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La Côte d'Ivoire en guerre

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Description

La Côte d'Ivoire est entrée en guerre le 19 septembre 2002. Pour la France, cette guerre est "une affaire ivoiro-ivoirienne" dans laquelle elle intervient pour éviter le chaos à sa vitrine d'Afrique. Est-ce pour lutter contre l'implosion de l'Afrique de l'Ouest que la France ferme les yeux sur les menées déstabilisatrices de certains pays de la région ? Est-ce pour restaurer l'état de droit en Côte d'Ivoire que la France soutient la rébellion en l'institutionnalisant à travers l'accord de Marcoussis ? Est-ce à cause de l'ivoirité que l'armée française bombarde, détruit et tire sur des manifestants en novembre 2004 ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2005
Nombre de lectures 148
EAN13 9782336253411
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

site : www.librairieharmattan.com e.mail : harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747592277
EAN : 9782747592277
La Côte d'Ivoire en guerre
Le sens de l'imposture française

Adolphe Blé Kessé
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus
Albert Roger MASSEMA, Crimes de sang et pouvoir au Congo Brazzaville, 2005.
F. HOUTART (Sous la direction de), La société civile socialement engagée en République démocratique du Congo, 2005.
Octave JOKUNG NGUENA, Initiative PPTE : quels enjeux pour l’Afrique ?, 2005.
Pasteur José BINOUA, Centrafrique, l’instabilité permanente, 2005.
Albert M’PAKA, Démocratie et administration au Congo-Brazzaville, 2005.
Jean-Pierre PATAT, Afrique, un nouveau partenariat Nord-Sud , 2005.
Robert Edmond ZIAVOULA, Le Congo, enjeu territorial et développement local, 2005.
Mwayila TSHIYEMBE (sous la direction de), La transition en République Démocratique du Congo : bilan, enjeux et perspectives, 2005.
Paul SONI-BENGA, Les non-dits des violences politiques du Congo-Brazzaville, 2005.
domi Jean Marie DORÉ, Résistance contre l’occupation en Région Forestière. Guinée 1800-1930, 2005.
Mamadou Dian Cherif DIALLO, Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison de Conakry de 1900 à 1958, 2005.
N’do CISSÉ, Les rites initiatiques chez les Sénoufo, 2005.
François DURPAIRE, Les Etats-Unis ont-il décolonisé l’Afrique noire francophone ?, 2005.
Eugénie MOUAYINI OPOU, Le Royaume Téké, 2005. Dominique QUENUM, Ouidah au coeur de son destin, 2005
Pierre ERNY, L’éducation au Rwanda au temps des rois, 2005.
Placide MOUDOUDOU, Jean-Paul MARKUS, Droit des institutions administratives congolaises, 2005.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Etudes Africaines - Collection dirigée par Denis Pryen PRÉFACE Dedicace REMERCIEMENTS INTRODUCTION PREMIÈRE PARTIE - DE L’HOUPHOUËTISME À LA REFONDATION
CHAPITRE I - LE SYSTÈME HOUPHOUËTISTE ET SON MODE DE RÉGULATION CHAPITRE II : - CRISE DANS LE SYSTÈME HOUPHOUËTISTE CHAPITRE III - UNE DYNAMIQUE DE DÉSINTÉGRATION: LE COUP D’ÉTAT MILITAIRE ET LA TRANSITION POLITIQUE CHAPITRE IV - LA REFONDATION : EXPRESSION D’UNE FIGURE DE RUPTURE AVEC L’HOUPHOUËTISME
DEUXIEME PARTIE - LA GUERRE POUR LA SURVIE
CHAPITRE I - LA GUERRE ET SA JUSTIFICATION CHAPITRE II - LE MÉCANISME MILITAIRE DE RÉTROACTION NÉGATIVE CONTRE LA REFONDATION CHAPITRE III - LE MÉCANISME POLITIQUE DE LA RÉTROACTION NÉGATIVE CONTRE LA REFONDATION : DE LOMÉ À LINAS-MARCOUSSIS CHAPITRE IV - L’INAPPLICABILITÉ DE L’ACCORD DE LINAS-MARCOUSSIS ET L‘APPROFONDISSEMENT DE LA CRISE : LE VOILE FÊLÉ DE LA FRANCE NÉOCOLONIALE
CONCLUSION APPENDICE - LES ACCORDS DE MARCOUSSIS ANNEXE. - PROGRAMMA DU GOUVERNEMENT DE RÉCONCILIATION BIBLIOGRAPHIE - BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE CÔTE D’IVOIRE À L’HARMATTAN
PRÉFACE
Adolphe Blé Kessé a écrit un livre de science politique, un excellent livre sur une question très difficile ; la crise ivoirienne. La crise en Côte d’Ivoire est un sujet ardu parce que la science politique offre des réponses toutes faites, évidentes. Puisqu’on parle d’un pays africain, le conflit est obligatoirement entre des ethnies ; les Blancs sont nécessairement des victimes des exactions des Noirs. Tout conflit en Afrique comporte aussi toujours le risque du génocide ou, dans une moindre mesure, il représente une menace à la sécurité des individus. Il faut agir car on ne sait jamais jusqu’où le conflit peut aller. Ça ressemble beaucoup à la vieille conception coloniale de l’Afrique. Or, pour traiter sérieusement de la crise ivoirienne, il faut surmonter ces obstacles épistémologiques, ces idées reçues sur l’Afrique pour en faire une analyse rigoureuse et s’engager dans une autre science politique.
Adolphe Blé Kessé nous offre une telle analyse. Pour ce faire, il fallait avoir une grande connaissance de l’histoire politique de la Côte d’Ivoire. Le lecteur trouvera dans ce texte tous les éléments historiques importants et pertinents pour comprendre la crise actuelle. Les faits, a-t-on dit, ne sont rien sans explication. Ils sont ici analysés, replacés dans un contexte global qui éclaire d’un jour nouveau les événements actuels. C’est là un travail dont il faut féliciter l’auteur. Je suis maintenant persuadé que pour comprendre ce qui se passe en Côte d’Ivoire, il est impossible de le faire sans saisir toute l’importance et l’empreinte qu’a laissé le système houphouëtiste sur ce pays. L’analyse qui nous est présentée ici est magistrale. Il s’agit bien de science politique.
Adolphe Blé Kessé soutient une thèse originale, celle de l’implication de la France dans la crise. Originale car elle est complètement occultée en Amérique du nord. C’est moins vrai en Europe. Une implication pour y défendre ses intérêts et non la sécurité des ressortissants comme on nous l’a dit. Une façon de le faire, c’est de s’opposer aux forces du changement, de dénigrer tous ceux qui croient que les choses peuvent et doivent changer. Il n’est pas toujours nécessaire de renverser par la force un gouvernement, on peut aussi appuyer et financer les rebelles, dénoncer les crimes contre l’humanité ou la sécurité, etc., des prétextes utiles pour mener une action contre des gouvernements en Afrique. L’auteur savait qu’une telle thèse serait contestée, tant nous sommes habitués à défendre toujours la puissance de l’empire. On oublie parfois, que plusieurs pays européens, la France comprise, défendent en Afrique des intérêts. La France n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour maintenir sa présence qui est fortement menacée, entre autre par les États-Unis et la Chine. C’est pourquoi, l’auteur appuie sa démonstration de sources de première main et qu’il prend bien soin d’étayer ses arguments. L’analyse qu’on va lire est extrêmement bien documentée et argumentée. Évidemment, cette recherche remet en cause certaines idées reçues, sur le droit d’ingérence et le rôle humanitaire de la France ou plus généralement de l’Occident en Afrique, mais c’est ce qui est attendu d’une analyse politique de cette qualité. Il est très convaincant.
Il m’apparaît important de souligner une dernière chose : il y avait un risque que l’auteur a réussi à éviter : celui du parti pris politique. Ivoirien lui-même, la tentation est grande de chercher un responsable, de préférence un pays étranger au conflit qui déchire son pays plutôt qu’à une analyse politique qui confronte les faits et les idées. Il faut rendre hommage à Adolphe Blé Kessé d’avoir su éviter ce piège et de s’en être tenu à l’analyse scientifique.
Un tel ouvrage devrait susciter de nombreux commentaires et même, j’en suis persuadé, des débats épistémologiques sur notre représentation de l’Afrique et son impact dans l’analyse politologique et plus généralement sur l’influence de la science occidentale dans l’étude des sociétés africaines. Il est heureux que l’auteur qui a su éviter ces pièges montre toute la richesse d’une étude rigoureuse. Je recommande très chaleureusement la lecture de cet ouvrage.
Lawrence Olivier Philosophe, professeur Département de science politique Université du Québec à Montréal (UQAM).
DÉDICACE
Je dédie ce livre à :

Ma mère Bakayoko Oueuga, mon père Diomandé Kessé, ma sœur aînée Mousso Colette, tous victimes de la guerre en Côte d’Ivoire ;
Ma fille Ange-désiré
Mon père et ma mère adoptifs, Alphonse Douati et madame, Lucie ;
Ma mère spirituelle, Simone Ehivet Gbagbo;
Et à tous ceux qui se battent en Côte d’Ivoire pour la renaissance de l’Afrique.
REMERCIEMENTS
Je remercie très sincèrement Chantal Rondeau, Lawrence Olivier et Daniel Holly, professeurs au département de science politique à l’Université du Québec à Montréal, pour leurs commentaires et leurs conseils pertinents dans la réalisation de ce livre. Les points de vue exprimés sont, toutefois, miens.
J’adresse mes très sincères remerciements à Stéphanie Campagna, étudiante de maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal, pour son soutien moral et pour m’avoir permis une meilleure compréhension des textes en anglais.
Je n’oublie pas mes amies Annie Laporte pour une relecture attentionnée du manuscrit et Josée Brunelle pour sa contribution à la réflexion sur l’Afrique.
Tous mes remerciements et toute ma reconnaissance à Laurence Huard, secrétaire au Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal, qui a travaillé à la mise en page définitive du manuscrit.
Je ne saurais terminer sans exprimer toute ma reconnaissance à ma grande amie, Nicole Marois, pour son soutien à la poursuite de mes études au Québec, ainsi qu’à tous mes amis étudiants de l’Université du Québec à Montréal pour leur soutien et leurs encouragements permanents pendant la rédaction de ce livre.
INTRODUCTION
Le 19 septembre 2002, la Côte d’Ivoire est entrée en conflit armé. Le conflit commence par une attaque sur Abidjan, la capitale économique. Visiblement cette attaque est menée par des soldats en rupture de ban avec l’État de Côte d’Ivoire qui se sont réfugiés au Burina Faso en 2000. L’échec de ce qui était vraisemblablement un coup d’État à Abidjan a donné corps à une rébellion, avec une structure politique, le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI).
Le 17 octobre 2002, un cessez-le-feu a été signé entre les forces armées du MPCI et les forces gouvernementales 1 , consacrant la division de fait du pays en deux : la moitié « Nord » occupée par le MPCI tandis que le « Sud » 2 demeure sous contrôle gouvernemental. Le 28 novembre 2002, deux autres groupes rebelles apparaissent dans l’Ouest du pays : le Mouvement pour la Justice et la Paix (MJP) et le Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest (MPIGO). Les affrontements directs entre belligérants se sont étendus sur un temps relativement court. La recherche de solutions au conflit par la diplomatie a pris le pas sur la voie militaire.
Ce conflit armé intervient dans un contexte de crise politique. Le 24 décembre 1999, un coup d’État a eu lieu contre le président Henri Konan Bédié 3 . La transition militaire qui s’en est suivie sous la direction du général Robert Guéï a ouvert la voie à la Deuxième République, avec la rédaction d’une nouvelle constitution adoptée au référendum du 23 juillet 2000. Aux élections présidentielles d’octobre 2000, Laurent Gbagbo est élu Président de la République, ce qui lui donne la possibilité d’appliquer sa politique dite de « refondation ».
Ce développement politique semble se présenter comme un moment important de la crise de l’houphouëtisme, un système social qui a perduré depuis l’indépendance du pays en 1960. La crise de ce système est déjà manifeste dans son ossature économique depuis 1980 et dans sa structure politique depuis 1990 4 . L’houphouëtisme est une pratique politique imposée à la Côte d’Ivoire par Houphouët-Boigny durant tout le temps de son règne (1960-1993). Il est un dispositif qui repose sur une alliance stratégique voulue entre Houphouët-Boigny et la France, une idéologie de dépendance de l’extérieur, surtout de la puissance colonisatrice. 5 À partir de 1990, pris dans l’engrenage de la crise socioéconomique et politique, les mouvements sociaux de contestation montrent que le système n’est plus capable d’assurer la régulation sociale. La tendance d’Henri Konan Bédié et de son parti le PDCI-RDA à renforcer la fermeture de l’espace politique et surtout l’invention du concept d‘ivoirité 6 sur fond de guerre de succession face à l’ancien Premier ministre d’Houphouët-Boigny, Alassane Ouattara vont précipiter la chute du régime Bédié. Le coup d’État militaire du 24 décembre 1999 en est l’expression. Mais le coup d’État semble être plus profondément un moment d’aggravation de la crise du système houphouëtiste. Il annonce le changement, la possibilité de la mort de ce système qui semble suivre son cours avec l’émergence de la refondation opposée à l’houphouëtisme depuis longtemps. L’élection de Gbagbo à la présidence en 2000 traduit cette réalité.
La « refondation » est une doctrine politique inspirée par le Front Populaire Ivoirien (FPI), parti du président Laurent Gbagbo. Elle se donne pour ambition de construire une « économie nationale indépendante [...] où les capacités de production seront à dominante ivoirienne, les schémas de développement pensés dans leur conception et leur mise en œuvre par les Ivoiriens, où les finalités de la richesse seront la satisfaction des besoins nationaux » 7 . Le tout dans un ensemble liant les mécanismes de productivité et du marché, de la solidarité et de la justice sociale. Il s’agit de la promotion d’une économie sociale de marché contre un capitalisme d’État extraverti. Le conflit actuel semble traduire une tension entre ces deux doctrines : houphouëtisme et refondation.
La France est engagée militairement et politiquement dans le conflit. Plus de cinq mille soldats français avec tout un dispositif de guerre, occupent le territoire ivoirien. La France a fixé l’agenda des négociations de Linas-Marcoussis 8 , les a supervisées pour arriver à un « compromis politique » entre les différents acteurs du conflit (les groupes rebelles : MPCI, MPIGO, MJP, et les partis politiques ivoiriens) le 24 janvier 2003. Lequel a été entériné par un Sommet des Chefs d’États africains et de la Communauté internationale le 25 janvier 2003 sous l’égide du Président français, Jacques Chirac, et du Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan.
Depuis le déclenchement du conflit, par euphémisme, l’attitude de la France en Côte d’Ivoire est perçue comme ambiguë. Mais le 6 novembre 2004 en optant pour la destruction de l’aviation militaire ivoirienne au moment où le régime Gbagbo était en passe de neutraliser la rébellion, la France déchirait, pour ainsi dire, son voile et se positionnait comme le véritable soutien de la rébellion et comme une force d’occupation.
Il importe toutefois de se demander comment la Côte d’Ivoire en est-elle arrivée là ? Pourquoi cette crise maintenant, à l’avènement de la Deuxième République ? Ce pays serait-il gagné par un autisme identitaire ou alors le conflit renvoie-t-il à une trajectoire politique dont il faudrait rechercher le sens dans la trame de son évolution politique ? Que signifie l’implication de la France dans ce conflit et son agression ouverte contre la Côte d’Ivoire à partir de samedi 6 novembre 2004 ?
Les explications du conflit se sont focalisées principalement sur les causes.
Dans son éditorial “Le prix de l’Ivoirité” du 21 septembre 2002, le journal Le Monde soutient que la crise ivoirienne est la conséquence de « l’ivoirité », « un concept d’exclusion, une fuite en avant et une bataille pour le pouvoir dont l’ethnicisation des conflits politiques et sociaux est devenue le principal ressort (...) Une division du pays par scissiparité : entre les Baoulés du Centre-Sud, les Bété de l’Ouest et les Dioulas du Nord ; entre chrétiens, animistes et musulmans ; entre côtiers, forestiers et gens de la savane. Nul n’est ivoirien, la carte nationale est un palimpseste identitaire devenu illisible. » 9
Cette représentation sous l’angle de rupture géographique, ethnique et religieuse de la crise ivoirienne est caractéristique d’un stéréotype médiatique qui s’est développé dès le déclenchement du conflit aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord. On peut lire dans New York Times du 12 janvier 2003 : “A government-held area in the Christian and animist south and rebel-held in the Muslim north”. Dans cette parution, Robert Kaplan soutient que c’est l’anarchie, la démographie galopante et la corruption dans une Côte d’Ivoire divisée en champ confessionnel et ethnique qui a conduit à la guerre. Un tel espace produit le chaos. Et la peur qui y règne est le fait d’une culture non éveillée à la Lumière occidentale 10 .
Cette représentation du conflit ivoirien est reprise par de nombreux analystes et africanistes occidentaux. Pour eux, c’est finalement le jeu des entrepreneurs politiques et/ou identitaires et la crise de légitimité du politique qui constituent les éléments d’intelligibilité de la crise ivoirienne.
Ainsi pour Banégas et Losch, en l’absence d’un projet politique alternatif après la mort d’Houphouët-Boigny et l’incapacité du pouvoir politique à s’arrimer aux nouveaux enjeux de la mondialisation, c’est la carte de l’ethnicité qui structure le politique à travers la problématique de l’« ivoirité » qui devient alors un « sous-produit d’une crise structurelle. » Ils trouvent dans ce concept une pratique exclusionniste et xénophobe dirigée contre Alassane Ouattara. Dès lors, la légitimité du politique est minée, avec un Gbagbo élu dans une élection où 62% de la population s’est abstenu. L’impunité structurant la société ivoirienne vient aggraver le potentiel de violence. Le tout faisant de la Côte d’Ivoire un pays « au bord de l’implosion. » 11
Dans une contribution dans Le Devoir, Bonnie Campbell abonde dans le même sens de l’épuisement du politique à partir d’une analyse d’économie politique. Pour elle, c’est plus profondément dans le modèle extraverti de l’économie ivoirienne qu’il faudrait chercher les éléments explicatifs du drame ivoirien. La redistribution clientéliste des richesses qui est pratiquée dans ce système engendre des problèmes sociaux et économiques dont « l’ivoirité » vient contourner les solutions politiques pour focaliser le débat autour de l’exclusion de Ouattara à l’élection présidentielle de 2000 12 , pour nationalité « douteuse. »
Dans sa contribution dans un journal ivoirien, Bernard Conte 13 pense que la crise ivoirienne est tributaire d’une « crise profonde du mode de régulation clientéliste. » Alors que Houphouët-Boigny a pratiqué un clientélisme « éclairé » de redistribution de la rente « selon les règles officieuses d’équilibre, politiques, géographiques et ethniques », Laurent Gbagbo vient appauvrir ce modèle dans un contexte de rareté de la rente en renforçant « l’ethnicisation de la vie politique », ce qui crée des forces de contestation et débouche sur la guerre 14 . Autrement dit, et c’est ce qu’affirme Philippe Hugon, le conflit ivoirien renvoie à la crise du modèle des “vingt glorieuses” (1960-1980). Ce modèle repose sur l’articulation d’une économie de traite ouverte à l’influence accrue des moyens de production étrangers, marquée par un capitalisme d’État et caractérisée par un mode de régulation sociale houphouëtiste « combinant clientélisme et redistribution sur des bases régionales » 15 . Cogneau et Mesplé-Somps épousent aussi l’hypothèse de l’épuisement du modèle houphouëtiste de régulation. Ils en déduisent que le conflit est la conséquence de l’incapacité, depuis 1993 (date du décès d’Houphouët-Boigny), des dirigeants politiques de rénover ce modèle, préférant « les manipulations politiciennes et ethnicistes pour se maintenir au pouvoir en dépit d’une légitimité entamée » 16 .
Aussi Ousmane Dembélé soutient-il que la guerre en Côte d’Ivoire est l’aboutissement critique de rapport de forces politiques et culturelles entre Nordistes et Sudistes, construits depuis 1990 par les leaders politiques, mettant le pays devant un risque de fracture communautaire et géographique 17 . Les éléments de manipulation identitaire étant par exemple, selon Marc Le Pape la question de la nationalité: « l’application du Code de nationalité, la condition faite aux étrangers, l’article 35 de la Constitution relatif aux conditions d’éligibilité du président de la république; les incitations à la haine et à la xénophobie propagées par certains médias; la mise en œuvre du régime foncier. » 18
Dans son analyse du conflit ivoirien, Roubaud sort du mythe de la rupture Nord/Sud. Pour lui, la guerre n’est ni le fait d’une overdose de frustrations des populations ni le résultat de la crise économique. « Elle met en lumière la double autonomie des facteurs politiques par rapport aux facteurs économiques et sociaux de la crise; autonomie des hommes politiques qui n’ont pas besoin de bénéficier d’un support populaire de masse pour provoquer la crise et la porter à son comble. » 19
Quelles que soient leurs démarches méthodologiques, les analyses de ces auteurs sont structurées par le paradigme de l’ethnicité et de la pathologie de l’État.
La problématique de l’« ivoirité » comme catégorie assurant l’intelligibilité de la guerre en Côte d’Ivoire n’est-elle pas une mise en exil de l’évolution sociohistorique dans ce pays et du projet politique de la « refondation » ? Ces analyses ne procèdent-elles pas d’une justification plutôt que d’une explication du conflit ivoirien ? Quoi qu’il en soit le regard porté sur le conflit comme anomie identitaire nous semble peu satisfaisant. Il donne carte blanche aux ingérences étrangères et surtout à la France qui se comporte comme une force d’occupation sous le parapluie d’une mission d’instauration de l’État de droit.
D’autres auteurs et analystes se représentent le conflit ivoirien comme une confrontation entre l’houphouëtisme et la « refondation ». Pour eux, la crise ivoirienne trouve ses racines dans la boulimie du néocolonialisme français qui refuse toutes formes de résistances dans son aventure à travers le continent africain.
Ainsi, dans une contribution dans le journal panafricain Jeune Afrique économies, Yves Amaïzo 20 soutient que la guerre en Côte d’Ivoire est due à la perturbation par le gouvernement Gbagbo d’un système économique polarisant, de dépendance à la France, en cassant le monopole des multinationales françaises pour les soumettre aux lois du marché et aux exigences de la «bonne gouvernance » et de la « responsabilité sociale des entreprises ». Très présentes dans le conflit, ces multinationales sont l’obstacle clé au processus de paix par leur « refus d’accepter le verdict des appels d’offres internationaux, faits en toute transparence par le gouvernement ivoirien » 21 . Ainsi donc, la guerre éclate dans un contexte politique re-structuré où les entreprises françaises doivent entrer en compétition avec d’autres investisseurs depuis l’arrivée sur la scène étatique d’une génération de dirigeants dont l’ambition est de « refonder » la Côte d’Ivoire pour une « seconde indépendance ». 22
Cette problématique fait dire à Mamadou Koulibaly 23 que c’est la France qui est entrée en guerre contre la Côte d’Ivoire. Car elle n’apprécie pas la politique de « refondation » du régime Gbagbo, surtout quand celle-ci menace les intérêts français en Côte d’Ivoire et ailleurs dans le monde dont ceux du chocolatier Barry-Callebaut, bien représentés dans le pays 24 . Mamadou Koulibaly poursuit en écrivant que « les germes de la rébellion se trouvent dans l’houphouëtisme [...], une doctrine sur la paix à tout prix qui rejette la refondation fondée sur la liberté, la liberté des contrats et le droit à l’autodétermination des hommes et des peuples » 25 .
Pour Jean-Marc Éla, la crise ivoirienne met à nu les rapports internationaux et transnationaux tissés entre les dirigeants africains et les cercles d’affaires occidentaux en vue de la reproduction des mécanismes d’accumulation primitive en Afrique. Elle advient dans un contexte

« de transition, de tensions et de contradictions internes où une nouvelle génération d’acteurs veut rompre avec l’héritage légué par la tradition du pouvoir centralisé, autoritaire et clientéliste qui a conduit à l’improductivité de l’État postcolonial et à la faillite des économies africaines et a accentué les inégalités sociales et les disparités régionales [...]. En Côte d’Ivoire, un autre regard sur la guerre civile de septembre montre que la puissance économique s’oppose à la rupture avec cet héritage dans la mesure où, depuis les années 60, il constitue le pilier de son hégémonie et le facteur de sa reproduction en dépit des mutations fondamentales imposées par la mondialisation. La puissance économique veut le statu quo là où les résistances civiles et les protestations populaires réclament la refondation. En somme, à travers les victimes d’une guerre d’un autre âge, ce que l’on veut tuer ici, c’est l’espérance incarnée par un projet porteur pour le continent africain. 26
En fin de compte, selon ces analyses, la guerre en Côte d’Ivoire ne relève pas d’un glissement vers le tribalisme, elle n’a rien de religieux. Elle est une tentative pour maintenir la Côte d’Ivoire sous domination de la France et de faire échec à la politique de « refondation » du régime Gbagbo.
L’intérêt de ce type d’analyse du conflit ivoirien est de l’inscrire dans la trame de l’évolution politique comme résultat d’un antagonisme au modèle ancien de régulation sociopolitique. La refondation en se manifestant comme désordre à l’intérieur du système houphouëtiste n’appelle-t-elle pas un haut degré de régulation ? De cette question, ce qui nous intéresse ce n’est pas la recherche des causes du conflit. Certes, cette démarche ne manque pas de pertinence heuristique. Mais dans la mesure où on peut toujours trouver une cause à tout phénomène, il y a des risques de tomber dans la stigmatisation. L’ivoirité ne peut conduire nécessairement à la guerre si certaines conditions ne sont pas réunies. Il en est de même pour la refondation. D’où notre choix de l’approche compréhensive dans l’analyse de la crise ivoirienne.
La question se pose alors de la manière suivante : que signifie l’irruption du conflit armé en Côte d’Ivoire ? Plus précisément, y a-t-il un lien entre ce conflit et la reproduction du système houphouëtiste c’est-à-dire la consolidation de l’hégémonie française en Côte d’Ivoire ?
La théorie des relations internationales en matière de violence porte, d’une part, sur l’évolution et la dynamique de la guerre, et, d’autre part, sur son avenir.
Certains analystes mentionnent que les guerres majeures entre grandes puissances ont fondamentalement diminué. 27 Depuis 1945, les guerres sont de plus en plus intra-étatiques et sont dominées par des enjeux ethnopolitiques plutôt que par la création d’un État. 28 La plupart d’entre elles se déroulent dans les pays du Sud, font beaucoup de victimes dans les populations civiles et mettent en scène non pas des armées professionnelles mais des civils et des enfants-soldats. 29 Il serait pourtant erroné de considérer cette évolution comme une caractéristique fondamentale de la fin de la guerre froide. 30
Au regard de cette tendance, des analystes pensent que la guerre entre nations démocratiques est devenue obsolète. La prospérité économique, la consolidation des institutions démocratiques, l’interdépendance économique et commerciale constituent autant de réalités qui rendent absurde l’idée de guerre devant l’avantage de la paix, désormais le but des États démocratiques. 31
Pour d’autres, la guerre entre États a encore un avenir certain. Car elle surgit au moment où on s’y attend le moins. 32 Si la guerre est devenue peu probable dans les pays démocratiques, il n’est pas moins probable que ceux-ci vont en croisade contre les pays non démocratiques à cause des contraintes du dilemme de sécurité. 33 De plus la possibilité de la désuétude des guerres majeures n’est pas une donnée immuable, elles peuvent se faire par délégation. 34 Plus encore, selon Huntington, les guerres d’aujourd’hui opposeront les différentes civilisations du monde, notamment les civilisations occidentales, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et, peut-être, africaine. 35 Toutes choses qui menacent la paix mondiale. Par ailleurs, l’irréversible passage d’un système international unipolaire, commandé par les États-Unis, vers la multipolarité constitue une menace pour la stabilité mondiale que garantit la bipolarité ou l’unipolarité. 36
Par contre, la sociologie politique des conflits internes post-guerre froide est dominée par les paradigmes de l’identitarisme et de la pathologie de l’État non occidental. L’identitarisme relèverait d’une conscience de peur éprouvée par un groupe ethnique, d’une crise identitaire. La libération de cette conscience se fait sur le mode de la violence rendue possible par le jeu d’entrepreneurs ethniques ou politiques. Pour Kofi Annan, Secrétaire général de l’ONU, le fait que plusieurs ethnies cohabitent dans la plupart des pays africains augmente le risque de conflits et peut donner lieu à une politisation violente de l’etlnicité. Certaines communautés voient dans le contrôle du pouvoir la condition de leur salut, ce qui est source de conflit. 37 Ainsi, « l’appartenance à une ethnie déterminée, pense Gonidec, est exploitée par un groupe d’individus pour établir sa domination et, par conséquent, pour marginaliser, voire exclure les membres de l’autre (ou des autres) ethnie de la participation au pouvoir et, par suite, à l’avoir. » 38 Les conjonctures sociales et politiques sont des moments propices de construction de la menace par les entrepreneurs ethniques. Ils créent des valeurs supposément ancrées dans leur patrimoine pour sauvegarder la vie de leur groupe ethnique. 39 Les leaders ethnopolitiques véhiculent et encouragent la peur de leur groupe ethnique pour y tirer des avantages et asseoir leur pouvoir. 40 Ainsi, le conflit interethnique est une construction sociale, il n’est pas une fatalité. « C’est la peur et la haine générées par le haut et non les différences ethniques, dit John Bowen, qui poussent les gens à commettre des actes de violence. » 41
L’ethnicité ne saurait voiler le problème fondamental que posent les conflits armés post-guerre froide : la crise de l’État non occidental. Pour Holsti, les guerres actuelles sont filles de l’épuisement de l’État et de la crise de légitimité politique dans les pays du Sud. 42 Bach et Sindjoun parlent de « désinstitutionalisation relative ou totale de l’ordre politique. » Les conflits résultent alors d’une absence d’allégeance à l’Etat au profit du renforcement des particularismes et des clivages identitaires. 43 Par conséquent, « le désordre actuel, [en Afrique] relève essentiellement d’une crise d’adaptation au monde moderne que le sous-continent tente de surmonter en mobilisant des éléments très profondément ancrés dans son patrimoine. » 44 Aussi, ces guerres font-elles écho du succès de la crise de la gouvernance, de la légitimité du politique, à cause des pratiques de criminalisation et de personnalisation de l’État par les élites dirigeantes. Ces pratiques détournent l’État de son but ultime qui est la recherche de l’intérêt général, au profit d’une minorité et d’une clientèle. 45
Ces analyses laissent croire que la question du politique et des relations sociales dans les sociétés non occidentales se joue autour de l’ethnie et de son instrumentalisation, ainsi que de l’incapacité de ces sociétés à s’adapter au monde occidental. Sous cet angle, elles sont en congruence avec les analyses dominantes de la guerre en Côte d’Ivoire. N’y a-t-il pas là un parti pris différentialiste qui donne aux interventions étrangères des éléments de légitimation morale, en laissant de côté des enjeux réels de ces conflits ? Ces analyses n’occultent-elles pas la réalité des changements sociaux comme source de conflits dans ces sociétés non occidentales ?
Le confilit qui se déroule en Côte d’Ivoire peut se penser autrement. On peut y voir un procédé de régulation du système houphouëtiste. Cette régulation est imposée par les changements de type entropique annoncés par le coup d’État de décembre 1999, et intervenus depuis octobre 2000 avec l’élection de Laurent Gbagbo à la présidence de la République. La vulnérabilité du système houphouëtiste aux forces centrifuges impose le recours à des mesures de rétroaction négative afin de le rétablir et le consolider. Il est donc possible d’affirmer que la guerre, instrument de régulation par excellence est une réponse à la nécessité d’assurer la reproduction de l’houphouëtisme. Cette perspective soulève des considérations d’ordre théorique qu’il faut préciser.
Généralement, la régulation est le fait de «maintenir un système en équilibre, [d‘] en assurer le fonctionnement. » 46 Déjà en 1728, le “régulateur” désigne un système de contrôle dont la vocation est de conserver l’identité d’une « grandeur » en dépit des désordres qui provoqueraient sa désintégration. 47 En physiologie, la régulation est « la fonction qui assure la constance des caractéristiques du milieu intérieur d’un être vivant, en dépit des variations du milieu extérieur. » 48 Dans la cybernétique, la régulation est le mécanisme par lequel un système, une fois fixé, contrôle son fonctionnement en annulant les effets de perturbation extérieure grâce aux interactions avec l’environnement 49 pour se pérenniser. Cependant, il faut préciser que les concepts de régulation et de reproduction sont indissociables de la notion de système. Car c’est bien la reproduction d’un système qui est visé par la régulation.
Pour Edgar Morin, par exemple, un système est une « unité globale organisée d’interrelations entre éléments, actions ou individus. » 50 Cette définition suggère le mouvement de mise en place des systèmes et la dynamique à l’œuvre. Les interrelations entre unités forment le système. Elles en constituent l’organisation. L’organisation est, en effet, la structuration des relations entre les éléments qui produisent un tout complexe formant système. Notons toutefois que, si tout système est avant tout un ensemble de complémentarités, il n’est pas que cela. Il comprend également des antagonismes et des contradictions qui ne peuvent pas être éliminés et, donc, qui doivent être contrôlés. Il y a mieux. L’organisation même d’un système produit et refoule des antagonismes. 51 En général, ces antagonismes sont soit latents, soit manifestes, soit maîtrisés, d’une certaine manière ou même contrôlants. 52 Ils surgissent en temps de crise tout en faisant crise, s’ils ne sont pas maîtrisés. La crise, notons-le, est un épisode de défaillance fonctionnelle, un regain de désordre, dans le système. Elle traduit un blocage des mécanismes régulateurs. « Le caractère central de la crise, dit Morin, est dans le dérèglement, la dérégulation. » 53 La crise se manifeste d’abord comme crise de la régulation. Ensuite, si elle n’est pas maîtrisée, la crise atteint tout le système lui-même, qui alors se décompose pour laisser place à un nouveau système. Pour résister ou survivre à la désintégration, le système doit nécessairement se réorganiser en allant, par exemple, chercher de nouvelles énergies dans son environnement, de sorte « à intégrer et utiliser le plus possible des antagonismes de façon organisationnelle » 54 : c’est la rétroaction négative. La rétroaction négative (potentialité organisationnelle) suppose une rétroaction positive (potentialité désorganisationnelle). Celle-là vise à annuler celle-ci, sinon c’est la « mort » du système. Ce principe de lutte des antagonismes est une dynamique interactive/rétroactive interne et externe. Ainsi, la régulation est le procédé rétroactif par lequel tout système refoule et maîtrise les forces antagonistes qui menacent son intégrité. Et tout ce processus se fait en interaction avec son environnement. La régulation, en somme, permet la reproduction d’ensemble du système. C’est une régulation exogène d’autoconservation dynamique 55 car il s’agit d’un système de type cybernétique ouvert sur son environnement. La reproduction est reproduction d’une invariance dans la mesure où un système doit demeurer, perdurer dans son identité.
Le système dont nous voulons discuter la régulation, c’est le système social ivoirien. Il émerge entre 1951 et 1959 56 sur la base de la mise en relation organisée des facteurs sociaux, économiques et politiques, autour d’une logique d’allégeance à la France. Ce développement prend la forme d’une structure solide à partir de 1960, date de la fin officielle de la colonisation. Produit de l’ingénierie politique d’Houphauët-Boigny, ce système est désigné, houphouëtisme. L’allégeance structurelle à la France est une dimension fondamentale de l’invariant de ce système, perpétué par les héritiers et promoteurs de l’houphauëtisme après la mort d’Hauphouët-Boigny en décembre 1993. Francis Akindès définit l’houphouëtisme comme « un ensemble de principes structurants et de pratiques [qui] fonctionne comme un système de référence et une culture politique socialement reconnus. » 57 Le mode de régulation clientéliste, prédateur et extraverti de ce système est entré en crise, d’abord en 1980 dans son dispositif socio-économique, puis en 1990 dans son dispositif sociopolitique. Mais jusque-là le système contrôlait plus ou moins les éléments perturbateurs. Après la mort d’Houphouët-Boigny, le mécanisme régulateur se grippe. Cet état de choses est manifeste, d’une part, dans les affrontements entre les forces du changement et celles du statu quo ou de la reconsolidation, et d’autre part, dans la « guerre» des héritiers entre Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara. Le coup d’État militaire de décembre 1999 accélère la crise de l’houphouëtisme en facilitant la montée du mouvement de la « refondation » en tant qu’antagonisme porteur de rétroaction positive susceptible d’emporter l’houphouëtisme.
La guerre en Côte d’Ivoire relèverait donc du besoin d’assurer la permanence de l’houphouëtisme. Et le recours à la France est déterminant en tant qu’elle est l’élément clé de l’environnement extérieur du système houphouëtiste. D’où son implication dans la crise ivoirienne. La France n’est certainement pas la seule source organisationnelle externe du système. Mais compte tenu de son poids historique et des profits directs exorbitants 58 qu’elle retire du modèle de développement de la Côte d’Ivoire, c’est principalement à elle que nous nous intéresserons dans cette réflexion. La crise ivoirienne en tant que crise de l’houphouëtisme est aussi la crise de la présence française en Côte d’Ivoire. Elle est présente militairement avec plus de cinq mille soldats. En outre, le gouvernement français a convoqué et supervisé les négociations de Linas-Marcoussis entre les partis politiques ivoiriens et les groupes rebelles. Ces négociations ont donné l’Accord de Linas-Marcoussis qui légitime les rebelles et contraint le Président ivoirien à partager le pouvoir avec eux, à nommer un Premier ministre « inamovible » jusqu’aux élections de 2005. Le président Gbagboo doit lui transférer tous ses pouvoirs exécutifs. Mais face à l’inapplicabilité de cet Accord et face à la déroute de la rébellion amorcée le 4 novembre 2004 avec l’offensive de l’armée nationale ivoirienne, la France a déchiré son voile de force impartiale pour engager une guerre ouverte contre le régime Gbagbo.
En tenant compte des comportements et de la logique des alliances stratégiques des opposants houphouëtites au régime Gbagbo, du déroulement du conflit, de sa géographie, de l’attitude diplomatique et militaire de la France, on peut soutenir que : le conflit ivoirien est un mécanisme militaire et politique de régulation de l’houphouëtisme destiné à contrôler la refondation, en vue d’assurer la reproduction du système de dépendance structurelle de la Côte d’Ivoire de la France.
Pour éprouver cette hypothèse, nous organisons cette réflexion en deux parties. La première analyse l’évolution sociopolitique en Côte d’Ivoire depuis l’indépendance jusqu’à la veille du conflit. Cette partie est nécessaire pour une meilleure compréhension du conflit actuel. Nous montrerons que le système houphouëtiste qui a émergé entre 1951 et 1959 s’est grippé à partir de 1999 à cause de son incapacité à surmonter la crise économique, sociale et politique qui le secoue depuis la fin des années 1970. Ce blocage de fonctionnement de l’houphouëtisme est marqué par le coup d’État militaire du 24 décembre 1999 qui a balayé le régime politique du PDCI-RDA qui assurait le fonctionnement du système, et par la transition qui s’est ouverte. Le coup d’État militaire et la transition annoncent et promeuvent le changement qui se réalise par le surgissement de la refondation avec l’élection de Laurent Gbagbo à l’élection présidentielle de 2000. Agissant sous la figure de rupture radicale avec l’houphouëtisme à travers des réformes politiques, économiques et socioculturelles qui rencontrent l’adhésion d’une grande partie de la population, la refondation est un antagonisme susceptible d’emporter l’houphouëtisme. Elle manifeste un moment crucial de la crise du système social ivoirien qui, si elle n’est pas surmontée, entraînera indubitablement la disparition de ce système postcolonial de nature coloniale.
A partir de ce moment, dans la deuxième partie, il nous sera possible de penser le conflit armé comme un procédé rétroactif des houphouëtistes, dont la France assure l’ordonnancement militaire et politique, visant à refouler et à contrôler la refondation pour rétablir l’houphouëtisme, c’est-à-dire la dépendance structurelle de la Côte d’Ivoire de la France, dans son intégrité.
PREMIÈRE PARTIE
DE L’HOUPHOUËTISME À LA REFONDATION
Tout système a une histoire, un moment de son émergence, de sa mise en place. Il a ses caractéristiques, des piliers sur lesquels il repose. Une fois mis en place, le système s’organise. Mais tout système, nous l’avons dit, porte en lui des contradictions, des potentialités désorganisationnelles qui, si elles ne sont pas contrôlées conduisent à sa mort. Le moment de la lutte entre les forces organisationnelles et les forces désorganisationnelles à l’intérieur même du système est un moment de la crise dudit système. Pour se maintenir, il doit se réguler. La régulation est le procédé par lequel un système, une fois mis en place, contrôle son fonctionnement en annulant les effets de perturbation, de crise. La crise manifeste un blocage de la régulation. Si elle n’est pas maîtrisée, elle se propage dans tout le système qui alors s’effondre pour laisser place à un nouveau système.
Le système houphouëtiste ne fait pas exception. Mis en place entre 1951 et 1959, ce système se caractérise fondamentalement par sa dépendance de l’extérieur, surtout de la France. Il est l’expression d’une alliance stratégique voulue par Houphouët-Boigny avec la France et l’abandon de l’indépendance économique pour le pouvoir politique. Il repose sur trois piliers fondamentaux : la dépendance économique, le système de parti unique et la personnalité même du Président Houphouët-Boigny. L’articulation de ces trois éléments permet à l’houphouëtisme de s’organiser en vue de sa reproduction. La crise socio-économique de la fin des années 1970, et celle sociopolitique à partir de 1990 vient rappeler une défaillance fonctionnelle dans le système. L’incapacité des houphouëtistes, à partir de 1990, à trouver des solutions adéquates aux problèmes socio-économiques et politiques, préoccupés qu’ils étaient à reconsolider leur hégémonie politique face aux revendications sociales et politiques de leurs adversaires, est significative d’une crise de la régulation. Cette crise de la régulation va provoquer un accroissement de l’entropie qui se matérialise par le coup d’État militaire du 24 décembre 1999. Le coup d’État et les péripéties de la transition qu’il impulse sont des phénomènes de décomposition de l’houphouëtisme qui facilitent la montée en puissance du mouvement de la refondation en tant qu’antagonisme porteur de rétroaction positive susceptible d’emporter l’houphouëtisme.
Ainsi, cette partie est divisée en quatre chapitres. Dans le premier, nous discuterons des conditions d’émergence du système social ivoirien post-colonial, de ses caractéristiques fondamentales et de son mode de régulation. Dans le deuxième, nous analyserons la crise de ce système qui est transparente à la crise socio-économique de la fin des années 1970 et sociopolitique à partir de 1990. L’incapacité des houphouëtistes à surmonter la crise va l’approfondir pour déboucher finalement sur le coup d’État militaire du 24 décembre 1999 et la transition qui s’en est suivie. Le troisième chapitre est consacré au coup d’État et à la transition de 1999-2000. Nous montrerons que le coup d’État et la transition se déroulent contre les héritiers houphouëtistes et contre toutes les formes de conservatisme ainsi qu’ils promeuvent et annoncent le changement réalisé dans la montée du mouvement de la refondation avec l’élection de Laurent Gbagbo, opposant historique au système houphouëtiste, à l’élection présidentielle de 2000. Le quatrième et dernier chapitre traitera justement de la refondation. Il essaiera de montrer que la refondation opère une rupture radicale avec l’houphouëtisme par l’ampleur et la portée des réformes politiques, socioculturelles et économiques initiées par le gouvernement du Président Gbagbo. Toutes choses qui font planer des menaces sur les groupes d’articulation interne et externe de l’houphouëtisme quant à leur survie.
CHAPITRE I
LE SYSTÈME HOUPHOUËTISTE ET SON MODE DE RÉGULATION
Dans ce chapitre, nous soutenons l’idée que le système houphouëtiste est caractéristique d’une décolonisation manquée. Il repose sur trois piliers essentiels : l’économie de plantation, le système de parti unique et la personne d’Houphouët-Boigny. Pour faire face aux crises et se maintenir, le système, sous la direction d’Houphouët-Boigny, a su relier les rationalités économiques et politiques à la nécessaire cohésion de l’ensemble de la société ivoirienne. Le chapitre est divisé en trois points : le premier trace l’histoire de l’houphouëtisme pour en dégager ses caractéristiques. Le deuxième discute des piliers sur lesquels repose le système. Le dernier point est consacré à son mode de régulation pour se reproduire.

1.1. L’émergence de l’houphouëtisme
Les années 1940 sont une période de contestation dans l’ordre colonial par les pays africains. Ils manifestent leur volonté d’accéder à l’indépendance. En Côte d’Ivoire, à partir de 1951, comme contrepartie de leur accès à la gouvernance étatique, les dirigeants ivoiriens, avec pour leader Houphouët-Boigny, vont s’allier à la puissance colonisatrice. Ce retournement d’Houphouët-Boigny précédemment allié au parti communiste français 59 sera crucial à la continuité du fait colonial. Il scelle ce que certaines critiques du régime ivoirien appellent le néo-colonialisme. Autrement dit, la dépendance de la Côte d’Ivoire de la France. C’est dans cette perspective qu’il est pertinent de situer l’émergence du système social ivoirien : l’houphouëtisme. Il s’est construit sur les dispositifs politiques et économiques installés par l’administration coloniale française.
En effet, pendant la Deuxième Guerre mondiale, la France fait face à une crise de son hégémonie politique et économique dans ses possessions coloniales. 60 Cette crise est manifeste dans la montée en puissance des mouvements nationalistes et la percée anglo-saxonne dans son pré carré. Pour y faire face, la France doit réorienter sa politique coloniale plutôt que de concéder l’indépendance aux territoires colonisés. La Conférence qui réunit la France et les Africains à Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 en est l’expression. La Deuxième guerre mondiale permet l’émergence des États-Unis et de l’Union soviétique comme nouvelles forces dominantes. Les deux puissances sont intéressées aux territoires d’Outre-Mer. Mais leurs ambitions se heurtent au maintien de la présence politique et au protectionnisme économique des Européens dans leurs possessions coloniales. 61 Les États-Unis et l’Union soviétique décident d’agir pour le soutien aux peuples d’Outre-mer dans la lutte des peuples pour le contrôle de leurs libertés et droits souverains. Cet engagement est clairement exprimé aux États-Unis par le sous-secrétaire d’État Summer Welles en ces termes : « Notre victoire doit apporter la libération de tous les peuples. » 62 Du côté soviétique, la IIIe Internationale de 1920 s’engage à soutenir tous les mouvements anticolonialistes.
Ces soutiens eurent des échos favorables en Asie, (notamment au Vietnam, en Indonésie) et en Afrique du Nord (notamment au Maroc, en Tunisie, en Algérie). Il fallait pour la France contenir ce mouvement d’émancipation qui ne tardera pas à s’étendre en Afrique subsaharienne. Surtout quand le mouvement est reconnu, légitimé et soutenu par les puissances victorieuses de la Guerre. Outre ces déterminants de la Conférence de Brazzaville, il y a le fait que l’économie française bat de l’aile dans ses colonies. En témoignent les crises de matières premières en 1940, des transports en 1940-1941, de l’énergie en 1941-1942 et de la main-d’œuvre professionnelle en 1942-1943. 63 La Conférence de Brazzaville apparaît comme une réponse de la France à ces crises afin de les contrôler et consolider sa position hégémonique dans ses colonies. Le discours du général De Gaulle justifie notre propos : « Sans vouloir exagérer l’urgence des raisons qui nous poussent d’aborder l’étude d’ensemble des problèmes africains, nous croyons que les immenses événements qui bouleversent le monde nous engagent à ne plus tarder [à] conduire les Africains au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires; c’est le devoir de la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi. » 64 Dans le discours du président français, il n’est pas question d’indépendance des Africains, mais de permettre leur « participation à la gestion de leurs propres affaires », puisqu’ils en étaient exclus. D’ailleurs, ce n’était pas l’objectif de la Conférence. Il s’agissait plutôt pour la puissance colonisatrice de resserrer les liens avec ses possessions, de faire en sorte que les colonies aient confiance dans les institutions françaises, de leur ouvrir l’espace politique et de consolider la connexion des diverses économies nationales à l’économie française. 65 Dans ce sens, et selon Jacques Vallette, « la fidélité des populations, les ressources et les possibilités stratégiques deviennent les facteurs primordiaux de la nouvelle donne française, après la défaite de 1940. » 66 L’ouverture de l’espace politique aux « indigènes » était un jeu de dévolution des pouvoirs par lequel la France entendait contrôler la crise et ainsi renforcer sa position en Afrique saharienne. Autrement dit, la Conférence de Brazzaville procède de la volonté d’assurer la reproduction d’ensemble du fait colonial. Quel impact cela a-t-il eu sur la situation en Côte d’Ivoire ?
Dès l’instant où le colonisateur consent à ouvrir l’espace politique, la contestation de l’ordre colonial va s’organiser sur des bases légales tracées par l’administration coloniale. En 1944, les « planteurs indigènes » créent le Syndicat Agricole Africain (SAA). Houphouët-Boigny en est le président. Leur objectif est de lutter contre la ségrégation dont ils sont victimes face aux planteurs européens. Ils veulent lutter également contre le travail forcé imposé à l’ensemble des populations rurales.
Des chefs traditionnels et des fonctionnaires africains de l’administration coloniale vont s’engager dans la culture du cacao et du café introduite par le colonisateur jusque là restée l’apanage des seuls Européens. En faisant ce choix, les Africains entendaient s’affranchir de la dépendance de l’administration coloniale 67 en pesant de leur poids économique dans les relations sociales qui les lient aux Européens. Mais cette intrusion dans le domaine agricole allait permettre, grâce à la rente agricole d’asseoir une bourgeoisie agraire ivoirienne. Houphouët-Boigny fait partie des grands planteurs ivoiriens émergeants. Mais ceux-ci ne bénéficient d’aucun droit (social et politique) contrairement aux planteurs européens. À cette injustice s’ajoute celle du travail forcé de la main-d’œuvre locale dans les plantations européennes. C’est contre ces injustices et discriminations qu’est née le SAA.
En 1945 Houphouët-Boigny est élu député à l’Assemblée nationale française où il obtient le 5 avril 1946 le vote de la loi supprimant le travail forcé. La loi porte son nom. Dans le courant du mois d’avril, lui et les autres leaders du syndicat agricole créent le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Le 18 octobre 1946 est crée à Bamako, au Mali, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA). Constitutif du RDA, le PDCI devient PDCI-RDA. Houphouët-Boigny cumule le leadership du SAA, du PDCI et du RDA.
Les autres partis politiques qui naissent dans la même période 68 n’ont pas une grande influence sur le colonisateur, contrairement au PDCI-RDA. Ce dernier se présente comme une réelle force d’opposition face à l’oppression coloniale sans toutefois promouvoir la rupture, l’indépendance. 69 La répression de l’administration coloniale contre le parti d’Houphouët-Boigny entre 1949 et 1950 aura pour conséquence une alliance de classe entre l’aile droite assimilationniste du parti et le colonat. En effet, suite à une répression contre la direction du PDCI-RDA en février 1949, avec un mandat d’arrêt contre le député Houphouët-Boigny, ce dernier rencontre successivement le président du Conseil français M. Pleven, puis François Mitterrand, ministre de la France Outremer en septembre 1950. Ces rencontres, surtout celle avec Mitterrand, constituent un tournant décisif dans le retournement politique des relations entre Houphouët-Boigny et la France. En octobre 1950, lui et ses amis annoncèrent leur rupture avec le parti communiste français auquel le PDCI-RDA était affilié dans sa lutte anti-coloniale. C’est le début d’une alliance avec la puissance coloniale d’autant plus que ce revirement politique allait faire de la Côte d’Ivoire la «vitrine» de la France en Afrique avec un Houphouët-Boigny, comme le dit Bernard Doza « soumis, érigé en véritable « sous-préfet local » des intérêts français dans cette partie du continent. » 70 En réussissant à neutraliser Houphouët-Boigny, la France parvenait ainsi à étouffer la lutte de libération nationale des Ivoiriens. Le fait que ce soit un juriste français qui, en 1958 rédigea la Constitution ivoirienne 71 est l’expression patente de la confiscation de l’indépendance politique de la Côte d’Ivoire. La prise en main de la direction politique du pays par Houphouët-Boigny est une contrepartie de sa coopération avec la France, la récompense de la reddition politique de la Côte d’Ivoire.
Fort de cette alliance et en position de force, Houphouët-Boigny pouvait alors entreprendre de phagocyter les autres formations politiques entre 1956 et 1958 pour réduire l’espace politique ivoirien à son seul parti, le PDCI-RDA, et instaurer un système de parti unique. Partisan de la Communauté franco-africaine, le PDCI-RDA s’est résigné à l’idée d’indépendance politique considérée comme utopique sans développement économique. 72
Au nom du « développement », une dynamique d‘industrialisation est amorcée par l’administration coloniale. Ce processus s’appuie sur les investissements privés français sous l’impulsion des pouvoirs publics. Ainsi, furent créées diverses structures financières de développement dont le Plan d’Outre-mer et le Fonds d’investissement de développement économique et social (FIDES), et la construction d’infrastructures (réseaux routiers, aériens, portuaires, ferroviaires etc.) Selon Dubresson, en 1960 92% de la production de la Côte d’Ivoire était sous le contrôle des capitaux français. 73 Dans cette dynamique et dans un contexte où le travail forcé est aboli, le recours à la main-d’œuvre volontaire, notamment en provenance des régions du Nord vers les régions forestières et les grands centres urbains de travaux d’infrastructures au Sud de la Côte d’Ivoire, était nécessaire à l’accumulation du capital pour la métropole. Le mouvement des travailleurs en provenance des pays limitrophes comme la Haute-Volta (actuel Burkina-Faso) sera encouragé de manière continue même après l’indépendance du pays.
À partir de l’indépendance en 1960, l’État ivoirien prend la relève de l’initiative du développement économique sur les bases du lègue colonial. L’État s’engage dans la création d’entreprises. Il va prendre quasiment le contrôle des entreprises privées. Si bien que, comme le disent Contamin et Fauré, la part de capitaux des étrangers, surtout français, va régresser. 74 Ce processus d’étatisation entrepris par les dirigeants postcoloniaux entre dans le cadre de la politique d’« ivoirisation » du capital et des cadres. Mais une « ivoirisation » sans entrepreneurs privés ivoiriens. La présence et l’influence des « experts » européens restent une réalité tangible. Cette politique ouvre l’ère de l’accumulation parallèle et de l’économie patrimonialiste, comme l’ont montré Fauré, Médard et Miras. 75 En effet, le capitalisme d’État choisi par la Côte d’Ivoire s’affirme à travers des méthodes de cooptation ou de patronage politique. Cette politique consiste à confier des postes de responsabilité dans des entreprises et dans l’administration publique à des élites issues de l’oligarchie du parti unique au mépris des principes de compétence. Ces élites se comportent en rentiers improductifs. Pendant ce même temps, le monde rural est mobilisé afin d’assurer l’accroissement de la production des produits d’exportation que sont principalement le café et le cacao. Les ressources financières générées par ces produits donneraient une marge de manœuvre suffisante à l’État pour assumer ses fonctions régaliennes et promouvoir le développement global. En clair, il s’agissait pour Houphouët-Boigny d’édifier un État moderne sur le socle d’une économie de plantation.
En fait, il appert que le choix fait par Houphouët-Boigny recompose un ordre économique ambigu et extraverti. D’abord, il repose sur l’économie de plantation; ensuite sur une modernisation tributaire de facteurs de production étrangers, surtout français. D’où « un modèle de développement dépendant » selon les analystes de l’expérience ivoirienne. Pour Bonnie Campbell par exemple, le choix du libéralisme économique a été imposé à la Côte d’Ivoire par la France. Il est « la contrepartie économique de la prise du pouvoir politique par une élite favorable à la continuation de liens étroits avec l’ancienne métropole. » 76 Les autorités ivoiriennes exercent le pouvoir politique, mais la France contrôle l’économie et la monnaie du pays. Le Code des investissements de type colonial de 1959 accorde une grande marge de manœuvre aux entreprises françaises en leur permettant de réaliser des profits faramineux sans payer ni taxes ni impôts. 77 La monnaie coloniale CFA n’est pas remise en cause. Au service de ce choix économique, il y a un système de parti unique sous l’emprise d’Houphouët-Boigny. Le parti unique est censé assuré l’ordre, condition indispensable du développement économique et du progrès social.
L’houphouëtisme est la matérialisation de cette histoire « spécialement exemplaire d’une décolonisation conservatrice. » 78 Il est une articulation complexe des dispositifs économiques, politiques hérités du système colonial, et de la personnalité même du président Houphouët-Boigny. Tout système n’est-il pas un ensemble interrelié d’éléments formant système ?

1.2. Les dispositifs de l’houphouëtisme
L’économique, le politique et la personnalité propre d’Houphouët-Boigny constituent trois piliers indivisiblement liés de l’édifice houphouëtiste.
Au plan économique, le choix du libéralisme devrait permettre à la Côte d’Ivoire de se mettre au diapason des pays modernes et prospères. Le «développement» est l’idéologie structurant cette ambition et le moyen de l’insertion du pays dans l’économie mondiale. La stratégie au service de ce développement est la renonciation à l’indépendance politique en maintenant les liens organiques avec la France et le recours systématique aux capitaux, technologies, assistants techniques, et à la main-d’œuvre étrangère. 79 Le Code d’Investissement de 1959 a permis d’attirer les capitaux et investisseurs privés étrangers qui bénéficient d’importantes marges de manœuvre dans le processus d’accumulation. Il leur offrait, notamment, la possibilité de rapatrier profits et capitaux dans leur pays d’origine. Le troisième Congrès du PDCI-RDA en mars 1959 l’énonce clairement : « En ce qui concerne les investissements privés, en particulier, nous affirmons que seront toujours possibles hors de notre pays les transferts de capitaux. Il en sera de même d’une partie des bénéfices réalisés sur notre sol à moins qu’ils ne soient réinvestis sur place pour concourir à l’équipement et au bien-être général. » 80
L’économie repose essentiellement sur l’agriculture extensive des produits d‘exportation 81 au détriment des cultures vivrières. En effet, depuis la colonisation, il s’est opéré une mutation dans les activités économiques de production et de consommation des populations ivoiriennes. De la culture de subsistance elles vont passer à des cultures de rente comme le café et le cacao, avec un facteur de mobilisation comme la coupe nationale du progrès. En effet, en 1967 la Côte d’Ivoire institue la Coupe nationale du progrès, un concours qui avait «pour but d’inciter les paysans à tirer le meilleur profit de leurs efforts. » 82 La récompense aux planteurs est fonction de l’assimilation et de la mise en pratique effective des techniques enseignées auparavant, et de la jeunesse des plantations (Café, cacao). Le 24 mai 1974 Houphouët-Boigny décide « d’octroyer à tout planteur [de cacao], à compter de juillet 1976, une prime de 30.000 francs CFA, deux ans de suite, par hectare de cacaoyers correctement créé. » 83 Cette mesure, le concours même de la Coupe nationale du progrès, et bien d’autres mesures telles que « la prime de recépage café », « les primes de groupages en faveur des GVC », «la garantie de prix accordée aux paysans » 84 sont autant d’engagements de l’État dont l’objectif est l’accroissement et l’amélioration qualitative de la production agricole destinée à l’exportation. Les gouvernants ont inculqué aux populations rurales l’idée qu’avec les revenus des cultures de rente il était possible d’avoir accès aux autres éléments de consommation et de loisirs et de se les approprier. Ils assignaient et organisaient ainsi une société destinée à l’économie de plantation et à la marchandisation. L’exportation des matières premières agricoles devrait permettre de renflouer les caisses de l’État et de faciliter le développement global. En faisant ce choix, selon Daniel Bach 85 , les dirigeants ivoiriens entendaient tirer un meilleur profit de l’échange international. Tout de même, on pouvait d’emblée se poser des questions sur le contrôle des prix d’achat à l’exportation de ces produits de rente.
L’extraversion de l’économie tient aussi de la politique monétaire. Les autorités ivoiriennes post-coloniales ne renoncent pas au système monétaire colonial : la monnaie C.F.A. Au contraire, elles l’actualisent. Ce faisant, la Côte d’Ivoire, à l’instar de plusieurs pays africains, aliène sa souveraineté monétaire » pour faire partie d’une zone monétaire sous la direction du trésor français, donc au profit de l’hexagone » comme moyen de sa stabilité économique. 86
Au niveau national, le capitalisme d’État est le moyen au service du développement économique. Pour les dirigeants ivoiriens, la sortie du sous-développement nécessitait une intervention vigoureuse de l’État dans le domaine de l’économie. Il se substitue aux autres agents économiques; il procède aux investissements dans la création de nombreuses entreprises publiques; il est producteur de biens et services. C’est un État « macro régulateur ». 87 Toutefois, et comme le constatent Contamin et Fauré, ces investissements de l’État ne recherchent pas uniquement la rationalité économique mais recherchent aussi la « rentabilité sociale ». 88 De ce fait, la pertinence économique des entreprises créées reste une nébuleuse pour intéresser les opérateurs privés. La grande présence de l’État dans les entreprises privées traduit la réalité d’une économie mixte. Celle-ci permet à l’État d’être le principal organisateur de l’accumulation, faute d’entrepreneurs privés ivoiriens ( ?). 89 C’est un libéralisme sans liberté de marché. Autrement dit, le modèle libéral ivoirien de développement est paradoxalement un modèle contre le marché. Le fait est que l’idée qui guide les gouvernants, c’est l’édification d’un État moderne qui, tout en assurant le développement permettrait à la Côte d’Ivoire d‘accéder à « l’indépendance économique et hisser l’ensemble de la société au niveau des pays occidentaux ». 90
On constate dans ce dispositif économique ivoirien une division sociétale : d’un côté une société de planteurs sur lesquels repose l’économie de plantation, de l’autre côté un État moderne, organisateur de l’ensemble de la société ivoirienne. Cet édifice est, selon Laurent Bazin, une recomposition de la stratification sociale coloniale.
Au service du développement économique, il y a le dispositif politique. Il est centré sur le système de parti unique comme moyen d’unification de la société autour du président de la République. Dès l’indépendance du pays, les dirigeants ivoiriens ont pensé que le parti unique était une nécessité politique, un puissant moyen de rassemblement et d’unité nationale. Un pouvoir fort, comme agent de cette unité, permettrait le développement économique et le progrès social par le travail dans la discipline. 91 Le parti unique mettrait le pays à l’abri des divisions sociales liées aux tensions idéologiques et partisanes que provoquerait la démocratie pluraliste. Considérant que la société ivoirienne est une société indifférenciée 92 , il fallait maintenir cette homogénéité et forger une conscience de l’unité nationale. Fort de sa légitimité historique, du fait du consensus créé autour de lui depuis 1956-1958, le PDCI-RDA s’est posé comme le garant de ce projet national sous le contrôle du président Houphouët-Boigny. Dans ce contexte, l’ouverture de l’espace politique est rejetée, du moins refoulée. Car, le parti unique compose un système de contrainte et de dictature. Dictature du président qui n’a pas besoin d’institutions étatiques solides pour gouverner. Sa personne suffit, elle a valeur de loi. Comme le dit Amadou Koné, le président instrumentalise le parti comme ressource de sa toute puissance. 93 Ici, le militantisme zélé, le culte de la personnalité du président, le soutien « indéfectible » à celui-ci et la délation pour bénéficier de ses bonnes grâces confèrent un caractère théâtral à un parti dont l’ambition fondatrice est, pourtant, le développement économique et l’unité nationale.
L’ensemble de la société n’est pas épargné de la dictature du PDCI-RDA et de son chef. La diversité politique et syndicale est ouvertement combattue sous prétexte de se prémunir contre le désordre. 94 Les organisations professionnelles sont unifiées dans une centrale unique 95 qui est instrumentalisée et dont les dirigeants siègent dans les hautes instances du parti. Le parti se confond à l’État et à la société qu’il supplante. C’est en cela que les critiques du régime d’Houphouët-Boigny disent qu’il est un parti État 96 , entendu, pour parler comme Tshiyembé, comme une instance « monopolistique de production du politique, du droit, de l’économique, du social et du culturel ». 97 Sous cet angle, il n’est pas étonnant que, pour les opposants, le système ivoirien, en cherchant à fixer une société organique promeuve une politique de contrainte. Ce qui est un obstacle aux libertés individuelles et collectives, un monopole politique qui, selon l’historien Jean-Noël Loucou « a pour corollaire un recours à la coercition, à la répression contre toute contestation du pouvoir, qu’elle revête la formule de délits d’opinion, de grèves, d’actions politiques ou de luttes armées . » 98
Outre ces dispositifs économiques et politiques, il y a la personnalité propre d’Houphouët-Boigny. Il est un élément essentiel de l’édifice houphouëtiste. Le système présidentialiste qui est celui de la Côte d’Ivoire, fait de lui la clé de voûte de l’exécutif (comme certainement dans tout système présidentialiste). Mais dans le cas d’un système de parti unique où il n’existe pas de véritable séparation des pouvoirs, donc de contre-pouvoirs, le pouvoir du président Houphouët-Boigny s’étend au-delà des limites permises dans un système démocratique. Cela n’est certainement pas propre à la Côte d’Ivoire. Ce qui fait la particularité du cas ivoirien, c’est la légitimité historique d’Houphouët-Boigny. Dans la conscience collective, il est le « sauveur », le libérateur des Ivoiriens du joug colonial. Cette réputation et l’admiration qui en découle renforcent son aura et son hégémonie sur la société entière.
En fin de compte, placé dans l’ordre des faits, l’houphouëtisme, phénomène prodépendance, est une interaction établie plus ou moins densément entre l’économique, le politique, la personne d’Houphouët-Boigny et la société. Il est imprégné de l’idéologie du développement dans la dépendance aux facteurs de production étrangers, essentiellement français. Le système doit s’organiser, travailler à sa survie qui est assurée grâce à sa capacité régulatrice. Tout système ne perdure-t-il pas grâce à l’efficacité de ses mécanismes de régulation, à sa capacité à domestiquer les contradictions ? Comment le système ivoirien se régulait-il ?

1.3. Le mode de régulation de l’houphouëtisme
Le système social ivoirien n’est pas, on le devine, exempt de toutes contestations et même de menaces, réelles ou imaginaires, à sa survie. Cependant, pour faire face aux crises le Président Houphouët-Boigny a su relier l’ensemble des rationalités économiques et politiques (développement économique et parti unique) à la nécessaire cohérence dynamique de l’ensemble de la société ivoirienne.
L’État intervient dans l’économie et dans la création tous azimuts de sociétés d’État. Mais cette intervention, rappelons-le, ne répond pas nécessairement au besoin de développement, puisque le libéralisme proclamé ne libère pas le marché. Mais elle participe d’une rationalité sociale de redistribution de la rente à travers une politique patrimonialiste et de prébende. Le parti unique, l’institution des journées de dialogue, et de la paix comme religion en tant que des formes d’organisation des rapports sociopolitiques ont eu pour objectif fondamental de conjurer toutes formes de contestations et de perturbations de l’ordre social. Ce qui est visé à travers ces pratiques politiques et économiques, c’est la reproduction d’ensemble du système houphouëtiste. Par conséquent, nous avons bien affaire à un mode de régulation, c’est-à-dire à «un ensemble de procédures et de comportements, individuels et collectifs, qui a pour triple propriété de : reproduire les rapports sociaux fondamentaux [...] ; soutenir et « piloter » le régime d’accumulation en vigueur ; assurer la compatibilité dynamique d’un ensemble de décisions décentralisées [...] » 99 L’expérience du système ivoirien offre le cas concret d’un mode de régulation patrimonialiste, prébendier et paternaliste de l’espace sociopolitique supporté par l’édifice politico-économique, et assure une stabilité au système social.
Pendant les vingt premières années de l’indépendance, l’État a créé une multitude d’établissements parapublics (EPN, SEM) et de sociétés d’États (Sode). Il avait le monopole d’import-export sur le café et le cacao. Cette démarche était un engagement de l’État à exercer un contrôle sur le processus d’accumulation. L’État ivoirien devrait-il abandonner son potentiel économique aux prédateurs du « laisser faire » ? Nous ne le pensons pas. Ce que nous voulons relever cependant, c’est qu’à travers la décision des dirigeants ivoiriens d’« ivoiriser » le secteur de l’économie, il s’agissait pour Houphouët-Boigny de favoriser l’émergence d’une bourgeoisie nationale. Cette classe a émergé dans l’entourage du président et dans le sillage du parti-État. Pendant la décennie 1970-1980, aux postes de direction, de décision et d’ordonnancement, une classe administrative assumant de hautes responsabilités, et promue par le président, a prospéré par des formes et des moyens de ponctions parallèles. C’est ce que Contamin, Fauré et Médard appellent l’économie patrimoniale où l’enrichissement rapide par l’urgence de constituer une classe de capitalistes capables de se transmuter, après avoir accumulé la richesse, en milieu d’entrepreneurs et d’affaires de substitution dans une économie dominée par le capital étranger français. Dans un contexte de « privatisation de l’État » où il n’existe pas de frontière entre l’État, la nation et le parti unique, entre le public et le privé, l’oligarchie du parti se distingue par de grosses fortunes amassées à l’abri de la protection politique et par un mode de consommation extravagant. On peut dire qu’on a affaire à une économie patrimonialiste, prédatrice ou de prébende 100 .
Selon Richard Joseph, la politique de prébende permet de saisir l’écheveau des relations politico-économiques. Elle permet de comprendre les comportements politiques, sociaux comme « un système de pouvoir dans le contexte du capitalisme périphérique. » 101 En effet, le système de prébende permet de saisir la dynamique d’enrichissement au lendemain des indépendances en Côte d’Ivoire. Tessy Bakary souligne que l’attente de la prise en charge par l’État étant grande, il y a une propension à la fonction administrative et politique. De l’autre côté, hormis la fraction de la bourgeoisie agraire,

« les couches sociales qui accèdent au pouvoir à la fin des années 1950 sont dépourvues de base matérielle. Elles doivent donc impérativement en acquérir une par des moyens autres qu’un lent enrichissement commercial. Des moyens licites ou peu licites comme les sursalaires, les commissions, les pots de vin, les détournements de deniers publics, la corruption etc. [En somme], tous les phénomènes qu’on désigne par pudeur ou euphémisme « mauvaise gestion.

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