Avec les Sahraouis
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Description

Ce livre raconte le chemin parcouru pendant 34 ans par les Sahraouis, en quête de leur liberté aux côtés de tous ceux qui en France, en Europe et en Algérie ont soutenu et soutiennent leur revendication à l'autodétermination et à l'indépendance.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 290
EAN13 9782336275048
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

@ L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296104891
EAN : 9782296104891
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace PRÉFACE - UNE AMIE «SAHRAOUIE» PRÉAMBULE - UNE RENCONTRE INTRODUCTION - AVEC LES SAHRAOUIS, UNE HISTOIRE SOLIDAIRE DE 1975 À NOS JOURS… PREMIÈRE PARTIE - LE PEUPLE DE LA SAGUIA EL HAMRA ET DU RIO DE ORO FRAGMENTS D’HISTOIRE
EN 1975, QUI CONNAÎT LES SAHRAOUIS ET LE FRONT POLISARIO ? DU POLISARIO À LA RASD, UNE EXISTENCE INTERNATIONALE QUI S’IMPOSE
DEUXIÈME PARTIE - TEMPS DE GUERRE ET D’EXIL, RENCONTRES AVEC UN PEUPLE
COMMENT SE CONSTRUISENT CES RENCONTRES? UNE SOLIDARITÉ EN TEMPS DE GUERRE POPULARISER ET INFORMER
TROISIÈME PARTIE - UNE SOLIDARITÉ VIVANTE !
UNE SOLIDARITÉ QUI MOBILISE LES ACTEURS POLITIQUES ET HUMANITAIRES LA SOLIDARITÉ SE DIVERSIFIE, S’ORGANISE.
QUATRIÈME PARTIE - LES RELATIONS NORD/SUD ENTRE ÉCONOMIE SOLIDAIRE ET DROIT DE L’HOMME
LES ONG, PARTENAIRES INDISPENSABLES? LA QUESTION DES DROITS DE L’HOMME LA PRÉSERVATION DES RESSOURCES NATURELLES POUR PRÉPARER L’AVENIR
CONCLUSION - LA SOLIDARITÉ AVEC LES SAHRAOUIS, POURQUOI UNE TELLE PÉRENNITÉ? ANNEXES - TEXTES ANNEXES - CARTES ANNEXES - REPÈRES CHRONOLOGIQUES ANNEXES - LEXIQUE ANNEXES - BIBLIOGRAPHIE Remerciements
Avec les Sahraouis
Une histoire solidaire de 1975 à nos jours…

Régine Villemont
À Jacky et à Matthieu, À mes parents.
PRÉFACE
UNE AMIE «SAHRAOUIE»
Je pardonne à ceux qui n’ont pas de talent, c’est pourquoi je ne pardonne rien à Régine, parce qu’elle a du talent. Elle est capable de faire vivre partout où elle va en France, le drapeau sahraoui. Lorsque je l’ai rencontrée, gauchiste des années 68, elle était déjà aux côtés de Jacky, sans lequel sa vie n’aurait pas été la même. Professeur d’histoire géographie à l’École Normale du Mans, c’est là qu’elle commença à s’intéresser à la question du Sahara occidental. Son choix est à la fois intellectuel et politique, l’agression marocaine contre un peuple et des militants anti-colonialistes la font réagir. Elle va rencontrer ce petit peuple admirable, jamais accablé par sa condition de réfugiés, alors qu’il vient d’être chassé de son pays dans un lieu aride où tout est à créer. Alors voilà son combat.
Il lui faut apprendre la politique et sortir de France. Elle rencontre les brillants étudiants qui vont devenir les responsables et qui vont prendre leur pays en main. C’est sous son impulsion que se développe le comité de la Sarthe des Amis de la RASD, dans une dynamique de cœur et d’intelligence. Et c’est le jumelage du Mans avec un campement sahraoui qui fait de cette ville la « capitale » française des amis Sahraouis, Robert Jarry, maire et Jeanine Rouxin son adjointe en ont été très vite convaincus.
20 ans plus tard, au moment de la célébration de l’anniversaire du jumelage, le nouveau maire du Mans, Jean-Claude Boulard, remettait en présence d’une très nombreuse assistance, la médaille du Mérite Nationale à Régine Villemont.
La République Arabe Sahraouie Démocratique va naître, afin que la force du droit l’emporte sur le droit de la force. Régine a toujours cru à sa volonté de résistance à l’occupation et à l’oppression. Je l’ai appelée il y a vingt ans au bureau de l’Association nationale des Amis de la RASD, puis à la responsabilité de Secrétaire générale. Elle se révèle vite organisatrice de multiples initiatives. Sous son impulsion avec des militants capables et décidés, se met en place l’accueil des enfants sahraouis… Quelques mots brièvement, car c’est l’objet de ce livre.
Que demandent les Sahraouis ? Droit à l’autodétermination, reconnaissance de leurs droits nationaux et droit à un État indépendant.
Quel est le rôle de notre association ? Faire connaître la réalité des campements de Tindouf et celle de la vie au Sahara occidental occupé, engager des campagnes pour un soutien politique et matériel. Pied à pied, de citoyen à citoyen, faire évoluer la politique française, attachée jusqu’à ce jour au Maroc par des liens qui sont tus. Pas familiaux comme c’est souvent dit mais surtout financiers et associés à de multiples intérêts.
La lecture de ce livre, document indispensable pour tout militant anticolonialiste passé ou présent, vous apprendra le besoin vital de l’aide humanitaire, que chacun ici peut soutenir de mille façons simples. Au moment où j’écris, je viens d’apprendre que le projet de résolution déposée par le député Jean-Paul Lecoq auprès du Conseil de l’Europe, vient d’être accepté et va entraîner de la part du Conseil enquête sur la situation au Sahara occidental. Un espoir !
Sahara Info, notre journal, produit de notre engagement, sous la responsabilité de Régine Villemont avec nos tout premiers amis, Philippe Riché, Chantal Duchastelle, Claude Mangin, Matthieu Liégeois et bien d’autres que nous retrouvons régulièrement au bureau, au gré des luttes.
Je veux saluer aussi les Représentants du Front Polisario, nos ambassadeurs militants, nos interlocuteurs quotidiens, et tout particulièrement celui qui est en France aujourd’hui, Omar Mansour, venu en France avec toute son énergie pour faire davantage exister la cause sahraouie dans notre pays. Il est temps que vous preniez connaissance de ce livre, faites le lire, offrez-le à vos amis !
Notre gratitude à tous ceux qui ont aidé ou qui aideront à faire lever le drapeau de la RASD dans sa capitale, El Aïoun.
Francis Jacob, Président de l’AARASD, avocat et officier de la L.H.
PRÉAMBULE
UNE RENCONTRE
J’ai rencontré une première fois le Professeur Théodore Monod, au retour d’un premier voyage dans les campements de Tindouf en octobre 1979. Je le salue, il me fait entrer dans son domaine, moitié laboratoire moitié bibliothèque, du Muséum d’histoire naturelle, et sans me laisser le temps de m’asseoir, il me demande : « Savez-vous ce que sont devenus les Réguibats ? » 1
En 1979, le Professeur Monod, éminent spécialiste du Sahara se demandait encore où étaient passés les Réguibats ! Faut-il en sourire ? Faut-il s’étonner de cette ignorance largement partagée ?
Les Reguibats, les Laroussin, les Ouled Delim, les Teknas et bien d’autres tribus bédouines, que le Professeur Monod ne retrouvait plus dans son désert familier, avaient volontairement disparu, anticipant dans une haute vision de leur histoire la formation d’un peuple et d’une nation disposant d’un État souverain. Hassan II de son côté en 1975 espérait ne faire qu’une bouchée de cette poignée de bédouins .
Peut-on retrouver le désert dans la question de l’indépendance du Sahara occidental dans ses frontières coloniales ?
La faiblesse des densités humaines, propre aux écosystèmes arides, est un premier trait. Le petit nombre confère à chaque vie un grand prix mais n’intervient pas dans l’appréciation que l’on a de soi et de son groupe, ce qui permet d’affronter sans peur beaucoup plus gros ! L’autre trait est la taille des espaces et des territoires de parcours au regard du nombre de pasteurs, et la liberté que cette situation procure. Liberté n’est pas licence. Parcours et points d’eau étaient identifiés et partagés suivant des règles coutumières strictes. Cependant cet espace ouvert favorisait une liberté et une responsabilité individuelle ou du groupe ayant peu à répondre aux pouvoirs des voisins sédentaires. Avant la colonisation, le désert était pour ceux qui avaient su l’apprivoiser, une protection.
La colonisation espagnole, puis celle du voisin marocain, une guerre de 16 années, une occupation de 34 ans, ont transformé ce paysage de manière radicale. De grands nomades, les Sahraouis sont devenus sédentaires en Algérie comme au Sahara occidental, et ne connaissent que la guerre, l’exil ou la séparation. La mobilité spatiale s’est transformée en mobilité politique, en capacité à transformer une société traditionnelle divisée en une société unifiée autour de la revendication de l’indépendance et des transformations radicales que l’histoire imposait. Abaissement des traditionnelles hiérarchies, place des femmes, éducation de tous et de toutes, mise en place d’institutions adaptées à chaque situation nouvelle.
Le désert c’est d’abord ses habitants, ce qu’ils font là où ils sont de leur histoire. À leurs côtés j’ai appris la patience de chaque étape à gagner. Paradoxe pour quelqu’un d’une génération élevée à l’exaltation des révolutions aussi rapides que radicales.
Quelques moments de l’intervention de Régine Villemont pour le débat d’ouverture de la « 25 e heure », consacré aux Peuples du désert Salon du livre de la ville du Mans / 9 et 10 octobre 2004.
INTRODUCTION
AVEC LES SAHRAOUIS, UNE HISTOIRE SOLIDAIRE DE 1975 À NOS JOURS…
La solidarité humanitaire en direction des peuples du Sud s’est peu à peu installée dans les consciences européennes, s’appuyant à la fois sur des initiatives publiques et privées et se manifestant depuis trente ans par le développement d’organisations non gouvernementales d’urgence ou de développement. Ces solidarités sont aujourd’hui très présentes dans les préoccupations citoyennes et associatives. Elles sont relayées à tous les échelons du territoire et nourrissent bien des enthousiasmes et dévouements sincères ou des critiques radicales de notre fonctionnement mondial en créant des situations et des pédagogies de l’engagement, qui permettent de viser le global tout en agissant dans le local ici et là-bas.
Des jeunes collégiens qui courent pour la bonne cause défendue par telle ou telle ONG aux retraités actifs qui se remettent au travail bénévolement loin de chez eux, la solidarité internationale et humanitaire est devenue un moyen de cohésion sociale et un espoir de meilleure gouvernance mondiale. Ces mouvements sont appréciés par les pouvoirs en place, qu’ils soient locaux ou nationaux, car ils sont plutôt consensuels et, quand ils ne contredisent pas les politiques et intérêts d’états, par exemple le Réseau Éducation sans frontières, qui pose le problème du contrôle des migrations, sont encouragés et soutenus.
La solidarité française et européenne avec le peuple sahraoui participe-t-elle de ce mouvement social ? Ce sera l’un des objectifs de ce livre de répondre à cette question en retrouvant les traces des solidarités entre Européens et Sahraouis et de leurs cheminements communs, en soulignant ce que cette histoire a de spécifique et en quoi elle appartient au monde de la solidarité internationale. Cette histoire s’inscrit dans la durée, puisque la question de la décolonisation du Sahara occidental, espagnol jusqu’en 1975 et réoccupé par ses deux voisins, le Maroc et la Mauritanie, se pose depuis plus de trente ans, n’a pas encore trouvé de solution et impose au peuple sahraoui exil et séparation depuis 1975.
La solidarité française et européenne s’inscrit dans cette durée et dans une relation qui s’organise suivant des objectifs politiques, le soutien à une lutte de libération et suivant des objectifs humanitaires, l’aide à des réfugiés.
Elle ne va pas manquer d’être influencée par les transformations du contexte politique régional et mondial avec cependant une permanence, le maintien à l’agenda de l’ONU en tant que problème de décolonisation, ce qui lui confère une réelle spécificité, au même titre que la question palestinienne ou la question de l’indépendance du Timor oriental, aujourd’hui résolue.
Cette histoire se déroule en deux périodes bien distinctes, celle de la lutte armée (1973-1991) et celle d’une situation de ni guerre ni paix, suite à un cessez-le-feu entre Maroc et Front Polisario. Le cessez-le-feu signé en 1991 n’a pas encore débouché sur un règlement politique permettant de trouver une issue acceptable par les deux protagonistes et respectueuse du droit international de la décolonisation : cette période ni guerre ni paix semble donc devoir se prolonger jusqu’à épuisement des adversaires ou désengagement des puissances intéressées au conflit. Les préoccupations et les besoins de la société sahraouie réfugiée vont évoluer suivant le contexte de paix ou de guerre et, selon ce contexte et à mesure que l’exil et l’épreuve du refuge se prolongent, elle va adresser à la solidarité européenne des messages différents.
En tant que peuple non autonome qui n’a pu jusqu’à présent exercer son droit à s’autodéterminer, le peuple sahraoui, dont une partie a trouvé refuge en Algérie afin de créer les conditions politiques lui permettant de l’exercer, a droit en tant que peuple réfugié à l’aide des grandes agences internationa les – PAM, OMS, HCR – pour subvenir à ses besoins fondamentaux. À ce titre il est au cœur de la solidarité internationale institutionnelle et en révèle les contradictions. Difficulté politique à faire appliquer ses propres règles – dans ce cas l’autodétermination d’un ancien peuple colonisé – et générosité humanitaire en attendant un hypothétique règlement.
Simultanément, les solidarités développées par les sociétés civiles européennes (comités de soutien, associations de solidarité, ONG, associations des droits de l’homme) depuis trente années ont joué un rôle de premier plan. Elles ont d’une part mis en lumière les difficultés de la Communauté internationale, impuissante à faire appliquer ses propres résolutions, et contribué avec la diplomatie sahraouie, à maintenir en l’état ou à faire progresser les exigences du droit. Elles ont d’autre part proposé des solutions d’échanges et de coopération aux Sahraouis, pour, à leurs côtés, rassembler les moyens matériels et humains propres à inventer et à faire fonctionner une société dans l’exil sur une période très longue au cours de laquelle l’espoir d’une solution et d’un retour au pays a été à de nombreuses reprises repoussé.
Cette solidarité s’inscrit, dans le cadre d’une lutte de libération dirigée par un front, le Front Polisario, dont les cadres sont à la fois les responsables politiques du Front et les dirigeants de l’Etat sahraoui en exil. La lutte de libération, dans sa phase armée, a créé les conditions d’une mobilisation populaire, tant civile que militaire, qui a façonné de manière originale les relations avec le mouvement de solidarité. Engagement bénévole, dévouement militant à la cause nationale, travail gratuit, etc. se trouvaient tout à fait en phase avec les pratiques des militants européens soutenant une lutte de libération ou avec l’engagement des bénévoles des ONG. Cette culture commune, faite d’engagement politique et humanitaire, de bénévolat, a scellé les relations entre Sahraouis et Européens et perdure en 2009, même si les conditions de la société des campements se transforment et si l’engagement des ONG se professionnalise.
PREMIÈRE PARTIE
LE PEUPLE DE LA SAGUIA EL HAMRA ET DU RIO DE ORO FRAGMENTS D’HISTOIRE
EN 1975, QUI CONNAÎT LES SAHRAOUIS ET LE FRONT POLISARIO ?
« Mon pays n’est pas un rêve ; il est l’abri du monde ; et chaque jour dans le sursaut de l’aube le soleil nous enseigne la paix, mon pays a des noms fabuleux. Il s’appelle Sagui El Hamra Tiris as Sahra. »
Djamila Olivesi Les enfants du Polisario

LE SAHARA ESPAGNOL, UNE DES DERNIÈRES COLONIES EUROPÉENNES EN AFRIQUE.
La décolonisation de l’Afrique, après celle de l’Asie et du Moyen-Orient, consacra, après la guerre de 1945, la définition d’un nouveau monde, celui des indépendances politiques de nouveaux États, et la fin des ambitions coloniales européennes. Les dépendances entre pays du Nord et du Sud prendront d’autres formes, économiques, culturelles, mais au moins pour le Maghreb, l’Afrique anglophone et francophone, les nouveaux États disposaient des attributs de la souveraineté.
Seuls l’Espagne et le Portugal, encore soumis à des régimes fascistes d’un autre âge se maintenant dans une sorte d’autarcie politique à l’écart des transformations majeures du monde, restaient en 1965 des puissances coloniales, en Afrique essentiellement. L’histoire de la décolonisation portugaise est bien connue : elle s’accompagna d’un processus « révolutionnaire », la Révolution des Œillets, financée par les réserves angolaises, qui enthousiasma bien des rêveurs des années soixante-dix et aboutit à l’indépendance des colonies portugaises en 1975. L’Espagne ne disposait pas en Afrique de territoires coloniaux aussi vastes que le Portugal, elle s’y accrochait cependant au nom d’un même nationalisme, davantage au Sahara occidental qu’en Guinée Équatoriale.
Le Sahara occidental est un territoire étendu, l’équivalent de la moitié de la France, peu peuplé, au large des Iles Canaries, très proche de la métropole, l’Espagne y est théoriquement installée depuis la fin du XIX e siècle. Il révéla des richesses insoupçonnées jusqu’alors, avec la découverte et plus tard la mise en exploitation (à partir de 1972) de gisements de phosphates à ciel ouvert sur un site – Bou Craa – proche de la mer, pratique pour l’acheminement de la matière première (au moyen d’une bande transporteuse de 97 km qui débouche au port d’El Aïoun, ville principale et capitale du Sahara occidental).
De tels investissements s’accompagnèrent d’une redéfinition des rapports entre colonie et métropole et indiquèrent la volonté de l’Espagne de s’y maintenir !
Elle tenta tardivement une politique d’assimilation. À partir de 1961 le Sahara espagnol fut administré comme une province espagnole : trois députés le représentaient aux Cortès. Il disposait d’un Conseil Provincial ou Calbido composé de chefs de tribus indigènes aux côtés des Espagnols.
Quelques années plus tard, le gouvernement de Madrid chercha une parade aux premières résolutions de l’ONU recommandant l’autodétermination pour les peuples autochtones de ses colonies. Aussi il créa, en mai 1967, une Assemblée générale ou Djemaa chargée de représenter l’ensemble de la population indigène, c’est-à-dire les différentes tribus installées dans le territoire du Sahara occidental. Assemblée de notables en partie élue, composée de 82 personnes, cette Djemaa très docile à l’égard de l’autorité coloniale, sans pouvoir, sinon de consultation, va vite se déconsidérer aux yeux de la majorité de la population et être incapable de répondre aux aspirations des plus radicaux, qui ne manquaient pas d’être instruits de ce qui se passait autour d’eux et dans le monde.

QUI SONT-ILS, CES HABITANTS DU SAHARA OCCIDENTAL ?
Nous les connaissons aujourd’hui, et depuis qu’ils sont apparus dans notre presse en 1975, comme Sahraouis, habitants du Sahara occidental et citoyens, depuis le 27 février 1976, de la République Arabe Sahraouie Démocratique. L’administration coloniale espagnole, comme toutes les autres, utilisait le terme, indigène, pour les distinguer des Européens. Le terme moro ou maure en français devait être le terme le plus courant chez les colons espagnols pour désigner ceux qui n’étaient pas eux. À quel moment le terme sahraoui est-il apparu et surtout a-t-il été couramment utilisé ? Il me semble qu’il correspond vraiment à l’émergence d’un nationalisme sahraoui moderne, dont la première apparition publique correspond au rassemblement de Zemla en 1970 puis à la création en 1973 du Front Polisario, où la revendication de l’indépendance était intimement associée à l’unité du peuple s’exprimant par un nom général associé à la géographie du territoire, le Sahara, et permettant d’englober toutes les tribus sans avoir besoin de les nommer en tant que telles.
Maurice Barbier, professeur de droit à Nancy, invente en quelque sorte en France les Sahraouis en publiant rapidement une somme sur la question, Le conflit du Sahara occidental , Paris L’Harmattan 1982. Il présente ainsi l’ensemble sahraoui:
« Cette brève présentation suffit à montrer que la population indigène du Sahara occidental était relativement diversifiée, avec huit tribus principales et trois groupes dominants, les Reguibat, les Tekna et les Ouled Delim […] Cette population manquait d’unité à l’époque coloniale […] Cependant, ces diverses tribus avaient assez de traits communs et se distinguaient suffisamment des populations voisines pour que l’on puisse parler d’un ensemble sahraoui, avec une organisation sociale semblable et un territoire propre assez bien délimité. Elles parlaient la même langue, le hassanya […] Cet ensemble sahraoui avait son identité propre, sa cohésion interne et son indépendance à l’égard de l’extérieur. Il pouvait fournir la base pour former une nation. »
Un autre livre, est également publié à l’Harmattan en 1984, écrit par François Beslay, ancien officier méhariste en charge de contrôler « les confins » de l’Algérie, du Maroc et du Sahara espagnol de 1943 à 1961. Comme pour beaucoup de ces officiers méharistes, le Sahara est devenu sa seconde patrie, il en a nourri une nostalgie à la fois de sa jeunesse et d’un monde en train de disparaître, qu’il regrette. Son essai consacré aux Reguibats a les qualités et les défauts de ce genre de livre de souvenirs. Il ne fut guère apprécié des Sahraouis, soucieux de gommer les tribus et surtout celle des Reguibats dont ils devaient oublier la prééminence tant politique que démographique, pour réussir l’unité de leur peuple, qu’ils pensaient indispensable à la construction de tout avenir. François Beslay est mort en 2006, dans le souvenir de ses chers Reguibats et adhérent fidèle de l’AARASD. Il faut en relire quelques lignes, qui nous apprennent la grande ignorance française de ces contrées à la veille de la Marche Verte et la représentation idéalisée d’une société nomade que cet officier voyait disparaître. « Quinze ans plus tard, en automne 1974, alors que je parcourais, en touriste, le Sud marocain, dans la région de Goulimine, je retrouvais de vieux amis Teknas et fus frappé par les préparatifs en vue d’une invasion pacifique du Sahara espagnol par le Maroc. À mon retour à Paris j’en informai le spécialiste au Quai d’Orsay. J’eus la surprise de découvrir qu’il ignorait l’existence des grandes confédérations Teknas et Reguibats… »
« Quoi qu’il en soit, souhaitons que les Reguibats, même s’ils doivent se moderniser, conservent les qualités de leurs ancêtres. Ce qui m’a toujours frappé dans la société nomade, c’est qu’elle est d’abord, et peut-être avant tout, profondément humaine. Dans une structure à la mesure de l’homme, chacun est connu et connaît personnellement les autres. Que ce soit au niveau du frig, de la fraction ou même de la tribu, il existe une conscience morale basée sur la solidarité collective, dans le respect de laquelle vit et agit tout individu. La sanction de cette morale, c’est la réputation personnelle que chacun acquiert, la notoriété qu’il mérite ou la réprobation qu’il encourt. »
Le temps de François Beslay était celui de la pacification, les tribus du Sahara occidental avaient été tant bien que mal soumises et tentaient, dans les confins de tirer avantage de ces frontières européennes en vendant au plus offrant des allégeances pas toujours sûres !
Un autre témoin, quelques années plus tôt, en 1932, y perdit la vie et son témoignage est bien différent. Michel Vieuchange, après un service militaire passé dans le sud Maroc s’exaspère d’une vie trop banale en France et rêve à nouveau de départ. Où partir quand on a vingt ans en 1928, que l’on recherche l’aventure, le danger, le dépassement de soi ? Chez les dissidents du Sud marocain et du Rio de Oro. « Bientôt avec insistance nous harcèle le nom du Rio de Oro : nous retrouvons ce nom dans chacune des aventures souvent tragiques que vivent les pilotes de l’aéropostale lorsqu’une panne les contraint d’atterrir dans cette portion du Sahara Atlantique situé entre le sud marocain et la Mauritanie. Un pays comme il en existe très peu, habité par des Maures de plus en plus farouches, de plus en plus hostiles au roumi, sentant l’époque prochaine où leur pays sera ouvert par la force. Jusqu’à ce jour, ils s’enferment jalousement dans leurs sables et malheur à qui tombe entre leurs mains : s’il n’est pas massacré, le mieux qu’il puisse attendre est de subir une douloureuse captivité. Le contour de l’aventure se précise, quand nous voyons dans cette région qui figure e n blanc sur la carte, un point isolé, situé au confluent de nombreuses pistes et centre de brigandage et de fanatisme des Maures du Sahara Atlantique : Smara. Ainsi à deux pas du Maroc que nous connaissons, il y a une carte à préciser, une ville à reconnaître, malgré l’hostilité des hommes et du désert, l’occasion d’un effort et d’un danger. » Carnets de route de Michel Vieuchange, Smara, chez les dissidents du Sud marocain et du Rio de Oro Paris Plon 1932.
Ce livre très lu avant la guerre, outre la description précise des régions parcourues et leur cartographie, outre cette aventure humaine très datée et ce qu’elle révèle des rapports des Européens avec l’ailleurs qui restait à conquérir, nous renseigne sur deux aspects bien intéressants pour le sujet qui nous préoccupe, l’appui à l’indépendance des Sahraouis ! Les Maures du Sahara Atlantique sont clairement distingués des habitants du Sud Maroc et le Sahara Atlantique est une région bien distincte entre le Maroc et la Mauritanie. Ils sont craints et diabolisés, toutes situations favorables à de prochaines pacifications porteuses de civilisation.
Bien des années plus tard, Sophie Caratini, étudiante en anthropologie, parcourait la Mauritanie indépendante pour étudier les tribus Reguibats (Rgaybats) installées dans ce pays. Elle les rencontra longuement et ne cessa plus de les étudier, Reguibats de Mauritanie mais aussi Reguibats du Sahara occidental devenus Sahraouis et Front Polisario. Quelques pages de ses travaux seront utiles pour appréhender quelques aspects de la vie traditionnelle des tribus du Sahara occidental. « Parler de territoire, à propos d’une qabila ou tribu nomade, consiste à établir un lien privilégié entre l’histoire sociale du groupe et la portion d’espace qu’il contrôlait dans le contexte précolonial. Cette liberté de contrôle de l’espace par les groupes prendra fin avec ce qu’on a appelé la « pacification », soit la conquête, par les armées françaises d’abord, puis espagnole, de l’ensemble du Sahara. Le territoire détermine un réseau complexe d’interrelations entre la vie économique, la vie sociale et la vie politique […]
« Occuper le territoire signifie, en réalité, en contrôler les points stratégiques que sont les lieux de passage obligés : points d’eau et passes. Cela signifie également être capable d’imposer aux autres groupes nomades la priorité d’accès pour les campements et troupeaux des Rgaybat aux pâturages verts qui se forment après les pluies d’hivernage. L’essentiel de leur territoire se trouvant dans une zone géographique dont les précipitations se situent en deçà de 50 mm d’eau par an, en moyenne, la localisation des pâturages verts est imprévisible. C’est dire qu’il y a des années où hommes et troupeaux sont obligés de parcourir jusqu’à 1 000 km pour répondre aux besoins du cheptel […]
« Le territoire des Rgaybat englobe des régions dont on a constaté la complémentarité en ce sens que, bien souvent, lorsqu’il pleut au Tiris les pâturages, sont secs dans la Saguia El Hamra et vice versa. Au-delà des contingences politiques, la cohésion interne des fractions Rgaybat est donc indispensable à leur survie. Elle garantit, de par l’aspect collectif de l’appropriation des ressources pastorales, l’accès de tous à n’importe lequel des pâturages du groupe. Dans les circonstances exceptionnelles, de danger ou de concentration des populations sur des pâturages restreints, des assemblées extraordinaires (aït arbaïn) sont constituées par la réunion des meilleurs éléments de toutes les fractions concernées. Les hommes désignés sont chargés à la fois de la défense et de la police intérieure. »
« Perdre le contrôle de leur territoire n’aura peut-être pas empêché les éleveurs Rgaybat de continuer à exploiter leurs ressources pastorales, mais lorsque les liens tribaux se distendent les mécanismes s’essoufflent. Les Rgaybat ont cependant maintenu une cohésion certaine, et les événements de 1958 et de 1975 ont montré que l’unité était capable de rejaillir et de se reconstituer rapidement en cas de crise: il n’est pas douteux que le ralliement des forces sahraouies s’est appuyé, tout au moins à l’origine, sur la force, toujours sous-jacente, des relations de parenté et des réseaux d’alliance qui les accompagnent. » « Répartitions de l’espace et hiérarchies chez les Rgaybats », Maghreb Machrek, revue n° 123 Paris 1989, article repris dans La république des sables, anthologie d’une révolution , Paris L’Harmattan 2003, Sophie Caratini.

QUELS SONT LES RAPPORTS DES SAHRAOUIS AVEC L’EXTÉRIEUR AU DÉBUT DES ANNÉES SOIXANTE-DIX ?
Au-delà des frontières de l’Espagne, les Sahraouis étaient peu connus en France et en Europe. Nos anciennes cartes coloniales, avec l’Afrique française en rose, contournaient le Rio de Oro espagnol, représenté sans indication humaine ou topographique et toujours à petite échelle, celle du continent africain. Le Sahara occidental n’avait ainsi guère d’existence et était de fait de petite dimension dans les représentations. Du désert les Français ne connaissaient que les Touaregs du Sahara central et le « Petit prince » sur sa drôle de planète, qui ne renseignait guère sur les habitants du Sahara occidental. Ignorance largement partagée par la presse et la diplomatie.
C’est la très large popularisation de la Marche Verte, qui consacrait la libération de la dernière colonie africaine, le Sahara espagnol, de manière pacifique, qui le fit venir au premier plan et favorisa la prise de conscience de l’existence d’un territoire colonial avec de vrais habitants. Comme les Touaregs c’étaient également des « hommes bleus », organisés contre une présence coloniale qui s’était attardée et qui semblaient ne pas partager avec l’armée marocaine un même point de vue sur leur libération.
À quel moment s’est-on rendu compte de la très habile manœuvre du roi Hassan II qui faisait mine de mobiliser son peuple pour affronter le colonisateur espagnol, et qui simplement réoccupait ce territoire au nom de l’histoire ? Le Maroc n’avait pas si bonne presse chez les progressistes français et européens et la sensibilité aux luttes de libération, le soutien des Palestiniens, des Vietnamiens et très vite de l’Algérie aux Sahraouis organisés en Front – le Front Polisario – permit de déjouer la manœuvre. D’autre part, les principaux intéressés ne voulaient pas être libérés de cette façon et commençaient à le faire savoir.
Sophie Caratini, qui était en 1975 en Mauritanie, les rencontra, son témoignage, publié en 1993 dans son livre Les enfants des nuages , rend bien compte de leur détermination et de leur isolement. « L’oncle me conduit dans un dédale de rues sableuses, vers une maison de terre. Je me sens poussée en pleine lumière devant une assemblée que l’étonnement rend soudain silencieuse […] Un jeune homme se dresse et prend la parole dans un très bon français. Votre présence ici est très importante pour nous. Nous sommes très heureux de voir que quelqu’un s’intéresse enfin au sort de notre peuple. Personne, jamais, ne nous rend visite. C’est pourquoi votre venue est pour nous un événement considérable […]
D’où viens-tu ? Que viens-tu faire à Zouérate ?
Leur porte-parole entreprend de m’exposer la situation du Sahara occidental […] Tous les pays du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest sont devenus indépendants sauf le Sahara espagnol. Pour endormir les Sahraouis l’Espagne a dépensé beaucoup d’argent, les notables ont été choyés, leurs fils envoyés à l’université à Madrid. D’autres sont allés étudier à Rabat, à Tunis et sont revenus avec l’intention de lutter pour l’indépendance […] Alors ils ont créé le Front Polisario qui a déclaré la lutte armée le 20 mai 1973. Nous voulons construire une société juste et égalitaire […] Le roi Hassan II ne veut pas nous soutenir, il a le culot d’affirmer que le Sahara occidental et la Mauritanie lui appartiennent […] Aujourd’hui nous avons très peur du rôle qu’on veut faire jouer à la Cour Internationale de justice de La Haye […] » Paul Balta, journaliste de talent, correspondant du Monde à Alger depuis 1973, fut envoyé par son journal à El Aïoun en mai 1975, alors qu’une mission des Nations unies enquêtait sur place. Il a, avant tout le monde couvert cette question encore très mal connue, autant dans Le Monde quotidien que dans Le Monde diplomatique , qui consacra à cette question une page dans son numéro d’août. Comme Sophie Caratini, il rencontra nombre de militants indépendantistes et fut particulièrement impressionné de sa rencontre avec El Ouali, ainsi qu’il en a témoigné quand nous l’avons rencontré en juin 2007 et qu’il nous sortit de ses précieuses boîtes d’archives, les articles de ces années, classées avec soin par sa femme également journaliste, Claudine Rouleau.
Le 3 juin 1975, Paul Balta, envoyé spécial, écrit dans Le Monde  : « Six heures d’entretien avec le principal dirigeant du Front Populaire 2 , qui se présente sous le nom de Sayid, et d’autres responsables, ont constitué le troisième temps fort de la mission d’enquête. Élancé, visage fin, regard ardent, Sayid, que nous avons rencontré dans la nuit du 30 au 31 mai, nous a fait un long historique de la population sahraouie qui, affirme-t-il, ne s’est jamais confondue avec celles du Maroc et de la Mauritanie […] Notre deuxième congrès poursuit-il a eu lieu du 25 au 31 août 1974, il prévoit la création d’une république arabe non alignée. Nous nous étonnons donc que la Cour Internationale de Justice de La Haye discute actuellement de notre cause en notre absence alors que nous sommes les principaux intéressés. D’ailleurs la mission de l’ONU a pu constater la réalité sur place. Des militants arrivés à dos de chameau de la Saguiet El Hamra, au nord du territoire expliquent que M. Aké, Président de la commission d’enquête de l’ONU, a été témoin à El Aïoun d’un coup de théâtre dont les Espagnols ont été les premiers surpris. Au cours d’une manifestation, les militants du PUNS (Parti de l’unité nationale sahraouie), seul mouvement légalement reconnu et qui semblait avoir la bénédiction de Madrid, ont soudain arboré des drapeaux du Polisario et se sont révélés être des partisans de ce mouvement. »
Le 6 juin 1975, Paul Balta rend compte d’un entretien avec le Président Boumédienne, qui venait de recevoir Siméon Aké, Président de la commission d’enquête de l’ONU, à qui il ne manqua pas de rappeler « Lors du dernier sommet qui se tint à Agadir en juillet 1974, les chefs d’état du Maroc, de la Mauritanie et de l’Algérie déclaraient avoir consacré une attention particulière à l’évolution de la situation du Sahara encore espagnol et réaffirmé leur attachement indéfectible au principe de l’autodétermination et leur souci de veiller à l’application de ce principe dans un cadre qui garantisse aux habitants du Sahara l’expression libre et authentique de leur volonté, conformément aux décisions de l’ONU en ce domaine ».
Aujourd’hui, trente-deux ans plus tard, Paul Balta se souvient de cet entretien. Amusé, il souligne que le Président Boumédienne connaissait mal le problème, de façon un peu théorique pour la défense des principes, et que c’est sans doute lui qui, en lui racontant son voyage à El Aïoun, lui avait fait découvrir une réalité, un terrain et un peuple très respectable qui voulait son indépendance.
Quelques mois plus tard, les papiers de Balta sont d’une tout autre tonalité. Plus nombreux, ils couvrent maintenant une guerre derrière une Marche Verte qui, au lieu de libérer, va trahir et occuper. L’article publié les 14 et 15 décembre 1975 et dicté par le journaliste le 2 décembre dit l’occupation, la guerre, le refuge des populations qui commencent à fuir les combats, les arrestations des militants du Polisario « Est-ce la lutte du pot de fer contre le pot de terre » s’interroge Balta ? Mais les militants se montrent confiants : « notre peuple aguerri par une longue tradition de résistance connaît parfaitement le terrain ».
D’autres témoignages, celui de Denis Pryen, directeur des éditions Harmattan, celui de Nicole Gasnier aux tout premiers moments du soutien au Polisario, rappellent la présence comme étudiants à Rabat des principaux fondateurs du mouvement de libération, leur activisme dans les universités marocaines et leur espoir encore vivace jusqu’en 1972 d’être soutenus par le Maroc pour se débarrasser de la présence espagnole.
Denis Pryen, qui venait de créer sa librairie, se souvient de la difficulté, en 1975, pour trouver des livres sur la question et rappelle, au contraire la présence, l’année suivante, de visiteurs très résolus organisés en « commandos » pour récupérer tout ce qui pouvait concerner le sujet et contredire la marocanité du Sahara : le livre de Michel Vieuchange, par exemple, en faisait partie. J’ai retrouvé dans une des toutes premières brochures éditées par le Front Polisario, le texte d’une conférence de presse tenue à Paris en mai 1975. Qui s’en souvient ? Un journaliste c’était-il ce jour-là déplacé ?

UNE HISTOIRE ET UNE SOCIÉTÉ DÉCRITES ET RACONTÉES PAR LES INTELLECTUELS SAHRAOUIS POUR MIEUX SE FAIRE COMPRENDRE ET SE PROJETER DANS L’AVENIR
Une première observation s’impose, les intellectuels sahraouis, ceux qui écrivent et qui s’adressent à l’extérieur en français et en espagnol, sont les cadres du Polisario. Ainsi El Ouali Mustapha Sayed, premier Secrétaire général est un étudiant brillant qui poursuit des études de droit à Rabat jusqu’en 1972, tout en militant et en pensant l’avenir de son pays encore colonisé par l’Espagne. Intellectuels engagés dans une pratique aux multiples dimensions, sociale, culturelle, politique et militaire, ils vont mettre leur plume au service de « la cause nationale ». Le premier message fut celui que donna El Ouali à Ahmed Baba Miské quand il lui demanda d’écrire un livre sur le Sahara occidental : « Bon ! Explique-leur notre peuple. Je suis sûr que s’ils savaient ils nous soutiendraient contre les horribles colonialistes, contre les prétentions de l’expansionnisme. Notre peuple est beau, humain, courageux; il ne veut de mal à personne. Ce que nous voulons c’est présenter notre peuple ».
Ahmed Baba Miské, intellectuel de nationalité mauritanienne, professeur à Vincennes et membre du bureau politique du Front Polisario, se mit au travail. Il était dans la bande le plus âgé et le plus expérimenté pour sortir un grand-livre en 1978, Front Polisario, l’âme d’un peuple , qui enthousiasma les premiers sympathisants de la cause sahraouie tant il racontait avec empathie et générosité l’engagement téméraire, radical des Sahraouis face à des adversaires très puissants.
D’autres livres suivront en français. Celui de Mohamed Sidati, également membre fondateur du Front Polisario, aujourd’hui ministre conseiller chargé de l’Europe, Les chemins sahraouis de l’espérance publiés en 1987 à Paris aux éditions de l’Harmattan. Présenté comme un livre d’histoire et d’actualité, il a la volonté de rompre avec la langue de bois des brochures propagandistes, et dire autrement la même chose, l’exaltation de la lutte sahraouie et sa légitimité. Il se dissimule derrière un pseudonyme, Zeïn Saad, pour se donner une plus grande liberté de ton. Mohamed Sidati alors représentant du Polisario en France est certainement un des premiers à se poser des questions sur l’adaptation de leur communication avec l’Europe pour une meilleure compréhension du message.
Dix ans plus tard, Mohamed Fadel Ismaïl, autre intellectuel et militant de la première heure, publia en 1998 et 2001 deux livres également à l’Harmattan, Les Sahraouis et La république sahraouie .
Enfin, Ali Omar Yara, intellectuel revendiquant une indépendance de pensée à l’égard de l’organisation politique sahraouie, sociologue formé en France après des études à El Aïoun, est aujourd’hui un des auteurs de référence qui propose un modèle de réflexion et d’analyse plus théorique. Un des co-rédacteurs Des cahiers de l’Ouest Saharien , revue de recherche universitaire,à ce titre il publie régulièrement et mène un travail autonome d’histoire et de sociologie prenant le temps d’aller au-delà de l’action et de la gestion du présent.
Ces textes publiés depuis trente ans, il convient de les relire pour comprendre les représentations que les Sahraouis entendent donner d’eux-mêmes et de leur histoire. Voisins et pourtant différents et bien distincts, c’est ce que le tout premier Comité d’histoire, qui a dressa un mémorandum au Comité de décolonisation de l’ONU le 2 mai 1975 (repris dans la brochure publiée en mai 1975 Le peuple sahraoui en lutte ) 2 mai 1975 (repris dans la brochure publiée en mai 1975 Le peuple sahraoui en lutte) s’employa à démontrer. « L’accent a été mis sur le fait qu’à l’arrivée des colons espagnols, notre pays n’était pas un res nullius qu’il était habité par nos ancêtres constitués en tribus bien organisées institutionnellement […] Il a été également démontré que notre pays n’a jamais été soumis au sultan du Maroc ni à l’ensemble mauritanien […] À la base il y a la famille, à laquelle se superpose la tribu. La tribu peut être divisée en fractions avec un chef de tribu qui incarne une autorité comparable à celle d’un souverain. À côté du chef, il y a la djemaa, qui est une assemblée délibérante (on ne retrouve cette structure qu’avec les Kabyles en Algérie). Chez les tribus guerrières il y a en plus un conseil de guerre créé chaque fois qu’il y a un danger extérieur qui menace la confédération tribale qui s’appelle le Aït Arbain. Cette structure sociale est unique et caractérise notre pays par rapport aux systèmes voisins […] Un autre élément à cette époque était considéré comme un signe de rattachement ou de dépendance à une souveraineté royale ou émirale, c’est l’usage de l’arbitrage des souverains en cas de différends opposant les tribus. Or au Sahara, qui a connu de nombreuses guerres entre les tribus, aucun souverain, sultan du Maroc ou Emir de l’Adrar, n’est jamais venu arbitrer ces conflits […] »
Dans son livre Les chemins sahraouis de l’espérance , Zeïn Saad (Mohamed Sidati) reprend ces mêmes éléments : « une société nomade originale, une formation sociale spécifique, une identité culturelle bien établie », les têtes de chapitre développent l’argumentation historique et culturelle pour démontrer que les Sahraouis sont bien différents de leurs voisins et peuvent tout naturellement refuser une nationalité qui leur serait imposée, alors que les indépendances coloniales ont redéfini la carte de l’Afrique.
Quelques chapitres plus loin, il donne la parole au Président du Conseil National (le Parlement sahraoui) Mohamed Ould Rahal, interrogé par une journaliste. À la question, finalement qui êtes-vous ? Il propose une réponse qui relie l’histoire et le présent : « La société traditionnelle sahraouie était dominée par certaines spécificités que nous retrouvons actuellement en RASD. Ainsi, elle était et reste une société communautaire, marquée par le nomadisme et une grande solidarité entre les membres du groupe. Dans cette société de subsistance tout s’inscrivait dans une économie de don ayant un fondement tridimensionnel (donner, recevoir, rendre) et dans une logique tribale. Dans le groupe ceux qui possédaient donnaient à ceux qui se trouvaient démunis et ceux-ci leur rendaient soit sous forme de travail soit par la reconnaissance d’une certaine autorité. Autre particularité de cette société, les femmes participaient à la traite et aux soins du bétail, à la fabrication des tentes. Ces groupes partageaient en outre le refus de tout pouvoir exogène. La colonisation espagnole puis l’invasion marocaine vont bouleverser cette société traditionnelle. Le projet de société que met en place le front vise à aider les Sahraouis à la retrouver tout en se projetant dans un avenir à construire ».
L’exaltation des valeurs de la société bédouine traditionnelle, porteuses d’une capacité de résistance à des voisins expansionnistes, s’arrêta cependant à la tribu. En effet, l’outil politique principal des dirigeants du Polisario pour mener à bien leur lutte pour l’indépendance, fut l’unité du peuple, des masses suivant la terminologie des années soixante-dix, et donc l’abandon de toute référence tribale, facteur de division et d’affaiblissement. Malgré le traumatisme de l’exil et celui de la trahison des voisins, ce n’était pas chose facile d’abandonner toute référence à sa tribu structurant l’essentiel de son existence familiale, de sa place et de ses repères dans le temps et dans la société. En octobre 1979, j’ai assisté dans les campements, à l’occasion de la fête de l’unité, à une présentation théâtrale, mettant en scène deux groupes opposés, celui qui utilisait des flèches attachées entre elles affrontait victorieusement celui qui utilisait des flèches isolées, qui se brisaient au premier choc. Mobilisation et conscientisation des masses pouvaient passer par le théâtre ! Pour beaucoup, le refus de toute référence tribale était interprété de manière très rigoureuse, impossible par exemple d’obtenir de votre interlocuteur la moindre réponse sur la région dont il venait, ce qui équivalait pour lui à vous confier son origine tribale. Cette unité du peuple, obtenue à marche forcée, a beaucoup impressionné dans les années quatre-vingt les militants africains fragilisés par leurs divisions tribales. Divisions toujours d’actualité, à l’origine des plus sanglants conflits dans l’histoire récente de l’Afrique ! Cependant, dans son livre Les Sahraouis , Fadel Ismaïl en 1998, revenait sur cette question, et en montrait les aspects contradictoires sans pour autant remettre en cause les choix de 1973. « L’effort de transformation de la société, qui a été fait par le Front Polisario pour créer une société démocratique et égalitaire, notamment en éliminant le tribalisme et en abolissant l’esclavage, n’a pas fini de donner toute sa mesure. Dans le même temps le Polisario a déclenché une guerre de libération et une véritable révolution sociale et culturelle. Le tribalisme était considéré comme un crime contre l’unité nationale […] Cependant des erreurs ont été commises, nous étions trop rigides et très naïfs au point d’ignorer qu’il n’est pas simple d’effacer en quelques années, par une simple décision, une pratique sociale ancrée dans la société depuis des siècles. »
Ali Omar Yara, dans son livre L’insurrection sahraouie, de la guerre à l’État , publié à l’Harmattan en 2003, place au centre de ce qu’il appelle la resocialisation le mouvement de détribalisation. « Le Sahraoui a le souci de se placer généalogiquement par rapport à son interlocuteur et ce de manière systématique […] Face à cette tradition, le Front Polisario a instauré un principe mobilisateur, d’abolir toutes ces questions classificatoires et d’essayer de répondre par l’identité sahraouie. Ce postulat fut une innovation qui a joué un rôle fondamental dans la mobilisation ».
L’idée de résistance à toute occupation étrangère, la revendication d’une tradition guerrière pour la défense et non pour l’agression ont nourri au moins jusqu’au cessez-le-feu en 1991 toutes les formes de mobilisation. Les textes publiés entre 1978 et 1991, à l’occasion des grands rendez-vous commémoratifs, mirent tous l’accent, dans un raccourci historique percutant, sur la résistance à toutes les agressions étrangères. Ainsi s’écrivait une histoire utile au présent, qui simplifiait le passé. Cette histoire a façonné les premières générations formées dans l’exil et la guerre victorieuse, la génération Polisario . Adultes aujourd’hui dans leur maturité, ils réagissent de manière plus complexe et diversifiée à cette manière de transfigurer le passé pour mieux apprivoiser le présent et rassembler autour d’idées simples et fortes. Ils ont plutôt tendance à privilégier, à l’instar des plus jeunes nés après le cessez-le-feu, leurs préoccupations personnelles tout en restant dans leurs déclarations et leurs engagements personnels fermement nationalistes.
Cette histoire ainsi formulée fut au cœur de la formation de la conscience nationale sahraouie. Par exemple, les brochures publiées en français par le Ministère de l’Information et de la Culture de la RASD, en 1980 et 1983, le furent pour diffusion aux deux anniversaires du déclenchement de la lutte armée, 7 et 10 ans. Dans les deux cas la situation du Front Polisario, et particulièrement sa situation militaire, était au maximum de ses succès. Traité de paix signé avec la Mauritanie, gagné par une maîtrise militaire, batailles victorieuses contre l’armée marocaine et opérations risquées dans la zone de Tarfaya, peuplée de Sahraouis mais marocaine depuis sa cession par l’Espagne en 1958, reconnaissances nombreuses de la RASD et entrée à l’OUA comme 51 e membre.
Les Sahraouis et le Polisario partageaient ces succès avec de très nombreuses délégations étrangères présentes. « De tout temps, le peuple sahraoui a résisté contre les tentatives de pénétration coloniale pour préserver son indépendance, son identité nationale ». « Le combat libérateur, que mène actuellement le peuple de la RASD, est le prolongement logique, naturel de l’histoire de ce peuple et l’approfondissement de ses valeurs de bravoure et de combativité. Il épuise ces vertus dans l’esprit de sacrifice et d’unité dont il a toujours fait preuve face aux tentatives de pénétration étrangère qui menaçaient, bien avant la pénétration espagnole, son intégrité territoriale et sa souveraineté nationale » 3 .
« C’est en effet à l’aube du 20 mai 1973 que le peuple sahraoui a renoué avec l’épreuve du feu, avec la résistance qui constitue la trame de toute son histoire… Dix jours seulement après la création du Front Polisario qui sera désormais et pour toujours l’incarnation des aspirations aussi anciennes que le peuple sahraoui lui-même, d’une volonté tenace de vivre dans la liberté, la dignité, le plein exercice de la souveraineté et non dans la soumission, l’humiliation comme le voulaient certains » 4 .
Ali Omar Yara parle à ce propos de répertoire symbolique et de mythification de la lutte, « Depuis les combats livrés contre le colonialisme, les fractions commencent à répertorier les lieux de rassemblement des symboles de lutte confiés à la littérature hassanya. La longue tradition de résistance contre l’occupation européenne est le fondement des références symboliques liées à la bravoure de l’homme sahraoui. » La symbolisation politique passe aussi par le culte des ancêtres et celui des martyrs. El Ouali est devenu un symbole non seulement alimenté par le culte des ancêtres, mais aussi comme moteur vers une perspective sociale nouvelle. ( L’insurrection sahraouie, de la guerre à l’ État , L’Harmattan Paris p 59-60)
Ces trois aspects n’épuisent pas les sujets traités par les auteurs sahraouis qui parlent de manière circonstanciée de la mise en place de leur État et de l’administration des campements, laboratoire social et État en exil, à la fois en temps de guerre et en temps de paix ainsi que leurs efforts continus, quel que soit le rapport de forces, pour imposer leur bon droit à une Communauté internationale indifférente. Car les Sahraouis, en dépit de leur courage et de leur ténacité, ont-ils les moyens de gêner spectaculairement le bon ordre du monde ? Tout juste le bon ordre régional en empêchant durablement le fonctionnement de l’Union du Maghreb Arabe. Mais l’incapacité de l’ONU à mettre en œuvre ses résolutions et à imposer au Maroc un référendum d’autodétermination ne les pas empêché de consolider leur État et leurs institutions, qui fonctionnent et laissent émerger une société civile. Cette situation est effective, au-delà des campements où ils sont réfugiés depuis 1976, partout où se trouvent des citoyens sahraouis. Par exemple, les enfants des campements passent chaque été, des vacances en Europe, dans les groupes, on trouve ceux que les responsables appellent émigrés du Sud ou du Nord. Ce sont les enfants qui habitent en Mauritanie ou à Tindouf qui ont les mêmes droits – dans ce cas, partir en Europe – que les enfants des campements. Ali Omar Yara, fait justement remarquer dans son livre, L’insurrection sahraouie, de la guerre à l’état : « Née de la guerre et non pour la guerre, la RASD a montré depuis 1991 sa capacité à fonctionner en temps de paix. L’État gère non seulement les campements mais les territoires libérés et étend les lois républicaines aux citoyens sahraouis en Mauritanie ».
DU POLISARIO À LA RASD, UNE EXISTENCE INTERNATIONALE QUI S’IMPOSE
« La mobilisation des masses quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience, la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. »
Frantz Fanon, Les damnés de la terre

DE LA RÉSOLUTION 1514 FONDATRICE DE LA DÉCOLONISATION À L’AVIS DE LA COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE
Pour la première fois, le Sahara espagnol fit l’objet en 1960 de l’attention de l’Assemblée générale des Nations unies quand l’Espagne, membre de l’organisation depuis 1955, reconnut auprès de la Quatrième Commission de décolonisation que le Sahara n’était pas une de ses provinces mais un territoire dont il est question au chapitre XI de la Charte 5 (un territoire non autonome ou colonial) et au sujet duquel elle transmettrait des renseignements . Dès lors, les Nations unies, gardèrent sous la main le dossier inscrit régulièrement sur les tablettes de l’Assemblée générale puis du Conseil de sécurité mais, il faut bien le reconnaître, avec une certaine nonchalance !
La mécanique s’enclencha en 1962, quand le Comité chargé de l’application de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux peuples et aux territoires coloniaux 6 , déclaration fondatrice de la décolonisation, fit figurer le Sahara dans la liste des territoires non autonomes établie par lui. Deux ans plus tard, le 16 octobre 1964, la première résolution fut adoptée à l’unanimité par le Comité spécial, (avec cependant les réserves du Maroc et de la Mauritanie adroitement étouffées). S’adressant à l’Espagne il lui demanda « de prendre des mesures immédiates en vue de l’application totale et inconditionnelle des dispositions de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux peuples et aux territoires coloniaux ». L’Assemblée générale adopta sa première résolution le 16 décembre 1965, puis adopta jusqu’à la proclamation de la RASD le 27 février 1976, dix résolutions du même type, réaffirmant à chaque fois le droit à l’autodétermination du peuple du Sahara espagnol 7 .
De leur côté les États du Maghreb n’étaient pas en reste et se prononcèrent, Maroc et Mauritanie compris, pour l’autodétermination du peuple du Sahara espagnol. Tant dans les instances onusiennes, à l’OUA, au Mouvement des non-alignés, que dans les nombreuses réunions tripartites où chaque année se retrouvaient depuis l’indépendance algérienne le Maroc, la Mauritanie et l’Algérie, où jamais n’était oublié le Sahara espagnol. À l’OUA en particulier, qui prit nettement position, à partir de 1972, pour l’autodétermination du peuple du Sahara occidental sans trop insister sur l’indépendance. L’Assemblée générale à partir de 1970 commença à s’impatienter au vu de l’opposition à la présence espagnole qui s’organisait et dont l’expression pacifique à El Aïoun en 1970 provoqua une violente répression (des dizaines de morts et des centaines d’arrestations) et la disparition du leader anticolonial, Mohamed Bassiri, premier martyr de l’indépendance. Ce qui conduisit l’Assemblée générale à se déclarer solidaire de « la légitime lutte du peuple du Sahara dans la lutte qu’il mène pour l’exercice de son droit à l’autodétermination et à l’indépendance ».
La création du Front Polisario, le 10 mai 1973, et la décision de la lutte armée pour recouvrer sa liberté totale et déjouer les manœuvres du colonialisme espagnol , consacra un processus de radicalisation qui aurait du rapidement déboucher sur l’indépendance ainsi que le réclama le deuxième Congrès du Front Polisario, en août 1974.
De son côté, l’administration coloniale espagnole essayait de maîtriser une situation devenue dangereuse en donnant plus de place aux notables modérés et donc à la Djemaa, qui réclamait de son côté un référendum.
Maroc et Mauritanie s’en inquiétèrent et obtinrent de l’Assemblée générale qu’elle sollicite la Cour Internationale de Justice pour un avis consultatif relatif au statut du territoire au moment de la colonisation et sur la question de ses relations juridiques avec le Maroc et la Mauritanie. L’Assemblée retint le référendum que l’Espagne s’apprêtait enfin à organiser et chargea le Comité de décolonisation d’organiser une mission dans le territoire, composée de représentants de la Côte d’Ivoire, de Cuba et de l’Iran pour instruire son dossier. Mission qui justifia la première enquête de l’envoyé spécial du Monde, Paul Balta, et qui commença à sortir de la grande clandestinité médiatique, les Sahraouis.
À La Haye, la Cour Internationale de Justice, rendit son avis le 18 octobre 1975 et, contrairement aux attentes du Maroc et de la Mauritanie, écarta sans ambiguïté leurs revendications territoriales en reconnaissant que ce territoire n’était pas sans maître au moment de la colonisation et qu’il relevait du droit de la décolonisation. Ce texte qui sert toujours de référence quand il est question du droit des Sahraouis est important à rappeler. En dépit de sa clarté, Maroc et Mauritanie l’ont fait longtemps parler en leur faveur, il est nuancé certes, mais sans ambiguïté ! « Les éléments et renseignements portés à la connaissance de la Cour montrent l’existence, au moment de la colonisation espagnole, de liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur le territoire du Sahara occidental. Ils montrent également l’existence de droits, y compris certains droits relatifs à la terre, qui constituait des liens juridiques entre l’ensemble mauritanien au sens où la Cour l’entend et le territoire du Sahara occidental. En revanche, la Cour conclut que les éléments portés à sa connaissance n’établissent l’existence d’aucun lien de souveraineté territoriale entre le territoire du Sahara occidental d’une part, le royaume du Maroc ou l’ensemble mauritanien d’autre part. La Cour n’a donc pas constaté l’existence de liens juridiques de nature à modifier l’application de la résolution 1514 de l’Assemblée générale quant à la décolonisation du Sahara occidental et en particulier l’application du principe d’autodétermination grâce à l’expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire ». Cet avis ne confortait pas dans leurs ambitions les deux voisins du Sahara espagnol. Mais il ne put empêcher l’expression immédiate de la force et l’occupation armée du territoire que les Nations unies impuissantes, laissèrent faire. Il servira plus tard et reste la base de la qualification du conflit sahraoui, un conflit de décolonisation.

27 FÉVRIER 1976 CRÉATION DE LA RASD RÉPUBLIQUE ARABE SAHRAOUIE DÉMOCRATIQUE
Alors que l’ONU s’en tenait aux principes de la décolonisation et que la radicalisation des Sahraouis pour gagner leur indépendance s’amplifiait, les deux années précédant la proclamation de la République sahraouie en exil virent s’agiter les appétits et intérêts pour empêcher cette indépendance.
L’Espagne d’abord, qui voulait un référendum conduisant à l’autonomie, le Maroc ensuite, qui dès l’été 1974 lança une offensive diplomatique pour préparer le terrain et conclut le 29 octobre 1974 avec la Mauritanie un accord secret de partage du territoire avec exploitation commune des phosphates.
Ces préparatifs conduisirent presque naturellement les protagonistes à s’entendre sur le dos des Sahraouis en signant l’accord de Madrid le 14 novembre 1975. C’était l’issue programmée par Hassan II, qui, en lançant 350 000 volontaires marocains encadrés par 20 000 soldats vers le Sahara espagnol (la fameuse Marche Verte) le 8 novembre, fit céder l’Espagne et reculer les partisans du maintien d’une certaine loyauté envers les Sahraouis. Coup de force marocain, recul espagnol, l’accord de Madrid représenta un succès marocain et mauritanien, largement encouragé par les Américains et les Français.
Par cet accord l’Espagne transférait ses responsabilités de puissance administrante à une administration temporaire tripartite avec la participation du Maroc et de la Mauritanie en association avec la Djemaa, l’Assemblée de notables installée quelques années plus tôt par l’Espagne. Sa présence prendrait fin le 28 février 1976. Les trois pays signataires s’engageant à respecter l’opinion sahraouie exprimée par la Djemaa. Plus besoin de référendum ! Ainsi, par cet accord, l’Espagne associait dans un premier temps le Maroc et la Mauritanie à l’administration du territoire comme puissances administrantes avant de la leur abandonner complètement en le quittant. Cela revenait à une cession. Cette opération était strictement contraire au droit international et aux obligations de l’Espagne en tant que puissance administrante qui ne pouvait disposer du Sahara sans consulter sa population. Il faut cependant remarquer que cet accord en forme de coup de force et contraire au droit de la décolonisation fut de fait entériné par une résolution de l’ONU dès 1975.
Le mémorandum publié par le Front Polisario le 20 mai 1976 dénonça ces accords et leur refusa toute valeur juridique, le droit à l’autodétermination ayant un caractère impératif, de plus, dans le cas du Sahara occidental, il avait été clairement reconnu par l’ONU. Dans cette dynamique, deux dates furent constitutives de la construction de la Nation puis de l’État sahraoui et donnèrent tout son sens à ce mémorandum.
Celle du 28 novembre 1975, ou Proclamation de Guelta, qui consacra le ralliement de la majorité de la Djemaa au Polisario. Elle se constitua en Conseil National provisoire et reconnut le Front Polisario comme représentant légitime des Sahraouis. Face à la trahison espagnole, aux appétits de leurs deux voisins, les notables chefs de tribus se ralliaient aux jeunes radicaux, instruits en Europe, porteurs d’une modernité sociale et politique bien éloignée pourtant de leur mentalité. Menacé dans son existence, le peuple sahraoui, devant l’incapacité de l’ONU de garantir l’application du droit de la décolonisation, fut dans l’obligation de se substituer aux Nations unies en proclamant la République le 27 février 1976, dès le départ de l’Espagne, et de remplacer ainsi la puissance administrante défaillante avec la proclamation d’un État indépendant.
Cet État revendiquait dès sa création un non-alignement et proclamait son attachement aux Chartes de l’ONU, de l’OUA et de la Ligue Arabe ainsi qu’à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les dirigeants sahraouis se situaient ainsi avec responsabilité dans le concert des Nations et de ses organisations alors que le contexte – trahison de l’Espagne, défaillance de l’ONU – ne les y invitait guère. Surtout le nouvel État sahraoui proclamé dans l’exil appelait les pays frères et tous les États du monde à le reconnaître.

LES RECONNAISSANCES DU FRONT POLISARIO ET DE LA RASD : EXPRESSIONS D’UNE SOLIDARITÉ ET DU RESPECT DU DROIT INTERNATIONAL
La pérennité du nouvel État dépendait en effet beaucoup de ces reconnaissances exprimant la légitimité de la proclamation d’indépendance et un soutien à celle-ci. Avec l’appui, au départ, de la diplomatie algérienne, les jeunes militants diplomates de la RASD s’employèrent à convaincre les capitales du monde en conjuguant les effets de leur action politique et de l’action militaire sur le terrain.
Dès avril 1976, dix États avaient reconnu la RASD, dont neuf États africains et la Corée du Nord (dans l’ordre, Madagascar, Burundi, Algérie, Bénin, Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Togo, Rwanda). Cette première vague de reconnaissances était de conviction, États africains rangés dans le camp progressiste ou proches de l’Algérie. Pour autant l’URSS ne s’engagea pas, ni les premières semaines ni plus tard, sans doute pour préserver ses intérêts économiques au Maroc et ne s’aliéner aucun État du Maghreb. Les reconnaissances furent moins nombreuses les deux années suivantes, six États davantage dispersés géographiquement qu’en 1976, Yémen du Sud, Seychelles, Congo, Sao Tome et Principe, Panama et Tanzanie.
Cependant le processus engagé en Mauritanie, qui aboutit à la signature d’un accord de paix avec le Polisario le 5 août 1979 consacra, les succès diplomatiques de la RASD et la multiplication des reconnaissances. Dix-sept pays en 1979 (Éthiopie, Vietnam, Cambodge, Laos, Afghanistan, Cap-Vert, Grenade, Guyana, Dominique, Sainte Lucie, Jamaïque, Ouganda, Nicaragua, Mexique, Lesotho, Zambie), douze pays en 1980 (Cuba, Iran, Sierra Leone, Syrie, Libye, Swaziland, Botswana, Zimbabwe, Tchad, Mali, Costa Rica, Vanuatu). Pouvait intervenir aussi dans ces reconnaissances, la dynamique des organisations régionales favorisant l’engagement d’États stimulés par les positions prises collectivement qui en même temps rappelaient solennellement le droit international. Ainsi, le sommet des Non-alignés réuni en 1979 à La Havane favorisa l’expression de ces solidarités du Sud. De même, les pays membres du Front de la Fermeté créé en décembre 1977 pour s’opposer à la politique de l’Egypte à l’égard d’Israël, reconnurent la RASD lors de leur réunion de Tripoli en avril 1980, et apportèrent deux reconnaissances nouvelles importantes car venant de pays arabes, la Libye et la Syrie. L’OLP membre de ce Front, ne s’engagea pas clairement, la résolution ne faisant état que des pays membres, et utilisa un double langage pour ne se fâcher avec personne.
En août 1981, à l’occasion d’une réunion des pays du Pacifique à Vanuatu, cinq États du Pacifique reconnurent à leur tour la RASD (Kiribati, Nauru, Papouasie-Nouvelle Guinée, Iles Salomon, Tuvalu). En 1981, cinquante pays reconnaissaient officiellement la RASD, vingt-six en Afrique, dix en Amérique Latine, huit en Asie et six en Océanie.
L’ONU et l’OUA avaient-elles de leur côté joué un rôle ou au mieux tenu compte de ces reconnaissances ? Maurice Barbier avec sa modération habituelle parlait d’attentisme. ( Le conflit du Sahara occidental p. 236) En effet, les Nations unies, tout en ayant refusé le fait accompli de la Marche Verte, se débarrassèrent de ce dossier encombrant en le transmettant à l’OUA. Ce serait la première fois qu’une question de décolonisation serait susceptible d’être traitée par une organisation régionale. Tout en étant fermement attachée au respect des frontières coloniales, principe inscrit dans sa Charte, l’OUA était en 1976 divisée sur cette question. Partagée entre les États du camp progressiste, ayant pour certains très vite reconnu la RASD, et ceux engagés aux côtés du Maroc. Les dirigeants africains étaient également tiraillés entre l’activisme diplomatique marocain et ses tentations de mépris, Hassan II ne parlait-il pas des réunions tam-tam à propos des sommets de l’OUA !
Le Sommet de Khartoum, en juillet 1978, décida de la création d’un comité des sages ou Comité ad hoc composé de cinq chefs d’État dont le Président en exercice, chargé d’étudier le problème. L’année suivante à Monrovia les chefs d’État et de gouvernement approuvaient les propositions du Comité ad hoc : cessez-le-feu, exercice par les populations du Sahara occidental de leur droit à l’autodétermination sous le contrôle de l’ONU et de l’OUA.
En juin 1981 au sommet de Naïrobi, Hassan II créa la surprise par sa présence et son acceptation d’un référendum. Manœuvre destinée à gagner du temps, à briser son isolement en Afrique et sans doute conseillée par ses mentors de France et des États-Unis. Mais il ne trompa personne, ne cédant rien sur l’essentiel : refus d’une éventuelle indépendance et de négociations directes avec le Front Polisario recommandées par l’OUA. Cependant le roi du Maroc avait été contraint à ce premier engagement face à un adversaire qu’il s’obstinait à nier mais dont il fallait bien tenir compte tant sur le plan militaire que politique.
L’habileté manœuvrière d’Hassan II n’ayant rien réglé, l’OUA s’engagea clairement suivant les règles de droit et le refus du fait accompli. Aussi l’année suivante, le 22 février 1982, lors de la tenude la 38 e session du Conseil des
Ministres de l’OUA , son Secrétaire général Edem Kodjo, fit admettre la RASD suivant l’article 28 de la Charte. Comme attendu la délégation marocaine quitta avec fracas le Conseil où les responsables sahraouis étaient désormais présents ! Cependant la volonté forte des Sahraouis et de l’OUA de déboucher sur une solution politique leur fit accepter un compromis. La RASD suspendit provisoirement son admission à l’OUA pour favoriser l’adoption par consensus d’une résolution offrant les conditions d’un règlement acceptable par le Maroc et le Polisario.
La résolution adoptée, AHG/104, exhortait les parties à engager des négociations directes en vue de parvenir à un cessez-le-feu, condition nécessaire pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Cette résolution représentait un tournant et constituera la référence pour toutes les recherches de règlement politique, à l’ONU essentiellement et au sein d’organisations régionales comme le mouvement des Non-alignés. L’intransigeance marocaine fit échouer les tentatives de solution et radicalisa davantage les États membres de l’OUA. Le 12 novembre 1984, la RASD fut admise à y siéger, et fut reconnue la même année par la Mauritanie et le Nigeria. L’admission de la République sahraouie à l’OUA était une victoire considérable puisque qu’une organisation régionale reconnaissait la réalité de l’État sahraoui en l’admettant en son sein.
Cette situation eut également un profond retentissement dans le monde de la solidarité. En France, l’Association des Amis de la RASD comme le Front Polisario estimaient en mars 1983 que la position de l’Elysée évoluait plus favorablement du fait des points marqués par la RASD à l’OUA et que les responsables concernés souhaitaient un contact suivi. Une délégation parlementaire socialiste dirigée par le député Alain Vivien, président du groupe d’étude sur le Sahara occidental, fut organisée dans les campements en mai 1983. En Europe la Conférence européenne de solidarité qui se tint à Bologne au même moment (16 au 18 novembre 1984) s’en trouva très stimulée et envisagea la tenue d’une conférence l’année suivante pour célébrer le premier anniversaire de l’admission et militer en faveur de la reconnaissance de la RASD par les Nations unies. La conférence se tint effectivement à Paris en grand appareil (cette réunion est étudiée plus loin, dans la partie une solidarité en temps de guerre) les 23 et 24 novembre 1985.

LA RUPTURE MAROC OUA ÉTAIT CONSOMMÉE
Celui-ci avec l’aide de ses amis, Gabon, Sénégal et plus tard Burkina Faso et Bénin, n’aura de cesse de mettre en minorité la RASD pour imposer son départ de l’OUA puis de l’Union Africaine. Vaines manœuvres puisque la Charte interdit d’exclure tout membre ayant été admis. Cet activisme de couloir dans les réunions africaines put recueillir des succès ponctuels avec l’abandon de certaines reconnaissances. Pour mémoire plusieurs états francophones dénoncèrent en 1996 et 1997 leur reconnaissance de la RASD (Bénin, Guinée-Bissau, Togo, Congo, Tchad, Burkina-Faso et plus récemment Madagascar) et renforcèrent ainsi la position marocaine en faveur d’un règlement politique préservant la souveraineté marocaine sur le territoire du Sahara occidental.
La récente reconnaissance de la RASD par l’Afrique du Sud en août 2004 a au contraire consacré la place de la RASD en Afrique et renforcé le camp des soutiens anglophones et lusophones de la République sahraouie. À noter qu’au titre de 51 e membre de l’OUA, la RASD a été un des états créateurs de l’Union Africaine et en assure la vice-présidence. Les dirigeants sahraouis prennent au sérieux cette responsabilité et animent avec conviction commissions et dossiers africains. Ils plaident avec réalisme pour un retour du Maroc dans l’organisation africaine, ainsi en 1998 Salem Ould Salek, leur Ministre des Affaires étrangères déclarait à Addis-Abeba : « Nous souhaitons que le Maroc revienne sans condition prendre sa place à l’OUA à côté de la RASD. Nous ne voyons pas pourquoi les Marocains négocient avec nous en dehors du continent et ne souhaitent pas le faire à l’OUA ».
Ces reconnaissances des pays du Sud en majorité pèsent en faveur du Polisario et de la RASD dans les instances régionales et internationales. Trente nouvelles reconnaissances intervinrent entre 1981 et 1994, plusieurs en 1982 année de l’entrée de la RASD à l’OUA, Venezuela et Bolivie en 1982, Equateur et Pérou en en 1983 et 1984, Colombie et Guatemala en 1985 et 1986, deux en Europe sans trop de lendemain, Yougoslavie et Albanie. De son côté la Namibie dès son indépendance en 1990 reconnaissait la RASD, de même le Timor Oriental, plusieurs années plus tard.
Poids humanitaire au sein des grandes agences et poids politique à l’Assemblée générale des Nations unies puis au Conseil de sécurité quand celui-ci s’est enfin saisi de la question au moyen d’un plan de règlement. La première étape ayant été la reconnaissance du Front Polisario comme unique représentant du peuple du Sahara occidental, la seconde étant la très longue et très difficile mise en œuvre du Plan de règlement des Nations unies.

LA RECHERCHE « À TOUT PRIX » DE SOLUTIONS POLITIQUES MALGRÉ LA DIFFICULTÉ DE LEUR MISE EN ŒUVRE
En octobre 1991, au Mans, se réunissait la 17 e Conférence européenne du soutien au peuple sahraoui. Rendez-vous annuel devenu habituel depuis 1976 mais qui en cette année 1991 prit un relief particulier. En effet, les Nations unies venaient de mettre en place une force de paix, la MINURSO – Mission de l’ONU pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental – et venaient de faire signer quelques semaines plus tôt, le 6 septembre, un cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario. Arrêt des combats, calendrier rigoureux pour l’organisation d’un référendum, présence onusienne à El Aïoun enfin acceptée par le pouvoir marocain, tout pouvait sembler possible à cette conférence du Mans.
Les Sahraouis dans les campements étaient dans le même état d’esprit ! Ainsi Fala Seini, institutrice en formation à l’École Normale du Mans, nous expliquait: « Toutes les familles ont déjà préparé les bagages, chacun se prépare à rentrer, nos malles sont au-devant de nos tentes, plus besoin de garder nos moutons et nos chèvres, alors nous avons préparé de grands méchouis, c’est la fête chaque jour et ma mère ne cesse de me dire, jamais je ne pourrai vivre un été de plus sur cette hamada si brûlante l’été, vivement que nous soyons à El Aïoun où il fait si doux » !
N’était-il pas légitime de « croire » en la capacité de l’ONU à régler un conflit régional, clairement identifié comme un conflit de décolonisation, alors que l’organisation mondiale venait de faire la paix entre Iran et Irak, de piloter l’indépendance de la Namibie dans un monde devenu multilatéral où les Nations unies étaient en mesure de jouer un plus grand rôle ? Le Représentant en France du Front Polisario, Baba Sayed, indiquait effectivement en avril, dans une interview donnée à la journaliste de La Croix , Julia Ficatier « Malheureusement, les Marocains n’ont jamais voulu négocier avec nous. L’ONU est aujourd’hui notre intermédiaire et notre garantie. Nous lui faisons totalement confiance ».
Pour tous les présents au Mans, cette issue était bien sûr évidente, légitime. Les Sahraouis avaient à la fois gagné leur liberté par la guerre, par leur sérieux politique et la recherche tenace d’une solution de paix et ce sans jamais céder aux tentations du terrorisme, tout en affrontant dès le départ, avec une audace inouïe, un rapport de force en nombre et en puissance très disproportionné. Par exemple, Berthier Perregaux, Président du Comité suisse de soutien racontait en 2006 « de notre côté nous passions aussi par des états de fol espoir et d’enfièvrement. En 1991, juste après nous passions aussi par des états de fol espoir et d’enfièvrement. En 1991, juste après le cessez-le-feu, n’avions-nous pas entrepris des démarches pour louer une maison à El Aïoun et en faire l’antenne de notre comité pour suivre le processus référendaire » ( Nouvelles Sahraouies n° 119 février 2006).
Elle ne l’était pas pour le Conseil de sécurité. Celui-ci pensait davantage la question dans les termes d’un conflit entre Algérie et Maroc et sous-estimait la résolution sahraouie. Il était d’autre part convaincu que l’organisation d’un référendum conduirait au rattachement du Sahara occidental au Maroc et ce en respectant le droit international et l’avis enfin exprimé des populations concernées. Une fois sur place l’administration onusienne se rendit assez rapidement compte de ses erreurs d’appréciation : des sondages discrets auprès de la population du territoire indiquèrent sans ambiguïté que les votes seraient majoritairement favorables à l’indépendance. De son côté le pouvoir marocain ne céda sur rien et continua à se servir de la « marocanité » du Sahara pour assurer la cohésion du pays et la pérennité de la monarchie. Difficile dans ce contexte pour le Conseil de sécurité de risquer la déstabilisation d’un des principaux piliers de l’équilibre de l’Afrique de l’Ouest voire du Moyen-Orient pour satisfaire la volonté d’indépendance d’un petit peuple.
La situation est ainsi restée en l’état depuis 1991, dans le respect impuissant du droit international, et a contraint les Sahraouis des campements à poursuivre leur exil sans qu’une issue positive se dessine enfin. Cette période appelée « ni guerre, ni paix » par les Sahraouis a été longuement étudiée au fil de ces années d’incertitude dans des livres et articles, tout a été dit, analysé, ce n’est pas l’objet ici d’y revenir de manière exhaustive.
Quel était le contenu initial du plan de règlement mis en œuvre par l’ONU en 1991 ? Il reprenait les principaux termes de la résolution AHG/104, élaborée par l’OUA en 1983 sans retenir l’étape des négociations directes refusées par le Maroc. Le principe du plan fut accepté par les deux parties en 1988, les Nations unies y travaillèrent et le Secrétaire général, Monsieur Javier Perez de Cuellar, le proposa pour approbation au Conseil de sécurité le 27 juin 1990 8 , qui adopta ensuite à l’unanimité l’année suivante, le 29 avril 1991, la résolution 690, approuvant le plan et sa mise en œuvre.
Les Sahraouis avaient le choix entre l’indépendance et l’intégration au Maroc. Le corps électoral serait établi à partir des résultats du recensement espagnol de 1974 avec une possible réactualisation démographique. L’armée marocaine serait réduite, les troupes demeurant au Sahara occidental et les forces du Polisario seraient consignées dans des positions fixes sous la surveillance de l’ONU. La MINURSO et le représentant spécial du Secrétaire général seraient chargés d’identifier les électeurs et d’appliquer les mesures nécessaires pour assurer un référendum libre et régulier sans contrainte militaire ou administrative. Le plan prévoyait un calendrier précis de mise en œuvre démarrant avec le cessez-le-feu, passant par l’identification des électeurs, la période clef de mise en œuvre appelée « période intérimaire » commençant après la publication des listes électorales.
Le plan s’est arrêté au cessez-le-feu, contrôlé par la section militaire de la MINURSO, les sections civiles ayant procédé à l’identification des électeurs sahraouis de manière sérieuse de 1997 à 2000 mais sans que les listes électorales soient à ce jour acceptées par le Maroc et donc opérationnelles 9 . Tous les six mois le Secré- taire général adresse un rapport au Conseil de sécurité qui adopte une résolution et reconduit le mandat de la MINURSO pour une nouvelle période de 6 mois. Que s’est-il passé ? La mécanique compliquée et coûteuse du Plan de paix s’est fracassée contre la volonté marocaine d’empêcher à tout prix toute consultation démocratique des Sahraouis. Par contre le cessez-le-feu a permis au Maroc d’installer un peuplement d’origine marocaine et d’y développer à son bénéfice de fructueuses affaires. Les Secrétaires généraux Perez de Cuellar et Boutros Ghali n’ont pas manifesté de réelle volonté politique à défendre la revendication sahraouie et ont de fait soutenu la plus forte partie, le plan ayant été sauvé avant 1997 par les membres non permanents du Conseil de sécurité heureusement attachés aux règles du droit international. Deux témoignages de membres de la MINURSO recueillis en 1994 et en 1998, presque sous le manteau tant la discrétion est imposée aux fonctionnaires, permet de bien apprécier la situation sur place et de constater la très longue patience sahraouie.
Jean-Luc Held, officier médecin dans l’unité médicale suisse de la MINURSO, de 1992 à 1993 témoigna auprès d’un journaliste de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien , le 6 mai 1994 : « Les autorités marocaines font tout pour que la MINURSO ne puisse accomplir sa mission. En septembre 1991, on a retardé son installation, empêché le débarquement du matériel, compliqué leur acheminement […] Le camp principal a été établi dans une cuvette avec le drapeau marocain qui flotte à côté de celui de l’ONU […] On m’a déconseillé de rencontrer les Sahraouis, cela risque de mettre leur vie et celle de leurs familles en danger ».
L’ambassadeur américain Franck Ruddy, entra de son côté dans la mission de paix en 1994 et fut chargé par les Nations unies de régler le référendum ! Dans un style très direct il témoigna avec fracas de son expérience le 19 mai 1998 à l’Institut du Moyen-Orient à New York. Ce témoignage peu conformiste lui valut quelque souci ! Mais il disait pour la première fois la vraie situation de la MINURSO à El Aïoun. Ce rapport n’eut qu’un faible écho en Europe et fut surtout repris par la presse militante proche des Sahraouis. Ainsi, Sahara Info le publia dans son numéro 103 du troisième trimestre 1998. « J’arrivais à la MINURSO, pas du tout supporter du Polisario. Comme si leur réputation n’était pas assez mauvaise pour le reaganiste que j’étais, ils s’habillaient de façon étrange… Quand j’arrivai dans leur camp, je m’attendais à être accueilli par un Che Guevara du désert mais leur porte-parole ressemblait plutôt à David Niven. Poli, réservé, il parlait l’anglais et l’espagnol aussi bien que le français et l’arabe […] Pour l’identification des électeurs, suivant le système établi par la MINURSO, les Sahraouis devaient se faire inscrire pour le référendum, non pas sous l’autorité des Nations unies comme prévu mais sous l’autorité marocaine. Et, bien sûr, les Marocains perdirent de nombreuses listes […] Le gangstérisme du Maroc m’a rappelé une mauvaise période passée en Afrique du Sud. Kaatlyn Thomas, qui a participé à la campagne de Monsieur Bill Clinton, travaillait à la MINURSO et a personnellement transmis un message aux services de Madeleine Albrigth disant que le Maroc transformait le référendum en une pure comédie. »
L’arrivée d’un secrétaire général africain, Kofi Annan, qui très vite nomma une personnalité de poids à la tête de la MINURSO, James Baker, l’ancien Secrétaire d’État américain, redonna un élan à l’application du plan ou au moins à la recherche d’une solution politique. James Baker imposa des négociations directes, remit sur les rails l’identification des électeurs. En 1998 le référendum pouvait à nouveau être possible. Un nouveau souverain au Maroc et l’élection d’Abdelaziz Boutéflika en Algérie en 1999, pouvaient-ils jouer un rôle positif ?
James Baker proposa successivement deux plans. Le premier en 2001 était plutôt aligné sur les positions marocaines et organisait au mieux l’intégration du Sahara occidental au Maroc. Ce premier plan fut vigoureusement refusé par le Front Polisario, soutenu par l’Algérie qui manifesta clairement son appui par la présence de son Président aux fêtes anniversaire de la RASD le 27 février 2002. James Baker reprit sa copie et soumit aux parties un nouveau plan en 2003, formule de compromis, qualifié par le Conseil de sécurité, de solution politique optimale 10 .
Mohamed VI, au pouvoir depuis 1999, refusa le plan et abandonna en avril 2004 tous les engagements antérieurs de son pays et en particulier toute référence au référendum. Ce grave déni du droit et de la parole donnée d’un État, conduisit l’Afrique du Sud, qui hésitait jusque-là à se fâcher avec le Maroc, à reconnaître la RASD. Pour tenter d’empêcher cette reconnaissance, grave revers de sa diplomatie, le Ministre des Affaires étrangères, Mohamed Benaïssa se rendit à Prétoria pour convaincre Thabo M’Béki de renoncer, mais en vain.
James Baker, qui s’était beaucoup investi dans ce dossier démissionna, le 24 juin 2004, dans la relative indifférence de la Communauté internationale, qui depuis bien des années tentait en vain de se débarrasser du problème. Au moment de démissionner, James Baker déclarait à la télévision américaine PBS : « Les Marocains reviennent constamment sur leur parole, mais ce sont nos alliés ». Mais les Sahraouis sont tenaces, fidèlement soutenus par l’Algérie, qui n’a jamais varié et par nombre d’États africains ou d’Amérique Latine que les autorités marocaines n’ont pas réussi à convaincre ou à circonvenir. À la place de l’autodétermination et de l’indépendance, le Maroc propose depuis quatre ans l’autonomie et s’emploie à convaincre la Communauté internationale de la pertinence d’un compromis qui pourrait enfin débloquer la situation et redonner à l’Union du Maghreb Arabe moribond, une seconde vie. Cette proposition est défendue par les diplomates marocains, tous mobilisés par la « cause sacrée ». Ils s’adressent autant aux chefs d’État qu’aux élus européens qui soutiennent les Sahraouis. Le message est entendu par les amis proches du Maroc, la France en particulier, qui a rappelé en 2008, par la voix de son Président, en voyage d’État au Maroc, tout le bien que celui-ci pensait de cette autonomie qualifiée de sérieuse et crédible, tout en déclarant soutenir l’action de l’ONU pour l’autodétermination.
La solution de l’autonomie ne semble pas recueillir l’intérêt des Sahraouis ! Pas plus des réfugiés des campements installés en Algérie que des familles qui habitent le Sahara occidental occupé par le Maroc. Nombre d’entre elles manifestent contre la présence marocaine considérée par les Sahraouis comme une nouvelle colonisation.
Mieux vaut une situation bloquée qu’une mauvaise solution ? Mieux vaut un compromis que demeurer dans une situation sans issue ? Les Sahraouis pourront-ils tenir encore longtemps dans ces camps ? Le Maroc pourra-t-il encore longtemps entretenir une armée coûteuse et se priver de relations fructueuses avec ses voisins, l’Algérie et le Sahara occidental indépendant ? Les réponses données sont souvent dans leur évidente simplicité, plutôt favorables au Maroc ! En effet, une telle situation de blocage et d’abandon peut sembler a priori davantage pénaliser et donc amener à des compromis ceux qui souffrent le plus, dans ce cas les familles sahraouies obligées à l’exil depuis plus de trente ans et séparées à l’est et à l’ouest du Sahara occidental. Et pourtant, face à un pouvoir marocain enfermé depuis plus de trente ans dans une surenchère nationaliste qu’il associe à son existence, les Sahraouis résistent, quoiqu’il leur en coûte. Ils s’adaptent aux situations nouvelles de manière pragmatique et mobilisent depuis trente ans des solidarités étatiques et non-gouvernementales qui leur permettent de tenir matériellement et politiquement. C’est à y regarder de près, leur manière d’écrire leur histoire aujourd’hui tout en se projetant dans un avenir conforme à la conviction de l’indépendance qui les porte depuis 1973.
La seule bonne solution est effectivement l’application du droit. Il y va de la pérennité du fonctionnement international. Aussi, les Sahraouis méritent notre plus grand respect, eux qui se battent avec courage et ténacité pour son application, tout en défendant leur existence. De cette très longue impuissance, il est utile de reprendre un modèle de rédaction de résolution que le juriste français Claude Bontems proposait en 1985 dans un article publié par Aujourd’hui l’Afrique , (1985 n°30 journal de l’Association AFASPA). « Le problème du peuple sahraoui et de son droit inaliénable à sa patrie retient toute notre attention. Plus que jamais nous demeurons attachés au règlement de ce conflit, règlement sanctionné par un référendum d’autodétermination et d’indépendance procédant d’une concertation entre les parties au conflit, la RASD et le Maroc. Pour favoriser le règlement pacifique de cet affrontement, nous avons décidé de reconnaître la RASD et de voter en faveur de la dernière résolution de l’ONU allant dans ce sens ». Il n’est jamais trop tard pour adopter des positions de fermeté et favoriser une paix conforme au droit international !

TRENTE-QUATRE ANS UNE GÉNÉRATION !
L’année 1975, marque le début de cette histoire des solidarités qui à la demande des Sahraouis s’installent durablement. Les bombardements au napalm, la fuite, la résistance et la lutte armée, les centaines de disparitions, une épidémie de rougeole qui entraîne la mort de centaines d’enfants, constituent cette première histoire où le spectaculaire le dispute à la compassion. Les premières missions et les premiers reportages seront les premiers liens avec la Hamada, ultime refuge des Sahraouis chassés de leur pays.
En 2009, les campements de réfugiés sont toujours installés sur la Hamada de Tindouf. Leur extension correspond environ à la surface d’un de nos départements. Espace approprié, devenu espace social où presque tout existe sauf l’essentiel ! Se ressentir chez soi, dans le pays de ses ancêtres où la citoyenneté inventée avec la république en 1976 pourrait s’exercer complètement avec un vrai passeport et de vraies ressources sans besoin de la charité internationale qui n’est pas seulement reçue collectivement mais perçue par chaque réfugié comme la marque de l’exil et du manque.
DEUXIÈME PARTIE
TEMPS DE GUERRE ET D’EXIL, RENCONTRES AVEC UN PEUPLE
COMMENT SE CONSTRUISENT CES RENCONTRES?
« Qu’importe si le chemin est long, pourvu qu’au bout il y ait un puits »
Proverbe du Sahara occidental

EN FAISANT « LE VOYAGE DANS LES CAMPEMENTS »
Dès le début de leur installation en Algérie, les responsables du Polisario ont invité presse et délégations étrangères des cinq continents avec l’appui logistique du pays hôte, quand tout manquait, voitures, hébergement, nourriture. Le grand dénuement des premières années de l’exil et la guerre n’autorisaient pas de visites privées mais plutôt des visites ou rendez-vous organisés au cours desquels les contacts avec les Sahraouis étaient de caractère institutionnel. Il était nécessaire de montrer aux visiteurs ce que le peuple sahraoui et la RASD avaient la volonté de mettre en place dans l’exil et en période de guerre, pour l’éducation, la santé. Il s’agissait de souligner la place des femmes et l’organisation des daïras (communes) avec des comités de base gérant l’essentiel de la vie quotidienne en faisant participer au maximum les habitants.
Avec les années, la société civile et la vraie vie prirent davantage de place et plus personne au protocole, chargé de l’accueil des étrangers, ne propose plus de telles visites guidées ! La lecture attentive des 30 années du journal Sahara Info ( www.sahara.info.org ) est à ce propos éclairante. Dans les années quatre-vingt sont privilégiés les articles sur l’organisation politique, les institutions et quelques reportages compassionnels sur la misère des premiers mois de refuge et d’exil, alors que depuis une dizaine d’années des reportages réguliers sur la vie quotidienne dans les campements, l’expérience de l’échange et des coopérations avec les Sahraouis sont régulièrement rédigés.
Dès la première année de l’exil, un accueil réservé aux délégations étrangères fut installé à Hassi Robinet (devenu avec l’usage Rabouni), lieu-dit nommé par l’administration coloniale française, connu pour son abondance en eau, au sud-est de Tindouf. C’est là aussi que furent construits la majorité des bâtiments en dur qui peu à peu abriteront les administrations de la RASD, ministères, Présidence, Croissant rouge, radio nationale etc. Quelques pièces construites en dur, au confort rustique, furent agrandies et multipliées autour d’une grande cour avec une salle de restaurant et une petite boutique d’artisanat. Elles constituaient une sorte d’hôtel saharien où se retrouvèrent au long de ces trente ans des dizaines de délégations d’Europe et du monde.
Pourquoi se déplacer dans ces campements au paysage austère, sans les grâces habituelles du désert, pour y trouver des conditions d’hébergement et de nourriture très simples voire inconfortables ? L’engagement et la conviction sont les premières clefs pour comprendre la présence régulière de nombreuses délégations engagées dans le soutien au peuple sahraoui . Ces délégations y retrouvaient l’exotisme exaltant et troublant à la fois du désert, l’hospitalité et la gentillesse des hôtes et le sentiment de trouver là une sorte de laboratoire social, sans argent ni exploitation ou le peuple en lutte se consacrait tout entier à l’objectif de l’indépendance. Hélène Lacombe, professeur au Mans, se rendit dans les campements le 20 mai 1983 avec une délégation officielle de la ville, qui venait tout juste de se jumeler avec un campement. Ce voyage fut fondateur pour elle et elle ne cessa pendant de nombreuses années de l’expliquer au moyen d’un album photo bien usé aujourd’hui. J’ai retrouvé, dans ses archives personnelles, quelques passages de son journal de bord, qui témoigne bien de cet état d’esprit. « Jeudi 19 mai, nous partons d’Alger dans un avion militaire spécial, puis au bout de trois heures nous embarquons à Tindouf dans des camions qui nous emmènent au centre d’accueil. À 17 heures nous visitons une école, l’accueil est impressionnant, chants, drapeaux, cris et yous yous de bienvenue. Les enfants sont très participants, ils se bousculent pour répondre. Vendredi 20 mai, début de la fête, toute cette foule qui nous accueille m’a donné une émotion très forte. Jeanine Rouxin est intervenue dans le meeting aux côtés du maire d’Haouza, c’était un vrai délire tant les participants nous ont acclamées. J’ai vraiment été impressionnée pendant ces quatre jours par le courage de ce peuple et des femmes surtout. »
Cette image pieuse a été longtemps entretenue par le Front Polisario qui voulait donner une représentation exemplaire de son action et du peuple sahraoui. Elle rencontrait aussi une attente d’idéal de la part de la majorité de ses visiteurs ! La durée de l’exil, l’ouverture au monde plus marquée des campements après le cessez-le-feu en 1991 (voulue cependant dès le départ par le Front Polisario qui envoya ses enfants faire des études en Libye, Algérie, Cuba, Espagne), un début de circulation monétaire et des sources de revenus autres que celles des distributions égalitaires réalisées à partir de l’aide internationale ont transformé le quotidien. Toutes ces situations favorisant des relations plus complexes et créatrices d’inégalités, ont troublé l’image et ont amené les responsables sahraouis à davantage prendre en compte le réel et ses contradictions et à s’y appuyer de manière pragmatique.
Cette nouvelle donne s’est peu à peu imposée avec la situation appelée ni guerre, ni paix , correspondant à l’arrêt des combats et au refus de quitter la Hamada avant que ne soit appliqué le référendum et la possibilité de l’indépendance. Cet entre-deux n’a pas manqué de favoriser les initiatives. Ces initiatives, dans le domaine des échanges, de la construction, de l’entretien automobile, s’inscrivent dans des dynamiques moins directement impulsées par l’État, avec sans doute leurs effets contradictoires. Cependant elles sont devenues indispensables à la vie sociale et « économique » des familles résidant dans les campements, l’aide internationale étant bien en deçà des besoins et le tout assistance sur une durée aussi longue ne pouvant que produire des effets pervers.
Des retrouvailles en décembre 2008 avec un bon copain francophone, aujourd’hui commerçant reconnu en pièces automobiles dans le campement d’Aousserd, permettront de mieux comprendre le fonctionnement de ces nouvelles formes d’activité. Mamouni Mohamed est né à Bir Enzarane en 1959 ; sa famille vivant entre La Guerra et Nouadhibou, il suit de bonnes études en Mauritanie tout juste indépendante. Il en garde de précieux souvenirs d’enseignants français exigeants et attentifs à maintenir une école de haut niveau. La longue sécheresse du début des années soixante avait imposé à son père de changer d’activité : d’éleveur il se fit commerçant à La Guerra. L’occupation de cette partie du Sahara par la Mauritanie et la guerre bouleversèrent leurs vies. Du fait des pressions incessantes sur les familles, personne n’osait plus bouger. Tout se précipita en 1979, après la signature du traité de paix avec la Mauritanie. Chaque membre de sa famille partit de son côté, avant l’arrivée des troupes marocaines réoccupant la place laissée par la Mauritanie. Ils furent pris en charge par des véhicules du Polisario, organisés de manière discrète pour acheminer les familles vers les premières lignes sahraouies situées à 90 km de Nouadhibou. Toute sa famille s’installa dans les campements et quant à lui, il choisit l’armée et la guerre, devoir impérieux de tout jeune homme, conscient et responsable, en 1979. Il resta dix-huit ans dans les forces antichars et antiaériennes. Cet engagement patriotique, il le revendique avec fierté aujourd’hui tout en soulignant combien il imposait à tous ceux qui s’y engageaient, de sacrifices : interruption des études, difficultés pour fonder durablement une famille, avoir des enfants dont on ne pourrait attentivement suivre l’éducation.
À sa sortie de l’armée, il suivit une formation en informatique de trois ans en Algérie. Devenu technicien supérieur en programmation, il travailla d’abord au Ministère de l’Information puis se lança en 2002 dans le secteur privé. Il fut embauché par un ami qui ouvrait une boutique de pièces automobiles dans le tout nouveau petit souk de Smara. Homme de confiance de ce petit entrepreneur, qui ouvrit rapidement plusieurs commerces et fit travailler 17 personnes, il créa sa propre affaire en 2004, aidé par un petit héritage familial et par son ancien patron, qui ne semblait pas craindre la concurrence tant la demande en pièces automobiles explosait. En décembre 2008, Mamouni Mohamed possède deux magasins, travaille avec un garage voisin et a prioritairement embauché les membres de sa famille, frères et neveux. Sa femme est infirmière dans l’école voisine et assure bénévolement deux après-midi de permanence à la petite bibliothèque d’Aousserd, ouverte par l’association des francophones, l’ASPECF. Quel bilan économique tiret-il de son activité ? « Ce travail me plaît, c’est sûr que les autorités nous encouragent à développer de telles activités car le travail manque et les jeunes sont tentés de partir. Mais c’est difficile car tout le monde se met à faire du commerce et l’argent disponible n’est pas en quantité suffisante pour permettre à tous les commerçants de gagner un peu leur vie. De mon côté cette activité me permet de faire vivre environ quarante-cinq personnes, jeunes et vieux, difficile en effet maintenant de se contenter des aides internationales, elles diminuent et ne correspondent pas à des besoins normaux pour 2008 même si nous sommes un peuple réfugié. Je travaille essentiellement en achetant le matériel neuf en Algérie, surtout à Oran. Je m’y rends en bus, négocie l’achat des pièces et loue camion et chauffeur pour les acheminer jusqu’à Aousserd. J’ai commencé avec un petit capital de 1 700 euros environ venu de l’héritage d’un frère décédé travaillant en France, j’ai maintenant un stock de matériel d’à peu près 15 000 euros, sans compte bancaire, puisque le système n’existe pas encore dans les camps, les impôts non plus d’ailleurs, nous ne sommes pas encore soumis à la TVA ! Mais encore une fois la création d’activités ici est difficile par manque de ressources, du fait de notre isolement, alors il est indispensable de faire d’énormes efforts pour s’en sortir. »
À quelles occasions se rend-t-on dans les campements ? Les premières années, celles de la guerre, furent pour l’essentiel consacrées à l’organisation de grands rassemblements commémoratifs des principales dates de la RASD, anniversaires du déclenchement de la lutte armée, de la proclamation de la République ou invitations lancées à l’occasion d’évènements ponctuant la vie politique et sociale, Congrès du Front Polisario, Congrès de l’UNFS etc. Grandes messes impressionnantes tant le déploiement de l’hospitalité bédouine pouvait contraster avec le grand dénuement des réfugiés. Les défilés des soldats, des jeunes, des différentes catégories de la population ressemblaient aux démonstrations patriotiques et sportives des années cinquante en Europe, le déploiement des drapeaux sahraouis rappelant l’urgence de tels rassemblements !
Qu’y retrouvait-on ? Des délégations de nombreux pays, Europe, Afrique, Amérique Latine, militants, élus, intellectuels, responsables politiques des pays amis ayant reconnus la RASD. Leur présence fit souvent office de baromètre politique. Ainsi, en mai 1977, Maurice Barbier faisait remarquer qu’aucun dirigeant de gauche n’était présent aux cérémonies d’anniversaire du déclenchement de la lutte armée, du fait des prisonniers français retenus par l’APLS. Par contre, au quatrième Congrès du Front Polisario tenu en septembre 1978, alors que 17 pays avaient reconnu la RASD, les dirigeants sahraouis réunirent l’ensemble possible de leurs soutiens et firent la démonstration de leur mobilisation. L’énumération des présents est une manière de retrouver le paysage politique de cette année-là. Plusieurs délégations d’États étaient présentes, l’Algérie, le Bénin, la Corée du Nord, la Lybie, le Yémen du Sud et la Yougoslavie et un message de Cuba. Le monde en lutte y fut très représenté en solidarité avec un mouvement de libération tenant Congrès. L’ANC d’Afrique du Sud, la Résistance chilienne, les fronts de libération d’Oman, de Namibie, le FRETILIN du Timor Oriental, le FDPLP et le FPLP de Palestine, le Front national du Zimbabwe, la Résistance uruguayenne. L’Europe était là également avec des représentants des partis de gauche et des syndicats. Pour la France, le Parti communiste et le Parti socialiste, la CGT et la JOC et les Amis de la RASD. Pour l’Italie, la démocratie chrétienne et la CGIL, pour l’Espagne, le PCE, le PSOE et l’Union du centre démocratique. Enfin le Maroc était représenté par le parti Ilal Aman.
Les journalistes, nombreux quand la question était dans l’actualité, se firent moins pressants quand elle la quitta et le reportage dans le désert sahraoui à la mode les toutes premières années déserta les rédactions. Aujourd’hui un reportage grand public, c’est-à-dire de télévision, sur les campements sahraouis, est très rare ! Pas d’actualité, trop marqué années soixante-dix et guerre froide, trop politique et surtout embarrassant pour des rédactions et des journalistes qui apprécient les reportages au Maroc ou qui s’autocensurent au nom des bonnes relations qu’il est indispensable de préserver avec ce pays ami de la France. Les grands rassemblements existent toujours, avec une organisation et un cérémonial qui a peu varié, associant à chacune de ces occasions une partie des habitants des campements. Ce qui s’est modifié, c’est la localisation de ces fêtes, qui depuis l’année 2000 se tiennent plus à l’Ouest, dans la partie du Sahara occidental contrôlé par le Polisario ou territoires libérés . Cette localisation à plus de 300 km de Tindouf exige une capacité logistique importante, pour transporter, nourrir, héberger des centaines de personnes dans le désert à dix heures de piste des campements, et une réelle mobilisation des habitants et responsables concernés. Ces rendez-vous permettent aussi aux Sahraouis qui n’habitent pas ou plus les campements de se retrouver. Sahraouis installés en badia ou en brousse qui ont repris, quand l’herbe le permet l’activité pastorale ; Sahraouis installés en Mauritanie et aux Canaries et même et de manière plus discrète, Sahraouis du Sahara occidental sous contrôle marocain, qui réussissent à passer le mur… Ces rassemblements gardent donc leur vocation politique, vitrine et message tant vers l’extérieur, et d’abord en direction du Maroc que pour la société sahraouie dans ses différentes composantes. Ils manquent rarement leur objectif, tant ils affichent depuis trente ans une sincérité et un élan qui touchent ou impressionnent tous les présents. Ils ont également suscité depuis trois années, une certaine mauvaise humeur des autorités marocaines, choquées que la RASD occupe un territoire qui pourtant lui appartient !
En dehors de ces périodes festives qui réunissent pour trois ou quatre jours plusieurs centaines de personnes, les campements aux saisons les moins chaudes, d’octobre à mai, sont régulièrement visités : délégations, missions humanitaires aux vocations de plus en plus variées aux durées qui peuvent aller de quinze jours à plusieurs années. Elles témoignent de la vitalité des habitants des campements et de la vivacité des échanges et coopérations. S’est ainsi développée une solidarité originale nourrie des obligations d’aide des grandes agences internationales et de multiples initiatives qui toutes méritent un développement particulier. Il faut enfin insister sur l’importance prise par la visite des campements dans le développement de la solidarité en Europe. Chaque association de solidarité, en France, en Italie, en Espagne, en Belgique etc. organise visites, caravanes, charters familiaux, qui contribuent à structurer des équipes, à concevoir et réaliser des projets et font exister les Sahraouis en Europe, en dépit de la discrétion des médias et de l’indifférence des puissances.
« Le voyage dans les campements sahraouis est une expérience exceptionnelle qui détermine ou renforce l’engagement de ceux et de celles qui s’y rendent. La chaleureuse hospitalité de ceux qui nous reçoivent et la prise de conscience de la dureté des conditions de vie sur la hamada ne laissent personne indifférent. Puis Michèle Bunel, partie en 2000 avec un groupe de Gonfreville, élus et citoyens, poursuit: « Mes compagnons de route, qui venaient pour la première fois sont émerveillés, par la piste et le paysage lunaire, le coucher de soleil dans les dunes… Cérémonie officielle avec le Conseil municipal, suivent l’incontournable cérémonie du thé, l’échange des cadeaux et l’émotion de retrouver les enfants de l’an dernier. Enfin et c’est une première nous partons vers les territoires libérés, j’ai réalisé à ce moment-là que j’étais au vrai Sahara occidental ! Du changement depuis 1997? Les Sahraouis se donnent un peu de confort pour améliorer leur vie difficile, mais ce qui ne change pas c’est leur sens de l’hospitalité ». Cet exemple retrouvé dans le Sahara Info n° 110 de septembre 2000, est un témoignage tout à fait caractéristique de l’exemplarité de la visite. Ils sont nombreux ces textes, dans la presse solidaire, dans les journaux spécialisés ou régionaux qui, en Europe, recueillent le ressenti et les souvenirs des voyageurs solidaires. Cependant n’ayant pas fait l’objet d’un intérêt régulier à la télévision ou dans la presse magazine nationale, ces témoignages nombreux et concordants n’ont pas favorisé d’empathie forte pour les réfugiés sauf en Espagne. Ils n’ont surtout pas interrogé les possibles lecteurs marocains enfermés dans une représentation très noire et très grossièrement négative de ces campements. Et pourtant, les jours ne se ressemblent pas tous. Ceux qui correspondent à la Semaine sainte chrétienne deviennent espagnols. Des centaines de familles en congé viennent dans les campements par charters, pour retrouver leurs familles et les enfants qu’ils reçoivent chaque été, pour démarrer un projet ou tout simplement faire ce voyage devenu fondateur en Espagne. Les souks s’animent, l’artisanat local ou venu de loin trouve une clientèle curieuse et argentée qui mettra à l’aise les modestes commerçants. Les familles espagnoles achètent aussi sur place la viande, les légumes et enrichissent pour eux et surtout pour la famille qui les héberge le menu habituel. La semaine passée, elles reviennent par leurs vols charters les bras aussi chargés qu’à leur arrivée, don et contre-don, chacune ramène en Espagne ce que la famille sahraouie adoptée lui a offert.
Cette forte présence de la société espagnole peut être mal appréciée par certains professionnels de l’humanitaire. Générosité sociale vivante au risque d’être brouillonne contre une aide qui se voulant professionnelle peut devenir bureaucratique, au nom d’une exigeante efficacité ? Les Sahraouis, maintenus dans leur exil se doivent de toute façon d’accueillir tout le monde.
Ces visites en majorité faites en avion peuvent aussi se réaliser par voie terrestre. L’Espagne surtout, l’Italie et de manière plus récente l’Algérie organisent une ou plusieurs fois par an des caravanes solidaires mobilisant des dizaines de camions chargés de matériel qui traversent l’Algérie jusqu’à Tindouf.

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