Le Dernier Chirac
87 pages
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Le Dernier Chirac , livre ebook

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Description

Dans un récit vif et haletant, fourmillant de détails croustillants et de révélations politiques, l'auteur nous fait pénétrer, parfois avec humour, parfois avec tendresse, dans l'intimité du " dernier Chirac ". Après son départ de l'Élysée en 2007, Jacques Chirac fut le premier ancien Président à connaître une " vraie " retraite, sans l'idée d'un possible retour à la vie politique, comme Giscard, Sarkozy ou Hollande, et sans être presque aussitôt, rattrapé par la mort, comme De Gaulle ou Mitterrand. Ces douze années furent celles d'un lent déclin et d'un douloureux enfoncement dans la nuit. Mais avant que la maladie ne le paralyse, elles furent également riches en activités de toute sorte (le Conseil constitutionnel, sa Fondation, ses Mémoires, mais aussi ce procès auquel il n'assista pas), nourries d'amitiés
fi dèles mais aussi de quelques rancoeurs. Elles furent surtout marquées par un regain spectaculaire de sa popularité, qui a éclaté à l'occasion de son décès.


À quoi ressemblaient les journées de l'ancien chef de l'État ?
Quel regard portait-il sur ses différents successeurs ? Comment vivait-il sa popularité renaissante ? Quels rapports, à la fois tendres et tumultueux, entretenait-il avec son épouse Bernadette ?


C'est à toutes ces questions, et à bien d'autres encore, que Bruno Dive a tenté de répondre dans un livre qui fit sensation, lors de sa parution en 2011, et dont sort aujourd'hui une version réactualisée
avant, puis après son décès.



Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782372541602
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Avertissement
Ce livre est précédemment paru en 2015 sous le titre Chirac, la vie d’après . Dans un souci de cohérence et d’honnêteté, nous avons actualisé les informations obsolètes sans repenser le plan mais en ajoutant un chapitre relatant les années vécues par Jacques Chirac depuis la parution.
Tous droits réservés. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.
ISBN : 978-2-372-541602
Pour vous tenir informé des prochaines publications de Mareuil Éditions, contactez : louis.demareuil@yahoo.fr
© MAREUIL ÉDITIONS – 2019
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
Préface de François Hollande

Avec Jacques Chirac, j’ai désormais une relation qui n’est plus politique mais personnelle.
J’ai pourtant été son adversaire local le plus constant en Corrèze. J’avais 26 ans lorsqu’en juin 1981, je le défiais en pleine vague rose dans la circonscription d’Ussel, et jusqu’à ce qu’il fût élu président de la République, m’étant fait élire comme député de Tulle, je menais la tâche obscure mais qui ne se révéla pas vaine de réduire son influence. Et je fus l’un des premiers à établir les liens qui unissaient la Ville de Paris sous son autorité au département de la Corrèze, qui fut un moment appelé le 21 e  arrondissement de la capitale !
 
Et que dire de mon rapport à Jacques Chirac durant ses deux mandats à l’Élysée ? Son élection en 1995 aurait pu signer ma perte. La Corrèze, qui jusque-là avait marqué des résistances, s’était ralliée sans retenue à lui. La gauche paraissait écartée pour longtemps de la responsabilité du pays. Jacques Chirac bénéficiait de la faveur des mêmes milieux qui l’avaient pourfendu pendant des décennies. Il existe ainsi des cycles en politique dont le seul avantage – par construction – est qu’ils roulent.
Comme porte-parole du PS de 1995 à 1997, puis comme premier secrétaire dans cette longue cohabitation avec Lionel Jospin, je m’étais attribué le rôle, qui ne fut jamais ingrat sans devenir jubilatoire, de premier opposant à Jacques Chirac. Préposé à la réplique, chaque fois qu’il intervenait, soucieux de ne rien lui concéder, chaque fois qu’il débordait de son rôle institutionnel, je ne lâchais rien. Sans que, d’ailleurs, nos relations – épisodiques mais cordiales – n’eussent à en souffrir. Il le comprenait fort bien. Et nous nous retrouvions comme si de rien n’était en Corrèze.
 
Au lendemain du 21 avril 2002, j’eus la responsabilité d’appeler les Français à utiliser le bulletin Chirac pour réduire autant qu’il était possible le score du candidat de l’extrême droite. S’il en est un pour qui cette décision fut difficile, c’était le maire de Tulle que j’étais devenu en 2001. Comment voter pour celui que j’avais longtemps combattu, critiqué, contesté ?
Pourtant, je fus fier que, dans ma ville, Jacques Chirac obtint 95 % des suffrages. C’était le signe d’une vitalité républicaine qui avait conduit la gauche et ce fut vrai dans l’ensemble du pays, à ne pas barguigner face à un danger qui n’était pas de l’ordre du réel – Le Pen ne pouvait pas gagner – mais du symbolique, la présence pour la première fois de l’extrême droite au second tour de la présidentielle.
 
Durant le second mandat de Jacques Chirac, nos rapports évoluèrent. Il n’y avait plus d’enjeux. Je n’ai jamais pris au sérieux l’hypothèse d’une nouvelle candidature en 2007. Je le voyais débordé par son ministre de l’Intérieur et de plus en plus influencé par son secrétaire général de l’Élysée qui devint en 2005 son Premier ministre. Il cherchait à être reconnu, apprécié au-delà même de son camp. Il lui était d’ailleurs donné acte de la pertinence de sa position sur l’Irak. La non-participation de la France à l’intervention américaine restera le fait majeur de son quinquennat. Son discours sur l’urgence écologique, et notamment celui qu’il prononça en Afrique du Sud, eut l’incontestable mérite d’accélérer la prise de conscience qui justifie aujourd’hui le rendez-vous de Paris sur le réchauffement climatique. De même, a-t-il eu sur le Traité européen la bonne position. Mais il commit l’erreur d’annoncer un référendum sans avoir préparé l’opinion à son enjeu. Les conséquences furent lourdes pour l’Europe, la France, et pas simplement pour lui-même.
J’eus alors l’occasion de m’entretenir avec lui dans le cadre des rencontres officielles qu’il organisait avec les chefs de parti. Je mesurais la sincérité de son engagement européen. Vingt-sept ans après l’appel de Cochin, il savait que l’avenir de la France est en Europe. Il en avait pris la mesure au moment de Maastricht, en 1992, lorsque, contre la position majoritaire de son parti, il avait appelé à voter oui, sans qu’il se soit posé la question de savoir si ce choix renforçait le prestige de François Mitterrand et risquait lui-même de lui coûter. Ce n’était plus le sujet et c’est là qu’il est devenu un homme d’État avant d’être trois ans plus tard chef de l’État.
 
De 2001 à 2007, comme maire de Tulle, je l’accueillais lors de la cérémonie des vœux aux Corréziens, laquelle était devenue un rite immuable devant une presse rompue à ce protocole sans jamais être lassée par le scénario. Il parlait, je commentais, il faisait des adieux, j’annonçais mes initiatives. C’est pourquoi j’ai répondu à la sollicitation de Bruno Dive de préfacer son ouvrage sur le « Chirac d’après ». D’après le pouvoir, d’après le combat politique, d’après la grande aventure humaine qui fut la sienne pendant plus de quarante ans.
 
Je conçois cette participation comme un témoignage. Je veux évoquer ce qui peut faire le paradoxe de cet homme. Il a occupé, jeune, les fonctions ministérielles les plus diverses, de secrétaire d’État à l’Emploi en 1967, à l’Intérieur, sans oublier le Budget, les relations avec le Parlement puis Matignon deux fois. Il a épousé souverainisme, travaillisme à la française, libéralisme et le pragmatisme mâtiné de radicalisme fut sa ligne de conduite. Sans jamais sortir du pacte républicain, en se tenant constamment à distance de la droite extrême, ce qui ne l’empêcha pas à certains moments de céder à la polémique. Il savait être subtil. Cette dimension républicaine donne une cohérence au long parcours de Jacques Chirac. Dans les moments les plus essentiels, il n’est jamais tombé du mauvais côté.
Le paradoxe est que cet homme qui a donné sa vie, oui, toute sa vie, à la politique, pour parvenir au sommet de l’État, a pu donner l’impression, malgré le travail qu’il consacra à cette tâche de ne pas avoir la même voracité pour la conduite du pouvoir, de ne pas éprouver le même goût à tout bousculer sur son passage. Son successeur en jouera habilement en évoquant « la rupture ». Celle-ci était fondée sur le procès de cette conception de l’action et du temps, alors même qu’il y avait chez Jacques Chirac le souci de l’apaisement.
Jacques Chirac avait confié un jour, et ce n’était pas une coquetterie, qu’il aurait voulu être un marin au long cours ou un grand commis de l’État. La politique s’est emparée de lui et réciproquement. Il a mis son tempérament, sa vitalité et sa témérité à son service. D’où cette ambiguïté, il était monté comme un hussard sur son cheval pour n’en plus descendre. Et dans la cavalcade, il est allé en bataille jusqu’au moment où une victoire, celle de 2002, lui est apparue trop cruelle pour être conquérante.
Comme souvent, ceux qui l’ont trahi lui ont rendu le meilleur service. Ils lui ont offert ce sursaut qui permet, alors que rien n’indique le possible succès d’une entreprise, d’en réussir l’accomplissement par la mobilisation d’une force que l’on croyait disparue et par la certitude que l’adversité, la cupidité, la lâcheté viennent soudainement conforter l’évidence.
Depuis que Jacques Chirac a quitté l’Élysée, je l’ai croisé en Corrèze et à Paris dans certaines cérémonies. J’ai toujours eu à cœur de l’accueillir avec égards et respect. Nul n’aurait compris qu’il n’en fût pas ainsi. Dans cette nouvelle situation, jamais facile à vivre, il fait preuve d’une dignité qui n’a d’égal que sa sérénité.
Ce qui me frappe chez lui, c’est cette capacité rare à accepter de ne revendiquer aucun rôle, de rester à sa place, de garder le silence, de ne rien demander pour lui-même, cette volonté de ne plus jouer aucun rôle, sauf d’être Jacques Chirac.
Nul doute, le changement de rythmes, la soudaine liberté du retour à la vie citoyenne, le vertige de la sécurité de l’agenda conjugué avec un état de santé plus chancelant, donnent au personnage une tout autre allure que celle du jeune loup lancé avec sa meute par Georges Pompidou au début des années 1970 et dont la conquête du plateau de Millevaches aura été son pont d’Arcole.
 
Mais, Jacques Chirac aura réussi – et c’est le dernier paradoxe – à être aimé alors même qu’il n’était plus en campagne pour un titre ou un mandat électoral. Être enfin reconnu, non pas pour son autorité, mais pour sa fragilité. Jacques Chirac est un homme attentif aux autres. Quand vous aimez les Français, ils vous en savent gré. Ils reconnaissent la générosité, la curiosité, l’humanité. C’est ce qui explique aujourd’hui la relation que nos citoyens ont nouée avec lui. Il n’est plus à leurs yeux un homme politique en retraite mais un ancien chef de l’État profondément humain…
Il n’y a pas de mystère dans cette indulgence de l’opinion. Elle ne juge pas l’homme d’État mais l’homme. Elle a du respect pour la fonction occupée. Mais surtout, elle apprécie le personnage : un républicain débonnaire qui, attaché à un territoire, à une culture, à des rites républicains, donne l’impression d’un temps qui s’efface avant qu’un autre ne se propose, le reste n’étant qu’une parenthèse.
François Hollande
Janvier 2015
Prologue

Le cadeau fait à Macron

Jacques Chirac est mort. Ces mots que beaucoup redoutaient d’entendre sont tombés d’une dépêche de l’AFP un matin de septembre, le jeudi 26 vers midi. Voilà deux jours que la rumeur courait. Et qu’une fois encore, tous les fantasmes se déchaînaient : il était en fait décédé depuis deux jours mais « on » attendait que le président Macron revienne de New York où il participait au sommet annuel de l’ONU pour annoncer la nouvelle. Trois ans plus tôt, la même rumeur avait couru ; cette fois, c’était le président Hollande dont on attendait le retour, toujours de New York. Ce n’était alors qu’une fausse alerte ; Jacques Chirac avait bel et bien été rapatrié d’urgence du Maroc où il passait d’ultimes vacances et hospitalisé à Paris. Mais sa solide carcasse avait surmonté cette nouvelle épreuve.
Ses proches, ses admirateurs, mais aussi un grand nombre de Français avaient beau s’y être préparés depuis des années, ces années de silence, de rumeurs et de maladie, chacun peine à y croire. À 86 ans, bientôt 87, le cinquième président de la V e  République a bouclé la boucle de sa vie trépidante. Il est mort là où il avait célébré son élection à l’Élysée si longtemps attendue, dans cet hôtel particulier de l’ami François Pinault, après une traversée de Paris qui est entrée dans la légende, vitre ouverte et main tendue pour saluer badauds et supporteurs. Ses funérailles ont eu lieu dans l’église Saint-Sulpice, proclamée cathédrale diocésaine depuis l’incendie de Notre-Dame. C’est sur le parvis de cette église que le jeune Chirac vendait dans les années 1950 L’Humanité Dimanche , au grand dam de ses parents qui habitaient non loin. Et c’est en face, à la mairie du 6 e  arrondissement, qu’il avait épousé en 1956 Bernadette Chodron de Courcel, rencontrée sur les bancs de Sciences-Po, à quelques centaines de mètres. Jacques Chirac, l’infatigable voyageur, l’inlassable découvreur de civilisations lointaines, l’increvable arpenteur de terres électorales, est revenu aux sources. Une vache ne retourne jamais deux fois à l’abreuvoir, aimait-il pourtant dire dans l’une de ces formules, triviales et rurales, qu’il affectionnait.
Voilà des années que les Français ne l’avaient pas vu. Des mois que ses derniers fidèles espaçaient leur visite, peur de le fatiguer, sentiment d’impuissance face à la maladie de leur grand homme, tristesse de voir dans cet état « leur » Chirac qu’ils ne reconnaissaient pas et qui les reconnaissait plus. La compassion l’emportait chez certains, qui les ramenait toujours, tôt ou tard, vers la rue de Tournon. Mais chez beaucoup d’autres, la volonté de conserver intact le souvenir d’un Chirac toujours jeune, bon vivant et incroyablement dynamique l’emportait. D’ailleurs, Claude, sa fille, éternelle vestale de l’image paternelle, y veillait. Dès lors que l’ancien Président, au cours de l’année 2015, ne fut plus en état de marcher et dut replier ses longues jambes sur un fauteuil roulant, elle a soigneusement évité que soit pris le moindre cliché, la moindre photo de son père.
Comme en ce triste après-midi d’avril 2016 où Chirac était mort une première fois. On enterrait ce jour-là l’autre fille, Laurence, décédée à 58 ans des suites d’une longue maladie, une anorexie mentale qu’elle avait contractée des années plus tôt, lorsque son père était Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. On ne verra pas Chirac pleurer, on ne le verra pas effondré, le regard perdu, conscient pour une fois de l’événement et du drame qu’il vivait. Des gardes du corps ont fait bloc autour de lui, ne laissant aux photographes qu’un aperçu de l’auguste crâne, sous lequel battait une terrible tempête.
Laurence, sa fille, sa bataille. Son remords aussi. Elle avait 17 ans quand elle était tombée malade et Chirac avait jadis confié aux sœurs de Sainte-Marie de Neuilly, où elle poursuivait ses études, combien il se sentait responsable du malheur de sa fille. « Je file », tel était son leitmotiv en famille quand par hasard, jeune ministre plein de fougue et d’ambition, il rentrait prendre un repas chez lui. Désormais, il lui consacrerait du temps ; les médecins le lui avaient demandé. Il la ferait déjeuner lui-même, plusieurs fois par semaine, même pendant la campagne municipale de 1977 lorsqu’il partait à la conquête de la mairie de Paris. Et tant pis s’il devait déjeuner deux fois. Il la déroberait ensuite aux regards des curieux et des photographes, ne la laissant réapparaître en public, furtivement, que le jour de son installation à l’Élysée. Il cacherait encore sa tombe, qui allait aussi être la sienne, au cœur du cimetière du Montparnasse : elle est longtemps restée sans la moindre inscription.
Voilà des mois que la mort rôdait autour de Jacques Chirac. Celle des amis, des compagnons, des rivaux. Mais elle frappait aussi de plus jeunes que lui, jusque dans son entourage le plus proche. Michel Baloche : l’indispensable technicien de tous les meetings, l’homme son de l’Élysée ; il avait repris du service auprès d’Alain Juppé pendant la campagne des primaires ; mort des suites d’un cancer le 16 mars 2018 à 66 ans. Daniel Leconte, autre homme à tout faire, celui qui accompagnait partout Chirac quand celui-ci était abandonné de tous au début de la campagne présidentielle de 1995. Lui aussi avait repris du service, mais auprès de Claude, pour recevoir les visiteurs de Chirac, lui passer des fiches, alimenter la conversation… Mort d’une crise cardiaque à 68 ans le 18 juillet 2017.
Une malédiction semble avoir frappé la famille Chirac. C’est au tour de Bernadette d’être rattrapé par la maladie. Elle ne s’est jamais remise du décès de sa fille, la pire épreuve qu’une mère puisse subir. Elle ne sera pas en état de soutenir publiquement Nicolas Sarkozy pendant la primaire de droite. Un temps, elle a fait domicile à part : elle habitait encore quai Voltaire, quand son mari s’était installé rue de Tournon. Comme une ultime quête de cette indépendance pour laquelle elle s’était tant battue. Mais sa santé qui se dégradait, le souci aussi de veiller sur son mari l’ont bien vite ramenée dans l’hôtel particulier des Pinault, où ils occupent désormais chacun une pièce, aux deux extrémités du long couloir qui traverse le rez-de-chaussée. Car elle aussi vit dans un petit fauteuil, comme on le verra – une seule fois – lors de l’hommage rendu à Simone Veil en juillet 2017. Son état physique s’est si rapidement détérioré qu’elle semble désormais plus faible que son mari. « Le pire, racontait en 2017 l’un des derniers visiteurs, est que Chirac s’en rend compte, et cela le rend triste. » Quand la rumeur du décès de l’ancien Président commencera à parcourir les milieux politiques et médiatiques, certains croiront même qu’il s’agit en fait de son épouse.
La famille Chirac s’enfonce dans l’isolement et dans la nuit. Lui, parfois, ne reconnaît même plus François Pinault qui pourtant l’héberge. Son fidèle chef cuisinier de l’Élysée, Éric Duquenne, passait régulièrement le voir jusqu’au jour où Chirac l’accueillit par ces mots : « Que puis-je faire pour vous, monsieur ? » Il n’a pas eu le courage de revenir… Elle oublie la présence de son mari, pour parler devant lui de ses propres funérailles : « Nous souhaitons une messe familiale à Saint-Germain-l’Auxerrois et une cérémonie officielle à Notre-Dame », confiait-elle quelques semaines avant l’incendie de la cathédrale. Jean-Louis Debré passe encore, une fois tous les quinze jours. Ce fidèle d’entre les fidèles s’en fait un devoir, mais la conversation s’estompe, la complicité s’efface. En juin 2018, Christian Jacob a fait des pieds et des mains auprès de Claude Chirac pour obtenir un rendez-vous. Il en ressort profondément triste et dépité : « Il ne m’a pas reconnu, raconte-t-il au petit cercle chiraquien. Le plus dur est de tenir trois quarts d’heure pour essayer de lui parler, mais il s’endort. » Les autres, Philippe Briand, François Baroin, Guy Drut, Frédéric de Saint-Sernin, se retrouvent au début de l’année 2019 et s’interrogent mutuellement : « T’as vu Chirac ? – Non, pas depuis deux ans… »
 
Un homme, pourtant, a « vu Chirac » et l’a même revu, il est l’un des rares, sur son lit de mort, le 26 septembre au soir. Il venait de prononcer à la télévision une belle allocution en hommage à son lointain prédécesseur. « Il était un homme d’État que nous aimions autant qu’il nous aimait », venait-il de déclarer. Il savait qu’il devait d’autant moins « rater » ce discours que celui de Jacques Chirac pour saluer François Mitterrand avait été unanimement salué. Les commentateurs avaient même considéré qu’il était « vraiment devenu Président » ce jour-là. La grande ombre mitterrandienne ne planait plus au-dessus de celui qui fut son adversaire et son Premier ministre. Emmanuel Macron devait affronter un autre handicap : lui n’a jamais connu celui auquel il devait rendre hommage. Quand il est né (en 1977), Chirac était déjà un ancien Premier ministre et il venait tout juste de conquérir la mairie de Paris ; il n’avait pas encore le droit de vote que le Corrézien fut élu président de la République…
Sur le bureau d’Emmanuel Macron pendant son discours, un seul objet : un cadre en bronze gravé avec une photo du général de Gaulle, en tenue civile, le regard tourné vers la gauche. C’est un cadeau que lui a offert Jacques Chirac lors de leur unique entrevue, le 21 juillet 2017. Tout jeune et tout nouveau Président, Emmanuel Macron tenait à rencontrer ses devanciers – à l’exception de François Hollande, qu’il considérait connaître suffisamment. Il avait invité les Sarkozy à déjeuner à l’Élysée, s’était rendu au domicile de Valéry Giscard d’Estaing et à celui de Jacques Chirac. Le courant est visiblement mieux passé avec le second qu’avec le premier.
Qu’ont bien pu se dire ces deux hommes que quarante-cinq ans séparaient ? À cette époque déjà, Chirac n’était plus en état de soutenir une conversation. Il a fallu que Claude, sa fille, ou Frédéric Salat-Baroux, son gendre, lui glissent quelques fiches pour lui rappeler le nom de son interlocuteur et que celui-ci venait d’être élu président de la République. C’était le cérémonial ordinaire pour tous les visiteurs, même pour ceux que connaissait depuis longtemps l’ancien Président. Des sujets futiles furent abordés, comme celui du chien que les Macron souhaitent adopter. Il est souvent question d’animaux dans les conversations entre Présidents, même lors des passations de pouvoirs. Mitterrand avait demandé à Chirac de veiller sur ses canards ; quelques mois plus tard celui-ci l’avait rappelé, un peu penaud : le chien de Chirac avait mangé les canards de Mitterrand…
Mais à la fin du repas, Claude Chirac s’est levée pour faire au nom de son père un cadeau à Emmanuel Macron : ce fameux portrait du général de Gaulle qu’il tenait lui-même de Georges Pompidou. La boucle était ainsi bouclée. Après avoir « voté Hollande », Chirac semblait faire de Macron son héritier. « Il ne l’a jamais donné à Sarkozy », remarque un conseiller élyséen. Et si cette attention touchante de l’auguste vieillard était finalement le dernier geste politique de Jacques Chirac ?
1
« Il n’est plus là ; je ne suis pas sûr qu’il nous reconnaisse »

En quelques années, la santé de Jacques Chirac a beaucoup décliné. De quoi souffre-t-il exactement ? C’est l’un des mystères les mieux gardés de la République. Les médecins eux-mêmes refusent de nommer précisément la maladie qui accable l’ancien Président, en dépit des demandes réitérées de sa femme et de sa fille. N’osent-ils pas prononcer devant elles les mots qui fâchent ou qui font peur ? La vérité est à la fois plus simple et plus complexe : Jacques Chirac souffre probablement d’une forme de la maladie d’Alzheimer, mais la présence d’un pacemaker depuis un petit incident cardiaque en 2010 empêche de procéder par IRM aux examens nécessaires.
Lui qui aimait dire, à propos des sondages, qu’il fallait « mépriser les hauts et repriser les bas » passe aujourd’hui par tous les stades. Tel visiteur peut le trouver à peu près en forme un jour et très fatigué le lendemain. Ou encore très présent pendant quelques minutes ou quelques quarts d’heure, puis totalement absent. Il en va ainsi des deux anniversaires que lui a organisés son ami Jean-Louis Debré, pour ses 82 ans à la fin de l’année 2014. Lors d’un « pot » offert le 2 décembre au Conseil constitutionnel en présence d’une vingtaine d’amis proches, Chirac plaisante, il retrouve ses vieux réflexes – « Allez, viens, on va faire une photo… » –, il n’arrive pas à s’en aller. Trois jours plus tard, dans un restaurant parisien où se sont retrouvés ses derniers fidèles (Baroin, Jacob, Toubon, Pinault…), il semble complètement éteint.
 
Tout le monde l’a vu : Jacques Chirac marche de plus en plus difficilement. Sa surdité s’est aggravée, aujourd’hui corrigée par un appareil auditif qu’il a longtemps répugné à porter. Son attention se relâche assez rapidement, et la conversation retomberait vite si Claude ou Daniel Leconte – un ancien permanent du RPR qui a repris du service – ne venaient à la rescousse pour la soutenir. Comme c’est le cas chez beaucoup de personnes âgées, les souvenirs les plus anciens restent plus vivaces que ceux qui sont récents.
Le présent « n’imprime » guère dans la tête de Jacques Chirac. « Ce qui est frappant chez lui, note François Hollande, c’est sa capacité à se rappeler exactement d’une situation, d’un fait, d’une histoire avec une très grande précision. Alors que d’autres événements ne l’ont pas marqué. » « Il n’est plus là ; je ne suis pas sûr qu’il nous reconnaisse, observe un ancien collaborateur. Il y a des choses qui le maintiennent, des idées fixes ...

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