Angola, la trajectoire dramatique d un pays
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Description

De 1961 à 2002, l'Angola n'a cessé de faire la guerre. L'auteur observe ici les dissensions des chefs à la recherche de toujours plus de pouvoir et d'argent. Il relève le cynisme des puissances étrangères qui montent dirigeants et chefs de guerre les uns contre les autres afin d'exploiter à leur profit les richesses de l'Angola. Jusqu'à quel point les antagonismes des chefs locaux sont-ils soutenus ? Ces situations peu ou mal médiatisées en Occident prennent-elles aussi au piège les pays avoisinants ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782336374420
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Espace Afrique Australe
Espace Afrique Australe
Collection dirigée par Jean-Baptiste Onana

Ouverte à tous les champs disciplinaires, elle voudrait non seulement souligner la spécificité de cette région au sein d’une Afrique plurielle et combien contrastée, mais aussi mettre en exergue sa recomposition autour de l’Afrique du Sud, dont le double rôle de puissance tutélaire régionale et de pôle de développement continental se confirme au fil du temps malgré un certain nombre de contraintes tant endogènes qu’exogènes.

Déjà parus

André KISALU KIALA, Le drame angolais , 2005.
Jean-Baptiste ONANA (ed.), Questions urbaines en Afrique du Sud , 1999.
Raphaël PORTEILLA, Le nouvel Etat Sud-Africain : des Bantoustans aux provinces (1948 – 1997) , 1998.
Titre
André Kisalu Kiala









ANGOLA
La trajectoire dramatique d’un pays

Texte revu et corrigé
Copyright




















© L’HARMATTAN, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72453-9
Dédicace









À André TUMBI-KINANGA, mon père, qui jusqu’au bout n’a cessé de parler de son pays, l’Angola.




À tous mes enfants et à tous les enfants de l’Angola afin qu’ils sachent un jour…
Mot de l’auteur
De la guerre anticoloniale (13 ans) à la guerre civile (27 ans), pendant 40 ans l’Angola a été un pays perpétuellement en guerre. Je ne veux pas être un écrivain, en tout cas je ne le veux pas mais il faut dire ou écrire quelque chose. Toute la vérité, n’en déplaise à certains, sur les faits qui ont conduit l’Angola dans un drame fratricide aussitôt après la guerre anticoloniale. Je ne prétends pas avoir le monopole de la vérité. C’est aux lecteurs d’apprécier et de découvrir certains éléments du drame angolais ignorés par bon nombre de personnes. Ce manuscrit fut achevé en 1997 sous le titre Angola, la trajectoire dramatique d’un pays . Je trouvais ce titre beaucoup trop long. Il fallait trouver un intitulé plus court. Je l’ai vite trouvé, c’était Le drame angolais , envoyé à l’éditeur L’Harmattan à Paris, au milieu de l’année 1999. En 2002, le rebelle angolais Jonas Savimbi fut tué au combat. Aussitôt après, l’éditeur me demanda de revoir et de retravailler mon manuscrit et de tenir compte (parler) de ce dernier événement : la mort de Jonas Savimbi. Chose que j’ai acceptée, mais à contrecœur. Les événements se sont précipités, je n’avais pas le choix. Et l’éditeur n’avait tout à fait pas tort. Pourtant, dans mon premier manuscrit, j’avais prédit la mort de Savimbi au combat. J’écrivis : « Si Jonas Savimbi s’entête, à tout prix, à faire la guerre contre Luanda, au moment opportun le gouvernement angolais aura raison de lui et il sera abattu comme un chien ». Sa mort intervenue le 22 février 2002 au combat n’a pas contredit cette prédiction.
Les années, que j’ai passées à écrire mon livre, à partir de 1985, furent la période de la guerre civile angolaise où le tumulte et la confusion avaient élu domicile et l’accessibilité à certains documents était difficile. Ceux auxquels on avait accès étaient des documents ou des articles de journaux partisans dont les valeurs paraissaient peu crédibles. Certains éléments de la trajectoire dramatique angolaise faisaient défaut. Des zones d’ombres subsistaient et n’étaient pas encore éclaircies, et plusieurs faits n’ont pas été dits ou écrits. Par rapport à la première édition, ce texte a été remanié. D’où la nécessité, qui m’est apparue, de lui donner un autre titre, ce sera finalement, malgré la longueur, Angola, la trajectoire dramatique d’un pays . Il n’est pas tout autre chose, c’est « Le drame angolais » paru en 2005 aux éditions L’Harmattan à Paris. La première édition du livre sous le titre Le drame angolais contenait, indépendamment de ma volonté, certaines imprécisions grammaticales et des coquilles qui se sont glissées ici là. Et je présente mes excuses à tous ceux qui ont lu cette première édition.
Lorsque j’ai terminé la rédaction du manuscrit de mon ouvrage Angola, la trajectoire dramatique d’un pays , je devais le relire. À la fin de la relecture, je me suis posé cette question : « Finalement, est-ce Holden Roberto du FNLA ou Jonas Savimbi de l’Unita que j’accuse ? » Dans ce cas-là. Non ! Cela n’était nullement mon intention. C’est plutôt les faits tels qu’ils se sont passés qui dégagent la responsabilité des uns et des autres.
Près de neuf ans après sa première édition, il me plaît de croire que ce livre, aujourd’hui remanié, peut rendre service à tous ceux qui veulent connaître les faits qui ont conduit l’Angola dans un imbroglio inouï. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi cela s’est-il passé ? Comment cela a-t-il été possible ? En effet, de la mort de Jonas Savimbi, qui marqua la fin d’une longue guerre civile (27 ans de guerre) qui, à son tour, laissait derrière elle une nation totalement en ruine et un pays qui avait le sentiment de repartir à zéro pour sa reconstruction, avaient émergé la paix et l’essor économique formidable que d’aucuns qualifiaient ou qualifient de boom économique . Mais, cependant deux mauvaises notes adhèrent à ce boom. La première est qu’au moment où le monde entier constate la bonne santé économique de l’Angola, la situation socio-économique de beaucoup d’Angolais n’a pas évolué : elle est toujours précaire. Ils ne profitent pas de ce boom économique . La deuxième est celle de la corruption qui gangrène le pays. Certains Angolais profitent du régime en place en s’enrichissant de plus en plus au vu et au su des autorités. Pour les uns, derrière le dos du régime pour les autres au détriment de la majorité des Angolais. Il ne s’agit pas ici de faire la plaidoirie ou le diagnostic de la manière dont le régime du MPLA gouverne le pays. Loin de là. Mais, il s’agit, d’essayer de dire et de faire comprendre les faits qui ont conduit l’Angola à s’enliser dans une longue guerre civile, en répondant à toutes ces interrogations.
Avant-propos
Ceci n’est pas un livre d’histoire, ce n’est pas plus d’un pamphlet. Il s’agit ici d’un éclairage que j’ai décidé d’apporter à la trajectoire dramatique de la guerre civile qu’a connue l’Angola, avant et après l’indépendance. Il s’agit surtout d’un regard sur l’Angola, le regard franc sur la période coloniale et postcoloniale.
Depuis 1961, l’Angola n’a cessé de faire la guerre. Deux guerres distinctes en fait : la guerre anticoloniale et la guerre civile.
Commencée en 1961 par une série de sabotages et de raids, la guerre anticoloniale prendra tant et plus de vigueur en 1966, lorsque les nationalistes du MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola) lancent une grande insurrection en s’implantant à l’est du pays et, en 1972, lorsque ceux du FNLA (Front national de libération de l’Angola) s’installent dans certains districts des régions septentrionales de l’Angola. En avril 1974, grâce à la révolution des Œillets au Portugal, cette guerre trouve enfin son dénouement.
En 1975, à la veille de conquérir l’indépendance, au moment de jouir des fruits de tant de sacrifices consentis durant les 13 années de la lutte anticoloniale, les Angolais sont condamnés à d’affreux déchirements, à de terribles souffrances, dans une répugnante guerre civile. Et cela, de la part même de ceux qui se sont organisés en mouvements de libération contre le colonialisme portugais. Ce drame impitoyable résulte de la guerre froide et de la rivalité qui – depuis les années 1960 – oppose d’abord deux mouvements de libération, et ensuite trois mouvements nationalistes angolais. Avec des fortunes diverses et bénéficiant d’appuis extérieurs différents, les deux principaux mouvements de libération, le MPLA et le FNLA, devaient se distinguer dans le combat contre le colonisateur portugais. Malgré de multiples pressions émanant de l’OUA (Organisation de l’unité africaine) ainsi que d’autres alliés des nationalistes angolais, le MPLA et le FNLA ne réussiront pas à s’entendre pour lancer des opérations conjointes. Ils agiront chacun pour son propre compte et sous sa bannière, quitte à s’entre-déchirer et à se réserver des coups bas.
Le grand malheur de l’Angola est, dans un premier temps, d’avoir deux organisations différentes et antagonistes puis, à partir de 1966, une troisième. Toutes les trois se battaient pour l’indépendance. Voilà ce qui lui sera fatal. À l’inverse du FRELIMO au Mozambique et du PAIGC en Guinée-Bissau, seuls à lutter contre le colonialisme portugais.
La démarche suivie ici n’est pas chronologique, ce qui amène à évoquer plusieurs fois les mêmes faits, mais sous des angles différents. Parfois, elle tente d’obéir à l’ordre des faits tels qu’ils se sont succédés. Les récits des événements survenus pendant les années sombres de la guerre civile ne tendent pas à privilégier l’un des trois mouvements nationalistes angolais. Ce n’est pas une tentative pour rétablir l’exactitude des faits à l’avantage de l’un ou l’autre mouvement angolais non plus, mais c’est une démarche qui vise à raconter avec objectivité – les faits tels que je les ai suivis, vécus, observés et analysés auprès de ces trois formations angolaises de libération. Sans doute, trouvera-t-on aussi quelques répétitions, mais elles ne sont pas toujours le fait de la distraction. Le lecteur constatera l’utilisation fréquente du nom « Zaïre » alors que, depuis mai 1997, ce pays a changé de nom. Il est redevenu le Congo, le Congo-Kinshasa (la République démocratique du Congo). Cette utilisation est surtout due au fait de situer certains événements dans le contexte où ils se sont déroulés. C’est également le cas de l’Union Soviétique qui, depuis son écroulement en 1991, est redevenue la Russie et de l’OUA qui, depuis 2002, est devenue l’UA (Union africaine).
Une petite rectification au sujet d’Holden Roberto, au lieu de Roberto Holden, dirigeant de l’UPA-FNLA, comme l’avait précisé Mário de Andrade, Sur la première génération du MPLA : 1948-1960, Lusotopie 1999, Holden est en fait son prénom, et Roberto son nom de famille, mais il a longtemps été appelé Holden.
Petit rappel du territoire
Vaste plaine côtière s’élevant par paliers successifs vers de hauts plateaux intérieurs, le territoire angolais couvre 1 246 700 kilomètres carrés. Le climat est très diversifié : équatorial au nord, tropical et sec au sud, tempéré et humide dans les régions côtières. En 1975, l’Angola comptait : 5 711 136 d’habitants ; en 1985 : 8 000 000 d’habitants ; en 1995 : 10 100 000 d’habitants ; en 2005 : 14 400 000 d’habitants ; en 2013 : 20 000 000 d’habitants. Selon les estimations, elle compterait en 2050 : 43 000 000 d’habitants, soit une croissance démographique de 3,0 %. Les Africains sont – en majorité – de race bantoue et sont composés de différentes ethnies : 37 % d’Ovimbundu, 25 % de Mbundu, 15 % de Bakongo et 8 % de Tchokwe.
Les caractéristiques biologiques du territoire angolais permettent une grande diversification de productions agricoles ainsi que du cheptel qui peuvent à elles seules contribuer à un solide développement économique. Les trois quarts de la population active se consacrent à l’agriculture. Sont cultivées en Angola des variétés telles que le café, dont la production a longtemps représenté la principale source de devises du pays. De 1975 à 2002, elle était en nette régression en raison de la guerre civile angolaise, cependant le secteur agricole a commencé à se redresser après 2002. Le cacao, le coton, la canne à sucre, le tabac, l’huile de palme, l’arachide, le manioc, le mil sont encore cultivés aujourd’hui. De même, l’élevage (bovins, ovins, caprins) a connu une grande prospérité, notamment dans le sud et le centre où étaient implantées des fermes d’embouche modernes. La pêche représentait une activité économique importante pour le pays (90 500 tonnes en 1993). Longues de 1 650 kilomètres, les côtes angolaises sont parmi les plus poissonneuses du monde, surtout le long des côtes des provinces de Benguela et de Namibie connues pour leur richesse en crevettes, langoustes, crabes, seiches et poissons de toutes variétés. L’industrie poissonnière y est particulièrement développée : conserveries, séchages, salaisons, etc.
L’Angola possède l’une des plus riches forêts d’Afrique. Du nord au sud du pays, la couverture végétale recèle des essences précieuses et variées.
L’Angola dispose également d’un riche potentiel minier. Le diamant, extrait à l’est du pays, est célèbre pour sa qualité, alors que le sud, notamment dans la région de Cassinga, recèle un riche gisement de fer. Mais le pétrole demeure aujourd’hui la richesse minière de loin la plus importante du pays (26 954 000 tonnes en 1994). Découvert dans les années 1950 et mis en exploitation vers la fin des années 1960, son extraction était tout d’abord concentrée dans la province de Cabinda. Mais l’aire d’exploitation n’a pas tardé à s’étendre à d’autres régions Kwanza Sul et Soyo notamment. Une société d’État, la Sonangol (Sociedade Nacional de Combustiveis de Angola), a le monopole de la recherche et l’exploitation du pétrole sur le territoire angolais. Elle est associée à des partenaires étrangers dont Chevron (américain), BP (britannique), ENI (italien) et Total (français) qui regroupe actuellement l’ex-Petro Fina (belge) et ex-Elf-Aquitaine (français). Des compagnies d’autres nationalités sont également sur les rangs, Petrobas (brésilienne)…
L’industrie pétrolière représente aujourd’hui 80 % des recettes de l’État et 50 % du Produit intérieur brut. L’Angola est le deuxième pays exportateur de l’Afrique subsaharienne, après le Nigéria et produit actuellement – à partir de 2012 – : 1,78 million de barils par jour. On estime que les réserves prouvées d’or noir se situent entre 5 et 9 milliards de barils, et elles continuent d’augmenter au fur et à mesure que l’on fait de nouvelles découvertes. Le pays a dû faire face à une crise économique mondiale en 2009. Cette dernière a provoqué une chute du prix du pétrole. L’Angola a déclaré vouloir augmenter sa production de pétrole pour la faire passer à 2,23 millions de barils par jour en 2017. Le pays dispose aussi de la deuxième réserve de GNL (gaz naturel liquéfié) en Afrique, estimée à 300 milliards de mètres cubes et il envisage également la mise en place d’installations de liquéfaction de gaz naturel aux fins d’exportation. Le chantier a commencé en 2008, après divers reports dus à des problèmes techniques, l’unité de production de GNL de Soyo, dans le nord-est de l’Angola, à l’embouchure du fleuve Congo, est entrée en service à la fin 2012 et produit 5,2 millions de tonnes de gaz liquéfié par an. Plusieurs entreprises internationales et angolaises sont en lice : l’entreprise nord-américaine Chevron participe à hauteur d’environ 36,4 % au projet angolais de GLN ; l’entreprise angolaise Sanagás possède de son côté 23 %. Les autres entreprises participantes sont italienne ENI (13,6 %), britannique BP (13,6 %) et française Total (13,6 %).
Avec ses énormes ressources agricoles et minières, l’Angola est l’un des plus riches pays d’Afrique.
Carte de l’Angola
Introduction
L’attitude du Portugal qui se cramponnait à ses territoires africains alors que les autres nations européennes avaient lâchement renoncé à leurs colonies, était considérée comme anachronique.
Face aux revendications militaires des mouvements de libération, le régime fasciste-dictatorial portugais de Marcello Caetano déclarait que la répression des mouvements de libération était une « guerre sainte », un « devoir sacré »… Il ne tolérait donc pas que des forces centrifuges, nationales ou internationales, s’attaquent aux mythes qu’il entretenait dans le peuple, tant au Portugal que dans ses colonies.
Un de ces mythes, proclamé à tous les échos, était que les Africains des territoires d’outre-mer étaient Portugais à part entière : ils n’étaient pas colonisés, mais citoyens du Portugal, membres de l’État portugais.
Depuis le déclenchement de la lutte armée de libération en 1961, il s’est opéré – par la force des choses – un changement dans les structures sur lesquelles s’appuyait la colonisation portugaise. Sans résoudre pour autant aucun des problèmes qui se posaient, mais au contraire les aggraver.
Lisbonne se réveilla comme d’un long sommeil : dans ses rapports avec les Noirs. Le Portugal avait eu jusque-là une confiance quasi magique en son pouvoir paternaliste. Sur-le-champ, il lance la contre-attaque, par la mobilisation de tous les moyens financiers et militaires. Il conclura dans l’urgence certaines mesures, transformant non seulement la physionomie de l’Angola mais aussi l’orientation et la tactique dans l’emploi des forces susceptibles de parer au conflit.
Une armée de 80 000 hommes, équipée de moyens modernes, passa rapidement à la contre-offensive et couvrit tout le pays pour assurer partout la défense contre la guérilla et empêcher l’ensemble de la population africaine d’être en contact avec les « rebelles », les combattants angolais qui combattaient pour la libération de leur pays.
L’administration coloniale portugaise développera l’infrastructure des moyens de communication tant pour assurer la mobilité et le ravitaillement des troupes que pour permettre l’expansion économique. Elle sollicitera et favorisera largement l’entrée de capitaux étrangers alors que, jusque-là, leurs investissements dans le pays se heurtaient au veto des petits groupes capitalistes portugais. Les énormes possibilités économiques de l’Angola vont attirer ces capitaux étrangers, surtout à partir du moment où une armée puissante et une administration autoritaire leur garantissaient une main-d’œuvre africaine, abondante et bon marché.
C’est ainsi que, de 1962 à 1973, l’Angola connaîtra un progrès spectaculaire de son expansion économique et une augmentation notable de sa population européenne. Mais cela ne favorisera en aucune manière l’avenir de la population africaine :
– Le contrôle financier de l’Angola était passé au capitalisme international, anonyme et inhumain… Ici, la grande victime était le peuple portugais. Il était obligé de poursuivre contre le nationalisme angolais, une lutte sans noblesse qui, au fond, ne le concernait plus, puisque c’était le capitalisme international qui y était véritablement impliqué ;
– Les colons portugais ont vu se renforcer leur puissance politique qui tendait de plus en plus à supplanter celle de la métropole et à obtenir l’autonomie en leur faveur ;
– Inévitablement, pour des raisons économiques, financières, psychologiques et stratégiques, la population blanche de l’Angola se rapprochait de celle de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe, alors Rhodésie du Sud. Il s’est créé ainsi un fossé entre Blancs et Noirs dans le pays même, tandis que se renforçait le front commun raciste de tous les Blancs d’Afrique australe. Par tempérament et tradition culturelle, s’évanouissait tout ce qu’il y avait d’humain, dans les relations des Portugais avec les Africains.
À partir de 1972, chez les Blancs du Mozambique et surtout de l’Angola, se dessinait un mouvement en faveur de l’indépendance vis-à-vis du Portugal, dans le sens d’États souverains à domination européenne comme en Afrique du Sud (à l’époque de l’apartheid) et en Rhodésie du Sud (l’actuel Zimbabwe). Lisbonne y réagit sévèrement. Elle n’était pas d’accord avec cette « domination blanche », mais elle n’était pas d’accord non plus avec l’indépendance : l’unité de la nation portugaise devait être sauvegardée. Et, si l’autonomie interne des États d’outre-mer était envisagée avec une participation progressive des Noirs à leur direction, c’était à condition que ces Noirs soient profondément « lusitaniens » et qu’ils se considèrent inconditionnellement comme Portugais de couleur…
L’évolution économique (1962-1973) se chiffrait de la manière suivante : avant 1961, les routes asphaltées de l’Angola ne dépassaient pas les 500 kilomètres ; en 1973 les 10 000 kilomètres étaient largement atteints, au rythme de construction – depuis 1968 – de 1 000 kilomètres par an. Le réseau routier angolais totalisait en 1973, 80 000 kilomètres, ce qui facilitait la pénétration à l’intérieur du pays.
Tout le réseau ferroviaire – environ 3 000 kilomètres, dont la plus grande partie est constituée par la ligne qui relie Lobito au Katanga (Congo-Kinshasa) et en Zambie pour l’évacuation du cuivre – avait été amélioré grâce à un service permanent d’entretien.
La production de fer, en grande partie entre les mains de Krupp (Allemagne fédérale), était passée de 106 000 tonnes en 1957 à 7 millions de tonnes en 1973. Celle du pétrole – dominée depuis 1958 par la Gulf Oil d’alors, actuellement Chevron (États-Unis d’Amérique) – atteignait en 1973 15 millions de tonnes.
Quant à la production des diamants, elle dépassait, en 1973, 2 millions de carats, soit une augmentation, pendant la décennie 1960-1970, de plus de 50 % sur la production antérieure. C’était le résultat du monopole obtenu par la Diamang, compagnie dominée jusqu’en 1973 par De Beers, trust anglo-américain et sud-africain, associé à d’autres groupes d’Américains et à la Société Générale de Belgique. Les bénéfices annuels de la Diamang représentaient 27,07 % de son capital et de ses réserves.
Le café avait toujours été le principal produit d’exportation de l’Angola, et même, avec l’augmentation de la consommation mondiale. Cette expansion de la culture du café avait étendu et renforcé le colonialisme portugais, en accentuant par là même la servitude du peuple angolais. La majeure partie de la main-d’œuvre non qualifiée fut mobilisée dans le cadre du « travail forcé ». Ce régime étant par ailleurs lié au commerce intérieur qui voyait sa rentabilité d’autant mieux assurée que le nombre des salariés augmentait.
En 1973, bien qu’à peine 25 % de la production de café proviennent de petites exploitations angolaises, les colons blancs regardaient celles-ci d’un mauvais œil, parce que les grandes entreprises agricoles européennes étaient frappées par une forte diminution de la main-d’œuvre au profit de petites exploitations angolaises.
Autour de 1950, l’exportation du café angolais était de l’ordre de 50 000 tonnes. En 1960, elle atteignait les 100 000 tonnes. En 1973, elle dépassait les 200 000 tonnes. Presque la moitié de cette production allait aux États-Unis d’Amérique, le reste étant acheté par différents pays européens et par l’Afrique du Sud. Les Pays-Bas importaient 21 % du café angolais, mais depuis 1972 et jusqu’en 1974, ils ont boycotté le café angolais, par solidarité avec les mouvements de libération.

Parmi les autres produits agricoles industriels cultivés en Angola, le sisal était – dans les années 1960 – répandu et exporté ; mais il était en nette régression, en raison de prix trop bas et d’une faible demande. Par contre, la culture du coton était en expansion sensible. Toutefois, c’était un quasi-monopole européen, étant donné que le traitement du coton imposait des moyens techniques hors de portée des Africains. En 1970, l’Angola produisait 80 000 tonnes de coton, chiffre presque dix fois supérieur à celui de 1960 (8 900 tonnes).
La croissance de la population européenne avait entraîné la création de petites et moyennes industries : alimentaires, textiles et chimiques, ainsi que celles nées du développement de l’infrastructure et des transports. Pendant la dernière décennie (de 1963 à 1973), la croissance annuelle de cette industrie légère destinée aux besoins locaux fut en moyenne de 13 %, grâce à une augmentation extraordinaire des investissements comme en témoignait le gonflement du budget de la colonie de 26,33 milliards d’escudos 1 en 1960. En 1968, ce budget atteignait 66,25 milliards.
Mais, de cette expansion, les Angolais n’avaient guère profité. Bien au contraire, ils avaient perdu progressivement leurs chances d’autonomie économique. Plusieurs raisons étaient à la base de ce dépouillement.

Fondamentalement, ce qui intéressait le développement d’une économie coloniale de pure exploitation des matières premières, c’était une population locale qui soit disponible pour fournir la main-d’œuvre nécessaire aux grandes entreprises agricoles, à l’extraction des minerais ou aux services qui n’exigeaient pas de qualification professionnelle.
Quant à la propriété de leurs terres, beaucoup d’Angolais l’avaient perdue. Pour s’assurer la protection de l’armée portugaise, les Africains étaient obligés d’abandonner leurs villages et de s’agglomérer dans de grands ensembles, proches des grand-routes et facilement contrôlables… Par ailleurs, en Angola, les terres non enregistrées au nom d’une personne étaient considérées comme appartenant à l’État colonial : l’exploitation en était éventuellement accordée aux Européens qui en faisaient la demande.
Bref, les Angolais ne comptaient pour rien dans leur propre pays, ils ne possédaient pas la terre de leurs ancêtres et ils étaient dépouillés de leur culture traditionnelle et de leur dignité de personne humaine… l’administration coloniale disposant à son gré des « citoyens » noirs. Face à cette situation radicalement injuste et oppressive, aucune voie pacifique pour obtenir la reconnaissance de leurs droits les plus légitimes ne s’offrait à eux, ils prirent les armes.
Le maquis de résistance s’organisa autour de deux organisations de libération profondément divisées, disposant chacune de sa propre armée : le MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola) et l’UPA (Union des populations de l’Angola) devenu plus tard FNLA (Front national de libération de l’Angola). Enfin, une troisième organisation émergea en 1966, une dissidence du FNLA. C’est l’Unita (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola) qui prétendit mener sa guerre de libération au Sud du pays. De probité pour le moins douteuse, l’Unita était en accointance avec le service portugais d’espionnage, la PIDE (Police internationale de la défense d’État) ayant pour mission de traquer les militants nationalistes du MPLA et du FNLA.
De 1961 à 1974, les Angolais lutteront contre le colonisateur portugais pour couvrir le droit d’assumer en hommes libres et dignes le destin de leur pays.
Au début des années 1970, déjà minées par des rivalités intestines, les deux organisations révolutionnaires de résistance, le MPLA et le FNLA, faibles sur le plan militaire, reflètent pourtant les revendications d’indépendance du peuple angolais.
La guerre d’indépendance n’aura pas réussi à les unifier contre le colonialisme portugais. La victoire militaire, quant a elle, n’aura d’ailleurs pas lieu. Le 25 avril 1974, le régime fasciste-dictatorial salazariste de Caetano s’écroula au Portugal. C’est la révolution des Œillets qui sonnera l’heure de la décolonisation des territoires portugais d’outre-mer.
Le Portugal nouveau ouvrit des négociations de paix avec les trois organisations angolaises de libération conduisant en janvier 1975, aux accords d’Alvor : un gouvernement transitoire issu de ces accords formé de ministres portugais et de militants issus des trois mouvements nationalistes. La date de l’indépendance fut fixée au 11 novembre 1975. Aussitôt, les sociétés pétrolières et autres grandes multinationales s’engagèrent dans des intrigues qui pouvaient remettre en question une décolonisation pacifique de l’Angola. Doté de richesses considérables, l’Angola est entièrement entre les mains des grandes sociétés multinationales. Tous les moyens de production à savoir la terre, les mines, les usines et les installations industrielles, les transports, les voies de communication et la main-d’œuvre sont entre les mains des trusts multinationaux. Le café, le maïs, le coton, le tabac, le blé, la canne à sucre et le bois sont entièrement commercialisés par des groupes internationaux. Il en est de même pour les gisements miniers. Le pétrole, le diamant, le fer, le cuivre et l’uranium ont drainé de gros investissements. Les droits d’exploitation sur toutes les ressources minières sont détenus par des sociétés appartenant aux grandes multinationales. Elles jouissent, par le jeu des législations coloniales, de droits exc1usifs sur de vastes régions et détiennent des droits exclusifs pour la prospection et l’extraction des diamants. C’est le cas de l’Angola Diamond, l’Angola Exploration Company d’Afrique du Sud, la Diamond Distribution des États-Unis.
Par ailleurs, les mêmes prérogatives ont été accordées pour la prospection et l’exploitation de gisements de pétrole qui sont détenus par la société à capitaux belges, ex-Pétro-Fina, Sacor du Portugal qui a des liens avec le groupe Royal Dutch, la Cabinda Gulf Oil (Chevron) américaine et la compagnie française des pétroles, Elf-Aquitaine, actuellement Total. Parallèlement, des droits exclusifs d’exploitation minière, couvrant en 1970 plus de 100 mille kilomètres carrés et comprenant les gisements de fer, ont été attribués à l’ordre de 60 % aux sociétés Lobito et Lombige Mining financées par Krupp et autres sociétés anglaises, américaines, japonaises et sud-africaines. Ces dernières représentent des intérêts sud-africains, britanniques, ouest-allemands, français, japonais et américains, regroupés au sein de puissants consortiums, opérant sur toute l’Afrique australe (Mozambique, Namibie, Zimbabwe, Afrique du Sud…) à partir de l’Afrique du Sud où elles sont très largement implantées. Les centaines de sociétés opérant en Angola sont regroupées au sein de trois ou quatre grandes multinationales, notamment anglaises et américaines et détiennent les secteurs bancaires et financiers, les mines, l’agriculture et les industries de transformation.
La prépondérance de ces intérêts étrangers illustre le danger que représente cet enchevêtrement, véritable étau enserrant l’Angola qui est ainsi pris dans un réseau d’intérêts économiques internationaux qui n’ont ménagé aucun effort pour apporter leur soutien au régime fasciste de Caetano. Il est clair qu’avec la nouvelle orientation prise au Portugal depuis le 25 avril 1974, ces mêmes sociétés internationales ne ménagent aucun effort pour préserver leurs intérêts, en faisant obstacle à l’accession à l’indépendance de l’Angola.
Le dénouement de la guerre d’indépendance, au lieu d’unifier les nationalistes des trois mouvements angolais de libération, sanctionnera encore davantage leur déchirure. L’installation, le 31 janvier 1975 à Luanda, du gouvernement de transition suscitera, chez les dirigeants nationalistes angolais, des appétits personnels et égoïstes du pouvoir. Les divisions politiques et personnelles profondes, qui existent déjà entre ces trois organisations de libération, depuis qu’elles sont créées, permettront aux grandes puissances de les utiliser dans le cadre de la guerre froide. Poursuivant leur politique du chacun pour soi, le FNLA s’appuiera sur les États-Unis d’Amérique, l’Unita obtiendra le soutien de l’Afrique du Sud – alors pays de l’apartheid –, tandis que le MPLA bénéficiera de la faveur de l’Union Soviétique. Chacune étant décidée à éliminer les autres, les trois organisations se battront pour le pouvoir, en se livrant entre elles une guerre sans merci, plongeant le pays dans une répugnante déchirure.
Ces mouvements sont divisés pour des raisons qui tiennent à la colonisation, plus exactement à la forme de la colonisation portugaise. Les facteurs fondamentaux de leurs divisions sont (contrairement à ce qu’on analyse d’habitude en prétendant que ce sont les facteurs ethniques), des raisons sociales et culturelles qui tiennent aux différentes positions des élites à l’intérieur de l’Angola. À savoir : les élites de la capitale, les élites émigrées au Congo-Kinshasa et celles qui sont partout dans les villes angolaises. Mais, très vite ces divisions se traduiront par des luttes internes, des assassinats, des confrontations armées entre ces trois mouvements de libération. L’accumulation de ces différends entre les nationalistes sera encore exacerbée du fait d’ingérences étrangères, d’alignements internationaux, de guerre froide et de division entre l’Afrique modérée et l’Afrique progressiste. Si bien qu’en 1974, au moment où, dans une conjoncture extrême, les principes de l’accession du pays à l’indépendance sont acquis, l’Angola devient l’enjeu, tant pour l’URSS que pour les États-Unis et l’Afrique du Sud, intéressés par le fait que ne prend pas le pouvoir celui qui n’est pas dans leur camp. Par conséquent, les Américains et leurs alliés sud-africains, d’un côté, et les soviétiques, de l’autre, précipiteront l’Angola dans une longue et tragique guerre civile.
1 En 1973, cent escudos valaient un peu plus de 3 dollars US.
P REMIÈRE PARTIE D ANS L’ORBITE COLONIALE PORTUGAISE
CHAPITRE I La conquête militaire portugaise
En 1483, le célèbre navigateur portugais Diego Cão venant de Belem (faubourg de Lisbonne) découvrit le royaume Kongo lorsqu’il atteignit l’estuaire du Nzadi Kongo (fleuve Kongo). Diego Cão et ses compagnons, n’arrivant pas à prononcer le mot Nzadi, prononcèrent « Zaïre ». Depuis lors, les Portugais appelèrent ce fleuve « Zaïre » au lieu du Nzadi Kongo. En outre, comme dans l’alphabet portugais la lettre K est inexistante – ou rarement utilisée – les Portugais la remplacent souvent par la lettre C, d’où le nom Congo, au lieu du Kongo.
Kongo était un royaume situé à l’extrême nord de l’actuel Angola, et de la partie du littoral atlantique à l’ouest de l’actuel Congo-Kinshasa, le Bas-Congo, et de la majeure partie du territoire de l’actuel Congo-Brazzaville (les régions de Kouilou et Pool), sa capitale se trouvait à Mbanza Kongo (Mbanza-Congo) que les Portugais baptisèrent San Salvador. C’était un royaume fort et puissant. Les classes dirigeantes du royaume, fortement structurées et hiérarchisées, possédaient un sens politique et diplomatique très affiné. Une cohésion interne et les virtualités d’auto-évolution s’affirmaient déjà dans cette partie d’Afrique.
Diego Cão entra en contact avec les Bakongo, les Noirs du royaume. À l’issue de ce premier contact, quatre Portugais furent retenus à la cour des Mani-Kongo, du roi Nzinga Nkuwu. En contrepartie, quatre Noirs furent emmenés à Lisbonne. Cet échange, apparemment hostile, fut finalement un facteur de rapprochement qui conduisit à d’autres rencontres. Lisbonne envoya des maçons et des fonctionnaires. Ces premiers visiteurs furent traités comme des princes par le roi du Kongo et par le roi du Portugal. Dès lors, des liens commencèrent à se tisser entre les deux royaumes. En 1490, de nombreux missionnaires portugais furent envoyés au Kongo par le roi João II du Portugal, en vue d’évangéliser la population locale.
En 1491, le roi Nzinga Nkuwu fut baptisé sous le prénom de João (Jean). Il avait choisi le prénom de João, uniquement pour l’amitié qu’il portait à son « frère » du Portugal, le roi João II, tandis que son fils Nzinga-Mbemba fut baptisé sous le prénom d’Afonso 1 er , (le prince Alphonse 1 er ). D’excellentes relations s’établirent entre les Portugais et les Bakongo. Les deux rois communiquaient assez régulièrement. Des relations commerciales fructueuses se nouèrent entre les deux royaumes. C’était le troc qui était pratiqué : les Européens apportaient des tissus, de la quincaillerie, de la verroterie, des liqueurs, du sel, des armes à feu… qu’ils échangeaient avec les Africains contre le cuivre, l’ivoire, l’huile de palme, le bois précieux…
À cause de la mauvaise conduite des Portugais, de la cupidité des commerçants européens et de la médiocre qualité de certains missionnaires catholiques, l’entente entre les deux royaumes fut détruite. Ainsi, Nzinga Nkuwu et beaucoup de gens de sa cour reprirent leurs pratiques religieuses traditionnelles. Mais son fils, Nzinga-Mbemba (le prince Afonso 1 er ), qui avait été élevé à Lisbonne pendant dix ans, se révéla un fervent apôtre du christianisme tout au long de son règne de trente-sept ans (1506-1543), mais des contradictions internes graves surgirent sur la question de l’évangélisation.
Avant son arrivée à la tête du royaume, le prince Afonso 1 er fut inculpé en 1495 d’avoir séduit la compagne préférée de son père. Ayant confiance en son fils, le roi réussit à déjouer la manœuvre. Mais Afonso 1 er dût s’exiler pour dix ans dans la province de Nsundi, afin de se tenir loin des intrigues orchestrées contre lui par la cour.
À la mort du roi Nzinga Nkuwu (João 1er), le prince Afonso 1 er rompît son exil de Nsundi (située à cheval sur le fleuve Congo : l’actuelle région du Pool au Congo-Brazzaville et la région du Bas-Congo au Congo Kinshasa) et rentra aussitôt à Mbanza Kongo, la capitale du royaume où il prit la succession de son père.
L’action évangélique des Portugais chez les Noirs du royaume Kongo avait débouché sur l’entreprise de la conquête et de la colonisation. Les souverains du Kongo exerçaient leur suzeraineté sur toute la partie nord-ouest de l’Angola actuel jusqu’à la mer, sur la partie ouest du Congo-Kinshasa (le Bas-Congo) et aussi la partie sud du Congo-Brazzaville (Kouilou et Pool), de même sur le gros des populations « Kota » dont la majeure partie se trouve dans l’actuel territoire du Gabon, aux environs de Nyanga.
Avant l’arrivée des premiers Portugais, des sociétés très bien organisées existaient déjà sur des territoires qui seraient ou formeraient plus tard l’actuel Angola, le royaume Kongo, avec ses nombreux vassaux (Loango, Ngoyo, Kakongo, Matamba et Ndongo, l’empire Lunda, les royaumes Luba et Kazembe). Il existait aussi des communautés primitives, mais réglées par un même système économique et social, comme les tribus Yaka ou (Ba) Téké. Enfin, dans le sud et dans le centre, se trouvaient les tribus Bochiman qui ne connaissaient ni la vie agricole ni la vie pastorale.
Le diamant noir
En 1518, débuta la « traite des nègres » ; lorsque les colons portugais installés à São Tomé depuis 1472 eurent besoin de main-d’œuvre pour la culture de la canne à sucre qu’ils avaient implantée dans l’île, ils se mirent en relation avec des commerçants portugais établis dans le royaume Kongo et, par leur entremise, achetèrent des ouvriers noirs, aptes et « disponibles », dont les classes aristocratiques africaines pouvaient disposer. C’est ce triste commerce des esclaves qui décimera, pendant trois siècles, le meilleur de la population des différents royaumes angolais.

Après l’île de São Tomé, ce fut la dépendance du Brésil. Au XVI e siècle, quand il devint impossible d’obliger les Indiens brésiliens à travailler comme esclaves – soit qu’ils s’enfuyaient, soit parce que les missionnaires catholiques s’y opposaient et que, dans le même temps, les industries sucrières du Brésil commençaient à demander de plus en plus d’esclaves –, on alla les chercher en Afrique. Ainsi, profitant de l’esclavage de type familial qui existait au royaume Kongo et dans les autres royaumes, comme celui du Loango, l’Angola devint un réservoir d’esclaves pour le Brésil. Comme l’a écrit Robert Davezies : « Et ainsi des bateaux partirent pleins de cette marchandise qu’ils appelaient le diamant noir, o diamante negro » 2 .
Grâce au travail du nègre, la culture de la canne à sucre prospéra le long des côtes brésiliennes et s’étendit rapidement vers l’intérieur à Pernambouc et à Baie. En peu de temps, le Brésil connut la prospérité : les plantations sucrières couvraient tout le territoire, et le Brésil commença à devenir le premier producteur mondial de sucre. Mário de Andrade et Marc Olivier relèvent que « sem o negro não haveria açûcar » (sans le nègre, il n’y aurait pas de sucre) 3 .
Les esclaves bakongo (ou congolais) jouissaient d’une bonne réputation : « les Congolais furent réputés excellents au service de la maison » 4 . Et Hilliard d’Auberteuil ajoute : « Les nègres du Congo sont très appréciés à Saint-Dominique ; adroits et faciles à conduire, ils apprennent en peu de temps tous les métiers qu’on leur montre et ils sont intelligents dans la culture des terres » 5 .
En 1526, voyant son royaume intérieurement miné par l’action cupide des commerçants et fonctionnaires portugais, ainsi que de certains missionnaires catholiques, le roi Afonso 1 er se prévalut de sa conversion au christianisme et par conséquent de sa « fraternité » avec le roi du Portugal, pour se lancer dans une action diplomatique auprès de la cour papale et de celle de Lisbonne. Il exprimait personnellement au roi du Portugal dans le texte ci-dessous son étonnement scandalisé et sa profonde déception au sujet des destructions causées à son royaume par les Portugais, avec lesquels il avait espéré entretenir des relations toutes différentes, fraternelles et chrétiennes.
« Votre Majesté doit savoir que notre royaume est détruit de bien des façons. C’est là le fruit de l’excessive liberté accordée par vos fonctionnaires et représentants aux hommes et aux marchands qui viennent ici et y établissent des magasins de marchandises et de bien des choses que nous avons interdites. Ils les répandent à travers tout notre royaume et nos domaines en une telle abondance que un grand nombre de nos vassaux, en principe sous notre obédience, ne nous obéissent plus. Ils possèdent ces biens en plus grande abondance que nous-mêmes et pourtant c’est grâce à de tels biens que nous les maintenions contents et assujettis à notre vasselage et sous notre juridiction. Tout cela fait grand tort non seulement au service de Dieu, mais aussi à la sûreté et à la paix de nos royaumes et de notre État (…)
(…) Nous ne pouvons même pas mesurer combien ce dommage est grand car, tous les jours, ces marchands se saisissent de nos gens, des fils de la terre et des fils de nos nobles et vassaux et de nos parents (…) et si grands, Sire, sont la corruption et les débordements que notre pays est en train d’être complètement dépeuplé 6 . »
Comme le note A. H. de Oliveira Marques, nous ignorons le nombre d’esclaves exportés d’Angola pendant cette période 7 . Par contre, des études publiées au début des années 1970 ont essayé de chiffrer le nombre d’esclaves qui furent embarqués dans les ports du nord de l’Angola : à la fin du XVI e siècle et cela jusqu’à la première moitié du XVII e , la moyenne annuelle devait se situer entre 12 000 et 16 000 hommes. Dans la seconde moitié du XVIII e siècle, apparaît une baisse de 50 %. La moyenne atteint de nouveau les 13 000 à 14 000 par an pendant la première moitié du XIX e siècle. À cette époque, la population africaine au Brésil se montait à quelque deux millions de personnes, en majorité originaires de l’Angola.
En tenant compte du fait qu’un grand pourcentage d’esclaves n’arrivait pas à destination (naufrages, épidémies inévitables étant donné les conditions de transport), on peut avancer avec certitude que le nombre total des esclaves fournis par les ethnies de l’Angola aux colonisateurs du Brésil atteignit au moins trois millions d’hommes. A.H Oliveira Marques confirme que : « en esclaves, l’Angola continua d’être le principal fournisseur du Brésil pendant les XVII e et XVIII e siècles. Comme les territoires portugais de l’Amérique du Sud cessèrent de croître, la position de l’Angola en tant que réservoir de main-d’œuvre se maintenait » 8
Des cris de protestation contre l’esclavage montaient de partout. Et l’administration portugaise se trouva ainsi confrontée à la question de son abolition. Mais, « abolir l’esclavage était pour le Portugal l’abandon de ses possessions d’outre-mer. Un tel abandon provoquerait une crise économique et la fermeture de nombreuses usines. Les États-Unis et la Grande-Bretagne – initiateurs de l’abolition de l’esclavage – présentaient un danger pour le Portugal qui croyait qu’ils le remplaceraient dans ses possessions » 9 .
En 1688, en Pennsylvanie, aux États-Unis, pour la première fois dans ce pays, les Quakers protestèrent officiellement contre l’esclavage. Au fil des années, les protestations anti-esclavagistes ne se calmèrent pas. D’où en 1758, un comité fut nommé pour poser à nouveau à l’opinion publique américaine la question de son abolition. La Grande-Bretagne emboîta également le pas aux États-Unis : le gouvernement de Londres et quelques églises protestantes organisèrent un mouvement pour l’abolition de l’esclavage.
Le 28 février 1815, le Portugal signa à Vienne, avec la Grande-Bretagne, un traité pour réduire le trafic des esclaves dans les colonies portugaises 10 . À cette occasion, la Grande-Bretagne s’engagea à assurer le contrôle maritime.
En 1842, le Portugal et la Grande-Bretagne signèrent un nouveau traité pour contrôler – ensemble – l’application pratique de l’abolition et arrêter les navires pirates.
Mais la saignée de l’Angola se poursuivit jusqu’à la fin du XIX e siècle, longtemps après l’abolition officielle de l’esclavage par le gouvernement de Lisbonne. La vigilance armée des organisations anti-esclavagistes anglaises qui contrôlaient l’Atlantique Sud y mit finalement un terme.
En Angola, comme dans d’autres pays africains, l’esclavage revêtit une autre forme : l’Africain passa de l’esclavage expéditif à l’esclavage des travaux forcés au profit d’autrui. Comme le note José Ghyos Disila, le commerce d’esclave jusqu’à son abolition progressive a porté préjudice au développement des pays africains. Les bandes de pillards mirent l’Afrique en lambeaux. Et certains de ces lambeaux furent placés sous la protection des grandes puissances qui leur firent signer des traités de coopération. Et pour remplir les obligations découlant de ces traités, lesdits lambeaux devenus royaumes aux yeux de leurs protecteurs devaient sans cesse se mettre en guerre contre leurs voisins : « les Africains divisés en petits Etats se mirent à guerroyer avec leurs propres frères de la même ethnie sans se rendre compte que la division était l’un des moyens utilisés par les colons pour étendre leur domination ». 11
La pénétration portugaise
Ne se sentant pas en sécurité au royaume Kongo, les Portugais, sous la direction du capitaine Paulo Dias de Novais, descendirent en 1560 au sud du Kongo, plus précisément au royaume de Ndongo, dont le roi s’appelait Ngola Kiluangi. Le capitaine Paulo Dias de Novais fut retenu pendant trois ans par le roi Ngola qu’il appelait, par défaut de prononciation, roi Angola. D’où l’origine du toponyme Angola que les Portugais finirent par étendre à l’ensemble du territoire. À son retour au Portugal, il décrivit les richesses agricoles et minières de Ndongo (les fabuleuses mines de Cambemba très riches en bauxite) et préconisa la conquête.
Nommé capitaine-gouverneur, Dias de Novais débarqua en 1575 dans la baie de Luanda, avec mission de « conquérir » le royaume de Ndongo et, en même temps, « d’annexer » tous les royaumes intérieurs.
Apprenant les véritables intentions du capitaine-gouverneur Dias de Novais, le roi Ngola Kiluangi fit arrêter et exécuter, en 1580, trente Portugais, en signe d’avertissement.
Devant les besoins sans cesse grandissants de se procurer des esclaves, la doctrine chrétienne leur servant d’alibi, des Portugais établis à Luanda entrèrent en contact avec le royaume de Ndongo. Et lorsqu’ils voulurent imposer l’évangélisation au roi Ngola, ils essuyèrent un refus. Si certains royaumes, comme celui de Loango se livrèrent à ce genre de commerce, d’autres s’y refusèrent. La menace devenant précise et ayant compris quelles en étaient les conséquences, le royaume Kongo et celui de Ndongo formèrent rapidement une ligne défensive qui organisa la résistance aux Portugais. Ce fut là le début d’une série de guerres, ponctuées de trêves et qui allaient durer cent ans. Le résultat fut la destruction du royaume de Ndongo et l’extension de la domination directe portugaise à quelque 200 kilomètres de la région de Luanda : « le fleuve Kwanza, navigable sur plus de 200 kilomètres, devint la principale voie de pénétration. Ainsi fut conquise Kambambe en 1604. À partir de la côte, les Portugais rayonnèrent : ils fondèrent Benguela en 1617 puis – avec des troupes de colons venus du Brésil – Moçamedes 12 en 1786 et, plus tard, Novo Redondo 13 . Vers ces centres européens, comme à Luanda, affluaient les habitants de l’intérieur, certains pour s’y installer définitivement, d’autres pour les besoins de leur commerce. L’exploitation de l’intérieur du pays, en dehors du bassin de la Kwanza et de la région peuplée par les Kimbundu, n’a en fait commencé que vers le milieu du XIX e siècle. Bien sûr, on avait fondé quelques postes militaires comme Kakonda, au XVII e siècle, mais les Portugais ne tenaient en aucune manière l’intérieur du pays » 14 .
Ces faits sont exposés, comme l’a écrit Manuel Gonçalves, pour qu’on puisse bien comprendre « comment il est faux de dire que le Portugal a colonisé l’Angola pendant 500 ans. Vers la fin du XVI e siècle, il n’était présent que sur la côte et n’avait pénétré qu’un peu vers l’intérieur » 15 .
Au cours de cette série de guerres, l’alliance entre le royaume Kongo et le royaume de Ndongo se désagrège. Profitant de cette situation, les Portugais emprisonnent le roi Ngola et le décapitent en 1617 à Luanda. Sa fille, la princesse Ana Nzinga, arrive à Luanda en 1622 et signe avec le Portugal un traité d’amitié. Deux ans plus tard, toujours à cause de la mauvaise attitude des Portugais, ce traité échoua. Résolue à ne faire aucune concession, la reine Ana Nzinga tiendra tête à l’invasion de 1624 à 1661, comme reine de Ndongo, puis du royaume de Matamba, plus à l’est. Cette longue résistance permit finalement au Matamba d’échapper à la colonisation portugaise.
Les Hollandais s’en mêlent
De 1590 à 1640, la présence portugaise fut menacée par les escadrilles hollandaises qui s’attaquaient à tous les territoires occupés par les Portugais, dans le but de s’en emparer et de chasser l’occupant. Très vite, une sorte d’entente entre souverains africains (surtout ceux du Kongo), et Hollandais, commença à prendre corps.
En 1640, les Hollandais prirent et occupèrent Luanda, mais leur succès fut de courte durée : en effet, huit ans après vint du Brésil l’armée de reconquête qui chassa les Hollandais en « restaurant l’Angola ».
Le royaume Kongo subit là une grande défaite et fut contraint par une expédition militaire de reconnaître, en 1663, les « droits » des Portugais sur Luanda. Le roi Antonio 1 er du Kongo, qui régna de 1661 à 1665, tenta un dernier sursaut et appela ses hommes et vassaux « à défendre nos terres, nos richesses, nos fils, nos femmes, nos propres vies et la liberté que la nation portugaise veut s’approprier ». Mais, la supériorité militaire portugaise était plus forte et, ce sera la défaite historique pour le royaume Kongo – la défaite d’Ambuila – qui marque de facto la disparition de l’Etat souverain de Kongo.
Quarante ans plus tard, en 1705, devant l’impossibilité de recourir aux voies normales, surgirent des mouvements messianiques de contestation, teintés de christianisme. Entre autres, la secte syncrétique dite des Antoniens dont l’inspiratrice fut Béatriz. Selon son inquisiteur, Béatriz avait « pour habitude de dîner avec Dieu pour plaider la cause des Noirs et particulièrement la restauration du Kongo ». Son aventure fut comparée à celle de Jeanne d’Arc. Le projet de rétablissement de l’indépendance du Kongo était porteur d’espoir, mais la jeune femme échoua. La célèbre prophétesse du XVIII e siècle, (dona) Béatriz, fut brûlée vive – elle mourut sur le bûcher.
Déjà paralysé par les problèmes d’évangélisation et la « traite des Noirs », le royaume Kongo entra dans une véritable crise caractérisée par des luttes internes pour le pouvoir et l’anarchie après la mort du roi António 1er. Cette situation durera jusqu’en 1888, date de l’intégration de ce royaume dans la colonie de l’Angola. Durant cette période, quinze rois environ se seront succédé.
La conférence de Berlin de 1884-1885
C’était l’époque du grand démarrage industriel, de l’expansion démographique de l’Europe et des nationalismes exacerbés, il fallait trouver des matières premières, abondantes et à prix réduit. Née de cette conjoncture et stimulée par les capitalismes nationaux, une tendance impérialiste se développe en Occident et lance celui-ci à la conquête des continents. Le plus convoité fut sans doute le continent africain, déjà épuisé et fragilisé par un esclavagisme séculaire. Allemands, Anglais, Français, Belges, Italiens et Portugais se mirent, simultanément, à l’explorer dans toutes les directions, à le pénétrer, toujours avant de s’en répartir les peuples. Mais très vite, les conflits vont naître entre ces puissances européennes au sujet du partage de l’Afrique.
Pour régler ces conflits, une conférence internationale se tint à Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 au cours de laquelle les grandes puissances européennes se partagèrent l’Afrique, le gâteau africain.
Le Portugal n’était ni une puissance industrielle, ni une puissance capitaliste mais, face aux ambitions allemandes et anglaises, il eut de la peine à faire valoir ses « droits »… Pour y parvenir en ce qui concerne l’Angola, il dut jalonner le pays de positions fortifiées, justifiant juridiquement la possession portugaise des différentes régions et permettant à des colons portugais de s’y établir ensuite. D’où une série d’expéditions, la plupart militaires, mais aussi de pure reconnaissance et d’information : actions qui permirent au Portugal, à la conférence de Berlin, d’obtenir la reconnaissance internationale de ses « droits » de propriété sur l’Angola, reconnaissance qui fut très largement supérieure aux terres que ce pays contrôlait réellement sur le terrain.
Toutefois, approvisionnés en armes par les marchands lâchés à l’intérieur du pays, les Angolais réagiront à ces découpages coloniaux, ils se battront.
À partir de la moitié du XIX e siècle et jusqu’en 1926, les Portugais devront monter plus de 150 campagnes militaires. L’Angola devint une terre de guerres permanentes qui occupera en tout plus de 130 000 soldats portugais. Au cours de cette conquête militaire, les troupes portugaises subirent parfois de cuisants échecs. Ainsi, en 1902, un foyer de la révolte éclate à Teixeira da Silva (actuellement Bailundo), au centre du pays, contre les Portugais. Quelques mois plus tard, Luanda dépêche à Bailundo trois colonnes de troupes portugaises pour reconquérir le terrain perdu. Aussi, en 1907, la colonne militaire portugaise commandée par le capitaine João de Almeida sera anéantie par les forces angolaises. Mais, la puissance coloniale possédait une supériorité militaire évidente et l’Angola ne sera conquis que très tardivement, c’est-à-dire fin de la première décennie du XX e siècle. L’établissement vraiment profond et stable des Européens à l’intérieur du pays remonte à 1930.
Mais le grand vainqueur de la conférence de Berlin sera Léopold II : depuis que les Portugais occupaient l’embouchure du Congo (Kongo) de 1483 jusqu’en 1885, les régions africaines propriété du roi des Belges Léopold II – qui deviendront le vaste territoire de l’État Indépendant du Congo (en 1885) puis, le Congo belge (en 1908) – n’avaient pas de débouché sur la mer. Devant l’appétit du roi des Belges qui voulait à tout prix avoir accès à l’océan Atlantique pour l’écoulement de ses marchandises, à partir de 1883, l’embouchure du Nzadi Kongo, le fleuve Congo, devint l’objet d’une rivalité entre les Belges et les Portugais. Outre le partage de l’Afrique, la conférence de Berlin avait défini « un bassin conventionnel du Congo » (de l’Atlantique à l’océan Indien) où le commerce serait libre et la « civilisation » encouragée. Elle garantissait aussi la libre navigation dans les bassins du Congo et du Niger. Face aux ambitions du roi des Belges (celles d’avoir l’accès à océan Atlantique), le Portugal renonça à ses droits sur la partie littorale du Congo (notamment Banana, Muanda, Boma…), l’actuel Bas-Congo. C’est ainsi que Cabinda se sépara géographiquement de l’Angola.
2 Robert Davezies, Les Angolais , Éditions de Minuit, Paris, 1965, p.23.
3 Mario de Andrada et Marc Olivier, A Guerra em Angola , Seara Nova, Lisbonne 1974, p.23.
4 Perry Anderson, le Portugal et la fin de l’ultra-colonialisme , F. Maspero, Paris, 1963, p.61.
5 Hillierd d’Auberteuil, dans Richon, D., Le trafic négrier , Éditions Atlas, Bruxelles, 1938, p.218.
6 Basil Davidson, L’Angola au cœur des tempêtes , traduction française, Editions F. Maspero, Cahiers libres, n ° 264-247, Paris, 1972, pp. 78-79.
7 A. H. de Oliveira Marques , Histoire du Portugal. Des origines à nos jours , Havarth, 1978, p. 336.
8 Ibid . p. 336
9 José Ghyos Disila, La colonisation de L’Angola et le rôle joué par l’Église catholique portugaise, Actes do Congresso internacional de Historia Missionão portuguesa e en contro de culturas, vol III, Braga 1993, p.588.
10 A.H. de Oliveira Marques, op. cit . p.415.
11 José Ghyos Disila, op. cit ., pp.588-589.
12 Rebaptisée Namibe
13 Rebaptisée Sumbe.
14 Manuel Gonçalves, Angola : Une culture métissée, Revue Spiritus n° 93, Paris 1983 ; p.389.
15 Ibid .p.397.
CHAPITRE 2 Le travail de la colonisation
Les colonialistes portugais se fixaient, comme objectif prioritaire, l’exploitation du territoire au profit du trésor national. La loi organique des Provinces portugaises d’outre-mer de 1951, dans son article 69, définissait ainsi les lignes fortes et les buts à atteindre par la politique coloniale :
Exploitation méthodique des ressources et des possibilités naturelles du territoire ;
Peuplement du territoire, principalement par la fixation de familles européennes, par la réglementation du déplacement des travailleurs africains, par la discipline et la protection de l’émigration et de l’immigration ;
Élévation morale, intellectuelle et économique des populations ;
Nationalisation progressive des activités qui, en elles-mêmes ou en raison de leurs capitaux, doivent être intégrées dans l’ensemble de l’économie nationale portugaise ;
Réalisation d’une justice sociale compatible avec les conditions économiques et politiques.
Mais, le gouvernement portugais reléguait au dernier rang de ses préoccupations la justice sociale. Il considérait ses colonies comme des domaines à exploiter pour le trésor national portugais, domaine où l’État détenait la propriété des terres et disposait des personnes à son gré.
« En réalité, pouvait-on lire dans Vivant Univers 16 , ce n’était pas tellement un mobile nationaliste qui poussait Lisbonne à cette attitude, mais bien plutôt la protection mesquine de petits groupes bourgeois qui exploitaient les quelques entreprises dominant toute la vie économique des colonies. C’était si vrai qu’en vertu de « la discipline de l’émigration et de l’immigration », l’implantation des petits colons en Angola se vit étrangement contrôlée et restreinte. Pourtant, la demande était si forte chez les paysans portugais que l’absence d’expansion économique en métropole maintenait dans la misère et auxquels la porte du Brésil, naguère largement ouverte, était désormais fermée. Mais les laisser émigrer en Angola présentait un danger : une grande masse de population européenne allait y provoquer un développement agricole et industriel en dehors des circuits contrôlés par les groupes protégés dans le système de monopole d’État, sans compter que cela accentuerait encore l’opposition et la contestation traditionnelle des colons à l’égard de la métropole ».
« Le gouvernement de Lisbonne avait en effet toujours eu des difficultés à juguler l’esprit d’indépendance des colons, poursuivait Vivant Univers , déjà cité. Cela datait du temps de la période esclavagiste : les relations commerciales de l’Angola étaient alors plus importantes avec le Brésil qu’avec le Portugal. Ensuite, quand l’administration de Lisbonne prit davantage en main sa colonie, les colons considérèrent les fonctionnaires gouvernementaux comme opposés à leurs intérêts et ils ne cessèrent d’entretenir la vieille nostalgie de l’autonomie angolaise, remontant à l’époque de l’indépendance du Brésil. Cet état d’esprit se maintint et même se raviva, quand la domination des groupes capitalistes de la métropole s’étendit et se renforça pendant les années 1950-1960 ». Et jusqu’en 1974, le mouvement alla toujours en s’amplifiant.
Mais Lisbonne, qui n’envisageait pas l’octroi de l’autonomie à l’Angola, anéantissait ce mouvement. Le président du Conseil d’État portugais, le dictateur António Salazar, définissait le Portugal, dans ses nombreux discours, comme étant « un État unitaire, pluri continental ». Dans ce même ordre d’idée, il disait : « Notre Nation estime qu’elle a le devoir de civiliser d’autres peuples et pour civiliser, de réaliser à la sueur de son front le travail de la colonisation ».
Au début des années 1920, lorsque le Portugal a pu établir sa domination sur tout l’Angola, Lisbonne va sérieusement assurer la « mise en valeur » par le travail forcé que des règlements de 1878 et de 1899 autorisent officiellement à l’égard des Noirs « oisifs », c’est-à-dire « des Africains qui ne sont pas en mesure d’assurer leur subsistance » par initiative personnelle. Ainsi, commence l’exploitation des richesses du sous-sol angolais au profit de la métropole, celle-ci détenant la propriété des terres angolaises et disposant à son gré des Noirs. De ce fait, et par ce système de réquisition, administration, entrepreneurs privés et colons se pourvoient en main-d’œuvre.
Les colons portugais, se servant de cette main-d’œuvre noire, à peu de frais, font ainsi prospérer la production de produits agricoles tropicaux, tels que le café, le cacao, le coton, le sisal, la canne à sucre, l’huile de palme… Cette prospérité agricole permettra à l’Angola de réaliser un progrès économique spectaculaire, dont le Portugal tirera les bénéfices et les devises indispensables à l’équilibre de sa balance des paiements.
Le peuplement du territoire
L’une des constantes de la politique de Salazar fut l’établissement de colons blancs dans les territoires d’Afrique afin d’y créer une situation semblable à celles de la Rhodésie (Zimbabwe) et de l’Afrique du Sud, grâce à l’occupation des meilleures terres.
Lisbonne appliquait une politique de peuplement des colonies portugaises qui, étudiée superficiellement, paraissait libérale, juste et généreuse. Elle consistait à envoyer en Angola les Portugais moins intéressants de sa population : les chômeurs professionnels des villes, les paysans ne trouvant pas de quoi vivre dans ses campagnes surpeuplées, les Portugais incapables, paresseux, vagabonds, voire analphabètes. D’où l’étranger, qui entrait en Angola, en comparaison avec d’autres colonies européennes, était frappé par le fait que certains emplois subalternes, tels que chauffeurs de taxi ou autres, vendeurs de charbon et de journaux, garçons de café, maçons, cantonniers et éboueurs, contrôleurs dans les trains et bus, portiers ou porteurs… étaient tous aux mains des Blancs. Sur les chantiers, Blancs et Noirs travaillaient côte à côte.
Au cours des années 1910-1920, un réseau administratif et militaire fut mis en place dans les régions intérieures de l’Angola. Le principal intérêt de ce réseau fut d’assurer, grâce à l’instauration du travail obligatoire, un apport de main-d’œuvre bon marché aux exploitations nationales de produits agricoles tropicaux.
C’est ainsi que peu à peu le nombre d’Européens en Angola alla croissant. Jusqu’en 1846, ils n’étaient pas plus de 2 000. En 1900, ils avoisinaient les 9 000. À partir de là, on assista à un afflux annuel d’environ 1 000 coloniaux en moyenne ; en 1911, ils étaient 13 000 dans le pays ; en 1920, 20 000 ; en 1940, environ 44 000 ; en 1950, à peu près 80 000. Les colons portugais cultivaient le café, le coton, la canne à sucre, le sisal et surtout l’huile de palme à moindres frais. Puis, subitement, les prix des produits coloniaux angolais, spécialement du café, se mirent à monter pendant les années 1950-1960. Parallèlement, on constata une augmentation spectaculaire de la population portugaise en Angola, pour atteindre en 1960, 172 000 ; en 1970, 400 000.
Cet accroissement de la population blanche eut comme effet, d’une part, d’intensifier l’urbanisation et, d’autre part, d’augmenter et de diversifier la production. Pendant que le Portugal développait une agriculture de spéculation et assurait en même temps un solide encadrement social, économique et militaire, de puissants consortiums anglais, ouest-allemands, américains et autres internationaux consolidaient le développement de l’industrie. L’exploitation du pays cessa d’être exclusivement agricole et s’orienta également vers la prospection et l’extraction minières. Les seuls investissements de plus grande envergure sont les fruits de capitaux anglais ou anglo-belges : il en est ainsi de la Diamang qui exploite le diamant angolais et du chemin de fer de Benguela, qui unit le Katanga (Congo belge) et son cuivre à l’Atlantique.
Les mines (diamant et fer) et les hydrocarbures (pétrole) formèrent aussi d’autres sources de revenus de l’État colonial. Les diamants extraits à Lunda Norte, à 1 600 kilomètres à l’est de Luanda, sont pour une large part destinés à la joaillerie (88 % sont des diamants de bijouterie et 12 % des diamants industriels). En 1973, la production de diamant avait atteint quelque deux millions de carats. L’autre mine qui tenait une place beaucoup plus importante était le fer, produit à Kassinga (Cassinga), au sud du pays.
Quant à la prospection pétrolière en Angola, elle débute en 1910, quand les Portugais accordèrent à l’entreprise PEMA (Pesquisas Mineiras de Angola) une concession d’exploration, dans les bassins du Congo et du Kwanza. Cinq ans plus tard, un premier puits fut foré à une profondeur de 600 mètres. En 1952, l’ex-firme belge Petro-Fina demanda et obtint, du gouvernement portugais, une concession pour l’exploration pétrolière dans la région de Luanda et de Cacuaco. Après trois années de recherches, le gisement de Benfica, situé à 42 kilomètres de Luanda, la capitale angolaise, fut découvert. Petro-Fina d’alors décida, en 1958, de construire une raffinerie dans la banlieue de Luanda, avec comme l’objectif d’atteindre une capacité de production de 500 000 tonnes par an. Le gisement de Benfica permettra à l’Angola d’atteindre une exploitation significative.
L’autosuffisance de l’Angola n’est atteinte qu’en juillet 1961, avec l’entrée en fonction du gisement de Tobias (Cabinda). L’Américain Chevron s’intéresse à cette région en créant, dès 1966, une filiale, la Cabinda Gulf Oil Company, qui exploite les immenses réserves de brut, en off shore, que recèle l’enclave. Le premier baril exporté est embarqué en 1956 à destination de Lisbonne.
La croissance de la population européenne avait également entraîné la création de petites et moyennes industries alimentaires, textiles et chimiques, ainsi que celles nées du développement de l’infrastructure et des transports.
En 1958, justifiant la politique portugaise de peuplement, le colonel De Slavianna Rebello, commandant de l’armée coloniale en Angola, déclarait à la presse que « l’Angola est très grand et nous sommes ici pour y rester. Nous respectons ce qui se dit, ce qui se fait ailleurs, mais en ce qui nous concerne, les questions d’autonomie et d’émancipation ne se posent pas et nous sommes très vigilants pour qu’il en demeure ainsi. Dès que le colon se fixe, comme c’est le cas maintenant, nous sortons toujours gagnants. Or, c’est précisément ce qui importe, gagner la partie avec l’afflux de Portugais ».
La politique d’assimilation
Les lois raciales divisaient la population en quatre catégories distinctes :
– Civilisés (Blancs) ;
– Gens de couleur non noirs (Asiatiques) ;
– Assimilés (les métis et les Noirs cultivés) ;
– Indigènes (la grande majorité des Noirs d’Angola).
Les indigènes n’avaient pratiquement aucun droit civique, même pas celui de choisir leur résidence. Pour devenir assimilé, un Noir devait être âgé de 18 ans minimum, parler et écrire le portugais, être régulièrement employé, sans casier judiciaire, de religion chrétienne, et avoir adopté les mœurs des Blancs.
En 1961, les lois raciales avaient été conservées et le terme d’indigène abandonné. Mais les papiers d’identité distribués à la population angolaise n’avaient pas été modifiés.
Fiers de leur tolérance raciale, les Portugais considéraient le métissage comme une réalité de la vie, et le mulâtre instruit était accepté comme l’égal du Portugais. Mais dans les colonies portugaises, comme la population était légalement divisée en deux : « indigènes » (Noirs incultes) et « non-indigènes » (les Blancs et les Africains cultivés jouissant des droits et des privilèges de la citoyenneté portugaise), un Africain mulâtre pouvait devenir « non-indigène » si son père de race blanche le reconnaissait et l’élevait.
En général, « Si les métis vivaient en milieu européen, ils devenaient européens. S’ils vivaient au village ou au quartier d’origine, ils demeuraient culturellement africains ». 17
D’après le calcul fait en 1974 par les autorités portugaises, le nombre des métis angolais se chiffrait à 70 000 individus, et à 110 000 si on y ajoutait les 40 000 Capverdiens (en grand nombre métis) qui se trouvaient en Angola, et la population totale (y compris les Blancs) étaient estimées à 5 800 000 d’habitants.
Cette situation des mulâtres découlait du fait que l’afflux de la population portugaise en Angola se situait au niveau des hommes et que l’immigration des femmes portugaises restait peu élevée et ce, jusqu’en 1955.
Certains Européens pauvres habitaient dans les villages et dans les quartiers pauvres de Luanda, les « musseques », avec leurs épouses africaines. Ce sont surtout les enfants de ces couples mixtes ayant des racines africaines et certains Angolais noirs, mais dont les parents, grands-parents et eux-mêmes baignaient dans le milieu citadin de Luanda, Lobito et Benguela, qui ont constitué la bourgeoisie africaine et qui, dès la moitié du XIX e siècle, s’imposèrent dans la vie sociale et culturelle de Luanda.
L’Américain Hamilton Russel 18 résumait ainsi l’ambiance culturelle de Luanda entre 1926 et 1940 : « 39 000 Africains, 6 000 Européens et 5 000 métis vivaient côte à côte dans la ville de Luanda. Les enfants jouaient ensemble et participaient également aux croyances magico-religieuses africaines. La tradition africaine dominait les festivités carnavalesques, les danses populaires, l’art culinaire et certaines modes vestimentaires… ».
Dans son livre « La colonisation portugaise aux tropiques 19 , Gilberto Freire, sociologue brésilien, parlait d’une nouvelle forme de société à laquelle le Portugal avait donné naissance, à une « civilisation luso-tropicale », qualifiée de « christocentrique ». Il s’agissait là d’une intégration ou d’une interprétation de culture et non d’assimilation ni d’assujettissement, où l’apport lusitanien se contentait plus de christianiser socialement les populations que, de leur donner une culture européenne. Le Brésil en serait un exemple.
Pour définir les rapports entre les Portugais et les populations autochtones, Gilberto Freire employait le terme de « connivence ». La clef sociologique de l’interpénétration portugaise en Afrique est « d’avoir réalisé un effort non ethnocentrique ». Par contre, Manuel Gonçalves écrira : « Si la théorie du luso-tropicalisme peut être appliquée au Brésil, elle est par contre inconcevable en Angola. Cette théorie ne fut qu’un rêve des hommes politiques de Lisbonne, et un rêve illusoire. Au temps du colonialisme en Angola, le milieu urbain était européen avec une coloration tropicale. Mais le milieu rural où vivait la grande majorité de la population était africain en dépit de la législation et de l’administration portugaises » 20 .
L’Angola avait développé une société urbaine très précoce comparée au reste de l’Afrique, surtout à Luanda. Il s’est formé une société noire, créole ; des gens qui parlaient uniquement le portugais et qui étaient fortement coupés de la campagne.
Les Africains qui devenaient « assimilés » par leurs efforts personnels étaient possesseurs chacun d’une carte d’identité (Bilhete de identidade) comme les Blancs. Mais, la barrière raciale se dressait entre les Blancs et les Noirs. À vrai dire, « il y avait certainement des gens qui n’étaient pas racistes et d’autres qui l’étaient. Officiellement, la loi affirmait l’égalité raciale. Dans la pratique, le contexte économique capitaliste et le complexe de supériorité de l’Européen étaient défavorables aux fils du pays ». 21
Dans les grandes villes d’Angola, il était impensable d’amener un « indigène » dans un restaurant ou dans une salle de cinéma. Certes, il y avait quelques endroits, très rares, qui acceptaient les Noirs ; mais, par contre, beaucoup de ces endroits refermaient carrément leurs portes aux Angolais noirs. Tel fut le cas d’un colon blanc qui ne réussit pas à faire déjeuner, dans un des restaurants de Luanda, un ouvrier noir. Après une dure matinée de travail, un entrepreneur blanc décida d’amener au restaurant son ouvrier « indigène ». Devant la porte, on refusa carrément l’entrée du restaurant à l’ouvrier « indigène », tout simplement parce qu’il était noir. Ce dernier dut se contenter d’une petite bouteille de coca cola et d’un sandwich, assis dehors, sur la marche d’entrée. C’était un cas qu’on rencontrait fréquemment dans les grandes villes angolaises.
Malgré le statut d’assimilés, l’évolution dans la société angolaise était dure, quasiment impossible pour les métis aussi. Le recensement de 1958 donnait ces chiffres :
– Blancs 300 000
– Assimilés 30 000
– Indigènes 4 000 000
Pourcentage des assimilés 0,74 %
Avec 0,74 % seulement d’assimilés, la politique portugaise d’assimilation n’était qu’un bluff. Instituée par l’État nouveau du dictateur Salazar dans l’acte colonial de 1930 et dans la Constitution de 1933, la doctrine de l’assimilation et de l’intégration avait déjà été celle du gouverneur Norton de Matos (1912-1915 et 1921-1924), pour qui l’Angola était « une nation portugaise plutôt qu’une colonie ».
Le Code du travail
Privé de toute liberté, et notamment celle de choisir son emploi, le travailleur autochtone avait cessé d’exister en tant qu’individu. Obligé d’accepter l’emploi qu’on lui indiquait, il était sujet aux mutations du jour au lendemain. S’il vivait avec sa famille, c’était parce que les autorités coloniales portugaises le voulaient bien, et non en vertu d’un droit acquis.
Depuis le temps de l’esclavagisme, il existait en Angola une conception découlant du colonialisme selon laquelle les terres devaient être productives de manière rationnelle. Or, les Africains n’avaient ni les moyens financiers ni les moyens techniques pour les exploiter de cette façon, et l’État portugais s’appropriait toutes les terres des autochtones, en confiant leur exploitation aux Européens qui en faisaient la demande. Cette façon d’agir était injustifiable, puisqu’elle faisait fi du concept traditionnel de la propriété individuelle.
Ce qui intéressait l’administration coloniale portugaise était la pure exploitation des matières premières et la disponibilité de la population locale pour fournir la main-d’œuvre nécessaire aux grandes entreprises agricoles, à l’extraction des minerais ou aux services qui n’exigeaient pas de qualification professionnelle. Il existait aussi une conception coloniale selon laquelle « Tout homme doit travailler » ; s’il ne le faisait pas par initiative personnelle, on l’obligeait à quitter son « oisiveté ». Or, « il est faux de dire que l’Africain est un oisif : de tout temps, il a travaillé pour s’assurer le nécessaire et l’agréable, à lui-même et à sa communauté. Mais comme son travail ne passait pas par les circuits du marché et du profit européens, il fut considéré comme nul et non avenu » 22 .
Le Code du travail de 1899 avait réparti le système de travail en quatre catégories. Il fut institutionnalisé ou légalisé par l’Acte colonial de 1930 :
1 – Travail correctionnel ;
2 – Travail obligatoire ;
3 – Travail sous contrat ou forcé ;
4 – Travail volontaire.
Le travail correctionnel
Ici, on faisait appel aux condamnés de délits civils : au lieu d’aller en prison où ils seraient bien nourris aux frais de l’administration coloniale, on leur donnait une tâche manuelle à exécuter. La durée de ce travail correctionnel était parallèle à la durée de la peine du condamné.
Le travail obligatoire
Si le nombre de travailleurs volontaires destinés à l’entretien des routes et des ponts n’était pas suffisant, les autorités portugaises régionales ou locales imposaient un travail obligatoire à la population locale. Comme tous les adultes étaient déjà requis pour le travail forcé, c’était souvent à des vieillards, des femmes et des enfants que l’on faisait appel. Tous ces travailleurs apportaient ou utilisaient leurs propres outils.
Le système du travail obligatoire était la pierre angulaire du colonisateur portugais. L’économie du pays reposait sur le travail obligatoire : quatre millions d’illettrés, d’indigents, étaient menacés par les maladies de toutes sortes et les mauvais traitements. En cas de résistance, ils étaient arrachés de leurs villages et envoyés pour travailler dans le pays, mais loin de leurs villages ou au-delà des mers.
La Constitution interdisait expressément le travail obligatoire et accordait à l’indigène « la liberté du contrat ». La main-d’œuvre pouvait être réquisitionnée « dans l’intérêt public » pour le gouvernement, par l’intermédiaire des « chefs de poste » pour la construction de routes ou l’entretien de ponts.
Mais, tandis qu’une loi interdisait le travail obligatoire, une autre stipulait que tout Africain pouvait être recruté d’office si sa carte d’identité ne portait pas la mention d’au moins six mois de travail par an. S’il refusait, c’était la chicotte, la prison ou le bagne dans la colonie pénitentiaire de la Baie des Tigres. C’est de là que découlait le principe du travail forcé : les Noirs « inactifs » étaient soumis pendant plus de six mois au travail obligatoire.
Le travail sous contrat ou forcé
Quant au travail « contractuel » ou forcé, on recrutait des hommes, des femmes et des jeunes dans les villages par les soins des surveillants africains, sous la direction des « chefs de poste » pour les livrer aux colons concessionnaires qui se servaient de cette main-d’œuvre bon marché pour les travaux des plantations de café et de cacao. Ces travailleurs forcés étaient envoyés souvent très loin de leur famille ou de leur village.
Dans maints cas, les membres d’une même famille besognaient dans les plantations différentes et bien souvent, à la fin de leur terme qui durait deux ans, ils ne se retrouvaient plus. Certains d’entre eux avaient été abattus ou étaient morts au cours des travaux. Les heures de travail étaient de 5 heures du matin à 19 heures, soit 14 heures par jour, dimanche compris. Chaque travailleur avait une besogne déterminée qu’il était appelé à finir à la fin de la journée au risque d’être persécuté. S’il pouvait avoir un ou deux jours de congé, c’était parce que son employeur le voulait bien, et non en vertu d’un droit acquis.
En 1954, le département des affaires indigènes de Luanda tenait 379 000 travailleurs « contractuels » à la disposition des employeurs. Le département pourvoyait surtout les grandes entreprises : ce qui permettait à quelques compagnies concessionnaires, telles que la CCB (Compagnie de chemin de fer de Benguela) et la firme Diamang, de se procurer auprès de l’État une main-d’œuvre bon marché, tandis que les petits employeurs s’adressaient au chef de poste local avec une gratification faible, mais illégale.

Le rôle des chefs de poste était en principe d’indiquer aux recruteurs du département des affaires indigènes les hommes, les femmes et les jeunes disponibles, en mettant leur pouvoir à son service. Un Noir pouvait s’enfuir, mais il ne pouvait gagner un autre district si sa « cadeneta 23 « – une sorte de carte d’identité pour indigène – n’était pas revêtue du visa de sortie délivré par le chef de poste de sa résidence.
Ces chefs de poste étaient gouverneurs des régions dont ils étaient responsables. Il y avait 188 postes en Angola, peuplés chacun de 15 000 indigènes. Le chef de poste était aussi juge et avocat : il punissait, prélevait les impôts, faisait construire les routes et fournissait aux entreprises de la colonie la main-d’œuvre « contractuelle » dont elles avaient besoin.
Le travail volontaire
Le travailleur volontaire s’engageait directement chez son employeur. C’était la seule façon d’éviter le travail obligatoire. Ce système de travail avait le seul avantage de permettre au travailleur de rester dans son village ou dans sa région d’origine.
Le salaire
Le code du travail dont les colonisateurs portugais prétendaient l’existence ne servait qu’à sauver la face. Quand les travailleurs « contractuels » étaient engagés – de force bien sûr – pour deux ans, ils recevaient un salaire dont une partie était retenue jusqu’à l’expiration du contrat.
Selon les lois qu’ils avaient établies, les Noirs et les Blancs devaient toucher un salaire égal pour un travail égal. Ici encore, cela ne se traduisait guère dans les faits. Dans l’agriculture, les Blancs gagnaient environ 1 800 dollars par an, les Asiatiques 900, les Assimilés 200 et les Noirs ordinaires 50 seulement en moyenne. Dans l’industrie, les ouvriers blancs recevaient environ 4 dollars par jour, les Asiatiques 3 et les ouvriers africains noirs 0,30. Dans tous ces cas, l’impôt prélevé sur le revenu des Noirs absorbait la moitié de leur salaire. Jusqu’en 1943, « l’impôt de souveraineté », ou « l’impôt indigène », fut la source principale des revenus de l’État. Pour les Angolais, l’un des moyens les plus commodes d’échapper à la misère des taudis ou la vie primitive de la brousse était de s’engager dans l’armée. Ils y apprenaient le portugais. À leur libération, c’est-à-dire à la fin de leur service militaire, ils pouvaient devenir policier ou chercher un autre emploi de fonctionnaire. Près d’un tiers des soldats de l’armée coloniale étaient Noirs, mais aucun d’entre eux n’avait dépassé le grade du caporal.
Dans son livre “ Révolution en Afrique” 24 , Basil Davidson décrivait la misère angolaise : « On tenterait en vain d’évaluer le degré de pauvreté de ces gens, car elle est absolue. Ils vivent dans des régions entre la famine et la subsistance la plus précaire. Les impôts de capitation variant entre 1 250 et 3 500 anciens francs par an peuvent engloutir la majeure partie des sommes réelles, qu’un travailleur contractuel angolais perçoit à la fin de son contrat. Il ne s’agit pas d’une exagération, en voici la preuve : on m’a cité le cas d’un garçon qui était revenu après deux ans de travail contractuel dans la pêcherie du Port Alexandre et qui, après avoir payé ses impôts sur « le solde du pays » au terme de ses deux années, se trouvait avoir à peine l’argent pour acheter un pantalon et un veston d’occasion… Un autre garçon de ces mêmes pêcheries, qui revenait dans le même groupe, mais qui après avoir payé des impôts pour ses quatre ans, ne disposait exactement que de 250 escudos, soit 3 123 anciens francs. Les conditions qui régnaient dans les plantations de l’intérieur et du littoral semblaient encore pires ».
En 1947, le gouvernement portugais avait chargé un officier de l’armée portugaise, le capitaine Galvao, de faire une enquête en Angola. Dans son rapport, le capitaine Galvao avait dénoncé l’hypocrisie portugaise qui pratiquait le travail forcé tout en proclamant son abolition. Voici ce qu’il écrivait : « D’une certaine manière la situation est pire que le simple esclave, car, du temps de l’esclavage, l’indigène était autant qu’un cheval. Ici, l’indigène n’est pas acheté, il est loué par l’État, bien qu’il soit appelé homme libre et son employeur se soucie peu qu’il tombe malade ou qu’il meure pendant qu’il travaille chez lui, car, quand cela se produit, son employeur en réclame tout simplement un autre ».
Le capitaine Galvao indiquait dans son rapport que la violence était à la base même du fonctionnement :
1 – La résistance par tous les moyens à une politique de salaire qui serait équitable, économique et socialement juste ;
2 – Mauvais traitements infligés aux travailleurs : le devoir d’assurer l’habillement, la nourriture, l’aide médicale sont également oubliés. L’indigène est considéré comme une bête de somme. L’indifférence règne quant à la santé physique et morale de l’ouvrier, quant aux maladies qui peuvent le frapper ou quant à sa mort ;
3 – Gaspillage d’une main-d’œuvre qu’on utilise comme si elle était abondante ;
4 – Personnalité et caractère des agents de recrutement ;
5 – Déplacement des travailleurs d’une région à une autre sans tenir compte des changements brusques de climat pénible à supporter pour ceux qui doivent aller de l’intérieur vers la côte ;
6 – Vols pratiqués sur les indigènes par les marchands ;
7 – Vestiges de l’esprit d’extermination qui a régné à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci.

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