Migrations et gouvernance en Afrique et ailleurs
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Description

Phénomène ancien et objet de controverses dès les années 1970, la migration a surtout été appréhendée sous l’angle des flux Sud-Nord. Au cours de la décennie 2010-2020, la situation créée par les flux de « réfugiés syriens» a été particulièrement médiatisée. Elle a été présentée pour l’essentiel sous l’angle de la menace existentielle qu’elle est supposée représenter pour les sociétés d’accueil, que ce soit pour leur l’identité, leur sécurité, leur marché du travail ou leur système de protection sociale. Or, cette lecture est réductrice à plus d’un titre, car les migrations se présentent comme des configurations complexes et multiples dans l’espace et dans le temps. En effet, elles sont aussi influencées par des contextes internes, des innovations sociales et des contextes régionaux et internationaux.
Migration et gouvernance en Afrique et ailleurs innove en adoptant une approche transnationale orientée vers les processus de mobilité, les interconnections entre les lieux de circulation ainsi que les changements induits de part et d’autre. En choisissant par ailleurs de mettre l’accent sur les aspects politiques de la migration, les auteurs du présent ouvrage mettent en lumière, dans une perspective comparée, ses ressorts et ses formes, ses modes de gouvernance institutionnelle ainsi que le vécu des migrants. Ce livre s’adresse aux spécialistes des questions migratoires tout comme aux étudiants, aux praticiens et aux décideurs politiques.
Samadia Sadouni est maîtresse de conférences à Sciences Po Lyon et membre du laboratoire TRIANGLE (UMR 5206). Spécialisée en sociologie politique de l’international, elle travaille sur les migrations internationales, le transnationalisme religieux, le rôle des acteurs religieux dans les relations internationales et notamment dans l’action climatique.
Mamoudou Gazibo est professeur titulaire au Département de science politique de l’Université de Montréal. Il est spécialisé en politique comparée et ses recherches portent notamment sur la démocratisation, la gouvernance, le développement et la coopération internationale.
Avec la collaboration de Jean-Roger Abessolo Nguema, Olga V. Alexeeva, Sylvie Bredeloup, Alistair Cole, Mamadou Dimé, Mamoudou Gazibo, Olivia Legrip-Randriambelo, Lorena Núñez Carrasco, Rim Otmani, Samadia Sadouni.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 septembre 2020
Nombre de lectures 9
EAN13 9782760554009
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0900€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Sous la direction de RICHARD MARCOUX, ISSIAKA MAND et CHARLES MOUMOUNI
L objectif de cette collection est d explorer les grandes transformations sociopolitiques et conomiques qui caract risent l Afrique subsaharienne contemporaine en les situant dans le contexte et l environnement international mouvant. Privil giant les perspectives historique et comparative et favorisant l interdisciplinarit , les titres de cette collection viennent apporter un regard nouveau sur les soci t s africaines. Ainsi, sous le regard crois de sociologues, d anthropologues, d historiens, de politologues, de d mographes, de g ographes, de juristes et d autres sp cialistes des sciences sociales et humaines, et sur la base de m thodologies innovantes ou propres chaque discipline, plusieurs th matiques peuvent tre abord es: l tat et le processus de d mocratisation, l conomie africaine et le bilan des politiques de d veloppement, l urbanisation et les enjeux de l Afrique citadine, les transformations d mographiques et la population, les nouvelles dynamiques familiales, les rapports interg n rationnels et les rapports sociaux de sexe, la culture populaire, les nouvelles religions, les relations internationales, etc.
Cette collection est ouverte aux jeunes chercheurs et aux chercheurs exp riment s qui peuvent partager leurs r flexions avec un large public int ress par le pass , le pr sent et l avenir de ces soci t s africaines en pleine mutation.

Presses de l Universit du Qu bec
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Qu bec (Qu bec) G1V 2M2
T l phone : 418 657-4399
T l copieur : 418 657-2096
Courriel : puq@puq.ca
Internet : www.puq.ca
Diffusion / Distribution :
C ANADA
Prologue inc., 1650, boulevard Lionel-Bertrand, Boisbriand (Qu bec) J7H 1N7 T l.: 450 434-0306 / 1 800 363-2864
F RANCE ET B ELGIQUE
Sof dis, 11, rue Soufflot, 75005 Paris, France - T l.: 01 5310 25 25 Sodis, 128, avenue du Mar chal de Lattre de Tassigny, 77403 Lagny, France T l.: 01 60 07 82 99
S UISSE
Servidis SA, Chemin des Chalets 7, 1279 Chavannes-de-Bogis, Suisse T l.: 022 960.95.25
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Catalogage avant publication de Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada
Titre: Migrations et gouvernances en Afrique et ailleurs / Sous la direction de Samadia Sadouni et Mamoudou Gazibo.
Noms: Sadouni, Samadia, diteur intellectuel. Gazibo, Mamoudou, diteur intellectuel.
Collections: Collection Soci t s africaines en mutation; 6.
Description: Mention de collection: Les soci t s africaines en mutation; 6 Comprend des r f rences bibliographiques.
Identifiants: Canadiana (livre imprim ) 2020008559X Canadiana (livre num rique) 20200085603 ISBN 9782760553989 ISBN 9782760553996 (PDF) ISBN 9782760554009 (EPUB)
Vedettes-mati re: RVM: Afrique- migration et immigration. RVM: migration et immigration-Politique gouvernementale.
Classification: LCC JV8790.S23 2020 CDD 304.8096-dc23

R vision Nathalie Elliot
Correction d preuves velyne Dicaire
Conception graphique Richard Hodgson et Mich le Blondeau
Image de couverture iStock
Mise en page Interscript
D p t l gal: 3 e trimestre 2020
Biblioth que et Archives nationales du Qu bec
Biblioth que et Archives Canada
2020 - Presses de l Universit du Qu bec
Tous droits de reproduction, de traduction et d adaptation r serv s
Imprim au Canada
D5398-1 [01]
TABLE DES MATI RES
Liste des abr viations
INTRODUCTION
Samadia Sadouni et Mamoudou Gazibo
Vers de nouvelles d finitions du migrant
Migration et gouvernance
Sortir des lieux communs et comprendre les ressorts et les formes de la migration
La gouvernance institutionnelle des migrations
tre migrant au quotidien et gouvernance des droits des migrants
Bibliographie
PARTIE 1 SORTIR DES LIEUX COMMUNS ET COMPRENDRE LES RESSORTS ET LES FORMES DE LA MIGRATION
CHAPITRE 1 Les mobilit s l int rieur du continent africain ou la face cach e des migrations africaines
Sylvie Bredeloup
Migrations intra-africaines au gr des statistiques, au fil du temps
Quand les conditions de l hospitalit reconfigurent les routes migratoires
Le contr le succ de au laisser-faire
L Afrique, championne des expulsions?
Pays d immigration, pays d migration: quand les cartes se brouillent
L Europe impose de nouvelles fronti res plus au sud
Le temps des nouveaux apprentissages et des conversions identitaires
Multiplier les tapes, exp rimenter tous les modes de transport
D cliner une multitude d activit s
Endosser une pluralit d identit s
La migration au miroir de l aventure
Quand migration rime avec innovation
Instaurer des solidarit s circonstancielles
Mieux circuler pour consolider les familles transnationales
Trouver une niche d activit s
Conclusion
Bibliographie
CHAPITRE 2 La migration clandestine des jeunes Alg riens: un ph nom ne constant dans une Alg rie en mutation
Rim Otmani
Alg rie en mouvement et jeunesse en perte de rep res
Les 18-30 ans, une cat gorie sociale invisible
Crise de confiance et fragilisation du lien de citoyennet
Constance du ph nom ne migratoire ill gal dans le temps
Un probl me aux racines profondes
Une situation amplifi e par la stigmatisation des jeunes
Conclusion
Bibliographie
CHAPITRE 3 Entre retour "subi et retour "choisi : enjeux des migrations de retour au S n gal et r les des dispositifs d appui
Mamadou Dim
M thodologie de recherche
Entre "retour choisi et "retour subi : des profils et des motifs clat s, des strat gies plurielles et des itin raires composites
La question de l insertion postretour: diversit des obstacles et r silience des acteurs
Migrations de retour et r les des dispositifs d appui
Conclusion
Bibliographie
PARTIE 2 LA GOUVERNANCE INSTITUTIONNELLE DES MIGRATIONS
CHAPITRE 4 La gouvernance multiniveau des faibles capacit s tatiques: le cas de la migration en Europe
Alistair Cole
La " Clustered europeanisation de la migration: cadrage et comparaison des pays europ ens
Comparaisons nationales
Royaume-Uni et Brexit
Allemagne
PECO: l exemple de la Hongrie
Europe du Sud
Crise des migrants et tensions territoriales
Des d fis mat riels et motionnels
Mise en avant des symboles politiques de l accueil par les collectivit s
Usages internes et partisans
"In-migration : une menace pour les identit s territoriales?
Conclusion
Bibliographie
CHAPITRE 5 R gionalisation de la migration et gouvernance r gionale: l exp rience de l Afrique centrale
Jean-Roger Abessolo Nguema
Production des instruments juridiques aux contours fluides
Ajustements graduels des dispositifs manag riaux
Arrangements provisoires des dispositifs techniques
Mobilisation des m canismes participatifs
Organisation du Forum migration et d veloppement en Afrique centrale
Validation de l tude de faisabilit sur la mise en place d un observatoire r gional des migrations en Afrique centrale
Conclusion
Bibliographie
CHAPITRE 6 Le r le de la politique migratoire du gouvernement chinois dans l volution de la communaut africaine en Chine
Olga V. Alexeeva
Le portrait sociod mographique de la "communaut africaine en Chine
L attitude des autorit s chinoises: de "laissez-faire vers le contr le de plus en plus strict
Quel avenir pour la communaut africaine en Chine?
Conclusion
Bibliographie
PARTIE 3 TRE MIGRANT AU QUOTIDIEN ET GOUVERNANCE DES DROITS DES MIGRANTS
CHAPITRE 7 Religion, politique et diaspora dans les contextes colonial et d mocratique: les exp riences d int gration des musulmans d Afrique du Sud
Samadia Sadouni
Religion, politique et m moire dans une perspective transnationale
Citoyennet musulmane dans l Afrique du Sud postapartheid
La reterritorialisation: garder ses distances avec l Inde
Diff rends internes entre musulmans
Conclusion
Bibliographie
CHAPITRE 8 quelle paroisse se vouer? Inscriptions religieuses des Malgaches en mobilit en France
Olivia Legrip-Randriambelo
Des paroisses et des paroissiens
Une communaut transnationale?
Transpositions des multiples attachements paroissiaux
Le protestantisme malgache en France
L glise protestante malgache de l tranger (FPMA)
La chasse des d mons, ou l impossible demande au pasteur fran ais
Le catholicisme malgache en France
Migrations des pr tres et religieux
D sir en mission de b n diction, ou l impossible demande au cur fran ais
Conclusion
Bibliographie
CHAPITRE 9 Les obstacles l acc s des migrantes enceintes aux soins de sant : perspective comparative de l Afrique du Sud et du Chili
Lorena N ez Carrasco
Contexte g n ral
Flux migratoires intrar gionaux
Cadre l gislatif de la sant des migrants
X nophobie dans les tablissements de sant d Afrique du Sud: utilisation de la langue et des papiers administratifs comme obstacles l acc s aux soins maternels
Racialisation dans les espaces de sant au Chili: invisibilit des patients trangers
D n gation des soins: recherche et militantisme de la soci t civile sur l acc s des femmes enceintes aux soins de sant
Discussion
Conclusion
Bibliographie
Notices biographiques
LISTE DES ABR VIATIONS
ACP
Afrique-Cara bes-Pacifique
CEA
Communaut est-africaine
CEDEAO
Communaut conomique des tats de l Afrique de l Ouest
CEEAC
Communaut conomique des tats de l Afrique centrale
CEMAC
Communaut conomique et mon taire de l Afrique centrale
FRANC CFA
Franc de la Communaut financi re africaine
FONASA
Fondo Nacional de Salud
FPMA
glise protestante malgache l tranger
HCR
Haut Commissariat des Nations unies pour les r fugi s
OIM
Organisation internationale pour les migrations
ONG
Organisation non gouvernementale
ONS
Office national des statistiques
ONU
Organisation des Nations unies
PECO
Pays d Europe centrale et orientale
RDC
R publique d mocratique du Congo
RPC
R publique populaire de Chine
UNDESA
D partement des affaires conomiques et sociales des Nations Unies
UE
Union europ enne
VIH
Virus de l immunod ficience humaine
INTRODUCTION 1
Samadia Sadouni et Mamoudou Gazibo
Ph nom ne ancien et objet de controverses d s les ann es 1970, la migration du Sud vers le Nord a connu de nouveau une m diatisation politique intense en Europe au cours de la d cennie 2010-2020 en raison des flux de "r fugi s syriens . Cette expression englobe une cat gorie complexe de migrants venus d horizons divers, bien que compos e en grande partie de personnes fuyant la guerre en Syrie.
La "crise des migrants a t pr sent e pour l essentiel sous l angle de la menace existentielle qu elle est cens e repr senter pour les soci t s d accueil, que ce soit pour leur identit , leur s curit , leur march du travail ou leur syst me de protection sociale. Or, cette lecture est r ductrice plus d un titre. D abord, la fronti re entre pays en d veloppement et pays riches du Nord n est plus aussi tranch e en raison de l mergence de certains pays du Sud, tels que la Chine, l Inde et l Afrique du Sud, qui deviennent de nouvelles destinations pour les migrations internes et internationales (Castles et Miller, 1993; Wihtol de Wenden, 2013). A posteriori , il est clair que son ampleur a t largement exag r e en raison des id es pr con ues exprim es dans les m dias du Nord comme du Sud. Ainsi, alors qu au plus fort de la "crise , en 2015, on a enregistr dans l espace Schengen environ un million d entr es de personnes venant d Afrique du Nord, des Balkans et de Syrie (Fargues, 2016), et que les tats-Unis enregistraient un peu moins de la moiti de ce nombre, le Haut Commissariat des Nations unies pour les r fugi s (HCR) montrait que le Bangladesh accueillait plus de 700 000 r fugi s rohingyas fuyant la violence au Myanmar et la Tanzanie, et un peu moins de 200 000 r fugi s burundais fuyant les milices proches du r gime en place dans leur pays 2 . Enfin, cette lecture mettant l accent essentiellement sur les pr occupations du Nord, comme le terrorisme ou la d fense de l identit nationale, occulte les dimensions multiples que comporte cette question. Elle est d abord essentiellement une question politique puisque la migration trouve souvent son explication dans le contexte politique des pays de d part et est cadr e diff remment selon la conjoncture, les enjeux politiques et les politiques publiques migratoires dans les pays d accueil.
Aborder la question migratoire en tenant compte de ce qui pr c de ouvre plusieurs possibilit s aux plans th orique, m thodologique et empirique. Au plan th orique d abord, les contributions r unies dans cet ouvrage ont pris le parti d aborder la question sous l angle de la gouvernance, qui est non seulement transversale au Nord comme au Sud, en ce sens qu elle explique largement la migration, mais qui est aussi un output des ph nom nes migratoires qui l influencent en retour. Ensuite, sur le plan de la d marche et des objets, une telle approche permet de combiner plusieurs perspectives m thodologiques, dont trois en particulier. Elle permet des tudes de cas portant la fois sur un pays, une organisation ou une aire g ographique particuli re telle que l Afrique; d adopter une perspective transnationale et connect e (Portes, 1999; Tarrius, 2002; Pliez, 2004; Bertrand, 2007; Sadouni, 2019); ou encore une approche comparative (Flahaux et De Haas, 2016; Gazibo, 2018), des perspectives toutes susceptibles de nous apporter des cl s de compr hension des nouvelles formes de mobilit et de leur lien avec la gouvernance par le haut ou par le bas. Sur ce dernier point, l volution dans le temps des formes de migration nous am ne ne plus consid rer celle-ci sous ses seules manifestations politiques m diatis es en Occident. Les migrations se pr sentent comme des configurations complexes et multiples dans l espace mais aussi dans le temps, puisqu elles sont galement influenc es par des contextes internes, des innovations sociales et des contextes r gionaux et internationaux. En ce sens, une approche transnationale est ad quate, car elle implique de conna tre les processus de mobilit , les interconnexions entre les lieux de circulation, en m me temps que les changements induits de part et d autre.
VERS DE NOUVELLES D FINITIONS DU MIGRANT
La d finition du migrant ne fait pas consensus et varie selon les auteurs, les organisations internationales et les poques. En sciences sociales, il n existe donc pas de d finition intangible et immuable de la migration en raison de contextes historiques, g opolitiques, sociaux, conomiques et politiques vari s; du fait que les trajectoires migratoires et d immigration peuvent aussi tre diff rentes chez un m me individu et du fait que les profils - migrant volontaire ou forc - peuvent se recouper dans le parcours de migration d un individu (Aleinikoff et Klusmeyer, 2000). Selon l Organisation internationale des migrations (OIM), devenue depuis 2016 une organisation affili e aux Nations unies, le migrant est un "terme g n rique non d fini dans le droit international qui, refl tant l usage commun, d signe toute personne qui quitte son lieu de r sidence habituelle pour s tablir titre temporaire ou permanent et pour diverses raisons, soit dans une autre r gion l int rieur d un m me pays, soit dans un autre pays, franchissant ainsi une fronti re internationale 3 . La migration peut renvoyer notamment la cat gorie des d plac s internes qui fuient en raison de conflits, de d sertification de leurs territoires ou de catastrophes naturelles. Ces d plac s internes sont dor navant pris en compte dans l action des organisations internationales humanitaires telles que le Haut Commissariat des Nations unies pour les r fugi s (HCR).
Les r fugi s et les demandeurs d asile font aussi partie int grante des statistiques des Nations unies portant sur la migration internationale et le "gouvernement humanitaire (Agier, 2008). Cette question des r fugi s a t au c ur de ce que beaucoup ont appel la crise migratoire en Europe en raison du flux de r fugi s syriens fuyant un conflit militaire qui a provoqu des changements politiques majeurs dans la r gion du Moyen-Orient. L image de la migration relay e par les m dias rappelle ainsi un public du Nord l tendue de la pauvret , du d s uvrement et des conflits dans les pays en d veloppement, au d triment de la compr hension de la nature multiforme de la migration. Il ne s agit pas ici de proc der une d finition particuli re ou une comptabilit des flux migratoires en termes de proportions dans le temps et d un continent l autre ou d une aire culturelle/g ographique l autre. Il convient de rappeler, dans l analyse dite des nouvelles migrations (Koser et Lutz, 1998), combien l analyse du contexte, circonscrit par le chercheur, demeure essentielle la compr hension du caract re multidimensionnel de la migration. Cette complexit et cette plasticit dans les circulations migratoires ont t prises en compte par l ensemble des contributeurs qui traitent aussi tous d un ou de plusieurs aspects de la gouvernance telle que d finie pr c demment, notamment les crises politiques, les arrangements internationaux, les politiques publiques locales ou encore les dispositifs l gaux et l tat de droit.
MIGRATION ET GOUVERNANCE
En quoi l entr e par la gouvernance choisie dans cet ouvrage est-elle heuristique? Il convient d abord de dire ici que, comme la d finition du migrant, celle de la gouvernance est galement extr mement large et objet de controverses. D une part, elle est l un des concepts les plus d battus et les plus transversaux d un point de vue disciplinaire (Levi-Faur, 2014; Kjaer, 2014). Concept initialement propos au d but des ann es 1970 par le diplomate et universitaire am ricain Harlan Cleveland pour exprimer la n cessit d introduire des arrangements horizontaux et non pas seulement verticaux en administration publique (Hyden, 2016), il a ensuite connu une application dans de nombreuses autres disciplines comme les relations internationales, la politique compar e ou encore la sociologie. Il a acquis un contenu vaste allant des arrangements institutionnels du gouvernement au fonctionnement des r gimes internationaux, la mani re dont le pouvoir est exerc et ainsi de suite.
D autre part, le concept de gouvernance est intimement li des pr occupations pratiques puisqu il est le leitmotiv des travaux de nombreux think tanks internationaux et donne lieu la production d index comparatifs, tels le Worldwide Governance Indicators (WGI) financ notamment par la Banque mondiale ou le Ibrahim Index of African Governance (IIAG), du nom du philanthrope soudano-britannique Mo Ibrahim. Chaque institution va de ses indicateurs et de sa d finition. Ainsi, pour le WGI "la gouvernance se compose des traditions et des institutions par lesquelles l autorit d un pays est exerc e. Cela comprend le processus par lequel les gouvernements sont s lectionn s, contr l s et remplac s; la capacit du gouvernement formuler et mettre en uvre efficacement des politiques judicieuses; et le respect des citoyens et de l tat pour les institutions qui r gissent les interactions conomiques et sociales entre eux 4 . Six composantes ont t d termin es: voix et responsabilit , stabilit politique et absence de violence, efficacit du gouvernement, qualit r glementaire, r gle de loi, contr le de la corruption. Quant l IIAG, il comporte quatre composantes: s curit et tat de droit, participation et droits de la personne, d veloppement conomique durable et d veloppement humain. Chacune de ces composantes est divis e en indicateurs comme la s curit nationale ou la s ret personnelle pour la dimension 1; la gestion publique pour la dimension 3 ou encore l ducation et les droits sociaux pour la dimension 4.
Dans le cas de l Afrique en particulier, il est int ressant de noter que c est un rapport de la Banque mondiale (1989) qui introduit v ritablement le concept de gouvernance dans le d bat en r ponse la crise africaine de la fin des ann es 1980, marqu e par la banqueroute des conomies et l puisement des r gimes autoritaires postind pendances. Selon la Banque, la crise africaine tait une crise de gouvernance, entendue non seulement au sens de la gestion des biens publics, mais aussi des dispositifs institutionnels et du r gime des droits dont le caract re autoritaire et peu transparent emp che le succ s de toute politique conomique. En ce sens, la gouvernance a t largement confondue avec la bonne gouvernance, elle-m me tant g n ralement vue comme d mocratique.
On voit clairement en quoi ce concept est important pour parler de la migration. Celle-ci s explique souvent par le besoin de s extirper d un pays en crise de gouvernance. Mais on voit aussi que, selon les dispositifs r gionaux ou le r gime des droits de l tat d accueil, le parcours des personnes migrantes peut en tre grandement affect .
Au cours de ces quatre derni res ann es, et plus particuli rement avec l adoption de l Agenda 2030 (les objectifs de d veloppement durable), suivie de l Accord de Paris sur le climat et, enfin, du Pacte de Marrakech (ou Pacte mondial sur les migrations), la migration est devenue un bien commun. Si la souverainet des tats a toujours t au centre des n gociations multilat rales relatives la migration, les tats sont instamment invit s depuis le d but des ann es 2000 consid rer la gouvernance mondiale (Kennedy et al. , 2002) avec un nouveau regard et la migration dans ses aspects juridiques et positifs en termes d apports sociaux et conomiques pour les tats d origine et de destination (Badie et al. , 2008). Pour autant, d immenses d fis demeurent en mati re migratoire lorsqu on oriente l analyse dans une perspective plus micro, mais aussi plus compar e et plus globale. C est pourquoi plusieurs contributions ne portent pas sp cifiquement sur l Afrique, mais permettent d appr hender certains aspects de la migration dans une perspective globale.
SORTIR DES LIEUX COMMUNS ET COMPRENDRE LES RESSORTS ET LES FORMES DE LA MIGRATION
Cet ouvrage collectif a ainsi pour premier objectif de proposer des travaux rompant avec une analyse des migrations rest e dans les figures classiques particuli rement tourn es vers les pr occupations politiques europ ennes qui, bien souvent, renvoient la question controvers e de l int gration du migrant attach sa culture d ailleurs. Il convient de revisiter cette tendance en rompant avec les lieux communs sur la question migratoire, en centrant le d bat sur ce qui se passe dans les soci t s de d part comme l invite l approche transnationale des migrations. En ce sens, Sylvie Bredeloup nous rappelle que les migrations en Afrique sont avant tout des mobilit s internes au continent et que les circulations migratoires sont influenc es par les capacit s des individus et groupes tenter l aventure selon les contraintes et, pourrait-on dire, de l environnement r gional de la gouvernance. Le voyage cr e ainsi les conditions d mergence de nouvelles configurations migratoires et de nouvelles sources d imagination pour les individus et leurs familles, y compris pour ceux qui ne s engagent pas dans une mobilit . La soci t s n galaise traverse galement des mutations sociales avec le retour de ses citoyens. Mamadou Dim analyse diff rentes cat gories de migrants s n galais, qui reviennent le plus souvent pour des raisons conomiques et culturelles et dont les parcours demeurent tr s peu tudi s en raison d un manque d tudes statistiques les concernant, mais il tudie aussi le cas de ceux qui ont la possibilit de faire des allers-retours r guliers pour des raisons religieuses ou conomiques notamment. Il montre ainsi que les migrations repr sentent un potentiel de d veloppement (Black, Crush et Peberdy, 2006). En revanche, la situation en Alg rie qu tudie Rim Otmani montre quel point les jeunes migrants sont amen s fuir au risque de leur vie la crise de gouvernance que conna t le pays depuis la fin des ann es 1990 et qui s est p riodiquement r activ e dans les ann es 2010 avec les r voltes dans le monde arabe, et partir de 2019 avec le mouvement citoyen revendiquant un changement de r gime. La migration ne se comprend ici que par le processus de d classement social g n r par une gouvernance autoritaire qui prive les citoyens, notamment les plus jeunes de la soci t , de leurs droits politiques et sociaux.
LA GOUVERNANCE INSTITUTIONNELLE DES MIGRATIONS
Les mouvements migratoires africains et internes au continent (Bakewell et De Haas, 2007; Mercandalli et Losch, 2018) repr sentent, de nos jours, les nouveaux d fis en termes d innovations sociales et d int gration pour les tats africains. Or la plupart d entre eux n ont pas la capacit ou la volont de prendre des mesures dans la mise en place de politiques publiques visant la gestion de la diversit culturelle, linguistique et religieuse sur leur territoire national ou des politiques de solidarit (Giugni et Passy, 2001). Le constat est par ailleurs le m me pour d autres tats en Europe et en Asie, par exemple. Ainsi, pour montrer que la gouvernance est un aspect transversal aux migrations et pas seulement en contexte du Sud, Alistair Cole nous rappelle combien l tat reste un acteur central dans le processus de r gionalisation de la migration en Europe, car "les migrations renforcent les pouvoirs des tats, m me si cela d pend de leur capacit g rer des probl mes complexes . Reconnaissant la porosit des fronti res et l interd pendance entre l Europe et les tats voisins, il montre que les migrations appellent reformuler la gouvernance, aussi bien travers des politiques supranationales d europ anisation que des politiques infranationales, travers la d centralisation, r v lant ainsi des tendances que l on peut observer ailleurs. En ce sens, il montre une tendance internationale qui est relay e par Jean-Roger Abessolo Nguema. Ce dernier r v le, travers son tude sur la construction r gionale de la gouvernance des migrations en Afrique centrale, les volutions de cette construction et les obstacles qui se posent elle en raison entre autres du principe de la souverainet nationale qui fait que les tats membres prennent des libert s avec les exigences communautaires afin de pr server leurs marges de man uvre dans la gestion des flux. Pour sa part, Olga V. Alexeeva consid re que l int gration des Africains dans le sud de la Chine est de plus en plus menac e par des r glementations radicales de la R publique Populaire de Chine au sujet de leur entr e sur le territoire et la dur e de leur s jour. L isolement dont font l objet la majorit d entre eux dans les villes globalis es de Guangzhou et Yiwu, le racisme dont ils sont victimes, influencent la nature de leurs interactions sociales et conomiques avec la soci t chinoise et les interm diaires de l tat.
TRE MIGRANT AU QUOTIDIEN ET GOUVERNANCE DES DROITS DES MIGRANTS
Nous avons d lib r ment choisi de montrer ce que signifie tre migrant dans la vie quotidienne, ainsi que la fa on dont la gouvernance des migrations fonctionne et la diversit qu elles impliquent dans les soci t s d accueil. L entr e choisie est celle par les expressions culturelle, religieuse et genr e dans les parcours de migration et d int gration la soci t d accueil (Carpenter, 2003; V squez et DeWind, 2014; Saunders et al. , 2016). Les contributions montrent que ceux et celles en mobilit interne ou internationale attendent avant tout que l tat de destination ou l tat de d part g re leur diversit et les syst mes de solidarit sociale que les migrants ont commenc mettre en place en partenariat avec des organisations communautaires, des organisations non gouvernementales (ONG), des organisations internationales ou encore l tat lui-m me. Ainsi, apr s s tre attach e analyser les modes d int gration des Indiens en Afrique du Sud travers leur appartenance l islam et leurs relations transnationales incarn es par des pr dicateurs itin rants, Samadia Sadouni nous donne voir les changements dans les processus d int gration qu offre la nouvelle Afrique du Sud d mocratique pour la quatri me et la cinqui me g n ration de Sud-Africains-Indiens ( South African Indians ) investies dans la construction nationale. Olivia Legrip-Randriambelo s int resse aux flux religieux (catholiques et protestants) dont sont porteurs les migrants malgaches et les pr tres entre la France et Madagascar, et la mani re dont ces derniers s organisent pour tre "l -bas et l , conform ment aux postulats de l analyse transnationale. Elle montre aussi que la gestion des migrations est ce qu on en fait, car dans ce cas, la cohabitation est plut t harmonieuse; l glise protestante malgache de l tranger, en tant que membre de la F d ration protestante de France (FPF), partage des activit s et parfois des locaux avec d autres glises protestantes et peut s adonner des rituels malgaches sans entraves. C est une situation diff rente que montre le texte de Lorena N ez Carrasco, qui analyse le quotidien des femmes enceintes migrantes avec une approche comparative entre l Afrique du Sud et le Chili. Elle r v le ainsi les paradoxes qui existent dans ces deux pays nouvellement d mocratiques en ce qui a trait au domaine de la sant ; les femmes migrantes et enceintes sont les premi res victimes de la x nophobie qui domine le secteur de la sant en d pit des politiques publiques qui devraient leur tre favorables.
Les diff rentes contributions nous rappellent que les migrations sont influenc es par les contextes politique et g opolitique, qu elles ont des cons quences politiques et conomiques et qu elles sont g r es diff remment selon les tats concern s. Des approches renouvel es de la question migratoire et l tude de cas n glig s jusque-l s imposent donc. En effet, d une part, on remarque la complexification des enjeux conomiques, politiques et de s curit qui s attachent chaque forme de migration dans le temps et l espace. D autre part, il y a une imbrication entre ces formes de mobilit , aussi bien en ce qui concerne leur nature que leur d ploiement. Celles-ci ne doivent pas seulement tre centr es sur une aire g ographique particuli re, mais prendre en compte, dans une perspective de d centrement, l interconnexion des formes et des contextes.
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1 . Cet ouvrage collectif est issu du projet universitaire "Climat, migration, gouvernance (s curit ) , soutenu par la r gion Auvergne-Rh ne-Alpes.
2 . https://www.unhcr.org/fr/urgence-rohingya.html ; https://www.unhcr.ca/fr/news/300000-fuir-de-burundi-de-les-pays-voisins/ , consult le 20 d cembre 2019.
3 . https://www.iom.int/fr/qui-est-un-migrant , consult le 9 juin 2020.
4 . https://info.worldbank.org/governance/wgi/ , consult le 18 d cembre 2019.

CHAPITRE 1
LES MOBILIT S L INT RIEUR DU CONTINENT AFRICAIN OU LA FACE CACH E DES MIGRATIONS AFRICAINES
Sylvie Bredeloup
coups de photos et de messages-chocs martel s depuis des d cennies, les m dias entendent nous convaincre que tous les Africains r vent de vivre en Occident et qu ils n auraient de cesse de risquer leur vie pour y parvenir, en d pit des barri res et fronti res croissantes rig es sur leur chemin. Ils nous sont pr sent s soit comme de pauvres migrants fuyant la guerre, la mis re ou la famine, bord de bateaux ou de camions charg s soit, plus r cemment, comme de jeunes dipl m s affluant en Europe pour anticiper sur l explosion d mographique programm e du continent africain (Smith, 2018). Il est alors question de "p ril noir , de "ru e vers l Europe , autant de formules destin es effrayer tout citoyen europ en peu averti. Les ressortissants de l Afrique subsaharienne seraient assimil s de potentiels usurpateurs de privil ges auxquels n aurait plus acc s qu une frange infime de citoyens maghr bins et europ ens, ou encore des terroristes. Quant aux femmes africaines empruntant ces m mes routes migratoires, elles sont assimil es le plus souvent des victimes de r seaux de prostitution transnationaux. Une fois arriv s en Europe, ces Africains et Africaines seraient galement cens s d ployer mille et une strat gies pour y faire venir, au nom d une pr suppos e solidarit africaine, leur famille r put e nombreuse et ne plus jamais en repartir.
Les difficult s li es la production de statistiques fiables sur les circulations migratoires renforcent ces id es re ues. Insuffisantes et contradictoires, les donn es quantitatives disponibles ne permettent pas de rendre compte avec pr cision de l ampleur, ni de l volution des migrations africaines. Non seulement les instruments statistiques sont disparates et peu connect s entre eux - recensements nationaux de population, immatriculations dans les missions diplomatiques et consulaires -, mais encore, les donn es recens es portent essentiellement sur les stocks, au lieu de documenter les flux migratoires. Les d parts en migration comme les retours, qui souvent rel vent d une d marche individuelle et discr te, sont rarement enregistr s dans les pays d origine, de m me que les entr es sont imparfaitement inventori es dans les pays de destination. supposer qu on puisse rassembler et agr ger les donn es recueillies, leur mise en perspective demeure un exercice d autant plus d licat mener que les d finitions du migrant et de la migration 1 ne sont ni identiques d un pays l autre ni d une p riode l autre. Enfin, les circulations intenses auxquelles proc dent les hommes et les femmes et qui donnent voir d autres formes de mobilit que les seules migrations de travail sont tout aussi difficiles rep rer (Sheller et Urry, 2006). Autrement dit, l absence de fiabilit des donn es participe de la construction sociale de la menace, laissant le champ libre nombre de sp culations de la part des journalistes et des autorit s politiques (Bigo, 1998).
Apr s avoir rappel bri vement de quelle mani re les d placements de population se sont organis s au fil du temps sur le continent, puis explicit comment le durcissement des conditions d accueil en terre africaine a incit les migrants r viser leurs parcours, il s agira d appr hender plus pr cis ment leurs capacit s d adaptation face ces nouveaux enjeux et de cerner les comp tences qu ils mobilisent pour mieux n gocier leur place dans les soci t s qu ils traversent ou dans lesquelles ils s installent, en pointant la dimension aventuri re de leur voyage. Enfin, consid rant les migrants africains comme les acteurs de leur propre destin e, les initiatives qu ils prennent en situation contraignante seront aussi clair es. Les th ses avanc es ici s appuient sur des travaux 2 men s personnellement et dans le cadre de collectifs pluriels depuis une trentaine d ann es au S n gal, en C te d Ivoire, au Burkina Faso, et plus ponctuellement dans d autres pays accueillant des populations ouest-africaines (Mali, Maroc, Libye, Tunisie et Afrique du Sud).
MIGRATIONS INTRA-AFRICAINES AU GR DES STATISTIQUES, AU FIL DU TEMPS
Sur un point, les statistiques existantes 3 sont sans quivoque: l Europe n a jamais t la destination principale des Africains qui migrent - encore et toujours -, pour plus des deux tiers d entre eux l int rieur du continent africain. Si les destinations et les modes d installation ont volu au fil du temps, si les profils et motivations des migrants se sont transform s, les mobilit s intra-africaines restent tr s intenses et les migrants africains ne sauraient tre confondus avec les seuls r fugi s 4 .
Selon les sources des Nations unies 5 , en 2015, sur une population ouest-africaine totale valu e pr s de 300 millions d habitants, r partis dans 16 pays, les migrants ouest-africains recens s ne repr sentent que 2,9 de l ensemble. En outre, sur ces 8,7 millions de migrants ouest-africains recens s, 72,4 demeurent sur le continent africain (les deux tiers d entre eux circulant l int rieur m me de l Afrique de l Ouest). Ces migrants ouest-africains ne sont que 18,6 rejoindre l Europe et 8,2 l Am rique du Nord. Des diff rences notables dans les comportements migratoires sont cependant constater selon les pays d origine. Comparons la situation dans les trois pays caract ris s par la plus forte proportion d migr s: le Burkina Faso (1 453 378 migrants internationaux en 2015), le Nigeria (1 093 644) et le Mali (1 005 607). Si les Burkinab et les Maliens restent respectivement pour 98,1 et 89,7 6 sur le continent, les Nig rians en revanche se dirigent 62 vers des "r gions d velopp es . Et si les Burkinab migrent encore 89 vers la C te d Ivoire, les Maliens se distribuent quant eux principalement entre la C te d Ivoire (35,4 ) et le S n gal (32,7 ). Outre ces diff rences, la proportion des Africains de l Ouest rester sur le continent s est l g rement mouss e au fil des ann es: en 1990, ils taient 86,2 ; en 2000, 80,8 et en 2015, 72,4 .
L Afrique est aussi le continent o la population urbaine a le plus augment ces 50 derni res ann es (4,3 par an pour 1,2 en Europe, 3,4 en Asie), ce qui n emp che pas que la majorit des immigrants soient encore des ruraux, se d pla ant non pas en direction des villes, mais vers des plantations ou des gisements miniers et p troliers, situ s dans un pays frontalier.
Ces migrations de travail qui continuent largement de structurer les d placements des Africains ont une longue histoire dont il convient de rappeler les principaux moments. Si, pendant des si cles, des empires soudanais m di vaux jusqu aux ports de la M diterran e, elles se sont adoss es au commerce caravanier et se sont d ploy es en d intenses circulations marchandes, elles se r orientent sous la contrainte des projets coloniaux et des nouveaux d coupages frontaliers. Les autorit s coloniales imposent de nouveaux mod les d am nagement du territoire valorisant les espaces c tiers, plus au sud et d pla ant les routes et les carrefours de l change (Cohen, 1971; Bennafla, 2002; Harding et Kipr , 1992; Marfaing et Wippel, 2004). Dans cette nouvelle figure, l exploitation des ressources naturelles (agricoles et mini res) ainsi que la construction d infrastructures de transport (ferroviaires et portuaires), indispensables leur coulement, s appuie sur une mobilisation accrue de la force de travail, assortie de tout un syst me de coercition (imp t de capitation, travail forc , etc.). Dans les ann es 1920, avec plus de trois millions d habitants, soit plus d un quart de la population de l Afrique Occidentale Fran aise (AOF), la population volta que devient le plus vaste r servoir de main-d uvre de la colonie ivoirienne, alors sous-peupl e (Coulibaly, 1986). La recherche de pierres pr cieuses a galement enfi vr la vie de plusieurs centaines de milliers d Africains de l Ouest au Sud, une partie d entre eux choisissant d exploiter librement les mines (Bredeloup, 2007).
L accession l ind pendance n affecte pas pour autant l intensit de ces mouvements migratoires. Le mod le conomique extraverti, retenu notamment par les autorit s ivoiriennes, ghan ennes ou s n galaises ne peut, pour prosp rer, que s appuyer sur une politique migratoire lib rale. Un certain nombre de pays mettent en place des accords bilat raux de main-d uvre avec pour objectif de r guler ces migrations de travail. Construisant de nouvelles infrastructures de transport, ils deviennent les principaux organisateurs des mobilit s africaines. Les instruments multilat raux de gestion des migrations labor s au d but des ann es 1960 par ces tats nouvellement ind pendants, bien que rarement appliqu s, participent de cette m me volont d instaurer une libre circulation pour acc l rer le processus d int gration r gionale (Kabbanji, 2011). Non seulement les Burkinab , les Maliens, les Nig riens continuent-ils de travailler dans les plantations de caf et de cacao en C te d Ivoire (Blion, 1995), mais les chantiers (construction de ports p troliers, d infrastructures portuaires, ferroviaires) du c t de la Mauritanie (Bonte, 2000), de l Alg rie et du Gabon attirent des populations subsahariennes croissantes, sans compter les mines artisanales d or et de diamants d Afrique centrale. Les cycles de s cheresse enregistr s la d cennie suivante (1969-1973) dans le Sahel combin s aux conflits qui embrasent la r gion conduisent galement des ressortissants du Niger, du Mali et du Tchad rejoindre les p rim tres agricoles ou les champs de p trole de l Alg rie et de la Libye, contribuant ainsi la construction d un nouvel espace migratoire sah lo-saharien (Gr goire, 1999; Pliez, 2006).
QUAND LES CONDITIONS DE L HOSPITALIT RECONFIGURENT LES ROUTES MIGRATOIRES
Le contr le succ de au laisser-faire
Combin e aux volutions politiques engag es sur le continent africain partir du milieu des ann es 1980, la crise conomique mondiale contribue redessiner la carte des mouvements intra-africains; elle conduit les migrants ren gocier leur place dans des soci t s d accueil de moins en moins hospitali res. Le contr le succ de au laisser-faire sur l ensemble du continent africain: les textes qui, pendant longtemps, n ont pas t appliqu s finissent par l tre. En instaurant des cartes de s jour ou en augmentant leurs tarifs, en limitant l acc s des trangers au travail salari (politique g n ralis e d ivoirisation , de za risation , de gabonisation des cadres), en supprimant leur droit de vote ou en exacerbant le nationalisme de leurs propres ressortissants (cr ation de l ivoirit ), les pays d accueil plongent les communaut s trang res dans une vuln rabilit accrue et les conduisent reprendre la route (Bredeloup, 1995). Le Nigeria 7 et la C te d Ivoire en Afrique de l Ouest, le premier avec ses champs de p trole et ses mines de pierres semi-pr cieuses, le second avec ses plantations de caf , de cacao, mais aussi le Gabon en Afrique centrale et la Libye avec leurs chantiers de construction, leurs hydrocarbures et, enfin, l Afrique du Sud avec ses mines d or et de diamants sont les principaux pays r cepteurs, avant que les uns apr s les autres ne r visent les conditions d entr e et de s jour des trangers sur leur territoire. Les tats africains syst matisent les proc dures de refoulement, ne respectant pas les accords de libre circulation qui visent une plus grande fluidit des d placements intra-africains ainsi qu une meilleure protection des immigr s. L arriv e massive de migrants au lendemain de la ratification du protocole de la Communaut conomique des tats de l Afrique de l Ouest (CEDEAO), au moment m me o les exportations p troli res ont notablement diminu , conduit le gouvernement de Lagos poser un ultimatum ( Aliens Expulsion Order ) exigeant que les deux trois millions d trangers en situation irr guli re se mettent en r gle ou, d faut, quittent le territoire. Les Ghan ens (700 000), Nig riens (180 000), Tchadiens (150 000) et Camerounais (120 000) sont les ressortissants les plus touch s par ces mesures d bouchant sur l expulsion d un million et demi de ressortissants ouest-africains (Afolayan, 1988; Orubuloye, 1988). En 1985, la C te d Ivoire chasse son tour 10 000 Ghan ens apr s qu un match de football ait d g n r , et quelques mois plus tard, le Ghana expulse 6 000 ressortissants ouest-africains. L ann e suivante, l Alg rie reconduit la fronti re des milliers de Nig riens et de Maliens ayant fui la s cheresse et trouv refuge dans le Grand Sud. Pour la seule ann e 1989, 240 000 commer ants maures sont refoul s au S n gal, alors que 80 000 S n galais et 40 000 d port s mauritaniens sont chass s de Mauritanie l occasion du conflit opposant les deux pays, sans compter les premi res expulsions de ressortissants ouest-africains orchestr es par les autorit s libyennes (Pliez, 2004).
L Afrique, championne des expulsions?
Les d cennies suivantes, la mont e en puissance des conflits arm s et des flamb es de violences x nophobes, conjugu e l absence d occasions de travail d une jeunesse africaine pl thorique et au durcissement des politiques migratoires l chelle internationale, influence galement les parcours des migrants africains. compter de 1990, le Gabon 8 , qui traverse une grave crise politique, expulse par dizaines de milliers des ressortissants quato-guin ens et ouest-africains (Maliens, S n galais et B ninois). L ann e 1994 est la fois celle de l accession de Nelson Mandela la pr sidence de l tat sud-africain, de la d valuation du franc CFA (Communaut financi re africaine) et du g nocide rwandais. Des migrants africains francophones d barquent en Afrique du Sud, o les ont pr c d s principalement des Mozambicains et des Zimbabw ens depuis la fin de l apartheid (Bouillon, 1999). Faisant face des probl mes de ch mage, le gouvernement de Pretoria, qui per oit la pr sence trang re croissante de plus en plus comme une menace pour la nation arc-en-ciel, n h site pas expulser 90 000 migrants africains cette ann e-l et plusieurs dizaines de milliers d autres encore les ann es suivantes. C est aussi le d but du long conflit arm en R publique d mocratique du Congo (1998-2002), rebaptis la grande guerre africaine , impliquant neuf pays africains et suscitant de nombreux refoulements. Les pays africains engagent une politique migratoire de plus en plus radicale se traduisant par la multiplication des refoulements, des fermetures de fronti res et l adoption de visas d entr e, mais aussi de sortie, de plus en plus contraignants 9 .
Pays d immigration, pays d migration: quand les cartes se brouillent
En 2005, les mobilit s intra-africaines concernent seulement 1,9 de la population totale de l Afrique avec 17,1 millions de migrants internationaux enregistr s (Organisation des Nations unies [ONU] 2006). L Afrique de l Ouest accueille 7,5 millions de personnes, suivie par l Afrique de l Est avec 4,5 millions. G ant de pr s de 190 millions d habitants, le Nigeria reste le premier pays d migration ill gale en Afrique de l Ouest. Le conflit dans le Nord entre les forces gouvernementales et le groupe terroriste Boko Haram entra ne, cette derni re d cennie, le d placement de millions de personnes l int rieur du pays et dans la r gion. La crise politico-militaire en C te d Ivoire (1999-2007) et les exactions l encontre des trangers qui en d coulent jettent galement sur les routes plusieurs dizaines de milliers de migrants ouest-africains, burkinab , maliens et nig riens principalement. Non seulement ces tensions politiques remettent-elles en question les fonctions d accueil de certains pays ou d stabilisent-elles des r gions d migration anciennes (Darfour, notamment), mais elles sont galement l origine de nouvelles mobilit s. Les cartes se brouillent: des pays d accueil se transforment en nouvelles terres d immigration. Aujourd hui bien plus qu hier, les Ivoiriens se mettent en mouvement et, contrairement aux id es re ues, ils sont beaucoup plus nombreux rejoindre le Burkina Faso voisin que la France ou l Italie pour y d velopper des activit s r mun ratrices et novatrices (D partement des affaires conomiques et sociales des Nations Unies [UNDESA], 2015). Des zones forte migration se transforment en espaces de transit l image des pays du Maghreb qui accueillent des migrants subsahariens, mais aussi celle de l Afrique de l Ouest dans son ensemble qui devient un espace tremplin pour des ressortissants d Afrique centrale de plus en plus nombreux.
L Europe impose de nouvelles fronti res plus au sud
Expuls s d Afrique du Sud ou de C te d Ivoire, des migrants africains remontent vers le nord. Les guerres qui ont d chir l Afrique centrale, et notamment la Centrafrique et les deux Congo, tout comme les soubresauts qui ont secou le Togo en 2005, les incitent traverser le Sahara avec pour objectif de s y installer un temps, d autant que le colonel Kadhafi inonde les ondes de messages les invitant venir travailler en Libye (Bredeloup et Zongo, 2005).
Un Togolais rencontr en 2004 Sebha, en Libye, o il travaillait comme tailleur explique qu il s y est install en 2000 apr s avoir entendu la t l vision Lom qu on pouvait y gagner rapidement de l argent et qu on n avait pas besoin d avoir un visa. Pr alablement avec une carte d identit b ninoise, il travaille Yaound au Cameroun comme tailleur compter de 1991. Sa femme vient le rejoindre en 1993. Puis, il la fait repartir Lom en 1997 et, de son c t , poursuit son chemin jusqu Johannesburg. Il y reste peine deux ans, estimant la situation tendue et la concurrence trop forte avec les B ninois, les S n galais et les femmes du Malawi. D cid repartir au Cameroun par la route, il prend un train au Zimbabwe, mais cause d un conflit au Congo, il doit repartir vers la Zambie pour prendre un avion pour le Cameroun. Il y reste moins d une ann e et, avec l argent pargn , s ach te un taxi Lom . Mais au bout de huit mois, il pr f re revendre son taxi pour aller en Libye par la route. Arriv au moment des v nements de Zaouia (Nord-Ouest) en septembre 2000, alors que des pogroms organis s l encontre des Noirs africains provoquent le rapatriement de plusieurs centaines de migrants, il reste Quatroum o il implante un atelier de couture qu il revend quelques mois plus tard un Ghan en avant de s installer Sebha en 2001.
L urbanisation massive des cit s du Sahara central conduit des ressortissants subsahariens y chercher une occasion professionnelle. Jusqu en 1995, selon le recensement national libyen, pr s de 90 des Subsahariens install s dans le pays taient alors des ressortissants des pays voisins (Soudan, Tchad et Niger). La d cennie suivante, avant que la guerre n clate, ils sont donc rejoints par d autres trangers d sireux de s y faire une place. Mais leurs mouvements sont entrav s par les restrictions r glementaires prises par les tats du Maghreb sous la pression de l Europe (Brachet, Choplin et Pliez, 2011).
partir des ann es 1990, la gestion des flux migratoires est en effet devenue une question de gouvernance mondiale (Geiger et P coud, 2014; P coud, 2015). l chelle europ enne, des trait s toujours plus contraignants l gard des migrants extracontinentaux se succ dent pour la mise en place effective des accords de Schengen. L Union europ enne prend des mesures visant au renforcement de ses fronti res, consolidant l id ologie de la suspicion et du contr le. Elle se barricade et encourage activement tant ses voisins - les tats du Maghreb - que les pays d Afrique de l Ouest l appuyer dans ses actions et lutter contre les migrations dites clandestines. Les v nements dramatiques de Ceuta et Mellila 10 l automne 2005 d bouchent quelques mois plus tard sur l adoption, par le Conseil europ en, d une "approche globale sur la question des migrations , mettant en avant le "dialogue politique , la recherche d une " troite coop ration pratique entre les pays d origine, de transit et de destination des migrants et le souci d une "gestion partag e des mouvements migratoires. L Europe de Schengen s emploie ainsi impliquer un nombre croissant de pays africains dans le r glement politique des mouvements migratoires, invitant les pays du Maghreb - la Libye en t te - op rer des missions de surveillance, d expulsion et de r tention des migrants, bref jouer le r le de gendarme sa place (Pliez, 2004; Bredeloup et Pliez, 2005). L Union europ enne (UE) conditionne l aide au d veloppement la signature d accords bi- ou multilat raux contraignants sur la circulation des personnes avec un nombre croissant de pays africains. Au sud de la M diterran e, s appuyant sur l agence Frontex 11 (agence europ enne de garde-fronti res et de garde-c tes) de plus en plus fortement dot e financi rement, elle coordonne les activit s des gardes-fronti res pour le maintien de la s curit aux fronti res ext rieures de ses tats membres, cr ant des hot spot , ces centres de tri et de confinement des migrants "ind sirables la fronti re de l espace CEDEAO. Proc dant ainsi l externalisation acc l r e des proc dures d immigration et d asile, au pr texte de l ins curit et des risques terroristes, l UE tente d imposer de nouvelles fronti res au sud de son territoire, contrariant les populations africaines dans leurs projets migratoires et conduisant nombre d entre elles reprendre la route. Dit autrement, elle met en uvre des politiques antimigratoires ses fronti res (Dubernet, 2018).
La chute du pr sident Kadhafi et les "Printemps arabes en 2011, le d clenchement du conflit au Mali en 2012, la s rie d expulsions des ressortissants subsahariens install s ou en transit en Alg rie contribuent la reprise des mouvements migratoires, ce qui est nomm la "crise migratoire . C est aussi dans ce climat particulier que l UE organise l automne 2015 le sommet Europe-Afrique de la Valette, une occasion de fixer le cadre la fois politique et financier de ce processus d externalisation des fronti res europ ennes d j pr sent . Et dans ce cadre r affirm de gestion manag riale des fronti res, le Niger, consid r comme l un des derniers pays stables avant la M diterran e, devient son tour le nouveau "gendarme de l Europe , le nouvel " tat fronti re partir duquel peut se syst matiser la logique de contention mise en place (Boyer, 2019). Cette politique engag e depuis le d but des ann es 2000 en Mauritanie, au Mali, en Libye et aujourd hui au Niger, par la multiplication et la technicisation des contr les qu elle engendre et le quadrillage de l espace qu elle induit, d structure l conomie de transit Agadez (Brachet, 2009; Mounkaila, 2014 et 2015) et transforme en profondeur les syst mes de mobilit en vigueur, assignant les migrants l immobilit , au m pris des pratiques de circulation anciennes.
LE TEMPS DES NOUVEAUX APPRENTISSAGES ET DES CONVERSIONS IDENTITAIRES
Multiplier les tapes, exp rimenter tous les modes de transport
La migration par tapes redevient donc un sc nario fr quent pour des migrants africains, rejet s sur le continent d un pays ou d un autre et subissant de plein fouet les cons quences des crises politiques ou conomiques r p tition et de la menace terroriste. Si dans les ann es 1980-1990, les migrants s arr tent juste quelques semaines ou quelques mois en chemin pour ventuellement se refaire une sant financi re avant de reprendre la route, aujourd hui les escales peuvent s taler sur plusieurs ann es quand les migrants ne sont pas conduits l immobilit . Pour exemple, dans la localit camerounaise de Ky -Ossi, frontali re la fois avec le Gabon et la Guin e quatoriale, des migrants s n galais ou burkinab refoul s plusieurs reprises essaient de travailler (Lompo, 2015). chaque arr t, ils doivent reconsid rer l tape suivante et repenser leur projet migratoire, supposer qu ils en aient eu un l esprit avant de partir. Ces tapes sont appr hend es le plus souvent en fonction des opportunit s financi res qu elles peuvent g n rer, comme le fait remarquer Issiaka, un jeune Burkinab refoul de Libye en 2011 apr s y avoir travaill cinq ans:
C tait l argent que nous cherchions. Qu importe l endroit o nous trouvons du travail pour prendre soin de nos familles rest es la maison. C est ce qui a motiv notre sortie. M me si au Niger, nous avions trouv un bon boulot et que nous pouvions nous y installer pour prendre soin de ceux qui sont en famille, nous l aurions fait Tu peux te lever destination de la Libye et te rendre compte qu en cours de route, il y a une autre opportunit et l tu prends un autre cap. Tu cherches une destination o tu auras du travail. Tu ne sors pas en disant: "Je vais l -bas. (Issiaka, 22 f vrier 2012, Niaogho, Burkina Faso)
Selon Gab , un compatriote reparti de Tripoli en mars 2011 apr s avoir travaill en Alg rie, l opportunit professionnelle prime galement sur la destination. Les pays dans lesquels les migrants s installent peuvent tr s rapidement devenir interchangeables. Peu importe la nature des activit s qu ils y exercent, pour peu qu elles soient r mun ratrices.
Je n avais pas choisi de destination, l o j ai du travail, seulement je l ex cute Pour sortir, mes parents m avaient donn 150 000 francs CFA Cette somme est finie Borges en Alg rie. Alors j ai commenc travailler, la ma onnerie. Mais nous tions traumatis s par des enfants qui nous lapidaient d s qu ils nous voient. Je suis alors parti Gardaya. Gardaya, je me suis occup des champs de palmiers dattiers. J ai fait 28 jours. Mais comme je n tais pas pay , j ai continu ma route en Libye. J ai d pens 50 000 francs pour le transport pour Ghadam s [Libye], mais je n ai pas travaill l -bas. C est plut t Tripoli que j ai commenc faire du cr pissage. (Gab , 18 f vrier 2012, B gu do, Burkina Faso)
Sur le continent, les migrants exp rimentent tous les modes de transport, les uns apr s les autres, sans exception. La M diterran e n est malheureusement pas le seul cimeti re des ressortissants de l Afrique subsaharienne, car les c tes atlantiques sont aussi le th tre de naufrages autrement moins m diatis s ou recens s. Nombreux sont ceux qui, voulant viter tout prix la travers e du Nigeria ou, refoul s plusieurs reprises la fronti re camerounaise, empruntent des pirogues partir de la ville portuaire de Calabar (au sud du Nigeria), devenue la plaque tournante pour rejoindre les pays p troliers d Afrique centrale (Gabon, Guin e quatoriale). D autres encore, l exemple de Cheikh, un migrant s n galais rencontr Dakar apr s un long p riple d une vingtaine d ann es sur le continent, limitent les risques et la travers e en pirogue un trajet Bata-Libreville. Apr s avoir vendu des tricots sur le march de Guiglo en C te d Ivoire, Cheikh d cide de rejoindre Libreville pour y vendre ses marchandises. Son trajet lui prend six mois. D abord, il rejoint Douala par avion partir d Abidjan, puis il prend un train pour Yaound o il coule sa marchandise. Mais y exp rimentant une forte concurrence avec les commer ants nationaux, il d cide de poursuivre son chemin plus rapidement que pr vu:
C tait juste pour voir comment entrer au Gabon. Les Camerounais sont plus veill s que les autres, on ne peut pas les dribbler. Les Bamil k ils sont forts! (rires) J tais arriv au Cameroun. Ce n tait pas facile parce que tu ne peux pas avoir un visa, il fallait passer par des pirogues. Y a beaucoup de risques en ce temps-l [1982]. J ai pris une voiture jusqu la Guin e quatoriale. Bata, j ai pris une pirogue. Je suis entr Libreville en pirogue (rires). Ce n tait pas facile. (Cheikh, 24 mars 2019, Dakar, S n gal)
Paradoxalement, la modernisation des transports ne rend pas plus fluide la circulation sur le continent. Bien au contraire, car la multiplication des contr les aux fronti res ainsi que l ins curit croissante v cue au quotidien sont autant de facteurs qui ralentissent notablement la progression: les voyages ne se mesurent plus en semaines, mais en ann es. Abou, originaire du S n gal, raconte les tracasseries administratives rencontr es d j en 1994, au Mali, pays frontalier et membre de la CEDEAO, pour rejoindre la C te d Ivoire. On peut imaginer combien ces contr les se sont durcis aux m mes fronti res depuis les conflits survenus en C te d Ivoire et au Mali, et la multiplication des attaques terroristes.
Il y avait eu une ann e d invalidit l universit en 1994; je n ai pas pu r cup rer ma bourse. Donc avec certaines relations, j ai eu 20 000 francs CFA, j ai fait mon passeport. J ai travaill et j ai achet un billet Dakar-Bamako, le train. Les tracasseries ont commenc la gare ici. Il faut soudoyer parce que les places ne sont pas num rot es. On est parti, on est arriv , c est la fronti re. C t S n galais, chacun a d mettre 300 francs. J ai refus de sortir mon passeport. J ai donn ma carte d identit . J ai pay 300 pour qu on mette mon nom sur la liste. C est un bout de papier. Voil . Arriv maintenant dans le train, les Maliens nous exigeaient 1 000 francs. a c est les policiers, mais les services d hygi ne arrivent aussi, carnet de vaccination, non il faut donner 200 francs. Arriv s maintenant Bamako, j allais Bouak [C te d Ivoire], il y avait le car. Chacun a pay 12 500 francs. Bon c est eux qui n gocient en C te d Ivoire. J avais m me un grand fr re de m me p re qui tait l -bas. Je n avais pas dit que j arrive. Je suis arriv , on m a bien accueilli. J ai commenc me d brouiller. (Abdou, 3 mars 2019, Dakar, S g nal)
Quelques ann es plus tard, Mamadou, son compatriote parti rejoindre le Gabon apr s un s jour Abidjan, doit r viser son projet migratoire, se trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment. La guerre civile vient d clater au Congo-Brazzaville:
J ai eu un oncle qui tait enseignant en C te d Ivoire, prof de math matiques sciences physiques qui tait parti au Gabon. Il a trouv un contrat avec l tat gabonais. Je lui ai parl quand il tait de passage. Il m a trouv un contrat dans l enseignement au Gabon, dans une bonne cole o je peux avoir jusqu 250 000 francs CFA le mois. Je suis parti. Maintenant je devais aller en octobre au Congo parce que passer directement au Gabon Si j ai le visa du Gabon, il me faut quelqu un qui m accueille Libreville; il me faut faire un billet aller-retour, je n avais pas assez de moyens. Il fallait que je quitte Abidjan, je descends Pointe-Noire, je prends la route, je passe par Dolisie [3 e ville du Congo] la fronti re du Gabon, rentre par Franceville par la route. Arriv Franceville, je prends le train pour Libreville. Quand je suis arriv le 30 octobre 1998 Pointe-Noire, le 10, je suis parti sur Dolisie; y avait la guerre de 1997 qui avait clat et il y avait des miliciens que le pr sident avait mis l -bas, y avait les Rwandais, y avait les Angolais du gouvernement, y avait les rebelles de Mobutu qui taient dans cette zone, plus maintenant la r bellion. C taient les militaires de Lissouba form s par les Isra liens. Je suis arriv Dolisie. Dolisie-Pointe-Noire, a faisait 492 km en train. Y avait pas de route en ce moment-l . Donc il fallait que je quitte Dolisie pour aller la fronti re. Quand on est sorti le matin avec un officier de l arm e congolaise r guli re, on a fait 10 km, on nous a dit que les combats ont clat un peu devant. J ai pay de l argent pour qu il m am ne. Donc il fallait repartir sur Dolisie. J ai fait 2 jours Dolisie, avec la gal re parce qu il n y avait rien manger. C tait une ville qui tait d vast e par la guerre civile. Le 3 e jour, je ne peux plus r sister. Il me restait 12 000 francs CFA parce que l autre, je l avais d j pay , je ne peux pas r cup rer mon argent. J ai pris le train en payant toujours des 1000 francs, 2000 francs jusqu ce que je suis arriv Pointe-Noire. J attends que a finisse. J ai commenc voir dans les coles priv es mais ce qu on me proposait comme paiement, par heure ne r pondait pas. La vie que je m ne Abidjan est diff rente de celle de Pointe-Noire. L pour manger, il faut payer. Pour dormir, il faut payer. (Mamadou, 23 avril 2019, Dakar, S g nal)
Apr s avoir donn des cours domicile 500 francs CFA l heure, Mamadou pr f re vendre de l eau glac e sur les march s de Pointe-Noire dans la matin e et du couscous et des p tes dans la soir e. Il ne poursuit pas la route jusqu au Gabon, de m me qu il abandonne l id e d enseigner. force de t m rit et au fil des occasions, il devient importateur de pi ces d tach es automobiles et de caterpillars d occasion entre la Chine et le Congo. Les v nements violents v cus en chemin ne d bouchent pas tous n cessairement sur des turning points (Hughes, 1996) ou sur des bifurcations dans les parcours de vie (Grossetti, 2006). Tout d pend aussi de la p riode laquelle ils interviennent dans le cycle de vie de chacun. Mamadou s est d j essay aux activit s de n goce en C te d Ivoire et, une fois arr t dans sa lanc e Pointe-Noire, il a su rebondir et bouleverser la trame de ses habitudes en prenant des risques. Mais les guerres travers es par les migrants africains ne les conduisent pas syst matiquement reconsid rer radicalement leur projet de vie.

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