La guerre d
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La guerre d'un gendarme en Algérie

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Description

Durant dix années, dont sept de guerre, des territoires sahariens aux départements algériens, des combats dans l'Ouarsenis contre l'ALN aux enquêtes judiciaires lors des attentats du FLN ou de l'OAS, l'auteur décrit l'action quotidienne des gendarmes au contact des populations musulmanes, juives, européennes et des militaires. Il dépeint une Algérie complexe et trouve des espoirs de fraternité entre les peuples dans sa confrontation avec les plus extrêmes des violences.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2013
Nombre de lectures 29
EAN13 9782296533417
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gilbert La guerre La guerre d’un Maureld’un gendarme en Algérie
gendarmeSoldat de la loi
en Algérie
Durant dix années, dont sept de guerre, des territoires
Soldat de la loisahariens aux départements algériens, des combats dans
l’Ouarsenis contre l’ALN aux enquêtes judiciaires lors
des attentats du FLN ou de l’OAS, l’auteur décrit l’action
quotidienne des gendarmes au contact des populations
musulmanes, juives, européennes et des militaires. De
la gendarmerie à cheval dans le djebel à une brigade de
recherches en zone urbaine, il révèle la réalité du travail
accompli en lien avec une justice civile qui laissait place au
droit coranique, puis les missions d’of cier de police judiciaire
sous l’autorité des procureurs militaires.
Témoin privilégié des évènements, il explique comment
sa formation de gendarme l’a écarté du recours à la torture.
Avec humanité mais sans complaisance, il dépeint une
Algérie complexe et trouve des espoirs de fraternité entre les
peuples dans sa confrontation avec les plus extrêmes des
violences.
Adjudant honoraire de la gendarmerie nationale,
ancien expert auprès des tribunaux, titulaire de
plusieurs décorations, à 81 ans, Gilbert Maurel
livre un témoignage inédit sur le rôle des gendarmes
départementaux durant la guerre d’Algérie.
ISBN : 978-2-336-00943-8
24 € Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / MaghrebGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
Gilbert Maurel
La guerre d’un gendarme en Algérie







La guerre d’un gendarme
en Algérie



Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*
















La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Gilbert Maurel




La guerre d’un gendarme
en Algérie


Soldat de la loi













































Illustration de couverture : Patrouille à cheval, années 50.








© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00943-8
EAN : 9782336009438



A mon épouse, pour son courage et son amour,
A mon fils qui m’a poussé à écrire ce livre,
Aux hommes et aux femmes d’Algérie et de France,
qui croient en la fraternité




Avant-propos
du silence au témoignage


Mars 2012. Je crois achever le manuscrit de ce livre
sans avoir eu un seul instant conscience que l’on
s’apprêtait à commémorer le cinquantième anniversaire de
la fin de la guerre d’Algérie. Le déferlement soudain
d’articles de journaux, de publications, d’ouvrages et de
revues hors-série, d’émissions de télévisions et de débats
radiophoniques vient percuter le déroulement de la
campagne des élections présidentielles françaises. On
s’intéresse aux rapatriés, aux harkis* un peu moins, aux
soldats du contingent, aux hommes politiques et aux
officiers généraux de cette époque, aux combattants
algériens et à celles et ceux qui font l’Algérie
d’aujourd’hui. Je prends conscience que je suis, à mon
tour, devenu un ancien combattant comme l’avaient été
avant moi ceux de la première et de la seconde guerre
mondiale ou les revenants d’Indochine. A mon tour je
compte au nombre de curiosités historiques pour des
jeunes gens nés depuis et qui ont l’âge que j’avais quand
je parcourais le djebel*.
Depuis des années, mon fils me demandait de
témoigner. Au gré de nos conversations où je lui racontais
ces années de guerre dans le pays qui l’avait vu naître, il
n’avait cessé de m’inviter, parfois m’enjoindre, d’écrire
cette autre guerre d’Algérie qui fut celle des gendarmes de
la République. Je ne parvenais pas à m’y résoudre.
Qu’avais-je à dire ? Saurais-je le dire ? Tout était-il
dicible ? Tout ce que j’ai vécu, tout ce que mes yeux ont
vu n’est pas racontable car il n’est pas aisé d’être son

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propre observateur. Comment savoir faire le choix entre ce
qui sera compris par ceux qui n’ont pas vécu la même
histoire, ou qui n’étaient pas là à cette époque, et ce qui ne
pourra pas être compris car on n’a pas su trouver les mots
justes ? L’officier de police judiciaire que j’ai été, pour
avoir œuvré toute sa vie au profit de la vérité, a fini par
admettre qu’il était plus important de témoigner que de
garder le silence. Il appartiendrait à d’autres de juger.
En effet, la guerre d’Algérie a fait l’objet de nombreux
témoignages, récits et romans de la part des légionnaires et
parachutistes, officiers et appelés des diverses Armes,
combattants de l’Armée de Libération Nationale, militants
français favorables à un Etat algérien indépendant,
femmes algériennes engagées dans le combat clandestin,
membres de l’Organisation Armée Secrète qui ont raconté
leurs guerres et leurs vérités sur ce que furent les
affrontements des hommes et femmes qui faisaient
l’Algérie d’alors.
Les gendarmes ont participé à cette guerre. Mais
personne, à ma connaissance, n’a témoigné de la vie, de
l’action et des combats des gendarmes départementaux
alors que des études et des livres ont été consacrés à
l’action des gendarmes mobiles. Ces derniers vivaient,
travaillaient et combattaient en unités constituées qui
furent intégrées dans le dispositif militaire et participèrent
à nombre d’opérations et de combats ainsi qu’au
fonctionnement des SAS*. C’est dans ce cadre que la
gendarmerie mobile recourut aussi à des harkas* et des
commandos de chasse qui furent d’une redoutable
efficacité contre les katibas* de l’ALN*. En lien avec
leurs missions traditionnelles, les gendarmes mobiles
furent engagés dans de strictes actions de maintien de
l’ordre public mais qui, parfois, dégénérèrent en tragédies
sanglantes au cours desquels des gendarmes et des civils

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perdirent la vie. Le drame algérien les vit aussi
s’interposer entre les unités militaires et les pouvoirs
publics lorsque les premiers contestèrent la légitimité des
seconds. Enfin, certains militaires au sein de la
gendarmerie mobile furent impliqués dans l’action
d’unités de renseignement chargées de contrer par tous les
moyens, y compris en sortant de la légalité républicaine, le
terrorisme de l’OAS* ou celui du FLN*.
Contrairement aux escadrons de gendarmerie mobile
qui comptaient dans leurs effectifs de cent à cent vingt
sous-officiers et officiers, les gendarmes départementaux
étaient alors, comme de nos jours, dispersés dans les
cantons en petites brigades de six à douze sous-officiers.
Les militaires ainsi affectés dans la gendarmerie
départementale tissaient un maillage au contact de la
population. Ils étaient et sont toujours chargés de
maintenir la paix publique, de lutter contre la délinquance
et d’élucider de rares affaires criminelles, d’assurer des
tâches administratives, judiciaires et militaires. Pour
remplir sa mission en étant éloigné de ses officiers qui
sont au niveau de la compagnie (généralement un siège de
sous-préfecture), le gendarme départemental doit faire
preuve d’initiative face à des événements imprévus : un
meurtre, un viol, un cambriolage, un accident mortel de la
circulation, un accouchement en l’absence de tout
médecin, un attroupement d’individus avinés, la
disparition d’un écolier, la reddition d’un déserteur,
l’évacuation d’une population confrontée à une
inondation, une manifestation spontanée d’agriculteurs
devant une mairie… A l’opposé du gendarme mobile qui
n’avait alors de relation qu’avec ses officiers, le gendarme
départemental devait, et doit toujours, savoir entretenir des
contacts avec les maires, les représentants de l’autorité
administrative et préfectorale, les magistrats (procureurs et
juges d’instruction), les habitants les plus modestes

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comme les chefs d’entreprises et notables les plus
importants. Enfin, et ce n’était pas chose négligeable dans
le contexte de la guerre d’Algérie, les « mobiles » ne
remplissent jamais de mission dans la ville où leur
escadron est basé et, par conséquent, leurs familles vivent
loin des lieux où ces militaires interviennent. Les
gendarmes départementaux sont eux hébergés avec leurs
épouses et les enfants dans les brigades au cœur des
villages et des cantons dont ils assurent la sécurité.
La vie, les combats, la recherche du renseignement, le
travail judiciaire, l’engagement constant au service des
lois de la République durant la guerre d’Algérie des
gendarmes départementaux ont sombré dans l’oubli. La
Gendarmerie elle-même semble avoir voulu oublier cette
période de son histoire. Pour moi et pour mes camarades,
ces temps-là furent d’abord des années de vie au cœur de
l’Algérie et de ses différentes réalités. Nous vivions, avec
nos femmes et nos enfants, sur une terre aux apparences
de paradis et lorsque nous fûmes plongés dans la guerre ce
fut avec nos familles. Notre seul garde-fou contre les vents
mauvais qui pouvaient alors ravager les esprits et conduire
des hommes à se perdre dans les horreurs de cette guerre,
fut toujours notre formation de gendarmes, d’agents et
officiers de police judiciaire, au service des lois de la
République. Nous avions reçu pour mission de maintenir
la paix publique, l’ordre légal républicain sur un territoire
qui, à l’époque, était celui de la République française.
Notre mission n’avait pas changé lorsque la violence des
armes tenta de réduire à rien la force de la Loi.
Il n’est pas question de juger les choix que d’autres ont
fait car les circonstances auxquelles ils étaient confrontés
n’étaient peut-être pas celles que nous connaissions. Mais
ai-je vraiment trouvé des réponses au fait que nous nous
sommes accrochés aux vertus de la légalité républicaine ?

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Pourquoi l’ouvrier que j’étais, devenu soldat puis formé
aux valeurs de la Gendarmerie a toujours pu refuser de
recourir à ce qu’il faut bien nommer la torture ? Qu’est-ce
qui a fait que face à des crimes atroces, nous n’avons pas
cédé à la colère ? Comment avons-nous écarté une
violence clandestine que d’autres mettaient en œuvre ?
Nous n’étions pas meilleurs qu’eux, ni plus âgés, ni mieux
commandés ? Nous ne savions rien d’autre que ce que la
Gendarmerie nous avait inculqué : force doit rester à la
loi ! Elle fut notre légitimité, notre objectif et surtout notre
garde-fou.
Dans ce livre, la narration de ma vie pourrait être celle
de milliers d’autres gendarmes dont tous ceux qui
moururent en Algérie de 1955 à 1962. Pour fuir la triste
condition d’un jeune ouvrier en usine, épris d’aventures
exotiques, j’ai épousé la carrière militaire puis j’ai choisi
d’être gendarme. Je m’efforce de dire dans ce livre
combien cet état de gendarme m’a progressivement
changé et comment, dans la tourmente c’est ma fonction
de gendarme qui me permit de traverser les épreuves en
conservant mon humanité.
Le temps a passé. Pourquoi est-ce maintenant que des
images cauchemardesques reviennent parfois me hanter ?
Pourquoi certaines frayeurs ressurgissent de temps à
autre ? Faudrait-il taire que nous avons aussi été heureux
en ces temps-là et qu’il existait des oasis que la guerre
semblait ne pas pouvoir atteindre ? Mais lorsque vint le
temps de descendre définitivement les couleurs françaises,
dans les bateaux qui nous ramenaient en France il y avait
aussi les veuves et les orphelins des gendarmes tombés
sous les balles de l’ALN et celles de l’OAS.
*

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Mars 1962, le cessez-le-feu est prononcé mais les
armes ne sont pas réduites au silence pour autant. Au mois
de juillet suivant, l’Algérie est indépendante. Les rues se
sont emplies d’une foule qui disparaît sous la multitude
des drapeaux verts et blancs et l’air vibre des youyous des
femmes toutes de blanc vêtues. Un groupe de jeunes
algériens bat la mesure sur la tôle de ma Peugeot toute
neuve. Des militaires en uniforme impeccable de l’ALN
ont pris position là où il y a encore quelques jours se
tenaient des soldats français désormais cantonnés dans
leurs casernes ; exception faite de la base navale de Mers
El Kebir, où je me trouve alors et qui reste sous
souveraineté française. Avec ma famille nous resterons
encore quatre mois sur le territoire de ce nouvel Etat. Nous
assisterons bouleversés au drame des familles de «pieds
noirs» arrachées à leur terre natale pour avoir cru jusqu’au
bout à ce qui était devenu une utopie ou une illusion
entretenue par des désespérés de la dernière heure. Nous
verrons se mettre en place les nouvelles institutions au
nombre desquelles la gendarmerie algérienne. Puis à notre
tour, nous partirons pour une nouvelle vie qui devait
m’amener à connaître le métier de gendarme des Marches
de l’Est jusqu’à la mer des Caraïbes ou l’Océan indien en
passant par l’Ile de Beauté. Après presque huit années de
ma jeunesse passées en temps de guerre, hors de
l’ordinaire de la Gendarmerie, à craindre pour la vie des
miens et à songer à ma survie dans les combats, à
constater combien les hommes peuvent se livrer aux plus
abominables des atrocités, il me faudra toujours nourrir le
quotidien d’un contexte qui ne soit jamais ordinaire.
Mars 2012, la France se souvient de cette guerre honnie
par certains, méconnue par la plupart. La campagne pour
les élections présidentielles occupe les esprits. Le
cinquantenaire de cette guerre ne peut rivaliser avec les
inquiétudes d’une jeunesse confrontée au chômage, aux

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angoisses des retraités dont la modeste pension ne leur
permet plus de se chauffer et de se soigner correctement.
Comment commémorer utilement la fin d’une guerre entre
Français et Algériens quand une part du débat politique est
consacrée à l’immigration et l’islamisation d’une partie de
la société ? Comment les Français peuvent regarder ces
anciens combattants d’une guerre qui a tu son nom
jusqu’en 1999, qui n’a rien de comparable avec les deux
guerres mondiales et n’a que peu de rapport avec celle
d’Indochine ? Les blessures sont encore trop vives car il y
a quelque chose d’une guerre fratricide dans ce que furent
les combats du djebel comme les actions terroristes sur le
sol métropolitain. La « paix des braves » n’est pas aboutie.
Sommes-nous en train de manquer une occasion de
construire l’avenir de l’Histoire comme surent le faire
Français et Allemands soixante ans plus tôt ?
Alors, pour qu’un jour les anciens ennemis ou
adversaires parviennent à se retrouver au-dessus des
tombes où rien ne distingue plus les victimes des deux
bords peut-être faut-il, à l’âge de quatre-vingts ans,
participer à l’œuvre de témoignage ?

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I
1951-1954, de l’ouvrier au soldat

Alger ! Alger la blanche, enfin ! La traversée sur le
« Ville de Tunis » a été agitée. La mer semblait avoir
voulu fêter mon premier embarquement. A peine
étionsnous sortis du port de Marseille que l’étrave du navire
s’était enfoncée dans les vagues pour mieux rebondir
brusquement vers un ciel d’un gris menaçant. Réfugié
dans les ponts inférieurs du bateau avec toute une cohorte
de militaires de toutes les Armées et de toutes les Armes,
marins et aviateurs, « tringlots »* et « biffins »*, je faisais,
comme tous les autres, triste figure. Mais j’espérais le
lendemain et le soleil africain. Et je ne suis pas déçu. Que
c’est beau ! J’admire le paysage qui s’offre à notre vue.
Les bâtiments d’une blancheur apparemment immaculée
s’échelonnent depuis le rivage vers les sommets des
collines. Je découvrirai plus tard que la ville européenne et
moderne fait ensuite place au quartier arabe ou ottoman de
la kasbah*. Je ne sais pas encore que j’ouvre un chapitre
dans le livre de ma vie qui s’achèvera, douze ans plus tard,
par une même vision mais qui cette fois disparaîtra
lentement dans le sillage du navire. Après les manœuvres
d’accostage, nous sommes autorisés à débarquer. D’une
part, les civils qui ont fait le voyage en première ou
deuxième classe, hommes d’affaires et leurs épouses,
fonctionnaires rejoignant leur poste. D’autre part, une
masse de jeunes gens en uniforme, exaltés ou bêtement
démonstratifs pour certains, curieux et observateurs pour
quelques-uns dont je fais partie. La police militaire et des
gendarmes veillent au grain. Je constate que des camions
militaires sont stationnés sur les quais. Dans un désordre
gaulois mais pourtant avec efficacité et rapidité, nous

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sommes répartis en fonction de nos affectations, dirigés
vers les transports dans lesquels nous nous entassons.
Nous rejoignons aussitôt une banlieue d’Alger, El Biar, où
se trouve le centre d’instruction des transmissions* de Ben
Aknoun. Nous y séjournons deux jours. Le lieu n’est guère
plaisant. On y procède à notre incorporation. Les
formalités accomplies, c’est un nouveau départ pour un
voyage inconfortable d’une centaine de kilomètres dans
les GMC*. La route serpente à flancs de coteaux colonisés
par le maquis jusqu’au bourg d’Aumale. En cours de route
nous contemplons de magnifiques paysages et le massif
montagneux des Djurdjura aux sommets couverts de
neige. Nous traversons les gorges de Palestro qui, plus
tard, seront de sinistre réputation pour avoir été le lieu
d’une embuscade où une vingtaine de militaires français,
dont de jeunes rappelés du contingent, auront trouvé la
mort.
A notre arrivée à Aumale nous découvrons une ville
toute en longueur. C’est une petite sous-préfecture, siège
de garnison, au milieu d’une région dédiée depuis des
temps immémoriaux aux cultures céréalières et à
l’élevage. La grand-rue et le quartier central avec son hôtel
de ville provincial sont à l’identique de n’importe quelle
petite ville du sud de la métropole. On est ici dans un
département français. Mais, le quartier européen, ses
écoles, ses hôtels et ses commerces, ses rues droites aux
trottoirs arborés, son monument aux morts, cohabite avec
le quartier mozabite* aux échoppes et demeures plus
modestes, où chèvres et ânes errent en quête de pitance
dans les rues. C’est dans cette bourgade que je découvre
progressivement l’univers algérien : fellahs* en burnous*
qui, pour les plus pauvres, semblent n’être qu’un amas de
haillons malodorants, éleveurs berbères enturbannés,
modestes ouvriers agricoles porteurs de sarouels* et de
chapeaux de paille, Arabes aisés en djellaba* immaculée

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ou aux tenues plus occidentalisées, Juifs qui vivotent de
petits métiers et dont les habitudes me les feront confondre
au début avec les Arabes, Européens descendants des
premiers colons et qui constituent une petite bourgeoisie
locale (les grands propriétaires j’apprendrai à les connaître
bien plus tard), fonctionnaires et puis des militaires.
Occident et Maghreb se côtoient mais ne se mélangent
guère dans un monde qui, en toute indifférence, se
construit sur une pauvreté extrême et des richesses
incommensurables. L’église et la mosquée paraissent
proches et tout à la fois s’ignorer. C’est déjà tout le
paradoxe algérien. Ce sera peut-être l’une des causes des
malheurs à venir.
*
Me voici en école de transmissions. La caserne est
implantée au nord de la ville. C’est un immense bordj* où
autrefois était cantonné un régiment de Zouaves*. Dans la
cour principale des gradés nous prennent en compte et
nous constituent en pelotons, l’un pour les élèves filistes*
et le second pour les élèves radios. C’est donc ici que je
vais être formé durant plusieurs mois au métier militaire,
ordre serré, parcours du combattant, tir, marches de jour et
de nuit avec tout le « barda »*, actes élémentaires et
réflexes au combat…
Il y a trois semaines, j’étais encore à mon poste de
travail dans les usines métallurgiques du Saut du Tarn à
quelques kilomètres d’Albi. C’est ce bagne pour ouvriers
que j’ai voulu quitter, animé depuis toujours par un désir
d’aventures, de départs lointains. Mes parents avaient, des
années auparavant, quitté la ferme aveyronnaise qui leur
permettait de faire vivre chichement leur famille pour
permettre à mon père de trouver un salaire stable comme
ouvrier métallurgiste. La famille s’était agrandie et j’étais

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l’aîné des trois garçons d’une fratrie de sept enfants.
J’avais aimé l’école et obtenu facilement mon certificat
d’études. Mais nous étions en 1945, la France se
reconstruisait, les salaires étaient faibles et il me fallait
aider mes parents. A quatorze ans je quittais le cursus
scolaire pour l’usine. En trois ans, payé à la pièce, j’étais
parvenu à gagner un salaire équivalent à celui des adultes
dans un enfer de bruit, de chaleur, de poussières
métalliques. La culture des ouvriers métallurgistes les rend
fiers du travail accompli. Elle tend à mythifier la place de
l’homme face à la fournaise et la puissance des machines.
Mais à cette époque, l’usine était aussi un lieu de
souffrance et la vie d’un ouvrier confronté à bien des
misères dont une usure prématurée. Je rêvais d’autres
univers. A dix-sept ans, en mentant sur mon âge, j’avais
tenté de m’engager pour rejoindre la Légion étrangère. Les
gendarmes n’avaient pas été dupes et m’avaient renvoyé
chez mes parents. Mais une fois parvenu à mes vingt ans,
et à l’époque je n’avais pas l’âge de la majorité légale, je
pus devancer l’appel pour le service national et épouser la
carrière militaire. Mes adieux faits à ma mère et mon père,
sans la moindre connaissance sur le monde militaire et les
spécificités de chaque Arme, je sautais sur la première
proposition qui semblait m’offrir des perspectives de
voyage et de carrière, les Transmissions. Mais je partais
avec dans mes bagages deux biens précieux. L’éducation
de mes parents pour qui tout se résumait à un seul mot
l’honnêteté, une absolue exigence morale qui
m’imposerait le moment venu de savoir faire des choix
difficiles mais salvateurs : d’autres, emportés par les
circonstances, céderaient à la perte de valeurs ou aux
aspects ignorés de leur personnalité pour accepter de briser
des corps et des âmes au motif – qu’il est trop facile
aujourd’hui de condamner sans être plongé dans le
contexte d’alors – que la fin justifiait les moyens. Une

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culture ouvrière fondée sur le respect du travail bien fait et
le respect de soi qui me serait utile quand il faudrait
encore une fois choisir entre faire résolument son métier
comme le devoir exigeait qu’il fut exercé ou au contraire
faire de son métier l’outil d’une violence, cachée dans
l’obscurité de certains centres d’internement, que
personne, ou bien peu, ne voulait la nommer mais que nul
n’ignorait. La Gendarmerie départementale m’offrirait le
troisième pilier qui soutiendrait mes choix futurs, le
respect indéfectible dû aux lois de la République.
Mais quand débute ma formation militaire à Aumale
nous n’en sommes pas encore là. Si le Chiffre*
m’intéresse, le Morse* n’est pas mon fort et mes chefs me
spécialisent dans la téléphonie. Mais je sais déjà que j’ai
besoin de plus d’action que cela et tous les prétextes pour
être sur le terrain seront les bienvenus. Les mois
s’écoulent et avec eux l’ennui que seule peut susciter la
vie de caserne. Je continue à m’imprégner des réalités de
cette nouvelle vie et apprends mes premiers mots d’arabe.
Je ne cesserai de collectionner des mots, des formules d’un
parler courant acquis sur les marchés pour, les années
aidant, parvenir à dialoguer sommairement et en tout cas à
me faire comprendre. Cela me sera fort utile plus tard.
Nous voilà rapidement au terme de ce premier temps de
notre vie militaire. C’est le printemps et dans cette région
au climat rude, les couleurs du ciel, de la terre et de la
végétation sont magnifiques. C’est avec joie que
j’apprends mon affectation à la Première Compagnie
Saharienne* de Transmissions à Colomb Bechar. C’est
cette fois l’Afrique saharienne qui m’attend.
Mais auparavant nous bénéficions de quatre jours de
permission. Aussi avec mon camarade Georges qui est
originaire de mon village, décidons-nous de partir en
« expédition » jusqu’à la palmeraie de Bou Saada à une

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centaine de kilomètres au sud. Un car poussif mais avec
peu de voyageurs nous conduit vers notre destination et
nous avons l’impression d’être les aventuriers de ces
romans pour adolescents qu’il nous arrivait de lire quand
le travail harassant de l’usine ou la pratique intensive du
sport nous en laissait le temps. Il fait une chaleur torride.
Pas de climatisation en ces années-là. Nous avançons dans
une véritable fournaise. C’est avec stupéfaction que nous
constatons tout au long de la route que les oiseaux restent
au sol dans le strict alignement de l’ombre squelettique
des poteaux téléphoniques. La nuit tombe rapidement dans
cette région et nous arrivons tardivement à Bou Saada. Le
seul hôtel qui soit tout à la fois dans nos maigres moyens
et néanmoins fréquentable est déjà fermé. Nous devrons
dormir à la belle étoile sur des bancs publics. Il en faudrait
plus pour nous décourager. Notre jeunesse ne s’en
formalisera pas mais le lendemain nos carcasses rompues
manifesteront leur mécontentement quand le soleil matinal
viendra chasser la froidure relative accrochée à nos
vêtements. Première mission du jour, se rendre à l’hôtel et
y prendre une chambre pour les deux jours à venir. Puis un
caoua* pour se remettre en train. Nous voici maintenant
déambulant en touristes dans cette bourgade saharienne.
Entourée de collines arides où ne poussent que des
cailloux, l’oasis est telle qu’on peut l’imaginer. Un
festoiement de verdure annoncé par les palmiers qui
forment une voûte ombragée à cette modeste ville faite de
maisons carrées nous semble-t-il en terre crue, de quelques
cubes de béton et de tôles. Aux heures les plus chaudes de
la journée, personne ne s’aventure dehors. C’est tôt le
matin ou en début de soirée que l’on croise un peu de
monde, de rares occidentaux, des autochtones en
gandoura*. Les gens sont aimables et ont vite compris que
nous sommes permissionnaires. Avec malice, on nous
indique une maison où nous devrions nous rendre le soir

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venu pour assister au spectacle de danseuses du ventre.
D’ici là nous errons de part et d’autre. Dans la soirée,
après un repas traditionnel et frugal pour quelques francs,
nous décidons de nous rendre dans la maison des
danseuses du ventre. Nous sommes accueillis par de
jeunes femmes d’une beauté superbe. Certaines ont
conservé leur habit traditionnel, du moins c’est ce que
nous pensons, et portent des bijoux faits de pièces
d’argent. Chaque soir, ces filles, issues de la tribu des
Ouled Naïl, dansent pour gagner un peu d’argent et se
constituer une dot. Après leur danse, elles viennent
s’asseoir sur les genoux des hommes. C’est ainsi que
faisons connaissance avec les plus belles filles que nous
ayons vues jusque-là.
Le lendemain, en nous promenant, nous apercevons des
gens qui cueillent des figues de Barbarie. Après les
salutations d’usage un difficile dialogue débute, fait de
quelques mots et de beaucoup de gestes. Ils nous font
goûter quelques-uns des fruits puis nous invitent à boire
avec eux un thé noir et sucré. Hospitalité de gens simples
et probablement pauvres mais, je le saurai plus tard, dont
la foi en un Islam paisible invite au partage. Nous les
avons quittés comme si nous étions des amis de toujours.
Nous longeons un oued* dont les eaux baignent le village.
Dans une courbe de la rivière, nous découvrons une petite
plage où l’eau cristalline nous attire. Sans rien nous dire,
d’un accord tacite, nous nous déshabillons et plongeons
dans la fraîcheur inattendue de ce cours d’eau. Quel délice
après avoir supporté un soleil implacable ! Il nous faudra
plus d’expérience pour apprendre que ce bain avait
sûrement des spectateurs goguenards ; jeunes gardiens de
chèvres dissimulés dans les rochers ou gamines accroupies
derrière leurs fagots de branchages.

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