Moments de formation et mise en sens de soi
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Description

Quels sont les moments décisifs de mise en forme et en sens de soi tout au long de la vie ? Quelle est la relation entre ces moments formateurs de l'histoire de vie ? Toute histoire de vie est composée de multiples moments décisifs et signifiants. Mais qu'en faisons-nous ? De quelle manière et avec quelles méthodes sont-ils abordés dans les pratiques d'histoires de vie ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 48
EAN13 9782296469082
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Moments de formation

et mise en sens de soi
Histoire de Vie et Formation
Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé,
Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s’ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique.
Le volet Formation s’ouvre aux chercheurs sur la formation s’inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l’inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie , plus narratif, reflète l’expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières parutions

Volet : Formation

Micheline THOMAS-DESPLEBIN, Les Thomas, une faille nombreuse en milieu rural au XXe siècle , 2011.
Marie-Christine JOSSO, Expériences de vie et formation , 2011.
Jean-Claude GIMONET (dir.), Maison Familiale Rurale de Férolles, Les clés du devenir , 2011.
Martine LANI-BAYLE (dir.), Philippe Montaireau, Carole Buffa-Potente, André de Peretti, pédagogue d’exception. Regards croisés sur l’homme aux mille et un rebondissements , 2011.
Gaston PINEAU, Martine LANI-BAYLE, Catherine SCHMUTZ (Coord.), Histoires de morts au cours de la vie , 2011.
Christine CAMPINI, Jacques Ardoino, entre éducation et dialectique, un regard multiréférentiel , 2011.
Pierre LAMY, D’un quartier ouvrier… aux quartiers de la finance. Itinéraire d’un Montréalais, 1938-1983 , 2010.
Marie-France ROTHÉ, Vivre avec le mal de mère ou qu’est-ce qui fait courir Julie ? , 2010.
Muriel DELTAND, Les musiciens enseignants au risque de la formation : Donner le la , 2009.
Pascal Galvani, Yves de Champlain,
Danielle Nolin, Gabrielle Dubé (coord.)


Moments de formation

et mise en sens de soi


Actes du 17 e Symposium
du
Réseau Québécois pour la Pratique des Histoires de Vie
« Moments de mise en forme et en sens de soi »
Pohénégamook, septembre 2010


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN , 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56091-8
EAN : 9782296560918

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Introduction générale
Quels sont les moments décisifs de mise en forme et en sens de soi tout au long de la vie ? Quelle est la relation entre ces moments formateurs et l’histoire de vie ? Toute histoire de vie est composée de multiples moments décisifs et signifiants mais qu’en faisons-nous ? De quelle manière et avec quelles méthodes sont-ils abordés dans les pratiques d’histoires de vie ?

Pour comprendre et explorer la place des moments formateurs dans les histoires de vie, nous {1} avons décidé de consacrer à ce – thème le dix-septième symposium du Réseau Québécois pour la Pratique des Histoires de Vie (RQPHV). Ce livre collectif est le résultat de l’exploration faite au cours d’ateliers réflexifs, de conférences et de moments conviviaux qui ont eu lieu durant trois jours à Pohénégamook fin septembre 2010.

1. Pourquoi s’interroger sur les moments de mise en sens et en forme de soi ?

On peut tout d’abord rappeler que la question des moments est au cœur même de la construction des histoires de vie. Toute histoire de vie n’est-elle pas une « mise en intrigue », de moments particuliers, choisis parmi tant d’autres possibles (Ricoeur, 1989). Autrement dit, l’histoire racontée, n’est pas l’ensemble des faits et des événements objectifs qui composent une vie. Les instants, les faits, et les événements sont en fait innombrables, quasi infinis. La totalité d’une vie est donc, au sens propre, inracontable. On le sait, chaque histoire de vie est une configuration, c’est-à-dire, une mise en intrigue de moments et d’événements hétérogènes, reliés par la narration (Le Grand et Pineau, 1993).

Cette configuration n’est pas entièrement dirigée par la conscience intentionnelle mais aussi par l’occasion qui provoque l’histoire de vie. Ce sont les personnes à qui l’on s’adresse et les circonstances de la narration, qui « appellent » à la mémoire (anamnèse {2} ) certains moments de la vie et pas d’autres, pour constituer le récit (Desroche, 1990). Les souvenirs qui se présentent à l’esprit de la personne qui raconte son histoire sont donc largement préfigurés par la situation d’interlocution , avec son intentionnalité pratique plus ou moins consciente (Brun, 2001 ch. 8 ; Le Grand et Pineau, 1993). Ainsi, selon que l’on raconte sa vie à un ami retrouvé après une longue séparation, ou dans un groupe de formation, ou encore à ses petits enfants ou bien à la personne avec qui l’on tombe amoureux, chacune de ces situations d’interlocution, constitue un cadre qui oriente l’anamnèse : c’est-à-dire le souvenir des moments pertinents qui viendront « spontanément » à l’esprit constituer le récit. Car la situation d’interlocution est un champ constitué par une certaine orientation et un questionnement implicite qui « attirent » et présélectionnent les moments signifiants pour composer l’histoire. Toute histoire de vie relie des moments du passé au regard de la quête de sens présente au moment où l’histoire de vie est racontée.

Pour entrer dans la notion de moment, nous nous appuierons sur Henri Lefebvre qui a proposé une théorie des moments reprise par Rémi Hess. Dans cette perspective dialectique, le moment doit être distingué de la situation. La situation désigne les conditions objectives d’une expérience alors que le moment exprime la singularisation anthropologique d’un sujet (Hess, 2009).

Parler de moments de mise en forme et en sens de soi, c’est parler de formation et d’autoformation existentielle puisqu’il s’agit de la mise en forme du sujet par lui-même (Galvani, 2010).

A l’origine, le mot moment vient du bas latin momentum. Il signifie mouvement, impulsion, changement et désigne très concrètement le poids qui détermine le mouvement et l’impulsion d’une balance. Par dérivation, il prend d’abord le sens moral de motif , d’ orientation, d’influence motivant une action. Il prend ensuite le sens de point et de division spécialement temporelle (Rey, 1992). L’étymologie du mot moment révèle donc une notion complexe. Le moment désigne à la fois un point infinitésimal – le moment comme instant – mais aussi une globalité – le moment comme dynamique de formation – qui implique une durée.

De même qu’en histoire de l’art on peut parler du « moment impressionniste », l’histoire de vie peut décrire différents moments de singularisation du sujet : moments de professionnel, moments d’artiste, moment de sportif, moments d’acteur social, moments d’enfant, d’adolescent ou de parent, moment d’amant, moment de maladie, etc. Le moment est donc à comprendre comme un hologramme. Il est une dynamique émergente, à la foi ponctuelle et globale. Chaque moment particulier « contient » comme un hologramme la globalité du mouvement dans laquelle il « s’inscrit » ponctuellement. Réciproquement un moment global (macro-moment) ne peut se concevoir qu’à partir d’une série de moments ponctuels (micro-moment) qui le manifestent.

Chaque moment est ainsi constitué de micro-moments. Il y a bien sûr les moments d’initiation, les « premières fois » qui sont les déclencheurs de mouvements qui peuvent s’étendre sur de longues périodes. Il y aussi les grands moments, les moments décisifs des grandes occasions qui marquent une destinée (Jankélévitch, 1980). Il y a encore les moments de bascule ou de bifurcation qui transforment le cours d’une vie (Lesourd, 2008 ; Pineau, 2005).

Il y a enfin les micro-moments du quotidien qui peuvent rester dans l’inconscience des routines ou devenir autant d’occasions d’un éveil à soi (Galvani, 2006, 2009).

Les rapports entre les moments et l’histoire de vie sont complexes et dialogiques c’est-à-dire qu’ils sont à la fois antagonistes et complémentaires. En effet, si la construction d’une histoire suppose bien la mise relation de moments ponctuels, la continuité logique et chronologique que construit l’histoire de vie à tendance au contraire, à occulter l’hétérogénéité, la discontinuité et les ruptures que constitue chaque moment formateur.

La question des moments dans les pratiques d’histoires de vie se pose dans une double problématique temporelle. D’une part elle pose la question de l’échelle temporelle pertinente : si l’histoire de vie se caractérise par la chronologie et une temporalité du long terme à grande échelle ; le moment au contraire fait signe vers l’événement dans une échelle temporelle à court terme. Mais d’autre part, la question des moments ouvre aussi la problématique de la continuité et des discontinuités dans le cours de la vie : moments de naissance, moments de mise en forme et en sens de soi, moments de transformation et de bifurcation dans le cours d’une vie.

2. Plan d’exploration

Ces aspects de la problématique des moments dans l’histoire de vie sont abordés par les différentes contributions qui composent cet ouvrage. Nous les avons regroupées selon trois grandes sections : la première partie présente des méthodes d’exploration des moments dans les pratiques d’histoires de vie, la seconde partie présente l’exploration de quelques moments formateurs particuliers, et la troisième partie aborde la dimension plus sociale et historique des moments de transformation.

Le premier chapitre nous plonge dans le moment de l’émergence de la démarche d’histoire de vie. Gaston Pineau et Marie-Michèle reviennent réflexivement sur ce moment inaugural vingt-sept ans après la parution du livre qui est à l’origine des pratiques d’histoires de vie en formation (Pineau & Marie-Michèle, 1983). Cette communication à deux voies annonçant la ré-édition du livre a été en elle-même un grand moment tant pour le symposium que pour l’histoire du Réseau Québécois pour les Pratiques d’Histoires de Vie. On voit ici comment les grands moments formateurs provoquent des effets à long terme, et comment des événements éloignés temporellement entrent en résonances signifiantes.

Le second chapitre présente la méthode d’explicitation biographique qui permet l’exploration de ces instants pivots qui produisent des tournants de vie. Francis Lesourd nous présente ici sa recherche qui combine la méthode d’histoire de vie et celle de l’entretien d’explicitation (Lesourd, 2008). Avec l’explicitation biographique, il est possible de faire des « zooms » sur les moments sources pour comprendre très finement les savoir-passer s et les gestes psychiques mobilisés par les personnes pour opérer les dissolutions et les recompositions nécessaires dans les périodes de transition.

Le troisième chapitre présente une méthode réflexive et dialogique d’exploration des moments d’autoformation (Galvani, 2006, 2009). La variété des moments d’autoformation est abordée dans la perspective du kaïros , moment décisif et opportun, qui ouvre sur une émergence nouvelle, un nouveau couplage de la personne et de l’environnement dans une auto-éco-formation permanente.

Le chapitre quatre interroge la dynamique de construction identitaire dans les micros-moments de la pratique quotidienne. Yves de Champlain utilise aussi l’entretien d’explicitation pour développer une psycho-phénoménologie de ces micros-moments et des micros-identités qui leur correspondent.

Cette recherche permet de voir comment les micro-ruptures de perception permettent l’enchaînement en alternance de plusieurs micros-identités.

La seconde partie de l’ouvrage explore quatre types de moments formateurs différents.

Le chapitre cinq explore la puissance de la création artistique pour accompagner un moment de deuil. Danielle Nolin montre comment l’écriture romanesque et poétique des moments biographiques ouvre l’espace de l’œuvre et permet une distanciation. L’écoute des résonances devient alors une véritable suspension l’être-au-monde qui permet une re-création de soi.

Le chapitre six explore les moments de l’accompagnement en fin de vie dans les soins palliatifs. Caroline Galle nous montre que la construction d’une culture palliative nécessite plusieurs moments de formation. On ne peut aborder les situations limites de la mort et de la vie qu’en sachant conjuguer de manière transdisciplinaire différents savoirs et différents points de vue. Entre expérience d’autoformation expérientielle, co-formation, et formation technique, il est proposé de croiser les regards et les disciplines dans une dynamique relationnelle et partenariale.

Le chapitre sept présente une recherche sur l’expérience du cancer et ces moments formateurs. Réjeanne Audet explore autant son vécu personnel que son expérience d’accompagnement à la recherche des moments de mise en sens : « moments-chocs » du diagnostic, moments de deuil, moments de la motivation à guérir, et moments de vie quotidienne.

Paradoxalement les moments de deuils et d’apprivoisement de la mort apparaissent inséparables de la capacité à vivre des moments de grâce, où nous sentons que l’ici maintenant a valeur d’éternité (Audet, dans ce volume).

Le chapitre huit présente une recherche sur l’instant terreau et l’ acte créateur faite à partir d’histoire de vie de personnes en formation. Les moments formateurs signifiants se révèlent autant de moments quotidiens, de moments d’épreuve, de moments de stratégie, mais aussi de moments de plaisir.

Cécile Nicolas montre que ces moments font événement et provoque des changements dans la dynamique de formation.

L’apprentissage formateur se développe dans l’histoire de vie par la réflexivité et la mise en sens des moments dans la cohérence d’un développement personnel.

La troisième partie de l’ouvrage est consacré à l’exploration de la dimension plus sociale des moments formateurs tant dans leurs aspects historiques que géographiques.

Le chapitre neuf propose une analyse des transformations identitaires des communautés du bord de l’eau de la Rive-Sud du Saint-Laurent. Dans cette approche géographique, le territoire est un lieu de mémoire qui affiche les images symboliques comme autant de repères de l’identité collective. René Blais analyse les changements de l’identité collective dans son rapport au fleuve. L’identité fluviale des communautés reste essentielle et se reconstitue malgré et par la transformation du rapport au fleuve.

Le chapitre dix offre une perspective historique sur l’émergence des pratiques d’histoire de vie au Japon et sur les transformations de ces pratiques au cours des trente dernières années. Makoto Suemoto analyse ces changements en montrant comment les pratiques d’histoires de vie reflètent les contradictions du moment de la culture japonaise entre le modèle collectif traditionnel de mise en forme de soi et le modèle individualiste issu de la mondialisation et de la consommation. Pour explorer ces tensions, l’auteur propose une pratique de recherche-action visant la découverte de soi par le groupe.

Le chapitre onze montre que les développements de la mondialisation et de la globalisation qui réduisent le temps et l’espace constituent paradoxalement un moment décisif pour redéfinir le concept de local. Pour cela, Yasushi Maehira propose une analyse de la place du savoir local et de l’apprentissage collectif au Japon à partir d’une recherche faite avec la démarche d’histoires de vie dans un village de Kyoto.

3. Le moment comme pratique de l’éveil

Au terme de cette exploration, il est évident qu’on ne peut réduire ni épuiser la complexité des moments formateurs dans l’histoire de vie. Nous pouvons cependant souligner la fonction charnière du moment qui articule le continu et le discontinu, la permanence du même et l’ouverture à l’autre.

Le moment, dans la fine pointe de l’instant, est-ce presque-rien dont l’être se trouve simultanément dans l’apparition et la disparition (Jankélévitch, 1980). Au cœur du changement, le moment est l’essence même du devenir. Réfléchir les moments c’est méditer sur l’occasion. Imprévisible, unique, et éphémère l’occasion nécessite la présence du sujet pour devenir moment opportun. Une présence au présent, une immédiateté dans l’événement.

Dans sa forme la plus instantanée, le moment de mise en forme est un kaïros , c’est-à-dire un instant opportun et décisif. Les kaïros peuvent prendre la forme des grandes occasions, des moments rares et uniques offerts par la destinée mais ils peuvent aussi prendre la forme des instants du quotidien, lorsque l’on veut bien leur prêter attention pour y être présent (Hadot, 2008). Chaque instant peut alors être l’occasion heureuse, la « bonne heure » d’une émergence, l’occasion d’une discontinuité et d’une prise de conscience de soi (Jankélévitch, 1980 ; Varela, 1992). Pour vivre les moments, il faut s’éveiller au présent, que ceux-ci apparaissent sous la forme des grandes occasions du destin, ou au contraire sous la forme des petits instants quotidiens.

Il y a, conclurons-nous, deux aspects différents, mais apparentés de la notion d’instant présent chez Goethe : d’une part, l’instant exceptionnel, l’occasion inespérée offerte par le destin, et d’autre part, les instants quotidiens, auxquels nous pouvons donner comme les philosophes antiques une valeur infinie, en pressentant, dans leur « présence », la course de l’éternel devenir, l’éternel renouveau de l’être. (Hadot, 2008, 84-85)

Finalement, réfléchir sur les moments formateurs à peut être surtout la vertu de nous rappeler à l’essentiel : N’oublie pas de vivre ! (Hadot, 2008) S’éveiller au moment c’est quitter, pour un temps, les préoccupations du futur, les regrets du passé, qui occupent, et préoccupent ordinairement la conscience qui oublie de vivre…

Est-il possible d’oublier qu’on vit, puisque, précisément, on vit ? Pourtant, dès le V ème siècle avant Jésus-Christ, Antiphon le Sophiste, nous l’avons vu, reprochait à ses contemporains d’oublier la vie présente, en se préparant à une autre vie. Et à la renaissance, Montaigne écrivait ces lignes que j’ai toujours admirées :
« Je n’ai rien faict d’aujourd’huy. – Quoy ? N’avez-vous pas vescu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations (…) Nostre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. C’est une absolue perfection et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre. » (Montaigne, Essais III-13, cité par Hadot, 2008, 272)

Si notre chef d’œuvre est de « vivre à propos », il s’agit d’un véritable « art de vivre » qui suppose la présence au moment formateur. Ce travail de la présence que Pierre Hadot nomme « exercice spirituel » au sens où il engage la transformation de l’être dans toutes ses dimensions.

C’est une conversion qui bouleverse toute la vie, qui change l’être de celui qui l’accomplit. Elle le fait passer d’un état de vie inauthentique, obscurci par l’inconscience, rongé par le souci, à un état de vie authentique, dans lequel l’homme atteint la conscience de soi, la vision exacte du monde, la paix et la liberté intérieure. (Hadot, 2002, 23)

Pascal Galvani

Rimouski 25 avril 2011
Chapitre 1 Produire sa vie avec des temps longs, moments d’émergence et de republication après vingt ans Marie-Michèle et Gaston Pineau
Première partie : Produire sa vie avec des temps longs (Gaston Pineau)

Ce n’est pas sans une profonde émotion que vingt-sept ans après la première édition de « Produire sa vie : autoformation et autobiographie », nous nous retrouvons, vous, Marie-Michèle et moi, grâce à la dynamique du Réseau Québécois pour la Pratique des Histoires de Vie. Ce dernier en est lui-même à son dix-septième symposium. Vingt-sept, dix-sept, deux chiffres qui nous inscrivent dans une temporalité relativement longue ; deux moments dont la conjugaison peut nous aider à nous mettre en forme et en sens.

Cette conjugaison des temps longs pour produire une vie pas trop difforme ni insensée, n’est pas si évidente que ça. Elle n’est pas une donnée automatique du cours de vie, qui le plus souvent fait courir dans tous les sens, émiette et disperse aux vents contraires et fluctuantsdu monde. Apprendre à conjuguer les temps longs pour produire sa vie, avec des moments qui peuvent être très courts, est le défi qui suscite et ressuscite tant bien que mal les histoires de vie.

La définition conceptuelle, simple et complexe, des histoires de vie, qui s’est construite et a résisté au fil des ans, « Recherche et construction de sens à partir de faits temporels personnels » (Pineau, Legrand, 1993-2007, p. 3) peut se concrétiser avec le conte du petit Poucet. Comme lui, nous sommes des nains errants dans la forêt. Pour ne pas s’y perdre, un seul moyen paradoxal, réfléchir nos traces, ce qui veut dire revenir en arrière pour les relier, les relire, expliciter et construire du sens. Mais là non plus rien d’assuré dans ce retour réflexif, cette boucle récursive dialogique qui peut être unifiante (Morin, La méthode, 2008). On peut aussi s’y perdre, s’enliser dans le passé, et non le dépasser pour comprendre le présent et projeter l’avenir. « Sauve qui peut, la vie entre en formation. Quelle histoire ! » (Pineau 1984), écrivais-je, peu de temps après l’édition du livre, dans le premier numéro de la revue Éducation Permanente, consacré aux histoires de vie, entre la formation et la recherche. L’inachèvement de la vie condamne à l’audace de recherche-formation de la sienne.

C’est cet inachèvement de nos vies qui nous a réunis voilà plus de trente ans, Marie-Michèle et moi, pour cette démarche de recherche entre autoformation et autobiographie. C’est encore elle qui nous fait nous réunir aujourd’hui, après vingt ans de silence entre nous, pour faire le point. Ces deux réunions, après un intervalle de plus de 20 ans, ne vont pas de soi. Elles constituent des moments-forts, intenses, concentrant beaucoup plus de sens que nous pourrons en expliciter dans les jours présents, au moment même. Ce sont des moments biographiques, des événements/avènements porteurs d’histoires, des événements cardinaux dont le déploiement de sens prend du temps, créent même le temps propre, personnel.

La préparation de cette réunion m’a fait revenir aux traces écrites de la première, le volume co-produit par Marie-Michèle et moi, en 1983. Je commencerai par faire part de cette relecture rapide, pour offrir un minimum d’information sur un ouvrage que beaucoup ici n’ont sans doute pas lu, car il est épuisé depuis longtemps. Ensuite j’évoquerai les circonstances qui ont provoqué cette réunion, qui sont cause de cette reprise de dialogue en vue d’une réédition.

Pourquoi ? Quels en sont les enjeux personnels mais aussi sociaux, à travers et au-delà les deux petits poucets que nous sommes ?

1. De l’initiation d’une méthodologie interactive de recherche-formation au long cours.

Produire sa vie par autoformation et autobiographie est une œuvre au long cours, mobilisant soi, les autres et les choses, expériences et expressions, orales et écrites, pour tenter de conjuguer temps et contretemps. L’ouvrage veut rendre compte de la construction conjointe d’une méthode de conjugaison ou de recherche-formation, que l’on a appelée interactive, dialectique, dialogique ou de co-investissement au fil des ans, pour afficher les nouveaux rapports partenariaux à établir pour mettre en formes et en sens formateurs. La construction de cette approche partenariale se heurte à une division classique et disciplinaire du travail de production de sens, à la base de deux autres modèles opposés, plus traditionnels : le modèle biographique ou d’investissement de la vie par un autre, chercheur ou professionnel du sens, qui à la limite désapproprie le vivant de son histoire ; et le modèle autobiographique ou d’auto-investissement où le vivant, de peur de se faire désapproprier, ne veut rien savoir des autres (Pineau, Le Grand, 2007, 97-104).

La terminologie de cette schématisation est à utiliser avec souplesse, car elle a une histoire et les frontières ne sont pas étanches. Par exemple, le terme autobiographie s’est imposé quasi inconsciemment dans l’intitulé du volume voulant construire cette démarche partenariale. Il était plus connu alors, plus court, affichant doublement avec le terme autoformation, le préfixe auto, quasi banni alors du champ scientifique. En plus, il rend compte de l’activité première de Marie-Michèle, qui, dans la recherche-formation, a littéralement écrit sa vie plus qu’elle ne l’a parlée. Mais en acceptant d’exposer cette auto-écriture à d’autres et de la réfléchir avec ces autres, à deux, en groupe, et même en public plus large, du fait de la publication, elle a inscrit cette opération personnelle primordiale dans une démarche de socialisation interactive encore largement inédite. S’est initié alors ce troisième modèle qui nous semble spécifique à une auto et coformation permanente de la et de sa vie. Initiation qui a contribué fortement à l’émergence du mouvement socio-éducatif des histoires de vie en formation, avec différents courants de biographisation formative, qui cherchent encore leurs mots pour signifier à la fois leur unité et leur diversité (Bachelart, Pineau, 2009). Dans cette recherche, nous verrons comment l’interprétation sociale contrastée de cette initiation par un collègue a provoqué cette réunion. Et comment une ré-édition partenariale de l’ouvrage peut continuer l’œuvre entreprise.

Auparavant, réactualisons les grands moments de l’initiation conjointe de cette méthodologie interactive de production de sa vie par l’autobiographie, qu’expose le livre de 1983. Comme l’indique le tableau visualisant ces grands moments et leurs traces dans le livre, la recherche-formation partenariale productrice de ce livre n’est que la troisième étape relativement courte – trois ans, de 1981 à 1983 – qui n’a été rendue possible que par deux étapes précédentes, enracinant cette recherche-formation dans une temporalité plus longue :

Cinq ans avant, en 1976, initiation « accidentelle » de mon autobiographie par une journaliste, qui me demande de raconter ma vie pour lui fournir des informations pour un article sur l’éducation par alternance entre études, travail et non-travail. Cet entretien a d’abord fait remonter des expériences vécues informelles, non-digérées, non-comprises. Avec son obscurité à explorer, le terme d’autoformation s’est imposé comme nouveau continent de l’éducation permanente à découvrir avec ces expériences de vie quotidienne. Il s’est entrevu et exploré comme aussi différent et lié à la formation instituée que la nuit peut l’être au jour. Ensuite, la lecture d’un rapport de Daniel Bertaux, paru la même année 76, Histoires de vie ou récits de pratiques ? Méthodologie de l’approche biographique en sociologie , me fait découvrir que l’entretien biographique avec la journaliste peut constituer l’amorce d’une approche scientifique.

Tableau 1
Étapes d’initiation d’une méthodologie interactive d’histoire de vie en formation



La deuxième étape préparatoire, en 1978, est la première autobiographie d’une période de vie de Marie-Michèle dans le cadre d’un premier cours de formateurs d’adultes à l’UQAM, intitulé Éducation permanente et société. Inspiré par la fécondité de la question de la journaliste, j’ai posé à peu près la même, à la vingtaine d’adultes reprenant ou prenant pour la première fois des études universitaires. Même richesse d’expressions, même difficulté d’interprétation. Marie-Michèle a déjà été plus loin que les autres. Elle a écrit un premier récit. Et comme elle ne se sentait pas capable de le lire devant le groupe, elle a demandé à une amie de le faire en son absence. On a alors enregistré les réactions du groupe pour qu’elle puisse en bénéficier. Et ensuite elle a produit une co-interprétation écrite avec cette même amie.

Ces deux étapes préalables ont été majeures pour nous apprivoiser et nous rôder à la méthode et à nos interactions. Si bien que lorsqu’est né le projet d’aller plus loin par une recherche – formation spécifique pour traiter plus systématiquement les problèmes, entre autres, d’interprétation, la décision d’y aller ensemble s’est prise très facilement. Et d’aller ensemble jusqu’à une production co-signée. Ce qui n’est pas une habitude scientifique très courante. Mais d’autres exemples existent cependant. Maurizio Catani venait de co-signer avec Suzanne Mazé, Tante Suzane. Une histoire de vie sociale (1982). Et Christian Leray signera en 1995, avec Ernestine Lorand, Dynamique culturelle et autoformation. Une histoire de vie en pays gallo.

Mais que fait-on après l’édition ? La vie ne s’arrête pas à la sortie du bouquin, heureusement. Mais cette publicisation n’est pas un événement anodin. Elle ponctue fortement le cours de vie. De préfiguré, elle le configure et le refigure, en plus ou en moins : elle le défigure ou transfigure. La problématique de Ricoeur de la construction historique du sujet en trois phases aide puissamment à situer la place du récit de soi dans la formation humaine : préfiguration du récit dans une expérience temporelle vécue ; configuration narrative qu’il provoque ; et enfin refiguration de la vie qu’il entraine (Ricoeur, 1983). L’écriture, et en plus l’écriture publiée, fait entrer dans l’histoire humaine. Elle fait expliciter non seulement une conscience, mais aussi une existence historique.

Ces après histoires de vie publiées, leurs effets transformateurs sont donc importants et majeurs. Mais peu connus et encore moins étudiés. Les « après » d’autobiographes presque professionnels, comme Saint Augustin, Rousseau, Sartre, Leiris, Annie Ernaux sont des arbres monumentaux qui ne doivent pas cacher la forêt des autres. Forêt qui s’élève des profondeurs sociales, plus drue et plus fournie qu’on ne pense, surtout avec internet et ses réseaux sociaux qui font vivre à la communication interpersonnelle une révolution culturelle absolument inédite. Aussi connaître les « après » de figures emblématiques de co-auteurs d’histoire de vie publiée est-il précieux pour la construction d’une formation humaine avec l’expression vive des expériences humaines : quand faut-il exprimer sa vie ? La taire ? Comment ? Avec qui ? Pour quoi ? Pour qui ? Avec quels effets possibles ?

Le dernier texte public de Marie-Michèle remonte à 1989. Il s’intitule justement Les suites du récit de vie. Il est paru dans l’ouvrage rendant compte du colloque de Tours de 1986 : Histoires de vie. Tome 1 Utilisation pour la formation (Pineau, Jobert). En 2 pages, 232-233, elle explicite sa démarche de reconstruction :

« Je me suis engagée vis-à-vis de moi-même en rendant public mon récit de vie. J’ai pris un risque aussi vis-à-vis des autres. Après cinq ans, il me semble important de vous faire part des suites qu’a générées mon récit de vie. Ceci permettra d’éclairer ou du moins de confirmer certains éléments du processus d’autoformation…

Prise de conscience de mon arbre. Après mon récit de vie, j’ai pris conscience du tuteur accroché à mon arbre. Ce tuteur, c’était les normes établies, les croyances, les valeurs, la formation, l’éducation reçues que l’école, l’église, la société, la famille, m’avaient inculquées et que j’avais contribué à renforcer. Ce tuteur, je l’ai arraché car il avait plus d’importance que l’arbre lui-même. Je voulais trouver mes propres vérités, aller à la source… J’ai transplanté mon arbre dans une terre plus riche où il pouvait prendre racine. Il avait besoin d’eau, de soleil, d’air pour se redresser. Je suis partie à la découverte de son tronc, de ses racines, de ses branches et de sa sève. J’ai identifié quatre phases importantes que j’ai reliées aux éléments ;

intégration (eau), volonté et désir de comprendre et de mettre en forme cette expression vitale ;

exploration (air), devenir mon propre objet de connaissance pour réunifier mes différentes facettes ;

acceptation (terre), lâcher-prise, apprivoisement du soi, de ma sensibilité ;

recherche de mon élan vital (feu), unifier mes énergies pour construire mon projet de vie professionnelle.

Tout au long de ma démarche, j’ai identifié mes mouvements d’intériorisation et d’extériorisation… En tant que femme, ma parole est différente de l’homme et nécessaire pour faire évoluer la société. » (Marie-Michèle, 1989, 232-233)

Depuis plus rien. Marie-Michèle disait être dans son mouvement d’intériorisation. Elle ne souhaitait pas la réédition de l’ouvrage épuisé, et désirait prendre du recul par rapport à la relation nouée. Donc depuis pratiquement vingt ans, nous ne communiquions plus. Jusqu’au moment, où dans le cadre d’une histoire collective de mon trajet professionnel, un collègue interroge de façon interpelante notre relation et notre travail partenarial.

2. A l’interrogation interpellante d’un collègue…

A ma retraite, en 2007, une collègue, Christine Abels, a entrepris de coordonner une histoire collective sur mon trajet professionnel. Elle a invité une vingtaine de compagnes et compagnons de route à écrire le bout de chemin parcouru avec moi. En plus, elle m’a fait raconter ma vie professionnelle et elle m’a demandé de réagir aux textes des vingt. Parmi ces vingt figure un collègue, Vincent de Gaulejac, bien connu ici, qui développe, avec les histoires de vie en sociologie clinique, une approche à la fois parente et différente. A propos de Produire sa vie, il énonce deux remarques pouvant ouvrir un débat. La première porte sur la relation interpersonnelle entre Marie-Michèle et moi, pas claire à son avis :

« J’avais lu Produire sa vie, le journal avec Marie Michèle. Sa façon de travailler était un peu différente de la mienne et en même temps proche sur beaucoup d’aspects, ne serait-ce que sur sa réflexion à partir de Sartre, la sociologie, la psychologie, peut-être moins la psychanalyse. J’étais intéressé par son rapport avec Marie Michèle. Je trouvais qu’il y avait une contradiction forte entre l’intention – faire du récit de vie un outil de compréhension de sa vie dans un processus de formation, donc de dégagement des problèmes existentiels – et en même temps, je pressentais, à travers la lecture du livre, combien c’était compliqué pour eux, que leurs relations n’étaient pas claires, en tout cas pas explicitées. Je me posais beaucoup de questions sur le transfert et le contre-transfert. En fait, j’ai rencontré Marie Michèle avant de rencontrer Gaston, parce qu’elle était dans un atelier auquel je participais. Elle a parlé de son expérience avec Gaston. La discussion m’a conforté dans l’idée que tout n’était pas clair. J’ai eu l’occasion d’en discuter avec Gaston, bien des années après, parce qu’à l’époque, il organisait ce colloque et puis il y avait tellement de monde, ça brassait dans tous les sens. C’était une très belle expérience et je lui suis, encore aujourd’hui, très reconnaissant de cette rencontre. C’est la première étape de notre histoire. » (De Gaulejac, 2010)

La seconde remarque, plus épistémo-méthodologique, concerne la possibilité d’une démarche partenariale entre chercheur et acteur, les associant à part entière, avec leur différence.

« Nous avons évoqué un événement qui le touche beaucoup : le refus de Marie Michèle de republier son livre, leur livre. Si j’ai dit « son » livre, ce n’est pas un lapsus, parce que je pense que c’est le livre de Gaston et qu’il s’est trompé sur l’idée qu’on pouvait coproduire à égalité un livre en commun, alors que c’est lui qui fixe la problématique et le cadre dans lequel elle rentre bien volontiers. Qu’il y ait de la coproduction c’est une très bonne chose, mais cette coproduction n’est pas égalitaire. Il y a une espèce d’illusion et de fantasme à penser qu’un processus de formation itératif autour d’un récit de vie élimine les différences de statut et de position. Le souci d’égalité ne doit pas pour autant occulter l’absence de symétrie. S’il y a réciproaté dans l’échange, il n’y a pas pour autant équivalence des contributions et des intérêts. C’est l’idéalisme de Gaston – qui le rend tout à fait sympathique – mais qui explique pourquoi je suis en désaccord avec lui sur ce point. »

Vincent, bien sûr, savait que j’allais lire ces lignes. Il me laissait tout à fait libre de réagir à ces remarques se situant, plutôt sympathiquement, dans le cadre de débats entre nous. Mais comme Marie-Michèle était aussi impliquée, je me suis dit que c’était peut-être le moment de reprendre contact pour voir où elle en était dans notre démarche initiée voilà plus de trente ans. Après une rencontre interpersonnelle avec l’amie commune, Ginette Robin, le dialogue s’est poursuivi par courriels.

3. Et une reprise de dialogues

6 oct. 2007

Bonjour Gaston

J’ai lu avec intérêt le texte concernant l’interview de Vincent de Gaulejac. Des questions intéressantes sont soulevées.

J’aimerais connaître ta réaction à ce texte. Cela m’aiderait à te faire part de ma position actuelle.

Je ne ferme pas la porte, il y a place pour un dialogue.

Marie-Michèle

*

Chère Marie-Michèle,

Merci de ne pas fermer la porte et de laisser place au dialogue, relancé par l’interview de Vincent. Je n’en fais pas, pour moi, un problème personnel majeur, mais une préoccupation éthique et méthodologique pour aider à expliciter notre rapport interpersonnel « pas clair » selon lui et la dynamique de co-production qu’il conteste.

Sur le rapport interpersonnel pas assez explicité en référence au transfert et contre-transfert psychanalytique, c’est vrai que je ne me souviens pas qu’on ait abordé notre relation sous cet angle. Je n’en ai pas senti le besoin. Elle se déroulait assez publiquement, en particulier au su et au vu de nos partenaires de couple, pour ne pas se charger affectivement au-delà d’une amitié forte de recherche. Je me sentais affectivement libre et mobilisé par un projet commun de recherche sur l’exploration des processus d’autoformation au cours d’une vie.

Cette mobilisation me semble avoir été assez partagée et assumée par chacun, avec ses positions différentes, pour que je persiste à penser qu’il y a bien eu co-production. « Le souci d’égalité ne doit pas occulter l’absence de symétrie » , mais au contraire inventer les moyens de l’utiliser de façon formative. Mon idéal méthodologique hérité de toute une tradition démocratique en sciences humaines est de construire une relation de parité avec des disparités. Une relation qui permette de dialoguer, même en tension, les différentes étapes de la recherche, depuis son début jusqu’à sa publication et ses suites comme nous le faisons.

Nous partons à l’aéroport dans quelques minutes. Mais les courriels traversent l’Atlantique.

Bel automne et à bientôt. Je t’embrasse.

Gaston

*

20 octobre

Bonjour Gaston,

Pour répondre à ta réaction concernant le rapport interpersonnel pas assez explicite en référence au transfert et contre-transfert psychanalytique, je dirais :

« Il est vrai que nous n’avons jamais abordé le sujet ensemble » , je suis d’accord avec toi pour dire que notre relation se déroulait assez publiquement au su et au vu de nos conjoints respectifs et avec leur assentiment. Cela n’empêche pas de souligner le danger existant en ce sens. Nous avions identifié clairement nos motivations respectives, nos objectifs réciproques, nos positions. Le partage s’est fait de façon respectueuse de part et d’autre. Je considère que les différences ne sont pas là pour nous opposer mais pour nous faire grandir. Il y a un dépassement à faire pour aller plus loin.

Nous nous sommes donné des temps de recul chacun de notre côté pour ne pas nous perdre et rester attentifs à nos objectifs personnels. Nous étions très conscients de cette recherche que nous avions en commun et qui nous tenait à cœur : soit l’exploration du processus de l’autoformation. Mon récit de vie est devenu objet de formation et d’autoformation pour chacun de nous et en même temps, il était un outil et un moyen de comprendre, de me réapproprier et de contribuer chacun à notre façon à faire avancer la réflexion et de développer une approche en éducation aux adultes..

Pour répondre à ta question : oui, tu peux faire part de ma réponse au texte de Vincent.

Par contre, la réflexion de Vincent concernant le livre m’a fait réagir : c’est le livre de Gaston ou bien leur livre ?

*

Chère Marie-Michèle

Merci de tes réponses pour l’utilisation de nos échanges à propos des remarques de Vincent. C’est notre livre, mais sa construction pose question. C’est en cela entre autres qu’il est intéressant et ouvre un débat, à travers et au-delà de lui-même, sur de nouvelles relations partenariales à établir entre le monde professionnel et le monde de la vie courante.

Pour la réédition. Je comprends que ce n’est pas mûr. « J’aurais des choses à dire sur les suites de cette expérience » . Ce sont ces choses qui seraient à dire » entre autres, comme tu le dis déjà : « Le travail d’unification exige de la solitude, de la réflexion, du temps, du silence. » C’est ce que je dis quand on me demande comment je comprends ta position. Donc ça demande encore du temps… si jamais ça doit arriver. C’est toi qui le décides, quand et comme tu veux. Pour moi, c’est moins de travail. L’essentiel est d’être au clair et en paix au maximum sur cette question. Tu sais que je suis à ta disposition quand tu le souhaites.

Bel automne. Je t’embrasse.


Ce dialogue, ainsi réamorcé, a donc porté essentiellement sur les deux points évoqués : nos rapports interpersonnels lors de la recherche au début des années 1980 et les relations partenariales à inventer du début à la fin, méthodologie d’analyse comprise, pour rompre la domination des savoirs courants par les savoirs savants et instaurer de nouveaux rapports. Finalement, Marie-Michèle accepte l’éventualité d’une réédition, « tout en gardant à l’esprit cette relation de partenariat ».


Deuxième partie : pourquoi rééditer après 20 ans ? (Marie-Michèle)

Après 20 ans, une rencontre suivie d’échanges par Internet avec Gaston me permet aujourd’hui d’effectuer un bilan, un retour sur le passé. Un temps privilégié que j’accueille avec joie.

Lorsque je regarde derrière, notre livre « Produire sa vie » nous a permis à tous les deux, de prendre l’air dont nous avions un urgent besoin à ce moment de notre vie. Il a été pour nous un pas d’affirmation, un pas pour faire connaître une formation rester dans l’ombre de l’autre, souvent nier et non reconnue par l’autre. L’hétéro formation n’est pas toujours consciente que ses théories dans la pratique laissent à désirer et souvent désapproprient l’individu pour mieux l’intégrer à ses approches, ses pratiques, sa pensée.

Suite à mon récit de vie, je me posais des questions, je m’interrogeais sur mon orientation. J’avais le goût de retrouver mes racines spirituelles, de retrouver le sens de mon courant. J’aspirais à retrouver mon intimité. Il y a eu le décès de mon père, une opération pour une hernie discale, un travail sur la reconnaissance des acquis. C’est dans ce contexte de « fermer des boucles » que je suis partie pour la France faire une présentation à un colloque universitaire à Tours. Ma présentation portait sur les suites de cette expérience. Je me souviens d’avoir acheté un chandail sur lequel on voyait la silhouette d’un être humain qui se jetait dans le vide confiant, sans filet, dessous la silhouette était écrit ces mots : « Au-delà du désert ». Je l’ai porté très longtemps comme une sorte d’étendard. C’était mon lâcher-prise !

J’avais une famille que j’aimais, un mari, trois adolescents et deux jeunes enfants. La vie continuait.

Je me devais d’accueillir cette souffrance en moi qui se manifestait ; de me réconcilier avec les blessures que la vie m’avait infligées et inaugurer une voie nouvelle pour trouver une liberté intérieure. Il n’y a pas de liberté sans vérité.

Après un temps de réflexion, j’ai mis de l’ordre dans la maison, démissionné de l’université et des différents comités auxquels je participais.

Mon bref passage dans le monde universitaire parmi la gent intellectuelle fut difficile. En plus de me sentir à l’opposé de ses approches avec le concept d’autoformation, j’étais une femme comme tant d’autres dans un monde d’homme. La pensée, la logique, l’analyse, les discours, les structures, le cadre rigide, la compétition, tout était au mode masculin. L’université savait tout ce que j’avais besoin de savoir pour répondre aux besoins de la société. Elle nous préparait en fonction d’elle, de ses propres besoins au risque d’assimiler la femme à l’homme au lieu de souligner la complémentarité, la spécificité et l’altérité de la femme, en tenant compte de chacun des sexes, de ses forces et de ses faiblesses. C’est la condition fondamentale de toute relation vivante. L’égalité conduit à l’uniformité. Nous les femmes nous devons avoir le courage d’être nous-mêmes dans cette société dotée d’institutions imprégnée de valeurs patriarcales.

J’étais une femme de terrain avec une expérience apprise sur le tas en relation avec les autres. J’étais consciente du monde qui m’entourait, de cette société avec ces modes, ses mouvements, ses influences, ses pensées, ses politiques, etc. J’étais incapable de me plier à ce régime froid, impersonnel du savoir, du pouvoir. Je ne pouvais me laisser mettre en cage. On me donnait l’impression d’être une bergère qui marchait chaussée de ses sabots sur le plancher ciré de la pensée. La formation serait-elle seulement en sens unique ? Je voulais participer à ma propre formation en tenant compte de mon expérience de vie, de mes besoins et de mes acquis que l’université n’arrivait pas à reconnaître et se les reconnaître entre elles.

Souvent le professeur, le chercheur, l’enseignant est piégé par sa formation, ce savoir lui donne un certain pouvoir qui peut l’empêcher d’établir un rapport autre avec l’apprenant. Il y a le regard de l’enseignant sur l’apprenant et le regard de l’apprenant sur l’enseignant. Il y a celui qui est capable de prendre une distance, pour essayer de comprendre ce qui se passe chez l’apprenant. Pour moi, il n’y a pas de réponses absolues. Nous pouvons apprendre l’un de l’autre, nous apporter mutuellement.

J’aime l’idée d’établir de nouvelles relations partenariales entre le monde professionnel, celui de la vie courante, et celui de l’université. Par nos expériences, notre vécu, nos rapports aux différents éléments qui nous entourent nous entrons dans un processus d’autoformation, de co-formation et nous pouvons dire aujourd’hui d’éco formation. Le récit de vie est un outil en ce sens.

Comment gérer les savoirs savants, les savoirs professionnels, les savoirs de la vie courante ? Y aurait-il d’autres savoirs dont on devrait tenir compte ? Il y aurait-il d’autres éléments à prendre en considération dans l’apprentissage ? Le savoir n’est pas tout ! Les émotions, les sentiments, le cœur, l’intuition, le sensitif jouent un rôle dans l’apprentissage et dans l’élaboration de découvertes importantes ? Il n’y a pas seulement une manière d’apprendre, de mémoriser. Nous devons respecter l’être dans sa globalité, dans son essence même, l’aider à développer ses talents et les mettre au service de cette société en évolution. Élisabeth Kubler-Ross disait : « Si l’on sait écouter sa voix intérieure et son propre savoir intérieur, qui par rapport à soi est plus important que tout autre savoir, on ne se trompe pas et l’on saura ce que l’on doit faire de sa vie » ( La mort est un nouveau soleil, Éd. Livre de Poche, 470)

Il existe des liens entre les différentes étapes de la vie, la connaissance et les savoirs. On n’apprend pas de la même manière à 20 ans, à 30 ans ou bien à 40 ans. Nos besoins sont différents, nos intérêts sont autres et nos expériences aussi.

Après la déconstruction il y a une reconstruction à effectuer. Il me fallait de l’espace, du temps, de l’eau, de la chaleur, du silence pour que les semences déposées germent dans cette terre labourée. Je ne sais plus qui a dit : « Dans le silence existe la vérité de l’être. C’est elle qui provoque l’étincelle dont nous avons besoin pour naître à la vie, c’est la source lumineuse de tout ce qui est né de Dieu qui est « Amour ». Mais quel labeur il faut pour déblayer l’entrée du puits, basculer dans son intérieur, écarter le voile sur l’écrin qui contient la perle précieuse ! « La beauté de la fille du roi est au-dedans », dit le texte biblique. La nature, le silence, la solitude, les ermitages sont essentiels dans cette reconstruction. L’après-récit de vie, c’est comme la vague sur le rivage qui retourne à la mer, emportant avec elle ses trésors au fond de sa mémoire. Il a laissé sur mon dos les marques de son passage et le cri de mon âme. Écrire mon récit de vie fut une longue prière pour rencontrer Dieu.

Le processus de réflexivité, d’intégration et d’unification je le vivais pleinement. J’ai profité de cette opportunité pour grandir. Ma recherche m’a conduite à l’Université de la Profondeur. J’avais retrouvé la mémoire, retrouvé le sens du courant. La vie reprenait. J’ai lu quelque part : « qu’il faut remonter aux lois de la vie, redonné sens à la vie ; se sentir connu, aimer, pour ce que nous sommes et non pas seulement pour notre rendement, notre productivité, notre efficacité. Construire ensemble, retrouver un but, un projet, une vision d’avenir stimulante. Il faut pour cela quelques graines d’Absolu semées dans le champ du quotidien. »

Il est très important de rester attentif au quotidien même si l’expérience de la banalité du quotidien et de la médiocrité semble contredire l’idéal que l’on porte en soi. Le quotidien est un lieu très formateur à ceux qui savent l’accueillir et composer avec. Le quotidien c’est la réalité aux mille apprentissages.

En moi, il y a toujours c’est deux mouvements : de l’intériorisation et de l’extériorisation. Certaines personnes ont besoin de courir le monde pour trouver des réponses à leur quête, d’autres restent silencieuses sur leur terre. Elles méditent, contemplent cette immensité qui les entoure et l’immensité qui les habite. Elles sont en relation avec les éléments, l’eau, l’air, la terre, le feu. Être immobile tout en restant mobile à l’intérieur. Être à l’écoute. Rester à l’écoute ! Je suis allée à l’école du regard. On aurait intérêt à développer cette école du regard. Il y a un dialogue qui s’établit de l’image à la parole, de la parole à l’image et le passage à l’écriture, à la peinture.

J’ai senti le besoin d’écrire mon cheminement spirituel par ordre chronologique, par événement sans analyser. Juste mettre par écrit : Je lui ai donné comme titre : « Cahier de bord ». L’écriture pour moi est un outil de création, de recherche de sens, d’intégration.

J’ai développé des talents : la peinture, l’iconographie, la couture, le travail manuel. Ce sont des outils importants dans cette reconstruction de soi. L’art est porteur de vie. J’ai suivi des cours en théologie et autres. J’ai quelques expériences de travail en secrétariat. Je suis allée puiser aux sources familiales, consulter la généalogie, remontée à mes racines spirituelles. Des déménagements ont succédé suite au travail de mon mari. Je me suis retrouvée aux États-Unis, culture différente, langue différente. Aujourd’hui je reste l’apprenante, je suis en formation continue. Je sors de mon silence pour nourrir avec d’autres ma réflexion mais je reviens toujours à mon ermitage pour mettre en forme et créer. Ce va-et-vient fait partie de ce que je suis. J’aime apprendre, j’aime créer.

Aujourd’hui notre famille s’est agrandie. De deux que nous étions au départ, cinq enfants se sont ajoutés avec les brus, les gendres et dix petits-enfants nous avons atteint le chiffre respectable de 22. Nous sommes des parents et des grands-parents comblés. J’ai soixante-cinq ans et je suis en paix. J’accueille la vie. Chaque jour est un jour nouveau.

Conclusion (Gaston Pineau)

Fin janvier 2010, Makoto Suemoto, professeur à l’université de Kobé au Japon, m’invitait à un symposium sur Développement Durable et approches spiritualistes. A cette occasion, lui et Yasushi Maehira, professeur à l’Université de Kyoto, me firent rencontrer leurs étudiants. Quelle ne fut pas ma stupéfaction d’entendre parler de Marie-Michèle plus que partout ailleurs. En effet depuis plus de dix ans, ils ont entrepris la traduction des 419 pages et ont donné les chapitres à lire au fur et à ma mesure de leur version japonaise. Ils ont émis alors leur fort désir de la rencontrer. Grâce aux organisateurs de ce symposium qu’on ne saurait trop remercier, c’est chose faite. Et donc si tout va bien, en 2011 devrait sortir dans les deux langues, une version actualisée de Produire sa vie. Elle me semble particulièrement importante pour prouver qu’une approche partenariale des histoires de vie, respectant les dynamiques de chacun, est non seulement possible mais fortement souhaitable pour renouveler les rapports d’échange bio-cognitif en formation permanente.
Chapitre 2 Instants-pivots et savoir-passer : une exploration des tournants de vie Francis Lesourd {3}
Si la question des tournants de vie est fréquemment évoquée dans le champ des histoires de vie, elle est rarement prise comme objet de recherche. Il est encore plus rare qu’un symposium y soit consacré {4} . La recherche se fondant d’un travail collectif, je me réjouis de l’initiative du réseau québécois des histoires de vie d’en faire son thème central cette année. Pour aider à situer nos travaux les uns par rapport aux autres, je proposerai tout d’abord quelques éléments de mon parcours de recherche, quelques prises de position personnelles et précisions terminologiques. Au plan méthodologique, l’association que je propose des histoires de vie et de l’entretien d’explicitation sera abordée en détail dans un second temps.

1. Tournants de vie et savoir-passer

On peut sans doute accorder une grande importance à l’action du sujet dans la construction de ses propres tournants de vie. A mesure que les repères traditionnels qui scandaient l’existence se dissolvent, le sujet contemporain devient pour ainsi dire un « expert » en matière de crises, de transitions, de passages, de tournants. En partie subis, ceux-ci sont également voulus, préparés, guidés de manière semi-délibérée. Je regroupe ces capacités ou ces habiletés du sujet sous le néologisme de « savoir-passer » (Lesourd F., 2009).

Ces savoirs – en un sens général qui renvoie aussi aux savoir-faire et aux savoir-être – désignent ce que le sujet effectue ou met en œuvre pour naviguer en situation d’incertitude existentielle et pour faire de cette incertitude, de cette désorientation, le creuset d’une (re)construction nécessairement provisoire de son identité.

Ces savoir-passer peuvent être repérés notamment chez l’adolescent, à travers les rites de passage qu’il bricole aujourd’hui, personnellement ou en petits groupes de pairs. Les travaux de Denis Jeffrey (1998) permettent d’entrer plus précisément dans ce processus de passage en distinguant la fonction de transgression et la fonction de respect du rituel. La première correspond à tout ce qui produit une dissolution des limites identitaires (à travers des exploits sportifs, des prises de drogues, des techniques de développement personnel, etc.) ; la seconde correspond à tout ce qui aide à restaurer ou à recomposer ces limites (par exemple exprimer son expérience face à un autrui empathique). Ces deux fonctions peuvent, en outre, être considérées aussi bien comme des outils que comme des savoirs. Si j’éprouve que ma vie est pour ainsi dire « fossilisée », qu’elle ne peut plus continuer ainsi, quelle expérience déstabilisante sais-je me donner pour lui redonner fluidité ? Et comment fais-je pour réguler dans une certaine mesure cette déstabilisation afin de ne pas me détruire dans l’abîme qui j’ai contribué à ouvrir ? Chacune de ces fonctions, de respect ou de transgression, peut mener à la mort si elle ne se trouve pas équilibrée ou régulée par l’autre. En l’occurrence, l’équilibre dynamique de ces deux fonctions du rituel leur est donné par une troisième, en position meta, que Jeffrey nomme fonction de passage. Passer, c’est, de ce point de vue, faire jouer ensemble ou équilibrer dynamiquement les mouvements de dissolution (fonction de transgression) et de recomposition (fonction de respect) de ses propres limites identitaires.

En résonance avec le processus de passage selon Jeffrey, la notion de savoir-passer souligne la dimension d’apprentissage présente, chez les adolescents comme chez les adultes, dans les vécus liminaires c’est-à-dire au cœur de l’expérience même du passage – l’expérience étant prise au double sens de ce qui affecte et de ce qui s’apprend (Courtois B., Bézille H., 2006).

Cette notion de savoir-passer propose également un regard alternatif sur les personnes, adolescentes ou adultes, traversant un moment de désorientation, par exemple une reconversion professionnelle, une séparation affective, l’émergence d’une quête de sens exigeante, etc. Prenons un exemple pour apprécier l’enjeu de ce regard alternatif : en France, la tradition « psy » est très forte dans le secteur social et souvent, également, dans le champ de la formation. Même si une approche psychopathologique est parfois indispensable, ne convient-il pas d’éviter de confondre a priori épisode délirant ou de dépersonnalisation et mise en œuvre de savoirs, de ressources par quoi les gens prennent un tournant de vie au prix d’une altération, parfois visible par autrui, de leur identité ?

Savoir participer au processus de dissolution et recomposition…

Pour aborder plus en détail ces savoir-passer, j’ai essayé de me situer à différents niveaux d’observation c’est-à-dire à différentes échelles. Au niveau d’observation le plus général, apparaît ce qu’on pourrait abstraitement appeler un savoir participer au processus de dissolution et recomposition de son histoire de vie. Dissolution parce que le sens que l’on donnait à son passé et à son futur devient souvent beaucoup plus vague au cours des tournants de vie. Temporairement, l’histoire personnelle ou le « mythe personnel » {5} ne fournit plus de guides.

Mais après avoir envisagé, à ce niveau d’observation global, un savoir participer au processus de dissolution et recomposition de son mythe personnel, on réalise qu’il est possible de le détailler davantage. Que fait donc le sujet, pour se dissoudre et se recomposer ? Pour répondre à cette question, pour étudier les savoir-passer, il semble approprié d’entrer dans la description des vécus liminaires associés aux tournants de vie et, donc, de porter son attention à des niveaux d’observation plus fins.

Pour ce faire, je suis parti de ma propre expérience, c’est-à-dire de certains de mes tournants de vie, dont celui qui suit, que j’ai en partie choisi de susciter il y a quelques années. Sentant obscurément le besoin d’une nouvelle crise ou prise de sens, je suis parti en voyage au hasard, descendant du train lorsque je me sentais appelé par l’une ou l’autre petite gare où il s’arrêtait.

Ce jour-là, dans le train, un adolescent de quinze ou seize ans a surgi, avec qui je me suis mis à discuter. Je me suis retrouvé, en pensée, à l’époque où je voulais moi aussi, dans les années 70, « faire la route » et fonder une communauté, car tels étaient les projets de vie dont me parlait mon interlocuteur. Peut-être, d’ailleurs, était-il d’autant plus intéressé de m’entendre qu’il espérait peut-être saisir l’occasion d’élaborer ses propres perspectives. Après un moment de discussion, le train s’arrêta dans la nuit, je sentis que cette gare était appropriée et je partis. Je trouvai rapidement un lieu où installer mon duvet. Curieusement, je me sentais comme un peu ivre. Je me disponibilisai pour explorer cet état et, soudain, comme lors du commentaire d’une série de diapositives, il y eut une autoprésentation de différentes facettes de moi-même. Chacune de ces présentations restait quatre ou cinq secondes sur mon écran mental : il y avait le créatif un peu naïf et hurluberlu, le fêtard convivial, le type froid et pragmatique, celui qui reste calme dans l’avalanche d’ennuis, et d’autres encore, une douzaine environ. A chaque fois, la facette présentée était comme un moi complet, avec ses affects, son style cognitif, ses attirances et répulsions, et j’acquiesçai à chacune, la reconnaissant. Puis vint le sommeil.

Au matin je trouvai, tout près, un café où je déjeunai. Je laissai – comme j’en ai l’habitude – des bribes de phrases, d’images, de mouvements, s’auto-organiser en moi, en l’absence d’intervention de ma part. Ce jour-là, le processus se cristallisa en une sensation de lourdeur et de densité au milieu et en haut de ma poitrine, sensation qui drainait toute mon attention. Je me sentais très loin du monde extérieur, que je percevais de façon floue. Puis j’ai senti qu’il me fallait porter attention sur ce point de mon corps d’une façon neutre, sans commentaire intérieur. Ce point se détendit, ce qui produisit une diffusion de chaleur dans les zones corporelles voisines. Et, doucement, monta la compréhension que, comme je l’ai noté sur mon carnet de route, « les miens n’existent pas ». Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette révélation n’était ni amère, ni nostalgique ; c’était un vrai bonheur. Ce que cela signifiait pour moi cette phrase, c’était qu’il n’existe pas de culture, de niche psychosociale toute faite qu’il ne me resterait qu’à trouver pour nourrir qui je suis : il n’y a que des conjonctions de mobilités multiples. Ma vie (je dirai aujourd’hui mon mythe personnel) m’est alors apparue comme moins rassurante mais beaucoup plus intéressante. Je précise que cet épisode ne se réduisait pas à une prise de conscience intellectuelle. Cela se passait en août, et en décembre de la même année, j’ai déménagé de Rouen, ma ville natale, à Paris. Rouen est une ville de moyenne importance où il se passe suffisamment de choses pour qu’on ne se rende pas compte qu’on y somnole. Suite à l’ouverture produite par la précédente expérience, j’ai commencé à me rendre compte que j’étouffais dans cette ville et j’en suis parti.

Savoir se faire accompagner

Ce n’était évidemment pas si simple. L’ouverture à tendance à se refermer et la routine à revenir. J’ai raconté mon expérience à des personnes choisies et cela a été d’une grande importance.

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