Modernité
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Description

En rétablissant la vérité sur des périodes idéalisées de notre passé et en acceptant les leçons de l'Histoire, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, Claude Fouquet dresse une étude chronologique des avancées et des régressions de la marche vers la modernité, c'est-à-dire vers l'Etat de droit démocratique, libre et affranchi de la peur. Il conclut sur des propositions concrètes afin de moderniser notre société actuelle au niveau national comme à l'échelle européenne.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 61
EAN13 9782336276595
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PRINCIPAUX OUVRAGES DE CLAUDE FOUQUET
Délires et Défaites, une histoire intellectuelle de l’exception française, Albin Michel, 2000.
Antimanuel de Sociologie, L’Harmattan, 2002
Julien, la mort du monde antique, avec Pierre Grimal, L’Harmattan, 2009
Couverture : Matilde de Canossa
Antonio Villa, copie d’une peinture perdue de Parmigianino
Modernité Source Et Destin

Claude Fouquet
© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr
9782296080867
EAN : 9782296080867
Sommaire
PRINCIPAUX OUVRAGES DE CLAUDE FOUQUET Page de titre Page de Copyright I - L’HÉRITAGE ANTIQUE II - CHRISTIANISME ET LIBERTÉ III - LUMIÈRES ET OMBRES IV - VOUS N’ÊTES PAS RESPONSABLES V - LIBERTÉ TOUJOURS RECOMMENCÉE VI - TERREUR CONTRE MODERNITÉ Questions Contemporaines
I
L’HÉRITAGE ANTIQUE
« Enfin le christianisme avait une particularité par laquelle il était unique au monde : cette religion était aussi une Église, une croyance exerçant une autorité sur ceux qui la partageaient, appuyée sur une hiérarchie, un clergé supérieur en nature au laïcat et un cadre géographique. »
Paul Veyne. 1

L’IDÉE DE PROGRÈS
Nous ne connaissons pas la direction de l’évolution. Pour s’adapter les organismes deviennent différents, plus grands ou plus petits, pas forcément meilleurs. Évolution et progrès ne sont pas synonymes. La seule direction unanimement reconnue par la communauté scientifique est une croissante complexité. Y a-t-il une autre direction ? Nous ne le savons pas, même si nous ressentons un besoin de croire au progrès. Relativement nouvelle est l’idée que l’humanité puisse progresser. Sombres et désespérantes étaient, en effet, les premières productions de l’esprit humain dont les traces nous soient parvenues : les épopées des premières civilisations, qu’il s’agisse de Gilgamesh, roi sumérien du 3 ème millénaire, ou des héros d’Homère.
L’Egypte ancienne, les Grecs, les Romains, ont construit d’impressionnants monuments. Mais ont-ils inventé la modernité ? Serait-elle née en Chine, en Inde ou au Moyen-Orient ? Quand donc l’histoire a-t-elle pris le tournant décisif de la modernité? Selon le philosophe britannique Anthony Giddens, conseiller politique de Tony Blair, elle aurait émergé en Europe au 17 e siècle, mais il estime que « les semences du nihilisme étaient là, dans la pensée des Lumières, dès le début. » 2 Je propose de remonter beaucoup plus haut dans le passé, aux origines de la pensée, ne serait-ce que pour déterminer ce qui n’est pas la modernité.
L’histoire a d’abord débuté comme légende, la légende de Gilgamesh, celle de Troie et des héros d’Homère, celle du roi Arthur. La modernité suppose la croyance au progrès, qui n’est pas de tous les temps. Le destin du monde peut, en effet, être perçu soit comme un cercle, soit comme une ligne droite. L’approche circulaire est la plus ancienne. C’est celle des Grecs et des Romains, pour qui l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. L’âge d’or était derrière nous et nous étions en décadence. Tout se dégradait, le climat comme les mœurs. O Tempora, O Mores ! Dès le temps de la République, les Romains se croyaient en déclin. Cette conception du monde n’a jamais complètement disparu, et elle resurgit périodiquement. Nietzsche a écrit de belles pages sur l’Éternel Retour et la moderne théorie du big bang suppose un système circulaire, car, après l’expansion, il y aura la contraction, et un nouveau big bang .
Le destin du monde comme ligne droite est apparu pour la première fois au Proche-Orient. La ligne droite est la flèche du temps qui est irréversible. Il y a un avant et un après. Avant et après la création du monde. Avant et après l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Dans le Nouveau Testament, il y a avant et après le Christ, dont le retour marquera la fin des temps. Quand on demandait à saint Augustin ce qu’il y avait avant la création du monde, il répondait que Dieu avait aussi créé le temps. Le judaïsme a introduit la notion de progrès. Judaïsme et christianisme ont enseigné la noblesse du travail et l’éminente dignité de l’homme.
Au contraire, les premières oeuvres de l’esprit écrites sur des briques revêtues de caractères cunéiformes, les épopées mésopotamiennes de Gilgamesh au troisième millénaire, puis de Keret au second, glorifient la guerre et ignorent le travail. Il semble alors que l’homme n’ait le choix que d’être prédateur ou proie. Mieux vaut donc être prédateur, et malheur au vaincu ! Douze tablettes de l’épopée de Gilgamesh ont été retrouvées à Ninive, en Irak, sur la rive gauche du Tigre, en face de Mossoul, dans les ruines du palais du roi assyrien Assourbanipal, mort en 626 av. JC. Roi d’Ourouk au pays de Sumer, au sud de l’Irak, Gilgamesh est un guerrier qui s’impose par la force et ne craint pas de défier les dieux, puisqu’il refuse d’épouser Ishtar, déesse de l’amour. Il veut même s’égaler aux dieux en cherchant dans une herbe miraculeuse le secret de l’immortalité, car après la mort l’au-delà est terrifiant et sans espoir.
Du second millénaire date l’épopée de Keret, retrouvée sur des tablettes d’argile, en fouillant l’antique Ougarit, en Syrie, au nord de l’actuelle Lattaquié. Comme Gilgamesh, Keret est un guerrier. Il a épousé la fille du roi d’Edom, ou Idumée, pays situé entre Mer Morte et Mer Rouge. Le roi David vainquit les Iduméens, et on appelait Kérétiens les soldats de sa garde. Des fouilles ont révélé qu’à l’époque mycénienne résidaient à Ougarit des commerçants grecs qui ont certainement connu l’histoire de Keret, où il est question d’une belle jeune femme dans une ville assiégée, comme dans la Troie de l’Iliade.
Homère a-t-il existé ? Personne ne le sait, mais il est probable que l’épopée homérique est l’aboutissement d’une longue tradition orale. Pour déclamer les seize mille vers de l’Iliade, il faut au moins six veillées. Des aèdes, dont c’était la raison d’être, ont pu consacrer leur vie à mémoriser des chants anciens qui furent plus tard écrits. Pendant plus de mille ans, ces poèmes ont servi de base à l’éducation des jeunes Grecs, puis des Romains jusqu’à la chute de l’empire. Ils ne sont guère édifiants. Ils glorifient des hommes qui vivent de guerres et de rapines, tuent, mutilent et violent, insultent les cadavres, et réduisent hommes, femmes et enfants en esclavage. Ajax déflore Cassandre sur l’autel d’Athéna. Achille tue des enfants, et Ulysse jette le bébé d’Andromaque du haut des murs de Troie. Le lecteur cherche en vain à savoir comment vivaient alors ceux qui créaient les richesses : cultivateurs, artisans et commerçants. La morale de ces épopées est que l’énergie humaine n’est utilisée glorieusement que dans la guerre, et non dans le travail. En plein 20 e siècle, la philosophe Simone Weil (1909-1943) communiste, pacifiste, juive et chrétienne, est encore fascinée par Homère, quand elle écrit L’Iliade ou le Poème de la force . Première phrase : « Le vrai héros, le vrai sujet de l’Iliade, c’est la force. »
L’Énéide de Virgile est une suite donnée à l’Odyssée, à l’époque d’Auguste et à son initiative. Comme l’Odyssée, l’épopée débute par une aventure maritime. Rescapé de Troie, Énée, comme jadis Ulysse, erre en Méditerranée, avant d’aborder à Carthage et finalement aux bouches du Tibre. C’est alors qu’Énée, jusque-là fuyard douloureux, incertain de sa vocation et amoureux de Didon, reine de Carthage, se transforme en un terrible guerrier. Selon le grand latiniste Pierre Grimal, mon maître et ami, les six derniers chants de l’Énéide sont en réalité une nouvelle Iliade. « Dans la seconde moitié de son poème, Virgile a rencontré, après avoir défini la mission civilisatrice, philosophique de sa patrie, l’autre visage de Rome, celui de la violence et de la guerre. » 3 Tout comme le monde d’Homère, celui de Virgile est cruel et sans pitié. Guerrier solitaire, comme Achille, Énée n’est, explique Grimal, que le jouet des Destins. « Aux derniers vers du poème, il abat Turnus, après avoir, un bref instant, éprouvé la tentation d’avoir pitié. Mais ses états d’âme, que ce soit pitié ou colère, lorsqu’il aperçoit sur son ennemi le baudrier de Pallas, ne sont que des mouvements qui n’agitent que la surface des choses. Le véritable maître du jeu est Jupiter, qui lui-même obéit aux Destins. » 4
Dans les écoles du monde occidental, les poèmes d’Homère et Virgile, fondés sur une vue cyclique du destin, sont restés longtemps en concurrence avec la ligne droite de la Bible. Ils sont en effet remis à la mode, dès le 8 e siècle, dans l’empire byzantin, avant de revenir vers l’Italie, au moment où les Grecs qui le peuvent fuient les Ottomans. Dans ces épopées, il n’est jamais question du travail des cultivateurs et des commerçants qui nourrissent les guerriers, ni des artisans qui forgent leurs armes et construisent leurs navires. Il est méprisable de travailler pour produire des richesses ; mais il est glorieux de s’en emparer par la force.
Au contraire, le dieu d’Israël condamne le meurtre et le vol, et c’est dans la Bible que, pour la première fois, est honoré le travail plus que la guerre. C’est d’abord dans l’Ancien Testament, puis dans les Évangiles, qu’on trouve les semences de la modernité. Comme le philosophe et académicien René Girard aime le dire : « La modernité ne vient pas d’Athènes, mais de Jérusalem. » Le message de la Bible juive est très différent de celui des anciennes épopées. La guerre n’y est plus considérée comme l’accomplissement suprême du destin humain. « Tu ne tueras pas ! » ordonne le Dieu d’Israël.
Les juifs semblent être les premiers à reconnaître la dignité de l’homme au travail. Loin de mépriser le travail, ils l’honorent, puisque Dieu lui-même a travaillé six jours pour créer le monde, avant de se reposer le 7 e jour. Il ordonne dans son 4 e commandement : « Tu travailleras 6 jours et le 7 e tu te reposeras ». Les fruits du travail sont protégés par le 8 e commandement : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin, ni ses serviteurs, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui lui appartient. » Au 13 e siècle, l’Église incorporera les 10 commandements dans l’enseignement populaire. C’est aussi à ce moment-là que se produira une révolution agricole et commerciale qui commencera en Europe occidentale une ère de prospérité sans précédent.
Le peuple d’Israël avait été vaincu par les Romains, un peuple prédateur imprégné des valeurs de l’Iliade et de l’Odyssée. Quand Jésus paraît, les juifs n’ont qu’un maître, César Auguste. Partout les esclaves sont la classe la plus nombreuse. Partout on méprise l’homme, sa liberté et sa vie. Des gladiateurs sont forcés de combattre pour distraire des foules sanguinaires. C’est alors qu’une voix s’élève de Galilée pour dire : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». La voix annonce un nouveau Royaume, où l’homme n’aura désormais à s’incliner que devant Dieu. Peu à peu, la voix devient si forte qu’elle prend possession de l’empire. Puis l’empire meurt, mais le christianisme lui survit et donne naissance à un monde nouveau, le monde moderne. Comme Moïse, Jésus enseigne qu’on ne peut honorer à la fois Dieu et Mammon ; mais il ne dit pas de voler les richesses. Au contraire, dans sa parabole des Talents, il loue le travail, l’épargne et l’investissement. Il faudra pourtant attendre le Moyen Âge, pour que commence à être reconnue la dignité de l’homme, de tout homme et de toute femme. Pour la première fois, ces dernières sont plus nombreuses que les hommes dans l’activité des villes. L’expansion économique et démographique nourrit le surgissement de l’art roman, puis de l’art gothique.
Plus tard, les hommes de la Renaissance vont mépriser le passé proche et chrétien, pour exalter un lointain passé païen. Ils vont ignorer la période qui a conçu les grandes cathédrales et inventé l’hôpital et l’université. Ils vont même la rabaisser, en parlant de style gothique, du nom de tribus barbares, les Goths, venus de Scandinavie à la fin de l’empire romain. En louant l’Antiquité, ils tentent, plus ou moins consciemment, de secouer le joug d’un millénaire de christianisme, d’une période où les élites européennes communiquent en latin et se considèrent avant tout comme des chrétiens, de l’Irlande à la Calabre, car les nations n’existent pas encore.
Après la conquête de Byzance par les Turcs, en 1453, la nostalgie de Rome s’empare des esprits, et conduit à une redécouverte des études gréco-latines. L’Iliade, l’Odyssée, l’Enéide, toute une littérature qui méprise l’homme au travail – et aussi la femme – vient alors concurrencer les Évangiles. Ces textes épiques sont un élément fondamental de la Renaissance. Le mot Renaissance évoque une marche irrésistible du progrès, après une longue période de stagnation et d’obscurantisme, des âges sombres appelés faute de mieux Moyen Âge, c’est-à-dire une période amorphe, entre la gloire de l’Antiquité et la naissance d’un nouveau monde qui veut s’en inspirer.
Un désir nostalgique de retour au passé va alors imprégner durablement la pensée européenne. Pour Machiavel, la république romaine est un modèle indépassable. C’est l’idée circulaire de l’Éternel Retour qui revient en force et s’impose, pour contredire la ligne droite de la révélation judéo-chrétienne. La remise à la mode de l’épopée homérique, au détriment de la Bible, est évidente aussi dans les arts plastiques. C’est ainsi que les thèmes bibliques cèdent la place aux dieux de l’Olympe. Au château de Fontainebleau, François Ier avait créé une galerie d’Ulysse. Sous Louis XIV, dans ce siècle encore si profondément croyant qu’on l’a appelé «le grand siècle des âmes », avec des saints comme François de Salles, Jeanne de Chantal ou Vincent de Paul, Versailles a été uniquement décoré de sujets païens : galerie d’Apollon, salon de Diane, etc. Dans les beaux-arts comme en littérature, c’ est un formidable retour en arrière, vers des modes de pensée préchrétiens, une réaction contre la modernité, mais réaction qui prétend à la modernité.
Avec Luther et Calvin, la Réforme est aussi une retour en arrière, puisque la théorie de la prédestination rejoint le fatalisme antique, et que les Évangiles et la Tradition sont rétrogradés au même niveau qu’une source plus ancienne, l’Ancien Testament de la Bible hébraïque, la Torah. C’est alors aussi qu’est remise en question la théorie des deux glaives , c’est-à-dire le délicat équilibre trouvé au Moyen Âge, entre le pouvoir spirituel des papes et le pouvoir temporel des princes, équilibre qui permit la naissance de la modernité.
C’est ce fragile équilibre que rompt brutalement la Réforme, au profit des souverains temporels, alors poussés à se saisir de l’autorité spirituelle. C’est ce qu’ils font en Europe du nord. On a calculé que, sous Henri VIII, un quart des propriétés change de main en Angleterre, un bouleversement comparable à celui de la conquête normande de 1066. En Allemagne, à la même époque, Luther encourage de vastes transferts de propriétés et de pouvoirs, afin d’obtenir le soutien des princes allemands, heureux de l’occasion de s’emparer des biens de l’Église, et du pouvoir de nomination des évêques et les abbés.
Deux siècles plus tard, c’est un prince luthérien cumulant tous les pouvoirs, Frédéric II de Prusse, qui suscite à Berlin la Sparte des temps modernes, et ouvre la boite de Pandore du militarisme et du nationalisme. Comme le feront après lui Napoléon et Hitler, il mobilise des adolescents qu’il envoie à la mort. Comme ils le feront aussi, il abandonne sa capitale aux Russes, qui pillent Berlin en 1760. Essentiellement conçu pour la guerre, cet État d’un type nouveau, jusque-là inconnu dans l’Europe chrétienne, fait mourir par fait de guerre un jeune Prussien sur quatre pendant le règne de Frédéric. Il n’en est pas moins salué par Voltaire comme une éclatante réussite
Quelques années plus tard, Frédéric est aussi admiré de Napoléon. Après Iéna, ce dernier va se recueillir à Potsdam sur sa tombe, le 24 octobre 1806. Il dit alors à ses hommes : « Découvrez-vous, Messieurs. S’il était vivant, nous ne serions pas ici. » L’État militaire prussien sert de modèle à l’Empire français, et aussi aux Second et Troisième Reich. On a trouvé un portrait de Frédéric II dans le bunker où Hitler a passé ses derniers jours, avant de se suicider.
Pour combattre le christianisme on n’a cessé de prôner des idées plus anciennes. La Réforme protestante insiste sur l’importance de l’Ancien Testament, mis sur le même pied que l’Évangile. Rousseau, Danton et Robespierre auraient voulu faire revivre Sparte et la république romaine. Après Robespierre, Bonaparte veut d’abord établir une république à la romaine ; mais il hésite – on voit sur des monnaies de l’époque la curieuse mention : République française, Napoléon Empereur – avant de finalement choisir l’empire à son profit.
C’est tout naturellement que nous avons tendance à voir le passé en fonction de nos préoccupations présentes. Robespierre, Saint-Just et Gracchus Babeuf se sentent Romains, contre les nobles qui descendaient, croyaient-ils, des Francs, et qu’il fallait renvoyer, comme le demandait Sieyès, dans les forêts de Franconie. C’est ainsi que Bonaparte, nouveau Charlemagne, se proclame empereur, et nomme son fils roi de Rome. Mais lorsque, au siècle suivant, après avoir écrasé les armées françaises, un roi de Prusse vient, en 1871, se faire proclamer César à Versailles, il ne nous reste plus qu’à redevenir Gaulois, comme l’avait proposé Michelet, en inventant une Gaule idéale, magistralement imaginée par Camille Jullian, dans les huit volumes de son Histoire de la Gaule , achevée en 1926. En revanche, à la même époque, Mussolini et Hitler s’identifient à Rome, dont ils veulent imiter l’architecture. César de carnaval, Mussolini le tente dans un quartier de Rome (EUR). Hitler dresse les plans d’une nouvelle Rome grandiose, Germania, qui devait s’élever à la place de Berlin. C’est aussi l’histoire romaine qui continue encore aujourd’hui d’inspirer les symboles de la république française, notamment les faisceaux de verges entourant la hache des bourreaux romains.
Cette nostalgie vient de ce que l’on a longtemps cru que la chute de Rome n’était pas seulement la fin d’une civilisation, mais aussi la fin de la civilisation, le début d’ Âges Sombres de misères et de violences. À la lumière de découvertes récentes, notamment archéologiques, cette perception est remise en cause. En 1971, un brillant historien britannique, Peter Brown, publie The World of Late Antiquity , un livre très influent, car c’est à partir de là qu’on abandonne le terme péjoratif de Bas Empire pour lui substituer celui, plus neutre, d ’Antiquité tardive . Selon Brown, de 200 à 800, se produit moins une chute qu’une transformation, non pas une décadence, mais une renaissance religieuse et culturelle. Puis, dans un autre livre, il montre que la période qui va de 200 à 1000 est, en fait, une ère nouvelle, diverse et triomphale, la naissance d’une nouvelle civilisation : la Chrétienté occidentale. 5

BEAU COMME L’ANTIQUE
La modernité serait-elle née à Rome ? Trouve-t-elle sa source dans l’idée impériale, qui ensorcelle les hommes depuis deux millénaires ? Faudrait-il remonter à l’empire perse ou à celui d’Alexandre ? Mais Alexandre n’était que basileus, c’est-à-dire roi. Ce ne sont pas les Grecs, mais les Romains qui ont inventé l’empire tel que nous le concevons, avec Jules César et ses héritiers. Empereur se dit d’ailleurs Kaiser en allemand, et Czar ou Tsar en russe, en serbe et en bulgare. Jusqu’en 1453, à Constantinople, les Grecs ont continué d’appeler leur empereur basileus . À partir du mot imperator, qui en latin signifie seulement chef, général victorieux, Rome nous a transmis une image de souverain prestigieux, au-dessus des simples rois, au point qu’encore en 1871, un roi prussien croit utile à sa gloire de venir sceller sa victoire sur la France, dans la galerie des glaces, à Versailles, en se faisant décerner le titre de César : Kaiser du Deuxième Reich ou empire, le premier étant le Saint Empire. Le Troisième sera celui de Hitler.
Est-il encore utile, aujourd’hui, d’étudier la Rome antique pour comprendre notre temps, en particulier la république impériale qui domine le monde? En fait, c’est dès l’époque de la République, deux siècles avant le Principat d’Auguste, que Rome avait conquis son empire pour créer une hégémonie transnationale. C’est là un sujet que connaît bien le grand historien Paul Veyne, professeur au Collège de France et remarquable latiniste, comme Pierre Grimal. Il y eut, pense-t-il, une première mondialisation à Rome, mondialisation commencée dès la République, dans « les atroces guerres civiles qui devaient déboucher sur la monarchie augustéenne et avaient saccagé l’Orient devenu un enjeu, un champ de bataille, une terre d’aventure et avant tout une proie à dépecer pour les magnats romains qui se disputaient le pouvoir les armes à la main et qui pressuraient chacun leur part de Grèce et d’Orient pour financer leurs guerres. » 6 La monarchie césarienne n’a rien à voir avec les monarchies chrétiennes qui sont apparues, plus tard, en Europe occidentale, sur les ruines de l’empire.
Selon Veyne, c’est une dictature militaire arbitraire. « Le principat, note-t-il, n’avait pas l’équivalent des «lois fondamentales » non écrites de l’Ancien Régime. La plupart des régimes politiques sont limités par une tradition inconsciente, dont la réalité et la puissance ne se révèlent que trop, lorsque cette tradition n’existe pas ou qu’un régime dictatorial rompt avec elle ; les phénomènes les plus divers de tératologie politique peuvent alors apparaître, tels que notre siècle en a connu. Or le régime impérial était né sans tradition ni modèle étranger ; jusqu’au III e siècle, il n’a pas existé de rôle auquel les princes se seraient conformés à leur insu et qui aurait limité leurs errements ou excentricités. Pire encore, il existait bien une tradition, mais c’était celle du pouvoir comme imperium, qui bousculait tout obstacle ; d’où les caprices sultanesques de Néron, Caligula et autres, tandis que notre ancien Régime n’aura pas ses «Césars fous»… Ce pouvoir absolu auquel la noblesse n’était pas en mesure de faire contrepoids n’avait d’autres limites que les prétendants rivaux, le meurtre du maître ou, si ce maître était un faible, les intrigues de sérail. » 7 L’absence d’État de droit est une des raisons qui ont empêché l’émergence d’une classe moyenne à Rome. Le bourgeois, personnage central de la modernité, n’est pas né dans la Rome antique, car, selon Veyne, corruption et esclavage ont empêché tout décollage économique. Rome était « l’empire du bakchich et de l’extorsion ou squeeze à tous les niveaux, comme les empires turc ou chinois. » 8
Après les guerres civiles du dernier siècle de la République, le Principat, puis l’Empire, semblent être le prix qu’il faut payer pour acheter la paix civile. Un prix très élevé, comme le montre la dépopulation révélée par l’archéologie. En cinq siècles, la partie européenne de l’empire perdra entre le tiers et la moitié de sa population. On est loin de l’Âge d’Or évoqué par Montesquieu et Gibbon.
C’est un sombre tableau que peint Veyne, qui se demande même si le césarisme est bien un système politique. En tout cas, souligne-t-il, ce n’est, en aucune manière, un État de droit. « La mort en cet empire rôdait partout pour tout le monde petits et grands. Nous avons énuméré les usurpations incessantes, la mort violente des princes à deux chances sur trois, la loi de la jungle dans la classe gouvernante, le droit impérial de vie et de mort, la troupe envoyée contre les populations, l’ imperium qui évacue l’idée d’un « droit » pénal ; ajoutons les réquisitions abusives, l’impunité avec laquelle les latifundiaires écrasent les petits propriétaires, les prisons privées pour dettes, les abus de pouvoir par l’administration, de puissance par les puissants, le degré élevé de férocité et d’arbitraire des répressions juridiques ou politiques, les épidémies de chasse aux magiciens ou à l’adultère, l’énorme chapitre de la vénalité, de la corruption, des détournements et des squeezes dans l’administration, la justice et la vie économique. » 9
C’est au contraire une vision idéalisée de Rome qui s’impose à la Renaissance. L’excellence des études latines en France, grâce à l’Église, avait conduit, dès le quinzième siècle, à une exceptionnelle prégnance de l’histoire romaine sur les esprits. Langue de l’Église, le latin était le vecteur d’une admiration et d’une surestimation de l’héritage antique. Pour les écoliers français, le grec était moins la langue des Évangiles que celle de Plutarque, et le latin, moins celle de la Vulgate que celle de Salluste, de Tite-Live et de Tacite.
Mais, de tous les historiens antiques, Plutarque fut de loin le plus populaire, grâce à la traduction française de Jacques Amyot, qui fut élevé par Henri III au sommet des honneurs : Grand Aumônier de France, évêque d’Auxerre et chevalier du Saint Esprit. Il mit dix-sept ans à traduire Plutarque. On a dit qu’il avait trahi à la fois Plutarque et l’Église. Sa prose transmet un enthousiasme sans limites pour l’ancien monde païen et laisse supposer un « bon », un « naïf » Plutarque, dont les leçons vont susciter chez les jeunes Français l’admiration pour les «grandes âmes » antiques. Publiées en 1559, les Vies parallèles donnent le goût de la sagesse et de l’héroïsme antiques . C’est notre bréviaire , dit Montaigne. Après lui, Descartes, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Danton, Robespierre et Bonaparte admirent les héros de Plutarque, tels qu’exaltés par la traduction d’Amyot. Pascal fut l’un des rares grands esprits français à avoir résisté à l’engouement général, qui n’épargne pas le reste de l’Europe occidentale.
Même en Angleterre, encore au début du 18e siècle, où l’on est en train d’inventer la liberté politique, on veut aussi s’inspirer de Rome. À peine nommé par George 1 er à la tête du cabinet de Londres, Lord Stanhope écrit à l’abbé de Vertot, historien français réputé, auteur en 1719 d’une Histoire des révolutions de la République romaine . Dans un mémoire de quatre pages, il lui envoie de Londres d’urgentes questions sur le Sénat de la République romaine : « Sachant que le Sénat de cette époque est exclusivement composé de Patriciens, comment choisit-on, parmi eux, ceux qui siègeront au Sénat ? L’appartenance à ce corps résulte-t-elle du principe héréditaire, ou de la nomination par des magistrats compétents ? » C’est dans le but de magnifier les institutions britanniques modernes, telles qu’elles sont en train d’évoluer depuis la Glorious Revolution de 1688, que Lord Stanhope veut qu’on compare la chambre des Lords au Sénat romain. Vertot, qui avait pour Rome une admiration sans borne, développait alors la légende d’institutions romaines marquées du signe exclusif de l’amour de la liberté, et s’appuyant sur la pauvreté et la vertu.
On a longtemps aimé croire, en France, à l’origine troyenne de notre millénaire monarchie, qui faisait des Francs les égaux des anciens Romains. Si les patriciens romains descendaient d’Énée, nos rois, eux, descendaient de Francus, fils d’Hector et d’Andromaque. Vertot est un romaniste s’opposant aux thèses germanistes. Mais au début des années 1730 le balancier est en train de revenir vers le germanisme, et l’on redécouvre l’évidence affirmée deux siècles plus tôt par Jean Bodin : Les Francs sont des Germains. C’est alors que se répandent les idées du comte Henri de Boulainvilliers, mort en 1722, pour qui la France n’est pas du tout, comme on le prétend, une société chrétienne où trois ordres collaborent harmonieusement avec le roi au bien commun, mais au contraire le champ clos d’un affrontement permanent entre deux races ennemies, la gauloise et la franque.
Selon Boulainvilliers, les Francs sont venus jadis libérer les Gaulois de l’esclavage où les maintenaient les Romains. En s’emparant des terres de l’aristocratie gallo-romaine, les Francs ont soulagé la paysannerie gauloise des lourdes taxes en numéraire dont le produit servait à payer les mercenaires de l’empereur. Ces impôts ont cessé d’être nécessaires, dès l’instant où les braves Francs ont pris en charge la défense de la Gaule, moyennant de faibles redevances en nature, juste de quoi nourrir frugalement les guerriers. C’est ainsi que les Gaulois ont commencé à prospérer grâce au système féodal naissant. Non content de mettre à la mode la lutte des races, Boulainvilliers invente la féodalité, qui n’était pas jusque-là considérée comme un système particulier. Loin d’être, comme le croit à tort l’historien Emmanuel Le Roy-Ladurie, « un obscur théoricien de la noblesse, » il est au contraire un écrivain reconnu, cité avec respect notamment par Montesquieu et Voltaire. « Nos pères, les Germains, » écrivait Montesquieu dans l’Esprit des Lois. 10
Entre la Rome républicaine, qui inspire Danton et Robespierre, et le césarisme ensuite revendiqué par Bonaparte, s’intercale une intéressante réaction, celle du comte de Volney (1757-1820), remarquable savant, qui était allé apprendre l’arabe en Syrie. Bien que noble, il avait, comme Mirabeau, été élu député du tiers-état en 1789, avant d’être emprisonné sous la Terreur. En 1794, après thermidor, il occupe la chaire d’histoire de la toute nouvelle École Normale. Dans son discours inaugural, il parle d’abord de l’impérialisme militaire et culturel des Anciens; de «l’égoïsme orgueilleux et intolérant, par lequel les Romains et les Grecs ennemis de l’univers ont anéanti les livres des autres peuples… ils nous ont rendu presque complices de leur tyrannie, par l’admiration éclatante et par l’émulation secrète que nous portons à leurs triomphes criminels. » Puis il dénonce : « Vous sentez que je veux parler de cette manie de citations et d’imitations grecques et romaines qui depuis quatre ans nous ont frappés d’un véritable vertige. Nous reprochions à nos aïeux l’adoration superstitieuse des Juifs, et nous sommes tombés dans une adoration non moins superstitieuse des Romains et des Grecs ; une nouvelle secte a juré par Sparte, Athènes et Tite-Live. » Il montre ensuite que la réalité des sociétés antiques était « diamétralement contraire à leur énoncé ou leur intention. » « Ils ont oublié qu’à Sparte une aristocratie de trente mille nobles tenait sous un joug affreux six cent mille serfs, qu’à Athènes, il y avait quatre têtes d’esclave pour une tête libre ; qu’il n’y avait pas une maison où le régime despotique de nos colons d’Amérique ne fut exercé par ces prétendus démocrates, que Rome, cette prétendue république, fut toujours une oligarchie, composée d’un ordre de noblesse et de sacerdoce, maître presque exclusif des terres et des emplois, et d’une masse plébéienne grevée d’usure, n’ayant pas quatre arpents de terre par tête, et ne différant de ses propres esclaves que par le droit de les fustiger. Oui, plus j’ai étudié l’Antiquité et ses gouvernements si vantés, plus j’ai conçu que celui des Mameluks d’Égypte et du Dey d’Alger ne différaient pas essentiellement de ceux de Sparte et de Rome. »
Le césarisme des deux Napoléon est un avatar du romanisme. Rappelons l’Histoire de Jules César , publiée par Napoléon III, en 1865, chez Plon. Certes, il n’a signé que la préface, et il fut aidé dans sa rédaction par Mérimée et d’autres, mais ce sont bien les idées de l’empereur. Pour lui César est un démocrate, « défenseur des opprimés ». La République romaine ne méritait pas de regrets. En tout état de cause, ce n’est pas César qui prit l’initiative de la guerre civile ; « Il y fut forcé par les manœuvres et les menaces de ses adversaires ; le recours à la force était le seul moyen qui lui restât pour défendre la « cause populaire » qui était la sienne. » Les traces laissées par Jules César en Gaule intéressent aussi au plus haut point l’empereur des Français, qui crée en 1862 un Musée gallo-romain dans le château de Saint Germain rénové, aujourd’hui devenu le Musée des Antiquités Nationales. L’intérêt pour le césarisme dépasse bientôt les limites de la science historique. En Allemagne, Max Weber, élève de l’historien Mommsen, et père de la sociologie allemande, fait de César le modèle du « chef charismatique ». Un peu plus tard, le Russe Rostovtzeff, qui pourtant déteste Marx et le marxisme, décrit avec brio l’économie des royaumes hellénistiques et de Rome en termes de lutte des classes, quand s’oppose aux aristocraties administratives et foncières un prolétariat rural renforcé par les infiltrations barbares.
Le long affrontement franco-allemand, déclenché par les agressions militaires de la France révolutionnaire et impériale, rend bientôt inacceptable chez nous le Nos Pères, les Germains de Montesquieu. Pourtant, ni Fustel de Coulanges, ni Camille Jullian ne peuvent en revenir au romanisme de l’abbé de Vertot, car ils ont un compte à régler avec l’empire romain. Pour eux, il n’y a aucun doute, nos ancêtres ne sont ni romains ni germains, ils sont gaulois. Tous les deux manifestent un repli de la pensée historique française sur le pré carré. Ils se méfient des vastes espaces impériaux revendiqués par le Second Reich allemand proclamé à Versailles en 1871, et plusieurs historiens français cultivent alors une conception étroitement ethnique de la nation.
La surestimation de l’Antiquité est tout à fait compréhensible. Particulièrement impressionnant, en effet, est l’héritage laissé par les poètes, artistes, philosophes et mathématiciens comme Homère, Thalès, Phidias, Platon, Aristote, Épicure, Euclide et les stoïciens, quand la civilisation grecque atteint son apogée dans le cadre de villes-États, les cités. C’est alors une structure nouvelle qui enfante des formes politiques et des concepts auxquels on n’avait encore jamais pensé. D’une passion générale pour le débat public et l’échange d’idées surgit l’explosion de la philosophie, qui forge des concepts dont nous nous servons encore aujourd’hui.
Pour la première fois, peut-être, l’esprit humain se croit capable de comprendre le monde. Cette attitude est à l’origine de la pensée scientifique telle que nous la concevons aujourd’hui. Pourtant, si elle a conduit dans l’Antiquité à quelques inventions techniques, elle n’a pas vraiment modifié les conditions de production, ni favorisé un progrès économique durable. Au moment de la mort d’Alexandre, on avait d’excellentes idées sur la fraternité des hommes et la nécessité de la paix et de la concorde, mais elles restaient cantonnées à une petite élite de philosophes, sans descendre au niveau du peuple et de la masse des esclaves. Jamais les Grecs n’ont connu l’égalité juridique.
Les conquêtes d’Alexandre en Asie et en Afrique n’ont guère changé la manière dont les hommes vivent et travaillent. Les bases matérielles de la société hellénistique sont demeurées aussi primitives et routinières que celles de l’Athènes de Périclès. Certes, l’expansion de la Grèce et de sa langue à travers l’Orient a stimulé le commerce, ouvert de nouveaux marchés et engendré une certaine prospérité, mais le marché commun créé par le monde hellénistique – un premier exemple de mondialisation – n’a pas apporté le développement dans le sens moderne du terme, c’est-à-dire l’augmentation du bien-être et du niveau de vie du plus grand nombre. Pourtant, la science était née alors en un feu d’artifice sans précédent. C’est le domaine où, avec la littérature, la civilisation grecque a connu sa plus grande réussite. C’est alors qu’Aristarque de Samos affirme, contre Aristote, que le centre du monde n’est pas la terre mais le soleil. Cela n’empêchera pas Claude Ptolémée, quelques siècles plus tard, sous l’empire romain, d’en revenir au géocentrisme d’Aristote, qui s’imposera jusqu’au 16 e siècle, quand le Polonais Copernic ressuscite l’héliocentrisme d’Aristarque de Samos, au grand dam de l’Église romaine, mais aussi de Luther.
Archimède, un des plus grands savants grecs, est à Syracuse, quand les Romains l’assiégent, lors de la seconde guerre punique. Il en aurait même dirigé la défense pendant trois ans, en faisant construire des catapultes et des miroirs ardents concentrant la lumière du soleil pour enflammer les navires romains. Un contemporain d’Archimède, Eratosthène de Cyrène, démontre que la terre est ronde. Il en calcule même la circonférence. Les savants hellénistiques inventent la machine à vapeur, attribuée à Hiéron d’Alexandrie, et toutes sortes d’automates ; mais ces inventions ne déboucheront pas sur des applications pouvant augmenter la productivité du travail. On n’en éprouve pas le besoin, puisque les esclaves sont nombreux. L’outillage reste primitif et l’économie statique, alors même qu’évolue une nouvelle société cosmopolite qui ne se contente pas des acquis de la civilisation grecque classique. C’est à Alexandrie que s’épanouit la période la plus intellectuellement créative de l’Antiquité, avec de nouvelles idées philosophiques, qui vont ouvrir la voie au christianisme et fournir à l’Église des cadres de pensée durables. La période hellénistique fut beaucoup plus brillante que les siècles de domination romaine qui allaient suivre.

RÊVE RÉPUBLICAIN
De même que Platon avait admiré les tyrans de Syracuse et l’oligarchie de Sparte, plus que la démocratie de sa cité d’Athènes, à partir de la Renaissance, les philosophes se mettent à admirer sans modération l’empire romain. Voltaire et Montesquieu sont d’inconsolables nostalgiques de «la grandeur des Romains ». L’historien britannique Edward Gibbon croit que le siècle des Antonins (96 à 192) – du moins sous ceux qu’il appelait « les cinq bons empereurs, » avant Commode – avait été la période la plus heureuse de l’histoire humaine, un dernier bel été de civilisation, avant un hiver de décadence et de barbarie. Au siècle suivant, Gustave Flaubert écrit à un correspondant: «Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été ». Ainsi, encore à la fin du 19 e siècle, la Rome impériale apparaît à un homme cultivé comme un modèle d’humanisme.
Aujourd’hui, les historiens de Rome savent bien que ce « moment unique » fut en réalité une tragique période de mépris de l’homme et encore plus de la femme, dans une société fondée sur la conquête et la servitude, où le pouvoir politique se transmet par la corruption et la violence. Aucune dynastie romaine n’a le temps d’imposer durablement sa légitimité. Celle des Antonins – l’heureuse époque de Gibbon – est fondée sur la décision d’un seigneur de la guerre d’adopter un autre seigneur de la guerre. Aucun n’a de successeur biologique, sauf Marc Aurèle, malheureusement devrait-on dire, puisque son fils, Commode, par ses excès, va faire sombrer la dynastie. La stérilité des empereurs, l’insuffisante protection de la famille et du mariage, notamment refusé aux esclaves – c’ est-à-dire à la moitié de la population – les impôts arbitraires et confiscatoires, le mépris du droit de propriété et le dirigisme, tout cela participe au naufrage, même si aucune de ces causes n’explique à elle seule la dépeuplement.
Dans les campagnes qui se vident, où la terre n’est plus cultivée, des barbares de plus en plus nombreux sont autorisés à s’installer à l’intérieur du limes et à s’enrôler dans l’armée, au point que, presque tous les généraux de l’empereur Julien portent des noms barbares. Même sous les supposés « bons empereurs », une administration arbitraire au service d’un État prédateur étouffe les initiatives indispensables au progrès. C’est un monde brutal et corrompu de redistribution démagogique des richesses par la spoliation. Le Sénat est décimé, au point que les grandes familles de la République sont éliminées en moins d’un siècle.
En vantant les deux premiers siècles de l’empire romain, Flaubert veut ignorer le destin tragique des meilleurs esprits de ce temps. Cicéron, Lucrèce et Sénèque ont connu une mort violente. Contraint par Auguste à l’exil, pour une cause que nous ignorons, Ovide ne revit jamais Rome et mourut désespéré au bord de la Mer noire. Si, de Machiavel à Flaubert, les admirateurs de Rome n’ont pas manqué, c’est parce que, pendant longtemps, la connaissance de cette période a dépendu de la lecture des historiens et écrivains romains. Mais aujourd’hui l’archéologie et l’épigraphie sont venues modifier notre perception du monde antique, en nous montrant que la vie était moins rose que ne le prétendaient des écrivains flagorneurs des pouvoirs en place.
Valeurs de la république, pacte républicain , jamais définis, ces termes sonnent bien et font partie du vocabulaire politique français. En latin, res publica signifie simplement chose publique ou État. Il ne désigne pas un régime politique particulier. Sous les empereurs successeurs de César, quand les Romains voulaient rappeler le régime antérieur que nous appelons république, ils utilisaient le mot libertas. Si la France devient une république en 1792, c’est à cause du prestige dont jouit alors la république romaine. Selon la légende, elle est instaurée en 509 av. JC par Lucius Junius Brutus, un neveu du roi Tarquin le Superbe, qui soulève le peuple et abolit la monarchie. Il est le premier consul du nouveau régime. Ses deux fils étant soupçonnés de vouloir rétablir la monarchie, il les fait exécuter. Cela semble si admirable à Voltaire qu’il en fait une tragédie en 1730. Le peintre David en fera un tableau qu’il expose au salon de 1789, à Paris, alors qu’il était déjà célèbre pour son tableau sur le Serment des Horaces qui avait fait sensation en 1785, et a été perçu comme un manifeste contre une culture chrétienne déclinante, qui devait céder la place à des valeurs plus viriles et patriotiques inspirées de Rome. L’héroïsme est alors à la mode, dans une France largement épargnée par la guerre, qui vit depuis 1715 sous deux souverains pacifiques. Aucune armée étrangère n’a foulé son sol depuis 1712. Les exploits de Rochambeau et de La Fayette en Amérique n’ont pas suffi à étancher la soif de gloire militaire d’une jeunesse ardente nourrie de Plutarque, exaltant les exploits des héros grecs et des conquérants romains. C’est en effet moins son régime politique que sa formidable puissance militaire et ses conquêtes qui rendent la république romaine si fascinante.
En 147 av. JC, Scipion Emilien, petit-fils de Scipion l’Africain, qui avait défait Hannibal à Zama, un demi-siècle plus tôt, est en train de détruire Carthage. Contemplant l’agonie de la grande ville en flammes, il se tourne vers son ami, l’historien grec Polybe, et lui dit en grec : « Je crains et prévois qu’un jour, quelqu’un donnera le même ordre pour détruire ma patrie. » En effet, un demi millénaire plus tard, en 410, Alaric ordonnera le sac de Rome. Après la destruction de Carthage, Rome n’a plus de rivaux. Homme cultivé et fervent helléniste, Scipion Emilien a, en sa jeunesse, noué une amitié durable avec Polybe, qui fut commandant de cavalerie dans la Ligue achéenne combattant les Romains. Envoyé à Rome comme otage, après la défaite de Pydna, en 168 av. JC, Polybe s’est rallié à Rome qu’il admire et dont il a entrepris d’écrire l’histoire. « Qui serait assez léger et paresseux, écrit-il, pour ne pas vouloir connaître comment et avec quelle sorte de gouvernement les Romains ont, en moins de 53 ans, conquis presque tout le monde habité qu’ils ont placé sous leur domination, une réussite comme on n’en avait encore jamais vue ? »
Depuis deux mille ans, on continue de se poser la question. Nombreuses furent les réponses proposées. Pour Polybe, aucun doute, c’est leur régime politique qui explique ces succès, leur fameuse « constitution mixte », résumée dans la phrase inscrite sur tant de monuments : Senatus populusque romanus. C’est une constitution aristocratique, puisque le Sénat n’est pas élu, mais est composé de familles patriciennes et d’anciens élus du peuple. Il constitue un réservoir d’expérience et une assurance de stabilité. En revanche les magistrats élus – l’élément démocratique du système – changent chaque année. L’élément monarchique est le pouvoir absolu et sans appel des magistrats élus, notamment les deux consuls, qui ont un droit de châtiment et même de vie et de mort sur les citoyens, symbolisé par les faisceaux de verges entourant la hache, instruments du bourreau, qui figurent encore aujourd’hui fièrement sur tant de monuments, et jusque sur le papier à lettres de nos ministres et hauts fonctionnaires. Selon Polybe, la constitution mixte aurait permis à Rome d’échapper aux cycles de déclin et de changement frappant inéluctablement les formes simples de gouvernement : monarchie, aristocratie ou démocratie. Cette analyse parut convaincante de Cicéron à Montesquieu. Elle n’était pas absente de l’esprit de général de Gaulle, quand il proposa, en 1969, d’ouvrir le Sénat à de supposées « forces vives », experts et syndicalistes. Le peuple ayant répondu non au referendum à ce sujet, le général de Gaulle quitta immédiatement le pouvoir.
Les Romains ont moins spéculé que les Grecs sur la parfaite constitution. Ils ont prouvé le mouvement en marchant, en modifiant de manière pragmatique leurs pratiques politiques en fonction des besoins. Leur constitution ne fut jamais un texte unique, mais un ensemble de traditions, de coutumes et de croyances, comme la constitution britannique actuelle ou les lois fondamentales de l’ancienne France. C’est ainsi que les Romains parvinrent à limiter les guerres de classes qui furent fatales à tant de cités grecques. En 287 av. JC, un compromis avait été trouvé : les lois votées par les plébéiens s’imposeraient désormais non seulement aux plébéiens, mais aussi aux patriciens. Les uns et les autres peuvent se présenter à toutes les magistratures.
Plus pragmatiques que les Grecs, moins soucieux de théorie politique, les Romains acceptent de partager, à des degrés divers, la citoyenneté avec d’autres cités en Italie. Ils fusionnent d’abord Rome avec les cités latines. Mais ensuite avec les autres Italiens le droit de vote est modulé au cas par cas. Certains peuvent voter sans être éligibles. Les pouvoirs locaux sont plus ou moins décentralisés, et la soumission aux impôts et au service militaire est variable. La combinaison de la force militaire et du sens du compromis permet aux Romains d’imposer leur hégémonie sur l’Italie et sur l’ensemble du bassin méditerranéen. Au lieu de réduire les cités vaincues à l’obéissance pure et simple, comme l’avait tenté l’Athènes de Périclès, dont l’impérialisme avait rapidement échoué, Rome étend progressivement sa citoyenneté aux peuples conquis. Après avoir annexé Italie, Carthage, Ibérie, Grèce, Gaule et Orient hellénistique, la constitution républicaine devient inadaptée au gouvernement d’un immense empire. En particulier, le recrutement de l’armée n’est plus compatible avec des expéditions coloniales et des garnisons lointaines.
Les armées de la République sont formées de citoyens paysans mobilisés seulement quelques mois, le temps d’une campagne. Lorsque l’empire s’étend, les hommes doivent s’absenter si loin et si longtemps que leurs fermes dépérissent. Les légionnaires ont en outre pris goût à la vie facile dans les riches villes hellénistiques qu’ils occupent et pillent. À leur retour, ils n’ont plus envie de se remettre au travail sur leur ferme laissée à l’abandon, d’autant qu’ils reviennent avec un pécule et un ou deux esclaves. Beaucoup vendent alors leur lopin pour aller s’installer en ville, car l’arrivée massive d’esclaves en Italie rend le travail libre de moins en moins rentable. C’est d’autant plus tentant qu’à Rome il y a des distributions gratuites de pain et d’huile. Tandis que les hauts fonctionnaires et les généraux, après avoir fait fortune en tondant sans merci les provinciaux, rachètent des terres, les petits cultivateurs cèdent la place aux esclaves ramenés des campagnes outre-mer. On estime généralement qu’en Italie, à la fin de la République, il y a entre un et deux millions d’esclaves sur une population totale d’environ quatre millions.
En 107 av. JC, il faut recruter une armée pour aller en Afrique soumettre Jugurtha, un roi numide rebelle. Le consul Gaius Marius, dont les ancêtres n’étaient pas romains – c’était un homme nouveau d’origine italienne – ne trouve pas assez de paysans libres à mobiliser, car de grandes exploitations esclavagistes remplacent progressivement les fermes familiales. Il y a aussi de plus en plus d’affranchis qui rejoignent les rangs des citoyens sans terre. Jusque-là, ces derniers ne pouvaient pas servir dans les légions. Pour la première fois, on accepte que des non-propriétaires soient mobilisés. C’est ainsi qu’apparaît un noyau de soldats professionnels, qui va peu à peu remplacer les citoyens soldats recrutés parmi les petits cultivateurs. Marius promet alors de donner, à leur retour, aux nouveaux enrôlés des terres, qu’ils pourront faire travailler par des esclaves ramenés de la guerre. Il développe l’identité de chaque légion en lui donnant un aigle distinctif. Il est aussi crédité de l’invention de l’uniforme.
Ces innovations font des légionnaires, de moins en moins des citoyens mobilisés, mais des mercenaires avant tout dévoués à leur général, plutôt qu’à la République. Or, les généraux sont aussi des hommes politiques. C’est ainsi que Marius, puis plus tard Pompée et César, disposent d’armées permanentes capables d’imposer leur volonté aux électeurs, qui n’ ont bientôt plus d’autre rôle que d’entériner le pouvoir du vainqueur dans les guerres civiles du dernier siècle de la République. Le meilleur moyen d’accéder au pouvoir est désormais d’avoir une armée. Après avoir écrasé la révolte des esclaves menés par Spartacus, Crassus et Pompée marchent avec leurs armées sur Rome, où ils sont tous deux élus consuls.
Lorsqu’en 44, César est poignardé en plein Sénat, Brutus et Cassius croient avoir rétabli la République, ou plutôt ce qu’ils appellent la libertas . Mais ils ont compté sans les légions de soldats professionnels attachés à César, qui se rallient à son neveu âgé de 18 ans, Octavien, que César avait nommé son héritier. Octavien et Marc Antoine, qui était consul en même temps que César, poursuivent, tuent ou contraignent au suicide ses meurtriers, avant de se partager le monde. Octavien reste à Rome pour gouverner l’Occident, tandis qu’Antoine se réserve l’Orient. Mais après le mariage d’Antoine avec Cléopâtre, Octavien mène une campagne de dénigrement contre son rival, accusé de gouverner comme un monarque et de se soumettre – circonstance aggravante – à une femme, orientale de surcroît, et supposée dépravée. Elle avait été la maîtresse de César, dont elle avait eu un fils, appelé Césarion. Octavien revendique le pouvoir suprême pour lui seul. En 31 av. JC, il disperse à Actium, en Grèce, la flotte d’Antoine et de Cléopâtre. Ces derniers se réfugient à Alexandrie, où ils se suicident. Auguste fera tuer Césarion, âgé de dix-sept ans, qui fut le dernier pharaon, sous le nom de Ptolémée XV.

PAX ROMANA
Dès avant la victoire sur Antoine, Mécène, chargé de la propagande d’Octavien, avait recruté les meilleurs poètes de l’époque, Virgile, Horace, Properce, Varius et Tucca, qu’il invitait dans sa luxueuse villa de Tibur pour qu’ils chantent les mérites de l’héritier de César. Devenu, en 29 av. JC, Princeps Senatus , c’est-à-dire Premier du Sénat, puis nommé Augustus , le nouveau maître de Rome demande à Horace et à Virgile de venir en personne lui donner lecture de leurs projets. Il leur indique ensuite ses orientations. Il avait même exigé de Virgile un résumé de son Enéide, avant même qu’il ait commencé à rédiger. On ne saurait être trop prudent. Peu avant sa mort, en 19 av. JC, Virgile demande qu’on brûle son Enéide, encore inachevée, dont il n’est pas satisfait. Auguste l’interdit et confie l’édition à deux poètes amis, Varius et Tucca, en leur recommandant de corriger le moins possible.
Si Auguste sauve ainsi l’Enéide, c’est moins en raison de la qualité du poème que parce qu’il annonce « un nouvel âge d’or » sous un souverain issu de la descendance de Vénus, mère d’Enée, et ancêtre des Julii. Ascendance hautement revendiquée naguère par Jules César, et qui le prédestinait, lui et les siens, à régner sur Rome. Chantant l’arrivée des Troyens en Italie, annonçant la victoire sur Carthage et le triomphe final d’Auguste et de sa dynastie, l’Enéide apporte la preuve que les Destins ont, de longue date, préparé l’arrivée au pouvoir d’Auguste. Écrivains dociles et méritants, Virgile et Horace se voient offrir de luxueuses villas confisquées à des ennemis proscrits du nouveau maître. Properce, dont le père avait été victime des guerres civiles, fait également ce qu’on attend de lui. En revanche, Ovide, proche ami de Properce, est brutalement déporté pour mourir dans un exil lointain. Il a déplu à Auguste pour une obscure raison, dont disputent encore les spécialistes. C’est ainsi qu’est mise en place, dès le début le Principat, la domestication des écrivains, qui deviendra un trait durable du régime impérial.
Après l’élimination d’Antoine, Octavien aurait pu se faire nommer dictateur, comme l’avaient été avant lui Sylla et César. Mais il préfère prétendre qu’il va restaurer la libertas . En 27 av. JC, le Sénat le nomme Augustus , ce qui signifie sacré, afin de le remercier d’avoir mis fin aux guerres civiles. Tout en gardant personnellement le commandement de l’armée, il organise des élections qui le nomment consul, fonction à laquelle il se fait réélire chaque année jusqu’en 23. Il reçoit alors la puissance tribunitienne, c’est-à-dire le droit de représenter le peuple et de le convoquer en assemblée pour s’opposer au Sénat, s’il en est besoin. On l’appelle Princeps , Premier, d’où l’appellation Principat donnée par les historiens à ce nouveau régime, qui prétend avoir restaurer la République, et qui est en fait une dictature permanente. Sous la République, la dictature était une magistrature temporaire, en cas de péril extrême, et normalement limitée à six mois. Le Principat est en réalité une dictature militaire dans le sens moderne, puisque la source du pouvoir n’est pas l’élection, ou la désignation par le Sénat ; mais l’obéissance de l’armée à son commandant en chef, Imperator en latin, armée désormais permanente, loyale avant tout à son chef. Cette réalité ne sera jamais institutionnalisée, car il s’agit d’une allégeance personnelle des soldats, solennisée par un serment prêté publiquement, chaque 1 er janvier.
À la mort d’Auguste, en 14 de notre ère, les soldats reportent tout naturellement leur allégeance sur Tibère, son beau-fils, qu’il avait en outre adopté, et qui devient à son tour Imperator . Pendant cinquante ans, la dynastie d’Auguste, appelée Julio-Claudienne, fournit aussi les empereurs Caligula, Claude et Néron. Se méfiant des sénateurs, Claude crée une bureaucratie confiée à des esclaves affranchis et qui lui doivent tout. Homme sans charisme, mais intelligent, il semble avoir pressenti l’échec humain du nouveau régime qu’il incarne. Tacite rapporte en effet qu’il regrette l’insuffisance d’intégration de l’empire romain. Quelle autre cause, se serait demandé Claude, y a-t-il eu à la ruine des Lacédémoniens et des Athéniens, en dépit de leur valeur guerrière, que leur entêtement à écarter les vaincus comme étrangers  ? Cette intégration, fut finalement réalisée, mais cela n’a pas suscité le développement. La population de l’empire a, au mieux, stagné au premier siècle et – on le sait maintenant grâce à l’archéologie – diminué au second. Pourquoi ? Beaucoup d’hypothèses ont été avancées : empoisonnement au plomb, démoralisation des élites, fiscalité écrasante et arbitraire, infanticide généralisé des petites filles. Particulièrement intéressante est la contribution d’un professeur de droit romain à l’université de Florence et directeur de l’Institut italien de Sciences humaines, Aldo Schiavone, qui a dirigé l’édition de la Storia di Roma en 7 volumes publiée en 1993, œuvre qui fait bien le point des recherches jusqu’à cette date.
Nous savons aujourd’hui que la modernité est née en Europe occidentale au Moyen Âge, bien avant la révolution industrielle. Entre le onzième et le treizième siècle s’est accomplie une transformation urbaine et commerciale concomitante de l’apparition du bourgeois. La civilisation romaine, elle aussi, avait été un phénomène en partie urbain. À première vue, il pourrait donc sembler que, malgré une interruption de plusieurs siècles, un certain lien puisse être établi, et que le chemin reprenait là où il avait été interrompu. Or, la révolution commerciale en Europe ne doit rien au modèle romain, car la société chrétienne est très différente de la société romaine ; tout particulièrement de celle du second siècle, déjà irrémédiablement figée dans un modèle esclavagiste, statique et même régressif, qui broyait et décourageait le monde de la production. Aldo Schiavone se demande pourquoi l’histoire s’est brisée à Rome. Il imagine qu’une direction différente aurait pu être prise, pendant les quelques décennies qui vont de la fin de la guerre sociale à la dictature de Sylla. Puis, à nouveau, au milieu du premier siècle avant notre ère, au moment où un large mouvement de municipalisation aurait pu dégager une bourgeoisie, et sauver la république, « autour d’un ample bloc social de petits et moyens propriétaires municipaux, activement impliqués dans des intérêts commerciaux et impériaux, et capable de briser cette pernicieuse (et contradictoire) alliance entre noblesse et plèbe urbaine, qui avait d’abord conduit aux prémisses confuses du conflit jugurthien, puis à la guerre sociale et à la dévastation de l’ Italie. » 11
Il est passionnant de refaire l’histoire, mais ce n’est pas à Rome qu’a eu lieu la révolution municipale. Il a fallu attendre le Moyen Âge. Au début de notre ère, dit Schiavone, Auguste avait établi un gouvernement du monde romain qui allait le stériliser définitivement, selon le schéma « conquête, soumission, fidélité, romanisation. » Dès la fin du premier siècle, la société conquérante et esclavagiste s’épuise, faute d’une libre classe moyenne suscitant des entrepreneurs, inspirant l’innovation technique, l’investissement et la création de richesses. Il n’y a jamais eu de bourgeoisie à Rome, ni même de classe moyenne. Dans un monde où entre un tiers et la moitié de la population est esclave, où, en dehors des classes supérieures, la femme n’a pas d’autonomie, et où la plèbe est nourrie à ne rien faire, les prélèvements fiscaux sur les forces productives, de plus en plus lourds, vont rapidement devenir insupportables, jusqu’à provoquer l’effondrement du 3e siècle.
On dit que les Romains ont inventé le droit. Ce n’est pas faux. Du temps de la République, avant les guerres civiles, le droit a incontestablement plus de réalité à Rome que dans les cités grecques, mais il régresse ensuite. Ce n’est qu’à l’époque de Justinien, un empereur chrétien, que le droit prend la forme codifiée que nous lui connaissons, et qui va plus tard nourrir l’État de droit en Occident. Mais le Haut Empire n’est, en aucune manière, un État de droit, ni pour les citoyens, et encore moins pour les esclaves. L’esclavage est à Rome un trait constitutif capital, et non marginal comme il le fut au Brésil ou aux États-Unis. Il a contaminé tout le travail productif et même le concept de richesse.
Les jeunes Romains des classes supérieures apprennent, dans Homère et Virgile, que mieux vaut conquérir que produire, contraindre que convaincre. Tout travail est déshonorant, même le travail libre des artisans et commerçants, qui sont méprisés, au point qu’on leur dénie souvent la citoyenneté. Les négociants qui réussissent ne réinvestissent pas dans la production de nouvelles richesses. Ils ont hâte de se laver de l’ignominie du travail pour acheter des terres, seule source honorable de revenus. « Tout travail dépendant, note Schiavone, portait en lui une telle charge de discrimination et d’oppression, relevait à ce point de la contrainte, et non du consentement, qu’il pouvait difficilement s’inscrire dans l’univers moral et dans la perception mentale des groupes supérieurs. Sa dureté et son caractère coercitif se mesuraient selon une échelle de compatibilité bien particulière : ce monde bas et déchu échappait totalement à toute espèce de vie intellectuelle et morale ». (p.53)
Voilà pourquoi les économies antiques sont si difficiles à cerner. La production et l’échange sont des choses dont il n’est pas convenable de parler, et encore moins d’écrire. Les sources littéraires ne nous décrivent guère que l’exploitation, le plus souvent autarcique, d’un domaine rural, la loi de la maison (c’est ce que signifie économie en grec), rien de plus. Les Anciens ont superbement ignoré l’économie. Hésiode ne chantait-il pas que Les dieux ont caché aux hommes les moyens de leur subsistance. Plus que la littérature ou les recensements, si souvent contradictoires, car ils ignorent femmes, esclaves, métèques, mais aussi hommes libres non citoyens, c’est l’archéologie qui nous permet aujourd’hui de soulever un coin du voile. C’est ainsi qu’on sait maintenant, qu’à cette époque supposée si heureuse des Antonins, il pouvait y avoir à Rome 140 hommes pour cent femmes. Ce sont les cimetières qui nous révèlent l’effroyable mortalité infantile, la dénutrition chronique généralisée, l’infanticide des petites filles.
À aucun moment de son histoire, l’économie romaine n’a connu une amorce de décollage . Même au moment où certaines économies antiques ont semblé évoluer vers des formes de marché mondialisé, à Athènes sous Périclès, puis dans le monde hellénistique, et même plus tard à Rome, jamais elles n’ont suscité un développement autonome, car toujours elles sont subordonnées à des impératifs politiques : guerres de conquête, spoliations partisanes (les proscriptions), distributions de terres (réformes agraires, installations de légionnaires sur des terres expropriées sans compensation). Jamais il n’y eut de sphère économique distincte du politique. Toute relation productive ou commerciale est subordonnée au clientéliste politique, au service d’une économie de type mafieux. Cette primauté antique du politique a, dès la Renaissance, séduit beaucoup d’intellectuels, comme Machiavel ou Thomas More. Elle s’est incarnée dans un désir de régulation et de toute puissance étatique, qui s’est épanoui de la Révolution française à la chute du mur de Berlin, deux siècles plus tard.
Si l’on a longtemps cru que les deux premiers siècles de l’empire romain avaient été une période heureuse de prospérité et de paix, c’est parce que, pendant longtemps, les historiens se sont contentés de témoignages littéraires, qui reflétaient ce qu’un régime autoritaire souhaitait qu’on dise de lui. C’est le cas d’un remarquable texte de propagande impériale rédigé au milieu du second siècle de notre ère, un éloge du temps moderne, formulé dans un discours prononcé à Rome par un jeune rhéteur grec, Aetius Aristide, devant un public où devait être l’empereur Antonin le Pieux. Le discours vante le présent, selon lui, un moment exceptionnel de l’humanité, un Siècle d’Or, une mondialisation réussie faisant converger vers Rome toutes les richesses du monde, mêmes celles d’Inde et d’Arabie. Vos champs , clame Aristide , ce sont l’Egypte, la Sicile et la partie cultivée de la Libye. Les arrivées et les départs de navires n’ont jamais de cesse… Ce qu’on ne voit pas ici ne fait pas partie des choses qui ont existé ou existent . Dans ce texte, apparemment optimiste, il n’est nulle question de l’avenir. Selon Schiavone, ce discours d’Aristide est à cet égard une fermeture totale, qui révèle son côté le plus obscur. L’avenir n’est évoqué que dans le vœu que le présent se prolonge au-delà de lui-même, sans fin et immuablement. La boucle est bouclée, le monde – l’Empire romain – n’a-t-il pas atteint sa plénitude absolue ? La civilisation est entièrement déployée, tout à fait accomplie ; il est hors de question d’espérer aller plus loin. L’histoire est un cercle, et le progrès est impossible.
Au 20 e siècle, l’archéologie et l’épigraphie sont venues démentir les témoignages littéraires. Ces nouvelles sources révèlent un tableau bien plus sombre de misère, d’esclavage massif, d’écrasante fiscalité. Pour la plus grande partie de la population, la vie est courte et cruelle. Le nouveau régime créé par Auguste n’est qu’une dictature militaire instable et corrompue, un régime oppressif et arbitraire. La misère et la dépopulation s’aggravent encore au 3 e siècle, quand des empereurs de caserne se mettent à diminuer la teneur en argent des pièces de monnaie, créant ainsi l’inflation. L’effondrement du système monétaire rend alors nécessaire le paiement des impôts en nature. Pour échapper à la fiscalité, le paysan tente à tout prix de quitter la terre, mais en est empêché autoritairement. Beaucoup se placent alors sous la protection de fonctionnaires impériaux ou de grands propriétaires. C’est ainsi que des paysans libres deviennent des serfs attachés à la glèbe, de génération en génération.
L’échec patent de l’empire, à partir du 3 e siècle, est finalement celui de tout l’ancien monde. Certes, l’Antiquité connut de grandes réussites. Les pyramides, la salle hypostyle du temple d’Amon à Karnak, le Parthénon d’Athènes, le Colisée de Rome, sont d’inoubliables monuments. Ce qui nous reste des littératures grecque et romaine est un trésor inestimable. Mais les civilisations antiques se sont toutes effondrées. L’ancien monde fut une succession de réussites provisoires. Effondrement de la civilisation égyptienne, vaincue et asservie par le Perse Cambyse. Destruction de Carthage, défaite des royaumes hellénistiques, chute de Rome, et finalement conquête de Byzance par les Turcs. Pourtant, le monde antique avait atteint un haut niveau de civilisation à l’époque de Périclès, et plus encore à l’apogée de la période hellénistique. La science antique semble avoir été suffisamment avancée pour permettre les inventions techniques, comme la machine à vapeur, nécessaires au décollage économique ; mais ce décollage n’a pas eu lieu. Il a fallu attendre plus d’un millénaire pour que la révolution culturelle et commerciale du Moyen Âge occidental en crée les conditions.
On ne dispose pas d’instrument pour mesurer le bonheur humain, et on ne sait pas calculer les PIB antiques ; mais, comme la science est mesure, la science historique se doit de tenter de mesurer ce qui est mesurable, comme la population ou la longévité humaine. Dans les deux cas, les chiffres sont incertains. On sait seulement que la population d’une région peut connaître des fluctuations brutales et dramatiques. Rome était admirée par Polybe pour sa terrifiante machine de guerre, qui lui permit d’envahir et d’asservir tant de peuples. L’afflux d’esclaves en Italie, s’il permit la croissance des périmètres urbains, dépeupla les campagnes, et conduisit finalement à un dépeuplement global. Pendant les deux siècles d’avant notre ère, la population italienne passa probablement de 4,5 à 4 millions, même en y incluant un à deux millions d’esclaves. 12
Nous savons aujourd’hui que la fameuse Pax Romana, vantée par les propagandistes de la Rome impériale, était en fait une guerre permanente aux frontières. Au mieux, la population romaine stagne au premier siècle de notre ère, mais beaucoup croient qu’elle s’effondre déjà. C’est pourquoi Claude autorise des barbares à s’installer sur des terres vacantes, à l’intérieur du limes . La pression barbare s’accentue au second siècle, quand nous savons avec certitude que la population diminue. Ce déclin démographique s’accélère dramatiquement au 3 e siècle, comme le montre sans équivoque le rétrécissement général des périmètres urbains.
Selon un bon historien français, ce serait pour échapper à « la terreur policière, bureaucratique et fiscale de l’État totalitaire du Bas-Empire... » que beaucoup auraient préféré les barbares. « Il paraît bien que, dès l’antiquité tardive, une résistance profonde, en quelque sorte viscérale, se soit opposée, chez les hommes d’Occident, à ce prix trop élevé dont il fallait payer la survie de l’Empire. » 13 Au cours des cinq siècles que dure l’empire romain d’Occident, l’Europe perd peut-être un tiers et, plus probablement, la moitié de sa population. La basse natalité et une forte immigration transforment l’empire, au point qu’il n’est plus possible de prétendre que «le barbare c’est l’autre », et on fait semblant de le croire assimilé, romanisé. C’est ainsi que l’aristocrate, haut fonctionnaire et poète Sidoine Apollinaire vante la cour du roi Visigoth Théodoric II, à Bordeaux ou à Toulouse, où on trouverait, prétend-t-il, à la fois «l’élégance grecque, l’abondance gauloise, la vivacité italienne, la dignité de l’État, le confort d’une maison privée et la discipline ordonnée de la royauté. » 14
Il y a certes encore des Romains, mais ils ne sont plus que des sujets de seconde zone, les Romani auxquels font références les codes barbares écrits en latin. Avec les Visigoths en Aquitaine et en Espagne, les Burgondes dans la vallée du Rhône, et les Vandales en Afrique, alors considérée comme la province la plus riche, Rome, réduite aux seules ressources de l’Italie, n’a plus les recettes fiscales pour payer les troupes nécessaires au maintien de la pax romana , troupes d’ailleurs en grande majorité barbares, dont le chef, Odovacar ou Odoacre, roi des Hérules, alors maître de Rome, dépose le dernier empereur d’Occident, en 476, avant d’en renvoyer les insignes à Constantinople.
La romanité survit encore cependant dans les esprits, et il semble bien que c’est le souvenir des exploits d’un officier romain de Grande-Bretagne qui fera naître, plus tard, la légende du roi Arthur. Elle survit surtout dans l’Église, qu’encadraient des aristocrates romains, tel Sidoine Apollinaire qui, jadis préfet de Rome, fut un saint, pour n’avoir pas dédaigné de devenir évêque de Clermont Ferrand, s’intégrant ainsi dans une hiérarchie ecclésiastique remontant au pape de Rome, et calquée sur la hiérarchie administrative de l’Empire défunt. Jusque-là État dans l’État, l’Église devint le seul pouvoir à l’échelle du continent, qui restera sans rival jusqu’à Charlemagne.

DES ÂGES SOMBRES ?
À l’aune de la démographie, l’intermède romain, République puis Empire, fut un désastre. En revanche, de l’an 500 à l’an mille, la population de l’Europe augmente considérablement, passant approximativement de 20 à 30 millions. La croissance s’accélère encore après l’an mille, puisque la population a doublé en 1400, pour atteindre 60 millions. Surprise ! Ces âges sombres sont donc beaucoup plus favorables à la multiplication des humains que la grande civilisation romaine. Jusqu’à récemment, cette période d’extraordinaire développement a été peu étudiée, mal connue, mal aimée et sous-estimée. On dit en anglais Dark Ages (Âges sombres) ou Middle Ages (Âges du Milieu). Mais le milieu de quoi ? On suppose une sorte de période intermédiaire sans intérêt, un no man’s land, une zone d’ombre, d’ignorance et de misère, entre deux périodes admirables, l’Antiquité et la Renaissance, ce dernier terme voulant signifier renaissance du monde païen, après des temps de barbarie et de superstition.
Dans les Evangiles, Jésus ne dit jamais un mot qui rabaisse les femmes, contrairement à la tradition gréco-romaine. Il vit entouré de femmes, qu’il respecte, et il interdit la lapidation de la femme adultère, encore pratiquée aujourd’hui en pays d’islam. Selon saint Paul, « dans le Christ il n’y a ni mâle ni femelle » (Gal. 3 :28). Et beaucoup pensent que les textes de Paul imposant silence aux femmes (Corinthiens 1, Lettre à Timothée) ne sont pas authentiques. 15 Lorsque l’empire romain devient officiellement chrétien, en 380, une nouvelle forme de mariage commence à se répandre dans l’aristocratie d’abord, avant de se généraliser. Régulé par l’Eglise, le mariage est un sacrement, et devient une institution très différente de ce qui avait existé jusque-là en Egypte, en Grèce ou à Rome, très différente aussi de ce qui existait ailleurs, en Chine, en Inde, en Afrique, ou plus tard dans le monde musulman jusqu’à nos jours. Le divorce et l’adoption sont interdits, ce qui a pour effet de concentrer l’héritage sur la proche famille. Monogame, le mariage chrétien interdit aussi l’inceste et la consanguinité, courants en Egypte pharaonique, par exemple. Les mariages entre cousins sont encore à l’heure actuelle un trait des sociétés proches orientales.
Le mariage chrétien a créé un droit de la famille tout à fait nouveau, qui s’est révélé favorable à une transmission plus ordonnée de la propriété et du pouvoir. Cela s’est fait au détriment d’antiques structures de parenté fondées sur le clan, la tribu ou la caste. La prohibition des pratiques endogames et des mariages forcés a libéré les hommes, et encore plus les femmes, d’étouffants carcans coutumiers. C’est ainsi que l’Europe médiévale n’a pas connu le système des castes qui s’est imposé en Inde, ni la structure tribale qui domine encore aujourd’hui le monde arabo-musulman, où il est un frein à la démocratisation, comme on le voit aujourd’hui en Irak ou en Egypte. Dès le haut Moyen Âge, la modernité s’est affirmée dans la famille nucléaire, c’ est-à-dire limitée aux parents et aux enfants, structure légère et libératrice, qui s’est peu à peu imposée pour offrir un cadre juridique favorable à la protection et à l’épanouissement de l’individu, au point de devenir, par la suite, un élément essentiel de l’État de droit.
Le redressement démographique de l’Europe ne serait-il qu’un simple effet mécanique du début de la période chaude médiévale ( Medieval Warm Period ), entre 700 et 1200 ? Il a en réalité commencé bien avant, dans les derniers siècles de l’empire, mais seulement hors de ses frontières, en Germanie et en Scandinavie. Pourquoi ? De nouvelles techniques agricoles sont attestée par l’archéologie. C’ est probablement grâce à des structures politiques et juridiques moins oppressives qu’elles ont pu s’épanouir. 16 Il y eut aussi des progrès purement culturels, car la nouvelle religion est relativement savante, puisqu’elle ne peut être séparée de l’Écriture sainte. À partir du concile de Vaison, en 529, sont créés partout des écoles paroissiales. C’est donc « la naissance de l’école de village, de l’école partout présente, de l’école élémentaire de type moderne que l’aristocratique antiquité n’avait pas connue. » 17 Vers 600, on commence à écrire en séparant les mots, puis apparaissent, avant 800, paragraphes et ponctuation.
Au moment où s’effondre l’empire en Occident, l’idée chrétienne de l’homme rendant l’esclavage de moins en moins tolérable, le recul du mode de production servile favorise la productivité, et donc la croissance démographique. Du fait que l’Église encourage le mariage, la famille, qui n’existait pas pour les esclaves, et guère chez les pauvres, commence à s’étendre à toutes les classes sociales ; ce qui favorise à la fois reproduction et production. Un surplus agricole, comme on n’en a encore jamais vu, permet les énormes investissements nécessaires au spectaculaire surgissement des églises romanes, quand l’Occident se couvre d’un blanc manteau d’églises , selon l’expression de Raoul Glaber, un moine bourguignon, auteur d’une chronique qui va de 900 à 1046. Puis, toute l’Europe imite l’architecture de l’abbaye de Saint Denis, reconstruite par l’abbé Suger, quand s’élèvent des églises, des monastères, des hôpitaux et des universités – que, par dérision, on appellera plus tard gothiques – monuments en réalité plus hardis, plus spectaculaires et plus hauts que tout ce qu’avaient bâti les Grecs et les Romains, et qui fascinent encore aujourd’hui. On a calculé qu’il a fallu plus de pierres pour les construire en France que pour toutes les pyramides d’Egypte. S’il y a bien eu une Renaissance, elle s’est produite avant qu’on veuille imiter les Grecs et les Romains. Elle a surgi aux 11 e et 12 e siècles. Consacrée en 1144, la basilique de Saint Denis, puis les monuments gothiques de toute l’Europe, illustrent une richesse urbaine d’un type nouveau et sans précédent.
Avant même la chute de l’empire romain, Germanie et Scandinavie ont donc connu une période d’expansion économique et démographique. Vers la même époque, sans qu’on puisse les dater précisément, apparaissent des inventions capitales : l’étrier et le collier d’épaule. Dans le monde antique la selle était inconnue. Le cavalier se tenait sur le cheval nu, ou sur un tapis sanglé, sans arçon ni étrier. La cavalerie ne jouait qu’un rôle d’appoint dans les batailles, car les cavaliers manquaient de stabilité et glissaient, faute d’étriers et aussi faute d’arçons, l’élément dur de la selle, sa charpente, constituée de deux pièces cintrées, le pommeau à l’avant et le troussequin à l’arrière. C’est pourquoi les fantassins des phalanges macédoniennes ou des légions romaines jouaient le rôle décisif dans les guerres antiques. Les Huns d’Attila avaient des selles dures, mais sans étrier. Grâce à l’étrier et à une selle solide, le cavalier a une meilleure assise et va dominer les champs de bataille pour longtemps, jusqu’à l’introduction des armes à feu.
L’étrier est né en Chine, mais curieusement cette invention majeure n’a pas eu les mêmes conséquences qu’en Europe, ni sur la manière de faire la guerre, ni sur l’organisation de la société.

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