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L'Europe et ses frontières

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Description

S'inscrivant dans un temps long de bouleversements politiques et impliquant des acteurs en constante métamorphose, le concept de frontière devient élastique dans les lectures subjectives et institutionnelles. De la dimension européiste dans la collaboration et la résistance au nazi-fascisme, aux chemins difficiles de l'Europe de l'armement et de l'intégration des marges de l'ex-URSS, cet ouvrage traite de la multitude de conceptions, représentations et mutations dont les frontières sont l'objet dans les relations internationales.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 juin 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336901527
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright






















© L’Harmattan, 2020 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris www.editions-harmattan.fr EAN Epub : 978-2-343-20369-0
Titre

Cahiers fare n°19




L’Europe et ses frontières : conceptions, représentations et mutations, du XX e siècle à nos jours


Cahier des doctorants Sous la direction de Andrea Benedetti, Jérôme Clerget et Birte Wassenberg
Sommaire
Introduction Andrea BENEDETTI & Jérôme CLERGET
Les funérailles d’un Volkstumskämpfer à Strasbourg durant l’annexion nazie : le cas de Charles Hueber (1943) Pierre KRIEGER
Le « problème européen » et la critique de l’État-nation chez Andrea Caffi Francesca TORTORELLA
Vecteurs principaux des relations de l’Union européenne avec la République d’Azerbaïdjan : 1991-2014 Olga SHABELNIKOVA & Elena SAVICHEVA
« Une question au moins aussi politique que technique » L’introuvable coopération européenne dans le domaine de l’armement (1973-1981) Jérôme CLERGET
L’Internationale Socialiste et le phénomène migratoire avant 1914 : théorie et pratique de la solidarité internationale Andrea BENEDETTI
Le Mufti de Jérusalem et les puissances européennes (1936 – 1946) Ludovic MERGEN
Les auteurs
Introduction
À l’initiative des jeunes historiens de l’UMR 7367 Dynamiques européennes a été organisé en 2013 un premier séminaire doctoral d’histoire des relations internationales. Le succès remporté par celui-ci a conduit ses initiateurs à poursuivre cette expérience en adoptant une formule de journées d’étude à un rythme annuel. Ce numéro réunit des contributions présentées et discutées lors de la journée d’étude du 9 juin 2017, tenue à Sciences Po Strasbourg et portant sur la thématique des « frontières » de l’Europe.
La notion de frontière est récente à l’échelle de l’histoire des civilisations. Elle paraît inséparable de celle de l’État moderne, tant les frontières actuelles sont la conséquence de l’apparition et de la diffusion du modèle de l’État-Nation en Europe depuis la fin du Moyen Âge et surtout à l’époque moderne, jusqu’à l’époque contemporaine 1 . Comme le rappelle Yves Lacoste, « Les frontières entre les États, telles que les traités de paix ont entériné leur tracé sur les cartes, correspondent pour une grande part aux lignes sur lesquelles se battaient les armées avant la cessation des combats. La frontière, c’est d’abord le tracé du front des troupes » 2 . Si la frontière est indissociable de la construction politique ou de l’affirmation des États, poser la question des frontières de l’Europe semble a priori complexe, d’autant plus qu’aucun autre continent n’a connu depuis le XX e siècle d’aussi nombreuses reconfigurations de ses démarcations. Existe-t-il seulement des frontières politiques de l’Europe ? Comment sont-elles perçues ? Comment se distinguent-elles des frontières des États-Nations ? Pourquoi et comment peuvent-elles être transgressées ?
L’ambition de ce dossier est de contribuer à une analyse historique de la frontière en prenant pour cadre l’Europe, et en partant du principe que les frontières peuvent être à la fois visibles et invisibles, c’est-à-dire en se fondant sur l’idée qu’une frontière n’est pas seulement matérielle. Les frontières forment des objets fondamentalement multi-scalaires, soumis à des stratégies et des politiques décidées à des échelles de pouvoirs différentes : organisations internationales ou régionales, États, régions, ou encore acteurs sociaux tels que les mouvements politiques. L’articulation des échelles implique bien souvent un affrontement entre une tendance à l’intégration centripète et une dérive centrifuge animée par une logique d’opposition. Le processus d’intégration européen se révèle à cet égard singulier, tant son extension – territoriale, mais aussi dans son champ de compétences – semble continue. Toutefois, celui-ci se heurte également à des rejets croissants dont l’anti-européisme constitue l’un des avatars 3 .
Une distinction théorique entre la borne et la limite fut introduite par Emmanuel Kant : « Les limites supposent toujours un espace qui se trouve à l’extérieur d’un endroit déterminé et qui enclot cet endroit ; les bornes n’exigent rien de tel : ce sont seulement des négations » 4 . En s’inspirant de cette différence soulignée par Michel Foucher 5 , les auteurs de ce dossier ont cherché à interroger les frontières de l’Europe conçues moins comme des bornes que comme des limites à partir desquelles il convient de gérer les interactions qui en découlent. Dès lors, se posent également les questions des stratégies spécifiques déployées pour organiser la sécurité de frontières et du rapport à l’Autre 6 . À travers une série d’études de cas, se dessine une histoire à la fois large et comparative des frontières matérielles et immatérielles de l’Europe.
Les limites peuvent être d’abord celles des idées. Francesca Tortorella met ainsi en lumière la pensée européiste d’empreinte socialiste-libertaire du militant pacifiste Andrea Caffi dans les années 1930, au moment où celle-ci est minoritaire parmi les intellectuels européens. Pour ce personnage, l’européisme est fondamentalement dégagé de tout attachement à l’État-Nation. Pierre Krieger, quant à lui, nous parle d’un personnage controversé – l’ancien maire de Strasbourg Charles Louis Hueber – et en particulier de ses funérailles organisées en 1943 par les nazis. L’auteur étudie les dynamiques à la fois politiques et symboliques des relations entre collaborationnistes alsaciens et autorités d’occupation dans le cadre du processus d’intégration de l’Alsace annexée au Großdeutsches Reich .
Deux contributions s’attachent à questionner la notion de « marges » de l’Europe. Olga Shabelnikova et Elena Savicheva ont choisi de mettre en évidence l’importance pour une Union européenne élargie à l’Est, de définir une politique à l’égard d’un pays du Caucase du Sud tel que l’Azerbaïdjan. Celle-ci doit tenir compte de ses intérêts énergétiques tout en assurant la sécurité de ses frontières. De son côté, Jérôme Clerget s’attache à mettre en lumière que l’émergence d’une réflexion européenne sur la possibilité d’une coopération dans le domaine de l’armement au sein de l’Union de l’Europe occidentale dans les années 1970, s’est heurtée à des contradictions indépassables. Dans ce cas, c’est la prédominance de l’État-Nation qui est mise en évidence.
Dernier changement de focal, Andrea Benedetti et Ludovic Mergen analysent à travers leurs objets d’études le traitement de l’altérité en Europe. Andrea Benedetti questionne ainsi le lien entre l’Internationale Socialiste et le phénomène migratoire avant 1914, en démontrant l’existence de contradictions au sein du mouvement ouvrier à travers le rapport dialectique entre les sentiments d’appartenance nationale et l’impératif politique de l’internationalisme. De son côté, Ludovic Mergen aborde la relation entre un personnage singulier, Hajj Amin al-Husseini – le Mufti de Jérusalem – et l’Europe, entre 1936-1946, sous l’angle d’une analyse comparative des relations qu’entretient le Mufti avec chaque autorité sous laquelle il se trouve. L’auteur démontre que le Mufti s’est particulièrement caractérisé par son opportunisme visant à s’adapter aux discours et aux intérêts de l’autorité lui garantissant ses titres et ses pouvoirs, parfois au prix d’une incohérence idéologique.
Variant les échelles d’observation et les points de vue, les textes réunis dans ce volume invitent donc à relire, à travers le temps et l’espace, certains des grands enjeux des limites de l’Europe. Avant de leur céder la parole, il nous reste à adresser nos chaleureux remerciements aux différents contributeurs pour leur investissement dans la réalisation de ce numéro. Notre reconnaissance va aussi à l’ensemble de l’équipe des historiens de l’UMR DynamE pour leur engagement inestimable à mettre en valeur les travaux des jeunes chercheurs.
Andrea Benedetti & Jérôme Clerget


1 Jeremy Black, Maps and Politics , Londres, Reaktion Books, 1997, p. 130.

2 Yves Lacoste et Jean-Pierre Cléro, « Le dépérissement de l’idée de frontière ? », Cités , 2007/3, n° 31, p. 127.

3 Birte Wassenberg, Frédéric Clavert et Philippe Hamman (dir.), Contre l’Europe ? Anti-européisme, euroscepticisme et alter-européisme dans la construction européenne de 1945 à nos jours , vol. 1, Stuttgart, Franz Steiner Verlag Wiesbaden GmbH, 2010.

4 Emmanuel Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science , Paris, Vrin, (édition originale : 1865), p. 131.

5 Michel Foucher, L’Europe et l’avenir du monde , Paris, Odile Jacob, 2009, p. 56.

6 Jean-Christophe Romer (dir.), Face aux barbares. Marches et confins d’empires de la Grande muraille de Chine au Rideau de fer , Paris, Tallandier, 2004.
Les funérailles d’un Volkstumskämpfer à Strasbourg durant l’annexion nazie : le cas de Charles Hueber (1943)
L’opprobre et la damnatio memoriae jetés sur Charles Hueber après la Seconde Guerre mondiale prennent principalement racine dans son engagement dans la collaboration avec les nazis de 1940 à sa mort en 1943. Ce fait est plutôt paradoxal, puisque nous ne connaissons que peu cette période de sa vie. Cela est à̀ l’image de beaucoup de réflexions sur son parcours : beaucoup de préjugés et de raccourcis, contre peu de réels faits et de recherches historiques.
Dans notre présentation nous allons nous poser les questions suivantes : quelle a été l’implication réelle de Hueber dans la collaboration ? De même, à la mort de notre personnage, il est souvent fait état de « funérailles grandioses » organisées par les nazis : qu’en est-il dans les faits et pourquoi a-t-il fait l’objet d’un tel traitement ?
Nous séparerons notre intervention en deux parties principales : premièrement, nous traiterons de son rôle dans la collaboration en Alsace ; puis, dans un second temps, nous nous intéresserons à l’organisation des funérailles de notre personnage en août 1943.
Afin de construire cette présentation, nous nous sommes appuyés sur notre thèse en cours de préparation. Le manque de sources concernant cette période de la vie de notre personnage est très problématique. En effet, la presse, les archives administratives de la ville de Strasbourg durant l’annexion et quelques informations tirées des documents des procès de collaborateurs après-guerre mises à̀ part, il est très difficile de trouver des sources solides afin de reconstituer le parcours de Charles Hueber durant l’annexion de l’Alsace-Moselle. À l’instar des archives de l’entre-deux-guerres, les destructions ainsi que la dispersion des documents avant et après la Libération, ne facilitent pas la tâche des chercheurs.
Le rôle de Hueber dans la collaboration
À la fin août 1939, c’est-à-dire avant même le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le journal du parti de Hueber, l’ Elsass-Lothringische Zeitung (« Journal alsacien-lorrain »), est interdit par décret par le gouvernement français. Il en sera de même pour son parti, la EABP 1 , à la fin octobre de la même année 2 . De plus, la majorité́ des dirigeants autonomistes alsaciens lorrains sont arrêtés et incarcérés à Nancy dans la même période pour leur trop grand proximité́ avec l’ennemi allemand. Par conséquent le parti de Hueber, est à la fois interdit et décapité́ par l’emprisonnement de ses principaux dirigeants, empêchant ainsi toutes velléités d’actions clandestines comme ont pu le faire les communistes. Seul l’autonomiste Karl Roos est fusillé par les Français en février 1939 à Champigneulles près de Nancy. La débâcle des armées françaises durant la bataille de France en mai-juin 1940 « sauve » en quelque sorte les autres prisonniers, qui sont « libérés » en grandes pompes par les nazis.
Qu’est-ce qu’un Volkstumskämpfer ?
Durant l’entre-deux-guerres, Hueber et les autonomistes en règle générale se qualifient volontiers de « Heimatrechtler » , c’est-à-dire de défenseur des droits de la patrie, sous-entendue alsacienne-lorraine. Avec l’arrivée des nazis en Alsace-Moselle, le vocabulaire et, en corollaire, leur perception politique vont radicalement changer. En effet, il ne s’agit plus pour les nazis, partisans d’une forte centralisation des pouvoirs, de promouvoir une quelconque défense de l’autonomisme alsacien-lorrain. Le pouvoir central, particulièrement le « Führer vom Oberrhein » 3 ( Führer du Rhin Supérieur) le Gauleiter Robert Wagner, n’a guère d’égards pour ces idées et notamment pour les velléités des nazis « alsaciens » Robert Ernst et Otto Meissner de placer l’Alsace-Lorraine sous un « État autonome sous protectorat allemand ». L’Alsace-Lorraine doit être coûte que coûte assimilée au III e Reich 4 . À la fin de l’année 1940, l’Alsace est ainsi purement et simplement annexée au Gau (« province ») de Bade et la Moselle au Gau de Sarre et du Palatinat. Ces annexions sont réalisées de facto et non de jure , puisqu’en totale contradiction avec l’armistice de juin 1940.
Dès lors sous l’impulsion de Robert Ernst, les autonomistes alsaciens-lorrains et plus particulièrement les Nanziger (« Nancéiens », du nom de la ville d’incarcération des prisonniers autonomistes en 1939-1940) ainsi que Hueber seront affublés du qualificatif de « Volkstumskämpfer » . La définition du terme de « Volkstum » est extrêmement complexe, puisque le terme même est quasiment intraduisible dans la langue française. Julien Fuchs en donne une définition qui peut correspondre : « idée d’une communauté́ d’êtres de même souche, ayant un long passé commun, unis organiquement dans le présent et fiers de leur singularité́ » 5 . Thierry Feral définit le terme de cette manière : « ethnicité́ ; 1) ensemble des caractères génétiques et des catégories mentales propres à une Communauté́ raciale (Volk) ; 2) également employé́ pour “nationalité́” dans les papiers officiels à partir de 1940 » 6 . En clair, un Volkstumskämpfer est un combattant pour la « germanité » au sens de l’idéologie nationale-socialiste. Jean-Pierre Mourer, proche de Charles Hueber, précise de son côté́ que « les Volkstumskämpfer ont lutté pour la conservation de la langue, des usages, des traditions des alsaciens en tant que membres de la grande communauté́ allemande » 7 . Ces Volkstumskämpfer fourniront après l’installation des nazis en Alsace une force d’appoint non-négligeable de la nazification de l’Alsace. Le cas de Charles Hueber est un bon exemple de cette utilisation.
Les responsabilités de Hueber sous l’annexion
Charles Hueber n’est pas incarcéré́ avec les autres meneurs autonomistes en 1939, très probablement à cause de sa maladie 8 . En effet, il est hospitalisé à̀ Colmar à priori dès septembre 1939. Nous devons cependant être vigilants quant à ces affirmations, puisqu’il est également fait état dans les sources qu’il est évacué́ en septembre 1939 à Périgueux, comme le reste de la population strasbourgeoise 9 .
Notre personnage prend contact avec les nazis, et plus précisément avec le Gauleiter Wagner et le futur Generallreferent (référent général) et Oberstadtkommissar de Strasbourg Robert Ernst, dans la seconde moitié́ du mois de juin 1940. Selon la presse nazie, Hueber se serait spontanément mis au service du « nationalsozialistischen Aufbau im Elsaß » (la reconstruction nationale-socialiste en Alsace) 10 , ce qui semble un tant soit peu exagéré́.
Dès le mois de juillet 1940, Charles Hueber est de retour à̀ Strasbourg où il participe à la réception donnée en l’honneur des Nanziger par le Gauleiter 11 . En revanche, il est évident qu’il ne peut pas signer pas le Manifest von Drei-Ähren (Manifeste des Trois-Épis) où les Nanziger prêtent allégeance au Führer et à l’Allemagne puisqu’il ne fait pas partie de ce groupe, mais soutient néanmoins l’initiative, selon Robert Ernst 12 .
Hueber endosse ses premières responsabilités dans l’appareil nazi comme Gauredner (orateur pour le Gau ) en octobre 1940, dans un premier temps dans le cadre du Elsässischer Hilfsdienst (« Service d’aide alsacien ») prémices de la NSDAP 13 en Alsace 14 . Il n’est pas étonnant que Hueber occupe cette fonction, car ses talents d’orateurs sont unanimement reconnus, même par les nazis 15 . Il intervient à de nombreuses reprises en Alsace, mais aussi dans le Bade voisin afin de propager la bonne parole nationale-socialiste. Il semble que l’état de santé de Hueber soit bien meilleur à ce moment-là, ce qui fait dire sur un ton très ironique à l’auteur Charles Béné : « Charles Huber, miraculeusement remis sur pieds par l’air nazi qu’il respirait maintenant, se présenta sans tarder à eux pour leur offrir sa collaboration dans le cadre de la reconstruction national-socialiste de l’Alsace » 16 .
Hueber se voit également offrir d’autres responsabilités. Il est nommé́ par Robert Ernst directeur du Volkswohnungsbauanhalt der Stadt Straßburg (Office municipal du logement populaire de la ville de Strasbourg) en juin 1941 17 , fonction qu’il occupait déjà̀ avant-guerre. Il aurait également été́ nommé Ortsobmann (« chef délégué́ de la commune ») de la DAF ( Deutsche Arbeitsfront – Front allemand du travail) à la même période 18 , mais nous n’avons que peu d’informations sur ses activités dans cette organisation. Pour finir, Hueber se voit également accorder le titre honorifique de Ehrenbürger (citoyen d’honneur) de la toute nouvelle Reichsuniversität Straßburg (« Université du Reich » de Strasbourg) en novembre 1941 19 .
Notre personnage est intégré́ à la NSDAP en octobre 1941, non pas à priori de son propre chef, mais par un décret incorporant de fait les Volkstumskämpfer et notamment les Nanziger au parti 20 .
La plus grande fonction qu’occupe Hueber durant l’annexion est sans nul doute celle de Ratsherr (conseiller municipal) de la ville de Strasbourg. Il est nommé́ à ce poste par l’ Oberstadtkommissar Ernst au début du mois de février 1942 21 . Par la suite, Hueber est également nommé dans deux Beiräte (conseils consultatifs). Selon les sources que nous avons consultées, notre personnage ne fait pas part d’une activité́ débordante dans les institutions strasbourgeoises, bien au contraire 22 . De toute manière, à la vue des comptes-rendus des réunions des Ratsherren de la ville, celles-ci ne sont très souvent que des monologues interminables de Robert Ernst.
La mort et les funérailles
Charles Hueber meurt le 18 août 1943 à Strasbourg 23 . La presse alsacienne tenue par les nazis, mais également la presse badoise, rendent compte du décès de l’ Altbürgermeister (ancien maire) de Strasbourg et ne tarissent pas d’éloges sur ce dernier 24 .
Grâce aux documents de l’administration de la ville de Strasbourg durant l’annexion, nous pouvons constater que la mort de notre personnage est prise au sérieux. En effet, les Ratsherren de la ville organisent dans les moindres détails la cérémonie funéraire en l’honneur du défunt, jusqu’à̀ la composition et au placement du cortège funèbre ou encore à la décoration de la mairie pour l’occasion 25 .
La cérémonie se tient le 21 aout 1943 et débute dans la cour de la mairie place Broglie alors Adolf-Hitler-Platz (Place Adolf Hitler) 26 . En présence de nombreux dignitaires de la NSDAP, de l’État nazi, de la Reichsuniversität et de la Wehrmacht , Jean-Pierre Mourer – alias Hans Peter Murer –, proche de longue date de Hueber devenu Kreisleiter 27 de Mulhouse, prononce un discours en l’honneur du défunt en vantant notamment la force de Hueber dans son combat contre la Zwangverwelschung (« la francisation forcée ») de l’Alsace. Il souligne également sa capacité́ à faire de ses problèmes de santé durant sa vie, et ajoute également que Hueber a accueilli avec un grand enthousiasme la victoire de l’Allemagne nazie sur la France en 1940 et la « libération » de l’Alsace, puis a mis son énergie au service du Führer et de son peuple par la suite. Pour terminer, Mourer rapporte que Hueber aurait confirmé encore peu avant sa mort sa foi inébranlable dans la parole du Führer . Il est bien sûr évident que le discours proféré́ par Mourer, se rapproche plus du panégyrique que d’une retranscription réelle des sentiments de notre personnage que nous ne pouvons connaître.
Il s’ensuit plusieurs dépôts de gerbe, notamment par le Gauleiter Wagner, qui prononce ces mots : « Auch Karl Hueber hat den Tod durch ein tapferes Leben besiegt. Sein Kampf und sein Name wird für immer mit der Geschichte der Großdeutschen Reiches und mit einer besseren Welt verbunden sein » 28 .
Suivent le Kreisleiter de Strasbourg Paul Schall, le D r Hausmann représentant de l’administration municipale de Strasbourg, le recteur de la Reichsuniversität Karl Schmidt, et enfin l’ Oberstleutnant (lieutenant-colonel) Kaiser au nom du commandement de la Wehrmacht de Strasbourg.
Ensuite le cercueil de Hueber, accompagné d’un important cortège funèbre, est transporté de la place Broglie jusqu’au cimetière de Cronenbourg, actuel Cimetière ouest de Strasbourg 29 . Avant le dépôt du cercueil dans la tombe, le Kreisleiter de Haguenau René́ Hauss dépose une gerbe au nom des Nanziger .
La ville de Strasbourg avait également prévu de bâtir un monument en l’honneur de l’ancien maire, mais la déroute des armées allemandes et la Libération de Strasbourg à la fin du mois de novembre 1944 mettent définitivement un terme à̀ ce projet. Ce dernier est par ailleurs retardé à de nombreuses reprises par l’urgence de pallier aux dégâts importants des bombardements alliés sur la ville.
Conclusion
Pour conclure, d’après les sources et les travaux que nous avons étudiés, notre personnage n’a très certainement pas été un collaborateur de premier ordre durant l’annexion de l’Alsace-Moselle par les nazis. Il occupe certes des fonctions dans l’appareil nazi en Alsace (en particulier Gauredner , directeur de l’Office municipal du logement populaire de la ville de Strasbourg et Ratsherr de la ville de Strasbourg), mais ce ne sont que des fonctions subalternes, cantonnées à la réalisation de travail le plus souvent purement administratif, à l’exception de celle de Gauredner qui est éminemment idéologique. Le cheminement de Hueber diffère dès lors des Nanziger . Jean-Pierre Mourer par exemple devient Kreisleiter de Mulhouse, ce qui est tout de même une fonction politique importante, le subordonnant directement au Gauleiter . De toute manière, Hueber n’aurait très certainement pas pu accéder à de hautes fonctions dans l’administration nazie, tout simplement, car les postes les plus importants étaient tenus par les nazis allemands, qui n’avaient guère la volonté́ de laisser place aux collaborateurs alsaciens, aussi zélés fussent-ils. Les collaborateurs alsaciens, et en particulier Hueber dans notre cas, sont souvent mis en avant en tant que Volkstumskämpfer dans la droite lignée de Karl Roos. Ils servent cependant surtout la propagande nazie, qui cherche à trouver une certaine légitimité́ « locale » à leur annexion de force. L’échec sera cuisant pour les collaborateurs alsaciens et pour les Allemands eux-mêmes. De plus, la santé chancelante de notre personnage a très certainement mis un frein à toute velléité́ d’engagement plus profond. Les mentions de cette incapacité́ sont nombreuses.
Concernant les funérailles définies souvent comme grandioses, il faut reconnaître que les nazis ne lésinent pas sur les moyens afin d’honorer l’ Altbürgermeister Hueber. Il s’agit pour les nazis non pas d’honorer un ancien communiste devenu collaborateur, mais plutôt d’ériger les Volkstumskämpfer alsaciens, ici en l’occurrence Charles Hueber, en tant que mythe et modèle, dans un but évident de propagande comme nous l’avons évoqué́. Mis à part la cérémonie impressionnante organisée par les nazis afin de rapatrier les cendres de Karl Roos de Champigneulles au château de Hunebourg entre La Petite-Pierre et Dossenheim-sur-Zinsel (Bas-Rhin) en 1941, les funérailles de Charles Hueber restent le seul événement populaire d’ampleur tenu durant l’annexion en l’honneur d’un collaborateur alsacien.
Pour terminer notre présentation, il convient de s’interroger sur la tendance des autonomistes alsaciens de nos jours de vouloir réhabiliter pleinement des autonomistes collaborateurs comme Joseph Rossé ou encore Jean Keppi 30 . Loin d’une véritable réflexion historique nuancée sur ces personnages, certains auteurs se bornent à̀ vouloir légitimer le mouvement autonomiste d’aujourd’hui par ces figures passées, tout en manipulant grossièrement les faits pour servir leurs intérêts.
Pierre Krieger


1 Elsässische Arbeiter – und Bauernpartei – Parti alsacien ouvrier et paysan. En réalité, la EABP fusionne dès août 1939 avec la Unabhängige Landespartei für Elsaß-Lothringen autonomiste, pour devenir la ELABP ( Elsaß-lothringische Arbeiter – und Bauernpartei – Parti alsacien-lorrain ouvrier et paysan), qui est également interdit en même temps que la EABP.

2 « Décret portant dissolution du parti dit “Parti des ouvriers et paysans” […] Art. 1 er . – Le parti dit “Parti des ouvriers et paysans”, dont le siège est à̀ Strasbourg 56, rue Jacques Kablé, est dissout, ainsi que toute association, toute organisation ou tout groupement de fait qui s’y rattachent. […] », Journal officiel de la République française – Lois et décrets , n o 264, 29 octobre 1939, p. 12707.

3 Ludwig Syré, « Der Führer vom Oberrhein : Robert Wagner, Gauleiter, Reichsstatthalter in Baden und Chef der Zivilverwaltung im Elsaß », in Michael Kißener & Joachim Scholtyseck (dir.), Die Führer der Provinz : NS-Biographien aus Baden und Württemberg, t. 2, Karlsruher Beiträge zur Geschichte des Nationalsozialismus, Konstanz, Universitätsverlag Konstanz, 1997, p. 733.

4 Pierre Rigoulot, L’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945 , 2 e édition Paris, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 1997, p. 39.

5 Julien Fuchs, « La jeunesse alsacienne et la question régionale (1918-1939) », in Histoire@ Politique, n o 4, janvier 2008, p. 8.

6 Thierry Feral, Le national-socialisme. Vocabulaire et chronologie , Paris, L’Harmattan, 1998, p. 126.

7 ADHR (Archives départementales du Haut-Rhin), 362 W 40, Documents du procès de Jean-Pierre Mourer, Chemise n o I, Interrogatoire sur les conditions de la prise de fonct

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