Afrique la démocratie n a pas eu lieu
472 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Afrique la démocratie n'a pas eu lieu , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
472 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les pouvoirs africains ont l'imagination fertile pour les révisions constitutionnelles afin de se maintenir indéfiniment au pouvoir... dans la plupart des pays où les pouvoirs refusent l'alternance, les principaux indicateurs sont au rouge : - la presse privée connaît déboires et harcèlements - le système judiciaire corrompu n'obéit qu'aux ordres du pouvoir et aux riches - le contrôle du Parlement sur l'exécutif est très faible, voire inexistant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2008
Nombre de lectures 307
EAN13 9782336283241
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Dr BOGA Sako Gervais, Les Droits de l’Homme à l’épreuve : cas de la crise ivoirienne du 19 septembre 2002 , 2008.
W. Zacharia TIEMTORE, Technologie de l’information et de la communication, éducation et post-développement en Afrique, 2008.
BOUOPDA Pierre Kamé, De la rébellion dans le Bamiléké, 2008.
Méthode GAHUNGU, La formation dans les séminaires en Afrique. Pédagogie des Pères Blancs, 2008.
Dieudonné TSOKINI, Psychologie clinique et santé au Congo, 2008.
José DO - NASCIMENTO, La renaissance africaine comme alternative au développement. Les termes du choix politique en Afrique , 2008.
Jérôme T. KWENZI-MIKALA, Les noms de personnes chez les Bantu du Gabon, 2008.
Côme KINATA, Prosélytisme chrétien au Congo français, 2008.
Alain KISITO MÉTODJO, Devenir maire en Afrique. Décentralisation et notabilités locales au Bénin, 2008.
Simon-Pierre E. MVONE-NDONG, Médecine traditionnelle. Approche éthique et épistémologique de la médecine au Gabon, 2008.
Simon-Pierre E. MVONE-NDONG, La nature, entre rationalité et spiritualité, 2008.
Jean MPISI, Antoine Gizenga. Le combat de l’héritier de P. Lumumba, 2007.
Auguste ILOKI, Le droit du mariage au Congo. Le pré-mariage, le mariage à l’état civil, 2008.
Vincent AUCANTE, L’Afrique subsaharienne et la mondialisation, 2008.
Noel K. TSHIANI, Vision pour une monnaie forte au Congo, 2008.
Judith HOUEDJISSIN, Les Administrations publiques africaines , 2007.
Afrique la démocratie n'a pas eu lieu

Alfred Yambangba Sawadogo
Du même auteur chez le même éditeur
Le président Thomas Sankara, chef de la révolution burkinabé : 1983-1987 , 2001.
L’école de mon village : 1936-1958. Un élève raconte, 2003.
Le sida autour de moi , 2004.
La polygamie en question , 2006.
© L’HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296051348
EAN : 9782296051348
En vertu de l’Article 8 de la Constitution de mon pays qui stipule:
« Les libertés d’opinion, de presse et le droit à l’information sont garantis.
Toute personne a le droit d’exprimer et de diffuser ses opinions dans le cadre des lois et règlements en vigueur »
Et je voudrais m’inscrire, modestement, parmi les représentants des idées de liberté.
S. A. Y.
En relatant l’expérience de ma première campagne électorale il y a presque 30 ans, j’étais loin de penser que les mœurs politiques dans mon pays et en Afrique allaient connaître de profondes dégradations au point d’être si corrompues. Et pourtant, il est possible de refonder une démocratie saine…
A mes enfants, je vous redis : détestez les détournements des deniers publics ! Soyez riches seulement du fruit de votre travail honnête et n’enviez pas la fortune de ceux qui ont fait main basse sur le bien public. Votre pays et l’Afrique vous seront infiniment reconnaissants.
A ma femme, la première lectrice de mes manuscrits, qui espère que le présent ouvrage touchera le cœur des lecteurs…
A Marie-Thérèse Houtain, de Belgique, la correctrice fidèle de mes manuscrits ! Cette fois encore, avec patience, tu as déroulé l’écheveau de mes phrases sans fin, tu as débusqué les incorrections, tu as distingué le subjonctif du passé simple… Le texte semble à présent plus clair, et les lecteurs sauront apprécier.
Sawadogo Y. Alfred
Sommaire
Etudes Africaines Page de titre Du même auteur chez le même éditeur Page de Copyright PREMIERE PARTIE : LA DEMOCRATIE EN AFRIQUE : ETAT DES LIEUX AVANT 1990
Burkina Faso : le traumatisme politique L’alternance La Première République (11 décembre 1959 - 3 janvier 1966) La question des palais personnels des chefs d’Etat Palais privés et éthique Un style singulier de gestion du pouvoir L’interminable traversée du désert des civils Le président Lamizana (le général Sangoulé Lamizana) Le président Saye Zerbo Le président Jean-Baptiste Ouédraogo, Président du Conseil de Salut du Peuple (CSP) Le capitaine Thomas Sankara Le président Blaise Compaoré En Côte d’Ivoire Les autres pays La philosophie du Pouvoir en Afrique
DEUXIEME PARTIE : POINT DE REPERE POUR EVALUER LA DEMOCRATIE AFRICAINE
Discours de la Baule de François Mitterrand le 20 juin 1990 Bref répertoire des violations des droits de l’homme en Afrique La Chute du Mur de Berlin en Allemagne, le 9 novembre 1989 La chute du régime du « Génie des Carpates » en Roumanie, le 25 décembre 1989 Le Discours de la Baule lui-même (le 20 juin 1990) La question des coups d’Etat Illusoire interdiction des coups d’Etat Les avantages des coups d’Etat Les inconvénients des coups d’Etat Les moyens de prévention contre les coups d’Etat La Constitution américaine (1787) : un véritable code pratique de bonne conduite né de deux siècles d’expérience L’après Discours de la Baule L’Eglise catholique soutient les conférences nationales Les élections et leurs résultats Les effets induits du discours de la Baule La démocratie dévoyée : des parlementaires en mal de légitimité Absence de l’alternance : échec de la démocratie Des campagnes électorales immorales et corrompues La Démocratie à l’épreuve des turpitudes des pouvoirs africains. Faut-il en rire, ou en pleurer ? Fait absurde en Afrique La déclaration des biens Les Pays africains potentiellement porteurs de rebellions : immenses étendues, gestion peu démocratique et fortement centralisée Afrique, j’ai mal à ton inhumanité ! Les intellectuels africains face aux pouvoirs qui refusent l’alternance La succession au pouvoir de père en fils : une pratique inacceptable
BIBLIOGRAPHIE
Il se pourrait que des erreurs de dates soient constatées en rapport avec des faits évoqués. Pour cela, je demande l’indulgence du lecteur qui ne devrait alors considérer que les faits évoqués.
Les coquilles et fautes ortho typographiques éventuelles relèvent de la responsabilité de l’auteur.
Sawadogo Y. Alfred
PREMIERE PARTIE : LA DEMOCRATIE EN AFRIQUE : ETAT DES LIEUX AVANT 1990
Burkina Faso : le traumatisme politique
Le Burkina Faso ne s’était pas encore remis du traumatisme profond dans lequel l’assassinat du président Thomas Sankara l’avait plongé depuis ce jeudi 15 octobre 1987. Cet assassinat incroyable eut un retentissement terrible, au-delà même des frontières du pays. Puis tout doucement, le pays commença à émerger de ce trauma en tâtonnant. Mais l’homme disparu précocement avait laissé un héritage impérissable à son pays. Lui, il avait prouvé par ses actes qu’il était possible de gérer autrement les affaires de l’Etat, dans l’intégrité, sans voler, sans piller, de remettre le peuple au travail, et d’ouvrir ainsi les horizons d’une espérance à toute la nation. C’est lui qui a conféré au pays lui-même le rayonnement et l’admiration que le Burkina a connus en si peu d’années du « pouvoir Sankara ». Cependant, la révolution elle-même fut violente. Ses principaux animateurs s’employaient à expliquer aux « militants » souvent médusés que le principe de cette nouvelle doctrine, « c’est le fer, le feu et le sang » ; que la marche de la Révolution était comparable à un « rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage ». Tant et si bien qu’elle avait commencé à « manger ses propres fils ». La Révolution n’est magnifique que chez les autres. Quand elle enserre un pays de ses mille tentacules, les libertés s’envolent au loin. Or, quand on a perdu la liberté, on a tout perdu. La générosité de la Révolution féconde de grandes œuvres, même la liberté, mais côtoie la violence absurde qui parfois, anéantit l’être, et l’on recherchera, en vain, où se célèbre la « fête des opprimés ». C’est ce qui explique que cette Révolution ne fut jamais adoptée dans ses concepts par le pays profond. Elle a été un tourbillon à la surface de la société et non une lame de fond. C’est pourquoi, au soir de ce jeudi 15 octobre 1987, quand la vie du président Sankara lui fut ôtée, la révolution, elle aussi, fut hâtivement enterrée, en même temps que celui qui l’avait incarnée dans la pureté. Cela n’a pas empêché qu’elle contribuât, incontestablement, à l’éveil des consciences populaires. Après avoir été nourri aux valeurs négatives de la pauvreté doublée de fatalisme durant de longues années, le Burkinabé s’est éveillé à une autre réalité : la pauvreté n’est pas une fatalité. Elle peut être vaincue par la foi et l’acharnement au travail, dans la dignité. C’est la leçon et l’héritage que la révolution burkinabé laisse à son peuple, avec en prime maudite tant de meurtres qui l’ont accompagnée, comme si Révolution et crimes étaient les enfants d’un père polygame dont la première femme donna naissance à la Révolution, et la seconde enfanta le Crime. Et ces deux enfants habitent ensemble, inséparablement.
L’état des lieux de la démocratie au Burkina avant 1990, c’est aussi faire un retour sur les pas qui remontent dans l’histoire politique du pays dominée par les militaires et les coups d’Etat.
Au Burkina, la succession des chefs d’Etat, six au total à la date du 31 décembre 2006, avait jusque là obéi à un ordre inconstitutionnel strict. Voici cette succession atypique :
Le président Maurice Yaméogo proclama l’indépendance le 5 août 1960 ;
Le général Sangoulé Lamizana remplaça le président Yaméogo qui abdiqua du pouvoir, à la suite d’un soulèvement populaire actionné par les syndicats. Ce fut le 3 janvier 1966 ;
Le colonel Saye Zerbo renversa le général Sangoulé Lamizana, le 21 novembre 1980 ;
Une junte de jeunes officiers, des capitaines pour la plupart, renversa le colonel Saye Zerbo, le 7 novembre 1982. Le médecin commandant Jean-Baptiste Ouédraogo prit la tête de cette junte.
Le médecin commandant Jean-Baptiste Ouédraogo fut renversé le 4 août 1983 et la Révolution fut proclamée. Le capitaine Thomas Sankara prit la tête de la Révolution et remplaça donc le médecin commandant Jean-Baptiste Ouédraogo à la tête de l’Etat;
Le capitaine Blaise Compaoré renversa le capitaine Thomas Sankara qui fut tué lors d’un coup d’Etat le jeudi 15 octobre 1987.
Ainsi, hormis le premier président élu du pays, M. Maurice Yaméogo, le seul civil, les cinq autres chefs d’Etat, tous militaires, sont arrivés au pouvoir par la force des armes, donc de la manière la plus inconstitutionnelle qui soit. Leur départ du pouvoir, l’un après l’autre, semble également respecter, strictement, la même méthode du canon…
Il faut souligner cependant que le général Lamizana n’est pas venu au pouvoir en perpétrant un coup d’Etat. Il a été porté au pouvoir au nom de l’Armée.
Par contre, il a pu se maintenir au pouvoir pendant 14 ans, grâce à un coup d’Etat interne. En effet, il survint entre-temps une cohabitation avec un Premier ministre issu d’élections. Puis, en février 1974, les militaires n’étant pas habitués aux subtilités de la gestion politique démocratique renversèrent le Premier ministre, décidèrent de la dissolution du Parlement et instituèrent la gestion par Ordonnances, jusqu’aux élections démocratiques de 1978.
Au cours de cette longue période des régimes militaires, l’inobservance du système démocratique d’alternance par lequel les chefs d’Etat accèdent au pouvoir était cependant largement compensée par cette forme d’alternance au sommet de l’Etat due aux coups d’Etat répétés dans le temps. C’est ce qui explique que tous ces pouvoirs qui s’annonçaient au petit matin par le son du clairon aient été plus ou moins supportables. Il s’était établi un mécanisme naturel d’alternance au niveau du fauteuil présidentiel. Cette alternance, si chaotique fût-elle, suscitait une opinion générale favorable à ces changements, puisqu’il n’ y avait pas d’autre alternative. Ce qui n’est pas supportable aujourd’hui, ce qui n’est pas acceptable, car contribuant à l’abrutissement psychologique des citoyens, à l’arrêt des dynamiques humaines et au tarissement des idéaux de tout un peuple, c’est l’absence de cette alternance empêchée par des truchements constitutionnels divers ou par simple dictature subtile accompagnée de corruption. Aujourd’hui, avec la civilisation nouvelle, belle mais parfois sauvage, avec tous ses progrès scientifiques et humains, avec ses défis pour que l’homme vive encore mieux, avec sa fraternité mondialisée en raison des nouveaux moyens de communication, avec ses pratiques civilisées et universelles de la gestion de la démocratie, tout pouvoir qui refuse l’alternance, refuse à son peuple le droit à la liberté, empêche que l’homme nouveau ne se révèle avec ses valeurs à partager, dénie simplement au peuple son droit au bonheur et au progrès. Or, le refus de l’alternance pour un chef d’Etat, c’est son refus de quitter ses fonctions après plus de huit, dix ou quatorze ans d’exercice du pouvoir, c’est-à-dire après deux mandats de quatre, cinq ou de sept ans selon les cas.
L’alternance
Selon le Petit Larousse, (1) fait d’alterner, de se succéder, régulièrement ou pas, dans le temps, en parlant de deux ou plusieurs choses dans le temps ou l’espace ; (2) Succession au pouvoir, dans un cadre démocratique, de deux tendances politiques différentes.
C’est cette deuxième définition qui sera retenue au cours de la présente réflexion. Aux Etats-Unis, cette alternance se joue entre les deux principaux partis du pays : le Parti Républicain et le Parti Démocrate. En France, c’est généralement entre la droite et la gauche que ce phénomène d’alternance est observé, avec une prépondérance de la droite au pouvoir. Chaque tendance regroupe en son sein un certain nombre de partis alliés qui individuellement, ne peuvent gagner les élections, tant l’électorat est éclaté. Parfois, les forces politiques en présence sont équilibrées. Droite et gauche cohabitent alors ensemble. La droite fait élire un président de la République et le Premier ministre, lui, est imposé par une gauche majoritaire à l’Assemblée Nationale ; ou c’est le phénomène contraire qui se produit.
Vue de l’Afrique, cette alternance en France a suscité de grands espoirs avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Les Africains progressistes s’étaient réellement réjouis qu’enfin en France, les partis de gauche arrivent aux affaires après une très longue absence. Le président Mitterrand incarnait cette gauche qui devait imprimer d’abord pour la France une politique nouvelle, et inaugurer pour l’Afrique une autre donne dans les rapports entre l’ancienne puissance colonisatrice et ses anciennes colonies. L’ère des coups d’Etat décidés de Paris déclinait. On le savait, la gauche, par principe, ne portait pas dans son cœur « social » les dictatures africaines et certains journaux du Continent avaient pu même s’extasier à l’arrivée de Mitterrand au pouvoir : « Sale temps pour les dictateurs africains ». Mais bien des dictateurs africains ont survécu au président Mitterrand. Par moments, la politique africaine de la France ne portait plus une « griffe » visible de la gauche ou de la droite. Et cela a déçu plus d’un Africain. Les intérêts de la France semblent être les mêmes, indifféremment, que la gauche ou la droite soit au pouvoir. Cependant, la droite française ne cache pas sa préférence pour les régimes politiques africains qui ignorent l’alternance, piétinent les droits humains, étouffent les velléités démocratiques de leurs peuples. Ces pouvoirs de droite caressent les dictateurs africains dans le sens du poil. Conséquences : quand s’annoncent des échéances électorales en France, les progressistes africains retiennent leur souffle. Si la droite l’emporte, les dictateurs du Continent débordent de joie, et les progressistes se préparent à traverser une longue période de « deuil démocratique ».

L’alternance au pouvoir n’est pas nécessairement une alternance politique
L’alternance politique est un niveau supérieur de revendication. Ce qui est d’abord nécessaire, c’est le changement d’homme au fauteuil présidentiel, et cela serait déjà un progrès considérable en Afrique si partout, ce mécanisme était respecté.
Si en Europe et aux Etats-Unis, l’alternance au pouvoir se décline régulièrement dans le temps entre deux tendances politiques différentes, en Afrique, c’est encore un grand luxe que de s’attendre à tel phénomène politique se produise. Les partis au pouvoir sont tout puissants, les oppositions dispersées et souvent ridicules, peu crédibles, et prêtes aux compromissions avec les pouvoirs. La revendication principale consiste d’abord à ce que celui qui est vissé au fauteuil présidentiel accepte de laisser délibérément sa place à l’autre, au temps convenu par la Constitution, même si le nouvel arrivant est de la même famille politique que le précédent (le même type de scénario Chirac remplacé par Sarkozy si celui-ci venait à emporter les présidentielles de 2007). Chaque homme politique qui arrive au pouvoir en Afrique, constitue en soi une alternance politique par son style de gestion : ses relations privilégiées avec les hommes d’affaires ou avec les populations rurales pauvres ; sa fratrie ou son clan qui émerge de nulle part pour « infester » dangereusement la vie publique ; la place quotidienne qu’occupent ses marabouts et autres devins ; son armée de conseillers oisifs ; ses nombreux voyages à travers le monde ou sa vie presque monacale ; son mépris ou sa tolérance à l’égard des opposants ; le regard qu’il porte sur le statut de la femme dans son pays, car progressiste ou partisan de la ligne conservatrice, etc. Chaque président qui arrive est donc en lui-même une alternance démocratique, pourvu que chacun arrive dans le bon ordre, dans un cadre constitutionnel strict limitant le nombre de mandats présidentiels à deux. Mais l’on sait que cette alternance que rejettent les pouvoirs africains, dans leur majorité en tout cas, est le tendon d’Achille de la démocratie africaine. Tous les efforts devraient tendre à imposer ce mécanisme sans lequel la démocratie reste vidée de sa force fécondante.
La Première République (11 décembre 1959 - 3 janvier 1966)

Une lecture particulière de l’histoire par un contemporain
Le président Maurice Yaméogo
Avant de rencontrer l’homme lui-même en personne, j’avais souvent écouté ses discours du temps où il présidait aux destinées du pays. Les mots étaient toujours bien choisis, incisifs, les phrases chaleureuses, le ton grave qui dénotait de l’assurance. C’était toujours un bonheur de l’entendre. En 1963 ou 1964, ses relations exécrables avec le leader de la Révolution guinéenne, le président Sékou Touré, donnaient souvent lieu à une guerre des ondes. Dans cet exercice oratoire pour dénigrer son « frère », il n’avait pas son pareil. Des radios étrangères se branchaient sur les ondes de la radio nationale émettant de Ouagadougou pour ne rien perdre des truculentes tournures de phrases assassines qu’il décochait à son homologue guinéen. Et tout cela, pour prendre fait et cause pour son ami le président Houphouët Boigny de Côte d’Ivoire auquel il était tout dévoué. Celui-ci était toujours en querelle avec le chef de la Révolution guinéenne, le président Sékou Touré (décédé en 1984). Le président Yaméogo était passé maître dans l’art d’inventer un vocabulaire nouveau, façonné à partir des radicaux de sa langue du terroir auxquels il ajoutait des suffixes de la langue française. Le succès était garanti ! L’on se souviendra des mots restés célèbres comme le « tampïsme » et le « bazaïsme » dont il affublait son collègue de président contre qui il était vraiment remonté. Ceux qui avaient recherché ces mots dans les dictionnaires de la langue française en avaient été pour leurs frais. Et ce n’est pas demain la veille de l’homologation de ce nouveau vocabulaire par l’Académie française que le bouillant président Yaméogo laisse à la postérité. Le « tampïsme » vient du mot de la langue mooré « tampiri » qui signifie « bâtard » ; le « tampïsme » est donc le fait de se comporter en bâtard, comportement dépourvu de sens de la dignité. En lançant cette flèche contre le président guinéen, le président Yaméogo insinuait ainsi que M. Sékou Touré, qui se proclamait avec fierté petit-fils de l’Almamy Samory Touré, résistant qui s’opposa à la pénétration coloniale française en Guinée, ne serait qu’un imposteur. (En rappel, l’Almamy Samory Touré, une fois capturé par l’armée coloniale française, fut déporté dans l’île de l’Ogooué, au Gabon, où il mourut en 1900)
Quant au « bazaïsme », le mot vient du mot « bazaga », de la langue mooré, qui signifie celui qui agit en dehors du sens commun et contraire aux usages sociaux. Le « bazaïsme » est donc un comportement social marginal, contraire au sens commun.
On pourrait s’étonner qu’un chef d’Etat prenne tant de liberté dans son adresse à un autre chef d’Etat. La courtoisie et la réserve habituellement en usage dans les relations même conflictuelles entre présidents avaient volé en éclats. Mais le pays avait à sa tête un homme au caractère entier, impulsif, et cela l’avait rendu populaire dans les milieux de la paysannerie. Les paysans adulent des dirigeants impétueux, audacieux, à la parole ferme et rassurante. Dans les années 60, ce caractère impulsif avait valu au pays un début de guerre patriotique contre notre voisin « britannique » (le Ghana), qui avait hissé son drapeau dans quelques villages frontaliers de notre pays avec le sien. Le président battit tout de suite le rappel des réservistes qui ne demandaient pas mieux que de guerroyer quelques temps pour compléter leurs années de service interrompu dans l’armée française du fait des indépendances, avec au bout, l’espoir d’une bonne pension. Mais le « Osséguéfo » (le président Kwamé NKrumah du Ghana se faisait appeler ainsi, l’équivalent de « Rédempteur ») avait vite fait de plier ses drapeaux et de faire la paix.

Une rencontre fortuite
J’avais rencontré le président une fois au « Toulourou », l’hôtel particulier qu’il avait fait construire dans sa ville natale de Koudougou, à 100 km à l’ouest de Ouagadougou. C’était en 1984. On dit que « Toulourou » signifierait « Tous les loups sont roux ». Lui-même aurait donné ce nom assez énigmatique à son hôtel, construit après sa libération, car après sa chute le 3 janvier 1966, il avait été mis en résidence, puis jugé par un tribunal spécial. Ses biens furent confisqués et remis à l’Etat, notamment son palais de Koudougou. L’homme possédait un esprit d’intelligence, de ruse et de finesse qui l’avait toujours poussé à des actions où il sortait souvent gagnant. C’était grâce à cet esprit vif, plein de ressources, où se mêlaient intrigues et calculs, qu’il avait damé le pion à ses compagnons politiques pour se hisser à la tête de l’Etat dont il proclama l’indépendance le 5 Août 1960. Un soir donc, je l’avais rencontré par hasard dans son hôtel. Juché sur un tabouret au bar devant un verre de whisky, une cigarette allumée entre les doigts, il respirait un certain bonheur de vivre. Son élégance vestimentaire légendaire ne s’était jamais démentie. L’on disait que même du temps où il n’était qu’un simple commis de bureau, hissé sur son vélo « Hercule » bien haut (de fabrication anglaise), M. Maurice était toujours tiré à quatre épingles, à l’occidentale. Le soir où je le rencontrai, je m’étonnai de trouver l’ancien président, malgré son âge avancé, aussi élégamment vêtu : chemise blanche impeccable à manches longues, légèrement cintrée à la mode des jeunes à cette époque, et un pantalon noir à rayures blanches et fines (la couleur préférée des costumes de feu Sa Majesté le roi Hassan II du Maroc) d’une coupe irréprochable, des souliers noirs à talons hauts bien lustrés. (L’homme n’était pas très grand, et les souliers à talons bien hauts lui faisaient gagner un peu de « hauteur », ce qui ne gâte rien. Les mauvaises langues disaient que c’était justement en raison de sa taille plutôt moyenne, qu’il était si impulsif, un peu comme St Pierre que le Christ a consacré chef de son Eglise. Les exégètes disent qu’il était de petite taille, (l’apôtre Pierre) costaud car il était marin, et impulsif. C’est lui qui sortit son épée et trancha l’oreille d’un des quidams venus pour arrêter le Christ).
Je m’avançai près du bar pour le saluer :
Bonsoir, Monsieur le président.
- Bonsoir, jeune homme ! Vous êtes de passage ?
- Oui ; et c’est pour passer la nuit. Je suis venu rendre visite à mon épouse qui est en mission d’alphabétisation des femmes ici dans les anciens locaux de l’ORD (Office Régional de Développement). Mon nom est… et je suis le jeune frère de un tel…(dans notre pays, on a coutume de compléter sa propre présentation, surtout quand on est un jeune anonyme, en évoquant une autre personne de référence qui pourrait aider votre interlocuteur à mieux vous connaître et vous situer socialement).
- Mais…Attendez ! Ce nom me dit quelque chose. N’avez-vous pas publié un ouvrage ?
- Ho ! Juste un petit livre ! Ma Première
Campagne Electorale .
- Ha ! Nous y voilà ! Je l’ai lu et laissez-moi vous dire que je l’ai trouvé très intéressant ! Félicitations ! Vous avez l’art d’éduquer les gens en les faisant se marrer…
- Merci pour vos compliments, Monsieur le président.
. . .
J’avais donc devant moi l’homme qui avait proclamé l’indépendance de notre pays. Et il me revint en mémoire les remarques formulées par de nombreux paysans que je rencontrais lors de mes tournées de vulgarisation agricole : « Mais à quand la fin de l’Indépendance ? Nous ne sommes même pas capables de fabriquer une simple aiguille, et vous avez fait partir les blancs… »
L’ouvrage que mon interlocuteur disait avoir lu avait été publié en 1979, relatant mon expérience politique lors de la campagne électorale, législative et présidentielle, d’avril et mai 1978, où le général Lamizana (président de 1966 à 1980) fut mis en ballottage par M. Macaire Ouédraogo, arborant les couleurs de l’Union Nationale pour la Défense de la Démocratie UNDD. En fait, ce dernier parti avait été créé à l’initiative de l’ancien président Yaméogo lui-même (assis devant moi sur son tabouret et savourant son whisky). Ne jouissant pas encore à cette époque de ses droits politiques et civiques, après sa condamnation par un Tribunal Spécial qui l’avait jugé pour mauvaise gestion de la chose publique, il tirait dans l’ombre les ficelles de ce parti, attendant impatiemment son heure pour rebondir à nouveau. Cette heure n’est jamais venue et le parti tomba dans l’hibernation. En 2005, son premier fils, arrivé aux affaires depuis quelques années déjà, par d’autres arrangements, et qui venait d’être évincé dans sa famille politique en tant que chef de file de l’opposition, n’a pas trouvé mieux que d’exhumer le parti tombé dans les oubliettes pour en faire son nouveau cheval de conquête du pouvoir.
Maurice Nawalagmba Yaméogo : c’est le nom complet du premier président de notre pays. Fils de paysan, comme la grande majorité de ses condisciples de l’époque, il entra au petit séminaire de Pabré, près de Ouagadougou, pour ses humanités (5 septembre 1934). Cette institution de formation religieuse, toujours opérationnelle, a non seulement formé la plupart des prêtres du pays, mais a fourni à l’administration publique et privée ses premiers hauts cadres. M. Yaméogo ne devint pas prêtre. Il rejoignit les rangs des commis dont l’administration coloniale avait besoin. Un jour, il fut présenté au président fondateur du RDA, M. Houphouët Boigny de Côte d’Ivoire, alors de passage en train dans sa ville natale de Koudougou, par M. Ouédraogo Kango Gérard (homme politique du nord du pays et qui fut le tout premier Premier ministre de la post-indépendance, sous la II è République). La carrière politique de M. Yaméogo commença ce jour-là, fulgurante : Conseiller au Grand Conseil de l’A.O.F. (Afrique Occidentale Française) à Dakar ; commis au Cercle de Djibo dans le Sahel ; billettiste à l’hôpital de Ouagadougou, (qui était bâti à l’emplacement de l’actuelle « Maison du Peuple »), etc. Par des concours cumulés de circonstances dont il avait su tirer parti, il devint le premier président de la République.
A la proclamation de la République, le 11 décembre 1959, la classe politique connaissait déjà le multipartisme. Un ou deux ans après l’indépendance, seul le parti présidentiel avait droit de cité : l’UDV-RDA (Union Démocratique Voltaïque du Rassemblement Démocratique Africain), une branche du RDA dont le président Houphouët Boigny de la Côte d’Ivoire était le fondateur et le leader incontesté. C’étaient les hommes de ce parti qui étaient aux affaires en Côte-d’Ivoire, au Burkina, en Guinée (Conakry), au Mali. M. Maurice Yaméogo musela non seulement les autres partis politiques du pays, mais musela également la parole au sein de son propre parti pour caracoler, solitaire, à la tête de l’Etat en exerçant un pouvoir personnel et absolu. L’homme avait de l’audace dans l’action politique. Il avait aussi pour les choses une vision de grandeur pour le meilleur et pour le pire. Dans la cour de l’empereur des Mossis à Ouagadougou, chaque matin, un drapeau était hissé au sommet d’un mât, comme au palais de la Présidence de la République; il le fit définitivement descendre. « Deux soleils ne se lèvent pas à l’est » aurait-il lancé. Et ce fut ainsi. Il fit construire à Ouagadougou la gigantesque « Maison du Parti » (RDA). A la chute du régime, le 3 janvier 1966, cet édifice fut rebaptisé « Maison du Peuple », une sorte « d’Olympia » où se produisent des artistes musiciens de tous les pays. Un artiste qui se fait acclamer dans ce temple de la jeunesse est sûr que son talent le portera loin. Ainsi, la célèbre cantatrice Bella Belo et le musicien non moins populaire Mama Lagbéma du Togo, le Bambéya Jazz National de Guinée, Miriam Makéba de l’Afrique du Sud, le franco-camerounais « du Soir au village », Manu Dibango, Schalla Moana et Oris Mabélé de la RDC, Laba Sossé à la voix d’or, du Sénégal, et la liste est loin d’être terminée, sans compter les très nombreux artistes locaux, tous y ont été applaudis chaque fois par plus de 3000 spectateurs. Et c’est dans ce vaste édifice que se sont déroulés les célèbres Tribunaux Populaires de la Révolution (entre 1983 et 1987) qui ont jugé les cadres et hommes politiques supposés avoir détourné les deniers publics. Et aussi, le 29 mai 2005, c’est là que la dépouille mortelle du général Lamizana (décédé le 26 du même mois), deuxième président du pays et qui avait remplacé le président Yaméogo, fut exposée pour que la foule vienne se recueillir et lui rendre un dernier hommage.
La question des palais personnels des chefs d’Etat
Cependant, c’était surtout à travers ses méthodes de gestion du pouvoir que le président Yaméogo s’était singularisé. Il était arrivé à faire de sa personne une sorte de «monarque absolu ». D’abord, il fit construire dans sa ville natale de Koudougou un palais personnel du même style (en pierre) que celui du palais du « Conseil de l’Entente » bâti dans la capitale Ouagadougou (devenu entre 1983 et 1987 le siège du Conseil National de la Révolution. C’est dans cette enceinte que le président Sankara fut assassiné le jeudi 15 octobre 1987, au cours d’une réunion qu’il présidait avec ses conseillers). En 1963, en stage à la station de recherches agronomiques de Saria, à une trentaine de km à l’est de Koudougou où nous nous rendions de temps à autre, nous passions à proximité du chantier du palais et regardions, médusés, les murs monter. Comment un fils de paysan de chez nous, d’origines aussi modestes que le sont toutes nos origines paysannes, peut-il concevoir de se construire un palais après quelques années seulement passées à la tête de l’Etat? D’ailleurs, cette question de construction de palais personnel semble être récurrente, car, outre des chefs d’Etat du Burkina, de nombreux autres en Afrique s’en sont construit : Mobutu en RDC, Eyadema au Togo, Bokassa en RCA, etc. Ces « souverains » se défendent bien d’avoir puisé dans les caisses de l’Etat pour ériger ces demeures somptueuses ; il s’agirait, selon eux, d’aides d’amis. Soit. Mais, le problème de se bâtir un palais personnel ne réside pas seulement dans l’origine des ressources, mais aussi et surtout dans la morale même de la chose. Un chef d’Etat d’origine paysanne, par respect pour les siens qui végètent toujours dans la pauvreté absolue, devrait pouvoir se contenter d’une demeure moins prétentieuse. Comme la « Villa Pax» (Villa de la Paix), construite par le même président Maurice Yaméogo, non loin de son vaste palais : une sobre maison à un étage, qui convient parfaitement à l’usage familial d’un chef d’Etat de chez nous. Car, en habitant des palais, nos chefs d’Etat se coupent définitivement de leurs peuples et de leurs réalités, ne les voyant de temps en temps qu’à l’occasion des kermesses électorales et autres fêtes foraines. Celui qui habite un palais ne peut pas savoir que son peuple manque du minimum vital. Celui qui habite un palais ne sait pas que, dans les rues les mendiants deviennent de plus en plus nombreux, car les mendiants ne peuvent même pas avoir accès aux portes des palais. Ils y seraient houspillés et chassés, considérés peut-être comme des assassins ainsi déguisés pour venir commettre des forfaits. Celui qui habite un palais ne sait pas ce que c’est que la faim, et ne souhaite pas qu’on lui en parle. Il préfère avoir toujours à faire aux gens riches, car ils possèdent en commun le même vocabulaire, les mêmes préoccupations sur les cours de l’or ou des devises étrangères, ou encore sur les meilleurs traiteurs du moment qui savent organiser les meilleurs dîners. Celui qui habite un palais ne veut pas entendre des choses tristes, c’est-à-dire des choses vraies ; et ceux qui viennent dans les palais pour parler avec les maîtres des lieux sont confinés dans le mensonge pour faire plaisir à ces « Seigneurs ». Les palais sont bâtis pour y célébrer des fêtes et vivre dans l’opulence et l’insouciance. Celui qui vit dans l’opulence ne peut avoir une oreille attentive aux problèmes des pauvres. Il ne comprend même pas comment les gens peuvent rester si pauvres. Les palais sont bâtis pour qu’on s’y amuse. C’est ainsi que la femme de Louis XVI de France, ayant appris que le peuple de Paris grondait aux portes de ses palais, en demanda la raison. Il lui fut répondu que le peuple manquait de pain et qu’il avait faim. C’était pourquoi il se révoltait. Elle aurait rétorqué ingénument : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche ! ». (La brioche est une sorte de pâtisserie de luxe, donc de grand prix !). Celui qui ne peut s’offrir de pain peut-il se payer une brioche ? Mais, vivant tous les jours dans des demeures somptueuses, ne côtoyant jamais les pauvres, elle ne pouvait savoir que le peuple pouvait venir à manquer de pain. Elle fut guillotinée en même temps que son mari, le roi Louis XVI.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents