Accélération !
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Description

Le 14 mai 2013, deux jeunes doctorants de la London School of Economics, Nick Srnicek et Alex Williams, publiaient, sur le site Critical Legal Thinking, un texte intitulé : « #ACCELERATE. Manifesto for an Accelerationist Politics ». Ils y défendaient une thèse iconoclaste : la gauche, si elle veut sortir du marasme dans laquelle elle se complaît désormais, doit repenser sa relation au futur, à la technologie, au travail et à l’économie. Plutôt que continuer à résister aux innovations qui ne cessent d’être produites dans tous les domaines, il est grand temps qu’elle apprenne à les embrasser si elle veut parvenir à dépasser un jour le capitalisme. Il faut accélérer plutôt que tenter de décélérer – car seule une accélération politique, technologique, scientifique et économique assez puissante pourrait nous donner les chances de réaliser une révolution qui ne soit pas réactionnaire et vouée à l’échec. La parution de ce texte a suscité un débat mondial, et a aussitôt fait de Srnicek et Williams les chefs de file de ce qui a été appelé « accélérationnisme » – le mouvement défendant le dépassement du capitalisme par le haut, plutôt que par le bas. D’Antonio Negri aux xénoféministes de Laboria Cuboniks, des chefs de file du Réalisme Spéculatif au critique culturel Mark Fisher, les critiques féroces et les salutations enthousiastes n’ont pas cessé de fuser. Il fallait que les lecteurs francophones puissent avoir accès aux principales pièces du dossier : voilà qui est fait.

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Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9782130749264
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PERSPECTIVES CRITIQUES Collection fondée par Roland Jaccard et dirigée par Laurent de Sutter
Sous la direction de Laurent de Sutter
ACCÉLÉRATION !
ISBN 978-2-13-074926-4 re Dépôt légal — 1 édition : 2016, avril © Presses Universitaires de France, 2016 6, avenue Reille, 75014 Paris
Introduction
Laurent de Sutter
§ 1 Deux thésards à la conquête du monde
Personne ne s’y attendait. Après tout, Nick Srnicek et Alex Williams n’étaient que deux thésards comme les autres, tentant vaille que vaille d’avancer dans leurs recherches, tout en tâchant de constituer uncurriculum vitae susceptible de leur valoir une carrière universitaire ultérieure. À la London School of Economics, Srnicek préparait une thèse en relations internationales sur la « construction matérielle de la politique mondiale », tandis que Williams, à l’University of East London, travaillait sur les liens entre « complexité et hégémonie » en politique. Ils n’étaient ni membres de groupes militants ni impliqués dans de vastes réseaux de chercheurs ; pourtant, lorsque, le 14 mai 2013, ils firent paraître un petit article en commun, sur le siteCritical Legal Thinking, 1 celui-ci fit aussitôt le tour du monde . Son titre avait beau être énigmatique – « #Accelerate. Manifesto for an Accelerationnist Politics » –, il n’expliquait pas pourquoi, soudain, les réseaux sociaux, la blogosphère et les médias de la gauche radicale se mirent tous à lui consacrer des pages 2 furieuses . Du jour au lendemain, il n’y en eut plus que pour Srnicek et Williams, comme si leur texte avait matérialisé les espoirs les plus secrets et les peurs les plus inavouables de la pensée de gauche contemporaine – et qu’on ne le leur pardonnait pas. Du coup, « #Accelerate » fut traduit en plusieurs langues, suscitant de nouveaux débats houleux – jusqu’en France, où Srnicek et Williams furent invités, par le duo decurators« Le peuple qui manque », à en discuter avec Sophie Wahnich et Yann 3 Moulier-Boutang, au Centre Pompidou . Dans le même temps,Libérationprésenta un entretien avec les deux jeunes hommes couvrant plus de trois pages, etMultitudesproposa une première traduction française de leur article par Yves Citton, accompagnée de commentaires de Frédéric Neyrat, de 4 Matteo Pasquinelli ou de Citton lui-même . Mais ce n’était encore que le début : depuis, les querelles n’ont pas cessé d’enfler, les interprétations de se multiplier, les critiques de fuser – et la carrière du « Manifeste » d’attirer un public de plus en plus large, des universités aux écoles d’art, et des 5 militants aux théoriciens .
§ 2 Pour en finir avec la négativité
À première vue, pourtant, la thèse défendue par Srnicek et Williams dans « #Accelerate » pouvait sembler banale – ou, du moins, relever d’une tradition de pensée déjà ancienne, et dont il n’était pas certain que la gauche eût quoi que ce soit à gagner à y replonger. Quelle était-elle ? Pour le dire vite : que la gauche, obsédée par la décroissance et la résistance au capitalisme, avait oublié la possibilité d’undépassementde celui-ci – c’est-à-dire d’un dépassement du jeu dont les règles avaient été fixées par lui, et qui était en train de tuer notre monde. Parce qu’elle s’était crispée sur le refus unilatéral de ce jeu, la pensée de gauche en avait, en réalité, confirmé les règles, dès lors que ce refus avait laissé le capitalisme libre de continuer à décider du terrain sur lequel la résistance, quelle qu’elle fût, devait se déployer. Pourtant, les conséquences politiques, économiques, sociales, écologiques et même technologiques de la situation que le capitalisme avait créée réclamaient que l’on cessât de se conformer au paradigme dont celui-ci assurait la défense – ce que ne faisait pas la gauche. La pensée de gauche, pour Srnicek et Williams, s’était engouffrée dans une impasse de négativité pure ; elle s’était installée dans un espace de dénonciation qui laissait la totalité du domaine de l’innovation aux forces mêmes que cette dénonciation prétendait mettre en cause. Ce qui manquait à la pensée de gauche, disaient les jeunes hommes, c’était une dimensionaffirmativec’était la constitution d’un ; horizon positif de dépassement du capitalisme, qui ne se satisfît pas du simple fantasme de la renonciation aux conditions de ce dépassement – à savoir, précisément, l’écologie technique, sociale, politique et économique constituée par plus d’un siècle et demi d’innovation capitaliste. S’il s’agissait d’en finir avec le capitalisme, cela ne pouvait impliquer qu’un mouvement d’accélération, et non un mouvement de repli sur ce qui constituait l’ordinaire des robinsonnades imaginées par les
nouvelles formes de « gauche divine » (comme le disait Jean Baudrillard) se multipliant de par le monde. Si l’on voulait vraiment se débarrasser du capitalisme, alors il fallait commencer par apprendre à aller plus vite que lui.
§ 3 Critique et dépassement
Si le texte de Srnicek et Williams suscita des réactions de colère si vives, c’était donc sans doute d’abord parce qu’il s’attaquait au monopole de la « critique » de l’idéologie capitaliste que de nombreux penseurs autoproclamés « de gauche » s’étaient octroyé. En fait de « critique », il s’agissait plutôt d’une sorte de mouvement désespéré d’autodéfense, permettant la reproduction perpétuelle de la dénonciation sans que l’objet de celle-ci ne s’en transformât – et en rendîtipso facto la dénonciation caduque. Srnicek et Williams secouaient sans le dire la jouissance autiste de la pensée de gauche, installée dans le confort d’une position éthique de surplomb, sans qu’un quelconque prix (autre que de pure rhétorique) n’eût été acquitté pour cette installation. Pourtant, ce n’était pas là le but premier de « #Accelerate » ; au lieu de « critiquer » à leur tour les représentants de la nouvelle « gauche divine », ce à quoi en appelait le texte de Srnicek et Williams, c’était à une nouvelle alliance, face au front en apparence uni présenté par le camp des défenseurs du capitalisme mondialisé. Si l’histoire du néolibéralisme avait été l’histoire d’une fantastique entreprise de conquête de l’opinion politique et médiatique, celle-ci n’avait été rendue possible que parce que les 6 divergences de détails y avaient été subordonnées à la mise en œuvre de principes communs . Par contraste, la gauche n’avait cessé, même à ses plus grands moments de popularité, de mettre en avant une pureté illusoire, là où il aurait fallu s’unir de manière pratique afin de favoriser la réalisation de ce que souhaitaient les groupes qui la composaient. En plus d’adopter une position critique ne rêvant que de la survie de son objet, les penseurs de gauche se sont toujours assurés que ce soit le cas en pratique, préférant se battre contre leurs camarades les plus proches, plutôt que contre les représentants de ce néolibéralisme qu’ils disaient tant détester. Pour Srnicek et Williams, il fallait que cela cessât : il fallait en finir avec la critique de gauche comprise comme position éthique ; et il fallait en finir avec le sectarisme des sectes gauchistes – au profit d’une postcritique unifiée autour de la possibilité effective du dépassement du capitalisme.
§ 4 Généalogie de l’accélérationnisme
De fait, pourtant, il ne s’agissait pas là d’un appel neuf ; dans leur introduction à une anthologie d’écrits autour de ce qui a vite été baptisé « accélérationnisme », publiée dès 2014 en Allemagne, 7 Armen Avanessian et Robin McKay en rappelaient la généalogie . La volonté de dépasser le capitalisme par le recours à l’accélération au détriment du ralentissement pouvait être pistée des premiers jours du marxisme aux derniers flamboiements de la pensée du désir de Herbert Marcuse, Jean-François Lyotard, ou Gilles Deleuze et Félix Guattari. Dans le « fragment sur les machines » qui fait partie des manuscrits de 1857 et 1858 laissés inédits par Marx, et nommés d’après le titre d’un d’entre eux,Grundrisse, ce dernier avait déjà réfléchi à la possibilité que l’avenir du travail se situât peut-être dans l’automatisation. Pour Marx, à cette époque, il était clair que l’industrialisation allait aboutir à une automatisation croissante, laquelle rendrait inutile toute une série de postes de travail 8 – conduisant ainsi à l’avènement progressif d’une société consacrée au loisir plutôt qu’au labeur . De leur côté, lorsque Marcuse, Lyotard ou Deleuze et Guattari proposèrent, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, un modèle d’économie dans lequel se trouvait réintégrée la dimension libidinale, ils retrouvaient la possibilité d’une sortie du capitalisme de la peine, de la souffrance et de 9 la police . D’après Avanessian et McKay, il fallait ajouter à cette liste certaines figures moins connues, comme le Samuel Butler deErewhon, le Nicolaï Fedorov de laPhilosophie de la tâche 10 communele Thorstein Veblen de ou The Theory of Business Enterprise. Ensemble, toutes ces références construisaient une constellation étrange, mêlant rêveries machiniques sur la fin du travail, programme de libération du désir par le capital, théorie de la résurrection possible de l’homme et prophéties sur la disparition de l’entreprise. Srnicek et Williams semblaient ainsi rejoindre une lignée, prestigieuse mais excentrique, d’utopistes plus ou moins grandiloquents – mais dont le rapport avec la réalité concrète de l’exploitation capitaliste semblait pour le moins problématique.
§ 5 Pour un pragmatisme de la réorientation
À lire le « Manifeste » de plus près, toutefois, les choses prenaient une autre tournure – et ce qui pouvait sembler relever de l’utopie se transformait, au fil des brefs paragraphes numérotés qui le composaient, en un programme d’un pragmatisme total. Srnicek et Williams y dressaient la liste des impasses dessinant la « conjoncture » dans laquelle se trouvait prise l’humanité au début des années 2010 : crise écologique, crise financière, crise de l’emploi, crise du futur, crise des 11 ressources, crise de la politique . Puis, ayant constaté l’incapacité à y répondre manifestée par la gauche contemporaine, ils affirmaient leur volonté de renouer les fils de la tradition accélérationniste et de formuler un ensemble de propositions pratiques pour, écrivaient-ils, « réorienter » la « plate-12 forme matérielle du capitalisme » . En quoi consistaient-elles ? Avant toute chose, en la réappropriation du progrès scientifique et technologique – dont Srnicek et Williams soutenaient, contre ce qui était devenu pour beaucoup une évidence, que le capitalisme ne le défendait pas, mais 13 tentait à toute force de le freiner . Comme l’a rappelé David Graeber il y a peu, les défenseurs du néolibéralisme (qui est devenu l’idéologie immanente au capitalisme depuis la fin des années 1970) ont été les fossoyeurs du développement technique, désormais limité à l’invention de gadgets rentables à court-terme. Depuis la fin des années 1970, aucune invention majeure n’a vu le jour, tandis que l’avancement des technologies existantes a pris la forme du triomphe de l’idée de produit dérivé 14 – dont les derniers avatars de l’Internet sont la preuve vivante . Pour Srnicek et Willams, il fallait retrouver le sens du progrès, dans la mesure où c’était lui qui avait rendu possible que les luttes sociales aboutissent à une amélioration matérielle de la condition humaine – ainsi que l’avait pressenti Marx. Le remplacement du labeur par le loisir, grâce au développement des machines, n’était pas une utopie ; il était la conséquence directe, et prouvée par l’histoire, d’un investissement conséquent dans la valeur de progrès, et dans l’infrastructure la rendant effective.
§ 6 Le retour du progrès
Il va de soi qu’une telle prise de position ne pouvait que déclencher la colère de tous ceux pour qui la technologie, ainsi que la logique de développement (donc, dans une certaine mesure, de croissance) l’accompagnant, était à l’origine des maux du présent. Pour beaucoup, la résolution de la crise écologique et de la crise des ressources devait passer par un abandon de ce qui avait conduit à la crise financière, et donc politique – au profit d’une décroissance généralisée, et d’un retour à l’existence immédiate. S’il existait de très nombreuses variantes de cette thèse parmi les différentes théories de la décroissance, toutes se retrouvaient dans le fait qu’elles considéraient la vie urbaine, technique, connectée et centrée sur la consommation, comme inauthentique et aliénante. Le développement technique (et donc commercial) relevait de l’hubrisil incarnait le sens de la ; démesure de l’humanité à l’âge du capitalisme tardif, son incapacité à se satisfaire du nécessaire, son désir malade de superflu, cultivé au détriment de la planète – et d’une frange de plus en plus vaste de sa population. À cela, Srnicek et Williams répondaient que l’alternative entre « vie authentique » et « vie inauthentique », parce que médiée par les artefacts du progrès technique, en tant que consommables, était précisément ce qu’il s’agissait de dépasser.Il n’y avait jamais eu de vie authentique; la vie humaine n’avait jamais été autre chose que l’appropriation toujours plus étendue d’un réseau de prothèses ayant permis à la fois l’extension de la durée de l’existence, la préservation de l’espèce face aux prédateurs, le rétrécissement du temps consacré au labeur, etc. La meilleure preuve de ce que l’enjeu se situait à cet endroit pouvait être trouvée dans le fait qu’avec le reflux du progrès technologique et scientifique, on avait aussi assisté au reflux du temps de loisir, au profit du 15 temps de travail – ainsi que l’avait bien montré Jonathan Crary . Si l’enjeu était celui d’une vie débarrassée des effets de la pression exercée sur elle par le capitalisme, tel que mis en œuvre par les tenants du néolibéralisme, alors il fallaitredoubler de médiations techniques, plutôt que prétendre s’en passer.
§ 7 Court éloge de l’infrastructure
Mais mettre en œuvre un tel programme n’allait pas de soi ; il fallait accompagner la promotion du renouvellement du progrès technique d’un ensemble de dispositifs intellectuels, médiatiques et politiques susceptibles d’assurer la réorientation émancipatrice de la « plate-forme matérielle du 16 capitalisme » . Par dispositifs intellectuels, Srnicek et Williams n’entendaient pas « concepts », « idées » ou « pensées » ; ils entendaient bien « infrastructure » – au sens où c’était ce que les 17 néolibéraux avaient réussi à constituer à partir de la fondation de la Société du Mont-Pèlerin . Pendant plus d’un demi-siècle, avec une infinie patience et une opiniâtreté de chaque instant, les penseurs du néolibéralisme avaient tissé, à travers la création d’une multitude d’instituts et dethink tanks, un réseau d’influence aux connexions politiques et médiatiques innombrables. Ils avaient établi, partout où ils avaient ouvert un bureau, des contacts avec les journalistes, les gestionnaires et les politiciens les plus ouverts à leurs idées, les avaient présentés les uns aux autres, les avaient invités à dialoguer ensemble, et avaient dialogué avec eux en retour, sur le mode du club. Cela leur avait permis de constituer un gigantesque système de relais plus ou moins acquis à leurs idées – un système de relais permettant d’une part la diffusion la plus large possible de leurs idées (médias), ainsi que leur mise en œuvre politique effective (gens de pouvoir). Plutôt qu’incarner un repoussoir, il fallait donc, pour Srnicek et Williams, que le pragmatisme intellectuel et institutionnel des néolibéraux devînt le modèle du nouveau pragmatisme de gauche dont ils cherchaient à cerner les contours. Si le néolibéralisme avait réussi à triompher, c’était à cause de ce lent travail de constitution d’un réseau faisant exister leurs idées, bien davantage, comme on le croit souvent, qu’à cause du changement de conjoncture ayant abouti à la fin de l’équilibre keynésien d’après-guerre – 18 l’équilibre à l’origine de l’État-providence . Au lieu de perdre son énergie en vaines querelles de principe, il convenait des’organiser, se donner des organes, si l’on voulait réussir à faire advenir une véritable société postcapitaliste.
§ 8 Antonio Negri & Cie
Bien qu’elles rencontrassent de nombreuses critiques, les propositions formulées dans le « Manifeste » de Srnicek et Williams bénéficièrent aussi de lectures enthousiastes – dont la plus déterminante fut sans doute celle d’Antonio Negri, publiée dès le 7 février 2014 sur le site 19 EuroNomade. Ce texte, lui aussi très vite traduit dans de nombreuses langues (dont l’anglais, par 20 Pasquinelli, lui-même sympathisant du « Manifeste » ), reconnaissait d’entrée de jeu l’importance de l’enjeu « formel » mis en avant par les deux jeunes hommes. Leur « bond en avant décidé et décisif » consistait en effet dans leur insistance sur la nécessité d’élaborer un « appareil constitutif » nouveau, que Negri analysait, dans son propre lexique, comme misant sur la « puissance » davantage que sur le « pouvoir » propre au néolibéralisme. C’était en effet au niveau de l’« infrastructure » dont parlaient Srnicek et Williams que le travail révolutionnaire devait s’opérer – aboutissant à une nouvelle « écologie des organisations », qui déplaçait les pratiques gauchistes de résistance sur le 21 terrain de l’institutionnalisation . Mais Negri ne fut pas le seul à saluer les vertus du « Manifeste » ; à sa suite, nombreux furent ceux qui tentèrent d’en tester les hypothèses sur différents terrains : celui de l’écologie, celui du féminisme, celui des algorithmes, celui de l’université et ainsi de suite. De manière conforme à ce à quoi Srnicek et Williams en appelaient, des auteurs de tous bords, de toute discipline et de toutes nationalités se lancèrent dans des explorations répondant elles aussi aux exigences de pragmatisme contenues dans le « Manifeste ». Parmi ces contributions, certaines des plus importantes se trouvent réunies dans le présent volume – celles d’Armen Avanessian, de Tiziana Terranova, de Laboria Cubonik ou d’Yves Citton, par exemple –, offrant ainsi un premier panorama 22 des activités du laboratoire accélérationniste . L’essentiel en était que toutes acceptaient de répondre aux exigences de mise à l’épreuve et d’expérimentation, davantage que de discussion sur les principes, formulées par Srnicek et Williams – c’est-à-dire à la manière dont ceux-ci avaient inventé, sans le vouloir, un communisme pragmatiste.
§ 9 La tentation correctrice De façon prévisible, le soutien dont bénéficia le « manifeste » n’empêcha pas les critiques de
redoubler ; au contraire, le fait que certains trouvassent bon de s’en emparer pour en relayer la nouveauté suscita de nouvelles vagues de colère et d’exaspération. Dans la plupart des cas, cette exaspération prit la forme d’une espèce de critique textuelle ; il s’agissait de tenter de traquer, dans le « manifeste », ce qu’il devait à de plus prestigieux prédécesseurs, ou bien ce en quoi l’usage qui s’y 23 trouvait fait de catégories reconnues était erroné . En somme, les critiques adressées au « manifeste » prenaient le plus souvent la forme d’un reproche d’hétérodoxie – ce qui était précisément ce pour quoi il présentait tant d’intérêt, l’orthodoxie, en politique comme ailleurs, n’ayant jamais abouti à autre chose que des effets d’école. Cela ne semblait pas effleurer l’esprit des contradicteurs de Srnicek et Williams, qui n’avaient de cesses de porter dans les marges de leur texte des annotations ressemblant à celles d’un professeur corrigeant la copie d’un élève récalcitrant, afin de le faire rentrer dans le rang. Certains, toutefois, allaient un petit peu plus loin, et témoignaient de ce que, si le « manifeste » leur paraissait un texte d’un intérêt capital, ils ne parvenaient pas à croire 24 aux espoirs dont celui-ci était porteur – car il était inévitable que l’histoire allait leur donner tort . À côté de la police de l’orthodoxie, ce second ensemble de critiques représentait une autre maladie de la pensée de gauche contemporaine : son attachement mélancolique à l’échec, et son sentiment d’impuissance par rapport aux forces sidérantes du capitalisme. Dans les deux cas, l’approche était la même : plutôt que tenter de tester les propositions du manifeste, de manière conforme au pragmatisme qu’il déployait, il s’agissait d’en rendre la mise à l’épreuve impossible, en remontant à un niveau de lecture situé en amont de celui qu’il demandait. C’est-à-dire qu’il s’agissait de mettre en œuvre ce que Louis Althusser avait appelé une « lecture correctrice », par opposition à une lecture constructive – une lecture qui s’attacherait à la construction de conséquences davantage qu’à la vérification de 25 l’enchaînement remontant aux causes .
§ 10 Accélérez, n’interprétez jamais !
En septembre 2015, une nouvelle étape du débat fut franchie : Srnicek et Williams publiaient, chez Verso, leur premier livre en commun,Inventing the Future. Postcapitalism and a World without 26 Work. Pour l’essentiel, ils s’y, dans lequel ils développaient certaines thèses du « manifeste » concentraient sur celles ayant trait au débat sur le travail, et à la manière dont la réappropriation de l’automatisation pouvait contribuer à y mettre fin – du moins, sous la forme qui était la sienne 27 aujourd’hui (celle que Bernard Stiegler appelle « emploi » ). Dans un autre volume, à paraître chez Polity, Srnicek, pour sa part, se lançait dans une méditation sur ce que pouvait signifier la technologie après le capitalisme – ce que pouvait signifier imaginer le développement technologique une fois les 28 impératifs de profit à court terme mis de côté . Avec ces deux livres, ils témoignaient à la fois d’une écoute subtile accordée aux critiques formulées à l’encontre de leurs arguments, et d’une volonté forte de ne pas se laisser enfermer dans le champ de discours circonscrit par celles-ci – à peine de donner lieu à une nouvelle scolastique de gauche. Du reste, les premiers lecteurs deInventing the Futurene s’y trompèrent pas ; dès sa parution, certains auteurs de compte rendus, comme Aaron Bastani, sur « Novara Media », le saluèrent comme le « livre le plus important de 2015 », ce qu’il était sans nul 29 doute . De son côté, le cirque de la critique reprit de plus belle – mais l’essentiel était dit : malgré la multiplication des tentatives visant à forcer Srnicek et Williams à réintégrer les rangs de la pensée de gauche officielle, ils avaient persévéré, et leur persévérance s’était avérée payante. Les propositions du « Manifeste » avaient inauguré un nouvel âge de la théorie politique, qui, d’une part, en réinventait la tradition, et, d’autre part, en réorientait le futur, tout comme il prétendait réorienter la « plate-forme matérielle du capitalisme ». De fait, il était impossible d’imaginer que l’on pût développer de nouvelles pratiques politiques poursuivant le dépassement du capitalisme, si la manière dont celui-ci avait été pensé jusque-là n’était pas elle-même dépassée – comme le firent Srnicek et Williams.
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