintes causes diverses : le vice de proportion entre le diamètre des cylindres de pression et de leurs crémaillères, les défauts de l’étoffage et de la mise en train. Ainsi, l’innovation de Normand n’a eu qu’un succès d’estime. L’Exposition de 1862 aura tout de même une grande importance pour le progrès de la construction des machines typographiques, car c’est à cette exposition que les presses à pédale apparaissent. Ces presses inspirèrent Marinoni en 1878 lorsqu’il créa sa presse à pédale « l’Utile ». Marinoni et Chaudré préfèrent, en attendant, préparer dans le secret de leur cabinet de travail l’Exposition de 1867 qui sera extrêmement féconde pour eux.

3.11. Création des coins mécaniques en métal pour la forme typographique
En attendant l’Exposition de 1867, Marinoni continue d’innover avec son associé Chaudré. Le 23 septembre 1862, ils déposent un brevet de 15 ans pour l’invention de coins mécaniques en métal servant au serrage des pages typographiques dans l’intérieur du châssis de la forme. Les coins en bois dont on s’est servi jusqu’alors dans les imprimeries typographiques subissent l’inconvénient de se desserrer après le lavage des formes. Il en résulte des accidents de mise en page fréquents et onéreux pour le maître imprimeur. Le coin en bois exigeait l’emploi du marteau et du biseau, des éléments qui accentuaient la détérioration de l’ensemble. Marinoni propose de substituer un coin métallique muni de crémaillère et de pignon avec galet pour assurer le serrage contre le châssis de la forme. Une fois encore, il va révolutionner la typographie, puisque ce produit a été adopté par toutes les imprimeries dans le monde, et ce jusqu’à aujourd’hui. Un autre système fut proposé par le mécanicien Derriey, qui deviendra le principal concurrent de Marinoni dans tous ses domaines de prédilection. Cet affrontement au sujet des châssis typographiques et des coins mécaniques fut le premier qui les opposa. Leurs divergences réapparaîtront dans la presse spécialisée, à travers un article de 1862, dont l’auteur, anonyme, revient aussi sur la machine de Lenoir.

Une nouvelle invention, due à MM. Marinoni et Chaudré, est venue enrichir le catalogue déjà si rempli des progrès de l’industrie typographique. Consulté par divers imprimeurs sur l’emploi de ce nouveau moyen de serrer les formes, nous leur avons répondu qu’il nous était impossible de nous prononcer sur un système que l’usage seul peut faire apprécier, ainsi que nous l’avons fait pour l’admirable invention du moteur Lenoir, en disant à ceux qui nous ont consultés que nous ne pensions pas que cette invention, toute magnifique qu’elle est, pût détrôner la vapeur. De même ici nous ne pensons pas que le coin mécanique puisse remplacer avec avantage le système si simple adopté par M. Derriey pour serrer ses formes, et qui consiste à tarauder dans l’épaisseur du châssis et en dedans, des pas de vis, et d’y consiste à tarauder dans l’épaisseur du châssis et en dedans, des pas de vis, et d’y adapter des vis à tête pentagone et hexagone, et d’avoir au lieu de biseaux, des lamelles en fer poli de la longueur des pages de tous les formats, que l’on place contre chaque page, puis on serre au moyen d’une clef les têtes de vis contre les lamelles ; système aussi simple que commode, et qui permet de desserrer seulement les pages dans lesquelles on a des corrections à faire, qui rend inutiles les coins, les biseaux, les marteaux, tout en parant au danger d’écraser les caractères en serrant les formes avec un marteau. Nous ne voulons rien ôter du mérite de l’invention de MM. Marinoni et Chaudré, nous bornant à donner la préférence au système le plus simple, le plus commode et le plus abrégé. 213
Le journal La Typologie traduisit vers 1877 un article de L’American Newspaper Reporter , sur les soins que demandait un bon serrage des formes d’imprimerie. Le journal américain soulignait les inconvénients que présentait l’usage du coin en bois encore utilisé dans quelques maisons, bien que depuis longtemps, il fut possible de le remplacer avantageusement. L’accueil que fit la presse à l’invention du coin mécanique Marinoni dans les principaux journaux français apparaît comme un point de vue intéressant.

Balzac a fait, dans un de ses romans, le tableau d’une imprimerie de province; certes, si le portrait n’était pas flatté, du moins il était ressemblant. Je me souviens d’avoir visité une imprimerie il y a vingt ans, et j’ai encore présente la pénible sensation que me fit éprouver l’aspect lugubre de l’antre dans lequel j’entrai : tout était noir, sale, graisseux, enfumé, et ce que je trouvai de plus extraordinaire, c’est qu’il puisse sortir d’un pareil taudis du papier à peu près blanc. Quant à l’outillage, rien de plus primitif : des presses en bois geignant et gémissant à chaque coup de barre ; le mot faire gémir les presses ne pouvait pas être pris là au figuré ; des balles à encrer, quelques tables en pierre mal dressées, des châssis biscornus, des marteaux et des coins de bois.
Mais en vingt ans, quel progrès immense ! Maintenant de rapides machines, dont quelques-unes peuvent imprimer jusqu’à vingt mille exemplaires à l’heure, ont remplacé ces affreuses presses, monstres lents et hideux ; tout s’est transformé, perfectionné, depuis les caractères jusqu’aux instruments les plus infimes, hormis un seul qui, employé par les premiers imprimeurs, semble, comme le péché originel, se perpétuer de génération en génération ; et ce petit instrument, ce rien et ce tout en même temps, l’âme et le fléau de l’imprimerie, c’est un coin en bois.
Ainsi, on a tout perfectionné, transformé, modifié ; les inventeurs et les mécaniciens ont lutté de science et d’adresse ; ils ont vaincu des difficultés qui paraissaient insurmontables, rien n’a échappé à leurs combinaisons : rien, rien que ce petit morceau de bois qui semble se jouer de tous leurs efforts ; et si vous voyez un coin d’imprimerie qui a un peu servi, écrasé, bossué, noir et crasseux, je ne puis mieux le comparer qu’à un vieux chapeau tombé de la tête d’un ivrogne dans le ruisseau. Dieu sait pourtant si de nombreux efforts ont été faits pour le remplacer ; mais hélas ! tous n’ont abouti qu’aux plus complètes déceptions, et à chaque essai le coin de bois a reparu triomphant, plus indispensable et plus incommode que jamais. Les Américains, les Anglais eux-mêmes en ont donné leur langue au chat; un imprimeur, un seul, le premier de Londres, a osé les perfectionner : il les a faits…en acajou.
Mais il y a heureusement de par le monde des gens pour lesquels l’impossible semble avoir des charmes particuliers, et il appartenait à M. Marinoni, l’inventeur de la presse Universelle, dont la vulgarisation a régénéré l’imprimerie en province, de faire disparaître enfin ce petit monstre ; mais, hâtons-nous de le dire, il n’a pas fallu moins que l’intelligence d’un de nos premiers constructeurs pour mener à bien cette invention, qu’il ne faudrait pas juger au poids, puisque l’objet pèse quatre-vingt grammes et vaut soixante centimes.
Voici en quoi consiste cette invention : c’est un petit morceau d’acier en forme de biseau, ayant sur son plan incliné une crémaillère, puis un petit cylindre cannelé, roulant sur la crémaillère. Lorsque l’on veut serrer une forme, on met un certain nombre de ces petits biseaux là où on mettait les coins ; on adapte les petits cylindres, et en un tour de clef tout est serré (…). Pour moi, j’établis en deux mots la supériorité du coin mécanique sur le coin en bois : c’est que le premier serre trop et l’autre pas assez ; mais qui peut le plus peut le moins (…). L’invention de M. Marinoni est donc une des plus utiles qui se soient faites depuis longtemps pour l’imprimerie (…). Le coin mécanique de M. Marinoni est pour toutes les imprimeries un objet de première nécessité ; déjà les principaux imprimeurs de Paris l’ont adopté, et la pratique est venue confirmer tous les avantages que l’inventeur avait annoncés. 214
Les avantages sur les anciens coins en bois se résument ainsi 215 : suppression du marteau et conservation du matériel ; serrage des formes rapide et sans effort. Les coins en bois, qui subissaient l’influence de la sécheresse ou de l’humidité, empêchaient de garder longtemps des formes imposées ; avec les coins en fer, tout risque disparaît : on peut conserver les formes indéfiniment. Avec les coins Marinoni, le serrage, dont la puissance est extrême, se fait sans plus d’effort qu’il n’en faut pour manier un tournevis ordinaire. Les Anglais ont compris toute l’économie d’un serrage qui ne demande qu’un ou deux tours de clef pour permettre de lever la forme sans qu’il soit nécessaire de la sonder. Le système Marinoni sera universellement adopté par les professionnels des industries graphiques à travers le monde.


L’année suivante, en 1864, Marinoni et Chaudré proposent sur le marché, sans déposer de brevet, une nouvelle machine à vapeur 216 . Elle occupe à peine un mètre carré pour une force de deux chevaux, pouvant par conséquent faire mouvoir trois ou quatre presses mécaniques en blanc, et ne dépensant pas plus de 60 à 65 kilos de combustible par jour. Avec cette nouvelle puissance motrice, on peut mettre la machine à vapeur en mouvement en moins de vingt minutes. Cette nouvelle invention a un succès complet immédiat en comblant l’attente des imprimeurs qui utilisent les presses mécaniques. Marinoni et Chaudré vont même obtenir une médaille d’argent à l’Exposition de Chaumont, pour leur moteur inexplosible, ainsi qu’une médaille de première classe à Porto au Portugal, la même année.

3.12. La presse typo-lithographique de Marinoni et Chaudré
Dès le début, Senefelder essaya d’associer la typographie à la lithographie, l’art de les combiner étant beaucoup moins récent qu’on ne le croit communément.

Il en est fait mention dans une « notice sur la lithographie » publiée à Dijon en 1818, ainsi que dans l’essai historique sur la lithographie de Gabriel Peignot, publié dans la même ville en 1819. Senefelder, dans son Art de la lithographie (Paris, 1819), donne une description détaillée du procédé pour le transport sur pierre des impressions typographiques, qu’il pratiquait depuis longtemps ; le comte de Lasteyrie, qui avait étudié ce procédé à Munich en même temps que la lithographie et toutes les autres espèces de report, en avait fait des essais à Paris en 1816 (…). Vers 1818, on fit aussi des essais dans la lithographie Motte, à Paris, en reportant sur pierre des feuilles de journaux fraîchement imprimées 217 .
Ce mode de report, d’ailleurs basé sur le même principe que tous les reports lithographiques, remonte à l’origine même de l’art et appartient à Senefelder. Ce procédé comporte plusieurs avantages : absence de foulage dans l’impression, économie de satinage, impression d’un noir plus brillant et enfin, facilité de combiner, par les transports, des vignettes et dessins lithographiques, et même des épreuves en taille douce. En France, la première presse typo-litho fonctionna en 1860 chez Royer, à Brest 218 . Henri Voirin, associé à l’imprimeur Paul Dupont vers 1860, ainsi que Marinoni avec Chaudré vers 1865, développèrent ces presses à imprimer qui associent les deux procédés. Marinoni et Chaudré déposent un brevet d’invention le 6 juin 1865 pour une presse mécanique pouvant imprimer la lithographie et la typographie, dite « machine typo-lithographique ».


D’après le brevet, cette invention comprend l’application du chariot et de la platine qui porte la pierre ou les caractères typographiques, suivant les besoins d’impression. Les moyens qui servent à amener et à fixer cette pierre sont importants. Ils permettent d’utiliser des pierres de différentes hauteurs, sans la nécessité de se servir de cales pour hausser l’ensemble. Ce système de calage, inventé par Marinoni et breveté en 1865, fut adopté par tous les autres constructeurs. Ce fut une vraie révolution dans la lithographie lors de son apparition. On peut également obtenir un registre parfait en plaçant la pierre dans le sens latéral et longitudinal sans l’obligation de la desserrer. Cette invention s’applique aussi à ces machines du cylindre intermédiaire, muni de pinces pour prendre la feuille sur le cylindre imprimant, et la conduire dans le système, ou jeu de cordons combiné. Elle comprend enfin l’application d’un receveur mécanique à raquettes. C’est la première machine sur laquelle est appliquée une mise à hauteur des pierres à l’aide d’un marbre mobile supporté par quatre vis qui permettent l’emploi, sans cartons, des pierres de toutes les épaisseurs 219 . Cette disposition a permis de faire de cette machine une presse typographique. Au début, la presse de Marinoni fut critiquée par tous les constructeurs qui appliquèrent, malgré tout, ce système à toutes leurs presses. Jusqu’alors, il fallait une machine spéciale pour chaque genre d’impression 220 . Il en résultait souvent que, dans la même maison, l’une de ces machines restait longtemps inoccupée, pendant que l’autre avait plus d’ouvrage qu’elle n’en pouvait produire. La machine de Marinoni est venue mettre un terme à cet inconvénient d’avoir à chaque instant un outil improductif à côté d’un excès de travail impossible à exécuter. Suivant les exigences du moment, on peut dorénavant imprimer en même temps de la typographie ou de la lithographie sur toutes les machines. La machine à deux fins est particulièrement indispensable aux petites imprimeries ne pouvant faire les frais d’un système adapté à chaque type d’impression.
Cependant, malgré l’adaptation de la mécanisation à la lithographie, celle-ci restera relativement moindre que dans la typographie, jusqu’à l’ adaptation de la rotative à ces deux procédés d’impression et jusqu’à l’émergence, enfin, de l’offset comme nouveau procédé d’impression. Ce changement arrivera par l’intermédiaire de la stéréotypie pour la typographie et par l’intermédiaire de la zincographie, de la roto-métal, ou de la roto-calco, puis de l’offset, pour la lithographie. Pour l’année 1865, un tableau nous indique le relevé des presses et machines typographiques construites et livrées par les mécaniciens de Paris, d’après leurs propres déclarations de ventes 221 . Nous conservons les dénominations qu’ils ont données eux-mêmes à ces presses. Marinoni et Chaudré arrivent largement en tête, suivis d’Alauzet 222 .
Le total général des presses et machines typographiques déclarées en 1865 et provenant des constructeurs parisiens s’élève à 322. Pour avoir une idée de l’importance que la construction des machines typographiques a prise à Paris, il faut savoir qu’il en est sorti plus de 1 300 des seuls ateliers de Marinoni et Chaudré depuis la fondation de leur établissement. En 1867, il existait en France 1073 brevets, dont une centaine à peine n’était pas exploitée. Ces imprimeries mettaient en marche 2 960 presses, sur lesquelles les statistiques donnaient 1 420 presses manuelles et 1 540 presses mécaniques. Les moyens de production avaient augmenté dans la proportion de 1 à 8 par rapport à 1825 tandis que les labeurs, qui sont et qui étaient davantage encore le fond même de la production, avaient à peine doublé.
Cependant, malgré ces chiffres qui montrent une progression de la diffusion de l’imprimerie mécanique, elle reste relativement lente 223 , ayant du mal à entrer dans les mœurs. En 1864, l’Imprimerie impériale ne posséde qu’une presse à réaction et 18 mécaniques diverses, contre 86 presses à bras. On note qu’à Nice, par exemple, au moment de l’annexion à la France, il ne se trouve pas une machine, et qu’en 1872, il n’y en a que huit : cela n’a rien de surprenant, quand on pense qu’à l’Exposition de 1834 n’a pas figuré un seul volume imprimé mécaniquement 224 . Il a fallu attendre 1837, alors que pour la presse périodique, l’impression à la presse mécanique fut effective dès 1814. Cette situation n’est pas absolument imputable au régime des brevets; à l’étranger, en 1867, la grande maison d’édition de Leipzig, Giesecke et Devrient, n’a que dix presses manuelles typographiques, lithographiques et en taille douce 225 . Le commentaire de Marinoni à ce sujet, au moment de l’Exposition de 1867, en dit long sur la situation de cette industrie en France et son avance sur la plupart des constructeurs français de l’époque.

C’est en 1855 que j’ai commencé à fabriquer pour mon compte. Les presses mécaniques étaient si peu connues que, à l’une des premières expositions universelles, celle de 1867 je crois, un des Firmin Didot, qui avait été désigné pour répartir les emplacements, tomba des nues lorsque je lui dis que je voulais exposer trente machines. « Trente presses à bras ? me dit-il. – Mais non ; pas des presses à bras, mais des presses mécaniques ! » Il était imprimeur, et il en était encore aux presses à bras. 226
Pourtant, depuis que les besoins de la société moderne ont exigé partout l’emploi des machines pour l’impression, il est très peu de maîtres imprimeurs, en France ou à l’étranger, qui n’aient été à même d’apprécier la qualité de la production des mécaniciens français. Partout on reconnaît que les machines françaises sont plus simples, plus commodes, plus solidement construites, et surtout plus économiques que celles des autres pays destinées aux mêmes genres d’impression. Le fait est évident lors de l’Exposition universelle de 1867, où l’on assiste à une réelle hégémonie de l’industrie française dans ce domaine, en particulier grâce aux produits de la maison Marinoni et de ses rotatives.
CHAPITRE IV
MARINONI ET LA ROTATIVE : LA VICTOIRE DU MODÈLE FRANÇAIS DU CLICHÉ STÉRÉO

4.1. Les industries graphiques en France à l’ère du développement de la rotative
L’histoire de la rotative nécessite d’être racontée avec la mise en perspective, dans une juste mesure, du rôle et des réalisations de Marinoni dans l’imprimerie, la presse quotidienne, et les industries graphiques en resituant son action parmi les nombreux protagonistes de ces industries. Il apparaît important de comprendre pourquoi la rotative est arrivée à ce moment-là de l’histoire de France et du monde. Il s’avère donc indispensable, à cet effet, d’identifier les changements idéologiques, culturels, techniques et économiques qui apparurent pour expliquer son apparition au cœur de la révolution industrielle du XIX e siècle. Vérifier, enfin, si les conséquences de ces changements sur l’imprimerie et la presse quotidienne traduisent bien l’émergence d’une société évolutive contemporaine et pourquoi la rotative en est le symbole. En fait, la rotative semble avoir révolutionné la façon d’envisager la production des industries graphiques en général, car elle apparaît comme ce que l’économiste Rostov a appelé l’établissement d’une des conditions préalables au démarrage take-off 227 , que nous qualifierons de technique, du capitalisme industriel et commercial dans le monde des industries graphiques. C’est la naissance de la production de masse au cœur de la modernité également issue de la nouvelle structure politique du Second Empire. Mais les conditions préalables à la propre émergence de la rotative ont été aussi culturelles, économiques puis politiques et enfin techniques. Ces changements sont encore en vigueur aujourd’hui au XXI e siècle où l’on constate l’émergence d’une nouvelle société post-industrielle avec des changements d’ordre culturels, économiques et techniques qui s’expriment depuis quelques années par l’apparition de l’impression numérique et des réseaux électroniques de communication. La rotative va bénéficier à sa naissance de l’arrivée de l’acier, des moteurs à combustion interne à vapeur ou à gaz, et de l’électricité industrielle.
Il faut faire le point, dans un premier temps, sur les industries graphiques de l’époque, au début du Second Empire, à l’aube de l’arrivée de la rotative sur le marché français, avant d’expliquer le rôle majeur que va tenir Marinoni, avec d’autres, dans le développement industriel de cette presse rotative. Si, en 1825, la France comptabilise 980 imprimeries 228 , en 1857, on en dénombre 1 037, et 1 092 journaux. D’après les statistiques générales de l’imprimerie 229 , les dix départements qui ont le plus d’imprimeries sont : la Seine, le Nord, la Seine-Inférieure, le Pas-de-Calais, l’Hérault, le Calvados, la Gironde, la Haute-Garonne, le Rhône et les Bouches-du-Rhône. Il y a en moyenne 12 imprimeries par département et les dix départements qui comptent le plus de journaux sont, la Seine, le Nord, la Seine-Inférieure, le Pas-de-Calais, l’Hérault, la Gironde, la Haute-Garonne, la Loire-Inférieure, le Rhône et le Bas-Rhin. L’imprimerie occupe, en France, environ 9 500 compositeurs. La ville de Paris en emploie à elle seule 2 600, Lyon 120, Bordeaux 116, Marseille 112, Lille 110, Toulouse 102, Tours 80, Nantes 78, Rouen 70, Strasbourg 64, Besançon 60, Amiens 54. L’imprimerie occupe également près de 3 000 ouvriers imprimeurs, 900 correcteurs, protes et comptables, 350 conducteurs. La société la plus riche en presses mécaniques est celle d’Alfred Mame et C ie , à Tours ; elle en possède 22, qui dévorent 350 rames de papier par jour. Le chiffre moyen des ouvrages clichés qui se mettent sous presse chaque année est de 8 000, excluant ceux qui se remettent sous presse chaque année ou chaque mois, et dont le chiffre est inconnu. La valeur de la production de l’imprimerie est évaluée à 26 millions de francs. L’imprimerie de Paris entre dans ce chiffre pour 15 247 211 francs, suivant un relevé fait par H. Say qui participa à l’élaboration des Statistique générale de l’imprimerie 230  ; ce qui équivaut à une moyenne de 175 255 francs pour chaque imprimerie de Paris. Il ne reste donc plus que 11 millions environ de production à répartir sur les 956 imprimeries de province, soit, en moyenne, un peu plus de 11 000 francs pour chacune. L’imprimerie parisienne, à elle seule, fournit donc près des deux tiers de tous les travaux qui s’exécutent en France. En 1857, c’est aussi l’application de la loi postale du 25 juin 1856 qui a provoqué une transformation complète du marché.

Elle supprima le monopole postal qui remontait à 1681 et avait été régulièrement confirmé sous l’Ancien Régime : la Poste était seule autorisée à diffuser la presse périodique dans tout le pays, et les journaux devaient payer la taxe postale, à la seule exception des exemplaires destinés aux abonnés de la ville d’édition, diffusés par portage à leur domicile. 231
L’ancienne loi répartissait la prise en charge des « paquets de marchandises ou de librairie » entre la Poste, pour les paquets de 1 kg et moins, et les entrepreneurs de messageries, pour les paquets supérieurs à 1 kg. La loi de 1856 soustrait au monopole les journaux non politiques (à l’exception des feuilles d’annonces) uniquement « consacrés aux lettres, sciences, arts, agriculture ou industrie », et non timbrés, pour les autoriser à se diffuser en dehors de la Poste et par messageries « s’ils forment un paquet dont le poids dépasse un kilogramme, ou s’ils font partie d’un paquet de librairie qui dépasse le même poids » 232 . Cette loi aura des répercussions importantes sur le développement de la presse populaire et sur celui de la rotative, instrument privilégié des médias de masse pour la presse écrite. Cependant les résistances à l’innovation des corporations des pressiers des presses mécaniques classiques, l’autosuffisance du marché, et l’obligation d’imposer un timbre fiscal à chaque journal politique, l’impression l’oblitérant, ne permettront à la rotative de ne trouver un débouché industriel qu’entre 1867 et 1872, seize ans plus tard.
Pour mémoire, en 1860, Paris compte 85 imprimeurs pour 6 158 ouvriers, dont 408 femmes et 249 enfants au-dessous de seize ans. La typographie se trouve concentrée dans des quartiers de Paris, non loin de la Sorbonne. Sur les 85 imprimeurs de la capitale, divisée en 20 arrondissements, 28 d’entre eux sont situés dans le 6 e arrondissement, dont le centre est la place Saint-Sulpice, non loin de la rue de Vaugirard où Marinoni et les autres constructeurs ont installé leurs ateliers. Il y a dans les imprimeries de la capitale 233 417 presses à bras ordinaires, 339 presses mécaniques, à bras ou mues par la vapeur, soit un total de 756 presses, avec 57 machines à vapeur. Le marché est donc bien autosuffisant à Paris et il ne nécessite pas de passer à la vitesse supérieure en intégrant la rotative dans son tissu industriel. Il n’en reste pas moins que ce sera effectivement à Paris qu’elle se développera avec des formats de machine adaptés à la configuration de la ville, à ses petits ateliers comme à ses petites industries, en un mot à la dimension de son marché.

4.2. Le modèle anglais : la presse polygonale cylindrique verticale d’Applegath
En Angleterre et dans le monde, Le Times devient l’un des premiers journaux sous la direction de John Walter II, né en 1784, qui en prit la direction en 1803. Il se distingua par sa vigueur et l’indépendance de sa politique, autant que par la promptitude et la sûreté de ses renseignements. Mais l’indépendance du Times faillit lui coûter cher. Ayant dénoncé les fautes de Lord Melville, John Walter II se vit retirer par le gouvernement les impressions de la douane, qui alimentaient son imprimerie depuis dix-huit ans. Lord Melville essaya même de nuire au journal dans ce qui faisait son plus grand succès : la rapidité des informations. L’Angleterre était alors en guerre avec la France, et le public avait hâte de savoir ce qui se passait sur le continent. Les lettres et correspondances du Times furent retenues dans les ports, et les journalistes de ses concurrents avaient les nouvelles 24 heures avant lui. Aux plaintes de Walter on répondit qu’il ne pouvait recevoir les journaux étrangers que par faveur, et qu’à cet effet, il fallait la mériter. Walter refusa tout compromis et, à force de volonté et d’argent, il parvint à obtenir des nouvelles avant le gouvernement lui-même. C’est ainsi qu’il annonça, deux jours avant que l’information ne fût arrivée au ministère, la capitulation de Flessingue, qui eût lieu au mois d’août 1809.


Malgré tous les obstacles, Walter II continua à développer Le Times . Ce journal sera le premier à s’imprimer à la mécanique, le 29 novembre 1814, avec la presse de Koenig et Bauer, et depuis, Walter II a toujours été le premier à utiliser les plus récents perfectionnements introduits dans les industries graphiques. Jusqu’en 1816, il demeurait à Londres, dans Printing House Square, une maison sise à côté de l’imprimerie du journal. À cette date, il acheta le domaine de Bearwood, une grande propriété située sur les bords de la forêt de Windsor. Il s’installa dans sa nouvelle maison, faisant le trajet à Londres deux fois par semaine en diligence, une distance de près de quatorze lieues. L’activité de Walter II occasionna bientôt un changement dans sa nouvelle propriété qu’il convertît moitié en ferme, moitié en parc. Commença alors un système patriarcal qui a provoqué pour le personnel du Times une situation tout à fait unique en son genre 234 . Les enfants des fermiers et des laboureurs de Bearwood furent enrôlés au service du grand journal dès l’âge de travailler, ils y restaient jusqu’à la fin de leur vie comme compositeurs, imprimeurs, conducteurs, mécaniciens et employés aux divers services de l’imprimerie. Leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants s’y succédaient. On put voir ainsi dans le nombreux personnel du Times trois générations d’une même famille, toutes nées à Bearwood, et travaillant ensemble. Chaque brique employée dans la construction de l’édifice du bâtiment de l’imprimerie du Times vient de Bearwood. À l’occasion, le directeur de l’administration à Londres recevait un mot du maître de l’école — construite spécialement par Walter à Bearwood — pour l’informer que tel ou tel enfant avait assez progressé dans ses études pour être reçu dans les bureaux ou les ateliers de la maison de Londres. Presque tous les employés des salles des machines et des ateliers mécaniques étaient parents, par le sang ou par alliance. L’un d’entre eux y fêta ses 82 ans, 10 ont dépassé l’âge de 70 ans et 36 avaient plus de la soixantaine. Malgré ce grand âge chez certains ouvriers, la direction générale du journal a toujours été confiée aux hommes relativement jeunes. Delane est devenu directeur à l’âge de 24 ans, Walter III n’avait que 29 ans quand il succéda à son père. Buckle, qui fut à la tête du Times , n’avait que 30 ans à ses débuts, en 1884. Cette tradition de contact entre hommes jeunes et ouvriers âgés, les premiers sortant des universités d’Oxford et de Cambridge, les autres venant de la ferme de Bearwood, fut la pierre angulaire sur laquelle s’appuya le journal pour réussir.


C’est en agissant ainsi, que John Walter II acquit une grande fortune. Comme tout lui réussit, il s’essaye aussi à la politique, élu membre du Parlement en 1832, bien qu’il démissionne en 1837, n’étant pas du même avis que ses commettants à propos d’une loi sur les pauvres. Il mourut le 18 juillet 1847, dans sa maison de Printing House Square, théâtre de ses travaux et de ses triomphes. Le fils de Walter II, John Walter III, né en 1818, succède alors à son père. Il fut élu, lui aussi, membre du Parlement pour Nottingham en 1847. Lorsqu’il reprend le journal, le tirage du Times est passé de 11 000 exemplaires en 1830 à 29 000 en 1846. Il atteindra 38 000 en 1850. Mais il faut absolument changer de matériel pour suffire à la tache. Ce fut à Auguste Applegath que Walter III demanda de trouver une autre presse pour un tirage plus important. C’est en 1827 qu’Applegath décida de s’occuper des machines du Times, s’inspirant des recherches de 1790 de William Nicholson, et surtout des réalisations de son maître Koenig. Car c’est Koenig lui-même, qui s’occupait jusqu’alors de la fourniture des presses et de leur entretien, qu’Applegath va remplacer. D’autres recherches, plus récentes, vont influencer Auguste Applegath, dont celles de Rowland Hill en 1835 235 , ou celles de David Napier 236 , qui aurait inventé en 1837 une machine rotative « à caractères », prototype dont s’inspirera l’Américain Richard Hoe. Les recherches d’Applegath l’orientèrent donc lui aussi vers le système rotatif mais, comme ses prédécesseurs Bacon et Donkyn -les premiers à avoir utilisé les rouleaux- ou comme Hoe aux États-Unis, il se heurta au problème de la fixation des caractères sur un cylindre. Comment détourner un tel obstacle ? Il y arriva en imaginant un gros cylindre à facettes comme chez Hoe, chacune des facettes ayant la largeur de la colonne du journal, mais celui-ci devant être placé debout, à la verticale, -à l’inverse, Hoe plaçait son cylindre horizontalement- où les caractères, bien maintenus dans des châssis vissés, ne tomberaient pas. Applegath, avec cette machine, espérait éliminer l’effet de gravitation qui, avec la force centrifuge, menaçait de faire éclater la forme imprimante dans ce type de presse. C’est la raison pour laquelle il adopta une construction verticale, contrairement à la version américaine de la société Hoe. Mais cela compliqua sérieusement la manipulation de la feuille. En 1847, deux machines de ce type furent montées dans les ateliers du Times . Ces nouvelles presses verticales, explique Lucien Neipp 237 , marchaient à la cadence de 1 200 feuilles imprimées par heure, d’un seul côté par élément, et produisaient près de 10 000 feuilles avec huit margeurs. Trois machines à huit margeurs furent commandées et mises en fonction. Avec les huit receveurs, une équipe par machine était composée de seize personnes, à l’exception du conducteur. La revue londonienne The Illustrated London News commanda à Applegath une de ces machines à quatre margeurs, laquelle figura à la première Exposition universelle de Londres en 1851. D’après Lucien Neipp 238 , cette machine verticale d’Applegath fut la première réalisation du système rotatif pour le tirage des journaux utilisée dans la pratique; elle fut ainsi la première à n’être pas limitée dans sa production par un mouvement alternatif du porte forme. Le procédé français de clichage cylindrique fut importé en Angleterre à cette époque, vers 1848, par les frères Dellagana, qui avaient travaillé à Paris, à l’imprimerie du Constitutionnel , avant d’émigrer à Londres pour des raisons politiques, au moment de la révolution. Cette invention fut récupérée par Thomas Nelson.

4.3. Les rotatives avec stéréotypie et papier continu de Nelson et Walter III
L’introduction de la machine rotative avec cliché stéréo et papier continu en Angleterre, d’après J.F. Wilson 239 , serait le fruit du travail de deux hommes. Le premier fut Sir Rowland Hill, connu pour l’introduction du timbre-poste de dix centimes dans le Royaume-Uni. En 1835, il prit un brevet pour une machine à papier sans fin, mais elle présentait dans son fonctionnement de nombreuses difficultés et fut abandonnée 240 . Elle ne fut surtout jamais utilisée pour imprimer des journaux. Le second fut Thomas Nelson, de la maison renommée « Nelson et fils » d’Édimbourg, qui eut l’idée d’imprimer avec le rouleau de papier continu et les clichés courbés. Pour l’exposition de 1851, Nelson construisit un modèle de machine rotative destinée à l’impression d’ouvrages soignés. La machine produisit environ 10 000 copies à l’heure. Cependant, l’idée ne put prendre à ce moment-là une tournure pratique car les inventeurs trouvèrent que la machine ne pouvait imprimer suffisamment bien un livre ou un ouvrage soigné. Il semblerait qu’ils n’aient pas remarqué que cette machine aurait pu servir à l’impression des journaux. Cette rotative fut uniquement construite dans l’établissement des Nelson. Le papier fut fabriqué par Cowan & C°, auquel revient le mérite, après le Français Louis Robert, d’avoir fabriqué le premier rouleau de papier continu. La plaque que portait le modèle contenait l’inscription suivante : Presse mécanique typographique Nelson à double cylindre, imprimant sur rouleau et coupant en feuilles 10 000 feuilles à l’heure imprimées des deux côtés, Thos, Nelson, Jun, Edimbourg. 241 . Cette presse, selon Lucien Neipp 242 , est visible encore actuellement au musée des sciences de South Kensington, à Londres, on y remarque les quatre cylindres superposés, absolument comme le furent plus tard ceux de la « Walter Press » du Times . Ce qui est certain, c’est qu’elle produisit 10 000 exemplaires par heure, tirés recto et verso.


Vers 1857, Le Times adopta la machine américaine Hoe à dix margeurs en remplacement de celle d’Applegath. Elle imprimait d’un seul côté environ 20 000 feuilles à l’heure. Mais John Walter, trouvant défectueux le grand cylindre de Hoe, expérimenta pendant longtemps une machine qui ne devait pas seulement surpasser en vitesse les presses existantes, mais qui devait aussi prendre, tremper et faire sortir automatiquement les feuilles. Aidé du gérant du Times, J.-C. Macdonald, et du chef ingénieur J. Calverley, il acheva, après quatre années de dur labeur et d’inquiétudes, la machine actuelle connue sous le nom de presse Walter «The Walter Printing Press» et la fit breveter en 1866 243 . La vitesse moyenne de cette machine était de 12 000 feuilles à l’heure, imprimées recto et recto. La presse mesurait environ 5,80 mètres de longueur pour 1,83 mètre de largeur et 2,14 mètres de hauteur. Sa physionomie présentait la forme d’un V renversé, sur lequel étaient montés les quatre cylindres portant les clichés et les étoffes de pression. Sept hommes seulement étaient affectés au service des deux machines installées, tandis que chaque grosse presse « Hoe » nécessitait seize hommes, bien que ne produisant guère plus de 20 000 feuilles de quatre pages, imprimées d’un seul côté. La presse Walter remplaça complètement les machines à margeurs dès 1869. Ses cylindres se rapprochaient à volonté, au moyen d’une vis de foulage, et l’encrage se faisait à la manière des presses allemandes, avec des rouleaux usuels d’un gros diamètre, soit le double des presses françaises 244 . Le papier sans fin, non trempé, qui se trouve préalablement enroulé en avant des cylindres, passe rapidement en pression, pour être ensuite coupé mécaniquement à la sortie. Si la rotative s’est rapidement développée, ce fut malgré tout la machine de Richard March Hoe qui, incontestablement, attira l’attention des jeunes ingénieurs sur le principe rotatif, en Angleterre mais d’abord en France.

4.4. Le modèle américain : la presse cylindrique horizontale de Richard Hoe
La maison Robert Hoe et C ie compte parmi les plus anciennes du monde, quasiment aussi vieille que celle de Koenig et Bauer de Wurzbourg 245 . Son fondateur, Robert I er , était Anglais, fils d’un fermier du comté de Leicester où il naquit en 1774. Après un apprentissage de charpentier en 1823, il s’expatria en Amérique où il s’associa à ses deux beaux-frères, Mathew Smith, menuisier, et Pierre Smith. Robert I er continua la construction des presses qu’ils avaient perfectionnées au cours de leur association. Robert Hoe, premier du nom, mourut en 1833, laissant la direction de la maison à son fils aîné, Richard March Hoe, plus connu aux États-Unis sous le nom de colonel Hoe, qui s’est adjoint son cousin Mathew Smith puis, à la mort de celui-ci en 1842, ses deux frères Robert II Hoe et Pierre Smith Hoe. Ce fut le colonel Hoe qui donna à la maison du même nom toute sa notoriété.


L’impression des journaux, dont le tirage augmentait chaque jour, préoccupait tous les constructeurs. Vers 1847, l’américain Richard March Hoe se voua à l’invention d’une machine produisant une grande quantité de journaux. Cette machine, appelée en Amérique « Type Revolving Press », ce qui veut dire « machine à caractères tournants », et aussi « The Lightning Press (presse Éclair), était une réponse à la problématique des caractères maintenus sur un cylindre polygonal. Hoe obtient aux États-Unis une patente de 14 ans le 24 juillet 1847 expirant en 1861. Il s’associe à William Edward Newton, puis, pour gérer son exportation en France, se fait représenter à Paris, par l’avocat Perpigna qui loge au n°10 de la rue Neuve-Saint-Augustin. Hoe dépose en France un nouveau brevet d’invention le 24 janvier 1848 pour couvrir sa découverte de 1847, puis les perfectionnements apportés à cette invention par Newton. Leur intention était de confondre dans ce dernier brevet tant l’invention de Hoe que les perfectionnements de Newton, tout en limitant la durée de ce titre à celle de la patente américaine. Richard Hoe et Newton, dans leur brevet, présentent ainsi leur découverte :

Notre invention consiste en une machine perfectionnée pour l’impression typographique ; elle diffère de toutes celles maintenant employées par la disposition des caractères qui sont placés sur la surface d’un cylindre avec des rouleaux poseurs encreurs, et d’autres appareils appropriées et disposés de manière à ce qu’une rotation du cylindre principal ou central encre les caractères et imprime le papier qui est fourni aux rouleaux poseurs ; ceux-ci sont munis d’un appareil pour saisir le papier, l’entraîner dans les machines et aussi pour délivrer les feuilles imprimées. Beaucoup de feuilles peuvent être imprimées par une révolution du cylindre portant les caractères, parce qu’un certain nombre de rouleaux poseurs peuvent être rangés autour dudit cylindre : le nombre de ces rouleaux peut être varié selon la construction de la machine. L’invention comporte huit parties que détaille bien le brevet. La première partie porte sur la manière de fixer des caractères sur un cylindre, la seconde partie consiste à rendre mobile le segment ou fraction de cylindre sur lequel les caractères sont fixés, la troisième partie s’applique à l’appareil encreur, la quatrième partie consiste à employer une portion de la surface du cylindre principal comme marbre, ou sommier en forme de segment pour les caractères, à employer le reste du cylindre comme surface distributrice qui transmet aussi l’encre aux rouleaux encreurs ; enfin à donner à cette portion de la surface un plus petit rayon que celui de la portion sur laquelle sont fixés les caractères. La cinquième partie consiste à disposer les rouleaux encreurs par séries autour du cylindre principal. La sixième partie consiste dans la manière, dont les doigts (ou pinces) sont manœuvrés pour saisir et lâcher les feuilles qui passent sous le cylindre poseur et le quittent. La septième partie consiste dans une disposition de mécanisme qui lève les feuilles imprimées et les dépose sur une table, en les empilant uniformément, la huitième partie, enfin, consiste dans la création d’un simple appareil pour tirer des épreuves.


Richard March Hoe, explique Lucien Neipp 246 , a donc réussi à faire tenir une grande forme de caractères mobiles sur la surface ronde et lisse d’un cylindre tournant à grande vitesse, sans qu’aucune lettre ne tombe ou ne se déplace. C’est en employant des filets de séparation des colonnes dont le pied était plus mince que le haut, des filets spécialement conçus en V, que le problème trouva sa solution. Cette machine était énorme, elle fut appelée dans les ateliers américains « machine mammouth », ajoute Lucien Neipp 247 , qui précise qu’elle imprimait des feuilles de 92 x 128 centimètres, d’un côté seulement, le papier devant être passé une seconde fois pour le tirage de son verso. Ces machines étaient construites pour quatre, six, huit ou dix margeurs, et pour autant de cylindres imprimeurs disposés autour du grand cylindre central. Les imprimeurs atteignaient des vitesses de 2 000 à 2 500 feuilles à l’heure. Une machine à quatre margeurs produisait 8 000 à 10 000 feuilles, et une autre, à dix margeurs, pouvait atteindre 25 000 feuilles par heure. Le premier journal américain qui se rendit acquéreur de cette nouvelle presse fut le Philadelphia Ledger ou Public Ledger , de Philadelphie ; cette machine à six margeurs donna de tels résultats qu’une seconde lui fut adjointe; puis le Sun de New York commanda plusieurs exemplaires de la presse à dix margeurs, qui nécessitait vingt hommes pour la servir.

4.5. Jules Derriey et la première presse rotative à imprimer de Hoe en France
La première machine de ce modèle, que livra en Europe la maison Hoe & Cie, fut montée dans les ateliers du journal La Patrie en 1848. Elle était du modèle à quatre cylindres et à six margeurs ; le cylindre portant la composition mesurait 1,30 mètre de diamètre, tournant à la vitesse de 42 tours à la minute, et la production était de 10 000 exemplaires à l’heure. Ce fut cette machine qui, de 1849 à 1862, assura les deux éditions journalières de La Patrie . En 1856, Hoe semble ne pas avoir encore intégré la stéréotypie. Il est toujours dans le caractère mobile pour la rotative puisqu’il dépose un brevet d’invention - n° 1969- le 25 juillet 1856 pour des perfectionnements apportés aux moyens déjà utilisés, afin de maintenir solidement en forme les caractères typographiques dans les presses rotatives dites presses Hoe. La seconde machine de ce type livrée en Europe, et la première en Angleterre, fut celle du Lloyds Weekley Newspaper , en 1857 à Londres. Le propriétaire de ce journal ayant vu, à Paris, la machine de La Patrie , en commanda une semblable à six margeurs. Enfin, Le Times commanda deux machines à dix margeurs, mais exigea que la construction fût faite en Angleterre : elle fut confiée à un constructeur de machines-outils, Sir Joseph Withworth, la maison Hoe de Londres n’existant pas à cette époque. Cette fabrique n’en ayant jamais monté auparavant, les machines furent loin d’être aussi performantes qu’elles l’étaient en Amérique.
En France, la machine du journal La Patrie était la seule pour assurer l’impression ; il fallait donc éviter absolument les arrêts, les accidents, qui auraient été désastreux pour le tirage. À cet effet, la conduite et l’entretien minutieux de la rotative étaient confiés non à un simple conducteur, mais à un mécanicien expérimenté. D’autre part, des pourparlers étaient engagés avec Christophe-François Calla (1802-?), mécanicien français, fils d’Étienne Calla (1760-1834), apprenti chez Jacques Vaucanson pour la construction en France des machines Hoe. Ce constructeur-mécanicien était alors réputé pour ses machines-outils, ses tours, ses machines à papier, puis plus tard, pour ses locomobiles. C’est le mécanicien Jules Derriey 248 , un de ses chefs monteurs, qui assurait les services de la rotative de La Patrie . Les événements politiques de 1848 ainsi que leurs conséquences, dont l’arrêt des affaires, le chômage, la crise ouvrière, firent oublier à François Calla la construction éventuelle des machines Hoe en France, et, peu sûr du lendemain, il conseilla à son mécanicien de prendre la charge complète de la conduite et de l’entretien de la rotative du journal. Deux autres presses semblables furent ensuite mises en fonction au journal La Patrie et, pour éviter l’énorme dépense que nécessitaient ces trois compositions du journal, Derriey fut chargé d’installer une stéréotypie complète. Un bon nombre d’essais de stéréotypie au papier avaient déjà été faits en France, mais la manipulation était longue et l’application difficile pour le journal. C’est à ce moment que Dellagana, l’ancien ouvrier stéréotypeur de Paris, parti avec son frère trouver fortune en Angleterre, découvre, une préparation des matrices permettant la prise rapide et le prompt séchage des empreintes. Derriey fut chargé par la direction de La Patrie de s’entendre avec Dellagana pour introduire cette technique en France. Le résultat fut l’installation accélérée du clichage journalier à Paris, au journal La Patrie tout d’abord. Jules Derriey se trouva ainsi en contact permanent avec les machines à imprimer, les connaissant dans les moindres détails, et fut amené, pour les travaux d’entretien et de réparation de cette même rotative Hoe, à créer son propre atelier en 1854. C’est ainsi que lui vint l’idée de fabriquer une machine rotative imprimant les deux côtés de la feuille d’une seule opération, le 9 mars 1863 249 , date où il déposa un brevet pour un système de rotative avec cliché stéréo. Cette invention cruciale fera l’objet d’une explication ultérieure.
Jean-Joseph-Jules Derriey, né à Besançon en 1818, est le huitième et dernier fils d’une famille de douze enfants. Ses parents avaient perdu dans de mauvaises entreprises le peu d’aisance qu’ils possédaient. Placé en apprentissage chez un maréchal-ferrant, il fut ensuite serrurier et vint à Paris comme ouvrier mécanicien dans l’atelier de Giroudot, constructeur de presses typographiques. Il entra ensuite dans l’importante maison de mécanique de François Calla, puis il sera embauché, en 1849, au journal La Patrie , pour conduire la première machine rotative qui fonctionna en France 250 . S’ensuivit la fondation de son propre atelier, avec ses seules économies d’ouvrier, qui ne fut au départ qu’un local de 60 m 2 qui employait six personnes. Situé sur l’avenue Philippe-Auguste à Paris, l’atelier de Jules Derriey connut un grand développement et acquit une réputation toute particulière dans la construction des machines rotatives, devenant même le principal concurrent de Marinoni tout au long de leurs mutuelles carrières, par ailleurs brillantes l’une et l’autre. Le colonel Hoe avait conservé de très bonnes relations avec la maison Derriey et, durant chaque voyage en France, il ne manquait pas de venir visiter celui qu’il avait pensé, un jour, pouvoir emmener avec lui à New York. Applegath à Londres, ainsi que Jacob Worms et Marinoni à Paris, s’inspirèrent aussi de cette machine Hoe et des recherches de Derriey.

4.6. La rotative avec stéréotypie et papier continu de Bullock
Pendant bien longtemps, la grande machine Hoe, à dix margeurs, a bénéficié de la réputation d’être la machine la plus rapide, bien qu’elle nécessitait beaucoup de main d’œuvre, et présentait le désavantage de ne pouvoir imprimer qu’un seul côté à la fois, et ceci feuille par feuille. L’introduction des cylindres à deux impressions et de la bobine de papier eurent bientôt pour effet de remplacer, aux alentours de 1861, la Hoe originale. Outre les margeurs et les releveurs supprimés, la production de la machine était supérieure d’au moins 50%. Il fallut cependant attendre 1863, avec la presse de William Bullock, pour voir apparaître aux États-Unis une rotative avec stéréotypie et papier continu. Né en 1813 à Greenville, New York, il fut ouvrier fondeur et mécanicien. Il devint agent d’affaires à Philadelphie, et eut par hasard en charge, pour un de ses clients, Arsène Legat, la question d’un brevet pour une sorte de presse à imprimer les papiers peints. Pour résoudre ce problème, William Bullock dut dessiner à nouveau l’appareil à imprimer, en bois, muni d’une platine très sommaire. Ce qui le frappa, dans cette machine rudimentaire, fut de constater que son extrémité était pourvue d’un de ses éléments principaux, soit un rouleau de papier. Il eut alors l’idée d’utiliser des rouleaux de papier pour l’impression des journaux. En 1865, sa première rotative était édifiée, imprimant recto et verso avec du papier en bobine. Les avantages que fait valoir le constructeur, reposent sur la simplicité de fonctionnement de cette machine, les cordons ayant été supprimés et d’un encombrement moindre. L’emplacement nécessaire à une presse Bullock, format du Times , n’est que de 3,35 x 1,85 mètres. Mais cet avantage est minoré par les nombreuses pinces qui, dans cette machine, ne sont pas moins de sept. Elles sont sujettes à problèmes, spécialement pour les machines à grande vitesse. Les cordons s’usent et se cassent souvent, même si leur remplacement n’est l’affaire que de quelques minutes, tandis que le moindre accroc survenu au mécanisme des pinces peut occasionner un long retard.


William Bullock installa deux machines dans l’imprimerie du journal Philadelphian Inquirer , à Philadelphie. Chacune de ces presses produit de 8 000 à 10 000 exemplaires terminés recto et verso à l’heure. Malheureusement, cet inventeur meurt accidentellement en 1867, au cours du montage d’une de ses machines dans l’imprimerie du journal Philadelphia Public Ledger , où il fut blessé grièvement. William Bullock ne put hélas profiter du fruit de ses travaux. Evidemment, il n’assista pas à l’Exposition universelle de 1867 pour y présenter sa machine. Par ignorance, sans doute, de son décès, cette absence lui valut de sévères commentaires de la part de Motteroz, spécialiste français des questions de l’évolution des métiers dans les industries graphiques au XIX e siècle, dans le journal professionnel L’Imprimerie :

Un journal typographique anglais, dans un compte rendu de l’Exposition, présentait la presse Bullock comme la meilleure de toutes les machines à imprimer. Le rédacteur de ce journal était, à ce qu’il prétend, accompagné et renseigné dans ses visites à l’Exposition par le contremaître des machines d’une imprimerie de Paris.
N’ayant pu trouver cette presse si parfaite, nous sommes allés aux renseignements auprès de la commission des États-Unis, qui nous a assuré que la machine de M. Bullock, quoique annoncée au livret, n’a pas été envoyée en Europe.
L’imprimeur français qui a renseigné ce rédacteur a fait là une nouvelle édition de ce vieux cliché que l’on devrait bien mettre à la fonte : les Anglo-Américains font mieux que nous, même quand ils ne font rien. 251
La presse Bullock, même si elle n’eut pas de suite commerciale du fait de la disparition de son créateur, marqua une rupture décisive, un progrès. Avec cette machine, il n’était plus nécessaire de repasser le papier une seconde fois dans les machines, comme pour la Hoe. Le deuxième grand pas à accomplir était le pliage du papier à la sortie de la machine. Nous verrons que la machine à plier créée par Marinoni et Baillet en 1849 fut rapidement remise au goût du jour en France, alors qu’elle avait été pendant longtemps mise de côté ou oubliée.

4.7. Le modèle français gagnant: la rotative avec cliché stéréo
Après tous les différents essais qui ont précédé, les rotatives à caractères mobiles puis à clichés cylindriques et papier continu, au cours des années 1863 à 1872, firent donc leur apparition, aux États-Unis grâce à Hoe, Bullock et Campbell, en Angleterre grâce à Conisbee, Dawson, Forster et Walter, en Allemagne et en Autriche grâce à Koenig et Bauer ainsi qu’à la Fabrique de machines d’Augsbourg et au Viennois Georg Sigl, puis enfin, en France, grâce à Worms, Derriey, Marinoni et Alauzet. Tous ces mécaniciens vont introduire la rotative « dans la grande pratique de l’imprimerie » moderne 252 .
En France comme en Angleterre, le monopole de la distribution des journaux par la poste et l’apposition du timbre avant l’impression obligèrent longtemps les imprimeurs à tirer les journaux politiques par feuilles coupées et pré-timbrées. L’impression l’oblitérant, ce timbre fiscal apposé sur le haut des premières pages des journaux freinait considérablement l’essor des rotatives. L’utilisation du papier sans fin, restreinte à la presse populaire, limita d’autant le développement de la rotative avant qu’elle n’en devienne le moteur. En Angleterre, en 1853 fut accordée au Times la permission d’imprimer le timbre au moyen d’un petit cliché inséré dans l’en-tête du journal, avec la seule obligation d’avoir à rendre un compte exact des tirages quotidiens à la Commission royale du timbre. La même année, on introduisit des dispositifs permettant l’automatisation du travail de l’ouvrier margeur. On doit le premier margeur automatique à l’Américain John P. Comly, de Dayton dans l’Ohio. Cette facilité tout à fait exceptionnelle ne fut malheureusement jamais accordée en France aux imprimeurs, malgré leurs incessantes démarches. Ils durent attendre 1871, la fin du Second Empire, pour une suppression pure et simple de cette entrave à l’essor de la rotative et de l’information de masse, qu’accompagnera d’ailleurs un nouveau style de journalisme. Au sujet du papier en bobines, l’Angleterre et l’Amérique avaient donc une certaine avance. Mais techniquement, ce ne fut pas le principe américain de Hoe ou celui, anglais, d’Applegath, des rotatives à caractères mobiles qui fut retenu par les professionnels. Ce fut celui du cliché stéréotypique développé très tôt en France qui fut retenu. Ce n’est qu’en 1856 que les journaux non politiques en France échappèrent au monopole de la poste, ce qui va donner une certaine impulsion à ce secteur industriel qui s’appuiera sur la rotative pour se développer.

Dans cette brèche ouverte s’engouffrèrent une masse de magazines, hebdomadaires ou bihebdomadaires, de lectures romanesques et/ou de vulgarisation, vendus de 5 à 10 centimes le numéro. Ils étaient modestement apparus sous la monarchie de Juillet, suivant la mode nouvelle des romans-feuilletons, et ils prirent un développement considérable et durable dans les années 1853-1855. Ils servaient un peu de substitut à la lecture de la presse politique désormais trop chère et réduite pour l’essentiel à la seule clientèle d’abonnés. Ils satisfaisaient au désir de lectures des classes populaires urbaines — et même rurales —, désir qu’avait exaspéré l’expansion du marché des journaux sous la Seconde République. 253
L’élan qui va favoriser le développement d’une presse populaire dynamique, à l’image du Petit Journal , va, dès 1863, bouleverser le métier de journaliste dans la manière d’aborder l’événement et de traiter l’information. Cette législation française, plus libérale pour les journaux non politiques, permettra à la rotative de se développer et d’être principalement utilisée par les imprimeurs de presse populaire, y trouvant un aspect purement technique dans un premier temps. Ceci étant, les presses à réactions de type Marinoni suffiront amplement encore longtemps étant donné la moyenne du tirage des journaux de l’époque.
Après les brevets de Worms en 1846 et ses deux rotatives commercialisées en 1851, Jules Derriey, d’abord influencé par Hoe et son système américain de rotative, déposa avant Marinoni les trois premiers brevets français de la période du Second Empire, pour un nouveau système technique d’impression fondé exclusivement sur le cylindre avec cliché stéréo et margeurs. C’est en effet le 9 mars 1863 que Jules Derriey produit sa première machine rotative à trois margeurs et à trois receveurs mécaniques. Elle est destinée à remplacer la machine américaine de Hoe du journal La Patrie. Cette machine n’obtint qu’un succès de curiosité ; personne ne veut croire au triomphe de ce nouveau système d’impression sur rotative, et aucun acheteur ne désire tenter l’expérience. Cette machine est donc restée sans emploi. Les deux premiers brevets de Derriey sont déposés le 14 mars 1863 -brevets n° 57786 et n° 57787- pour une machine typographique rotative à retiration et receveurs qui imprime les journaux au moyen de clichés mobiles, et pour un ensemble de machines à faire les clichés ainsi que pour des perfectionnements apportés aux machines à imprimer rotatives. Le troisième brevet est déposé le 4 mai 1864 -n° 62914- pour des perfectionnements apportés aux machines typographiques rotatives sur le système américain. Les journaux français peuvent donc disposer du système rotatif d’impression mais toujours avec margeurs.
On sait que l’émergence de la rotative ne relève pas uniquement de la presse ou de l’édition comme en est faite l’analyse dans le chapitre sur la stéréotypie. On trouve en France par exemple, vers 1786, les traces d’une presse à cylindre mobile. Les machines à cylindre sont donc, au moins dans leur principe, plus anciennes qu’on ne l’imagine généralement. Il en est de même des machines à marbre fixe et à cylindre mobile. Le Journal polytype des sciences et des arts , dans son numéro du mercredi 8 mars 1786, présentait la presse dont les aveugles se servaient pour imprimer dans l’école formée par Haüy, interprète du roi. Un article dans le journal L’Imprimerie, n° 723, vers la fin de juillet 1904, fut publié sur le sujet. L’auteur en donne la description suivante :

Cette presse se compose essentiellement d’une table supportant un marbre qu’un mouvement de pédale peut faire pencher à droite ou à gauche. Cette pédale rappelle, par sa disposition, celle de presses à bras lithographiques qui sert à donner la pression. Sur les deux côtés du marbre se trouvent deux tiges métalliques ou rails, terminées à leurs extrémités par des becs recourbés comme des becs de patin. La concavité de ces becs correspond à la circonférence d’un lourd cylindre qui est supporté par ces deux rails sur lesquels il peut se déplacer, grâce à deux chemins concaves qu’il possède vers ses deux extrémités. Le maniement de cette presse était très simple : la composition mise sur le marbre incliné, par exemple, vers la droite — le cylindre étant lui-même à droite, retenu par ces deux becs –, on plaçait la feuille à imprimer, ou, plus exactement, à estamper, le tympan était rabattu comme à l’ordinaire, puis un mouvement de pédale relevant convenablement le marbre, en l’inclinant vers la gauche, le cylindre roulait sur les rails, donnant le foulage voulu. 254
On conçoit aisément, dit l’auteur de la description, qu’en substituant ainsi à la platine des presses ordinaires qui appuie également sur tous les caractères à la fois, un cylindre très lourd qui parcourt au contraire successivement la longueur de la planche, on force bien plus sûrement le papier à entrer dans les intervalles des caractères et à laisser à la lettre un relief suffisant. L’humidité dont on imprègne les feuilles avant cette opération, comme cela se pratique pour l’impression ordinaire, permet au papier de prendre, sans se déchirer, la forme des caractères, laquelle impression, par réaction opposée, s’avère indélébile dès que le papier est sec. Le fait est que dès 1786 en France, on avait conçu « l’impression », dans le principe, par cylindre et cylindre mobile grâce à un procédé adapté de la typographie 255 .
Malgré tout, on oublie trop souvent l’influence de l’industrie textile 256 dans la plupart des secteurs industriels, en France comme à l’étranger. Dans le domaine de l’imprimerie sur textile, les premières traces d’un procédé d’impression utilisant le principe de la rotative remontent à l’imprimerie sur étoffe, en particulier dans l’entreprise que Philippe Oberkampf fonde à Jouy en mai 1760. Il introduit en France les nouvelles machines à imprimer les tissus, et influence bon nombre de mécaniciens français, comme Ébingre à Saint-Denis -un ancien de chez Oberkampf- associé à Lefèvre (1800-1803), ou Chaumette (1805) 257 à Paris, ou comme Rawle (1814) 258 ou Perrot (1830-1835) avec sa Perrotine, installés tous deux à Rouen. Quant à Seib 259 à Strasbourg en 1820, il fut l’un des premiers à tenter d’appliquer la lithographie à l’impression sur textile.
Avec, par exemple, l’invention du sieur Ebingre 260 , de Saint-Denis, brevetée le 16 juillet 1800, on retrouve les traces de la rotative. Cette machine construite dans le but d’imprimer les fonds sablés sur toile de coton se composait de trois cylindres superposés au-dessus d’une auge contenant la couleur à imprimer. Le premier cylindre, recouvert de drap, trempait dans l’auge où il s’imprégnait du liquide colorant dont une raclette était chargée de régulariser le débit. Le deuxième cylindre, au centre, était garni d’une multitude de petites pointes en fil de laiton, il recevait la couleur en se heurtant au premier cylindre, imprimant sur la toile qui passait entre ces pointes et le troisième cylindre en bois recouvert de drap. Le 2 juin 1805 un brevet est accordé au citoyen G.M.A. Chaumette, de Paris, pour les procédés particuliers d’imprimerie sur toiles, mais aussi sur papiers, à plusieurs couleurs, à l’aide de caractères mobiles.

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