La Slovénie et l
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La Slovénie et l'Europe

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Description

La Slovénie existe en tant qu'état depuis moins de quinze ans. Elle est considérée souvent comme "bon élève" parmi les nouveaux membres de l'Union européenne à cause de son développement économique. Elle a dû fournir un effort considérable pour se dégager de la Yougoslavie, passer de l'autogestion à l'économie de marché, adapter sa législation au modèle européen, pour inventer un rapport nouveau avec l'étranger tout en essayant de sauvegarder sa langue et sa culture.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2005
Nombre de lectures 224
EAN13 9782336274980
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aujourd’hui l’Europe
Collection dirigée par Catherine Durandin

Peut-on en ce début de XXI ème siècle parler de l’Europe. Ne faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes ? L’une en voie d’unification depuis les années 1950, l’autre sortie du bloc soviétique et candidate selon des calendriers divers à l’intégration, l’une pro atlantiste, l’autre attirée par une version continentale ? Dans quel espace situer l’Ukraine et qu’en sera-t-il de l’évolution de la Turquie ? C’est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui supposent diverses approches qui vont de l’art à la géopolitique que se confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à « Aujourd’hui l’Europe.
Déjà parus
Maria DELAPERRIERE (dir.), La littérature face à l’Histoire. Discours historique et fiction dans les littératures est-européennes , 2005.
Elisabeth du Réau et Christine MANIGAND, Vers le réunification de l’Europe. Apports et limites du processus d’Helsinki de 1975 à nos jours , 2005.
Roman KRAKOVSKY, Rituel du 1 er mai en Tchécoslovaquie . 1948-1959 , 2004.
Catherine DURANDIN (dir.), Magda CARNECI (avec la collab. de), Perspectives roumaines , 2004.
Claude KARNOOUH, L’Europe postcommuniste. Essais sur la globalisation, 2004.
Neagu DJUVARA, Bucarest-Paris-Niamey et retour , 2004.
Claude KARNOOUH, L’Europe postcommuniste, Essais sur la globalisation , 2004.
Catherine SERVANT et Etienne BOISSERIE (dir.), La Slovaquie face à ses héritages , 2004.
Etienne BOISSERIE, Un conflit entre normes européennes et mémoires nationales. La question magyare en Roumanie et en Slovaquie, 2003.
© L’Harmattan, 2005
9782747582575
Sommaire
Aujourd’hui l’Europe Page de Copyright Page de titre Autres publications du Centre d’étude de l’Europe médiane : INTRODUCTION - Antonia Bernard (Paris) IMAGES PARISIENNES DE L’INDEPENDANCE DE LA SLOVENIE - Georges Castellan (Paris) L’INVENTION D’UN RAPPORT AU MONDE PAR LA SLOVENIE - Paul Garde (Aix-en-Provence) LE DETERMINISME GEOGRAPHIQUE S’APPLIQUE-T-IL AU CAS SLOVENE ? - Bernard Lory (Paris) LA SLOVENIE ET L’OTAN - Pascale Trimbach (Paris) LES SLOVENES ENTRE LA YOUGOSLAVIE ET L’UNION EUROPEENNE - Peter Vodopivec (Ljubljana) LES DROITS DE L’HOMME EN SLOVENIE - Alenka Puhar (Ljubljana) LE MULTILINGUISME DANS UNE EUROPE ELARGIE - Noël Muylle (Bruxelles) LE ROLE DU CENTRE DE LA LANGUE SLOVENE - Saša Horvat (Paris) LA SLOVENIE ENTRE IDENTITE POLITIQUE ET IDENTITE CULTURELLE - Evgen Bavčar (Paris) DE NOUVEAUX ENJEUX POUR LES SLOVENES DE CARINTHIE - Katja Sturm-Schnabl (Vienne) AUTOUR DE L’EXPERIENCE DE RENAULT EN SLOVENIE - Bernard Coursat (Ljubljana) L’AGRICULTURE SLOVENE FACE AU DEFI EUROPEEN - Antonia Bernard (Paris) LES AUTEURS L’Europe à l’harmattan
La Slovénie et l'Europe

Antonio Bernard
Autres publications du Centre d’étude de l’Europe médiane :
Histoire et pouvoir en Europe médiane , sous la dir. d’Antoine Marès, Paris, L’Harmattan, 1997.
Paris, « capitale culturelle » de l’Europe centrale ? , sous la dir. de M. Delaperrière et A. Marès, Paris, Institut d’études slaves, 1997.
Histoire littéraire de l’Europe médiane , sous la dir. de Maria Delaperrière, Paris, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 1998.
Lieux de mémoire en Europe médiane , sous la dir. d’Antoine Marès, Paris, Publications des Langues’O, 1999.
Modernisme et postmodernisme en Europe centrale , sous la dir. de Maria Delaperrière, vol. I, Les avant-gardes , vol. II, La crise des idéologies , Paris, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 1999.
La Première Guerre mondiale et son impact sur les relations franco-polonaises , sous la dir. de Bruno Drweski, Cahiers du Centre d’étude de l’Europe médiane, n° 11, Studia Gallo-Polonica, 2000.
Culture et pouvoir en Hongrie depuis 1945 : éclairages franco-hongrois , sous la dir. de Michel Prigent, Cahiers du Centre d’étude de l’Europe médiane , n° 12, Studia Gallo-Hungarica , 2001.
Absurde et dérision dans le théâtre est-européen , sous la dir. de Maria Delaperrière, Paris, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 2003.
Aux sources des identités nationales en Europe médiane, M. Delaparrière, A. Marès & B. Lory (dir.), Paris, Institut d’études slaves, 2005.
La Slovaquie face à ses héritages : horizons critiques de la culture slovaque contemporaine , collectif sous la dir. de C. Servant et É. Boisserie, Paris, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 2004.
Perspectives roumaines. Du postcommunisme à l’intégration européenne , C. Durandin (dir.), Paris, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 2004.
Métamorphoses de l ’ Histoire , sous la dir. de Maria Delaperrière, Paris, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 2004.
Ouvrages collectifs en collaboration avec d’autres centres :
Nouvelles pragoises , anthologie de prose tchèque du XX e siècle sous la dir. de Catherine Servant, Paris, L’Esprit des Péninsules, 1999.
Enjeux de l’histoire en Europe centrale , sous la dir. de Marie-Élizabeth Ducreux et A. Marès, L’Harmattan, « Aujourd’hui l’Europe », 2002.
La Hongrie au XX e siècle : regards sur une civilisation , sous la dir. de Thomas Szende, Paris, L’Harmattan, « Pays de l’Est », 2000.
Histoire de la slavistique , sous la dir. d’Antonia Bernard, Paris, Institut d’études slaves, 2003.
INTRODUCTION
Antonia Bernard (Paris)

En France et dans l’espace francophone en général les ouvrages consacrés à la Slovénie sont extrêmement rares. Et pourtant, il s’agit d’un pays membre de l’Union européenne, depuis mai 2004 seulement il est vrai, et surtout d’un pays géographiquement tout proche de Paris, d’un pays traditionnellement tourné vers l’Occident, qui a une tradition de liens économiques privilégiés avec la France et qui tient la culture française en haute estime. A moins que ce soit justement cette proximité, jointe à la petite taille de la Slovénie, qui représente un handicap, qui fait que l’absence d’exotisme ou de faits historiquement marquants le rendent quasiment invisible. Durant le processus qui a mené le pays à l’indépendance et ensuite à l’intégration dans l’Union européenne ce manque s’est fait cruellement sentir, et quelques images ou tableaux superficiels dans les médias n’ont pas pu combler le vide. Les diplomates pourraient raconter mainte anecdote concernant la confusion dans les drapeaux, les hymnes, les aires géographiques, y compris au niveau politique le plus élevé. Il est évident que celui qui ignore la place d’un pays sur la carte aura du mal à en connaître la culture, l’histoire ou l’économie.
Pourtant, pendant les quelques années de préparation du dernier élargissement de l’Union européenne, des efforts importants ont été entrepris aussi bien par les instances officielles de Bruxelles que par les vieux pays européens pour familiariser le grand public avec les nouveaux arrivants. Malgré tous ces efforts les connaissances restent superficielles, surtout en France, les spécialistes sont rares ou peu écoutés, alors que les médias semblent s’attacher davantage à chercher le sensationnel (un fait divers lié au monde du cinéma a ainsi pu faire connaître Vilnius) ou à la rigueur ne traiter que ce qui est déjà connu ou qui représente un poids démographique ou économique de quelque conséquence. Ce dernier élargissement est pourtant une étape des plus importantes dans la construction européenne : il ne s’agit nullement d’un changement quantitatif, mais surtout d’un changement qualitatif. Car la qualité des nouveaux membres, qu’il s’agisse de l’expérience politique, de l’économie, de la culture humaniste, est à prendre en compte et risque de surprendre quelque peu dans les années à venir. On ne pourra pas toujours présenter ces nouveaux citoyens européens comme on le fit lors de la chute du mur de Berlin où ils apparaissaient surtout comme des mangeurs de bananes.
Il nous a paru important d’essayer de faire le point des relations entre la Slovénie et l’Europe juste à ce moment crucial de l’adhésion. Nous n’avons pas besoin de rappeler que les Slovènes n’entrent pas pour la première fois dans un grand ensemble, chacun sait qu’ils ont derrière eux une longue histoire qui les lie à l’Autriche ou plutôt à l’ensemble habsbourgeois de l’Europe centrale, puis leur expérience yougoslave. Faire partie de l’Europe est pour eux moins nouveau que pour les Français ou pour les Espagnols. Cependant, cette entrée représente une sorte de nouveau départ, un nouveau défi, de nouveaux espoirs, une nouvelle jeunesse peut-être.
Le présent ouvrage n’a pas la prétention de remplir les lacunes ni d’être un vade-mecum simple et pratique sur la Slovénie. Mais étant donné qu’il émane des chercheurs slovènes et de personnalités qui sont venues à s’intéresser à la Slovénie par le biais de leur spécialité, il donne un certain nombre de clés pour entrer dans le pays, pour l’appréhender à partir des points de vue différents, mais néanmoins convergents. Ce qui pourrait paraître comme disparate ne sera alors qu’une incitation pour le lecteur à s’approcher, à se poser d’autres questions, à les étudier, et qui sait, à enrichir cette modeste bibliographie.

Cette méconnaissance de la Slovénie était particulièrement flagrante au moment où celle-ci essayait de se dégager du carcan yougoslave. Il est vrai qu’au début des années quatre-vingt-dix le monde avait les yeux tournés vers le bloc soviétique en proie aux secousses telluriques qui provoquaient une certaine crainte en Occident. A côté de l’énorme bloc soviétique la petite Yougoslavie apparaissait comme un appendice du monde communiste facilement maîtrisable. D’où les difficultés rencontrées par les responsables slovènes qui cherchaient à internationaliser le conflit avec Belgrade, ce qui était leur seule possibilité de salut devant la menace d’une armée fédérale encore dans toute sa puissance. Et comme il arrive souvent dans ces cas-là (souvenons-nous de la création de la Tchécoslovaquie en 1918), le rôle d’un intellectuel comme l’historien Georges Castellan fut important. Son « livre de bord » est un document précieux sur ce moment précis où l’histoire se fait entre les cabinets des hommes politiques et les aspirations des peuples.
En grand connaisseur du monde slave, Paul Garde s’est attaché à une réflexion approfondie sur les rapports au monde d’un Etat qui vient tout juste de naître. En effet, les Slovènes ont une longue histoire comme nation constituée, mais toujours à l’intérieur des autres Etats, l’Autriche d’abord et la Yougoslavie ensuite. C’est dire qu’ils n’avaient, il y a un peu plus d’une décennie, pratiquement aucune tradition de diplomatie, celle qui définit les rapports avec les voisins proches et lointains, celle qui permet de sceller des alliances plus ou moins opportunes et solides, etc. On pourrait dire que seules les paroles de leur hymne prônant les rapports amicaux entre les peuples pouvaient leur servir de maigre guide, tout le reste était à inventer.
En géographe et spécialiste reconnu des Balkans Bernard Lory s’attaque à l’un des stéréotypes les plus répandus en Slovénie : le pays comme miniature géographique réunissant toute la diversité possible, sans « frontières naturelles » si revendiquées par les grands et anciens états. Il remarque qu’il n’existe pas davantage d’unité historique que d’axe de gravitation constant. Et pourtant, la Slovénie existe bel et bien, et sa cohésion nationale est l’une des plus fortes que connaît l’Europe. Le point de vue de Bernard Lory risque d’ébranler quelque peu les idées reçues en Slovénie, mais il dépasse largement le cadre de ce pays pour s’inscrire dans une réflexion générale sur le déterminisme géographique.
Les deux points problématiques (diplomatie et espace géographique) qu’évoquent Paul Garde et Bernard Lory trouvent leur illustration dans l’article de Pascale Trimbach qui étudie les problèmes de la sécurité et des rapports avec l’OTAN. Les hésitations de la jeune diplomatie slovène dans ses choix apparaissent clairement, même s’ils pourraient sembler étonnants pour un diplomate chevronné et riche de tradition. Il est vrai que durant longtemps, alors qu’ils étaient encore loin devant, au bout du couloir d’attente, l’OTAN et l’Union européenne apparaissaient comme deux étoiles jumelles, tels Castor et Pollux dans le ciel mondial. A mesure que le pays s’en approchait, elles devenaient plus concrètes, différentes aussi. La guerre d’Irak et l’éloignement progressif entre l’Europe et les Etats Unis a trouvé son écho également dans l’opinion publique et par conséquent dans les résultats du vote, très favorable à l’Europe et beaucoup moins à l’Alliance atlantique. Aujourd’hui, étant donné que la Slovénie ne dispose pas d’aviation, son espace aérien est protégé par l’aviation italienne, ce qui n’est pas sans rappeler à bien des Slovènes les deux guerres mondiales, où les avions italiens survolaient le territoire, mais en ennemis.
Les peu nombreux eurosceptiques slovènes aiment à souligner le fait que toutes les unions dont leur nation faisait partie jusqu’à présent se sont terminées par l’échec : l’Autriche des Habsbourg, le Royaume yougoslave, la Fédération yougoslave de Tito. Avec l’article de l’historien Peter Vodopivec, nous entrons dans la problématique historique et actuelle de ces tiraillements sentimentaux, idéologiques et politiques des Slovènes au cours du temps.
Si l’Occident a toujours attiré, même si durant l’époque communiste cette attirance était interdite, l’Europe centrale représentait le berceau commun et rassurant et l’orient slave a eu lui aussi des adeptes qui voyaient le salut d’abord dans une slavité herderienne puis communiste, plus liée à la première que l’on ne pourrait l’imaginer. Aux yeux des Français la Slovénie apparaissait pendant longtemps comme le fauteur des troubles dans les Balkans, celle par qui la guerre en Yougoslavie (même si elle n’a duré que quatorze jours en Slovénie)est arrivée, mais il faut souligner que les Slovènes avaient, après ces traumatisantes expériences, les regards tournés uniquement vers l’Europe. L’analyse nous montre la difficulté qu’il y a pour ce peuple à échapper aux « représentations si hostiles au passé et si irréelles envers l’avenir ».
A la sortie de la Yougoslavie et à la chute du communisme correspond un autre moment très important pour tous les citoyens des pays de l’Est : c’est l’introduction concrète de la Charte des droits de l’homme. Il s’agit bien des droits universels, des droits de tous les hommes de la terre, ce qui place le pays qui les adopte immédiatement au niveau du monde. Alenka, Puhar retrace l’histoire de cette lutte qui va de l’étonnante demande du droit d’éliminer l’adversaire politique au nom de l’idéal communiste à la création du poste officiel de gardien des droits de l’homme en passant par l’époque où ces droits n’étaient qu’un badge qu’on aimait arborer et rien d’autre. Le chemin parcouru est long, surtout celui des mentalités, car les gens étaient habitués à ne pas pouvoir se plaindre lorsque la violence leur était faite par leur Etat, celui qui était censé les protéger. Et, ô surprise, il était soudain possible de penser que « individu pouvait avoir une individualité » ! L’extrême vigilance des Slovènes d’aujourd’hui en dit long sur le traumatisme subi. Mais malgré la mise en place d’un bureau pour les Droits de l’homme dirigé par un ombudsman, dans ce domaine la bataille n’est jamais gagnée, et le capitalisme à la Germinal qui s’installe à l’Est, depuis la Slovénie et jusqu’à la Chine est souvent bien près de réduire les droits de l’homme à une coquille vide.
La langue, dont procède en grande partie la culture, a toujours été la principale marque d’identité pour les Slovènes. Cette « petite » langue, pratiquement invisible à l’extérieur et pourtant passionnément aimée à l’intérieur, se retrouve aujourd’hui placée en position de langue d’Etat et occupe depuis peu le statut de l’une des langues officielles de l’Union européenne. Ce changement de statut, auquel il faut ajouter le rapide développement technologique que connaît le monde, pose de nouveaux défis aux deux millions de locuteurs et aux spécialistes de cette langue chère à Lucien Tesnière, qui a consacré sa thèse à sa marque principale, le duel grammatical. Avant la fin du 20 ème siècle on a pu en entendre au niveau international tout au plus une phrase lors des jeux Olympiques de Sarajevo en 1984 où la phrase rituelle d’ouverture avait été prononcée par un skieur slovène. Aujourd’hui, les dizaines de milliers de pages des textes fondateurs de l’Union européenne ont été traduites en slovène. On peut entendre cette langue lors des solennités à Bruxelles ou à Strasbourg. Rien d’étonnant dès lors que Noël Muylle, l’un des plus hauts personnages responsables des questions linguistiques de l’Union européenne ait apporté sa contribution indirecte au présent tableau de la Slovénie. Il s’adresse aussi aux Slovènes eux-mêmes, habitués dans leur histoire aux lingua franca, qu’étaient hier l’allemand et le serbo-croate et qu’a tendance à devenir l’anglais aujourd’hui. En écrivant « Parlez-moi votre langue et je vous dirai qui vous êtes », Noël Muylle nous rappelle, du haut de sa longue expérience de multilinguisme, que la langue est loin d’être un simple outil de transmission d’information, qu’elle permet aussi de s’imprégner de la culture et de l’histoire de l’autre.
Il faut avoir à l’esprit le fait qu’un petit pays ne dispose que d’un nombre restreint de moyens matériels et humains. La création et le développement du Centre pour la langue slovène dont parle Sasa Horvat est la preuve que le pays s’adapte et met en œuvre des moyens qui doivent permettre de répondre aux nouvelles exigences de la communication internationale. Il est intéressant de constater avec quelle rapidité la Slovénie a répondu aux défis que représente l’intégration du pays dans l’ensemble européen.
La question de l’identité nationale et celle des Slovènes hors frontière qu’abordent Evgen Bavčar et Katja Sturm-Schnabl sont étroitement liées et très sensibles chez les Slovènes qui se sentaient toujours écrasés par leurs voisins, puissants et souvent dominateurs. La frontière qui passe depuis 1920 sur les sommets des Karawanken et pourrait paraître si « naturelle » aux Français a toujours été considérée comme une blessure dans le corps national slovène. Les habitants de la Carinthie, mélangés linguistiquement depuis toujours aux germanophones, n’en forment pas moins une entité forte, dans laquelle les passions nationales sont exacerbées, et Jörg Haider n’est que le fruit de cette exacerbation. Les Slovènes d’Autriche, qui souffrent déjà comme minorité, ont du mal à résister à la pression, d’autant que les changements dans la structure de la société (exode rural) jouent en leur défaveur. Avec l’entrée de la Slovénie dans l’Union, par ailleurs très favorable au fait minoritaire, la situation pourrait changer et les passions se calmer. Evgen Bavčar, lui-même originaire de la Primorska, région qui a eu à subir le joug mussolinien entre les deux guerres, tente de cerner un problème plus général du rapport à l’autre, au voisin. L’auteur l’aborde avec toute la sensibilité d’un peuple qui avait à souffrir et à se battre pour exister, alors que tout semble avoir été donné aux grandes cultures. Ce sont là des thèmes souvent évoqués dans la littérature slovène, si riche et si peu connue.
Lors du processus d’élargissement l’économie slovène a été souvent à l’honneur, ceci surtout grâce au PIB de ce pays, qui avec ses 16 000 euros se place en haut de l’échelle des dix admis en mai 2004 et atteint presque le niveau des membres anciens comme le Portugal et la Grèce. On pourrait bien sûr consacrer un ouvrage entier à la transformation de l’économie slovène ces quinze dernières années, à son histoire précédente qui a permis cette rapide évolution, aux investissements étrangers, aux processus de dénationalisation et de restitution des biens, à l’aspect juridique de la « propriété sociale » devenue propriété privée, aux irrégularités nombreuses qui font trouver, parmi les gros propriétaires des entreprises, des personnes qui hier encore étaient farouchement opposées à la propriété privée au nom de l’idéologie marxiste, etc.
Cependant, dans un premier temps un abord plus pratique peut donner au lecteur une illustration de la situation et des transformations. C’est pourquoi les expériences des hommes d’affaires, hommes de terrain, sont importantes et significatives. Bernard Coursat symbolise toute l’aventure de Renault en Slovénie, depuis le début timide et pratiquement jusqu’à la mise en place de la dernière étape qui va mener dans quelques mois à la production d’une voiture Renault sur place. Il a connu tout l’aspect politique de cette implantation, depuis la méfiance envers les capitalistes que seuls les amis de Tito lui-même étaient autorisés à côtoyer, jusqu’à l’achat par les Français de l’entreprise qui a grandi entre temps, en passant par la délicate période d’arrachement à l’ensemble yougoslave pour lequel cette production, à quelques kilomètres de la frontière croate, avait été prévue initialement. Cet investissement exemplaire d’un grand groupe européen en Slovénie, au-delà de son aspect purement économique, donne la preuve que le facteur humain n’est pas à négliger dans ce domaine non plus.
Le développement du secteur bancaire est tout aussi important et instructif pour la connaissance de la Slovénie. Il faut savoir que les banques slovènes avaient connu un grand développement déjà durant la dernière décennie yougoslave où elles poussaient comme des champignons après la pluie. La bourse a également été instituée à la veille de l’indépendance, ce qui a permis de former les cadres sur le tas et de familiariser peu à peu, trop lentement sans doute, le public à l’idée même de la propriété partagée ou anonyme sous forme d’actions. Ces banques, dont certaines osent à nouveau s’enorgueillir de leur passé ancien remontant à l’époque de l’Autriche-Hongrie, se sont modernisées extrêmement rapidement. Elles ont également été achetées par des groupes étrangers, d’abord autrichiens (ceux qui connaissent le mieux la Slovénie) puis aussi français. La Société Générale a été la première à s’aventurer dans cette terra incognita slovène. Ces banques ont apporté le savoir - faire et pris une participation dans un secteur qui ne demande pas de gros investissements. Comme on le voit, la Slovénie souffre aujourd’hui d’un nombre trop important de banques qui seront sans doute obligées de se regrouper, surtout dans la perspective de l’entrée dans l’espace Schengen, prévue en 2007.
Malgré la longueur et l’âpreté des discussions qui ont précédé l’adhésion de la Slovénie à l’Union européenne, l’agriculture ne semble pas avoir aujourd’hui l’importance qui était la sienne dans le passé. Mais c’est malgré tout un secteur primaire, qu’il s’agit de ne pas négliger si la Slovénie veut maintenir une partie de son autosuffisance alimentaire. Son développement se faisant sur le long terme, les mutations que ce secteur est en train de vivre risquent d’être cruciales pour le pays, même si le secteur agricole ne touche aujourd’hui qu’une partie négligeable de la population et de l’économie dans son ensemble.
On peut regretter le manque d’un certain nombre de pièces qui auraient permis de mieux comprendre la Slovénie en ce moment clé de son existence que représente son entrée dans l’Union européenne. Il aurait été intéressant de présenter la politique intérieure, l’évolution des partis politiques et des mentalités dans le domaine politique ; ou de voir l’évolution des syndicats dans le pays d’Edvard Kardelj, l’idéologue de l’autogestion, cette autogestion si prisée en Occident et qui s’est évanouie pratiquement en une nuit comme si elle n’avait jamais existé, sans que personne, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de la Slovénie ne se pose de questions. La religion, dans le passé si importante non seulement pour la culture slovène mais aussi pour la politique (avant 1941 la majorité politique était étroitement liée à l’Eglise), mériterait également une analyse approfondie, surtout si on sait qu’elle vit en ce moment une série de conflits qui pourraient rappeler les années 1900 en France. L’historiographie, controversé, décrédibilisée, tant elle avait été sinistrée à l’époque communiste et qui a du mal à s’en remettre mériterait également d’être étudiée. Il est vrai qu’il s’agit là des domaines proches dans le temps, qu’il est difficile d’aborder autrement que de l’extérieur, d’une certaine distance, et là - il n’y a pas de spécialistes de la Slovénie.
Espérons donc que la présente mosaïque, pour incomplète qu’elle soit, servira de premier guide et surtout d’incitation à d’autres ouvrages plus vastes consacrés à la Slovénie européenne et contemporaine.
IMAGES PARISIENNES DE L’INDEPENDANCE DE LA SLOVENIE
Georges Castellan (Paris)

Les médias français ont en général été discrets en face de l’indépendance de la Slovénie. Pour ma part, j’ai tenu un « livre de bord » de ces semaines si chargées d’histoire pour nos amis de Ljubljana et ce sont des extraits de ce « livre » que je me permettrai de relire avec vous.

En avril 1991, j’ai fait un voyage d’étude en Slovénie à l’invitation des autorités. Je fus accueilli à Ljubljana par Peter Vodopivec et une visite aux milieux politiques et économiques du pays en pleine mutation fut mise au point. Je rappellerai seulement que depuis janvier 1990 la branche slovène du Parti communiste avait rompu avec la Ligue communiste de Yougoslavie, qu’en avril 1990 avaient eu lieu les premières élections multipartites qui donnèrent au Demos - la coalition des partis d’opposition - la majorité avec 55% des voix contre 17% aux communistes. Cela avait eu pour conséquence l’élection à la présidence de la République de Milan Kučan, le secrétaire général du Parti qui était ainsi remercié pour avoir permis le passage sans violence au système de ces partis nouveaux.
Un gouvernement fut alors constitué et le premier ministre désigné fut Lojze Peterle du Parti des chrétiens - démocrates, de la coalition de Demos. Il mit au point une plate-forme pour l’indépendance nationale et politique de la Slovénie par un processus d’accord mutuel avec la Fédération, mais cette proposition se heurta à un refus constant de Belgrade.
Pendant l’été 1991, l’Armée fédérale dominée par les Serbes s’opposa à toutes les manifestations allant dans le sens de l’indépendance. Le 2 juillet, l’Assemblée nationale slovène issue des récentes élections adapta une « déclaration de souveraineté » qui plaçait les lois de la République au-dessus des lois fédérales et en septembre, elle approuva les amendements constitutionnels qui donnaient aux autorités de Ljubljana les pleins pouvoirs en matière de défense. Le président fédéral — serbe - s’y opposa. Désireuses de sortir de ce conflit, les autorités de Ljubljana - le président Kucan et le premier ministre Peterle - décidèrent d’organiser un plébiscite pour établir les bases nouvelles des rapports entre la Slovénie et la Fédération de Yougoslavie. Belgrade repoussa le projet déclaré anticonstitutionnel. Le plébiscite eut lieu le 23 décembre et à une écrasante majorité de plus de 88% se prononça pour une Slovénie « souveraine et indépendante ». Notons que l’Eglise catholique en la personne de l’archevêque de Ljubljana s’était prononcée en faveur du « oui ». On décida que la souveraineté du pays serait proclamée par le Parlement le 25 juin 1991. Telle était la situation quand j’atterrissais à Ljubljana le 17 avril 1991. Peter Vodopivec avait parfaitement organisé mon séjour et chaque jour les contacts se multiplièrent.
Dès l’aéroport, nous avons abordé le problème de l’éclatement de la Fédération. Mon interlocuteur le posa d’emblée car, disait-il, la situation de l’économie fédérale était « catastrophique ». Sans doute avança-t-il avec un petit sourire, « Ici, il n’y a pas de restrictions, l’essence n’est pas rationnée : en bref, on ne manque de rien, sauf d’argent ». Et de rappeler que la République de Serbie venait de faire imprimer en secret et sans autorisation fédérale des dinars pour une valeur de 1,6 milliard de dollars. C’était, me dit-il, une façon de mettre la main sur les institutions fédérales, mais aussi cela portait un coup mortel à la réforme économique lancée en janvier par le premier ministre fédéral qui avait limité l’inflation à 120% contre 2600% en 1989. Si bien que l’on vivait dans la peur et c’était visible à l’aéroport où les « miliciens » des forces territoriales de défense créées par Tito en 1968 portaient tous une kalachnikov, ce qui impressionnait fort les civils slovènes ; cela traduisait à leurs yeux la crainte d’une intervention de l’Armée fédérale qui était très mal vue car dominée par les Serbes qui constituaient 80% des colonels.
En Slovénie, m’expliquait-il, les partis politiques qui s’étaient multipliés depuis un an pensaient tous à l’indépendance, ne voyant pas comment arriver à un accord avec les Serbes qui refusaient toute négociation.
Ma première impression fut donc celle d’un blocage complet.
Le lendemain, j’eus le premier contact de ce voyage avec un public slovène. Je fis à l’Université une conférence sur « l’Europe centrale » et l’on m’avait demandé de prévoir un petit couplet sur la politique française à l’égard de la Slovénie. Public d’une trentaine de personnes dont la moitié étaient des étudiants romanistes et l’autre moitié des collègues francophones. J’exposais la politique française, expliquant que le gouvernement de Paris ne souhaitait pas intervenir dans les affaires intérieures jusqu’à ce que les Slovènes les aient réglées eux-mêmes et qu’il demeurait très attaché à la politique internationale de ne traiter des « affaires yougoslaves » qu’avec Belgrade. J’ajoutais que tout acte de violence serait condamné et que s’il y avait divorce entre Ljubljana et Belgrade, l’opinion française n’admettrait qu’une formule de consentement mutuel fondée sur des discussions dont on prévoyait qu’elles seraient longues.
Mon auditoire manifesta qu’il était déçu et qu’il attendait de la France un appui plus chaleureux. Il développa son grief contre Belgrade : Belgrade ne voulait pas discuter, Belgrade avait violé le pacte fédéral en mettant la main sur les biens croates situés en Serbie, Belgrade avait supprimé tous les droits des Albanais du Kosovo. Je cite mon cahier de bord : « Les Slovènes ont l’impression d’être liés à une bombe qui risque d’exploser à tout moment. Certains pensent à une possible guerre civile serbo-croate et à ce moment, ils estiment qu’ils seront obligés de se retirer de la Fédération. Tout cela est dominé par l’impatience d’aboutir à l’indépendance. Le peuple slovène pense que c’est aussi la solution à la crise économique, alors que leur ministre de l’économie a souligné que l’indépendance aggraverait cette crise. L’indépendance - et tout de suite - semble être l’idée la plus répandue, surtout parmi les milieux intellectuels ».
Deuxième temps fort : les griefs contre la France. Une France qui laissait Belgrade continuer à jouer avec la Fédération, alors que la capitale ne représentait plus que la Serbie, une France qui restait fidèle à l’alliée serbe des années 1903-1918, une France qui ne voulait pas comprendre les problèmes yougoslaves actuels, alors que, dit l’un des auditeurs, le problème slovène remonte aux années 1918-1919. À quoi s’ajoutèrent des griefs personnels et l’on me cita en particulier ce lecteur de français qui, entendant le président de l’Association Yougoslavie -France parler en slovène à une de ses compatriotes, déclara de manière peu diplomatique « qu’il voulait bien entendre des langues de grande civilisation mais pas des parlers locaux » !
Au terme de trois heures de discussions, je proposais à mes interlocuteurs d’intéresser le gouvernement français par deux canaux : celui de l’économie, puisque la Slovénie possédait déjà deux atouts de poids, Renault et Citroën et celui de la politique en essayant de toucher le cercle autour du président de la République Mitterrand. A cette dernière suggestion, l’un des Slovènes fit remarquer que le seul homme politique à manifester de l’intérêt pour les Slovènes était Chirac, alors chef de l’opposition !
Après un séjour rapide à Zagreb, je revins à Ljubljana pour quelques contacts supplémentaires Je n’en retiendrai que deux : tout d’abord le Ministre des Affaires étrangères qui était un collègue de la Faculté de droit. II m’expliqua très clairement le scénario mis au point par son ministère pour parvenir à l’indépendance à la date du 26 juin -six mois après le référendum du 26 décembre. D’ici là, me dit-il, les discussions doivent se poursuivre avec le Comité des six présidents des républiques de la Fédération pour arriver à un accord. Je l’interrompis pour préciser qu’il s’agissait de prévoir un « divorce par consentement mutuel », ou bien les discussions préliminaires ont suffisamment avancé pour se poursuivre sans heurt peut-être encore un an ou deux, ou bien la situation est bloquée et la Slovénie est décidée à mettre en train le processus d’indépendance même sans accord.
Je posais alors la question de la reconnaissance de cette indépendance par la société internationale. La réponse fut claire : les Slovènes ne se faisaient pas d’illusion : il y aurait très peu de reconnaissances immédiates. Ils comptaient sur l’Autriche, la Hongrie, l’Italie du Nord contre l’avis de Rome. Et le ministre rappela que la Slovénie possédait déjà des représentations à Vienne, à Bruxelles, au Luxembourg et aux Etats-Unis. Il me dit -sous le sceau du secret - qu’ils avaient obtenu, bien que sans accord écrit, l’assurance de l’Autriche, de la Hongrie et de l’Italie que rien ne serait interrompu sur le plan des relations économiques après le 26 juin, quelle que soit la situation créée à ce jour. Autrement dit, les Slovènes étaient assurés de pouvoir commercer « et donc de vivre ». C’est une des raisons avancées par certains : ils ne voulaient pas et ne peuvent plus attendre car la situation financière fédérale est catastrophique et entraîne la Slovénie avec elle.
Je posais au Ministre la question des rapports avec la France. La réponse fut immédiate et d’une parfaite clarté : « Cela ne va pas ». Les relations sont quasi inexistantes, me dit-il, et l’ambassadeur de France à Belgrade est un défenseur des thèses serbes : il a été assez désagréable avec les Slovènes lors de ses dernières venues à Ljubljana. Et il me demanda carrément : y a-t-il chez les Français une hostilité envers les Slovènes considérés comme germanophiles ? Je répondis nettement : non ! Il y a de l’ignorance, de l’incompréhension des problèmes slovènes mais on ne peut pas parler d’hostilité. Certes il existe en France un lobby serbe constitué en particulier par des militaires restés fidèles aux souvenirs de 1915-1918. Je suggérais donc un gros effort d’intonation en insistant sur le fait que la Slovénie avait déjà établi une vraie démocratie, ce qui n’était pas le cas de la Serbie de Milošević. J’insistais aussi sur la nécessité de ne pas employer la violence, car l’intervention de l’Armée rouge dans les Pays baltes avait plus fait pour populariser leurs revendications que toutes les déclarations publiques.
Au bout de quarante minutes d’entretien en français et sans interprète, le Ministre fut happé par d’autres occupations. La deuxième visite fut faite à Madame le docteur Spomenka Hribar, députée à l’Assemblée nationale où elle présidait le groupe du Parti démocrate, mais c’est en tant que présidente du « Congrès mondial slovène » qui veut réunir sur la même base nationale tous les Slovènes du pays et de l’émigration. D’emblée, elle commente en termes fort nets la visite que vient de faire à Paris le premier ministre slovène : « Contrairement à ce qu’a écrit la presse, c’est un fiasco, dit-elle à titre personnel, car il n’a été reçu que par des gens de second ordre et il est apparu comme un mendiant ». J’acquiesçais en soulignant que la visite a été trop précipitée et qu’il convient pour rassurer les patriotes slovènes de préparer de semblables manifestations par des démarches officieuses. Nous mettons au point deux opérations précises. D’abord, pour le printemps prochain, la publication en France d’un livre sur la Slovénie. II s’agissait d’un ouvrage destiné au grand public, rédigé par des spécialistes slovènes et dont les frais seraient couverts par le Congrès mondial slovène en préparation. Deuxièmement, dans un très court délai, Madame Hribar viendrait en France en tant que présidente du Congrès slovène. Date de ce déplacement en France est prise : ce serait la période du 27 mai au 5 juin. Désormais, on sortait du flou des projets pour aboutir à une action para - politique précise.
Ainsi se terminait ce voyage très riche pour moi et qui m’avait convaincu que la Slovénie, de par ses structures économiques, son haut niveau de culture et l’ardeur de ses habitants, était capable de vivre dans indépendance.

Conformément à notre accord, Madame Hribar arriva à Paris le 28 mai, accompagnée de notre collègue Šumrada comme interprète. Elle avait prévu un court séjour de quatre jours et son objectif était simple: intéresser les Français à la situation actuelle de la Slovénie. J’avais prévu de lui faire faire le tour de tous les partis politiques et j’avais obtenu d’eux qu’ils acceptent de la recevoir : seuls les socialistes n’avaient pas répondu. Il est vrai que le gouvernement de Madame Édith Cresson se heurtait à de nombreuses difficulté : le chômage qui grimpait et les banlieues qui s’agitaient constituaient la toile de fond qu’il ne faut pas oublier.
Le premier rendez-vous fut celui pris avec le sénateur Jean-François Poncet, ancien ministre des Affaires étrangères et qui avait été un de mes étudiants à l’Institut des Sciences politiques. II nous reçut aimablement après avoir fait visiter le Sénat à nos amis. Mais dès le premier moment, les positions divergeaient. Madame Hribar, quelque peu intimidée, affirma d’entrée de jeu, la volonté des Slovènes « d’indépendance absolue », ce qui amena l’ancien ministre à faire un petit couplet sur la politique française orientée vers une « fédéralisation européenne » hostile aux petits États. Cela donnait la température des échanges avec la France.
Parmi les partis politiques, nous avions été invités par MRG (Mouvement des Radicaux de gauche) à assister à la réunion de sa « commission des affaires étrangères » présidée par le professeur Lachaire. Une dizaine de personnes étaient présentes dont deux connaissaient la Slovénie. Là aussi, la position fut traditionnelle : pourquoi se séparer ? On restait « jacobins » au MRG et l’on craignait que la séparation ne soit un mauvais exemple pour les Basques, les Bretons et autres. De ce côté donc, rien à attendre. Quant aux Socialistes, deux coups de téléphone - l’un au cabinet de Madame Cresson, l’autre au bureau du PS - restèrent sans réponse: les militants étaient absorbés par les élections de 1993 qu’ils préparaient déjà !
Le lendemain, le métro était en grève, ce qui voulait dire que les taxis étaient rares. Le matin, entrevue avec Pierre Taittinger, premier vice-président du Sénat et président de l’intergroupe des droits de l’homme. A ce titre, il proposa son appui en cas d’une violation des droits des Slovènes, par exemple par l’intervention de l’Armée fédérale, ce qui était la grande crainte de Madame Hribar. À l’Assemblée nationale, difficile à atteindre à cause de la grève du métro, nous fûmes reçus par le député Mignon, secrétaire général du RPR, chargé des « nouvelles démocraties ». Connaissant bien le pays, il était très favorable aux thèses slovènes et croates également par anticommunisme, car la Serbie était restée « bolchevique » suivant l’expression de Madame Hribar. Il promit d’essayer de convaincre Chirac de modifier sa position et de l’amener à faire partie d’un groupe d’amitié franco - slovène. La création de ce groupe fut une des résolutions en conséquence du voyage de la présidente du Congrès mondial qui m’invita à participer à sa fondation du 26 au 30 juin. À cela s’ajouta la promesse de la publication - en français - d’un ouvrage d’introduction à la Slovénie
Le 26 juin, je m’apprêtais à partir pour Ljubljana par l’avion de 17 heures. Mais arrivé à Orly, j’appris par la compagnie Adria que l’avion n’était pas encore parti de Ljubljana ; une deuxième annonce disait que l’avion devait venir de Zagreb, une troisième que le départ était prévu pour 22 heures et la compagnie nous offrait un dîner. Pendant le repas, je fus appelé au bureau d’Air France où je fus mis en communication avec mon épouse ; elle m’indique que nos amis de Ljubljana avaient par deux fois téléphoné pour me conseiller de ne pas partir. L’aéroport de Ljubljana était fermé et il y avait des incidents à la frontière croato-serbe. Non sans inquiétude, je renonçais donc à ce déplacement et rentrai chez moi vers 22 heures 30. J’essayais en vain de rappeler Ljubljana pour avoir une confirmation. Le lendemain, la radio ne dit rien d’autre : l’aéroport de Ljubljana est occupé par les chars de l’Armée fédérale qui bloquent le trafic ; on signale de plus trois morts à un poste de police à la frontière de la Croatie. La situation apparaissait la suivante : la Slovénie était pratiquement coupée du reste du monde. Forte de l’appui des Etats-Unis et de la CEE, l’Armée yougoslave employait la force. Jusqu’où cela pouvait-il aller ? Je n’étais pas rassuré devant l’action des Serbes et me demandais comment aider nos amis slovènes.
Le 29 juin à 3 heures du matin, la Slovénie acceptait la médiation des trois pays européens - Italie, Luxembourg et Pays-Bas - qui avaient proposé l’arrêt immédiat des combats, le report de trois mois de la proclamation d’Indépendance, le retrait de l’Armée fédérale. En fait, il y avait eu trois jours de guerre et les images de la télévision étaient éloquentes, montrant les dégâts, en particulier aux postes frontières. Les Slovènes avaient abattu un hélicoptère fédéral, provoquant une réaction brutale des Fédéraux : l’aéroport avait été sévèrement bombardé et deux journalistes autrichiens tués. Cela allait assurément laisser des traces, mais l’Europe s’était engagée : elle avait menacé de couper les crédits à la Yougoslavie, ce qui eut pour effet de ramener un calme relatif.
Depuis trois jours, il était impossible d’obtenir Ljubljana au téléphone. J’ai alors essayé de mobiliser l’opinion publique. En contact étroit avec Mgr Čretnik, représentant du Saint-Siège pour les Slovènes de France, j’ai alerté le sénateur Taittinger, président de l’intergroupe des Droits de l’homme, ainsi que le secrétaire national du RPR, M. Mignon, qui envoya un communiqué à toute la presse, dont la télévision fit mention. Je rédigeais même une intervention auprès du Monde pour sa rubrique des Débats qui devait être publiée le mercredi suivant (mais ne le serait pas !).
À 9 heures du soir, j’obtins enfin Šumrada à Ljubljana. Il était fort ému. Il me dit qu’il n’y avait pas de victime dans la capitale, mais à Maribor où des personnes avaient été écrasées par des chars. Il faut noter qu’un des facteurs de la modération des Serbes fut le nombre des désertions des Slovènes de l’Armée. Cela posait en effet le problème de la cohésion, voire de l’existence, de l’Armée fédérale. De plus, le Congrès mondial des Slovènes avait effectivement eu lieu. Arrivés avec deux jours d’avance, les délégués venus d’Amérique et d’Angleterre repartaient ce jour-là. Le Congrès mondial slovène était maintenant constitué et appelé à jouer un rôle de propagande.
Les discussions se poursuivirent à Zagreb et devaient aboutir aux accords de Brioni en septembre 1991, qui faisaient de la Slovénie un État souverain de facto . Mais on était alors au début de l’été et, suivant ses habitudes, la France se tournait vers les « grandes vacances » et leur atmosphère peut propice aux problèmes de la vie internationale : les choses suivaient leur cours sans elle.

Depuis douze ans, la Slovénie a fait l’expérience de la démocratie et de l’économie de marché. Tout n’a pas été simple et l’époque du communisme a parfois pesé lourdement, mais les élections se sont déroulées normalement et ont permis la libre alternance démocratique. L’économie a eu du mal à redémarrer, mais le P.N.B. s’est développé pour classer le pays tout près de la moyenne européenne. A l’observateur français, la Slovénie apparaît comme une seconde Suisse orientée vers l’Europe et désirant y entrer de plain-pied. Après des hésitations liées à l’Histoire, la France s’est ralliée à cette perspective. Je me réjouis de voir la Slovénie à la tête des dix pays qui vont être, au printemps prochain, admis dans l’Europe. Par leur courage, par leur obstination, par leurs souffrances aussi, les Slovènes l’ont bien mérité.
L’INVENTION D’UN RAPPORT AU MONDE PAR LA SLOVENIE
Paul Garde (Aix-en-Provence)

I Continuité
Le titre de cet exposé peut surprendre. Il ne parle pas de la politique étrangère de la Slovénie. La politique étrangère a ses spécialistes, dont je ne suis pas, mais elle est seulement le fait des Etats, et même des Etats indépendants. La Slovénie n’a cette qualité que depuis douze ans. Mais toute nation, tout groupe humain a un rapport au monde qui l’entoure. La politique étrangère d’un Etat dépend étroitement du rapport au monde qu’entretiennent ses habitants : la nation, la société civile, et qu’ils avaient commencé à nouer bien avant que le futur Etat ne devienne indépendant. C’est sur le passage du rapport au monde de la nation slovène à la politique étrangère de l’Etat slovène que je voudrais réfléchir aujourd’hui.
Pour la même raison, il n’est pas question dans le titre de création (ex nihilo) , mais d’ invention  : à partir de réalités préalablement existantes.
C’est justement une des erreurs les plus communes, en France, que de se représenter la Slovénie sortant du néant un beau jour de 1991. La conception jacobine de nos compatriotes leur fait croire qu’en dehors de l’Etat pleinement indépendant il n’y a rien, qu’un groupement humain ne peut se définir que par l’Etat auquel il est rattaché. Selon cette conception les habitants de la Slovénie sont aujourd’hui seulement Slovènes, mais avant 1991 ils ont été Yougoslaves, avant 1945 (pour certains d’entre eux) Italiens, avant 1918 Autrichiens... Le Français a du mal à comprendre le lien sans rupture qui, sur le plan humain, culturel, économique, géopolitique, relie l’une à l’autre, dans une identité inchangée, les générations slovènes successives, par-delà les déplacements de frontières étatiques,
C’est cela que je tiens à souligner d’abord : la continuité de l’histoire des Slovènes à travers les cinq statuts successifs qu’ils ont connus. Ils ont été, en remontant le temps: Etat indépendant (1991), Etat fédéré (1945), nation territoriale (1918), nation non - territoriale (XIX°siècle), groupe ethnique (auparavant). Cette évolution très progressive concerne aussi leur « rapport au monde ».
La « République de Slovénie » n’est pas apparue soudain en 1991 : elle existait déjà, sous le nom à peine différent de « République socialiste de Slovénie », depuis 1945 ; et elle était déjà un Etat, puisque la constitution yougoslave de1974 stipulait (article 3): « Une République socialiste est un Etat ( država ) ». Cet Etat avait même son ministre des Affaires Etrangères. Et les rapports entre les républiques yougoslaves étaient de telle nature qu’un historien américain, Pedro Ramet (1984), a pu écrire l’histoire de la fédération en termes de balance of power entre les républiques, comme on le fait dans l’étude des relations internationales.
Avant 1941, la Slovénie n’était certes qu’une division administrative, la « Banovina de la Drave », dans la Yougoslavie monarchiste et unitaire, mais sa personnalité était tout de même sauvegardée; elle avait des limites: historiques au sud et à l’est, arbitraires à l’ouest et au nord, mais en tout cas un territoire délimité, bien ou mal. Sa langue était pleinement utilisée dans l’enseignement de tous niveaux et dans la vie publique, et elle avait sa propre université.
Avant 1918, sous les Habsbourg, malgré leur division entre plusieurs provinces cisleithaniennes, les Slovènes bénéficiaient déjà d’un nom national; d’une langue codifiée et utilisée dans l’enseignement primaire, avec une riche littérature; d’une société qui s’était relativement diversifiée ; et d’une vie politique avec des partis nationaux. Ils avaient acquis ces caractéristiques progressivement, au cours du XIX° siècle, à partir de la « renaissance nationale » du début du siècle. Ils étaient déjà devenus une nation.
Il faut remonter jusqu’au XVIII° siècle pour que les Slovènes apparaissent seulement comme une masse paysanne dont les classes dominantes avaient été germanisées et qui ne participait pas à la vie publique, désignée par des noms divers ( Slovenci ou Kranjci , ou encore Winden  ; cf. Kopitar 1808 : VI), parlant des dialectes qu’on n’écrivait presque pas, et à partir desquels ne s’était pas affermie de façon stable une langue standard, bref comme un groupe ethnique, mais pas encore une nation. L’historien Peter Vodopivec (1999 : 29) a pu écrire : « Au milieu du XVIII° siècle, les Slovènes se trouvaient, du point de vue économique et culturel, à peu près au même niveau que les Bretons ». Il faut entendre par là, sans doute, que la pression de Vienne sur les Slovènes était aussi forte que celle de Paris sur les Bretons ; que les classes dominantes avaient été au même degré assimilées à leurs homologues autrichiennes d’un côté, françaises de l’autre, abandonnant la langue et les traditions locales aux seuls paysans et au bas clergé ; que les perspectives de germanisation ici, de francisat

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