La bataille de Brazzaville 5 juin - 15 octobre 1997
329 pages
Français

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Description

Un petit pays d'à peine 3 millions d'habitants, dressé sur une nappe de pétrole, mais qui manque de responsables. Les chefs des bandes ethniques qui font office de dirigeants politiques se battent pour le pouvoir, bradent les ressources naturelles, traquent les misérables populations... Est-ce vraiment le seul antagonisme tribal, la seule haine ethnique, la seule volonté de revanche, la seule lutte pour le pouvoir qui, en moins de 5 ans, ont ramené le pays à 50 ans en arrière ? C'est à cette question que tente de répondre ce livre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2008
Nombre de lectures 226
EAN13 9782296200111
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Bataille de Brazzaville
5 juin-15 octobre 1997Points de vue
Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Ange Edouard POUNGUI, A cœur ouvert pour le Congo
Brazzaville, mon beau pays. Entretien avec Calixte Baniafouna,
2008.
André CHAMY, Saddam Hussein: le crime et la potence,
2008.
Jean-Claude MA YIMA-MBEMBA, La Violence politique au
Congo-Brazzaville. Devoir de mémoire contre l'impunité, 2008.
Banianga MUNONGO, Congo-Kinshasa: le chemin de la
démocratie, 2008.
Jean BRUNAT!, De l'esclavage des Noirs à celui des camps
nazis,2008.
Jean-Roger ZIKA, Réflexions sur la question noire. Réponse à
Gaston Kelman, 2008.
Jean-Pierre AKUMBU M'OLuNA, Libres propos sur les
réformes juridiques au Gabon, 2008.
Gaspard MUSABYIMANA, Rwanda: le mythe des mots.
Recherche sur le concept « akazu » et ses corollaires, 2008.
Pierre MANTOT, Le projet de société des Matsouanistes, 2008.
Juste Joris TINDY-POATY, À propos de l'œuvre de Pierre
Claver Akendengué, 2008.
Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française et le fait divers
au Congo-Brazzaville, 2008.
Edna DIOM, Côte d'Ivoire. Un héritage empoisonné, 2008.
Askandari ALLA OUI, Mise en place de politiques éducatives
locales dans la postcolonie de Mayotte, 2007.
Pierre MANTOT, Les Matsouanistes et le développement,
2007.
Jean-Loup VIVIER, L'Affaire Gasparin, 2007.
Véronique Michèle METANGMO, Le Zimbabwe. Aux sources
du Zambèze, 2007.Calixte Baniafouna
La Bataille de Brazzaville
5 juin-15 octobre 1997
LE COUP D'ETAT LE PLUS LONG
ET LE PLUS MEURTRIER DU MONDE: 10000 MORTS
Préface de Paul Heutching
- Congo Démocratie volume 3 -
L'HarmattanDu MÊME AUTEUR
Congo Démocratie
vol. 1 : Les Déboires de l'apprentissage
vol. 2 : Les Références
Paris, Editions L'Harmattan, 1995.
Quelle Afrique dans la mondialisation économique?
Entre le cœur et la raison, Paris, Ligue, 1996
« Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de
l'auteur ou de ses ayants-droit ou ayants-cause, est illicite (loi du II mars 1957, alinéas 1er
de l'article 'HJ). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit,
constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles '~25 et suivants du Code pénal. La
loi du II mars 1957 n'autorise, au terme des alinéas 2 et S de l'article 4.l, que les copies ou
reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une
utilisation collective d'une part, et d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans
un but d'exemple et d'illustration ».
@
L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05809-5
EAN : 9782296058095Pour qu'un jour mes enfants évitent de troubler mon repos éternel en me
demandant: « Papa, qu'as-tufait ? ».
Hommage à toutes les populations congolaises qui souffrent et meurent chaque
jour, bêtement!Préface
Beaucoup de livres ont été écrits sur le drame congolais
(sans fin?). Aucun n'est, à mon sens, comparable à l'ouvrage de
Calixte BANIAFOUNA avec sa collection Congo Démocratie.
Il est à part pour ne pas dire au-dessus du lot, par le travail sur la
genèse très éclairant fait par l'auteur, par sa valeur historique et
pédagogique. Les Congolais d'aujourd'hui et surtout de demain
doivent comprendre pourquoi et comment on en est arrivé à cette
situation diaboliquement absurde qui écœure les démocrates africains
(et d'ailleurs). Connaître le passé pour vivre le présent et préparer
l'avenir! Avant d'être un ouvrage bien construit, c'est un récit, un
reportage photographique (bruits et sons) à la Albert Londres, tel un
correspondant de guerre, historien de formation, qui connaît
parfaitement les belligérants, leur histoire et les lieux de conflit. Il ne
manque aucun détail (historique, militaire, stratégique, politique,
économique, humain, calculs, réseaux, etc.) pour comprendre et voir
comment meurent en direct, face au monde entier complice par son
silence, un pays, le Congo Brazzaville,. un peuple, les Congolais. Les
Congolais vivent une crise complexe dont le pétrole, aidé par le
tribalisme et lié aux intérêts étrangers, a servi, au propre pourrait-on
dire, de carburant, depuis les années 60 et même bien avant. Le drame
ne date donc pas d'il y a seulement deux ou trois ans.Préface
Ce maudit pétrole, plus il a abondamment coulé, plus la crise a
pris des proportions pour devenir une tragédie. Avec pratiquement la
même kyrielle d'acteurs depuis 40 ans, de YOULOU et MASSAMBA
DEBAT à SASSOU NGUESSO et LISSOUBA, ces deux derniers étant
les plus paranoïaques dans le syndrome d'encerclement, les plus
responsables avec qui la tragédie a pris les allures du cannibalisme
apocalyptique.
Les constitutions à la pelle, sur mesure ou pas, la Conférence
Nationale Souveraine, les interventions étrangères, partisanes,
visibles et invisibles, n'ont fait que compliquer, complexifier même, le
mal congolais.
Personne ne sait aujourd'hui quel régime il y a au Congo
Brazzaville, ni même qui (et comment) dirige ce pays rendu fou par
ses propres enfants autoproclamés gouvernants.
Pour Calixte BANIAFOUNA, il est temps qu'ils s'en aillent tous,
afin que la jeunesse congolaise et les quelques intellectuels
authentiques (s'il y en a encore) se mettent au travail (de réflexion
pour commencer) pour essayer de sauver ce qui peut l'être encore au
Congo Brazzaville.
Paul HEUTCHING
10Fulbert Youlou
On a dit de toi
Que tu as tout volé!
Que nous bâtirions de nouveau!
Alphonse Massamba Debat
On a dit de toi
Que tu as trahi le socialisme scientifique!
Que nous bâtirions grâce à cette idéologie!
Marien Ngouabi
On a dit de toi
Que tu as trahi ta région!
Que nous bâtirions grâce au tribalisme!
Reviens, Fulbert Youlou
Poser la question aux bâtisseurs
De ce qu'ils ont fait du Trésor Public!
Reviens, Alphonse Massamba Debat
Poser la question aux bâtisseurs
De ce qu'ils ont fait du socialisme scientifique!
Reviens, Marien Ngouabi
Poser la question aux bâtisseurs
De ce qu'ils ont fait des régions du Congo!Toi, Fulbert Youlou,
Qui as fabriqué tes prophètes
Bernard Kolélas est encore vivant
Pour témoigner à ta place.
Toi, Massamba Debat
Qui as fabriqué tes savants
Pascal Lissouba est encore vivant
Pour témoigner à ta place.
Toi, Marien Ngouabi
Qui as fabriqué tes révolutionnaires
Denis Sassou Nguesso est encore vivant
Pour témoigner à ta place.
Eh bien lisez maintenant!
12Avant-propos
omment en est-on arrivé là? Comment ceux qui, à Paris, à
Londres, à Bruxelles ou à Washington, proclament sansC cesse leur soutien au processus démocratique, aux Droits de
l'Homme, à la liberté et à la paix, ont-il pu laisser faire à ce point un
homme mener son pays au désastre, au prétexte qu'il serait le garant
incontournable des intérêts français au Congo Brazzaville? Telles
sont les questions qu'il faut poser à ceux qui, à la lumière du jour,
prétendent défendre les valeurs de l'humanité, et, à l'ombre,
soutiennent pleinement ceux qui les bafouent. Pour apporter quelques
éléments de réponse, un retour en arrière est nécessaire.
Juin 1990. La France et l'Afrique ont rendez-vous à La Baule
(France), dans le cadre des sommets de la Françafrique initiés dans les
années 1970, qui permettent à la France de ne pas lâcher ses anciennes
colonies et, à celles-ci, de ne pas couper le cordon ombilical qui les lie
à leur ancienne métropole. Voilà qu'à la surprise des chefs d'État
africains présents au sommet, le président français, François
Mitterrand, prononce un discours peu ordinaire: lier l'aide au
développement à la capacité de chaque État de respecter les droits
humains et d'instaurer la démocratie. L'appel est entendu dans
certains pays africains, dont le Congo Brazzaville. M. Denis Sassou
Nguesso, au pouvoir depuis douze ans, tente de résister avant d'êtreAvant-propos
balayé par le vent de l'histoire, son passé politique étant jugé
dévastateur pour le pays. M. Pascal Lissouba qui le succède, élu de la
façon la plus transparente qui soit, gère le pouvoir comme s' il le tenait
d'un coup d'État. Il s'en suit violences sur violences, une aubaine pour
M. Sassou Nguesso qui, après avoir pris un recul stratégique, s'installe
à Paris où les préparations des conditions d'un retour au pouvoir lui
sont très favorables, le président Jacques Chirac, qui vient de succéder
au président Mitterrand, s'étant, lui, longtemps prononcé hostile à la
démocratie dans les anciennes colonies françaises, qu'il juge «pas
encore mûres» pour cela.
M. Lissouba se fera alors prendre à tous les pièges tendus par une
opposition sans expérience politique et, que, seul M. Sassou parvient à
manipuler par la signature d'alliances contre nature. La démocratie,
qui était pourtant bien initiée en 1991, par une période transitoire,
devient très vite un cauchemar dans les esprits de nombreux Congolais
de tous bords. Son arrêt net par le putsch du 5 juin - 15 octobre 1997,
putsch perpétré par M. Sassou Nguesso, laissera pour longtemps à
nombre d'entre eux des séquelles à vie. Et, depuis, dans l'impuissance
absolue, ils subissent la dictature, qui a refait surface, comme un
moindre mal. La succession d'événements imprévisibles, le manque
de recul devant le mal absolu, la violence aveugle, l'avenir
problématique, le chaos, dont ils sont victimes, et la résurgence des
violences qui peuvent surgir à tout moment, les ont impliqués dans
une forme de résignation qu'ils ne feraient plus rien pour changer ce
qui est arrivé.
Pour expliquer sa trajectoire personnelle, chaque Congolais est
obligé de faire référence à des données globales, aux données plus
particulières de son vécu, pour retracer son cheminement personnel et
collectif. On peut noter que, malgré mon statut d'observateur et de
victime, je cherche à mettre entre moi et le récit une distance pour
éviter que l'émotion ne m'étreigne et ne me submerge, pour donner
autant que possible de la cohérence au récit.
Ainsi, le déroulement des faits prend-il, dans une certaine mesure,
une connotation quasi neutre, bien que le sentiment ne soit jamais très
loin. J'ajoute à mon récit des réactions psychosomatiques. Le récit,
14Avant-propos
comme toute aventure, est interprété en fonction des événements qui
se sont produits antérieurement.
Déjà, en 1995, alors que le Congo Brazzaville sortait d'un
l,imbroglio fratricide, je résumai, en préliminaire la kyrielle des
conflits politiques dans ce pays, dont le premier remonte à 1959 et les
milices originelles, au milieu des années 60. La violence fait office de
récursivité au pouvoir et la Conférence Nationale Souveraine de 1991,
qui s'achève en une sorte de rituel hypocoristique avec lavement des
mains et récitation des versets de la Bible, exorcise les conflits au lieu
de les régler. Le pardon général accordé par l'évêque Ernest Kombo
aux hommes politiques permet à ces derniers de revenir en force et à
leur haine de continuer à empoisonner l'Histoire du pays. Je consacrai
un chapitre entier aux «Problèmes en suspens, présomption d'une
guerre civile» où j'évoquai la métaphore de l'insécurité, les
conséquences d'alliances contre nature, le malentendu pétrolier, les
problèmes relevant de la responsabilité historique du régime Lissouba,
la responsabilitéhistorique de l'Opposition... À propos des « alliances
contre nature », je prédis, après avoir dressé la liste des combinaisons
suivantes2 :
« Lissouba - Sassou : élection présidentielle
« . gagnant: Lissouba
« . conséquences: rupture
« Kolélas - Yhombi : forces de changement et du progrès
« . gagnant: nul
« . conséquences: rupture
« Kolélas - Sassou : défense de la Constitution
« . gagnant: nul
,
???« . consequences: . . .
« Kolélas - Lissouba : instauration de la Paix
« . gagnant: ???
,
???« . consequences: ... »
que de ces «points d'interrogation jailliraient de nouvelles ruptures
fracassantes et des violences ». Été 1996, un grand nombre de
I
Congo Démocratie,. vol. I ,. édition L'Harmattan; 1995.
2 Ibid., p. 162.
15Avant-propos
Congolais de France débarque à Brazzaville. Raison officielle: passer
leurs vacances. Si, pour certains, cette période est programmée en
conséquence, pour d'autres, elle est soit anticipée, soit reportée. Et
pour cause? L'élection présidentielle prévue pour juillet 1997 est
perçue comme un enjeu de tous les dangers. Chacun redoute l'étincelle
qui pourrait faire dégénérer un climat extrêmement tendu au sein
d'une classe politique composée de «déprédateurs ».
Jeudi, 5 juin 1997, au petit matin, la bataille éclate évidemment à
Brazzaville. Plus tôt qu'annoncée. Plus atroce que prévue. Tout se
passe comme si l'on exécutait un programme informatique
parfaitement testé, et dont les résultats seraient connus à l'avance
grâce à la fiabilité des données et au talent des programmeurs.
L'immuabilité de la classe politique congolaise ayant ainsi «robotisé»
les acteurs, ceux-ci sont portés à osciller entre l'apathie devant les
intérêts matériels individuels qu'il faut protéger et la polyphonie qui
interpelle les ressortissants tribaux au populisme.
Cet ouvrage a pour objectif d'entraîner le lecteur, dans la première
partie, à comprendre comment les acteurs politiques - après avoir pris
le pouvoir par la force et brouillé sine die les espoirs de
développementdu pays - ont constitué une élite, devenue un Système
complexe et cyclique, qui a réussi, pour l'unique raison de prise ou de
maintien du pouvoir, à instituer des principes barbares de gestion des
ressources humaines et naturelles. Un Système ambivalent qui, de
l'intérieur, oppose les militaires aux civils, les révolutionnaires aux
réactionnaires, les dictateurs aux démocrates... les vivants aux morts
et, de l'extérieur, a réduit le Congo Brazzaville en un simple puits de
pétrole dans lequel puise à volonté tout marchand d'armes de guerre.
La deuxième partie du livre décrit le choc entre les fondateurs du
Système et ceux qui ont cru trop tôt à en avoir pris définitivement
l'héritage. Un choc du « donner» et du «recevoir» qui met aux prises,
meurtriers professionnels et meurtriers occasionnels, bandits de
circonstance et bandits de grand chemin, mythomanes et sacs à malice.
Un choc du soleil qui se couche et de la lune qui se lève. Un choc qui
rompt les lances des marxistes-léninistes que le président Marien
Ngouabi, l'un des tenants du Système, qualifiait de tortues à double
16Avant-propos
carapace, d'assoiffés du pouvoir, de fantoches, de valets locaux de
l'impérialisme.. .
La troisième partie de ce livre présente le résultat de la déprédation
commise par les irréductibles de la classe politique congolaise. Une
piraterie politique réputée hors-la-loi sévit à l'état barbare dans les
paisibles régions du Congo Brazzaville, qui tentent de résister à la
doctrine d'enracinement au pouvoir par la force.
Enfin, en s'interrogeant, dans une quatrième partie, «comment
sortir de la crise? », l'esquisse de réponse fait office de propositions
que la jeunesse et les intellectuels congolais sont mandés à mettre en
œuvre face au silence et à l'indifférence de la communauté
internationale devant un drame qui ne peut ne pas être compté parmi
les plus sauvages de la fin du siècle.
« Congo Démocratie» est une collection d'ouvrages dont le titre
paraît chargé d'ambition. Je vais dire, tout de suite, que j'abandonne
aux érudits le soin de se noyer dans des palabres oisives qui ne sont
que pourvoyeuses d'actes barbares.
« Congo Démocratie» ne se débat pas autour d'obus, de
lanceroquettes ou de canons déployés par les dirigeants politiques et qui, à
défaut de tuer les populations innocentes, drainent - dans le
comportement des nouvelles générations, qui sont présumées prendre
la relève - le poison de la méchanceté, de l'acharnement, de la haine,
de la jalousie, de la frustration, de la trahison de leurs camarades pris
pour des bouc émissaires de leur malheur, et qui, pour sauver les
apparences, se réfugient derrière les églises (bible à la main) et portent
le costume d'intellectuels (manuscrits dans le tiroir).
« Congo Démocratie », en dépit du message sur les atrocités et les
violences, dont elle est porteuse, est une œuvre admirable de paix. Elle
n'a pas de parti pris pour l'un ou l'autre camp dans la lutte qui divise
actuellement la classe politique congolaise. Les lecteurs ne s'en
trouvent pas moins engagés dans une aventure qui les abreuve de
souffrance et de désespoir.
Le sort m'a assigné une place et une tâche telle que la douleur est
mon unique spectacle, mon étude et mon adversaire de tous les
instants. La prise du pouvoir par la force a introduit la dimension
17Avant-propos
tragique de l'existence. Vecteur de la fin du monde, les violences que
génère cette forme barbare de prise du pouvoir, soulignent la fragilité
de l'existence humaine, la facilité avec laquelle celle-ci peut être
abrégée, mais aussi l'incroyable loterie de la vie et de la mort. Les
survivants se demandent tous pourquoi ils restent en vie, car, comme
les autres, ils côtoient les mêmes dangers, les mêmes personnes... Il
ne s'agit donc pas de voir dans cette narration une vision de l'instant
vécu hic et nunc, mais l'épisode tel qu'il a été reconstitué un an après.
Que l'on m'excuse donc de décrire les faits et de réagir avec une
persévérance, qui ressemble à de l'obsession.
C.B.
18Première partie
Comment en est-on arrivé là ?
Si vous niez, Dieu n'est donc pas cause de l'essence des choses, et par conséquent, l'essence
des choses peut être conçue sans Dieu; or cela est absurde; donc Dieu est cause aussi de
I.l'essence des choses
Spinoza (philosophe 1632-1677, L'éthique)
Toutes les sociétés du monde ont besoin de leur passé pour définir leur avenir". Eh bien, le
problème est tout simple: le chef de l'État Pascal Lissouba veut en découdre avec son
prédécesseur Sassou Nguesso. Voilà la vérité! Et, sur ce point aucun d'entre nous n'est arrivé
à lui faire entendre raison, que ce soit Augustin Poignet, président du Sénat encore moins
Bernard Kolélas, député maire de Brazzaville... et moi-même!
André Milongo3 (ancien président de l'Assemblée Nationale du Congo Brazzaville)
1,juillet(Continental n° - août 1997, p. 18)
I
Baruch de Spinoza, L'éthique, édit. Gallimard, 1954, colI. Folio/Essais, p.92.
C. Baniafouna, Quelle Afrique dans la mondialisation économique: entre le cœur et la"
raison, Ligue, Paris, 1996, p. 17.
3 Ancien élève de l'ENA, Directeur du Trésor Public (1964-69), Administrateur auprès de la
Banque mondiale, Premier ministre de la Transition (1991-92), président de l'Assemblée
nationale sous le régime Lissouba (1992-97).Les causes des violences cycliques au Congo
'est la faute à l'esclavage, au colonialisme, au pillage des
matières premières, aux institutions internationales, à laC conjoncture économique, à la corruption des dirigeants par
les Occidentaux... répond-on depuis les années 60 à la question de
savoir: «à qui la faute? ». Le coupable étant indexé, tels des loirs,
des loches, des couleuvres, les dirigeants congolais s'immobilisent
pour se chauffer au soleil à défaut de s'hiberner dans les luxueux
hôtels de Paris, en attendant que réparation soit faite par l'Occident
accusé. Ce beau discours, qui a toujours fonctionné près d'un
demisiècle durant est, au risque de décevoir ses tenants, le seul aspect qui
ne retiendra pas nos analyses des causes de la destruction du Congo
Brazzaville. En tout cas, conscients que personne d'autre ne fera rien
(construction ou destruction) qui ne trouve la complicité des
Congolais eux-mêmes, nous nous abstenons d'en faire un cheval de
bataille. La vie humaine qui se mondialise chaque jour nous a appris
que dans ce monde de requins où le plus fort avale le plus faible,
éviter les mers chaudes ou tempérées est la seule manière de se mettre
à l'abri de la voracité de poissons sélaciens. Le périmètre de nos
analyses étant tracé, nous entamons notre voyage avec «discernement
pour conducteur» et «pensée pour rênes ». Il y a violence au Congo
Brazzaville parce que les Congolais vivent une crise depuis les années
60. Une crise de sécurité. Une crise d'intérêts. Une crise de conscience.
- La crise de sécurité est née des perturbations politiques qui ont
poussé les hommes politiques à « fabriquer» des fanatiques.
- La crise d'intérêts, de nature économique, culturelle ou militaire
est née notamment avec l'exploitation du pétrole congolais par des
sociétés étrangères.
21Comment en est-on arrivé là ?
- La crise de conscience est née de la mauvaise gestion, que les
responsables politiques ont eu à faire de tous les autres types de crise.
«Calamité»: un mot tout trouvé par le professeur Jean-Pierre
Makouta-Mboukoul pour qualifier le cataclysme qui y sévit depuis, et
qui laisse le Congo Brazzaville dans une «impasse »2, dont le
romancier Daniel Biyaoula souligne l'imbécillité. Qui sont les
instigateurs des violences? Jean-Philippe Genet apporte une réponse
très générale: «Le milieu d'origine des troubadours, dont la vie nous
est connue par des brèves vidas insérées dans les recueils de poésie,
»3, À l'origine, il ne s'agissait que d'un groupe deest en tout cas varié
réflexion des jeunes congolais, logiquement à la recherche d'une issue
pour sortir véritablement le pays des contraintes coloniales et définir le
périmètre du développement adéquat. Pour avoir ainsi jeté l'anathème
sur un gouvernement dit pro colonial, le groupe s'est fait acclamer.
L'armée s'en est mêlée jusqu'à tenir les deux bouts de la courroie du
pouvoir. Ayant pris goût, les militaires s'y enracinent en dotant le
Système d'un hylozoïsme et en mettant le peuple congolais le marché
en main, pour la vie semble-t-il. C'est la «personnalisation de la
Révolution »4, déclare Me Aloïs Moudileno Massengo. Ce peuple, qui
a bu de ce Système jusqu'à la lie, osa le disloquer. Ses créateurs, mis à
l'écart jusque-là, sont revenus au galop pour le dynamiser avant de le
remettre à l'héritier naturel. Cette première partie du livre décrit les
causes, anciennes et nouvelles qui, loin d'expliquer les raisons d'une
telle férocité humaine, permettent néanmoins d'en comprendre les
ongmes.
1 J.P. Makouta-Mboukou; La destructionde Brazzavilleou la démocratieguillotinée; édit.
L'Harmattan, 1999, pp. 5-10.
2
Grand prix littéraire de l'Afrique noire 1997, décerné par l' ADELF. Lire D. Biyaoula,
L'Impasse, édit. Présence Africaine, 1996.
3
J.Ph. Genet, La mutation de l'éducation et de la culture médiévales, t.1, édit. Seli Arslan,
Paris, 1999, p. 165.
4
A. Moudileno Massengo, République populaire du Congo: une escroquerie idéologique ou
au cœur du long drame, !iv. I. Lesfaits, Auto-édition, Nancy, 1975, pp. 71-75.
22Comment en est-on arrivé là ?
Les causes anciennes: l'émergence d'un Système
Comme tout pays colonisé, le Congo peine à la tâche du
développement dès son accession, dans les années 60, à une
indépendance «hâtive» ou «bâclée »1, pour emprunter à Bernard
Lugan les mots qui qualifient l'indépendance des pays africains. La
liesse que procure la décolonisation plonge d'emblée les acteurs
politiques dans une lutte sans merci qui oppose les uns les autres selon
leur trajectoire, leur culture, leur tempérament, leur croyance
religieuse et leur appartenance ethnique. La confusion qu'ils font dans
la recherche d'un modèle de développement adéquat, entre le
patriotisme (amour du pays) et le souci du bien-être individuel
entraîne gouvernants et gouvernés dans un désordre permanent
particulièrement préjudiciable aux plus faibles. Différends et crises
ponctueront désormais la vie politique congolaise à l'intérieur d'un
système cyclique en rupture constante mais parfaitement organisé.
Trois cycles permettent de comprendre les facteurs de son immuabilité
et de l'immunité des acteurs qui le composent: le cycle d'abstraction,
le cycle de décision et le cycle de vie.
Le cycle d'abstraction: genèse du Système politique congolais
Les principaux concepts manipulés par la classe politique
congolaise dans la gestion du pouvoir sont définis en 1963 avec la
montée en puissance du noyau de réflexion appelé «Groupe de
Mpila », créé en 1959 par M. Aimé Matsika (président de l'Union de
la Jeunesse Congolaise: UJC) et M. Antoine Maboungou-Mbimba
(membre de la commission sociale de l'Association des Étudiants
Congolais: AEC), pour faire le contrepoids d'une classe politique en
place, qu'ils considèrent comme impropre à la modernité à cause de
son penchant pro-colonial. Le mouvement est renforcé par les
1 B. Lugan, Afrique: de la colonisation philanthropique à la recolonisation humanitaire,
édit. Christian de Bartillat, Paris, 1995, p. 10.
23Comment en est-on arrivé là ?
étudiants congolais de retour progressif de France. On y retrouve
notamment MM. Pascal Lissouba, Ambroise Noumazalaye, Hilaire
Mountault, Lazare Matsokota, Claude-Antoine Da Costa, Van Der
Reysen, qui y adhèrent. L'organisation, plus ancienne et plus élaborée
des nouveaux venus, durcit le noyau. La théorie des jeunes l'emporte
sur les promesses infructueuses des hommes politiques I.
Le 15 août, un ensemble d'acteurs composé de syndicalistes
(CNFO: Comité national de fusion des organisations ouvrières,
Comité d'entente pour le parti unique), de militaires et d'hommes
proprement politiques, concrétise les revendications initiées le 13 du
même mois, avec la démission du président Fulbert Youlou, même s'il
en impute le mobile à la présence massive de Chinois2 au Congo
BrazzavilleLes premiers acteurs sont, pour le CNFO :
Pascal Okiemba Morlende : Président
lulien Boukambou : Premier Vice-président
Léon Roger Angor: Deuxième
lean-Pierre Doudi-Ganga : Secrétaire administratif et juridique
Fulgence M'vila-Biyaoula : à l'Organisation et à la Formation
Dominique Bououayi : Secrétaire à l'Information et aux Relations Extérieures
Pierre Etiko : Conseiller politique
Antonin Mavoungou : Conseiller économique
lean Biangué : Conseiller social
Le Comité d'Entente pour le Parti unique se compose de:
Abel Thauley-Ganga : Président
lean-François Gandou : Premier Vice-président
Dieudonné Miakassissa : Deuxième
Benoît Ouenabio-Bileko : Secrétaire Général à l'Administration
Aimé Matsika : Secrétaire à l'Organisation
Abel Gakosso : à l'Information et aux Relations Extérieures
1 Jamais une lecture n'aura été, jusque-là, aussi concise, aussi claire et aussi complète à ce
sujet que celle du livre de Achile Kissita, que nous vous recommandons vivement.
Lire A. Kissita, Congo: trois décennies pour une démocratie introuvable, tl., édit. SEO,
Brazzaville, 1993.
2F. Youlou, J'accuse la Chine, édit. La Table Ronde, Paris, 1966.
24Comment en est-on arrivé là ?
Membres:
François Ndéké
Philippe Mingui
David Louhou
Emile Kouloufoua
Adolphe Bengui
Blaise Loubassa
Alphonse Malanda
Adolphe Diaboua
Etienne Malonga
Les premiers acteurs au sein de la classe politique révolutionnaire
SOne:
Alphonse Massamba Debat: Premier ministre, chef du Gouvernement
Germain Bicoumat : ministre de l'Intérieur, de l'Éducation, de la Jeunesse et des
Sports
Paul Kaya : ministre de l'Économie, du Plan, des Travaux publics, des Mines,
des Transports et chargé de l'Agence Transcongolaise (ATC)
Edouard Ebouka-Babakas ministre des Finances, des Postes et
Télécommunications, chargé de l' ASECNA
Pascal Lissouba : ministre de l'Agriculture, de l'Élevage, des Eaux et Forêts
Jules Nkounkou : de la Justice, garde des Sceaux et de la Fonction
publique
Charles David Ganao : ministre des Affaires étrangères
Avec l'évolution du Système, notamment lors de la mise en place de
la nouvelle Constitution nationale (du 8 décembre 1963), suivie, le 19
décembre, de l'élection de M. Massamba Debae à la présidence de la
République, des nouveaux acteurs, dont les premiers syndicalistes,
intègrent le gouvernement conduit cette fois-ci par M. Lissouba. Il
s'agit de:
Aimé Matsika : ministre du Commerce, de l'Industrie, des Mines, chargé de
l'ASECNA et de l'Aviation civile
Pascal Okiemba Morlende : ministre de la Justice, garde des Sceaux
(en remplacement de Jules Nkounkou)
Gabriel Betou : ministre du Travail et de la Fonction publique
1
Pour une lecture complète sur les « Premiers gouvernements congolais par régime, de 1957
à 1992 », voir Congo Démocratie: les références, v.2, édit. L'Harmattan, Paris, 1995,
pp. 259-271.
2
Lire Congo Démocratie, v.l, Op. cit., 30-35.
25Comment en est-on arrivé là ?
D'autres syndicalistes se joignent aux durs du Système au sein du
premier Bureau politique révolutionnaire du Congo, composé de :
Alphonse Massamba Debat: Secrétaire général
Ambroise Noumazalaye : Premier Secrétaire
Dr Miakanda : Deuxième Secrétaire
Julien Boukambou : Secrétaire Administratif
Aubert Lounda : Trésorier Général
Maurice Ognamy : Premier Commissaire aux Comptes
Gabriel Obongui : Deuxième aux
Le durcissement de la révolution marxiste-léniniste ouvre de plus
en plus la porte aux tenants de la Gauche pure et empesée, mais aussi
aux syndicalistes chevronnés, les plus contestataires 1. C'est ainsi que
l'on note l'entrée au gouvernement Lissouba des éléments tels que:
André Hombessa, alors président de la Jeunesse du Mouvement National de la
Révolution (JMNR), devenu ministre du Travail, de la Prévoyance
sociale, des Transports, du Tourisme et de l'Aviation civile, après
avoir assumé les fonctions de Secrétaire d'État à la présidence de la
République, chargé de la Jeunesse et des Sports
Claude-Antoine Da Costa: Secrétaire d'État à la présidence de la République,
chargé de la Défense nationale, des Eaux et Forêts
Claude-Ernest Ndalla : Secrétaire d'État à la présidence de la République, chargé de
la Jeunesse et des Sports (en remplacement de André Hombessa)
Lorsque, le 6 mai 1966, M. Pascal Lissouba (démissionnaire, le
15 avril de la même année) est relevé de la «Primaturé» par
M. Ambroise Noumazalaye, le Système entre inexorablement dans une
radicalisation qui échappe à M. Massamba Debat. Au moment où
celui-ci prend le risque de supprimer le poste de Premier ministre pour
le cumuler avec sa fonction de chef de l'État, remerciant de fait
M. Noumazalaye, mais intégrant au sein du Système des noms qui font
encore - près d'un demi-siècle après - l'actualité de la vie politique
congolaise, tels que M. Stéphane Bongho-Nouarra ou M. Augustin
Poignet, il est trop tard. L'heure est au réajustement de la révolution.
Celle-ci est marquée à l'intérieur du pays par la forte pression sur les
populations à qui l'on oblige de transformer leur vie en s'adaptant à la
1 ibid., pp. 35-36.
2
C'est ainsi que ['on appelle, au Congo Brazzaville, le siège du gouvernement où travaille le
Premier ministre (en principe).
26Comment en est-on arrivé là ?
nouvelle donne, le contrôle de tous les actes du gouvernement, la
nationalisation d'entreprises publiques et étrangères]. À l'extérieur, les
relations s'intensifient avec les pays de l'Est, notamment la Chine et
Cuba, qui accueillent déjà un flux d'étudiants congolais. Le Système
mis en place vient de s'enraciner solidement dans le pays. Il faut noter
que la relève de M. Lissouba par M. Noumazalaye provoque un climat
d'hostilité entre les deux hommes, ce qui instaure une logique de
guerre irréversible. D'un côté l'aile Lissouba avec MM. Martin Mbéri,
Claude-Antoine Da Costa, Antoine Van Den Reysen, Hilaire
Mountault, de l'autre, l'aile Noumazalaye avec MM. Ange Diawara,
Claude-Ernest NdallaJean-Baptiste Lounda. La troisième tendance,
celle de M. Massamba Debat - composée de MM. Michel Mbindi,
André Hombessa, Antoine Maboungou-Mbimba, Aimé Matsika - est
sinon effacée, du moins incapable de faire face au front
révolutionnaire. Commence le calcul politique qui consiste, pour
l'homme politique congolais, à «se positionner au bon moment, à la
bonne place ». La scission de la Gauche en tendances Noumazalaye et
Lissouba naît d'une succession d'événements ayant conduit ce dernier
à démissionnerde la « Primature », à un moment très agité qui marque
la transition entre le pouvoir en place (M. Lissouba, Premier ministre)
et le rêve de la révolution marxiste-léniniste (M. Noumazalaye,
Premier Secrétaire du MNR) : l'évasion du président Fulbert Youlou,
l'assassinat de trois hauts fonctionnaires (MM. Massouémé,
Matsokota et Pouabou), le cumul des responsabilités de certains
ministres, la nomination de M. Ange Diawara au poste de chef du
Corps national de la Défense civile, l'échec de M. Martin Mbéri à
s'emparer de la présidence de la JMNR, une association de jeunes qui
cristallise la légitimité de l'idéologie socialiste au Congo
Brazzaville2... Mais, M. Lissouba se dit victime d'intrigues du
1Les différents mouvements sont fédérés sous deux organisations affiliées au parti unique: la
Jeunesse du mouvement national de la révolution (JMNR) et la Confédération syndicale
congolaise (CSC). La milice qui se développe devient peu à peu concurrente de l'armée
nationale et des forces de police.
2 P. Bonnafé, Une classe d'âge politique: la JMNR du Congo Brazzaville, Cahiers d'études
africaines, vol. XIII, 1968, pp. 327-368.
27Comment en est-on arrivé là ?
«tribalisme» des intellectuels du Groupe de Boko (aile Massamba
Debat) à la tête duquel se trouveraient MM. Mbindi et Hombessa.
C'est ce sentiment d'homme persécuté qui fera de lui le «symbole»
du Grand Niari, ensemble des trois régions: Niari, Bouenza et
Lékoumou. Il trouve en effet autant d'aise à convaincre l'opinion
régionale que la dissension s'opère à un moment trouble de la vie
politique du Pool entre les Kongo de Boko, représentés par le
président Massamba Debat et les Lari de l'abbé Fulbert Youlou. Il se
replie alors derrière le cercle de sa tribu au sein duquel des jeunes
cadres tels que MM. Kimbouala Nkaya et Eugène Mankou sont en
train de filer du mauvais coton. Ensemble, ils entraînent les
ressortissants régionaux dans une logique populiste qui fait passer en
bloc les Kongo pour leurs persécuteurs. D'où l'émergence de la
conscience tribale qui finit par créer le mythe du Grand Niari.
Pourtant, les mouvements de mises à l'écart, de permutations ou de
remplacements d'acteurs n'y changent rien, les deux tendances
(Lissouba-Noumazalaye) étant bien représentées au MNR et au
gouvernement. Syndicalistes, modérés et « super révolutionnaires» -
dont certains se retrouvent aujourd'hui en position de leaders dans les
différents drames congolais - viennent ainsi de bétonner le Système:
MM. Pascal Lissouba (Premier ministre), Ambroise Noumazalaye
(Secrétaire permanent du MNR puis Premier ministre), André
Hombessa (président de la JMNR puis ministre), Michel Mbindi
(directeur de la Sûreté nationale), Claude-Antoine Da Costa
(ministre), Hilaire Mountault (membre du Bureau politique du MNR),
Claude Ernest Ndalla (membre du Comité Exécutif de la JMNR puis
Secrétaire d'État à la présidence de la République), Martin Mbéri
(Vice-président de la JMNR), Augustin Poignet (ministre)...
Le cycle de décision du Système
L'armée, muette jusque-là, se mêle dans la lutte par l'entremise de
quelques jeunes officiers qui la représentent au sein du Comité central
du MNR. C'est le cas de MM. Marien Ngouabi, Joachim Yhombi
Opango et Denis Sassou Nguesso. Le capitaine Ngouabi - libéré de la
28Comment en est-on arrivé là ?
prison suite à une mutinerie des parachutistes, son corps d'armes,
prend la tête du mouvement armé en neutralisant certains officiers
(tel que le commandant Mountsaka) de la tendance Massamba Debat
et en propulsant d'autres (cas du capitaine Kimbouala Nkaya nommé
chef d'état-major de l'armée). Cette nouvelle équipe noue de fortes
relations avec les deux ailes gauches pour se dresser contre la tendance
Massamba Debat. Au fil du durcissement de la révolution, la nouvelle
force lui reproche son intention d'instituer le «socialisme bantou »,
une sorte d'alchimie de la tradition et de la modernité, ce qui est
inadmissible pour les jeunes révolutionnaires qui, eux, réclament
plutôt le socialisme scientifique. Car du « socialisme bantou» naîtrait,
dans leur esprit, un sentiment de « résurgence politique du tribalisme
et sa légitimation ». L'explication des facteurs démographiques,
coloniaux et biologiques fournie dans un fascicule] par le président
Massamba Debat pour justifier certaines inégalités encore prégnantes
au sortir du colonialisme, ne font que jeter l'huile sur le feu. La raison
est donc toute trouvée par l'armée pour s'emparer du pouvoir,
constituant par cet acte le troisième larron du Système. Le mouvement
insurrectionnel du 31 juillet 1968, symbole du coup d'État, radicalise
la révolution telle que la décrit le président Marien Ngouabi dans un
ouvrage qu'il publie deux ans avant sa mort2. Ce changement est
néanmoins le bienvenu aux yeux de M. Lissouba, qui rit sous coiffe de
la chute de M. Massamba Debat et de l'éclatement du Groupe de
Boko, ce qui justifie le resserrement des liens entre les cadres du
Grand Niari et le Groupe du Nord autour du capitaine Marien
Ngouabi. Le Conseil National de la Révolution (CNR) mis en place
est animé essentiellement par ces deux groupes; MM. Victor
TambaTamba, Nguila Moungounga Nkombo, Georges Mouyabi, Kimbouala
Nkaya, Christophe Moukouéké... pour le Groupe du Grand Niari ;
I A. Massamba Debat, Pour la réussite de notre combat, Imprimerie nationale, Brazzaville,
1967.
Cité par J. Mampouya, qui défend avec ferveur l'argumentaire révolutionnaire, op. cit.,
pp. 98-103.
2 M. Ngouabi, Vers la construction d'une société socialiste en Afrique, édit. Présence
africaine, Paris, 1975.
29Comment en est-on arrivé là ?
MM. Pierre Nzé, Justin Lekoundzou, Denis Sassou Nguesso, Joachim
Yhombi Opango, Marien Ngouabi, Laurent Mann, Lise Ekbatana,
Hyacinthe Bakanga, Ambroise Noumazalaye... pour le Groupe du
Nord.
Les rescapés de la JMNR du Groupe du Pool comme MM. Claude
Ernest Ndalla, Matoumpa Mpolo, Jean-Baptiste Lounda, Félix
Mouzabakani, Ange Diawara, Aloïs Moudileno Massengo... s'allient
néanmoins au Groupe du Nord pour soutenir au poste de Premier
ministre la candidature de M. Noumazalaye, le même qui a pris la
relève de M. Lissouba à cette fonction sous le régime Massamba
Debat. Mais, le capitaine Marien Ngouabi tranche en faveur de
M. Alfred Raoul, ce qui ne laisse pas M. Lissouba dormir du sommeil
du juste. Avec l'arrivée de M. Ngouabi au pouvoir, la JMNR absorbe
les milices et devient l'Union de la jeunesse socialiste congolaise
(UJSC), le Groupe de Boko ayant été enterré, certes, mais les membres
du Groupe du Grand Niari intégrés dans le Parti congolais du travail
(PCTY - parti unique qui vient d'être créé pour symboliser le
durcissement de la révolution socialiste scientifique - ne pesant pas
lourd pour réussir à ramener M. Lissouba à la «Primature ». Le
capitaine Marien Ngouabi est plutôt entouré d'une majorité constituée
par le Groupe du Nord. Le Groupe du Pool étant neutralisé, les
partisans de l'abbé Youlou tentent de reconquérir par la force le
pouvoir perdu. C'est la poursuite du processus des coups d'État dont
tous seront manqués désormais jusqu'à la fin du régime Ngouabi. Les
partisans de l'abbé Youlou échouent deux fois avec MM. Bernard
Kolélas (7-8 septembre 1969) et Pierre Kiganga (23 mars 1970). Le
premier est victime d'emprisonnements à répétitions tandis que le
1 l,Le PCT, créé en 1969, symbole du Parti État, et par conséquent du Parti Nation oriente son
combat vers deux axes: l'un externe, l'autre interne:
- le combat externe est dirigé, bien évidemment contre le « capitalisme, l'impérialisme et leurs
»,fantoches
- en interne, ce sont plutôt les «réactionnaires)} et les particularismes ethniques qui sont
combattus comme ferments potentiels de division et d'affaiblissement de l'édifice étatique.
De toutes les explications à donner au caractère brutal des « révolutionnaires du PCT au
sommet de l'État », c'est notamment ce combat interne qui justifie leur raccourci
autoritaire.
30Comment en est-on arrivé là ?
deuxième laisse sa peau à l'endroit même du coup d'État et, avec lui,
au moins 130 victimes massacrées à la rivière Tsiémé (Nord de
Brazzaville). En novembre 1971, une longue grève de l'Union
générale des élèves et étudiants congolais (UGEEC) fragilise sa
légitimité déjà vacillante. Le président Ngouabi qui, par ce
mouvement estudiantin, voit une main noire de ses adversaires
politiques, décide de passer à l'offensive. C'est l'ère de 1'« épuration»
politique qui se matérialise par l'élimination des deux ailes gauches
les plus radicales. Réussir une activité au Congo devient désormais
synonyme d'appartenance au Système, la politique unique, l'armée
unique ou le sommet du syndicat unique devenant ainsi les métiers les
plus rémunérateurs dans l'ombre et les mieux prisés par les
populations démunies. D'où la lutte à l'intérieur même du Système
pour la sauvegarde des «acquis de la révolution» (avantages
individuels), et à l'extérieur, contre tout contrevenant au Système.
D'où la traque, par le Système, des «réactionnaires ou
contrerévolutionnaires ». D'où la banalisation de l'être humain dont
l'assassinat des contradicteurs fait office de sanction systématique. Le
critère du « militantisme» suffit officiellement à unir les membres du
Système ou leurs postulants. En réalité, la lutte (pour le pouvoir et les
avantages divers) qui y est ardue ne cache pas l'impératif critère de
communauté de famille, d'ethnie, du passé scolaire ou d'une relation
quelconque avec le vétéran, sollicité sur le « cas» présenté. C'est l'ère
des «cas », c'est-à-dire, l'élément à favoriser par le pouvoir du proche.
Le Système s'érige ainsi:
- d'une loi unique, la Loi draconienne: d'une rigueur si inflexible
qu'elle semble être « écrite avec du sang ». À l'actif de ladite loi, la
mort est le châtiment prévu pour toutes les fautes, même minimes
commises par les oppressés du Système. Le but est de substituer son
pouvoir au pouvoir judiciaire de l'État.
- d'une idéologie unique, la Propagande: moyen privilégié de la
guerre psychologique, la propagande est une partie intégrante des
stratégies indirectes du Système. Elle consiste à présenter des faits, des
nouvelles, des analyses, des appels, par l'intermédiaire des différents
mass media au service du pouvoir, visant à effectuer une pression sur
31Comment en est-on arrivé là ?
l'émotivité, l'esprit et les comportements de la population congolaise,
au bénéfice des acteurs qui les diffusent, en temps de paix comme en
temps de troubles. Formés notamment dans les pays de l'Est, d'où
furent diplômés des docteurs en « Science-es-Agitation des masses »,
les spécialistes du Système ont développé la «filière d'intoxication
(intox) », connue des profanes sous l'appellation de
« désinformation ». Par 1'« intox », le Système réussit aisément à
mener des actions insidieuses sur les esprits, tendant à accréditer
certaines opinions, à démoraliser, à dérouter la population congolaise
et à répandre de faux renseignements pour la tromper. Le climat
conflictuel qui ne cesse d'évoluer en dehors et au sein du PCT va,
cependant, susciter la révolte des ultra gauchistes. Le lieutenant Ange
Diawara ourdit un putsch le 22 février 1972 en association avec
certains insatisfaits du Groupe du Nord. Trahi par ces derniers, l'échec
lui conduit au maquis pendant un an avant d'être abattu avec la
quasitotalité de l'équipe qui l'a tenu compagnie. Les survivants sont jetés
en prison et porteront désormais le stigmate du M22 qui symbolise
leur qualité de membre du Mouvement du 22 février 1972. Le PCT
sort de cette épreuve, très affaibli. Le noyau dur de la doctrine
marxiste-léniniste, démantelé, le capitaine Ngouabi n'a plus d'autre
issue que de rappeler M. Pascal Lissouba, qu'il avait écarté au
Congrès consultatif, par le biais de la Conférence nationale de juillet
1972. M. Lissouba revient, mais avec une nouvelle carte politique: la
tribu-classe, doctrine exposée dans le livre qu'il publiel. Tout cela
n'est pas très clair aux yeux du président Ngouabi, qui se fait du
mouron, mais obligé de capituler. Profitant, cependant, de la
déchéance de M. Diawara et du M22, M. Lissouba fait une entrée
triomphale au Comité central du PCT, entraînant avec lui MM. Martin
Mbéri, Nguila Moungounga Nkombo, Aba Ngandzion... Mais,
l'idylle ne dure que le temps d'une rose puisqu'un an seulement après,
en 1973, M. Lissouba est accusé d'avoir été en intelligence avec le
lieutenant Ange Diawara. Il est écarté du Comité central du PCT, et
1 P. Lissouba, Conscience du développement et démocratie, Nouvelles éditions africaines,
Dakar, 1976.
32

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