La logique de l
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La logique de l'action publique globale

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Description

Les controverses transnationales sur les migrations internationales sont dénuées de morale. C'est du moins une pratique en scène qu'une tendance moraliste de la régulation internationale de ce phénomène méconnait. Celle-ci biaise alors la découverte des subtilités empiriques que permettrait un rapport sociologique aux questions migratoires. L'idée du global en action tient compte de cette précaution épistémologique en prenant au sérieux les intérêts étatiques dans les enjeux migratoires.

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Date de parution 19 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782806123060
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
COLLECTION Carrefours


COLLECTION
Carrefours

Cette collection a pour objectif de se pencher sur les tensions dialectiques qui animent notre monde et sur les nouvelles formes d’expression qui en découlent (tendance à l’uniformisation culturelle mais diversification des identités ethnoculturelles, individualisation constante mais émergence de nouvelles formes de solidarité,…), et ce dans une perspective transdisciplinaire.
La collection présente trois thèmes majeurs : la multiculturalité, les migrations et l’ethnicité au sens large du terme.
Directeur : Marco Martiniello (FRS-FNRS et Université de Liège)
Comité éditorial : Gianni d’AmAto (Université de Neuchâtel, Suisse), Micheline L ABELLE (UQAM, Montréal, Québec-Canada), Patrick S IMON (INED, Paris, France), Aly T ANDIAN (Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal)
Ouvrages parus dans la collection :
1 • Gautier P IROTTE , Une société civile post-révolutionnaire. Étude du nouveau secteur ONG en Roumanie. Le cas de Iasi , 2003.
2 • Marco M ARTINIELLO & Andrea R EA (eds), Affirmative Action. Des discours, des politiques et des pratiques en débat , 2003.
3 • Fabienne B RION (éd.), Féminité, minorité, islamité. Questions à propos du hijâb , 2004.
4 • Nouria O UALI (ed.), Trajectoires et dynamiques migratoires de l’immigration marocaine de Belgique , 2004.
5 • Annick L ENOIR -A CHDJIAN , Appréhender la nation, vivre en diaspora : regards arméniens , 2006.
6 • Kàtia L URBE I P UERTO & Frédéric L E M ARCIS , Endoétrangers. Exclusion, reconnaissance et expérience des Rroms et gens du voyage en Europe , 2013.
7 • Marco D E B IASE , Comment on devient camorriste , 2016.
8 • Daniele S ANZONE , Camorra Sound. La mafia dans la chanson populaire napolitaine, entre justifications, exaltations et condamnation , 2016.
9 • Jean-Michel L AFLEUR et Abdeslam M ARFOUK , Pourquoi l’immigration ? 21 questions que se posent les Belges sur les migrations internationales au XXI e siècle , 2017.
Titre


La logique de l’action publique globale


Une critique de la gouvernance euro-africaine des questions migratoires






Moïse TCHINGANKONG YANOU









Carrefours 10
Copyright
















D/2019/4910/53

EAN Epub : 978-2-8061-2306-0
© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 LOUVAIN-LA-NEUVE


Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

www.eme-editions.be
TABLE DES MATIÈRES
Couverture
4 e de couverture
Collection – Carrefours
Titre
Copyright
Table des matières
Introduction Des migrations clandestines à l’action publique globale
I. De la régulation internationale des migra tions aux politiques publiques internationales des migrations
II. L’hypothèse de la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe comme traceur de la logique de l’action publique globale
Première partie L’imposition d’un agenda pluriel des migrations clandestines par les controverses transnationales
Nommer et mettre en récit le problème migratoire
I. La narration africaine de l’émigration clandestine
A. La publicisation du drame migratoire
B. L’internationalisation du drame migratoire
II. La réception européenne et multilatérale des discours africains sur l’émigration clandestine
A. La politisation du drame migratoire
B. La dépolitisation du drame migratoire
Imputer et contester la responsabilité du problème migratoire
I. L’expertise non décisionnelle des causes du drame migratoire
A. L’établissement social des causalités
B. Le paradoxe médiatique
II. Les mises en cause réciproques entre décideurs étatiques
A. L’étiquetage européen de la gouvernance et de la culture opératoire en Afrique
B. La mise en cause africaine des conjonctures socio-économiques
Deuxième partie L’exacerbation des controverses transnationales par l’implémentation de l’agenda pluriel des migrations clandestines
Agir et justifier en Europe des politiques migratoires
I. L’entrepreneuriat unilatéral des Gouvernements européens
A. Des conjonctures politiques de détermination différenciée des politiques migratoires
B. Des politiques migratoires de gestion différenciée d’une conjoncture commune de pression migratoire
II. L’entrepreneuriat communautaire des Gouvernements européens
A. Les discordes de la gestion opérationnelle commune
B. La consolidation des programmes sécuritaires communs
Revendiquer et ruser en Afrique pour des politiques de développement
I. La réception politique de la gestion des frontières européennes à partir de l’Afrique
A. La mise en application des accords migratoires de gestion concertée
B. L’opposition flexible aux accords de réadmission des migrants
II. Les mobilisations développementalistes
A. La cause du co-développement
B. L’africanisation des politiques de migration et de développement
Conclusion Les controverses transnationales comme pratique en scène de la régulation globale
Références bibliographiques
INTRODUCTION DES MIGRATIONS CLANDESTINES À L’ACTION PUBLIQUE GLOBALE
Le lundi 8 avril 2013, à l’aéroport international de Roissy Charles de Gaulle de Paris en France, le corps d’un Camerounais âgé de quinze ans a été retrouvé dans le train d’atterrissage de l’avion Boeing 767 de la Cameroon Airlines Corporation (Camair Co). Le vol était en provenance de l’aéroport international de Yaoundé Nsimalen, au Cameroun. Dans ce même avion, les corps de deux autres camerounais sont retrouvés sans vie dans la soute 1 . La découverte des corps de ces trois Camerounais qui tentaient de rejoindre l’Europe dans la clandestinité intervient quatre années après une autre découverte, celle du 2 août 1999, à l’aéroport national de Bruxelles en Belgique. Ce jour-là, les corps de deux Guinéens avaient été retrouvés dans le compartiment du train d’atterrissage d’un avion de la Sabena Airlines en provenance de Conakry, en Guinée Conakry 2 . Il s’agissait de Yaguine Koïta, âgé de quatorze ans et de Fodé Tounkara âgé de quinze ans. Ceux-ci essayaient également d’émigrer de manière illégale de leur pays pour l’Europe 3 . S’agissant de cette sortie du continent par la voie aérienne et dans la clandestinité, si le nombre de morts semble ne pas retenir l’attention, il met tout de même en exergue une tendance migratoire en Afrique : l’intérêt prononcé d’une catégorie de la population de cette région du monde pour l’émigration clandestine en direction de l’Europe 4 .
D’autres évènements tout aussi macabres confortent l’hypothèse de la régularité de cette tendance migratoire en Afrique. En 2001, dans le désert du Ténéré qui sépare le Niger de l’Algérie, 140 cadavres de migrants ont été retrouvés dans un camion 5 . Douze années plus tard, en 2013, la découverte de 92 corps dans ce même désert déferle à nouveau la chronique 6 . En juin 2017, 52 autres corps de migrants y ont été encore retrouvés 7 . Ces migrants meurent de soif, parce qu’ils sont abandonnés par les passeurs qui essayent d’échapper aux interventions des forces de l’ordre 8 . Pourtant, des mises en garde des autorités nigériennes sur la dangerosité de ce désert ne manquent pas 9 . Cependant, même avec tous ces cas de décès collectifs, près de 5 000 migrants, selon les chiffres de l’Organisation des Nations Unies (ONU), ont transité entre mars et août 2013 par cette route 10 . Ils meurent aussi sous le coup des balles des gardes-frontières des pays européens – Espagne – qu’ils souhaitent rejoindre de manière clandestine. C’est ce qui s’est produit pendant la nuit du 28 au 29 septembre 2005, lorsque 5 migrants africains qui escaladaient les grilles séparant les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla du territoire marocain ont été tués par des coups de feu des gardes-frontières espagnols. Le scénario s’est reproduit dans la nuit du 5 au 6 octobre 2005. Cette fois, ce sont 6 migrants africains qui ont trouvé la mort suite aux coups de feu de ces mêmes gardes-frontières espagnols 11 (Rapport Migreurop, 2006). Si à ces victimes dénombrables de la voie terrestre et aérienne, on ajoutait celles non dénombrables de la voie maritime, depuis 1988 ce serait des milliers de migrants clandestins africains en aventure pour l’Europe qui auraient péri dans le ciel (soutes d’avions), dans le désert (le Ténéré) et dans les eaux (le canal de Sicile au niveau de la mer Méditerranée 12 ).
Au-delà de cette chronique mortuaire, les interceptions, les secours et les refoulements de migrants africains confortent aussi les migrations clandestines comme un mode tendanciel de mobilité en Afrique. En 2001, 21 706 Marocains ont été expulsés d’Espagne contre 6579 en 2002. En octobre 2005, environ 21 140 étrangers, candidats à l’immigration en Afrique du Nord, en transit ou en partance pour l’Europe, dont la grande majorité des Subsahariens était d’origine sénégalaise et malienne, ont été collectivement refoulés du Maroc. Sur l’île italienne de Lampedusa en 2005, environ 1200 personnes en provenance de Libye à bord d’embarcations ont été interceptées. Les interceptions se sont multipliées entre 2011 et 2012 du fait des mouvements politiques dans les différents pays maghrébins – Tunisie et Libye. Par ailleurs, dans ce dernier pays, la dénonciation du commerce de migrants africains, le 16 novembre 2017 après le documentaire diffusé par la chaîne de télévision américaine Cable News Network (CNN) entraîne l’identification de 3800 migrants subsahariens 13 à rapatrier vers leurs pays d’origine 14 . En juin 2018, 630 migrants sont débarqués au port de Valence en Espagne après que l’ Aquarius , le navire de l’ONG SOS Méditerranée qui les a secourus au canal de Sicile en Méditerranée a été interdit d’accès dans les eaux maltaises et italiennes.
Les évènements ci-dessus décrits révèlent les migrations 15 clandestines de l’Afrique vers l’Europe comme une constante de la relation entre ces deux continents (Wihtol de Wenden, 2019a). Pour cerner ce phénomène hétérogène (Colonomos, 1998), il paraît judicieux de procéder à un classement suivant le degré d’irrégularité qui détermine une sorte de hiérarchie dans la clandestinité du migrant. Suivant ce critère, l’irrégularité peut intervenir au seuil de l’interaction ou en son sein. C’est ce qui ressort d’ailleurs de l’article 2 de la convention n° 143 du Bureau international du Travail (BIT) de 1975 16 , qui considère les migrations comme clandestines lorsqu’il s’agit « des migrations […] dans lesquelles les migrants sont soumis au cours de leur voyage, à leur arrivée ou durant leur séjour […] à des conditions contrevenant aux instruments ou accords internationaux, multilatéraux ou bilatéraux, pertinents ou à la législation nationale » (Convention BIT, 1975 : 5). Il se dégage de cette définition l’idée selon laquelle les migrations clandestines s’inscrivent expressément dans l’espace international (Marshesin, 2001). Partant de ce constat, il s’agit de flux démographiques (Sindjoun, 2002b ; Badie et Smouts, 1999) transnationaux qui « renvoient au mouvement de personnes qui ébranlent l’imaginaire sédentaire de l’État » (Sindjoun, 2002b : 97) ou encore au « déplacement d’individus quittant leurs pays pour un autre, contribuant par là même, à déconstruire leur société d’origine et à recomposer leur société d’accueil, sans laisser à l’État d’autres possibilités que celle d’agir à la marge pour contenir ces flux, ainsi que les changements qui en découlent » (Badie et Smouts, 1999 : 91).
Les migrations clandestines sont inévitablement un phénomène révélateur de dysfonctionnements (Muller, 1990) nationaux et internationaux. Leur transnationalité (Badie et Smouts, 1999 ; Badie, 2006), leur aspect global et la logique de réseaux qui fondent la difficulté qu’il y a à répertorier les migrants sont à la base de cette pratique (Wihtol de Wenden, 1999). Dans le cas d’espèce, le phénomène est constitué par le mouvement d’Africains identifiés ou non, qui partent d’un pays africain pour s’établir dans un pays européen aux conditions économiques meilleures. La violation des lois des États africains de départ et des État européens d’accueil est en conséquence à un moment ou à un autre, l’élément caractéristique de la clandestinité de leur mobilité. Les considérer comme une menace (Marshesin, 2001) à la souveraineté des États (Wiener et Teitelbaum, 2002 ; Chavez, 2013 ; Wihtol de Wenden, 2015) serait dès lors pertinent. Il s’agit d’une considération qui fonde des politiques migratoires complexes (Clochard, 2009) – nationales, bilatérales et même multilatérales.
En 1997, à la suite des mobilisations d’immigrés d’origine africaine vivant sans-papiers en France 17 , le Premier ministre français, Lionel Jospin, commande un rapport qui établira une corrélation entre migration des Africains vers l’Europe et pauvreté de leurs pays d’origine (Nair, 1997), qui traversaient alors une crise économique ayant entraîné leur effondrement (Tsafack Nanfosso et Tchouassi, 2007). Ledit rapport conseillait alors la définition des programmes de codéveloppement dans ces pays pour y fixer les potentiels candidats à la migration (Nair, 1997 ; Wihtol de Wenden, 2018b). Concomitamment à cette interprétation économique de la situation, se mettaient en place en Europe des programmes communautaires d’ordre sécuritaire pour les dissuader de renoncer à leur projet. La coordination au niveau européen depuis 2004, des forces de sécurisation des frontières extérieures de l’Europe par une agence (agence Frontex) et l’appui apporté depuis 2014 à la force G5 Sahel ou, bien avant dans le cadre des accords de réadmission, participent alors de cette logique. Ces dispositifs fonctionnent en parallèle avec les politiques migratoires exclusivement étatiques. Depuis lors, et aujourd’hui encore – en 2019 18 – l’accélération des déplacements massifs de l’Afrique en direction de l’Europe et la récurrence des naufrages en mer Méditerranée, malgré l’engagement des chefs d’État comme cela est le cas à travers la Résolution 70/1 des Nations Unies du 19 septembre 2016 19 , révèlent incontestablement l’incapacité d’un seul État et même de plusieurs à agir sur ce phénomène (Wihtol de Wenden, 1995 ; Badie et al ., 2008 ; Déclaration de New York/Résolution 70/1, 2016).
La synergie des moyens pour la prise en charge des migrations (Wihtol de Wenden, 2018b) clandestines africaines vers l’Europe contribue pour le moins à l’institutionnalisation d’un ensemble spécifique de normes, de règles et de pratiques au niveau international (Krasner et al ., 1983). Elle contribue à la formation d’un « régime des migrations » (Channac, 2005) clandestines en partance de l’Afrique pour l’Europe comme modalité de mise en ordre de ce domaine international. L’autonomisation d’un domaine de lutte contre l’émigration clandestine de l’Afrique vers l’Europe est orientée par la logique de l’efficacité durable (Muller, 2015) de l’action internationale. Ce sont ces dynamiques, sans pour autant être exclusives, qui ont été qualifiées précédemment d’« action publique internationale de régulation des migrations clandestines africaines vers l’Europe » (Tchingankong Yanou, 2013).
Les migrations ont toujours été au centre des relations entre l’Afrique et le reste du monde (Abwa, 2008). La présence de migrants africains est effective sur les cinq continents ; ce qui dévoile une mondialisation des destinations migratoires africaines. De plus, l’Afrique est un continent de mouvement où la permanence des flux migratoires ne saurait en aucun cas s’arrêter du seul fait de la sédentarisation des personnes et des groupes (Sindjoun, 2004 ; M’Chichi, 2018). Elle s’est d’ailleurs accentuée avec l’institutionnalisation progressive de la libre circulation. Néanmoins, l’option est faite ici pour un itinéraire migratoire constitué par les migrants africains dans leur traversée cardinale du continent vers l’Europe, via la mer Méditerranée (Goldschmidt, 2002 ; Daniel, 2008 ; Tchingankong Yanou, 2012). L’Afrique est ainsi considérée comme point de départ et de transit. L’Europe est prise comme point d’arrivée ainsi que de transit. La systématisation de cet itinéraire migratoire est indissociable de l’engagement permanent et même spectaculaire, d’individus ressortissant de pays africains prêts à rallier le continent européen.
L’intérêt pour ce terrain de recherche est lié à la contribution au débat animé par des travaux de science politique traitant d’une part de la problématique de la régulation internationale des migrations et d’autre part de la problématique des politiques publiques internationales et de celle liée aux Global policy . C’est donc logiquement que la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe envisagée ici, est considérée comme un traceur de la logique de l’action publique globale.
I. DE LA RÉGULATION INTERNATIONALE DES MIGRATIONS AUX POLITIQUES PUBLIQUES INTERNATIONALES DES MIGRATIONS
Les travaux portant sur la régulation internationale des migrations soulèvent une série d’interrogations orientées vers les enjeux de gestion et de gouvernance des mouvements de personnes entre États. Ils permettent de les appréhender comme un phénomène dont la maîtrise repose sur différents dispositifs d’action. Ces travaux, par leur articulation à l’idée de régulation internationale, sont systématisés en termes d’approches régulationnistes. Certaines posent par ailleurs les bases d’une réflexion en termes de politiques publiques internationales.
Une première approche d’analyse de la régulation internationale des migrations réfléchit au sujet de la préservation du droit à la mobilité (Cornelius et al ., 1994 ; Badie et al ., 2008 ; Wihtol de Wenden et al ., 2015). Les analyses s’articulent ici autour des « bénéfices de la mobilité » (Wihtol de Wenden, 1995 : 9) internationale par opposition aux discours sur la menace d’invasion migratoire portés par les Gouvernements (Wiener et Teitelbaum, 2002 ; Chavez, 2013 ; Wihtol de Wenden, 2015 ; Lacroix, 2016). Elle part de la tension entre logique du marché, logique étatique et Droits de l’Homme pour justifier la nécessité d’une fluidité responsable des mouvements migratoires comme dynamique autorégulatrice. L’approche défend ainsi l’institutionnalisation d’une gouvernance mondiale des migrations (Badie et al ., 2008) qui tiendrait compte de celles-ci comme un enjeu de développement, tant des pays d’origine que des pays d’accueil (Wihtol de Wenden, 2009, 2017b). C’est également le niveau d’analyse de la crise de la migration globale liée à la contradiction entre politique migratoire et Droit de l’Homme (Wiener, 1995 ; Kastoryano, 2005 ; Mahdavi, 2016).
Les porteurs de ce courant analysent les politiques migratoires restrictives mises en œuvre par les pays développés comme des instruments de dérégulation de l’ordre juridique international. Ces politiques migratoires sont jugées contraires aux conventions internationales en matière de migration, notamment en ce qui concerne la mobilité des travailleurs (Wiener et Hanami, 1997) et des réfugiés (Wihtol de Wenden, 2018a). Il s’agit néanmoins d’une approche juridico-institutionnelle. Car elle s’appesantit sur les instruments étatiques de contrôle des frontières. Elle s’avère aussi pleinement moraliste puisqu’elle considère que l’ordre découlerait du désir des individus de toujours vouloir bouger, découvrir, accéder à davantage de mobilité, la migration étant alors un phénomène inhérent à l’existence même de l’Homme (Feldman, 2015 ; Nail, 2015 ; Wihtol de Wenden, 2019c). Et c’est de cette liberté de se mouvoir que découlerait la limitation des maux qui sont liés à l’entrave de ce droit, en l’occurrence le développement des États (Wihtol de Wenden, 2013, 2018b ; Delmas Marty, 2018). Quid de l’intérêt national des États qui est inhérent à la société internationale (Finnemore, 1996) dont tout intérêt pour une approche multilatérale de la gouvernance des problèmes transnationaux (Petiteville, 2009) ne saurait reléguer à la marge ?
Une deuxième approche de la régulation internationale des migrations privilégie l’analyse de l’engagement des Organisations de la Société Civile (OSC) à freiner les migrations clandestines depuis les pays de départ (Bouilly, 2008a). La problématique construite ici est celle de la centralité des mères de migrants dans la reconstruction auprès de leurs fils, des cadres novateurs de perceptions de la migration et de la vie dans leur pays natal. Elle analyse le passage du statut de « mère-relai » à celui de « mère-écran » (Bouilly, 2008a : 21-31), pour saisir l’enjeu de l’implication de la gent féminine dans la régulation internationale des flux démographiques dans le monde. L’analyse développée par cette approche est exclusivement sociale puisqu’elle se cantonne à l’étude de la participation d’un mouvement local à des processus plus globaux en lien avec la question des migrations clandestines de l’Afrique en direction de l’Europe. Elle marque aussi un intérêt particulier pour les rétributions de cet activisme des OSC (Bouilly, 2008b). Il s’agit là de dynamiques qui ne manquent pas de pertinence, puisqu’elles permettent de lire la trajectoire de passage d’une cause locale à un problème transnational. Par contre, le fait qu’elles demeurent marginales dans le cadre de la régulation internationale de l’émigration clandestine de l’Afrique vers l’Europe, limite la portée globale de l’analyse. À titre illustratif, la compréhension qu’ont les décideurs politiques de ce problème diffère une fois que l’intérêt national de l’État est mis en avant. Celui-ci étant inévitablement supérieur et même toujours en contradiction avec les intérêts sociaux, on ne saurait par conséquent s’appesantir exclusivement sur ces dynamiques pour décoder la gouvernance multilatérale des migrations internationales.
Une troisième et dernière approche de la régulation internationale des migrations raisonne en termes de développement progressif d’un régime des migrations (Channac, 2006). C’est l’approche d’analyse d’une part, des processus consultatifs régionaux de gestion des migrations internationales (Channac, 2005), et d’autre part, des processus de constitution de réseaux d’acteurs en rapport à ce phénomène. Elle analyse la convergence politique entre les structures régionales de décision, la diffusion et le transfert organisé de modèles particuliers de coopération (Channac, 2005 ; Delcour et Tulmets, 2019). La gestion des migrations internationales passe ici par l’institutionnalisation de sous-systèmes intergouvernementaux de coopération ; des sous-systèmes qui contribuent à des stratégies d’exportation et/ou d’importation de modèles de coopération entre différentes régions du monde (Channac, 2006, 2008). Si cette approche paraît évolutionniste et incrémentaliste, ses conclusions allant dans le sens de l’observation des « prémisses d’un régime international des migrations » qui correspondrait en réalité à une « étape vers le développement d’une politique publique internationale des migrations » (Channac, 2006 : 394) sont pertinentes, bien que demeurant partielles, puisqu’essentiellement supra-étatiques et attachées à la conception classique du multilatéralisme.
En effet, une importance majeure est accordée à l’apprentissage de la gestion des problèmes transnationaux, les migrations en Afrique (Channac, 2009). Or, il est bien admis que les organisations régionales – espace du multilatéralisme certes – peuvent être retournées par les États à travers les diplomates qui parlent en leurs noms pour servir précisément les intérêts étatiques (Badie et devin, 2007). Dès lors, ce sont les décideurs étatiques qui occupent une place prépondérante dans ces processus régionaux multilatéraux. D’ailleurs, ces organisations internationales ne sont-elles pas créées et mandatées par les États pour les accompagner dans le développement, la pratique et la mise en œuvre des politiques ? (Ionesco et al ., 2016 : 126). Cela est pour le moins effectif dans le domaine des migrations clandestines.
Les trois approches régulationnistes exposées ci-dessus présentent chacune une explication partielle de la réalité. Elles laissent ainsi voir des analyses polarisées et exclusives de régulation internationale. Ce sont d’abord des processus transnationaux et étatisés qui imposent de raisonner en termes de restriction arbitraire de la mobilité des individus, alors que l’encourager serait bénéfique pour la stabilisation de l’ordre international (Wiener, 1995 ; Wiener et Teitelbaum, 2002 ; Thiollet, 2010 ; Wihtol de Wenden, 2017a). Cette perception porte une approche utilitariste de la connaissance scientifique sur la régulation des migrations internationales (Corbet et Michalon, 2017), ce qui trahit par ailleurs la posture engagée des porteurs de ce premier courant 20 , conception alors enchantée de la réalité. Dans le deuxième courant d’analyse de la régulation internationale des migrations, ce sont plutôt des processus transnationaux et sociétaux qui sont privilégiés. Par son intérêt principal pour l’engagement des OSC, ce courant réduit la réflexion scientifique au succès des causes sociales, conception cependant enchantée de la réalité. Le troisième et dernier courant traite des processus régionaux de gestion des flux de population pour raison de conflits armés (Channac, 2009). En postulant le transfert par apprentissage de ces modèles de gestion entre sous-régions (Channac, 2006 ; Wihtol de Wenden, 2019b), le courant porte aussi une conception enchantée de la réalité. Malgré ces manquements, ces trois perspectives livrent les prémices pour la réflexion, car la recherche ici engagée est une « recherche solidement fondée sur un ou plusieurs accomplissements scientifiques passés » (Kuhn, 1983 : 29).
S’agissant de manière particulière du troisième courant d’analyse de la régulation internationale des migrations et du lien particulier qu’il établit avec les politiques publiques internationales, une première faiblesse de cette liaison novatrice est à relever. Elle se conforme à la considération des politiques publiques internationales comme l’« ensemble des programmes d’action revendiqué par les autorités publiques ayant pour objet de produire des effets dépassant le cadre d’un territoire stato-national » 21 (Petiteville et Smith, 2006 : 362). Cette conception est aussi reprise par d’autres travaux portant sur d’autres objets comme la régionalisation des politiques agricoles (Balie et Fouilleux, 2006), ou encore la lutte internationale pour la monopolisation des marchés suite à l’innovation et au travail de normalisation des formats d’objets commercialisables (Dudouet et al ., 2006). Les analyses sont à dominance internationalistes. C’est ce qui justifie leur orientation vers les programmes de politique étrangère des États et de politiques multilatérales produits par les organisations internationales, ainsi que les effets transnationaux de ces programmes (Petiteville et Smith, 2006 ; Fouilleux, 2015). Le choix de ces entrées montre que les politiques publiques internationales des migrations sont dites internationales parce que les processus qui en sont constitutifs interviennent exclusivement dans cet environnement.
Or, seul l’environnement de déroulement des processus ne saurait s’avérer pertinent pour caractériser une politique publique internationale. Les significations conférées aux problèmes et programmes migratoires par les controverses étatiques, l’agenda défini à ce propos ainsi que l’orientation programmatique d’action, peuvent aussi amener à privilégier des variables qui contraignent à percevoir la situation comme relevant de l’ordre international. C’est alors une dimension spatiale des politiques publiques internationales que les approches internationalistes (Petiteville et Smith, 2006 ; Channac, 2006, Fouilleux, 2005, 2015), et même d’autres approches (Minteu Kadjé, 2011) privilégient. Cela se fait au détriment de la « question du sens » (Boussaguet et Surel, 2015 : 175), qui pourtant paraît pertinente pour décentrer l’analyse et mieux rendre compte de cet objet 22 . Une autre variable pertinente à prendre en considération serait les propriétés mêmes de l’environnement international qui déterminent les processus sans que forcément ceux-ci y soient ancrés. L’absence de prise en compte de cette variable fonde la seconde faiblesse de ces entrées.
Il est incontestable que certains travaux d’internationalistes (Channac, 2006) en tiennent compte. Ils mobilisent alors la notion de « régime international » (Krasner et al ., 1983) pour réfléchir. Elle permet d’envisager l’ensemble des programmes poursuivant l’organisation de ce mouvement et participant à l’autonomisation d’un domaine d’action internationale stable. Le corollaire est de réfléchir en termes de politiques publiques internationales des migrations et de postuler une stabilité qui repose sur une sectorisation (Muller, 1990) de l’environnement international en fonction des problèmes pris en charge. Si la démarche ne manque pas de pertinence, puisqu’elle tente de cerner les logiques de stabilisation de l’environnement international, il s’agit cependant d’une reproduction à l’échelle internationale d’un travers des travaux classiques traitant des politiques publiques, en l’occurrence le fait que le « concept de politique publique souligne clairement le caractère volontaire de l’action, il évoque […] une activité […] linéaire et unilatérale […] bien maîtrisée » (Durand, 1998 : 32). Pourtant, l’environnement international ne dispose pas d’un pôle central de pouvoir pouvant garantir cette maîtrise bien que la « civilisation internationale des mœurs » (Sindjoun, 1996) ne soit plus un mythe. Le primordialisme de la souveraineté des États les autorise à agir dans un environnement relativement parlementarisé en mettant en priorité l’intérêt national (Meyriat, 1961 ; Morgenthau, 1967). Celui-ci est cependant pluriel puisqu’il est fonction de la puissance de chacun des États (Waltz, 1979). La place de cette variable dans la structuration de l’environnement international interdit alors tout raisonnement qui tendrait à la minimiser. C’est pour cette raison que les fluctuations de la régulation internationale des migrations sont déterminées par l’intérêt poursuivi par chacun des États partis prenants aux controverses sur des enjeux mondiaux.
L’enjeu d’un tel choix est de tenir compte premièrement du critère de la société internationale (Bull, 1977), deuxièmement du critère des interactions multicentrées que privilégient des approches davantage modernes traitant des politiques publiques (Muller, 2010 ; Duran, 1999 ; Hassenteufel, 2014). Le choix opéré permet aussi d’envisager la régulation internationale des migrations comme reposant sur des interactions plus ou moins fortement structurées, stables et cohérentes, reliant une variété d’acteurs étatiques, de puissance variée et variable, plus ou moins fortement institutionnalisées. La primauté ici est alors accordée aux États parce que « les États sont les unités dont les interactions forment la structure des systèmes internationaux » (Waltz, 1979 : 95). Ils peuvent établir « par voie de dialogue et de consentement un ensemble de règles communes et d’institutions pour la conduite de leurs relations, et qui reconnaissent leur intérêt mutuel à maintenir ces arrangements » (Bull et Watson, 1984 : 1). Pour autant, le choix était déjà fait dans un travail antérieur pour l’appellation action publique internationale (Tchingankong Yanou, 2012), car bien que la régulation internationale des migrations soit fortement structurée par les interactions étatiques 23 , elle s’inscrit dans la perspective du « multilatéralisme » (Petitevile, 2009). Il importe néanmoins de ne pas perdre de vue que ce multilatéralisme demeure ce que les États en font, pour reprendre ici dans un sens adapté, la célèbre formule d’Alexander Wendt (1995). Les États se meuvent dans le sens de leurs intérêts. C’est ce qui fonde le second avantage de la démarche adoptée ici.
La quête de l’intérêt national est la finalité première de la régulation internationale des migrations (Tchingankong Yanou, 2013). Cela permet d’intégrer dans la réflexion sur l’action publique internationale, des actions partielles comme la politique étrangère des États dans un cadre global d’action. Il en est de même d’ailleurs de la politique migratoire qui, bien que régulièrement assimilée à la politique interne, est aussi teintée de l’intérêt national (Briggs, 1996 ; Chavez, 2013 ; Feldman, 2015, Mahdavi, 2016). Celle-ci ne saurait dès lors être contraire à la politique étrangère (Meyriat, 1961) habituellement prise comme l’outil exclusif de défense des intérêts étatiques. Cela dit, toutes deux révèlent un « habitus » (Bourdieu, 1984) des États dans l’environnement international. Elles sont alors toutes deux considérées comme faisant partie d’un tout qu’est l’action publique internationale et à laquelle elles ne sauraient néanmoins être réductibles. L’intérêt national dont il est question ici est envisagé comme relatif du fait de la fluidité des positions dans l’environnement international. Le caractère relatif de l’intérêt national amène à prendre au sérieux la présence de tous les États au sein des configurations de régulation internationale des migrations. Suivant cette logique, les décideurs des pays africains de départ, considérés comme représentants de « petits États » (Guilbaud, 2016 ; Albaret et Placidi-Frot, 2016) ou des « parias des relations internationales » (Batchom, 2017) et se déployant au côté de certains pays membres de l’Union européenne (UE), doivent être pris au sérieux. Il est incontestable que les décideurs de ces pays européens d’accueil au sein de configurations de controverses manifestent leurs volontés de domination et de contrôles de l’orientation de la régulation internationale des migrations. Ils agissent alors en hégémons (Gilpin, 1987), en fonction de la configuration de relations internationales (Sindjoun, 2002a) au sein de laquelle ils sont engagés.
Il s’agit d’une perspective d’analyse de l’internationalisation des problèmes et des programmes d’action qui, si elle n’est pas à confondre avec les prétentions des internationalistes sur le sujet, ne saurait être également assimilée aux recherches des spécialistes de l’analyse des politiques publiques concernant l’objet politiques publiques internationales dans les milieux de recherche francophone. Lorsque ces spécialistes l’évoquent, c’est de manière secondaire et quelque peu décorative. Ils y font allusion en appoint d’une démonstration qui porte sur autre chose, en l’occurrence la communautarisation des politiques publiques 24 , l’internationalisation des enjeux (Muller, 2006 ; Hassenteufel, 2014) ou encore la transnationalisation des espaces de production des idées (Smith et Nay, 2002) et la globalisation des politiques publiques (Eboko, 2015). L’intérêt de ces analyses est simplement de souligner l’impérieuse nécessité de considérer que le « niveau d’action publique pertinent est de plus en plus international, puisque seules des règles internationales peuvent avoir un impact sur des phénomènes et acteurs de plus en plus internationalisés » (Hassenteufel, 2014 : 18). À chaque fois, les politiques publiques internationales ne sont évoquées que pour traduire les transformations éventuellement spatiales des politiques publiques comme le font déjà les internationalistes sur l’objet. C’est cette conception simpliste qui est discutée ici au profit d’une théorisation qui tient davantage compte de la complexité de l’action publique lorsqu’elle est envisagée dans une perspective globale 25 (Stone et Lady, 2015 ; Chou et Ravinet, 2019 ; Moloney et Stone, 2019). C’est d’ailleurs à cette condition aussi que l’« action publique internationale de régulation des migrations clandestines africaines vers l’Europe » (Tchingankong Yanou, 2013) avait déjà été systématisée.
Reconnaître la complexité de l’action publique internationale (Tchingankong Yanou, 2013) ici c’est intégrer de manière particulière dans l’analyse de cet objet d’une part, la question du sens (processus discursifs) et celle de l’action multi-niveaux (imbrication entre l’environnement international et national), et d’autre part, la question des propriétés inhérentes à l’environnement international 26 (intérêt national, puissance, souveraineté et coopération). L’assemblage de ces facteurs impose en conséquence de passer définitivement d’une configuration d’action publique internationale (Tchingankong Yanou, 2013) à une configuration qu’il convient de qualifier, à juste titre, d’action publique globale. C’est sa logique qui est alors envisagée ici pour révéler les subtilités de la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe.
II. L’HYPOTHÈSE DE LA RÉGULATION INTERNATIONALE DES MIGRATIONS CLANDESTINES AFRICAINES VERS L’EUROPE COMME TRACEUR DE LA LOGIQUE DE L’ACTION PUBLIQUE GLOBALE
L’objectif principal de cette recherche est de considérer que la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe montre les décideurs étatiques engagés au sein de controverses qui contribuent à la stabilisation d’une pluralité d’agendas des migrations. À l’inverse, cet agenda pluriel dans sa dynamique de concrétisation, intensifie les controverses étatiques. Ces controverses entre représentants étatiques sont des moments de désignations du problème et de sélection des dispositifs destinés à sa prise en charge. La position de décideur politique constitue alors une ressource légitimant la capacité à se prononcer et à agir sur l’émigration clandestine. Ces controverses révèlent aussi et principalement même les discours des décideurs étatiques comme chargés de leurs intérêts nationaux. Elles s’inscrivent en cela dans la routine de la présence de ces hommes d’État sur la scène internationale. Toutefois, les controverses sont aussi construites dans l’instantanéité des échanges à distances dans le cadre de la gestion quotidienne de leurs États.
Les décideurs étatiques occupent une place centrale au sein des configurations de régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe. Cette configuration est un espace dont l’ordonnancement est dominé par les rapports exclusifs entre hommes d’État de pays africains de départ ou de transit et ceux de pays européens d’accueil ou de transit. Les controverses auxquelles ces autorités se livrent portent les décisions ordonnatrices de la prise en charge multi-niveaux de la situation. La dimension multi-niveaux de la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe ressort de la participation des acteurs sociaux aux opérations de captation de l’attention et de diffusion de l’alerte sur le risque migratoire. Face à cela, il convient de prendre en considération le travail technique et dépolitisé des acteurs de l’échelon multilatéral. Les échanges entre décideurs étatiques, organisations intergouvernementales, sociétés civiles et médias se déroulent toujours dans un environnement multi-niveaux. Néanmoins, les échanges se déroulent au profit des premiers parce que ceux-ci ne valident que des programmes qui correspondent à leurs intérêts nationaux relatifs. Il ne s’agit tout de même pas d’une marginalisation des acteurs non étatiques dont la place dans le système international compte, bien que victimes de l’hégémonisme des décideurs étatiques.
Dès lors, la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe renvoie à des controverses transnationales multiniveaux qui placent les choix politiques au centre des dynamiques de problématisation (définition des causes et conséquences des migrations clandestines) et d’instrumentation (politiques migratoires et politiques de développement) du phénomène migratoire africain. Les acteurs qui participent à ces dynamiques sont multiples et proviennent d’univers diversifiés. Les mécanismes et processus que ces acteurs génèrent sont imbriqués et complexes. Les espaces et échelles d’intervention et de participation sont étendus, mais intégrés. Il s’agit alors d’une triple globalité qui cristallise la logique de l’action publique globale.

La régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe ainsi énoncée en hypothèse suppose un choix théorique. En effet, parce que la multitude et la régularité des discours produits en lien avec les migrations clandestines de l’Afrique vers l’Europe doivent être prises au sérieux, ils sont considérés ici comme des facteurs d’ordre (Rein et Schön, 1993 ; Durnova et Zittoun, 2013) et d’interaction (Habermas, 2001). Les « discours […] permettent de construire un ordre dans le désordre » (Hajer et Laws, 2006). Ils articulent des mécanismes langagiers porteurs d’effets de réalité lorsque ceux qui les produisent remplissent les conditions positionnelles et conventionnelles requises (Austin, 1979). Il s’agit en cela d’activités discursives constitutives de situations d’« interactions contextualisées » (Hassenteufel, 2014 : 149-153), durant lesquelles se consolide l’« identité discursive » (Charaudeau, 2006) des décideurs étatiques. Leur légitimité à prendre part aux controverses décisionnelles (Genieys, 2010 ; Allison et Zelikow, 1999) est par conséquent déterminée par leurs capacités discursives. Ceci parce que, en matière de controverse, l’identité, le rôle et le sujet sur lesquels se prononcent les acteurs montrent la pertinence de la mécanique qui institue ces variables (Callon, 1986). Cependant, ce ne sont pas des discours désincarnés et exclusivement techniques produits sur les migrations clandestines de l’Afrique vers l’Europe qui sont privilégiés ici.
Les discours de régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe sont des actes de langage qui sont déterminés par leur environnement (Bourdieu, 1991) de production, en l’occurrence l’international marqué par la souveraineté des Gouvernements à agir dans le sens de leurs intérêts relatifs. Chaque Gouvernement participant à cette configuration, tire un profit correspondant à sa capacité concrète à défendre ce qui lui apparaît comme important. L’engagement gouvernemental s’exprime alors de manière fonctionnelle à la capacité des autres Gouvernements interlocuteurs. Les rapports de puissance s’inscrivent aussi dans le déroulement immédiat des situations existentielles (Goffman, 1973b) de régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe, ainsi que de survenance des drames migratoires. Cela revient à considérer que la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe s’ordonne par des dynamiques discursives de long terme en raison des dimensions structurellement intéressées de la définition et de la gestion de la crise migratoire. Elle est aussi organisée par des variations immanentes et ponctuelles du fait des structurations inhérentes aux différentes scènes de mise en perspective des enjeux problématiques et programmatiques de ce phénomène.
Cela dit, la dimension technique des discours (Habermas, 2001) sur les migrations clandestines africaines vers l’Europe est indispensable du point de vue de leur ancrage social et historique (Bourdieu, 1991). Cette dépendance au contexte est davantage marquée avec les relations d’immédiateté, dont les situations de rencontres internationales pour débattre sur la survenance des catastrophes migratoires et l’application des programmes pour les gérer sont envisagées. Les discours sur les migrations clandestines rendent possible un ordre d’interactions (Goffman, 1973a) instantané entre États présents aux évènements internationaux. C’est ce qui fonde leur considération comme intervenant sur une scène, où ils sont inévitablement chargés des propriétés de l’environnement international. La régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe comme traceur de la logique de l’action publique globale, partant des critères de l’activité discursive de ces décideurs, participe à illustrer leurs controverses comme relevant alors de ce qu’il nous convient de qualifier ici de pratique en scène 27 . Il s’agit là de la systématisation d’une logique de l’action politique. Elle permet de rendre compte ici de ce que la présence des décideurs politiques dans un environnement international en prise aux civilités démocratiques (Sindjoun, 2001) autorise la libération de leurs paroles d’intérêt national. Il s’agit d’une prise de parole (Hirschman, 1995) chargée des préférences étatiques, parce que produite dans un espace où les relations interétatiques sont garanties par les gains que chaque décideur pourrait tirer de l’autre dans le cadre de la prise en charge d’une situation représentée comme problématique.
La mise en scène instantanée du discours lors des rencontres internationales apparaît alors comme une ressource pour agir sur la scène internationale. C’est dans cette opération que se situe la préservation des intérêts étatiques. Le discours est ainsi une ressource tant pour les décideurs reconnus comme dominants que pour ceux reconnus comme dominés (Guilbaud, 2016 ; Batchom, 2017). Ceux-ci ont intériorisé cet enjeu de poursuite de l’intérêt national puisqu’ils le manifestent en permanence au point de le constituer en routine comportementale. C’est par cette volonté de prendre l’avantage sur l’autre en public, dans le cadre de l’interprétation des problèmes et de sélection des dispositifs de leur prise en charge, que ces décideurs étatiques demeurent en interaction. Leurs prises de parole, parce qu’elles sont éminemment de l’ordre du discours politique, sont alors indispensables pour la préservation de cette interaction (Goffman, 1973a).
La perspective théorique du discours envisagée ici en termes de pratique en scène , marque une démarcation à quelques égards de l’analyse discursive des politiques publiques en termes de « discours en action » 28 (Zittoun, 2013 : 23). Celle-ci privilégie certes la dimension contextuelle des discours, mais se limite aux positions conventionnelles qui légitiment les actes de langage (Austin, 1979) des décideurs. Or, ces actes de langage sont à chaque fois énoncés au sein de configurations internationales dont la publicité qui les entoure détermine même l’activité politique (Favre, 2005) qui est au cœur du discours et qui constitue ses conditions de félicité. C’est ce discours-là et seulement celui-là, parce que non dissociable de la permanence des controverses autour d’une situation préoccupante pour les acteurs, qui est central dans la structure communicationnelle de l’action publique internationale de régulation des migrations clandestines africaines (Tchingankong Yanou, 2013).
L’atteinte de l’objectif ci-dessus énoncé passe par une opération de recherche en trois étapes qui synthétisent une douzaine d’années d’expérience sur le terrain des migrations clandestines africaines vers l’Europe. La première étape correspond à nos années de recherche en cycle de Master et de Doctorat de science politique. Il s’est agi pendant ces cinq années de recherche initiale – de 2007 à 2012 – de parvenir à collecter un matériau qui pourrait permettre de produire d’abord le mémoire requis pour l’obtention du diplôme de Master, ce qui a été le cas en avril 2009 ; puis la thèse de doctorat pour l’obtention du diplôme de Doctorat Ph. D. qui interviendra le 8 novembre 2012. Vu le contexte et les conditions périlleuses de réalisation de ces différentes recherches (Kojoué, 2017), le travail de terrain avait été mené à partir du Cameroun. Il fallait alors à ce moment faire preuve d’opportunisme et de pragmatisme (Tchingankong Yanou, 2012) pour surmonter le coût financier de la collecte des données sur un terrain de recherche s’étendant de l’Afrique à l’Europe. La rédaction du mémoire puis de la thèse s’est appuyée principalement sur les données obtenues à travers l’exploitation documentaire. Des rapports de commission d’enquête, des communiqués gouvernementaux et non gouvernementaux, des déclarations au terme de rencontres internationales, des avis de commissions parlementaires, des interviews d’hommes politiques, des conversations recueillies au contact des migrants camerounais de retour d’aventures migratoires, ainsi que des articles médiatiques ont ainsi constitué des sources d’informations indispensables pour nourrir nos réflexions.
Dans la mesure où nous travaillions à ce moment uniquement sur l’analyse du discours des acteurs en vue de la prise en charge du phénomène migratoire africain, tous ces documents constituaient alors pour nous des supports de récits argumentatifs (Radaelli, 2001 ; Radaelli et Schmidt, 2004) dont l’articulation discursive reposait sur la restitution des représentations du phénomène migratoire, mais aussi, la mise en débat de ces considérations subjectives de la réalité objectivée. L’interdépendance de ces actes langagiers, posés d’un point à l’autre des « routes clandestines » (Daniel, 2008) définies par les migrants africains, cristallisait dès lors pour nous des configurations internationales de controverses autour de la question.
La deuxième étape de cette opération de recherche s’étend de 2014 à 2017. Elle intervient près de deux années après que la thèse de doctorat a été soutenue. Cela se justifie par le fait qu’ayant obtenu en novembre 2011 un poste d’enseignant-chercheur au sein de notre université de formation, il était indispensable de parfaire notre thèse de doctorat puisque nous nourrissions l’ambition de suivre les traces d’excellence de notre maître, le Professeur Luc Sindjoun 29 . Étant alors animé de ce désir, il a été nécessaire d’aller au contact des migrants dans les espaces consacrés de la migration irrégulière (Simon, 2008, Pian, 2009, Wihtol de Wenden et al ., 2015). Cela a permis de disposer d’une connaissance concrète du phénomène. C’est ainsi qu’un séjour de recherche nous a amené au Sénégal où il a été possible de constater en présentiel les conditions de vie qui sont habituellement énoncées dans les récits, tant des migrants que des politiques, pour justifier l’émigration clandestine. En juillet 2016, nous avons successivement été au Maroc et en France. L’arrêt au Maroc a permis d’entrer en contact avec des migrants africains exerçant leurs activités quotidiennes au marché sénégalais de Casablanca. Il a même été possible de nous entretenir avec des compatriotes camerounais sortant de la forêt, la jungle . Ils étaient présents dans ce lieu pour s’alimenter avant de rentrer en forêt attendre une occasion de franchir les grilles de Ceuta et Melilla 30 . Cet arrêt a aussi été une opportunité d’observer la reconversion de migrants qui n’ont jamais pu franchir le Maroc alors même qu’ils y étaient arrivés plusieurs années – entre quinze à vingt ans pour certains – dans une perspective de transit 31 . D’aucuns sont même engagés dans la société civile à travers des associations qu’ils ont créées pour soutenir des migrants par leur initiation au sport, en l’occurrence le football 32 .
L’arrêt en France a permis de nous rendre à Barbes Rochechouart et à Châteauroux, deux quartiers de la ville de Paris, où la présence des migrants africains en situation irrégulière fait réputation. Il a été possible d’observer les immigrés africains en situation irrégulière en plein exercice de leurs activités quotidiennes de survie. Ils sont pour l’essentiel dans ces deux quartiers, vendeurs ambulants, ce qui les place régulièrement en confrontation avec les forces de police chargées de lutter contre le désordre urbain. On peut ainsi voir se disperser les migrants à la venue de ces agents de police et les voir se rassembler une fois ces derniers repartis 33 . Nous sommes revenus à nouveau en France en avril 2017 pour un second séjour de recherche. De retour à Barbes Rochechouart et à Châteauroux, les mêmes dynamiques étaient observables. Lors de ce séjour de recherche, nous avons délibérément choisi de nous rendre en Belgique, en raison du partage de la langue française, pour observer les quartiers où étaient présents des migrants africains en situation irrégulière. Cette volonté a conduit à entreprendre une descente d’observation au quartier Matonge (Porte de Namur) ainsi qu’à Clémenceau et à la Gare du Midi. Il a été possible d’être au contact de la reproduction par les migrants subsahariens (Martiniello et Kagné, 2001 ; Wihtol de Wenden, 2018a), de la précarité existentielle du quotidien de leurs pays d’origine 34 . Cela avait d’ailleurs déjà été observé à Barbes Rochechouart et à Châteauroux, à Paris, en France, en 2016.
Notre présence sur le terrain 35 a ainsi permis de recueillir des récits de vie qui sont des actes de raisonnements explicités. Cependant, s’agissant de la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe, nous ne pouvions pas nous réduire, en ce qui concerne les décideurs étatiques, aux seuls actes de langage par lesquels ils poursuivent leurs intérêts. Ceux-ci sont indissociables des dispositifs règlementaires, financiers et humains, qui eux sont des actes matériels déterminant dans une large mesure les prises de parole. Il convenait alors de considérer que tous deux – actes de langages et programmes d’action – se déroulent habituellement de manière concomitante (Oléron, 1995), encore qu’il nous fût impossible d’« interviewer les dirigeants » (Cohen, 1999) en vue sur la question migratoire ; pourtant ils occupent la position centrale dans notre recherche. Mais la présence effective sur ce terrain périlleux de l’émigration/immigration irrégulière a permis de trouver des réponses à cette difficulté. Les réajustements en permanence de notre posture de recherche (Lendaro, 2017) en sont les corollaires.
Une troisième et dernière étape qui s’étend de 2017 à 2019 a consisté alors en l’actualisation des données matérielles, mais inévitablement aussi du matériau discursif et de l’appareillage théorique et méthodologique de cette recherche, dont la datation remontait au mois d’octobre 2012 36 . En effet, l’émigration clandestine de jeunes africains vers l’Europe demeure d’actualité. Il ne se passe pas un mois sans qu’il n’y ait des faits nouveaux. Les naufrages de chaloupes ou de barques transportant des migrants en mer Méditerranée et les décès par déshydratation dans le désert du Ténéré sont récurrents. Il en est de même de la traque des réseaux de passeurs. Sur un autre aspect, des rencontres internationales, les documentaires et colonnes médiatiques ainsi que des changements, à échelle variable, dans les politiques migratoires des États 37 sont aussi réguliers. Il était alors impérieux de mettre à jour les informations, non pas par substitution à celles ayant constitué le socle empirique de la recherche doctorale, mais simplement dans une logique de densification du corpus de recherche sur les migrations (Clavé-Mercier et Rigoni, 2017). Cela a d’ailleurs accru la dimension empirique de l’action publique globale postulée ici. Cette troisième étape a aussi été marquée par notre présence sur le terrain en France, à partir du 1 er mai 2018, pour observer la réception de la nouvelle loi sur l’asile et l’immigration dans le voisinage des Centres d’accueil et d’études spécialisées (CAES), notamment dans la commune de Ris-Orangis, en Île-de-France. Les débats soulevés par ce texte dès le 16 avril 2018 à l’Assemblée nationale n’auraient pas pu être ignorés. Il a encore été indispensable de poursuivre l’actualisation des données en 2019. Le nouveau Gouvernement italien par son refus d’accueillir des navires transportant des migrants africains secourus en mer Méditerranée a généré de nouvelles controverses, tant à l’échelle de l’Europe que de l’Afrique. Il était important d’en prendre note pour mieux décoder la régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe.
Les trois étapes ci-dessus présentées sont loin d’être pensées d’avance. Il ne s’agit pas en conséquence d’une « ficelle » (Becker, 2002), mais d’un retour d’expérience qui est le produit de diverses contingences. Si ces contingences ont constitué des obstacles à la recherche (Bachelard, 1986) en début de parcours, le temps long dans lequel s’inscrivent celles-ci en définitive a certainement eu un effet mélioratif, puisqu’il permet de « tracer un processus » (Surel, 2015 : 211). Le processus de régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe.
La régulation internationale des migrations clandestines africaines vers l’Europe en tant que processus de régulation globale est ainsi démontrée dans une première partie orientée vers l’analyse de l’imposition d’un agenda pluriel des migrations clandestines par les controverses transnationales. Cela permet dans un premier chapitre de démontrer comment les acteurs nomment et mettent en récit le problème migratoire et dans un deuxième chapitre de saisir comment ils contestent la responsabilité de ce problème. Une deuxième partie est orientée vers l’analyse de l’exacerbation des controverses transnationales par la mise en acte de l’agenda pluriel des migrations clandestines ; ce qui permet dans un troisième chapitre de montrer comment en Europe les Gouvernements agissent et justifient des politiques migratoires ; puis, dans un quatrième et dernier chapitre d’appréhender comment en Afrique, les Gouvernements revendiquent et rusent pour des politiques de développement.


1 La compagnie aérienne rend public un communiqué daté du 8 avril 2013 pour informer sur l’évènement.

2 L’article d’Isabelle Marchais dans le journal Libération en date du 4 août 1999 relate les faits.

3 Au moment de la découverte des corps sans vie de Yaguine Koïta et de Fodé Tounkara, il est aussi retrouvé la lettre qu’ils ont rédigée à l’attention des gouvernants européens. La lettre est datée du 29 juillet 1999. Elle est publiée par le journal L’Humanité, parution du 5 août 1999.

4 Le 9 octobre 2003 le corps sans vie d’un émigré clandestin gabonais est retrouvé dans le train d’atterrissage d’un avion de la compagnie Air France dont le vol AF 897 rallie Brazzaville à Paris. En septembre 2012, c’est un émigré clandestin mozambicain qui est retrouvé mort dans une banlieue de Londres après être tombé du train d’atterrissage d’un avion de la compagnie aérienne British Airlines. En août 2012, cette fois c’est le corps sans vie d’un émigré clandestin capverdien qui est retrouvé dans le train d’atterrissage d’un avion de cette même compagnie. Le scénario se répète le 18 juin 2015, toujours dans un vol de la compagnie aérienne britannique. C’est un émigré clandestin sud-africain qui est retrouvé vivant mais dans un état critique à bord du train d’atterrissage d’un avion qui a rallié Johannesburg à Londres.

5 Information du quotidien Le monde en date du 20 mai 2001.

6 La survenance de ce drame avait amené le Gouvernement nigérien à décréter trois jours de deuil national du 1 er au 3 novembre 2013, en raison des 52 enfants, des 33 femmes et des 7 hommes qui constituaient les victimes. Information postée sur le site www.jeuneafrique.com/167492 , consulté le 17 mars 2018.

7 Information postée sur le site www.bbc.com/afrique/region-40405697 , consulté le 17 mars 2018.

8 Selon la loi de 2015 sur le trafic des migrants au Niger, ces passeurs encourent jusqu’à trente ans de prison en cas d’arrestation par les forces de l’ordre.

9 En date 3 juillet 2017, un communiqué de presse des élus locaux et régionaux de la ville d’Agadez dans le nord du Niger fait mention des risques que représente le désert du Ténéré pour les migrants.

10 De manière moins spécifique à l’Afrique, l’ONU à la page 2 de sa Résolution 71/1, estime à 244 millions le nombre de migrants (toutes formes confondues) de parts et d’autres du monde en 2015.

11 Les gardes-frontières espagnols à l’inverse, sont aussi des victimes de migrants comme cela a été le cas le 1 er janvier 2017 lorsqu’ils seront au nombre de 50 à être blessés du fait de l’assaut de près d’un millier de migrants qui tentaient de franchir avec force les grilles de six mètres qui séparent du Maroc les deux enclaves espagnoles, Ceuta et Melilla. Information postée sur le site www.lemonde.fr/europe/article/01/01 , consulté le 17 mars 2018.

12 L’organisation Fortress Europe estime à 17 627 le nombre de morts repêchés entre 1988 et 2013. Pour l’Organisation non gouvernementale (ONG) United for Intercultural Action, ce nombre peut être multiplié par trois.

13 Le président de la Commission de l’Union Africaine (CUA), Moussa Faki Mahamat, lors du 5 e Sommet Afrique-Europe tenu à Abidjan en Côte d’Ivoire, le 30 novembre 2018, fait un état de la situation dans le discours qu’il prononce à cette occasion.

14 Le nombre de 3 800 migrants africains révélé ici ne concerne qu’un seul camp, notamment celui mis en cause par le reportage de la chaîne de télévision CNN. C’est environ 400 000 à 700 000 migrants d’Afrique subsaharienne puisque suivant le discours du Premier ministre libyen présent au 5 e Sommet Afrique-Europe à Abidjan en Côte d’Ivoire, le 30 novembre 2018, le pays compte 41 camps de migrants.

15 Le dictionnaire de la science politique et des institutions politiques définit les migrations comme « le déplacement volontaire de populations quittant leur pays ou leur région en vue de s’installer provisoirement ou définitivement dans un autre lieu où elles espèrent trouver de meilleures conditions de vie et, en particulier des avantages nouveaux ». Cf., Entrée « Migration », in Hermet, G. et al., (dir.), Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Paris, Armand Colin, 2011, pp. 184-185.

16 La convention n° 143 du BIT sur les migrations dans des conditions abusives et sur la promotion de l’égalité des chances et de traitements des travailleurs migrants, est adoptée lors de la 60 e session de la Conférence internationale du Travail (CIT) tenue le 24 juin 1975 à Genève. Elle entre en vigueur le 9 décembre 1978.

17 Les mobilisations avaient été médiatisées lors de l’occupation des Églises Saint-Bernards et Saint Ambroise dans la ville de Paris.

18 Le 10 mai 2019, le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, s’engage dans la défense d’un nouveau projet de décret sur l’immigration après celui adopté le 29 novembre 2018 par le parlement. À travers ledit projet, le Gouvernement envisage de sanctionner d’amendes financières – entre 3500 euros et 5500 euros – tout navire qui conduirait des migrants dans un port italien en violation de la réglementation en vigueur en matière de secours en haute mer. Cette détermination à légiférer pour réguler les flux migratoires démontre que l’Europe continue de subir la pression migratoire en provenance de l’Afrique.

19 Il s’agit de la résolution qui vient formaliser la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants du 13 septembre 2016 effectuée lors de la 71 e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, dont l’une des mesures phares est le plaidoyer des chefs d’État pour un Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières.

20 Un entretien que Catherine Wihtol de Wenden a bien eu l’aimable plaisir de nous accorder dans le cadre de cette recherche, le 2 mai 2018, a permis de conforter le constat que nous exprimons à travers la critique apportée à ce courant dont elle est considérée, à juste titre, comme la tête de file.

21 C’est le Congrès de l’Association française de science politique organisé du 21 au 22 avril 2005 qui inaugure la thématique des politiques publiques internationales.

22 L’orientation en termes d’action publique globale envisagée ici postule aussi un dépassement de l’intérêt pour l’objet du simple fait d’un rapprochement programmatique et méthodologique entre les disciplines Relations internationales et Analyse des politiques publiques comme le présente le travail fondateur de Frank Petiteville et Andy Smith dans le cadre du volume 56, numéro 3, de la Revue française de science politique parue en 2006.

23 Au sujet de la centralité de l’État dans l’environnement international, Kenneth Waltz dit : « de la même manière que les économistes définissent le marché en termes d’entreprises, je définis les structures des relations internationales en termes d’États […]. Aussi longtemps que les acteurs principaux sont les acteurs majeurs, la structure de la politique internationale se définit par rapport à ceux-ci. Car une théorie qui ignore le rôle central de l’État ne pourrait s’avérer possible qu’à compter du moment où des acteurs non étatiques se révéleraient en mesure de concurrencer les grandes puissances et non pas seulement quelques puissances de second rang ». Cf., Waltz, K., Theory of International Politics, Reading, Massachusetts, Addison Wesley, 1979, p. 94.

24 Voir à cet effet toute la littérature disponible sur l’européanisation des politiques publiques.

25 Il s’agit principalement ici des travaux produits dans les milieux anglo-saxons de recherche.

26 La prise en compte des propriétés de l’environnement international constitue un dépassement par rapport à la recherche anglo-saxonne sur l’objet. Ces chercheur(e) s souhaitent demeurer sur les variables exclusives de l’analyse des politiques publiques. Cf., Moloney K., et Stone D., « Beyond the State : Global Policy and Transnational Administration », International Review of Public Policy [Online], 1 : 1 | 2019, online since 17 June 2019, connection on 18 June 2019. URL : http://journals.openedition.org/irpp/344 .

27 Le concept de pratique en scène est une construction propre à nous partant de la notion d’habitus de Pierre Bourdieu (Bourdieu, P., Le sens pratique, Paris, Fayard, 1984) et de la notion de scène d’Erving Goffman (Goffman, E., La Mise en scène de la vie quotidienne. 1. La Présentation de soi. 2. Les Relations en public, Paris, Minuit, 1973).

28 Les réflexions de Philippe Zittoun s’appuient principalement sur les travaux des auteurs comme Michel Foucault (Foucault, M., L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971) et Jürgen Habermas (Habermas, J., Vérité et justification, Paris, Gallimard, 2001).

29 Son engagement à faire naître en nous cette ambition a été déterminant à partir de janvier 2014. Cet ouvrage est aussi une manière pour nous de lui manifester toute notre reconnaissance. D’ailleurs, il nous a amplement encouragé en novembre 2017 à nous lancer dans cette entreprise de publication. Le 27 septembre 2019, le fait qu’il ait souhaité de nouveau être informé sur le niveau d’avancement de cette entreprise est pour nous une preuve supplémentaire de son engagement à œuvrer pour notre accomplissement scientifique.

30 Entretien du 5 juillet 2016 à Casablanca, avec des migrants vivant dans la forêt.

31 La situation décrite ici ne concerne cependant pas les Sénégalais qui du fait d’accords entre leurs pays et le Royaume du Maroc, peuvent séjourner sur le sol marocain pendant trois mois. C’est passé ce délai qu’ils sont considérés comme étant en situation irrégulière. Pour alors éviter de tomber dans l’illégalité, ils retournent dans leur pays régulièrement et reviennent exercer leur activité. Entretien du 5 juillet 2016 avec un Sénégalais exerçant le métier de chauffeur de taxi à Casablanca.

32 Entretien du 5 juillet 2016 à Casablanca, avec un migrant camerounais promoteur d’ONG.

33 Face à la témérité des migrants africains, les forces de l’ordre usent de tous les moyens de dissuasion pour instaurer l’ordre : jets d’eau, arrestations, destruction de marchandises, etc.

34 La précarité des activités à travers lesquelles les migrants s’insèrent dans la société d’accueil est plurielle. À Bruxelles, les migrants congolais rencontrés exerçaient majoritairement le métier de coiffeur. Nous y sommes revenus à nouveau entre le 25 et 30 avril 2018 pour voir s’il était possible de constater des variations dans les comportements d’intégration socioprofessionnelle de ces individus en situation irrégulière.

35 Au retour de ce deuxième séjour de recherche en France, nous avons eu l’opportunité d’assister au rapatriement d’un migrant camerounais vivant en situation illégale en France. Il était assis au siège parallèlement au nôtre dans le vol du vendredi 14 avril 2017 de la compagnie aérienne Royal Air Maroc. Le décor du rapatriement montre le migrant assis sur son siège. Il ne porte pas de menotte. Tout près de lui, est assis un agent de police en civil qui porte sur lui son arme. Un second est assis sur le siège situé derrière celui du migrant. Celui-ci qui peut tout de même se rendre aux toilettes quand le besoin se fait ressentir. C’est du moins ce que nous avons pu constater. À l’arrivée, les deux policiers le remettent à la police des frontières en service à l’aéroport, qui se charge de la suite de la procédure de rapatriement. Ils reprennent aussitôt le vol retour de la même compagnie pour rejoindre leur pays.

36 En octobre 2012, la thèse de doctorat est déposée en vue de la soutenance publique.

37 En France, la réorientation de la politique migratoire du fait d’une nouvelle loi sur l’asile et l’immigration, adoptée le 20 avril 2018 par le parlement, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur, Gérard Colomb, participe de ces dynamiques normatives dont la prise en compte se révèlait indispensable. En Italie, c’est le cas aussi en novembre 2018 et mai 2019.
PREMIÈRE PARTIE L’IMPOSITION D’UN AGENDA PLURIEL DES MIGRATIONS CLANDESTINES PAR LES CONTROVERSES TRANSNATIONALES
La prise de parole lors des rencontres internationales constitue un moment privilégié pour les décideurs étatiques. La parole leur sert à se prononcer sur des enjeux mondiaux. Le discours (Charaudeau, 2005) s’institue chez eux comme logique d’action internationale. Les tribunes d’évènements internationaux constituent ainsi des moments singuliers de mise en visibilité des problèmes et des entrepreneurs de programmes d’action (Neveu, 2015). C’est ainsi que les migrations clandestines d’origine africaine vers l’Europe sont constituées en « thématique permanente » (Oléron, 1995 : 18). Ces décideurs procèdent par la mobilisation de registres de langage et de champ lexical capables de provoquer l’adhésion de leurs interlocuteurs. L’enjeu de présenter l’émigration clandestine de l’Afrique vers l’Europe comme problème inacceptable (Kingdon, 1984) dans le cadre d’une rencontre internationale d’hommes d’État, recherche son insertion dans le répertoire des problèmes pouvant être pris en charge. Il s’agit alors de faire intégrer la question au sein d’agendas (Elder et Cobb, 1972) étatiques. Dans ce processus de problématisation, l’auditoire (Pérelman et Olbrechts-Tytéca, 2008) est central. C’est par sa capacité à légitimer les interprétations énoncées en situation internationale concernant ce phénomène qu’est instituée la question (Wihtol de Wenden, 2018a). Il participe en cela à la diversité des dimensions critiques, parce qu’engagé dans les jeux d’interprétation et les voies d’action discursive possibles qui conduisent à imposer des représentations problématiques (Festiner et al. , 1980 ; Lascoumes, 2014).
C’est pour cette raison que l’imposition d’un agenda pluriel par les controverses transnationales sur les migrations clandestines africaines vers l’Europe est envisagée comme le produit des dynamiques narratives des acteurs. Le problème migratoire est nommé et mis en récit par ceux-ci qui par ailleurs, s’imputent et contestent réciproquement la responsabilité dudit problème.
NOMMER ET METTRE EN RÉCIT LE PROBLÈME MIGRATOIRE
Les discours sur les migrations clandestines africaines vers l’Europe sont énoncés dans une pluralité de registres discursifs. Le choix de l’un ou de l’autre est déterminé par le sens que les acteurs souhaitent conférer au phénomène. Néanmoins, le registre informel (Pérelman et Olbrechts-Tytéca, 2008) est prisé au détriment de son opposé. Le choix du registre informel permet aux protagonistes de faire la promotion des significations émotionnelles de la situation. La mise en visibilité d’images dramatiques et apocalyptiques de cette tendance migratoire des Africains est ainsi placée au centre des enjeux de communication. Comme enjeu principal, nous notons la recherche de l’adhésion des destinataires à ces discours, ce qui les amène à inscrire leurs succès dans le calibrage des mots (Edelman, 1977). Mettre l’accent sur les conséquences des migrations clandestines de l’Afrique vers l’Europe, c’est alors cadrer les attentions des récepteurs des messages sur les victimes, car les distinguer partant de leur tragédie permet de mieux les montrer (Felstiner et al ., 1980). Ce qui se joue à travers cette mise en récit, c’est la présentation des jeunes Africains qui en sont à la base comme les principales victimes du phénomène et la présentation des opportunités dont regorgent leurs pays pour les amener à envisager autrement leur avenir. Cependant, les activités discursives ne sont pas agissantes par ce seul travail technique de construction du discours. Il convient de prendre en compte le poids des lieux où se fait la prononciation du discours. Ce n’est dès lors pas de manière fortuite que les responsables gouvernementaux des pays africains de départ se réservent d’être dans les rencontres internationales pour en parler. Néanmoins, le problème migratoire est quelquefois porté à leur attention par leurs sociétés civiles à travers des mobilisations qui les mettent en contact direct avec des publics (Cobb et Eleder, 1972) potentiellement victimes.
Les décideurs des pays africains de départ concernés par le phénomène migratoire procèdent effectivement à son énonciation comme problème lors des rencontres internationales. La réception par les représentants gouvernementaux des pays européens d’accueil intervient aussi dans le cadre de ces instances internationales, ce qui légitime alors ces décideurs africains sur la scène internationale comme les entrepreneurs du problème (Kingdon, 1984) migratoire.
I. LA NARRATION AFRICAINE DE L’ÉMIGRATION CLANDESTINE
Le choix de l’Afrique comme point de départ des migrations clandestines prête à confusion de sens. L’usage sans précision du concept d’Afrique laisserait penser qu’elle est une réalité homogène, que les migrants clandestins sont liés et partagent la communauté raciale, ethnique, linguistique, culturelle et religieuse. Il s’agit d’une perspective analytique qui détruit les pluralités et les fragmentations. Elle n’est envisageable qu’à partir d’une analyse relationnelle et institutionnelle de l’Afrique comme objet d’étude. En effet, l’Afrique n’est une entité homogène que lorsque les considérations sont axées sur les relations qu’entretiennent ses différentes parties. L’approche démolit, comme par enchantement, la barrière géographique que constitue le désert du Sahara. L’Afrique antagonique n’étant en fait qu’un continent interactif, la partie septentrionale n’a jamais été coupée de celle subsaharienne. L’illustration en est le partage du religieux symbolisé par l’islam, des flux d’individus et des relations économiques. L’Afrique est aussi montrée sous le prisme de l’unité lorsqu’elle est perçue par ses institutions. De l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963, à l’Union Africaine (UA) depuis 2002, émerge une Afrique unie autour de la construction d’une idéologie panafricaine, symbole de la communauté de destin et de l’appartenance à un même continent (Sindjoun, 2002a). Suivant la perspective qui privilégie l’homogénéité, le concept d’Afrique peut alors être mobilisé pour exprimer la qualité de pays de départ que partagent le Cameroun, le Sénégal, le Niger. En réalité, l’Afrique comme point de départ des migrations clandestines est davantage hétérogène qu’homogène. Elle est l’expression d’une multiplicité d’étapes dans l’aventure migratoire. Par ce fait, elle apparaît comme une Afrique plurielle (Sindjoun, 2002a). Le Cameroun et le Sénégal sont considérés comme des pays producteurs de migrants clandestins. Le Niger est perçu comme une plaque tournante des migrations clandestines transsahariennes. Le Maroc, l’Algérie et la Libye, quant à eux, constituent des pays de transit. Leur choix comme points de départ et de transit est indissociable du phénomène migratoire africain.
La position de chacun de ces pays africains détermine l’orientation des prises de paroles de leurs décideurs présents sur les scènes internationales. Au répertoire des scènes internationales où le phénomène migratoire africain connaît un travail de généralisation (Ruitort, 1996), l’on dénombre l’Assemblée générale de l’ONU, les sommets de Gouvernements, les rencontres diplomatiques ou tout évènement de ce niveau se rapportant de manière particulière ou pas à la question, et où se retrouvent des chefs d’État ou de Gouvernement, des responsables d’institutions régionales et communautaires. C’est lors de ces situations au caractère global, où la connaissance de l’auditoire détermine l’orientation du discours, que se déploient des décideurs de pays africains de départ pour internationaliser le drame migratoire. Cependant, leurs prises de position lors de ces évènements internationaux montrent qu’ils tiennent compte du travail de veille de leurs sociétés civiles spécialisées dans cette question des migrations clandestines, car celles-ci se livrent à la publicisation du drame migratoire, alors même qu’au niveau interne, le pilotage de l’action gouvernementale ne garantit pas toujours cette pratique d’ouverture (Tchingankong Yanou, 2017b).
A . La publicisation du drame migratoire
Les OSC dans les pays de départ agissent de manière différenciée pour rendre public le phénomène des migrations clandestines. Les manifestations publiques organisées au sein de quartiers populeux de leurs environnements d’engagement ainsi que les mobilisations parentales dans les points de départ des candidats aux migrations clandestines sont les traceurs de cet activisme social qui, quelques fois, transcende les frontières nationales (Brunel, 2014), sans tout de même garantir l’institutionnalisation de leur conception du problème (Orsini et Compagnon, 2013). Pour autant, ces OSC travaillent à faire connaître les effets pervers de l’émigration clandestine aux groupes sociaux restreints. C’est en cela qu’elles sont considérées ici comme participant à la « publicisation » (Gerstlé, 2004) du drame migratoire africain.
Au Cameroun, les groupes associatifs de lutte contre les migrations clandestines répertoriés dans le cadre de notre recherche sont au nombre de trois. D’abord, l’Association de Lutte Contre l’Émigration Clandestine (ALCEC), ensuite, l’ONG Solution aux Migrations Clandestines (SMIC), et enfin, l’association « Aidons l’Afrique et limitons les migrations clandestines ». Tous ces groupes associatifs de lutte contre les migrations clandestines au départ du Cameroun ont vu le jour à partir des années 2000, précisément, en 2003 pour l’ALCEC, en 2005 pour l’ONG SMIC, et en 2006 l’association « Aidons l’Afrique et limitons les migrations clandestines ». Ils ont tous été créés dans la ville de Yaoundé où se situent leurs sièges 38 . La visibilité que ces groupes associatifs de lutte contre les migrations clandestines donnent à ce phénomène au Cameroun se fait individuellement. C’est chaque groupe qui dans le cadre de ses activités, contribue à la construction d’énoncés problématiques du phénomène. Les éléments qui permettent de les rassembler ici sont l’engagement pour la question migratoire. En effet, malgré le fait que ces groupes associatifs agissent de façon individuelle, la traduction du problème est identique. Que ce soit l’ALCEC, SMIC ou « Aidons l’Afrique et limitons les migrations clandestines », ces OSC avancent qu’un nombre élevé de ménages ne disposent pas quotidiennement de moyens financiers pour mener une existence satisfaisante. Face à cela, ces familles préfèrent se sacrifier afin d’envoyer un des leurs en aventure dans l’un des pays développés de l’UE espérant que celui-ci une fois arrivé trouvera du travail et pourra contribuer à améliorer leur situation au pays 39 .
La production d’un tel récit autour d’un même phénomène par les différents groupes associatifs de lutte contre les migrations clandestines au départ du Cameroun est considérée comme l’une des variables essentielles des processus sociaux qui conduisent à l’émergence du phénomène. Cela est vrai dans la mesure où ces groupes associatifs par les manifestations publiques qu’ils organisent dans les quartiers, les lycées, les collèges et les universités de la ville de Yaoundé contribuent, suite à la diffusion d’un tel discours, à élargir les publics destinataires (Cobb et Elder, 1972) du problème. Le foisonnement de groupes associatifs de lutte contre l’émigration clandestine au Cameroun a attiré l’attention sur cette nouvelle cause, qui n’émerge véritablement au Cameroun qu’au début de l’année 2000. C’est à travers des manifestations publiques organisées à travers la ville de Yaoundé par les groupes associatifs qu’apparaît leur volonté de limiter la migration clandestine. L’ONG SMIC a organisé pendant cinq mois, du 8 août 2006 au 26 décembre 2006, des campagnes de sensibilisation pour éduquer les citoyens camerounais sur les conséquences des migrations clandestines. L’ALCEC a aussi exprimé cette volonté à travers les manifestations publiques qu’elle organise depuis 2005 et dont la dernière date du mercredi 9 avril 2008. Il en est de même de l’association « Aidons l’Afrique et limitons les migrations clandestines » qui publie un mensuel d’information sur les migrations 40 .
L’engagement de l’ALCEC en lien avec la mort d’un ami du président et de sa bande, au large des côtes libyennes en 2000 41 , peut constituer un discriminant pour s’intéresser au cas d’espèce de cette organisation associative, l’« évènement déclencheur » (Muller et Surel, 1998 : 80) qui amène son président à se saisir de la cause dès 2003 et à travailler à la « constitution d’une identité militante » (Bouilly, 2008a : 23-24). Cela lui permet alors de se démarquer des autres associations et de se présenter comme l’association porte-parole de la cause migratoire au Cameroun. Le travail de démarcation qu’elle engage repose sur une activité argumentative et discursive de fabrication d’un récit sur la crise migratoire. Il consiste à mettre l’emphase sur le drame donc sont victimes les migrants clandestins africains 42 . Il s’agit aussi pour l’association d’une « stratégie de visibilité » (Gerstlé, 2004, 237 : 240) du groupe auprès des diffuseurs de cause que sont les médias. La dramatisation du phénomène est ainsi centrale dans la stratégie d’institutionnalisation de l’organisation.
L’énonciation du drame migratoire par le président de l’ALCEC intègre les standards d’interprétation de la situation de crise migratoire. Il s’agit de faire allusion aux conséquences qu’entraîne le choix migratoire des jeunes africains pour mieux rendre visible la crise. La mobilisation de ce registre montre que l’association souhaite aussi capter l’attention des acteurs capables d’initier des actions concrètes en mettant en avant le drame humanitaire qu’il révèle. Ceux-ci sont les autorités nationales et internationales engagées dans la lutte. Les activités d’informations publiques sont initiées dans les quartiers densément peuplés, les établissements scolaires et les lieux de rassemblement des jeunes dans les grandes villes. Elles participent de la stratégie adoptée par l’organisation pour diffuser le message des méfaits de la migration clandestine au sein des communautés où sévit la pauvreté. Il s’agit de la cible définie comme victime du drame migratoire (Rapport ALCEC, 2007). C’est d’ailleurs pour cette raison que les mobilisations publiques de l’ALCEC permettent de rassembler les autorités diplomatiques étrangères présentes au Cameroun 43 . Ces mobilisations bénéficient aussi de l’aval des autorités publiques camerounaises qui de façon effective, prennent part à leurs différentes activités 44 .
Les soutiens multiformes dont bénéficie l’ALCEC dans le cadre des activités qu’elle mène dévoilent un partage des représentations communes sur le drame migratoire. En effet, provenant d’espaces d’action divers, ces acteurs s’engagent dans la lutte contre les migrations clandestines africaines partant des mêmes perceptions de la réalité. La capacité des uns et des autres à se rapprocher pour agir ensemble repose ainsi sur la croyance commune. Cela fonde aussi la prise en considération du problème par les autorités étatiques. L’ALCEC, face à ce phénomène, produit aussi un double registre argumentatif. Elle s’inscrit successivement dans une logique de dénonciation et de motivation ce qui cadre avec la logique de mise en récit (Roe, 1994). En effet, en soulevant les manquements observables au Cameroun concernant la facilitation de la réintégration des migrants au moment de leur retour, elle dénonce l’absence d’actions de la part des autorités publiques camerounaises, visant à encourager ces migrants à rentrer dans leur pays. De même, en précisant que son association est engagée dans la réparation de ce défaut par l’institutionnalisation d’une plateforme de facilitation, son président s’engage dans la dimension stimulante de son argumentaire 45 . Cela l’est davantage dans la mesure où il se livre à la mobilisation des qualités dont disposent les jeunes pour symboliser ce qui pourrait constituer pour eux un facteur de motivation 46 .
Cependant, l’ALCEC se démobilise en 2010 du fait de l’émigration de son président pour la Belgique 47 ce qui libère une position dans l’espace des mobilisations (Mathieu, 2012) au Cameroun concernant cette cause. L’ONG SMIC dont le vide permet le repositionnement poursuit la mobilisation et demeure sur la mise en perspective du drame migratoire comme le montrent ses différentes campagnes nationales d’information de 2014 48 , 2015 49 et 2016 50 . Le choix du registre résulte ici du fait que le président du groupe associatif 51 organise son discours de telle sorte que chacun des processus dans lesquels il s’engage remplit une fonction précise vis-à-vis de l’auditoire (Pérelman et Olbrechs Tyteca, 2008). En effet, dans ses messages, il opère une dénonciation de la pratique à travers l’organisation de conférences. Quant au processus de motivation, il complète celui de dénonciation, en ce sens qu’il ne saurait dénoncer sans livrer par la suite ce que fait son association au quotidien pour remédier à cette situation. C’est donc à cela que sert la stratégie de motivation qui ressort de ses activités publiques. L’organisation s’y livre davantage encore en 2018, du fait du scandale survenu en Libye en novembre 2017. Il s’agit à partir de cette stratégie, de contribuer à une nette amélioration de la situation socio-économique et politique du Cameroun. L’étape de motivation participe à susciter auprès de ses compatriotes un sentiment de fierté vis-à-vis de leur pays. C’est alors une opération de séduction de ceux-ci par une attribution visant la généralisation des qualités. Ce sentiment de fierté faciliterait alors ici le travail des autorités publiques nationales et internationales qui sont interpellées par les différentes stratégies argumentatives de persuasion que visent les caricatures construites sur le phénomène.
Les activités de l’ALCEC et de l’ONG SMIC liées à la mise en récit des migrations clandestines africaines s’inscrivent dans le mode opératoire des groupes associatifs. Elles sont mises en emphase par les différentes scènes urbaines que ces organisations investissent. Leurs actions de définition des situations dans la rue participent simultanément d’une stratégie de politisation de la cause et du groupe auprès des autorités étatiques. Les mobilisations du collectif des femmes pour la lutte contre l’immigration clandestine de Thiaroye-sur-Mer au Sénégal s’inscrivent dans une logique similaire.
Au Sénégal, le collectif des femmes pour la lutte contre l’immigration clandestine de Thiaroye-sur-Mer est engagé dans une mobilisation plurielle destinée à présenter les conséquences de l’aventure clandestine, précisément par la voie maritime. Le collectif fonde le discours de dramatisation sur le fait que les femmes constituent les « mères de victimes » (Bouilly, 2008a, 24-25). Elles seraient en cela en droit de parler du drame dont sont victimes les jeunes qui partent en pirogue, des côtes sénégalaises de la banlieue dakaroise de Thiaroye en direction des îles Canaries. Si cet acquis participe de leur stratégie d’affirmation, elles mobilisent le sort de leurs enfants noyés en mer pour porter auprès des autres jeunes le message du drame auquel aboutit le choix de migrer clandestinement. Les mères produisent un récit émouvant et d’un grand intérêt pour leur auditoire 52 . Le processus de dramatisation dans lequel s’est engagé ce collectif n’est ainsi pas sans effet sur les médias en quête de scoop et de réalité, de tragédies des migrations clandestines au départ des côtes africaines. Le déferlement des médias à Thiaroye révèle ainsi une médiatisation de la cause 53 qui est indissociable de la mobilisation dont font preuve les femmes du collectif (Bouilly, 2008a). Mais, le travail discursif est aussi soutenu par un déploiement concret pour retenir les candidats en situation d’embarquement pour la traversée de la Méditerranée. L’activité consiste en la surveillance des plages une fois la nuit tombée. Il s’agit d’une activité qui est également effectuée en journée, même si elle est davantage orientée vers la sensibilisation des jeunes sénégalais.
La mobilisation autour de la plage et dans la nuit contribue à incarner ce lieu et ce moment comme espace de tragédie. C’est de là que vont les pirogues en direction des côtes européennes et c’est aussi à la nuit tombée. Il s’agit dès lors d’amener les jeunes, précédemment pêcheurs à saisir la migration suivant ces représentations de la réalité. Si ce travail tactique de mobilisation est réalisé en direction des candidats à l’aventure migratoire, il retient également l’attention d’autres interlocuteurs. Les hommes politiques et de média des pays de destination s’intéressent à cette mobilisation au point d’accroître sa visibilité. Mais, il ne faut pas comme l’explique Emmanuelle Bouilly (2008a : 27), « conclure à une passivité des acteurs ou à la subordination des membres du collectif, comme on le fait souvent à propos des acteurs du sud : si le collectif répond aux attentes et contraintes des journalistes, les médias répondent eux aussi aux besoins du collectif, qui cherche à forger une identité publique lui permettant de trouver des soutiens et de lever les fonds. La médiatisation représente ici une stratégie d’extraversion potentiellement très rémunératrice. Contrairement au rapport de domination souvent décrit dans les relations entre journalistes et protagonistes, on peut constater que ces derniers, conscients de l’interdépendance qui les lie – offre et demande d’information versus offre et demande de publicisation – jouent à jeu égal et procèdent à un échange entendu de services ».
Le récit émouvant fondé sur la dramatisation des migrations clandestines de leurs fils est accentué par la visite à Thiaroye-sur-Mer, en septembre 2006, de Ségolène Royale, la candidate du parti socialiste pour l’élection présidentielle française de 2007. Néanmoins, ces mères modifient leur registre argumentatif par la suite. Précédemment « mères de victimes » (Bouilly, 2008a, 24-25), elles deviennent en décembre 2006 les « mères victimes de » (Bouillya, 2008 : 25) l’émigration clandestine. Le nouveau registre pose le collectif des femmes pour la lutte contre l’immigration clandestine de Thiaroye-sur-Mer comme cible pour plusieurs acteurs du développement, ONG, fondations et institutions internationales. À titre d’exemple, le collectif a participé à la campagne « Partir ne veut pas dire réussir ! » de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et la caravane de sensibilisation contre la migration clandestine organisée entre Dakar et Bamako par Aminata Traoré en décembre 2007. La présidente du collectif a également été invitée en février 2007 par une fondation espagnole, la Comision Espanola de Ayuda al Reugiado. Elle a reçu la mention spéciale du prix Juan Maria Bandrés de défense du droit d’asile et de solidarité envers les réfugiés. Elle a pu rencontrer Maria Teresa Fernandez de la Vega, vice-présidente du Gouvernement espagnol, qui a alloué dix visas à des mères afin qu’elles puissent venir se recueillir aux cimetières de Tenerife et de Las Palmas. Et comme indice de son institutionnalisation dans l’espace transnational des politiques migratoires, le collectif est depuis devenu le bureau de centralisation des candidatures thiaroyoises pour le tirage au sort de visas organisé par le Gouvernement espagnol. En effet, l’État sénégalais, d’abord réticent, a signé en septembre 2006 un accord de gestion concertée des flux migratoires avec l’Espagne. Cet accord prévoit le renforcement des contrôles par l’agence européenne Frontex, le rapatriement des immigrés clandestins, l’octroi de 400 visas de travail pour des emplois ciblés entre 2007 et 2008 (les rapatriés étant exclus du tirage au sort), ainsi qu’une enveloppe de 13 milliards de francs CFA pour le plan « Retour vers l’agriculture » (plan REVA) lancé par le Président Wade pour ouvrir des opportunités dans le monde rural sénégalais aux migrants potentiels (Bouilly, 2008a : 27).
Elles se livrent alors comme les autres acteurs à la stratégie d’appel aux émotions pour provoquer auprès de leurs interlocuteurs des sentiments. En effet, en adoptant un registre argumentatif qui vise la dramatisation de la forme clandestine des migrations d’origine africaine, celles-ci souhaitent émouvoir leurs adversaires par le drame qu’elles mettent en perspective. Il s’agit de les amener à ressentir d’une part, de la responsabilité, et d’autre part, de la crainte. Le premier sentiment amène les interlocuteurs à s’investir dans la lutte contre ce phénomène, à travers des soutiens multiformes.

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