La Corée vers la réunification
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Description

Malmenée par l'histoire, la Corée a subi depuis la fin du XXe siècle des agressions multiples de la part des grandes puissances voisines ou lointaines. La fin de la Seconde Guerre mondiale n'a pas été synonyme de libération (après 50 ans de colonisation japonaise), mais de division, sous les auspices des Etats-Unis et de l'URSS. Cette fracture au sein d'une nation millénaire est entretenue par les Etats-Unis et l'Occident. Au Nord comme au Sud, au-delà des contradictions, une profonde volonté de réunification fait son chemin.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 341
EAN13 9782336278315
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Image de couverture :
Fresques des tombeaux de l’ère Koguryo,
classés au patrimoine mondial de l’humanité.
La Corée vers la réunification

Robert Charvin
Guillaume Dujardin
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296118638
EAN : 9782296118638
Sommaire
Page de titre Page de Copyright AVERTISSEMENT AVANT PROPOS - CONTRE LE « PROVINCIALISME » INTRODUCTION PREMIERE PARTIE - UNE NATION MALTRAITEE PAR L’HISTOIRE
I. UNE NATION PLURIMILLENAIRE II. LA COLONISATION JAPONAISE ET LA COMPLICITE DES IMPERIALISMES OCCIDENTAUX. III. LA POLITIQUE DES PUISSANCES : LA DIVISION DE LA COREE (1945 - 1948) IV. LA GUERRE CIVILE INTERNATIONALISEE (1950-1953)
DEUXIEME PARTIE - LA LONGUE MARCHE VERS LA REUNIFICATION
I. ETAT DES LIEUX : FACTEURS DE RAPPROCHEMENT ET CONTRADICTIONS II. LA COOPERATION NORD-SUD EN ACTES
TROISIEME PARTIE - LA RESPONSABILITE MAJEURE DES ETATS-UNIS, DU JAPON ET DE L’UNION EUROPEENNE
I. LE BLOCAGE DES NATIONS UNIES PAR LA POLITIQUE AMERICAINE II. LA REUNIFICATION ET LA QUESTION DES DROITS DE L’HOMME ET DE LA DEMOCRATIE III. LA REUNIFICATION ET LA QUESTION NUCLEAIRE IV. L’ECONOMIE MONDIALE ET LE PROCESSUS DE REUNIFICATION
PERSPECTIVES
Kim Jong Il et Kim Dae Jung
“S’il y a une vertu indispensable à la plume, c’est qu’elle ne doive jamais servir à la louange des puissants”
Jean-Marie Gustave Le Clézio
Prix Nobel de littérature

“Les Etats qui montent ont à arracher progressivement des mains de l’hyperpuissance leur influence et leur position internationale. Ainsi le mouvement vers la multipolarité du monde se dessine-t-il comme un processus lent et tortueux”
Guy Spitaels
Ministre d’Etat (Belgique)

“Une idée est toujours l’affirmation qu’une nouvelle vérité est historiquement possible”
Alain Badiou
Philosophe (France)

“Au-delà de la Corée elle-même, la tension dans la péninsule est un facteur de déstabilisation de toute la région. Historiquement, l’Asie orientale n’a jamais été en paix tant que la péninsule a été le jouet des puissances étrangères”
Hwang Sok Yong
Ecrivain (Corée du Sud)

“Mettre un terme à la division et à la confrontation qui durent depuis près d’un demi-siècle et réunifier le pays est le désir et la volonté unanimes de notre nation. L’union de toute la nation est préalable à sa réunification indépendante et pacifique. Tous les Coréens qui se préoccupent du sort de la nation, qu’ils soient au Nord et au Sud ou à l’étranger, qu’ils soient communistes ou nationalistes, pauvres ou riches, croyants ou athées, doivent s’unir en tant que compatriotes, en transcendant toutes les différences existant entre eux et ouvrir ensemble la voie à la réunification”
Kim Il Sung

“La réconciliation est le devoir de chacun”
Kim Dae Jung
AVERTISSEMENT
La présente approche du problème coréen et de la question de la réunification de cette nation agressée et divisée par des forces étrangères se positionne délibérément en faveur des intérêts du peuple coréen tout entier et de lui seul.

Elle n’échappe donc pas à des choix et à des jugements de valeur, ce qui cependant ne la singularise en rien.

Certaines présentations coréennes s’attachent exclusivement à donner le point de vue de l’une des deux parties Nord ou Sud ; une certaine littérature, très occidentalo-centriste, se place sur le terrain des Grandes Puissances étasunienne ou européennes et de leurs intérêts à court terme ; d’autres se sont fait une spécialité de dénoncer la partie Nord, sans jamais lui reconnaître la moindre réalisation ou le moindre acte positif. Rares sont ceux qui, à contre-courant, apportent quelques connaissances à une réalité nordiste méconnue.

On sait que le travail «entaché d’idéologie» est toujours celui de l’Autre, qui pense autrement. Toutes les approches précitées sont donc marquées d’«idéologie» !

Comment ne pas noter, par exemple, que l’image de la Corée, en Occident, vient de la période impériale où l’interventionnisme était la règle, durant laquelle se sont fabriqués des stéréotypes anti-«jaunes» ? Ce regard néo-colonial, stimulé par «la guerre des civilisations», relancée par les Etats-Unis, affecte le regard porté sur une société étrangère et lointaine. Aux intérêts à court et à moyen termes qui pervertissent les réactions aux politiques d’un pays comme la Corée, s’ajoute, plus profondément, un coefficient de déformation lié aux représentations que se font les Occidentaux des Asiatiques en général, et des Coréens en particulier, en dépit d’une grande méconnaissance 1 .

Il a pu être écrit par un journaliste français connu, mais totalement ignorant des multiples et séculaires ingérences occidentales en Asie, dans un ouvrage au titre significatif « Péril jaune, peur blanche », en 1970, que « le noir, le blanc, le rouge, cela tranche », « même si le métissage abâtardit les ruptures de couleurs. Le jaune ne donne pas un teint : c’est un état d’âme collectif, l’ictère à l’échelle des masses qui grouille » 2  !

L’Asiatique est « impénétrable » et « imprévisible », donc incompréhensible et par là même dangereux 3 . Car, si le « jaune » est reconnu comme intelligent (à la différence de la « naïveté » et de la « puérilité » du nègre), son intelligence est tortueuse et d’une rationalité tellement « autre » qu’elle est proche de l’irrationalité. Cet Asiatique « mystérieux » ne peut donc qu’inspirer de la peur 4 .

Cette peur est sans doute l’une des principales clés de la représentation de l’Asiatique, élément anonyme d’un flot montant remettant en cause la suprématie blanche.

Le Coréen et le Chinois, selon les analyses hostiles sommaires, font partie de ce flot magmatique et si le Chinois, avec sa réussite économique, commence depuis quelques années à être «visible» et « lisible », notamment dans un espace « connu », celui du commerce et de la concurrence, ce n’est pas le cas du Coréen du Nord qui serait resté « ermite » et préoccupé avant tout d’ « idéologie ».

En France, plus que dans d’autres pays occidentaux, s’ajoute le souvenir pas encore totalement disparu de l’Empire colonial présent en Asie jusqu’à Dien Bien Phu, et non dénué de racisme.

Certes, ces images caricaturales appartiennent au monde de mythes populaires occidentaux, mais ces mythes ne sont pas de génération spontanée. Ils sont l’effet d’une formulation et d’une diffusion par les élites du savoir et du pouvoir.

Qui se souvient encore de la tentative française de 1866 de coloniser la Corée, comme l’ont tenté aussi d’autres puissances ? A l’initiative du contre-amiral P. G. Roze, commandant de la flotte française d’Extrême-Orient, une expédition est montée contre la monarchie coréenne. Il s’agit, comme aux lendemains du « coup d’éventail » prétendant légitimer la conquête de l’Algérie, de ne pas laisser impunie la mort de 9 prêtres catholiques partis évangéliser le peuple coréen : « Le jour où le Roi de Corée a porté la main sur nos malheureux compatriotes, fait savoir H. de Bellonnet, représentant de la France en Chine, a été le dernier de son règne. Dans quelques jours, nos forces militaires vont marcher à la conquête de la Corée et l’Empereur, mon auguste souverain, a seul aujourd’hui le droit et le pouvoir de disposer selon son bon plaisir du pays et du trône vacant » ! Roze annonce, dans un style très contemporain, que la mort des 9 Français sera vengée « en tuant 9.000 Coréens » !

Au cours de l’avancée des troupes françaises sur le territoire coréen, émaillée de pillages (comme lors de la prise de Kanghwa), Roze exige du Roi de Corée qu’il lui livre « les 3 ministres qui ont le plus contribué à la mort » des missionnaires. Mais la résistance coréenne, dirigée par le général Ri Kyong Ha, finit par l’emporter, comme il en avait été de même, peu de temps auparavant, face à l’expédition américaine qui voulait forcer les Coréens à s’ouvrir au commerce international 5 .

Avec l’affaiblissement des partis communistes européens qui avaient fait l’effort, à un moment de leur histoire, pour promouvoir une meilleure compréhension des peuples d’Asie (par exemple, les Amitiés franco-chinoises, créées par le PCF en 1949 ou l’Association d’Amitié franco-coréenne, et la publication d’ouvrages tel que celui de J. Suret-Canale et J.E. Vidal, aux Editions sociales, sur la Corée Populaire en 1973), ce savoir a reculé 6 dans les rangs des mouvements les plus disponibles pour accueillir une autre image des peuples d’Asie 7 .

A propos de la seule Corée du Sud, s’est développé le mythe d’un « miracle » économique. Cette prétendue réussite, réalisée par une accumulation primitive brutale antisociale, avec l’aide massive des Etats-Unis, n’est en rien le fruit d’un capitalisme libéral, mais d’un modèle coercitif ultra-productiviste ni recommandable, ni reproductible 8 .

De surcroît, la division de la Corée (dont on a oublié les origines réelles en Occident) fait de ce pays un espace de haute tension sur lequel les rares « informations » diffusées sont toujours mauvaises. La littérature « grand public » sur la Corée est très peu attractive : elle est des plus sommaires, distinguant les « bons » Coréens des « mauvais », séparés par le 38 ème parallèle. La condamnation est prononcée sans instruction préalable ni contradictoire. D’autres nations divisées tendent, à un degré moindre, à être présentées avec le même simplisme.

Ce fut le cas, en son temps, du Vietnam jusqu’à la réunification réalisée par les armées de la RD du Vietnam et les maquisards du F.N.L à l’encontre de l’armée américaine, implantée au Vietnam Sud. Le Nord représentait en Occident « l’enfer » communiste et le Sud, le « monde libre » !

C’est de même, sans appréhension de la complexité de la situation, que la division du Yémen, beaucoup moins sensible à l’Occident, a été traitée.

Le regard sur les nations divisées, quelles qu’elles soient, sont ainsi l’objet de travaux qui s’opposent radicalement. Il en a été ainsi pour l’Allemagne, avec la RDA et la RFA jusqu’à la réunification. En Asie, les relations R.P. Chine – Taïwan soulèvent les mêmes ruptures, bien que le rapprochement soit de plus en plus évident.

A Chypre où des négociations ont enfin repris, le conflit entre Turcs et Grecs est occulté par l’appartenance des belligérants à la même alliance politique, économique et militaire (l’Union européenne et l’OTAN).

Tôt ou tard, ces peuples séparés se retrouvent. Il en sera ainsi de la Corée, nation millénaire que quelques décennies de rupture ne peuvent détruire pour peu que cessent les ingérences étrangères qui ont depuis toujours fait son malheur.

Tôt ou tard, la Corée réunifiée constituera une puissance qui comptera en Asie et dans le monde, pour le plus grand profit du progrès démocratique et du maintien de la paix.

Que les traditionnels donneurs de leçon, imbus de leur prétendu universalisme et de leur impérialisme humanitaire, totalement oublieux de leur propre responsabilité, sachent qu’ils travaillent en faveur d’un monde qui se meurt et d’intérêts purement mercantiles, tout comme les protagonistes du partage du monde de la fin du XIX ème siècle et du XX ème siècle.
Comité International de Liaison pour la
Réunification de la Corée (CILRECO)
AVANT PROPOS
CONTRE LE « PROVINCIALISME »
Les puissances européennes, comme l’hyperpuissance étasunienne, ont une haute estime d’elles-mêmes.

Depuis le XVI ème siècle et la Renaissance, l’Europe jauge le monde entier avec ses propres et exclusifs critères. L’avancée idéologique de grande portée que représente le siècle des Lumières a renforcé ses prétentions universalistes, perverties par le colonialisme puis par un impérialisme occulté aujourd’hui par une mondialisation qui ne se préoccupe pas de la masse de mondialisés malgré eux. L’Europe, puis les Etats-Unis, n’ont pas cessé de se présenter comme des « modèles » qu’il ne s’agit que de transposer sur tous les continents pour le plus grand profit de « la » Civilisation. L’URSS, contaminée sans doute par son appartenance culturelle à l’Europe, mais surtout par sa place de Grande Puissance, a fait de même : le « modèle » soviétique devait répondre à toutes les questions du socialisme partout dans le monde !

Aujourd’hui, malgré l’extrême affaiblissement des Etats-Unis et de l’Europe, frappés par une crise dont ils sont éminemment responsables, malgré la forte montée en puissance des pays « émergents » (Chine en tête), ces puissances se prennent toujours, à elles seules, pour la « communauté internationale » et manifestent un mépris infondé pour les expériences politiques et économiques autres que les leurs. Ce comportement s’explique : ces Etats sont préoccupés du fait que des marchés et des ressources naturelles leur échappent. Ils craignent aussi une contamination comme cela s’est produit récemment en Amérique du Sud.

Moins explicable est l’approche méfiante voire hostile des forces politiques se revendiquant d’un internationalisme et même d’un altermondialisme. La diversité politique et idéologique n’est pas pleinement admise, en dépit de l’abandon officiel de la théorie du « modèle ».

Le « neuf » – qui ne l’est pourtant que relativement – reste suspect car souvent incompris : le temps n’est plus où une partie de l’opinion occidentale s’enflammait pour telle ou telle révolution parce qu’elle s’y reconnaissait. Rien de cela dans la révolution « jamahyrienne » libyenne à ses débuts, dans celle initiée par Sankara au Burkina Faso, ou dans le réveil amérindien dont témoigne le sous-commandant Marcos au Chiapas ou la Bolivie d’Evo Moralès. Il semble qu’il y ait trop d’inconnus à surmonter : ni le même langage, ni la même culture, ni même le type de réformes entrepris ne ressemblent à ce qui était lisible. L’Asie est encore plus « étrangère » : ce qui est peut-être la « N.E.P. » chinoise est perçue comme une simple intégration au capitalisme, le Vietnam est passé sous silence et la Corée du Nord bat tous les records de « mystères » !

En réalité, l’ignorance, la bêtise intéressée entretenue par les grands médias, la crainte des politiques (souvent obsédés de préoccupations électoralistes) conduisent à un rejet ou à l’indifférence. Le traitement de Cuba, pour laquelle se conjuguent la nostalgie du Che, la salsa et le tourisme dans les Caraïbes, les souvenirs du Castro des années 50-60, est ainsi radicalement différent de celui dont bénéficie la Corée du Nord vis-à-vis de laquelle l’imagination occidentale se perd.

Globalement, il s’agit en fait d’un « provincialisme » idéologique paradoxal à l’heure de la mondialisation. Les réalités occidentale demeurent les références obligatoires : elles rendent aveugle et stupide.

Plus un système politique est éloigné de ces réalités, plus il est condamné et jugé « incompréhensible ». Or, l’Asie et particulièrement la Corée semblent appartenir à une autre planète qui inquiète. L’American Way of Life y semble trop absente. Les valeurs de la démocratie à l’occidentale semblent trop ignorées, comme s’il n’y avait qu’une seule voie pour démocratiser une société et en assurer le développement.

Le « Comment peut-on être Persan » de Montesquieu reste à l’ordre du jour pour les ressortissants des pays d’Asie. Pourtant, il y a quelques décennies, les puissances occidentales imposaient aux peuples d’Asie un sort peu enviable, puis le Japon impérial a massacré et colonisé, particulièrement les Coréens.

L’intelligence du monde contemporain exige que l’on sorte de ce provincialisme qui obscurcit les réalités non occidentales. Il y a même urgence quant il s’agit de l’Asie : l’heure de leur revanche se profile à l’horizon du XXI ème siècle et un basculement du monde est vraisemblable. Les hostilités occidentales encore nombreuses à son égard ne sont plus que des batailles de retardement.
INTRODUCTION
L’Histoire est sévère pour certains peuples. C’est le cas pour le peuple coréen victime depuis plus d’un siècle d’agressions et d’occupations de puissances étrangères proches ou lointaines.

La clé de ce destin difficile se trouve dans la géographie : la proximité immédiate des grands Empires concurrents a fait courir (et fait toujours courir) à la Corée un danger permanent ; l’intérêt stratégique que représente la maîtrise de son territoire placé entre le continent asiatique (la Chine et la Russie sont à ses frontières nord) et le Japon fait de la péninsule coréenne une base, voire un champ de bataille militaire ou politique, de première importance. L’Europe et les Etats-Unis n’ont pas manqué non plus, depuis le XIX ème siècle, de s’ingérer dans les affaires coréennes.

Le peuple coréen, pourtant, tout au long de ce XX ème siècle, n’a jamais perturbé la société internationale.

Le premier résultat de cette immixtion étrangère directe ou indirecte permanente est une aspiration irrépressible à l’indépendance et à la souveraineté.

Dès 1871, une note diplomatique de la monarchie coréenne adressée aux Etats-Unis qui tentaient de s’ouvrir par la force le marché coréen, exprime les seules aspirations de la Corée : « Les habitants de ce pays et le pays lui-même sont depuis 4.000 ans satisfaits de la civilisation dont ils jouissent et n’en désirent pas davantage. Nous n’importunons aucune autre nation. Pourquoi viendrait-elle nous importuner ? Notre pays est situé à l’Extrême-Orient, le vôtre aux confins de l’Occident. Pour quel motif avez-vous traversé tant de mers ? Vous voulez notre sol ? C’est impossible... ».

En 2009, le combat pour l’indépendance est toujours le même et le principal adversaire expansionniste demeure les Etats-Unis 9 . La flotte américaine dotée d’armes nucléaires sillonne les mers voisines et des dizaines de milliers de soldats américains stationnent depuis des décennies en Corée du Sud 10 , limitant la liberté de mouvement du Sud et menaçant le Nord.

Le paradoxe est que la justification de la présence de cette armada mobilisée en permanence est, selon les Etats-Unis, la « menace » constituée par la Corée du Nord, présentée souvent en Occident comme un « Etat-voyou », plus ou moins lié aux pays « terroristes » dont la liste, à géométrie variable, est fixée annuellement par le Congrès des Etats-Unis selon les intérêts stratégiques et les options du Département d’Etat. La première puissance mondiale, assistée de la seconde puissance économique mondiale, le Japon, serait menacée par la RPDC, un petit pays de 24 millions d’habitants, dont les Etats occidentaux se plaisent à dire qu’il est en grave difficulté, qu’il est proche de sa disparition, et en tout état de cause doté d’une armée archaïque ! Le discours américain anti-coréen, proche de celui développé contre Cuba ou l’Irak, est tout aussi peu argumenté et souvent agrémenté d’affirmations non crédibles pourtant largement diffusées par les médias occidentaux. Si le Japon reprend à son compte, parfois avec encore plus de virulence, la thèse de l’extrême dangerosité de la Corée du Nord, c’est que l’ex-colonisateur non repenti (de 1910 à 1945) cultive encore la mémoire du Grand Japon impérial, indifférent aux droits des peuples et toujours préoccupé de maintenir son hégémonie sur les Coréens et sur l’Asie.

Mais le monde occidental (gouvernants et grands médias) va plus loin encore.

La partie Nord de la Corée subit depuis plus d’un demi-siècle un embargo unilatéral de la part des Etats-Unis et de leurs alliés, tout comme Cuba qui connaît le même sort depuis 1960.

L’objectif est l’asphyxie économique et l’élimination du régime politique de Pyongyang, la guerre de 1950-53 n’ayant pas donné les résultats attendus par les Etats-Unis et leurs alliés européens qui avaient envoyé des corps expéditionnaires supplétifs. Cet embargo est source de difficultés innombrables pour le peuple nord-coréen ; il n’est guère apprécié non plus par le peuple dans la partie sud dont l’anti-américanisme est très vivace, quelles que soient les positions officielles des autorités de Séoul.

On peut certes admettre que le régime de Pyongyang ne soit pas apprécié par celui de Washington ou de Tokyo mais, face à la Corée du NordM qui, en raison des rapports de forces, ne leur fait courir aucun risque réel, les Etats-Unis, le Japon et leurs alliés se doivent de respecter la Charte des Nations Unies et le principe de l’égale souveraineté de tous les Etats membres des Nations Unies, dont la RPD de Corée. Le boycott unilatéral imposé à la RPDC est parfaitement illégal et n’aboutit qu’à imposer au peuple des conditions de vie difficiles. Il faut beaucoup d’arrogance pour que la RPDC soit accusée d’affamer son peuple et plus généralement de mauvaise santé économique, alors que tout est fait en Occident pour l’étrangler ! Il en faut davantage encore de la part des puissances qui sont les principales productrices et exportatrices d’armes du monde entier et qui se sont dotées d’une force nucléaire sans rivale de manifester leur « frayeur » devant la politique nucléaire de la RPDC tout en dénonçant, malgré le manque de preuves irréfutables, sa coopération avec certains Etats, comme la Syrie par exemple, elle-même à portée immédiate des armes nucléaires israéliennes !

Les Grandes Puissances n’ont pas la moindre considération pour le droit international dont nombre de ses normes fondamentales sont violées, qu’il s’agisse en particulier des principes de souveraineté, de non ingérence et de règlement pacifique des conflits ou des règles du droit nucléaire, tout comme les droits de l’homme lorsque les victimes de leur violation ne sont pas des « amis » 11 .

Quantité de régimes dans le monde ne répondent pas aux canons de la démocratie vue d’Occident comme, par exemple, l’Arabie Saoudite, ou tel Etat africain militarisé et corrompu, sans pour autant faire l’objet du même rejet systématique. Les dictatures « protégées » sont celles qui sont « utiles » aux intérêts américains et européens ; les Etats qui sont dénoncés sont ceux qui résistent à leur hégémonie ou dont la dénonciation est tactiquement « nécessaire ».

Cette politique des « deux poids, deux mesures » si souvent condamnée dans les couloirs des Nations Unies et dans les pays du Sud, discrédite un Occident contre lequel le reste du monde se soulève avec plus ou moins de violence, en dépit du louvoiement des gouvernements dont la pérennité dépend plus de leurs tuteurs occidentaux que de leur peuple. La RPDC n’est isolée que par référence au monde occidental : à l’inverse, le processus d’isolement des Etats-Unis au sein des peuples du Sud ne cesse de s’accélérer.

Le fait de construire une société originale « non alignée » dans un monde en voie de standardisation ne peut que déranger ceux qui croient mieux survivre grâce à leur(s) abandon(s) de souveraineté et aux subsides venant des Grandes Puissances. Celles-ci ne peuvent laisser se développer une entité inédite qui, si elle réussissait, risquerait de contaminer d’autres peuples.

Les puissances occidentales, en dépit de leur discours humanitariste, n’ont jamais eu de position de principe vis-à-vis des nations divisées. La démonstration en a été faite durant la période coloniale pendant laquelle le découpage arbitraire des territoires colonisés, visant à la division des communautés populaires préexistantes (notamment en Afrique), est le fruit de l’hégémonie des puissances européennes 12 .

Les puissances occidentales ont ensuite largement fait le procès de la RDA en déplorant par toutes les voies médiatiques de l’époque le sort des familles berlinoises et allemandes séparées, en accusant le « gouvernement de Pankow » (selon le terme méprisant utilisé dans les années 50-60) 13 d’être responsable de la division de l’Allemagne, en considérant impossible dans le contexte de l’affrontement Est-Ouest un processus de réunification, faute d’une perspective d’absorption de l’Allemagne de l’Est par l’Allemagne de l’Ouest 14 .

Dans d’autres cas, ces mêmes Etats « à vocation humanitaire » n’ont pas eu la moindre considération pour le droit des familles et la liberté de circulation. Dans le cas de Taïwan (séparée de la RP de Chine à l’issue de la guerre civile), comme celui du Vietnam, la seule question qui importait était l’intérêt stratégique qu’avaient les Etats-Unis et leurs alliés à maintenir la division. L’anti-communisme l’emportait sur tout autre intérêt, la réunification dans ces deux cas ne pouvant être réalisée qu’au profit de Pékin ou de Hanoï.

Lorsque la réunification perturbe les alliances occidentales, telle l’OTAN, avec le conflit gréco-turc à propos de Chypre, victime de l’intervention militaire turque, la division du peuple chypriote fait l’objet d’un silence quasi-total. Les préoccupations humanitaires n’ont plus leur place 15  !

Enfin, à l’inverse, face aux cas de sécession qui se sont multipliés avec les crises successives de l’ex-Yougoslavie et du Caucase, à l’instigation de l’Allemagne et des Etats-Unis, principalement, aptes à instrumentaliser les régionalismes et les nationalismes renaissants, les droits des peuples et des minorités ont fait l’objet d’interprétations contradictoires. Certains peuples ont été jugés comme devant être protégés et constitués en Etats : c’est le cas du Kosovo, par exemple, placé sous la tutelle de l’OTAN, de l’Union européenne, et même des Nations Unies. A ce néo-protectorat, «justifié» par des raisons soi-disant humanitaires, s’oppose la dénonciation du « démantèlement » de la Géorgie en raison de l’accession au statut d’Etat de l’Ossétie et l’Abkhazie et « l’oubli » des minorités serbes dans les nouvelles entités détachées de la Serbie !

Vis-à-vis de la Corée, les Grandes Puissances sont réservées – sinon hostiles – à toute réunification qui ne consisterait pas à faire capituler le Nord pour le seul profit du Sud.

Une Corée réunifiée intégrerait vraisemblablement le rang des puissances économiques et politiques avec lesquelles il faudrait compter.

Sa souveraineté rétablie priverait les firmes américaines et japonaises d’un marché totalement ouvert et d’un espace d’investissements lucratifs 16 . Elle retirerait aux Etats-Unis toute justification à leur présence militaire au Sud et dans la région, ce qui laisserait toute sa place à un Japon en voie de remilitarisation.

Plus généralement, il deviendrait impossible aux Occidentaux de conduire les Coréens à plus être eux-mêmes, c’est-à-dire à renoncer à leur identité, à la coréanité, obstacle à l’universalisation du « modèle » occidental, axe du processus de mondialisation.

Le fort particularisme culturel du peuple coréen – qui peut s’appuyer sur la Convention adoptée sous l’égide de l’UNESCO en faveur de la diversité culturelle – est pourtant une chance : en dépit du rôle du dollar et des influences étasuniennes qui se veulent hégémoniques au Sud, la coréanité du peuple tout entier demeure vivante. Elle est à la source d’un profond patriotisme dont on a perdu le sens en Occident, mais qui constitue le fondement d’une volonté réunificatrice capable de bousculer tous les obstacles. L’idée nationale, par-delà toutes les formations sociales qui se sont succédé dans l’Histoire coréenne et dont celle du Nord et celle du Sud demeurent aujourd’hui éloignées, procure au peuple coréen tout entier une cohésion que les forces étrangères ne semblent pas en mesure de détruire.

Pour analyser, depuis l’Europe, la question de la réunification de la Corée, il est néanmoins nécessaire de surmonter les obstacles majeurs afin d’éviter de faire chœur avec les « analphabètes » de toutes catégories, et il en est beaucoup, y compris dans les ministères et les salles de rédaction 17 , ainsi qu’avec les partisans d’un néolibéralisme universalisé qui se définit essentiellement par ses ennemis et par la lutte contre les boucs émissaires qu’ils s’inventent. Il faut aussi résister à certains courants se réclamant du progressisme et de l’altermondialisme, qui récusent souvent toute réelle diversité culturelle et politique dans leurs propres rangs 18 , en dépit d’un internationalisme de principe.

Si aux Etats-Unis, le combat contre la RPDC est ouvert, les Nord-Coréens étant assimilés expressément à des ennemis déclarés, en Europe, l’attitude est plus subtile, particulièrement depuis que la plupart des Etats (à l’exception notable de la France) ont établi avec la RPDC des relations diplomatiques normales. C’est en France que l’attitude est la plus confuse. Le candidat à la présidence François Mitterrand, en février 1981, lors d’un voyage préélectoral à Pyongyang, avait annoncé publiquement sa volonté de reconnaître, une fois élu, la RPDC. Depuis, les Présidents et les gouvernements de gauche et de droite se sont succédé sans faire avancer la question (la France n’accueille sur son territoire qu’une « Délégation Générale » n’ayant pas rang d’ambassade, si ce n’est que le Délégué Général est Ambassadeur auprès de l’UNESCO). Les arguments avancés – qui n’ont pas été utilisés par les autres Etats de l’Union européenne – évoluent au fil des relations de la RPDC avec les Etats-Unis : actuellement, ce sont prétendument les droits de l’homme (alors que leur violation systématique par la Corée du Sud durant les décennies de dictature militaire n’ont jamais fait problème) et la question nucléaire (alors que divers alliés du monde occidental possèdent l’arme atomique sans faire l’objet du moindre procès) qui s’opposent à une pleine reconnaissance.

Les médias européens, qui s’alignent en quelques heures et à peu de nuances près, sur les agences de presse et les grands médias nord-américains, lorsqu’il s’agit des questions coréennes (au cœur de la zone « d’intérêt vital » nord-américaine) font assaut de simplisme, de partialité et surtout de désintérêt pour des problèmes jugés trop éloignés de leurs lecteurs et auditeurs.

Sur la RPDC, l’approche est toujours sommaire. Tout y est présenté négativement : il ne s’agit que d’un totalitarisme archaïque de type stalinien ou maoïste, au bord de l’effondrement (depuis plus de 15 ans !). Lorsque le développement ne soulevait pas de difficultés spectaculaires, c’était le « culte de la personnalité » qui était mis en avant, puis une politique quasi clanique, sans que des phénomènes pouvant être analysés avec la même approche soient relevés dans le reste de l’Asie (en Inde avec la famille Gandhi-Nehru ou au Pakistan avec la famille Bhutto, par exemple) ou en Afrique noire où mêmes les Etats les plus proches de la France, comme la Côte d’Ivoire, célébraient quotidiennement leur Président !

Avec l’apparition de problèmes agricoles graves dans les années 90, particulièrement à partir de 1994-95, et surtout en 1997 à la suite de graves inondations et de sécheresses, le régime a été ouvertement accusé d’affamer son peuple, sans que jamais soient analysées les causes de ces difficultés agricoles ni que soit fait le moindre rapprochement avec les conséquences de la disparition de l’URSS, le développement du mercantilisme chinois et surtout le boycott que subit la RPDC depuis pratiquement ses origines, la privant d’accès aux circuits financiers internationaux.

En réalité, il s’agit de donner en exemple négatif une agriculture demeurée essentiellement collectiviste, alors que dans le même temps les moyens financiers que réceptionne la Corée du Sud lui permettent soit d’importer les denrées nécessaires soit d’acquérir des milliers d’hectares pour son propre ravitaillement à Madagascar, par exemple : l’endettement massif n’est l’objet d’aucun procès 19 . Les médias occidentaux, pour leur part, travaillent, avec persévérance, à isoler davantage le peuple coréen et à détourner de lui la solidarité internationale, y compris lorsqu’elle est sollicitée comme ce fut le cas, pour la première fois, en 1995.

En 2006, en vain, l’association des journalistes de Corée du Sud manifestait le souhait que les autorités américaines mettent fin aux critiques anti-nord-coréennes « qui font plus de mal que de bien ».

L’attitude française présente peut-être quelques spécificités. Le Gaullisme des débuts de la V ème République avait semblé s’ouvrir aux divers pays ayant choisi une « voie nationale » : les sympathies manifestées à l’égard de la Roumanie par de Gaulle lui-même, tout comme les socialistes (SFIO) de la IV ème République avaient eu toutes les indulgences vis-à-vis de la Yougoslavie titiste, semblaient inspirées par des valeurs « souverainistes ». Dans le même esprit, semble-t-il, la doctrine de la « souveraineté limitée », développée lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du Pacte de Varsovie, avait été violemment dénoncée.

Mais la RPDC, qui n’a pourtant à aucun moment adhéré ni au Comecon ni au Pacte de Varsovie, n’a pas bénéficié de cet intérêt presque cordial, malgré le choix le plus conséquent qu’elle s’est imposé pour suivre cette « voie nationale ». Les autorités françaises de droite et de gauche ont cette particularité d’avoir toujours adopté à son égard une attitude négative, plus encore que les autres pays de l’Union européenne, ce qui est étonnant, de la part tout au moins des forces politiques françaises conscientes de l’hégémonie américaine.

C’est, peut-être, que la France a un « pré carré » à défendre vis-à-vis de la concurrence américaine : l’Afrique. Afin de ne pas donner prétexte aux Etats-Unis d’adopter une attitude plus agressive au profit de leurs firmes sur les marchés africains, le gouvernement français donne à sa politique asiatique, et notamment coréenne, le profil le plus bas possible. A chacun, si possible, son « espace vital » privilégié.

A cette prudence par intérêt commercial, s’ajoute la survivance d’un esprit colonial qui, concernant l’Asie, n’est pas mort ni avec la fin de la guerre en Corée où était présent un bataillon de l’armée française, aux côtés de l’armée américaine, ni à Dien Bien Phu.

L’animosité anti-chinoise chronique (malgré la recherche permanente de marchés suscitant une certaine prudence) est confortée par l’hostilité à l’encontre de la RPDC. La « non-conformité » des Nord-Coréens renforce la vieille idée de l’Asie « mystérieuse » qui a présidé aux approches médiatiques de ces « autres » civilisations, éloignées et peu perméables à l’Occident, au prix de nombreux contre-sens. L’arrogance néocoloniale, particulièrement chez beaucoup de Français, persuadés de leur supériorité et du bien-fondé du discours sur leur mission civilisatrice, demeure dans les esprits.

La RPDC n’a même pas le caractère « exotique » prêté parfois à d’autres, par exemple Cuba, culturellement plus proches bien qu’appartenant au camp des adversaires politiques.

Selon les adversaires de la Corée, la nature d’Etat « ermite », « difficile à pénétrer », serait la preuve, encore vivante, que la Corée est l’illustration exemplaire de l’inhumanité de l’Autre, justifiant la domination occidentale d’hier et les leçons qui demeurent encore à donner aujourd’hui.

Si les régimes policiers du Sud sont acceptés lorsqu’ils vivent du tourisme, voire de la prostitution, et ouvrent leurs marchés, les autres sont sans excuses !

L’aventure coloniale française a profondément imprégné le corps social et les esprits : ce formatage peut encore jouer pleinement dans certains cas, comme celui de la RPDC.

Vis-à-vis de la Corée du Sud, d’autres ambiguïtés fonctionnent en Europe, au-delà du suivisme vis-à-vis de la politique américaine depuis la guerre de 1950-1953.

L’unique approche médiatico-politique est économique et financière, comme si la Corée du Sud était l’éclatante confirmation de la supériorité du système capitaliste pour tout le Tiers Monde. Comme a osé l’écrire Raymond Barre en 1983, « le Pacifique est l’héritier de l’Atlantique » 20  !

Pour la Corée du Sud, l’économie est radicalement détachée du politique qui est quasiment exclu de toute analyse et de tout commentaire. On est en présence d’un « miracle » dont, comme pour tout miracle, les fondements sont difficiles à expliquer. C’est la réalisation de la prédiction de Toynbee selon laquelle le centre de gravité du monde basculerait vers le Pacifique, comme il avait jadis basculé de la Méditerranée à l’Atlantique !

La Corée du Sud va jusqu’à donner naissance à une nouvelle catégorie de pays, les « N.P.I. », nouveaux pays industriels, applaudis par la Banque Mondiale, à laquelle appartiennent aussi Singapour, Hong Kong et Taïwan, derniers venus dans les années 80 dans le club des économies à succès, sans que l’on sache si la « réussite » est due au libéralisme, à un type très particulier de capitalisme (en Corée du Sud, le rôle de l’Etat a été déterminant) ou à une assistance occidentale tout à fait exceptionnelle (ce dont a aussi bénéficié Séoul).

Les dictatures militaires qui se sont succédé jusqu’à l’élection relativement récente à la présidence du Président Kim Dae Jung à Séoul (antérieurement incarcéré, condamné à mort, puis exilé) n’ont jamais en Occident entaché l’image de ce pays à forte croissance, intégré à la zone dollar et au marché occidental. De Syngman Ree, premier chef d’Etat (4 mandats) 21 , désigné très directement par les forces américaines installées en Corée du Sud dès l’immédiat après-guerre, à Park Chung Hee, Chun Doo Hwan ou Roh Tae Woo, les pratiques répressives (y compris la torture systématique) de Séoul n’ont jamais suscité de réactions des différents gouvernements américains ou européens. La question des droits de l’homme ne rivalisait en rien avec celle des intérêts stratégiques des Etats-Unis et économiques du Japon et des Etats européens, tout comme le haut degré de corruption du parti libéral-démocrate au pouvoir sans interruption au Japon, n’a jamais perturbé la bonne conscience étasunienne. La dictature sud-coréenne était trop « protégée » pour faire l’objet d’un procès 22 . Le « progrès » sud-coréen est donc logiquement et exclusivement mesuré en termes économiques et non en termes sociaux ou politiques.

Très peu de lignes sont en effet consacrées au régime politique sud-coréen dans les ouvrages ou les articles de presse durant sa phase autoritaire : le journal français « Le Monde », durant des années, n’a cessé, en guise d’excuses, d’user de la curieuse formule : la Corée du Sud « en voie de démocratisation », sans que soient précisés le pourquoi et la durée du processus ni son intensité, ni en quoi ce processus était spécifique !

Aucune interrogation sur un « modèle » américain adopté et promu sans considération pour les conditions locales et abâtardisé par une pseudo-démocratisation avant que la culture de tolérance politique et la règle de droit prévalent ; « par la libéralisation avant qu’un réseau de protection existe, par la privatisation sans qu’un cadre de régulation soit mis en place » (Guy Spitaels, ancien ministre d’Etat belge 23 ).

Quarante ans de dictature sont ainsi passés par pertes et profits par l’Occident. Au pire, est mentionné brièvement un « régime militaire fort » 24 .

Ainsi ce qui a été condamné dès l’origine et jusqu’à ce jour pour une des deux parties, le Nord, a été admis pour l’autre, ce qui conduit, de toute évidence, à considérer que la réprobation manifestée aujourd’hui à l’égard d’une seule partie et le soutien accordé à l’autre partie ne sont en rien motivés par la question des droits de l’homme et de la démocratie.

L’appui diplomatique apporté, en son temps, par les Etats-Unis aux Khmers Rouges pour réduire l’influence soviétique en Asie, en est une autre preuve « régionale ».

Aujourd’hui, la propagande occidentale qui « se retient » vis-à-vis de la Chine pour des raisons évidentes d’intérêt commercial, se défoule vis-à-vis de la RPDC contre laquelle tous les coups sont permis sans risque politique et sans dommage économique. A l’anticommunisme basique d’hier contre le Nord a succédé un procès en privation de marché « libre » ; à l’admiration sans borne pour l’économie sud-coréenne a succédé une prudence méfiante face au concurrent menaçant.

Mais le plus pathologique se situe peut-être ailleurs. Nombre d’intellectuels semblent avoir perdu tout sens critique avec le récit que les forces politiques et les médias leur font en permanence sur la Corée, en dépit de leur méfiance traditionnelle vis-à-vis des « intoxiqueurs » qu’ils dénoncent lorsqu’ils exercent leur pouvoir de manipulation sur d’autres sujets.

Il est vrai que certaines officines tentent d’imposer une « pensée unique » sur la question, sans que l’on s’interroge sur la nature de leur critique simpliste et sur les moyens dont elles disposent pour une telle entreprise 25 . Le petit nombre de spécialistes européens et de multiples considérations d’ordre politique très étrangères aux problèmes de l’Asie (notamment des questions franco-françaises) facilitent ces opérations manipulatrices.

De surcroît, au sein des pays « riches », la pauvreté matérielle ne bénéficie que de peu d’avocats, dans l’ordre interne comme dans l’ordre international.

Dans un marché mondial en voie d’intégration, les mondialisés ont peu de défenseurs face à la puissance des mondialisateurs.

Dans une société transnationale de marché, où les valeurs du néolibéralisme s’imposent par tous les moyens, les peuples et les Etats qui s’y refusent ne peuvent bénéficier que d’une solidarité limitée.

Au cœur d’une crise financière qui n’a pas encore développé toutes ses conséquences sociales, économiques, politiques et idéologiques, au cœur d’une vie politique dont est exclu tout critère d’appréciation stable et où triomphe en permanence la pratique des « deux poids, deux mesures », il ne semble pas inutile d’analyser la question de la réunification de la Corée qui paie le prix, depuis plus d’un siècle, de l’arrogance des Grands et de leurs élites.

Cette recherche ne peut être qu’un état provisoire des travaux. Sur des problèmes touchant à des sociétés aussi différentes de celle à laquelle nous appartenons, chacun ne peut se situer qu’à des degrés différents d’incompétence, malgré la volonté de comprendre avec le moins d’a priori possible sur les deux parties en présence et non seulement de « décrire » à partir du seul point de vue occidental.

Il n’est pas dans notre intention de nous interroger sur les modalités d’un rapprochement entre une faction incarnant le Bien et une autre représentant le Mal : toute réalité est infiniment complexe et l’Occident a suffisamment de responsabilité dans l’histoire douloureuse du peuple coréen pour ne pas ajouter à cette culpabilité séculaire un procès en règle infondé.

On sait que les Puissants, non seulement préfèrent les serviles à ceux qui osent les affronter, mais tendent, de surcroît, à mettre en accusation les plus faibles qui ne sont ni dangereux ni rentables.

Faire le point – le plus exact possible – de la question coréenne et du processus de réunification amorcé malgré de nombreux handicaps, est notre seul projet. Inévitablement, il ira à contre-courant du récit traditionnel que l’on fait en terres occidentales où l’on ose faire la leçon à ceux-là mêmes que l’on a opprimés 26 . Réfléchir sur la réunification du peuple coréen, sur ce peuple agressé tout au long du siècle et sur les réponses qu’il essaie d’apporter, peut nous conduire à nous interroger sur notre propre conduite historique depuis le XIX ème siècle et sur l’authenticité des valeurs que l’on met en exergue et donc à améliorer notre savoir... sur nous-mêmes.
PREMIERE PARTIE
UNE NATION MALTRAITEE PAR L’HISTOIRE
I. UNE NATION PLURIMILLENAIRE
Le peuple coréen a connu il y a plusieurs millénaires des formations de type étatique. Le fondateur du premier Etat coréen connu est Tangun (trente siècles avant notre ère), dans le bassin du fleuve Taedong. Ce royaume de Kojoson est apparu à l’âge de bronze 27 .

Sur le territoire de la Corée, se sont ensuite formés les Etats féodaux de Koguryo (-227 avant notre ère), de Paekje (-3 avant notre ère) et de Silla (-1 avant notre ère). Ces trois royaumes se prolongèrent jusqu’au VII ème siècle.

A partir du VII ème siècle et jusqu’au X ème siècle, il n’existe plus que le royaume de Silla et celui de Palhae, appelé aussi « Haedongsongguk », qui signifie « puissance prospère au lever du soleil ». L’administration y est fortement centralisée et sa puissance militaire est grande.

A ces divers Etats, succède l’Etat de Koryo, le premier Etat unifié de la péninsule coréenne qui allait durer 500 ans. Sa capitale était Kaesong (actuellement au sud de la RPDC).

A la fin du XIV ème siècle, Koryo fut remplacé par la Corée de la dynastie Ri qui subsiste jusqu’au XX ème siècle.

L’histoire ancienne fait apparaître que la Corée a dû résister à de multiples tentatives de conquête des puissants Empires voisins, par exemple les Tatars puis les Mongols (entre 1231 et 1254) ou les Japonais (1592-1599), avant de succomber à la domination puis, en 1910, à la colonisation japonaise. Ces multiples guerres, auxquelles la Corée a dû faire face pour assurer sa survie face à des envahisseurs étrangers de diverses origines, ont profondément ancré dans le peuple coréen une volonté d’indépendance, constamment réaffirmée.

Les conflits internes eux-mêmes, au-delà de l’opposition historique entre les classes sociales, ont souvent pris une dimension internationale. Ils ont favorisé une tradition de forte centralisation et de rejet sans concession des factions assimilées à des fractures de la nécessaire union nationale qui sont la source d’une incapacité à se défendre.

Cet héritage difficile a conduit à l’édification d’un Etat centralisé et très hiérarchisé, aidé en cela par le confucianisme 28 , capable de résister politiquement et militairement à tous les étrangers assimilés à des ennemis. Ces ennemis, qui visaient au contrôle de la Corée et qui étaient souvent plus puissants, s’efforçaient, pour y parvenir, de diviser les Coréens : ce fut le cas, par exemple, à la fin du royaume de Koryo, lorsque deux forces coréennes s’opposaient, l’une « pro-mongole », l’autre favorable à une alliance avec la Chine des Ming pour chasser les envahisseurs.

Le Corée n’avait donc d’autres choix que de se replier sur elle-même, menacée de toutes parts au fil des siècles et périodiquement dévastée, d’où le surnom de « royaume ermite ».

C’est le monde extérieur hostile qui a participé à l’édification d’une nation coréenne cohérente, préoccupée avant tout d’indépendance et d’unité. Les ornements des tombeaux royaux qui datent de l’époque Koguryo sont significatifs : les fresques qui s’y trouvent tirent les leçons d’une histoire tourmentée jugées toujours valides au fil des siècles jusqu’à nos jours. Les quatre points cardinaux sont représentés par des monstres protecteurs symboliques peints sur les parois des tombeaux (la Tortue, le Serpent, le Dragon bleu et le Tigre blanc) : pour assurer sa sauvegarde, la Corée, quel que soit son régime, doit rester vigilante vis-à-vis de tous ses voisins, qu’ils soient momentanément amis ou qu’ils soient ennemis.

A toute époque, l’histoire coréenne, indissociable de celle de son armée, fait apparaître une forte tendance à l’acceptation du conflit frontal avec l’adversaire, le repli frileux étant considéré comme synonyme d’anéantissement.

La division subie au XX ème siècle remet en cause ce qui a été construit dès le VII ème siècle et qui a duré 1.000 ans. Pour les Coréens, elle ne peut être qu’un malheur provisoire qu’il s’agit de combattre sans compromission.
II. LA COLONISATION JAPONAISE ET LA COMPLICITE DES IMPERIALISMES OCCIDENTAUX.
Les pays européens, la France en particulier, se considèrent sans responsabilité dans l’histoire contemporaine de l’Asie. Cette auto-absolution est sans fondement.

L’Asie orientale est tout entière, de la fin du XIX ème au XX ème siècle, l’enjeu des rivalités internationales et les Etats européens, comme les Etats-Unis, participent activement à une politique de pénétration, de conquête et de partage. Le refus (à l’exception des quelques collaborateurs) des peuples d’Asie d’accepter que leur patrie soit l’objet de tractations diplomatiques et d’entreprises militaires n’a en rien été pris en compte. Le Japon, qui après sa victoire militaire sur la Russie en 1894 prend rang de grande puissance impériale, bénéficie de la part des Occidentaux de beaucoup d’indulgence et de complicités, sans pour autant parvenir en 1919 à faire reconnaître par le Pacte de la Société des Nations (SdN) le principe de l’égalité des races. Malgré les crimes commis par le militarisme japonais, le professeur M. Baumont en 1946, qui exprime l’idéologie dominante des puissances coloniales, fait encore l’apologie du rôle du Japon vis-à-vis de la Corée, en falsifiant sans scrupule la réalité historique : «Après avoir fait la guerre en 1894 pour affranchir les Coréens de la tyrannie chinoise, et en 1904 pour les protéger contre les appétits moscovites, le Japon avait mis un terme à d’autres attentats possibles contre leur indépendance, en annexant purement et simplement en 1910 leur pays, sans qu’aucune nation protestât. Depuis lors, il a accompli de grandes choses dans la presqu’île.... » 29 .

Pour beaucoup d’autres historiens « classiques » relevant des Grandes Puissances européennes, la Corée et tous les petits peuples victimes des Grands ne présentent aucun intérêt : seules les Grandes Puissances font l’objet d’une analyse et suscitent des réflexions 30 .

Seuls les spécialistes des questions coloniales ont (ultérieurement) une approche différente 31  : la décolonisation subie par les Européens et en particulier par la France a modifié le regard du phénomène colonial en Asie, fût-il japonais.

En fait, le peuple Coréen a subi directement ou indirectement tous les impérialismes, asiatiques ou européens, sans trouver d’alliés effectifs auprès d’un Etat ou d’une quelconque Organisation Internationale 32 . Cette longue période historique a profondément marqué le peuple coréen.

La Corée, enjeu des rivalités impériales
La Corée et la Chine ont des relations étroites depuis longtemps. Les relations sino-coréennes relèvent de liens spécifiques pluri-séculaires ayant peu de rapports avec, par exemple, les relations que peuvent entretenir entre eux les Etats occidentaux. Il s’agit de peuples, malgré toutes leurs différences, qui sont « frères de culture », source d’un même esprit et de liens « intimes ». On ne peut donc, en aucune manière, en dépit des contradictions pouvant périodiquement se manifester, assimiler les relations sino-coréennes et tous les autres rapports établis, malgré la volonté coréenne, avec d’autres Etats.

Après avoir été ravagée au XIII ème siècle par les invasions mongoles qui visaient la conquête du Japon, puis par les tentatives japonaises du XVII ème siècle ayant pour but l’invasion de la Chine, la Corée a été pénétrée par les Jésuites venus d’Europe qui s’efforcent d’évangéliser les paysans pauvres, provoquant en réaction une fermeture du pays, se sentant menacé d’une entreprise où christianisme et commerce étaient associés.

A ces premières ingérences occidentales succédèrent celles des mouvements nationalistes japonais (comme par exemple, celui du « Dragon noir », financé par l’Armée et les milieux d’affaires japonais) qui diffusent leurs idées en Corée et en Mandchourie au début du XIX ème siècle.

Les Américains et les Français tentent à leur tour d’obtenir l’ouverture de ports en Corée pour faciliter leurs activités commerciales.

A la fin du XIX ème siècle se développe en Asie, comme sur les autres continents, une compétition de plus en plus âpre et violente entre les Grandes Puissances occidentales, le Japon et la Chine, au nom du « laisser-faire » et du libre échange : la Corée, par sa position géographique, est au cœur des rivalités et de toutes les crises qui en résultent. L’affaiblissement de l’Etat chinois depuis la Première guerre de l’opium en 1842 (précédant les deux autres de 1856 et 1858) et l’écrasement de la révolte des Taiping (1851-1868 33 ) ainsi que l’occupation française du Tonkin facilitent toutes les ingérences 34 .

Les méthodes employées sont simples : les rapports de force (y compris militaire) et la conclusion de traités inégaux, considérés ultérieurement comme nuls par le droit international. Les conséquences pour les peuples, notamment coréen, sont, en dépit de l’introduction d’une certaine « modernité » de nature technique, une inégalité » et une misère sociale renforcées, allant jusqu’à des famines à répétition, la destruction de l’artisanat local, la perte des revenus douaniers dans un premier temps 35 . Dans une seconde phase, proprement « impérialiste », les hégémonies étrangères débouchent sur le pillage des ressources nationales, l’introduction de produits importés, de capitaux étrangers et une déculturation systématique : les banquiers ont rapidement succédé aux marchands (notamment, pour la France, Paribas) 36 .

La Corée se trouve stratégiquement sur le chemin de l’impérialisme japonais qui entend faire face aux avancées russes en Mandchourie.

En 1876, la Corée se voit dans la nécessité de signer le Traité de Kanghwa qui ouvre au Japon ses ports et reconnaît l’extraterritorialité aux sujets japonais en Corée. C’est la première tentative japonaise de briser les liens sino-coréens.

En 1878, la Chine, en espérant faire contre-feu aux ambitions japonaises, oblige la Corée à conclure un traité (négocié par les Chinois) avec les Etats-Unis.

Mais en 1885, un nouveau traité permet au Japon d’envoyer des troupes en Corée en cas de « trouble grave » dans le pays et si la Chine décidait d’y envoyer des forces.

A partir de 1890, le Japon veut exporter sa production cotonnière sur le marché chinois et écarter le concurrent russe : c’est la guerre de 1894 contre la Chine qui se conclut par la victoire japonaise (avec l’appui de la Grande-Bretagne) et le Traité de Shimonoseki (1895) établissant une sorte de partage sur la Corée de l’influence japonaise et russe. Sont ainsi juridiquement rompus les liens traditionnels sino-coréens.

En 1902, un traité Japon-Grande-Bretagne facilite la pénétration japonaise en Mandchourie à partir de la Corée : la « Compagnie du Yalou » gère la mise en valeur de la zone frontière Corée-Mandchourie tout en en excluant les Russes. Les Coréens qui émigrent en Mandchourie, protégés par la police consulaire japonaise, servent de colons pour l’expansionnisme japonais qui entend avoir la maîtrise des minerais et du soja chinois local, tout en contrôlant la voie vers la Chine continentale.

En 1904, c’est la guerre nippo-russe sanctionnée par le triomphe du Japon et conclue par la Traité de Portsmouth de 1905, première victoire asiatique contre un impérialisme blanc ! Le Japon occupe définitivement une place de Grande Puissance et installe un « protectorat » sur la Corée, sous prétexte de lui donner son indépendance vis-à-vis de la Chine. A la caution de la France (signifiée dans les accords financier et diplomatique franco-nippons de 1907) 37 , qui écarte ainsi l’Allemagne, s’ajoutent celle des Etats-Unis (accords de 1907-1908) et celle de la Grande-Bretagne (accord de 1911).

Un « co-impérialisme » est ainsi aménagé en Asie, au bénéfice surtout du Japon, mais avec certains avantages au profit des Occidentaux, en dépit d’un climat général de concurrence. La Déclaration Commune franco-russe du 16 mars 1902 est significative : l’hégémonie globale japonaise est acceptée, mais sa zone d’influence doit « rester ouverte au commerce et à l’industrie de toutes les autres nations ».

Ainsi, sans la moindre préoccupation des droits du peuple coréen, les Grandes Puissances occidentales en concurrence les unes avec les autres et avec le Japon s’étaient efforcées de consolider leur situation dans le Pacifique. Les Etats-Unis, par exemple, ne s’opposaient plus au Japon reconnu compétent pour, selon la formule du Président Roosevelt, « la réorganisation de la Corée », en échange de l’abandon de toute revendication japonaise sur les Philippines.

La France, pour sa part, reconnaissait au Japon dans un nouveau traité de 1905 la capacité d’assurer la paix dans ces régions « en vue du maintien de la situation respective et des droits territoriaux des deux parties contractantes sur le continent asiatique » 38  !

La Corée annexée
Le 24 février 1904, l’Empereur de Corée est contraint d’accepter un protectorat japonais de fait sur le pays : la Corée s’engageait à être pour le Japon une fidèle alliée ; l’armée japonaise occupait les principaux points stratégiques ; le gouvernement coréen était placé sous la tutelle de conseillers économiques et financiers japonais qui ouvrent le marché coréen aux milieux d’affaires japonais et permettent l’acquisition de terres et de divers droits (la pêche, par exemple) pour les Japonais. Les Etats-Unis, en échange de leur libre maîtrise des Philippines, approuvent la position japonaise (Accord Taft-Katsura, Traité de Portsmouth). La Grande-Bretagne adopte la même attitude favorable au Japon. Aucune grande puissance ne s’oppose donc au protectorat consacré formellement le 17 novembre 1905. La tentative de la Corée de faire appel à la Cour Permanente de Justice Internationale de La Haye ne conduit qu’à l’abdication de l’Empereur en 1907 et au renforcement du contrôle japonais sur tout le pays.

Le Vatican lui-même ne prend pas la moindre initiative en faveur de la Corée en raison de l’image positive du Japon en voie « d’occidentalisation » et de modernisation de son Etat. Le Saint-Siège ne porte pas d’intérêt à la chrétienté coréenne : l’Eglise prêche aux catholiques coréens la plus parfaite soumission aux autorités nippones 39 .

L’annexion pure et simple est prononcée le 23 août 1910. La Corée, appelée « Chosen », fait désormais partie intégrante du territoire japonais. Séoul devient « Keijo » et Pyongyang « Heijo ». Ce n’est que le 15 août 1945 que le Japon capitule et que la tentative d’assimilation de la Corée au Japon cesse.

Jusqu’à une date récente, nul ne contestait la brutalité criminelle du colonialisme japonais, rappelé encore aujourd’hui par le professeur P.F. Souyri dans « Le Livre Noir du colonialisme. XVI-XXI ème siècle : de l’extermination à la repentance » (Paris. 2003) dirigé par Marc Ferro 40 .

Mais, comme pour toutes les autres manifestations du phénomène colonial dans le monde, des historiens américains, japonais et européens entendent réhabiliter « l’œuvre » du Japon en Corée entre 1905 et 1945 et le «rôle positif » joué par les Japonais dans le domaine économique (édification d’une base industrielle et de voies de communication). L’occupation coloniale serait à l’origine de la réussite économique qui s’est produite ultérieurement ! En bref, la colonisation japonaise comme celle de la France ou de la Grande-Bretagne, à quelques variantes près, a exercé une « mission civilisatrice » 41 . Les Occidentaux n’ont donc pas à s’indigner des visites répétées du Premier ministre japonais Koizumi au temple Yasukuni, monument consacré aux héros nationaux y compris les criminels de guerre, ou des ouvrages scolaires dénonçant une « conception masochiste de l’histoire » et minimisant les crimes commis en Chine et en Corée 42 . La sympathie occidentale contemporaine pour le Japon, victimisé par le souvenir des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, et pris en considération pour sa puissance économique, tend à modifier la mémoire de sa responsabilité vis-à-vis de l’Asie tout entière, en particulier de la Corée.

C’est sans interruption que les massacres et génocides pratiqués par les nazis sont rappelés en Europe et aux Etats-Unis : la guerre des blancs à l’encontre d’autres blancs est impardonnable et de signification prétendument universelle. Par contre, les crimes commis à l’encontre des peuples africains (comme par exemple, les massacres de l’Est algérien en 1945 ou de Madagascar en 1947 par le colonisateur français) sont minimisés et partiellement oubliés. Quant aux massacres des Asiatiques entre eux, ils sont quasiment passés sous silence vis-à-vis de l’opinion occidentale, comme s’ils relevaient d’une autre planète. La rare « information » diffusée ne tient compte que des amitiés ou inimitiés politiques : le Japon est totalement exonéré (comme en a témoigné la cohorte des chefs d’Etat occidentaux, y compris le Président François Mitterrand, lors des obsèques de Hiro-Hito, tout autant criminel de guerre que Hitler), par contre, les victimes de la Révolution Culturelle maoïste sont périodiquement mentionnées. Quant aux souffrances du peuple coréen du fait du Japon impérial, il n’en est jamais question. Le présent politique gomme le passé historique !

Cette anomalie n’est pas fondée. Le colonialisme japonais, malgré son objectif « assimilationniste », analogue à celui du colonialisme portugais en Afrique, fondé sur un fort complexe de supériorité de type raciste, a organisé en Corée un régime militaire répressif et exploiteur.

Le gouverneur général est un militaire et les Japonais occupent tous les postes politiques et administratifs décisifs, y compris dans les domaines de la justice, de la police, et dans les municipalités.

Les finances sont contrôlées par la « Banque de Chosen », institution japonaise qui émet la monnaie en vigueur dans toute la Corée ; les commerçants japonais bénéficient d’un traitement de faveur ; l’agriculture est placée sous la tutelle d’une société japonaise, « l’Oriental Development Company » qui acquiert des terres selon des contrats léonins et selon des méthodes pratiquées en Palestine aujourd’hui (réduction de l’irrigation pour diminuer la valeur des terrains). La majorité des paysans coréens sont fermiers ou métayers, à l’exception d’une aristocratie foncière corrompue et collaboratrice (les « yangban ») comme c’est le cas des privilégiés dans toutes les périodes d’occupation étrangère.

Certaines dispositions juridiques sont significatives. Par exemple, le « décret sur l’or » du 7 septembre 1937, qui stipule que l’or découvert et raffiné en Corée doit être remis à la Banque de Chosen, leurs détenteurs devant être autorisés par l’administration japonaise. On chiffre à environ quatre cents tonnes l’or coréen pillé par les Japonais durant la colonisation.

Par exemple encore, les lois sur la Prévention de la Lèpre de 1907 et 1931 permettent l’internement des malades ainsi que leur stérilisation, les scientifiques nippons à l’instar des nazis soutenant que la constitution physique prédisposant à la lèpre était héréditaire.

En dehors de toute base juridique, l’élimination physique est banalisée. Pour « installer » le protectorat, les Japonais (d’après les chiffres officiels de Tokyo) répriment des dizaines de milliers de patriotes coréens. On estime à 14.000 le nombre de Coréens tués ou exécutés durant les deux premières années du protectorat 43 . Pour la seule année 1908, 11.662 Coréens résistants sont tués. Avec l’annexion, cette répression s’est renforcée. En 1919, par exemple, en réaction à une proclamation symbolique d’indépendance le 1 er mars (à l’occasion des funérailles de l’Empereur Kojong) par des intellectuels et religieux coréens, provoquant un soulèvement populaire d’envergure, 8.000 Coréens sont tués, environ 16.000 sont blessés et 47.000 font l’objet d’arrestations 44 . Plus généralement, les brimades de toutes sortes et la torture sont monnaie courante. Les dizaines de milliers de victimes coréennes, qui se sont additionnées jusqu’en 1945 font partie des 30 millions d’Asiatiques, Philippins, Malais, Vietnamiens, Cambodgiens, Indonésiens, Birmans et surtout Chinois 45 massacrés par les Japonais.

La résistance s’est manifestée dès l’origine de l’occupation, malgré la tentative japonaise de faire jouer un sentiment d’appartenance commune à l’Asie contre les Blancs (en l’occurrence les Russes qu’ils avaient vaincus).

Le gouvernement coréen, dont les féodaux qui le soutenaient sont depuis des siècles corrompus, n’est pas à l’origine des soulèvements populaires anti-japonais. Ce sont les exactions japonaises et l’exploitation économique et sociale qui provoquent très rapidement le rejet coréen.

Les aménagements des ports, la construction de kilomètres de routes et de chemin de fer, exclusivement orientés vers la satisfaction des intérêts de l’économie « métropolitaine » 46 , le début d’une industrialisation tournée vers une économie de guerre dès le début des années 30 47 , ont été le fruit de la force de travail des Coréens, brutalement malmenés à la fois par l’administration et le patronat nippo-coréen 48 .

La condition des travailleurs coréens était analogue à celle des Africains soumis par les colonisateurs européens au travail forcé 49 , ce qui a provoqué de fortes migrations soit vers le Nord (la Mandchourie) soit paradoxalement au Japon en raison de la pénurie de main d’œuvre particulièrement à partir de 1939, analogue au Service du Travail Obligatoire en Allemagne 50 . Entre 1939 et 1945, environ 60.000 travailleurs, victimes de mauvais traitements, sont décédés au Japon. En Mandchourie, le nombre des décès des travailleurs coréens est estimé à plusieurs centaines de milliers (entre 300.000 et 800.000).

A l’hostilité des ouvriers coréens s’est ajoutée celle des paysans, le plus souvent fermiers ou métayers de compagnies japonaises ou de féodaux coréens. Nombreux ont été les paysans coréens expropriés faute de titre « régulier » (selon les Japonais) de propriété, comme cela s’est souvent pratiqué dans les colonies européennes. L’essentiel de la production, particulièrement le riz, est expédié en «métropole» : en 1924, on estime que la moitié de la population paysanne est en état de sous-alimentation chronique 51 . De nombreux « Oradour » coréens se produisent lorsque les villageois manifestent leur opposition (par exemple, en 1931 le massacre de Cheam-Ni, puis de Suwon où la population est brûlée vive).

La subordination de l’économie coréenne à celle du Japon frappée par la crise de 1929-30 provoque un effondrement des cours du riz et une misère accentuée de la paysannerie coréenne.

Aux enrôlements de force des hommes dans l’armée et des femmes dans la prostitution pour les militaires (« les femmes de réconfort ») s’ajoute une politique systématique de « japonisation » et d’acculturation, bien que refusée par les étudiants et les intellectuels 52 . Au nom de l’assimilation, tout est entrepris pour supprimer la langue et la culture coréennes. Les écoles, où les enseignants sont des militaires en uniforme pratiquant des sanctions corporelles, diffusent un enseignement exclusivement en japonais, faisant disparaître toute histoire nationale. Les noms de famille, eux-mêmes, sont japonisés (Kim, par exemple, devient Kaneda ou Kaneyama). Le Japon est décrit comme « la mère patrie des petits Coréens » ! Le culte de l’Empereur, « dieu vivant », est introduit dans les programmes, et chaque école comporte une salle spéciale, la « salle de la loyauté » où une exposition permanente tendait à démontrer que le Japon était la nation la plus ancienne et la plus puissante du monde 53 . Au sein de la société civile, sont envoyés des prêtres japonais, shintoïstes et bouddhistes, pour contrer l’influence (limitée) des missionnaires occidentaux (notamment américains).

La classe privilégiée et les « officiels » coréens ayant quelques responsabilités administratives collaborent activement avec l’occupant japonais.

Lors de la guerre dévastatrice avec les Russes en 1904, sur le territoire coréen, les réquisitions en faveur de l’armée japonaise avaient déjà été gérées par des intermédiaires coréens qui ont, selon Jack London 54 , «surpassé les Occidentaux dans le domaine du détournement de fonds ».

Pour les Coréens, ces « officiels » étaient traditionnellement des voleurs : J. London précise en 1904 : « les Coréens n’ont jamais connu autre chose que le vol de la part de leurs dirigeants ». Mais la colonisation démultiplie le pillage pratiqué conjointement par l’occupant japonais et par la « semi-élite » coréenne. Celle-ci va être, pour longtemps, discréditée par son comportement anti-national et sa participation aux institutions japonaises 55 .
Quelques exilés, constitués essentiellement d’intellectuels nantis réfugiés aux Etats-Unis dès 1910, animés par quelques personnalités comme Syngman Rhee 56 , loin du territoire national, ont formé un mouvement tourné vers l’Occident.

Sur le terrain 57 , les nationalistes, réunis tout d’abord à Shanghaï dans la concession française en 1919, puis en Chine du Nord, représentaient le mouvement populaire favorable à l’indépendance nationale et à la lutte armée contre les Japonais 58 . Comme dans toutes les colonies, le sentiment national s’est ainsi renforcé au fur et à mesure que se prolongeait l’occupation puis la guerre. Le mouvement coréen de libération nationale, comme au Vietnam, s’est largement identifié à une résistance nationale 59 qui, avec son leader, Kim Il Sung, se refusait à tout alignement sur les puissances étrangères.
III. LA POLITIQUE DES PUISSANCES : LA DIVISION DE LA COREE (1945 - 1948)
Le peuple coréen a toujours témoigné de lui-même, face à l’étranger décidé à le nier ou à le diviser. Lorsque la Corée est livrée au Japon et lorsque s’ouvre à La Haye la Seconde Conférence mondiale de la Paix en 1907, des émissaires vinrent de Corée pour faire reconnaître le Japon comme agresseur et proclamer l’indépendance de leur pays. Constatant que leur requête n’avait aucun écho et que les Grandes Puissances occidentales qui dominaient la société internationale ne montraient qu’indifférence, ils se donnèrent la mort dans la salle de conférences devant les représentants des 44 Etats participants.

A la veille de sa capitulation, le Japon s’est efforcé de conserver, malgré tout, une partie de ses colonies : il a envisagé de diviser la Corée en deux, une partie étant réservée aux colons japonais permanents tandis que l’autre n’était soumise qu’aux troupes japonaises mobiles, susceptibles, si nécessaire, de se retirer 60 .

Lorsqu’en 1945, la défaite militaire japonaise définitive entraîna la mort du colonialisme japonais sur la Corée, une situation analogue à celle de 1907 se produisit. Malgré la promesse officielle de l’indépendance à la Conférence du Caire en 1943 et à Potsdam en 1945, les Grandes Puissances, à nouveau, prévoient en réalité une tutelle tripartite (Etats-Unis, Chine, URSS) sur la Corée, à l’initiative des Etats-Unis, pour une durée plus ou moins longue.

Sur le terrain, les Grandes Puissances, profondément ignorantes des réalités coréennes 61 , imposent un partage artificiel du pays en 2 zones : l’une, au Nord, dotée de ressources minérales et énergétiques, accueille en août 1945 l’armée soviétique ; l’autre, au Sud, beaucoup mieux pourvue sur le plan agricole (70 % du riz et 85 % de toute la production agricole) est occupée en septembre, soit un mois plus tard, par l’armée américaine. Lors de la capitulation japonaise, le 15 août 1945, les Soviétiques en effet sont encore seuls sur place. La ligne de séparation est totalement arbitraire, rappelant les découpages réalisés par les colonisateurs européens en Afrique devenus depuis des frontières étatiques : il correspond au 38 ème parallèle, choisi par des officiers américains 62 et accepté par les forces armées alliées, sans la moindre consultation des Coréens, pour une période officiellement très temporaire.

Le 38 ème parallèle est choisi dans le dessein de départager les responsabilités entre Alliés pour le désarmement des troupes vaincues et pour la « déjaponisation » du pays.

Dans un premier temps, la refondation d’un Etat coréen unitaire souverain était l’objectif des Coréens et, apparemment, des Alliés. Cette refondation supposait non seulement l’expulsion des responsables japonais mais aussi une épuration des éléments coréens ayant collaboré, tout comme l’exigeait la démocratisation des Etats libérés de l’occupation allemande.

La position des Etats-Unis, en réalité, était toute différente. Sans recommandation précise de Washington, et sous la direction du général MacArthur, véritable proconsul américain en Corée, la politique américaine est fondée sur le maintien et l’utilisation sur place des autorités japonaises existantes et, évidemment, de leurs collaborateurs coréens.

Les forces de résistance 63 , unanimement désireuses de démontrer que le peuple coréen était apte à se gouverner lui-même, et qui avaient mis au point un programme prévoyant la création d’une « République populaire », s’appuyant sur les comités populaires fonctionnant au Nord comme au Sud, et dont les députés à l’Assemblée Nationale devaient être élus le 1 er mars 1946, étaient ainsi annihilées.

De nombreuses organisations (environ 50 partis) se formèrent alors, y compris des forces qui avaient collaboré avec les Japonais, et qui se camouflaient désormais sous des étiquettes démocratiques (comme le parti démocrate Hankuk où se mêlaient des collaborateurs, des grands propriétaires et industriels et des membres de l’émigration de droite).

Choisi par les Etats-Unis et de retour en Corée après 33 ans d’exil aux Etats-Unis, Syngman Rhee s’est alors présenté à Séoul comme « un simple citoyen » « apolitique », n’appartenant à aucun groupe, se situant « au dessus » des partis, champion de l’unité de tous les Coréens et de la réunification. Il était en réalité profondément anticommuniste 64 . C’était pour les Etats-Unis un substitut commode et efficace à l’USAMGIK (l’administration militaire américaine) 65 , structure analogue à celle (l’AMGOT) envisagée contre la France Résistante.

Les Soviétiques, quant à eux, étaient préoccupés par l’instrumentalisation des Coréens ex-collaborateurs « ralliés » tardivement aux Américains et s’autoproclamant désormais « démocrates » 66 . Dans la zone Nord, où se trouvaient 100.000 soldats de l’Armée Rouge, le responsable soviétique Tchistiakov avait accepté de reconnaître la représentativité du « Comité de préparation à la fondation de l’Etat coréen », à la seule condition qu’il comprenne autant de communistes que de nationalistes.

Sur le territoire de l’Empire japonais vaincu, l’émigration coréenne ne va pas bénéficier de la situation nouvelle. Les quelques éléments de la pseudo-assimilation officielle disparaissent : les Coréens émigrés perdent la nationalité japonaise. Ils ne sont plus que des « résidents spéciaux permanents ». Ils ne constituent que la communauté étrangère la plus importante au Japon. Si certains rentrent au pays, nombreux sont ceux qui restent, faute de moyens, ou ayant perdu toute attache familiale en Corée. Pour résister aux discriminations – les Coréens sont toujours traités comme des « inférieurs» – que les autorités japonaises leur imposent, ils se regroupent dans deux organisations, la Chongryon (tournée vers Pyongyang) et la Mindan (tournée vers Séoul).

La Commission mixte soviéto-américaine, créée par la Conférence de Moscou de décembre 1945 et chargée d’aider à la formation du premier gouvernement coréen, malgré deux années de négociations, n’aboutit à rien.

Durant ces pourparlers entre Grandes Puissances, la Corée du Sud fut le théâtre d’arrestations en masse des membres des partis de gauche qui furent en fait interdits 67 , ainsi que leurs journaux, et d’élections truquées, remportées par les partis de droite assistés par l’ancienne police qui avait été au service des Japonais.

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