L Algérie en quelques maux
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L'Algérie en quelques maux

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Description

L'Algérie est malade, gravement malade. Même très gravement malade. Trente années d'une gestion ubuesque, sous la férule " éclairée " du Front de Libération Nationale, ont mis le pays complètement à plat. Aujourd'hui, l'Algérie est malade de sa religion dévoyée par ses fous d'Allah, de ses politiciens de salon, des horizons bouchés de ses jeunes désoeuvrés et désespérés, de son arabisation ratée, de son enseignement bâclé, de ses gestionnaires véreux, de ses cadres clochardisés, de son économie saccagée, de ses hôpitaux délabrés et meurtriers, de sa crise de logement cauchemardesque, de ses pénuries traumatisantes, de son chronique déficit en eau, de ses conditions de transport avilissantes, de... et de... ; la liste est interminable. L'auteur tente ici d'autopsier l'anomie qui frappe de plein fouet son pays, livré désormais à tous les aléas.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1992
Nombre de lectures 133
EAN13 9782296264670
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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l'Algérie en quelques maux
ou
L'autopsie d'une anomieCollection
« Histoire et perspectives méditerranéennes»
dirigée par Benjamin STORA et Jean-Paul CHAGNOLLAUD
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux
concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:
- Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce
pendant les années 40-45.
Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb.
Yvelise Bernard, L'Orient au xvf siècle.
Salem Chaker, Berbères aujourd'hui.
Dahbia Abrous, L'honneur face au travail des femmes en
Algérie.
Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de
pierres.
Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga.
Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc.
Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial.
Yvette Katan, Oujda, une villefrontière du Maroc. Musulmans,
Juifs et Chrétiens en milieu colonial.
Semih Vaner, Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran.
Alain Quella Villéger, La politique méditerranéenne de la
France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923.
@L'Harmattan, 1992
.
ISBN: 2-7384-1269-6RACHID TRIOl
L'Algérie
en quelques maux
ou
L'autopsie d'une anomie
Essai
Editions L'Harmattan
5 -7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 ParisA tous ces jeunes, morts le 5 octobre 1988 pour que,
telle phénix, renaisse l'Algérie de ses cendresI
Préambule
Dans son discours d'investiture devant les députés de
l'Assemblée Populaire Nationale, ultime vestige du système
du parti unique, Sid Ahmed Ghozali, chef du premier
gouvernement non FLN depuis l'indépendance, a déclaré,
en juin 1991, en plein état de siège décrété suite aux émeutes
initiées par le Front Islamique du Salut pour accaparer le
pouvoir, que la situation socio-économique n'a jamais été
aussi catastrophique dans toute l'histoire de l'Algérie
indépendante. Un amer constat de faillite de trois décennies
de gestion par le Front de Libération Nationale, qui fut
confirmé quelques jours plus tard par deux humiliants
aveux: l'incapacité d'honorer le paiement du service de la
dette à fin juin et l'offre de vente du quart du gisement
pétrolier de Hassi-Messaoud. La ba.nqueroute ne peut être
plus totale.
Cet ouvrage se veut une tentative, sans prétention,
d'expliquer les raisons du chaos. Il ne se veut pas exhaustif,
non plus. La liste des maux qui va suivre reprend cependant
les tares qui semblent, aux yeux de l'auteur, les plus graves
et les plus destructrices. Il n'en demeure pas moins qu'il
s'agit d'un inventaire tout à fait propre à la sensibilité de
l'auteur, chaque citoyen algérien pouvant en fait
confectionner son répertoire-type de maux, et ceci en
fonction de ses idées personnelles, de son niveau intellectuel
et de son vécu quotidien. Ainsi, sans nul doute, un
commerçant-piranha occulterait les questions d'inflation, des
fortunes insolitès, de la tartufferie et des pénuries, tout
9simplement parce qu'il n'est pas directement touché par
l'inflation et les pénuries, d'une part, et parce qu'il ne
reconnaîtrait pas user de la tartufferie pour blouser ses clients
et avoir amassé sa fortune en pratiquant la hausse illicite des
prix, d'autre part. Le nombre de maux exposés -
quarantesix - permet d'avoir un large éventail des plaies dont
souffrent le citoyen, la société et l'économie.
Le lecteur ne doit pas s'attendre à des révélations
fracassantes ou croustillantes; ce n'est pas là l'objectif du
livre. On ne trouvera pas non plus de noms de personnes,
car la [malité de cet essai est de dénoncer un système, et non
des hommes, le comportement de ces derniers étant le
produit de ce système. D'ailleurs, comment pourrait-on
distinguer les coupables des non coupables de la faillite du
pays? Le peuple, le premier, n'a-t-il pas failli par sa
passivité? Les intellectuels n'ont-ils pas trahi par leur
silence? Les anciens moudjahidine n'ont-ils pas pêché par
vénalité en abandonnant la révolution aux mains de leurs
anciens compagnons d'armes reconvertis en truands? Nous
sommes tous coupables de l' anomie qui afflige le pays, et
désigner quelqu'un du doigt serait une injustice relative.
On ne trouvera pas de statistiques, non plus, et ceci pour
deux raisons principales. La première réside dans le fait que
la quasi-totalité des thèmes abordés ne font pas l'objet d'un
suivi statistique officiel. En effet, comment pourrait-on
apprécier en termes de chiffres l'abus de pouvoir, la
clochardisation, le fatalisme, l'incivisme, le laxisme
institutionnalisé, la réunionite, la tartufferie ou le verbalisme,
pour ne citer que ceux-là? La seconde raison tient au manque
de fiabilité des chiffres officiels pour des sujets qui
pourraient être effectivement traités sur la base de chiffres,
tels que la crise du logement, l'inflation, les maladies
hydtiques, les coupures d'eau ou la malnutrition, par
exemple.
Chacun des agents à potentiel anomique répertorié ici
nécessiterait à lui tout seul au moins un ouvrage. Par
exemple, sur les causes et les conséquences de la dette
extétieure, on pourrait écrire des dizaines de volumes sans
épuiser la question. L'étude des incidences
socioéconomiques engendrées par l'application de la médecine
10gratuite, à elle seule, ne se traiterait pas complètement sans
plusieurs centaines de pages. D'une manière générale,
l'étude de chacun des thèmes abordés dans cet essai exigerait
le concours d'éminents spécialistes en politique, en
économie, en psychologie, en sociologie, en statistiques, en
théologie, en prospective, etc. C'est dire combien l'auteur
est conscient des limites scientifiques très étroites dans
lesquelles il situe son travail; il serait très mal venu de
l'affubler d'une quelconque prétention savante. Le fil et
l'esprit de cet ouvrage ne sont sous-tendus par aucune
théorie. L'histoire tragique de ce vingtième siècle a
suffisamment démontré l'incompatibilité des dogmes
théoriques avec la nature humaine. A cet égard on peut
rappeler ce qu'a écrit Arthur Koestler dans «Le zéro et
l'infini»: «Deux et deux ne font pas quatre quand les unités
sont des êtres humains». C'est uniquement sur le bon sens
que se fonde l'auteur pour développer les différents sujets.
Le bon sens, contrairement aux théories dogmatiques, n'a
pas de teinte politique; et c'est ce bon sens de I'homme
équilibré, communément appelé sagesse populaire, qui guide
la rédaction de cet ouvrage. Ce livre pourrait donc être celui
de tout Algérien adulte sensé et objectif, non encore
clochardisé ni «anomisé» par le système
politicoéconomique qui régit la vie du pays depuis presque trente
ans maintenant. La faillite de toutes les dictatures,
«progressistes» ou autres, trouve justement sa genèse dans
les trop grandes distances prises avec le bon sens. C'est là
l'une des principales vérités qui transparaît tout le long du
texte. En effet, peut-on sérieusement inciter le salarié à
travailler sans le motiver matériellement? Peut-on gérer
efficacement avec des incapables? Peut-on réellement gagner
la confiance des autres en usant de subterluges et de
mensonges? Peut-on s'ériger en dieu vivant sans verser dans
le ridicule et le folklore? Peut-on recourir à la violence, sous
toutes ses formes, sans s'exposer à l'effet boomerang? A ces questions, le Front de Libération Nationale a
répondu en ignorant le bon sens, grave erreur qui vaut à
l'Algérie de se retrouver en pleine impasse.
On notera que les textes traitant des différents maux
s'imbriquent les uns dans les autres, de sorte qu'on aura
11parfois l'impression que l'auteur se répète. Les imbrications
observées sont impossibles à éviter, pour la simple raison
que chaque mal est à la source et à l'aboutissement des
autres. En effet, on ne peut parler sérieusement de
malnutrition sans évoquer les pénuries et l'inflation; de
même, on ne peut traiter la question des pénuries sans se
référer à la malplanification et aux commerçants-piranhas,
comme on ne peut aborder l'inflation tout en éludant les
questions de malplanification, de pénuries et de chômage
déguisé.
On peut classer les maux en deux catégories: les latents et
les manifestes. Les premiers sont difficilement perceptibles;
il en est ainsi de la fuite des cerveaux, du malenseignement
et de la «chéria», par exemple. Leurs effets sont souterrains
et pernicieux, donc ignorés du grand public et donc plus
nocifs.
Les seconds crèvent les yeux de l'observateur le moins
averti; citons entre autres: la clochardisation, les hôpitaux
ou l'incivisme. Toutefois, qu'ils soient latents ou
manifestes, tous les maux répertoriés dans cet essai
présentent un point commun: leur incontestabilité. Pour les
tares évidentes, il suffit d'ouvrir les yeux autour de soi dans
la vie de tous les jours pour les reconnaître. Ainsi un petit
shopping en ville donne déjà un avant-goût des pénuries et
de l'inflation. En revanche, la mise en évidence des tares
cachées nécessite de plonger à l'intérieur du système
politico-socio-économique. Ainsi, pour pouvoir détecter le
mal de l'organigrammite il est absolument indispensable
d'avoir travaillé dans une entreprise ou administration
nationale suffisamment longtemps pour avoir l'opportunité
d'enregistrer les dégâts engendrés par les cycliques fièvres
des organigrammes qui s'emparent des cadres du secteur
public.
Octobre 1988 fut un mois-charnière dans l'histoire de
l'Algérie indépendante, puisqu'après lui plus rien ne fut
comme avant, et ceci à un point tel qu'il s'est établi un net
distinguo dans le langage de l'homme de la rue même, entre
«l'avant» et «l'après», lorsqu'il s'agit d'évoquer l'histoire
du pays depuis l'indépendance. Cette différenciation, très
marquée, s'applique également à l'analyse des divers agents
12anomiques qui inhibent le développement de l'Algérie depuis
l'indépendance, de telle sorte qu'on assiste à partir du 5
octobre à l'aggravation de certains maux et à l'atténuation de
certains autres.
Le regain d'intégrisme, favorisé par l'ouverture politique,
a généré l'intensification de maux comme le fatalisme, la
tartufferie ou le verbalisme, pour ne citer que ceux-là.
L'attitude exagérément démissionnaire des dirigeants du
régime, jusqu'au départ forcé du président Chadli Benjedid
en janvier 1992, définitivement discrédités aux yeux de la
population, a entraîné une pagaille généralisée avec la
recrudescence de maux comme l'incivisme, le laxisme
institutionnalisé ou la débrouillardise à l'algérienne, parmi
bien d'autres. La crise économique, dont les effets ravageurs
avaient commencé à se faire sentir bien avant octobre 1988,
a aussi servi de catalyseur au redoublement de certains
maux, comme l'affairisme, la clochardisation, l'inflation, les
pénuries ou la malnutrition. La mise en œuvre des réformes
économiques, dont le démarrage avait précédé de peu les
événements d'octobre 1988, a concouru de son côté à
accentuer des maux comme le chômage déguisé, la
restructuromanie ou l' organigrammite.
Certains maux, par contre, ont vu leurs effets s'atténuer,
comme par exemple l'abus de pouvoir, la censure ou la
rumeur.
Enfin, un dernier point: le classement des maux. On a
opté pour l'ordré alphabétique, par souci de commodité et
d'objectivité; autrement, sur quel critère acceptable
s'appuyer pour classer ces maux? Qu'est-ce qui fait le plus
mal, la crise du logement ou les pénuries? Les tracasseries
du transport public ou bien celles de la bureaucratie? Les
coupures d'eau ou les hôpitaux? La réunionite ou
organigrammite? La «chéria» ou la «chita»? Le complexel'
d'avidité ou l'incivisme? Les décisions «coup de poing» ou
le laxisme institutionnalisé»? L'auto-dépréciation ou la
rumeur?
Laissons ces dilemmes aux masochistes, et armons-nous
de tout notre bon sens pour nous plonger dans cette pénible
autopsie.
13II.
L'autopsie
L'absentéisme
Les rues des grandes villes algériennes grouillent de
monde pendant les heures de travail, c'est bien connu. TI
suffit de sortir à Alger, un jour de semaine aux heures de
labeur, pour s'en rendre compte.
Une bonne partie des «promeneurs de semaine» est
constituée cependant de travailleurs rémunérés par l'Etat. On
a beaucoup glosé sur ce fléau en axant les explications sur le
manque de conscience professionnelle et de patriotisme au
sein de la masse laborieuse. Cette façon de voir pèche par sa
simplicité et a l'inconvénient d'occulter les véritables raisons
qui poussent employés et ouvriers à fuir leurs lieux de
travail.
En réalité, pourquoi le prolétaire algérien s'absente-t-il si
souvent? On peut citer cinq raisons principales: l'ennui, le
manque de motivation, l'absence de contrôle, les pénuries de
produits alimentaires et la bureaucratie.
L'ennui, d'abord. Les entreprises et administrations
nationales sont réputées pour leur pléthore de personnel; en
effet, pour un poste de travail on trouve fréquemment
plusieurs personnes, dont une seule est vraiment nécessaire.
TIs'ensuit donc qu'un appréciable nombre de travailleurs n'a
rien à faire de toute la journée. TIest normal qu'ils s'ennuient
et... qu'ils songent à aller se promener. TI n'est guère
raisonnable de blâmer ce type d'absentéistes et de les
15étiqueter comme inconscients professionnels; il faudrait
plutôt incriminer les responsables gestionnaires qui tolèrent
de scandaleux surplus d'effectifs.
D'autres travailleurs - absentéistes invétérés - ne
peuvent arguer du manque d'ouvrage pour justifier leurs
escapades quotidiennes. Cette seconde catégorie inclut tous
les prolétaires qui ne trouvent aucune stimulation matérielle
dans leur travail et qui n'en attendent aucune amélioration de
leurs conditions de vie. Pour ceux-là il n'y a que deux
événements majeurs dans leur journée de salarié: le pointage
à l'entrée et le pointage à la sortie. Juste de quoi justifier la
présence, seule rémunératrice! Car, même si l'on n'espère
plus améliorer la qualité de son existence par le fruit de son
labeur, il faut bien continuer à subsister et à toucher sa paie à
la fin du mois. Pour cette masse laborieuse désespérée, peu
importe la tâche à effectuer. Lorsque se saisissent d'elle ces
états d'âme, elle court les évacuer en plein air! Le travail peut
bien attendre puisque de toutes les façons tous les horizons
restent bouchés.
Il est clair que ces deux premières catégories
d'absentéistes s'entremêlent entre elles et qu'on peut ainsi
définir une troisième catégorie, celle qui regroupe les salariés
qui fuient leur travail à la fois par ennui et par manque de
motivation matérielle, et qui sont de loin les plus nombreux à
envahir la rue les jours de semaine.
Une quatrième catégorie comprend ceux qu'on pourrait
appeler les absentéistes-pénuristes. On observe qu'en
Algérie les magasins d'étatsont mieux approvisionnés d'une
part en semaine qu'en week-end, et d'autre part aux horaires
de travail qu'après. De ce fait seuls les chômeurs-revendeurs
et les trafiquants de tous poils peuvent profiter de la
disponibilité des produits sous tension, qu'ils se font fort de
céder ensuite à la masse laborieuse à des prix prohibitifs et
extravagants. En conséquence, de plus en plus de
prolétaires, outrés par cette situation, ont pris la fâcheuse
habitude de se sauver de leurs bureaux et usines pour
pouvoir s'approvisionner à des prix relativement décents; ce
sont les absentéistes-pénuristes dont les effectifs évoluent
proportionnellement à la tension qui s'exerce sur la
distribution des marchandises en général, et des denrées
16alimentaires plus particulièrement. Beaucoup parmi eux sont
de braves travailleurs, mais ils n'ont guère le choix, il faut le
dire. Très mal payés, il ne peut en effet se concevoir pour
eux de plus impérative urgence que celle de profiter d'un
arrivage de produits sujets à des pénuries. Ainsi, il n'y a pas
de meilleur moyen pour vider un bureau ou un atelier que
celui d'annoncer l'arrivage dans une grand~ surface voisine
d'une marchandise rare dans le moment, marchandise qui,
selon la conjoncture, peut être du café, du beurre, de 1'huile,
ou bien un appareil électroménager quelconque. A leur
décharge, il faut dire que les absentéistes-pénuristes ne
quittent pas leurs lieux de travail d'une manière
systématique, comme c'est le cas pour les éléments des trois
premières catégories, mais seulement par nécessité. Il est
injuste et aberrant de les taxer d'inconscients professionnels,
parce qu'il suffit d'assurer la sécurité de
l'approvisionnement pour voir cette espèce disparaître. On ne peut pas
non plus incriminer tous ceux qui sont astreints à des
absences répétées pour pouvoir régler de.s affaires de
paperasse; en effet, pour constituer le moindre dossier
administratif il est exigé une montagne de papiers. On
comprend dès lors que les chefs de familles nombreuses
aient souvent à déserter leur lieu de travail pour s'en aller
courir après des tas de pièces administratives destinées aux
divers dossiers de leur progéniture. Enfin, il existe une
dernière catégorie d'absentéistes, celle de ceux, plus
nombreux qu'on ne le croit, qui disposent de deux emplois,
le premier au sein d'une entreprise ou administration
publique et le second dans le secteur privé. Il fut même un
temps où l'on pouvait bénéficier d'un double salaire dans le
secteur public! C'était la belle époque de la grande pagaille
des premières années d'après l'indépendance durant laquelle
aucun contrôle n'était encore institué. De nos jours les
amateurs du double emploi prennent plus de précautions et
se partagent entre les secteurs public et privé: ils pointent
chez l'Etat pour s'assurer un salaire et travaillent plus
sérieusement dans le privé. Nombre de ces absentéistes
possèdent leurs propres affaires, qui sont évidemment
déclarées au nom de l'épouse, du frère ou d'un quelconque
parent. Mais, dira-t-on, comment se peut-il que tant
17d'arnaqueurs agissent avec autant de quiétude?
La complaisance des responsables et l'absence de
contrôle sont les principales raisons. On peut classer les
absences au travail sous deux catégories: l'institutionnalisée
et la sauvage. La première découle de la complaisance des
gestionnaires et de celle des médecins qui délivrent, avec une
déconcertante inconscience, les congés de maladie. La
seconde trouve son origine dans le désordre chronique qui
affecte la gestion des entreprises et administrations
publiques, et dont profitent tous les opportunistes pour aller
s'aérer aux frais de la princesse.
Les effets générés par l'absentéisme se traduisent par une
dégradation des services publics et par un consj4érable
manque à gagner des entreprises nationales. L'absentéisme
gangrène pratiquement tous les secteurs publics et à tous les
niveaux de la hiérarchie. Il constitue l'une des manifestations
les plus spectaculaires de la démobilisation de la masse
laborieuse vis-à-vis du système politique du pays. A voir
tant de monde vadrouiller dans les rues en pleines heures de
travail, il est loisible de déduire l'état d'esprit du prolétaire
algérien, état d'esprit caractérisé par une totale désaffection à
l'égard de la vie socio-économique du pays.
Le travailleur algérien du secteur public ne commencera à
vraiment s'investir dans son ouvrage qu'à partir du jour où il
recouvrera sa confiance dans le système
politico-socioéconomique qui gère ses conditions de vie et celles des
siens. Et pas avant.
Une fragile confiance est en train de s'établir depuis que
le régime, acculé par les événements d'octobre 1988, a
commencé à initier des réformes politiques et économiques
pour la mise en place d'une démocratie parlementaire et
d'une économie de marché. Il reste à asseoir définitivement
cette confiance en protégeant l'ouverture actuelle contre le
retour au système du parti unique, qui se profile à l'horizon
sous le visage d'un islamisme intégriste.
18L'abus de pouvoir
L'Algérien moyen, dès qu'il se voit investi d'un iota de
pouvoir, manifeste de maladifs penchants à abuser de ses
prérogatives. TIy va gaiement de son règne de «roi absolu»
sur son «fief personnel». Cette mentalité de roitelet sévit à
tous les niveaux de l'échelle hiérarchique, si tant est qu'il
existe une hiérarchie dans un pays miné par le piston, le
recours systématique aux «parapluies», le népotisme, le
clanisme et autres. Il en va ainsi du planton qui joue au
matador à l'entrée des administrations, des entreprises et des
services publics, du médecin qui anive à l'hôpital à onze
heures pour repartir à midi en laissant plantés dans la salle
d'attente des dizaines de malades, du maire de petit village
qui tyrannise ses administrés, ou enfin du wali qui gère sa
wilaya comme une propriété privée.
Les effets induits par ces excès sont aisément
énumérables. Sur le plan social, l'impact se traduit par un
amer sentiment d'injustice qui se développe pernicieusement
chez le citoyen, qui en anive à se sentir constamment
insécurisé par la transgression permanente et généralisée des
lois et règles de civisme.
Sur le plan économique, les abus d'autorité servent à
maquiller les malversations de toutes sortes; ainsi, nombre
de gestionnaires, sous des dehors austères et autoritaires,
cachent de machiavéliques magouilleurs.
Le caractère de puissant agent anomique de l'abus de
pouvoir est indéniable, ne serait-ce que par cette image de
pays sans loi qu'il tend à imprimer dans l'esprit des
citoyens.
19L'abus de pouvoir trouve bien entendu son essence dans
l'absence de liberté d'expression inhérente à la nature du
parti unique. En effet, qui oserait dénoncer un wali qui
s'engraisse sur le dos des entreprises publiques relevant de
sa tutelle? Et à qui le dénoncer, quand on sait que le wali
représente le gouvernement en place, c'est-à-dire le parti
unique au pouvoir? En vérité, la banalisation de l'abus de
pouvoir est une donnée objective spécifique à tous les
régimes autocratiques. N'a-t-on pas vu et ne continue-t-on
pas à voir de véritables révolutionnaires à l'origine se
transformer en monarques absolus? Il y en a même qui
pensent à installer leurs fils avant de passer l'arme à gauche!
L'Algérie, jusqu'aux événements d'octobre 1988, n'a pas
échappé à cette abjection qui lui fut imposée vingt-six années
durant par le Front de Libération Nationale. L'ouverture
politique imposée au régime par le soulèvement populaire du
5 octobre devra impérativement déboucher sur l'instauration
d'un démocratie parlementaire. Faute de quoi l'infamie et
l'avilissement continueront à meubler le quotidien du citoyen
algérien. Et le sacrifice des centaines d'adolescents morts sur
le champ de la démocratie un certain 5 octobre aura été vain.
20L'affairisme
Dans les pays hannonieusement évolués, les hommes
d'affaires constituent une classe locomotrice dans l'âpre
bataille du développement. Par leur goût du risque, leur
dynamisme, leur sens des affaires et leur combativité, ils
concourent de façon décisive à l'amélioration des conditions
de vie. De ce fait, ils jouent un rôle éminemment positif.
En Algérie les véritables hommes d'affaires constituent
une minorité dans le circuit économique, investi par une
légion d'affairistes de tous poils, à un point tel qu'affairiste
est devenu synonyme d'homme d'affaires.
Les affairistes algériens se distinguent par la malhonnêteté
et l'absence de scrupules. Ils se signalent actuellement par
une excessive prolifération. Tels des rats incités par de
favorables mauvaises conditions d'hygiène, ils sont en train
de se multiplier à une cadence effrayante. On observe en
effet depuis ces dernières années un engouement massif pour
l'affairisme, tout le monde parlant de se lancer dans des
affaires. Les fortunes insolites (voir plus loin), érigées çà et
là, incitent de plus en plus de jeunes à travailler pour leur
«compte». Cela semble si facile, se disent les émules des
nouveaux riches, en songeant avec envie aux petits maires
de village, aux adjudants de l'armée, aux fonctionnaires des
contributions diverses, aux marchands à la sauvette et
autres, qui ont réussi avec une déconcertante aisance. On
devine les moyens peu catholiques utilisés par tous ces
parvenus dans l'impunité la plus totale, encourageant de la
sorte une propension pour les transactions louches dans
l'esprit des masses populaires, le dernier des citoyens étant
21persuadé de réussir pour peu qu'il ose. L'affairisme tous
azimuts est ainsi devenu une panacée contre les difficultés
matérielles, de plus en plus insoutenables. Le virus de
l'affairisme a progressivement contaminé toutes les couches
de la société algérienne, l'épidémie étant alimentée par
l'effarante baisse du niveau de vie des travailleurs salariés,
par les proportions dramatiques revêtues par le chômage et,
surtout, par la trop grande facilité d'enrichissement des
néoriches de l'Algérie indépendante. Pour la masse laborieuse,
les dérisoires salaires assurent à peine le minimum. Pour les
familles nombreuses, ils empêchent tout juste de mourir de
faim. Ainsi, l'Algérien moyen survit plus qu'il ne vit;
acculé, il se trouve contraint de se jeter dans l'aventure des
affaires louches, les propres n'étant pas à sa portée. Et pour
cause, il ne dispose pas, en général, d'économies!
Le chômage joue également un rôle prépondérant dans la
recrudescence de l'affairisme. Les piètres performances de
l'économie nationale, essentiellement publique, rendent
impossible l'insertion de l'abondante main-d'œuvre qui se
bouscule aux portes des usines et des bureaux. Il faut
cependant mentionner ici que nombre de chômeurs,
découragés par les bas niveaux des salaires, n'esquissent
même pas l'effort d'aller demander un emploi; ils préfèrent
de loin tenter les «raccourcis» empruntés par les «anciens»
pour régler leurs problèmes matériels. Des tas
d'insignifiantes personnes sont parvenues à s'enrichir si
vite, il suffit de suivre leurs pas!
La peu reluisante situation matérielle de ceux qui vivent
uniquement de leur salaire n'est effectivement pas une
incitation à embrasser des canières de salariés. Les
ostentatoires fortunes insolites sont bien plus tentantes!
Comment devient-on affairiste? Il s'agit en premier lieu
de se choisir un créneau. Il n'est pas nécessaire que ce
créneau soit productif, au contraire. Moins il est productif et
plus il rapporte!
Le bas de l'échelle des affairistes est tenu par les
«trabendistes», les revendeurs du marché noir (Trabendo).
Leur créneau: la pénurie! La pénurie s'entend ici en termes
de qualité et de quantité. Ceux qui misent sur la pénurie de la
qualité font dans la revente, à des prix décuplés, des
22produits frauduleusement importés. Ces «trabendistes
èsqualité» se présentent sous les visages de revendeurs
clandestins ou de marchands installés légalement. Les
premiers écoulent leurs produits à la sauvette ou bien par le
biais du porte-à-porte, les seconds sous le comptoir.
Les «trabendistes ès-quantité», eux, sont spécialisés dans
la revente à prix doubles ou triples des marchandises sous
tension: pièces détachées, denrées alimentaires, appareils
électroménagers, etc... TIs se présentent comme des
marchands honnêtes obligés de multiplier les prix pour vous
rendre service en vous dépannant! Les trabendistes, les deux
types confondus, pour réussir, doivent bien sûr agir en
affairistes avisés. Les spécialistes de l'importation
frauduleuse se doivent ainsi de développer des rapports
privilégiés avec les douaniers, les agents de police et les
contrôleurs des prix. Les autres doivent «soigner» leurs
relations avec les responsables des magasins d'état qui les
approvisionnent. A un échelon supérieur on rencontre toute
une faune d'entrepreneurs privés, dont l'affairisme se
concrétise dans des transactions douteuses avec les préposés
au contrôle des travaux de l'administration. Tout peut se
négocier: la mauvaise qualité du béton coulé, l'insuffisance
des annatures d'acier, les finitions bâclées ou même
l'approbation de travaux fictifs! Certains entrepreneurs, aux
aptitudes à l'affairisme plus aiguisées, se permettent même le
luxe de mener un fastueux train de vie sans n'avoir jamais
rien entrepris; ils se contentent d'encaisser des avances et de
se faire oublier ensuite!
Au même niveau on rencontre des tas de farfelus qui se
disent industriels. TIs sévissent dans l'alimentaire, le
plastique, les matériaux de construction, le petit
électroménager, etc... Leurs produits, bien que d'une
médiocre qualité, inondent le marché national par la grâce
des divers «feux verts» accordés par ceux-là mêmes qui sont
censés faire respecter les normes. Là aussi, l'affairisme se
manifeste par le graissage de pattes des «gardiens de la
qualité». TI apparaît donc que tout affairiste, pour pouvoir
opérer impunément, doive impérativement disposer d'un
«homologue» dans les inextricables rouages de
l'administration. Chaque «homologue» n'agissant pas seul, la
23bureaucratie (voir plus loin) régnante imposant de multiples
signatures pour le moindre papier, on n'a guère de mal à
imaginer l'importance des effectifs du «Sous-Corps des
Fonctionnaires Affairistes». Chaque fonctionnaire-affairiste
dispose ainsi de son propre «filon», qu'il exploite seul ou en
«association» avec un certain nombre de complices. Les
«filons» revêtent diverses variantes: mainmise sur la
délivrance d'un document «monnayable» (permis de
conduire, passeport, registre de commerce, etc) ; présidence
d'une commission de choix des marchés publics; monopole
de la signature des situations de travaux réalisés par des
entreprises privées, algériennes ou étrangères;
responsabilités au niveau des services de vente des entreprises
nationales et des grandes surfaces de l'Etat (Galeries
Algériennes, Souk El Fellah, entreprises productrices de
marchandises sujettes à de fréquentes pénuries, etc.) Il ne
serait pas convenable d'omettre les gros affairistes qui
sévissent à des échelons supérieurs et pour lesquels les
«confrères» cités jusque-là font figure de minables amateurs.
Ces super-affairistes sont rodés dans les entourloupettes de
haute voltige monnayées contre des devises fortes. Ils
supervisent, du haut de leurs postes, les négociations avec
les fournisseurs étrangers, au travers de commissions
truffées sur mesure de «SLE» (voir plus loin) et de
béni-ouioui, chargés d'imposer les bons choix.
Contrairement donc à ce qui se passe sous les cieux des
véritables démocraties, on observe que le plus gros des
affaires se traite en souterrain et que le concept d' «affaire»
est adopté plutôt sous l'angle de la malversation la plus
caractérisée que sous celui de l'honnête transaction assurant
à son bénéficiaire une marge décente. On constate ainsi que
d'énormes sommes sont brassées sans aucune contrepartie
de production. Les deux manifestations les plus
spectaculaires de l'affairisme se traduisent par une surinflation et par
l'apparition au grand jour des fortunes insolites. L'argent
mal acquis est en effet blanchi dans l'achat de somptueuses
constructions, de voitures de luxe, de magasins, de
restaurants, d'hôtels et d'usines, et concourt ainsi à
entretenir une galopante inflation dont ne pâtit que le
travailleur salarié. L'affairisme s'érige donc comme une
24terrible plaie de la société algérienne, car non seulement il
induit une paupérisation continue de la masse laborieuse,
mais, surtout, il tend à ancrer dans les mentalités la tentation
de l'argent facile. Le citoyen, de plus en plus appauvri,
n'aspire qu'à imiter ceux qui ont «réussi», peu importent les
moyens à utiliser. Ainsi, les jeunes se sentent de plus en plus
attirés par la combine; les études étant laissées aux «naïfs»
qui n'ont pas encore compris que d'étudier en Algérie ne
mène qu'à un statut de misérable salarié. Les jeunes
Algériens préfèrent de nos jours se lancer dans la revente des
produits sujets à la pénurie que de s'investir dans
d'aléatoires études. On comprend mieux leur choix
lorsqu'on sait qu'un marchand de cacahuètes (les cacahuètes
sont introuvables, sinon très rarement, dans les magasins
d'état) gagne plus que n'importe quel diplômé universitaire
salarié! Il est dès lors légitime de s'interroger sur le sérieux
de l'acharnement des autorités à affIrmer la priorité qu'elles
accordent au développement de la technologie de pointe. Pas
moins! DiffIcile à avaler de la part d'un système qui
privilégie l'affairisme au détriment de l'université. A ce
sujet, on aurait du mal à inciter un universitaire à développer
une sensibilité de technologue de pointe dans un pays ou un
inspecteur des douanes a des revenus dix fois supérieurs à
ceux d'un docteur d'état!
L'affairisme parasite donc le corps social algérien dans
son intégralité. Quelles images plus signifIcatives de
l'anomie qui consume aussi lentement que sûrement la
société algérienne que celles de l'opulence d'un épicier qui
fait dans le marché noir, de la précarité des conditions
d'existence d'un ingénieur sorti d'une grande Ecole ou d'un
médecin se débattant dans un problème de logement? Le
caractère ubuesque de telles situations est accentué par les
claironnantes voix offIcielles clamant sans pudeur
l'avènement prochain de la maîtrise technologique!
En tout état de cause, l'éradication de l'affairisme ne sera
pas chose aisée et constituera une tâche de longue haleine,
car le mal est profond et prend ses racines dans les fragiles
fondements de l'économie algérienne, complètement
saccagée par trois décennies de gabegie sous la férule du
FLN. Pour extirper ce chancre, il faudra couper les racines
25qui le nourrissent, c'est-à-dire: le parti unique - qui
couvrait les malversations, la pénurie, la dévalorisation des
études -, la bureaucratie et le chômage.
Depuis que les événements d'octobre 1988 ont balayé le
FLN et conduit à l'instauration du pluripartisme, la presse,
débâillonnée, se fait fort de dénoncer les magouilles,
acculant les requins à plus de prudence. La bureaucratie est
également la cible des journaux, toutes tendances
confondues. Ces évolutions sont réconfortantes, mais elles
ne suffisent pas, car les problèmes économiques demeurent,
et c'est sur leur terrain que se jouera l'avenir du pays. En
effet, la transition vers l'économie de marché sera
douloureuse et recèle de lourdes menaces pour la jeune
démocratie algérienne. L'exacerbation du chômage, qui sera
indubitablement induite par l'accélération des réformes
économiques, pourra être exploitée par les islamistes
intégristes, ardents défenseurs du trabendo et de l'économie
de bazar.
Des futurs rapports de forces politiques qui régiront le
premier parlement pluraliste dépendra l'avenir des affairistes
en Algérie: radieux avec une majorité islamo-intégriste, plus
difficile avec une majorité démocrate.
26Arabisation (de la politique d')
La politique d'arabisation a péché par précipitation depuis
l'indépendance, c'est le moins que l'on puisse dire. Cette
précipitation se traduit aujourd'hui par une dramatique baisse
du niveau des connaissances chez les écoliers, les lycéens et
les universitaires. Une précipitation calculée toutefois, mais
si mal calculée qu'elle a abouti à un résultat inverse de celui
qui était recherché. Il fallait s'attendre dès le départ à une
chute brutale du niveau des connaissances scientifiques,
dans la mesure où l'arabe ne sert à véhiculer les
connaissances que dans des pays qui accusent un
considérable retard sur le plan technologique. En effet,
audelà d'un certain niveau, on ne trouve pas du tout de
documentation technique, pour la simple raison qu'une
technologie proprement arabe n'existe pas. En revanche,
dans d'autres domaines beaucoup moins scientifiques, tels
que littérature et poésie arabes et théologie islamique, c'est
plutôt l'inflation de livres. Il ne faut donc pas être sorcier
pour déduire que l'étudiant qui ne maîtrise que l'arabe ne
peut aller sérieusement bien loin, sauf en littérature et poésie
arabes et en théologie islamique. Il n'est donc guère étonnant
qu'à l'issue d'une scolarité entièrement arabisée, les
bacheliers présentent un profil à teintes littéraire, poétique et
islamique.
Les idées archaïques véhiculées par l'arabe, qui sont en
totale opposition avec la pensée moderniste universelle, sont
donc inculquées aux enfants dès leur jeune âge; et l'on
devine le type d'adultes qu'ils feront. Il s'est ainsi ancré
dans la jeune pensée algérienne une forme d'archaïsme sous
27la bannière d'une arabisation bâclée et totalitaire. La
régression de la pensée est aujourd'hui perceptible aussi bien
sur le plan social, économique que politique, la majorité des
citoyens, surtout parmi les jeunes, se référant à la période
vécue par le prophète pour conduire leurs propres
existences. Il n'est donc pas surprenant dans ces conditions
que certaines pratiques peu civilisées connaissent une
importante recrudescence. Citons: les mariages forcés pour
les filles, l'interruption de la scolarité des adolescentes, le
port obligatoire du hijab pour la gent féminine, la répression
de la mixité, l'interdiction du sport féminin, etc...
L'arabisation, telle qu'elle a été poursuivie jusqu'à
maintenant, porte un grave préjudice au développement
social, culturel, scientifique et donc économique du pays.
Les pays maghrébins voisins, Maroc et Tunisie, ont donné
un sérieux coup de frein, à la suite des dégâts occasionnés
par une arabisation trop poussée. L'Algérie devrait s'en
inspirer pour sauver le potentiel culturel du pays. Il est
patent que, sous un régime démocratique, le processus
d'arabisation aurait connu un tout autre cours, un cours qui
aurait pris en considération la sensibilité berbère du peuple
algérien et la médiocrité du potentiel scientifique
arabophone. Mais la politique de fond du gouvernement,
jusqu'à l'avènement du pluripartisme, ayant été de se
confondre dans le moule d'une
dictature-monarchiestandard, on devine aisément les intentions inavouées qui
étaient cultivées par la nomenklatura du FLN. L'arabe a ainsi
servi de véhicule d'un islamisme abrutissant et anesthésiant
à un parti soucieux avant tout d'assurer sa pérennité au
pouvoir. Le FLN n'a-t-il pas abusé de l'utilisation de la
mosquée et de l'école, pendant trois décennies, pour
conditionner les enfants et les adultes et les maintenir dans
un obscurantisme aliénant? Du bouillon de culture nourri aux
idées du passé et à la nostalgie de la grande épopée arabe,
que le FLN a entretenu pendant trente années dans les lieux
de culte et les écoles, avec un machiavélisme consommé, il
est sorti une génération qui, à défaut de s'identifier à un
monde moderne pour lequel elle n'a pas été préparée,
s'accroche désespérément à des idées passéistes avec
lesquelles elle est plus familiarisée. Cette utopiphilie teintée
28d'un désespoir suicidaire est aujourd'hui habilement et
perfidement exploitée par le mouvement intégriste qui
ambitionne de prendre le pouvoir pour faire de l'Algérie le
premier califat du monde moderne! Premier califat qui ne
serait que le prélude à l'islamisation du Maghreb, puis du
monde arabe, puis du reste du monde. Rien que ça!
Si aujourd'hui ceux qui voient l'Algérie de l'extérieur
peuvent rire de ces élucubrations, ceux qui la vivent de
l'intérieur ne peuvent pas en faire autant, car le danger du
totalitarisme intégriste musulman est réel. Le droit de regard
que s'adjugent les militants islamistes dans la vie privée des
citoyens est un symptôme des plus inquiétants. La violence
dont ont fait preuve ces mêmes militants lors des incidents
de juin 1991 est de très mauvais augure pour l'avenir du
pays.
Pour éradiquer le fanatisme arabo-islamisant, qui pourrait
mener le pays à la guerre civile, il faudrait procéder par
étapes. Dans une première phase il est absolument impératif
d'annihiler le terrorisme intégriste. Dans une seconde phase,
mais à court terme, il y aurait lieu de développer une
politique culturelle proprement algérienne qui prendrait en
compte à la fois l'identité arabo-berbère du pays et la
nécessité de ne pas rater le train du développement. Cette
politique sera nécessairement axée sur l'enseignement d'un
arabe moderne, éloigné de la culture de cabaret prônée par
les feuilletons égyptiens, sur l'officialisation du berbère
comme langue officielle, ce qui permettrait de contrebalancer
l'influence néfaste de la culture moyen-orientale, et enfin sur
la généralisation de l'enseignement de la langue française en
tant que véhicule des connaissances scientifiques.
TI faut seulement espérer que l'ouverture politique,
arrachée au prix de centaines de vies humaines, puisse
déboucher sur un régime parlementaire afin que le problème
de la langue arabe soit débattu en toute liberté et loin de toute
passion religieuse.
29

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