Pierre Bérégovoy en politique
240 pages
Français

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Description

Vingt ans après sa mort, un collectif d'historiens revient sur la carrière politique de Pierre Bérégovoy. Car par-delà le mystère de sa disparition, nous trouvons un homme politique atypique, formé en dehors du sérail. Ce livre revient sur son parcours et son ascension au sein du Parti socialiste puis au sein du gouvernement. Il permet enfin de restituer dans une perspective historique "l'affaire Bérégovoy", qui conduisit l'élu de Nevers à se suicider le 1er mai 1993.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2013
Nombre de lectures 75
EAN13 9782336664507
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
La collection d’histoire politique du CHPP

Cliopolis

La collection d’histoire politique du CHPP, sous la direction du Professeur Jean Garrigues

Déjà parus

Philippe Lacombrade et Fabien Nicolas (dir.)
Vin et République
2009

Pierre Allorant, Noëlline Castagnez et Antoine Prost (dir.)
Le Moment 1940. Effondrement national et réalités locales
avril 2012

Luis P. Martin, Jean-Paul Pellegrinetti et Jérémy Guedj (dir.)
La République en Méditerranée.
Diffusions, espaces et cultures républicaines
en France, Italie et Espagne (XVIII e -XX e siècles)
novembre 2012
Titre

Sous la direction de Noëlline Castagnez et Gilles Morin,
avec la collaboration d’Alexandre Borrell



Pierre Bérégovoy en politique



Actes du colloque organisé
par le Centre d’histoire de Sciences Po
et le Comité d’histoire parlementaire et politique
à Paris les 28 et 29 mai 2010.



En couverture : Pierre Bérégovoy avec Henri Krasucki, n° 2 de la CGT, au Congrès du PS de Valence en octobre 1981 (collection Fondation Jean-Jaurès – Pierre et Monique Guéna).
Copyright

© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-66450-7
Les auteurs
Noëlline Castagnez
Maître de conférences d’Histoire à l’Université d’Orléans
Christian Chevandier
Professeur d’Histoire à l’Université du Havre
Fabien Conord
Docteur en Histoire
et professeur agrégé à l’IUT de Clermont-Ferrand
Michel Dreyfus
Directeur de recherche au CNRS, Université Paris I – Panthéon-Sorbonne
Frédéric Fogacci
Docteur en Histoire de l’Université Paris IV-Sorbonne et professeur agrégé
Mathieu Fulla
Docteur en Histoire du Centre d’Histoire de Sciences Po et professeur agrégé
Jean Garrigues
Professeur d’Histoire à l’Université d’Orléans et président du CHPP
Laurent Jalabert
Professeur d’Histoire à l’Université de Pau
François Lafon
Maître de conférences d’Histoire à l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne
Gilles Le Béguec
Professeur d’Histoire émérite à l’Université Paris Ouest
Nanterre La Défense
Christine Manigand
Professeur d’Histoire à l’Université Sorbonne nouvelle – Paris III
Gilles Morin
Chercheur rattaché au Centre d’Histoire sociale du XX e siècle – Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Antoine Rensonnet
Doctorant à l’Université de Rouen
Jean Vigreux
Professeur d’Histoire à l’Université de Bourgogne
Table des sigles
AN : Archives nationales
CAD : Centre d’action démocratique
CAP : Certificat d’aptitude professionnelle
CAS : Centre d’archives socialistes
CDS : Centre des démocrates sociaux
CED : Communauté européenne de défense
CEF : Commission exécutive fédérale
CERES : Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes
CES : Conseil économique et social
CFDT : Confédération française démocratique du travail
CFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens
CGT : Confédération générale du travail
CHEFF : Comité pour l’histoire économique et financière de la France
CHSP : Centre d’histoire de Sciences Po
CHT : Centre d’histoire du travail
CIG : Conférence intergouvernementale
CIR : Convention des institutions républicaines
DVD : divers droite
DVG : divers gauche
FEN : Fédération de l’Éducation nationale
FFI : Forces françaises de l’intérieur
FGDS : Fédération de la gauche démocrate et socialiste
FJJ : Fondation Jean-Jaurès
FLN : Front de libération nationale
FN : Front national
FNIC : Fédération nationale des Ingénieurs et Cadres
FNSP : Fondation nationale des Sciences politiques
FO : Force ouvrière
IEG : industries électriques et gazières
IPMF : Institut Pierre Mendès France
JS : Jeunesses socialistes
MITI : Ministry of International Trade and Industry
MLP : Mouvement de libération du peuple NPS : nouveau Parti socialiste
NRS : Nouvelle Revue socialiste
OCI : Organisation communiste internationaliste
OURS : Office universitaire de recherches socialistes
PCF : Parti communiste français
PCI : Parti communiste internationaliste
PMSUD : Pour un mouvement syndical uni et démocratique
PR : Parti républicain
PSA : Parti socialiste autonome
PSU : Parti socialiste unifié
PU : Presses universitaires
PUR : Presses universitaires de Rennes
RdN : République de Normandie
RPR : Rassemblement pour la République
SFIO : Section française de l’Internationale ouvrière
SME : Système monétaire européen
SNES : Syndicat national des enseignants du second degré
SNI : Syndicat national des instituteurs
STO : Service du travail obligatoire
UCRG : Union des clubs pour le renouveau de la gauche
UDF : Union pour la démocratie française
UEM : Union économique et monétaire
UGCS : Union des Groupes et Clubs socialistes
UGS : Union de la gauche socialiste
UNR : Union pour la nouvelle République
Remerciements
Nous tenons à remercier le professeur Jean-François Sirinelli, qui fut à l’origine du colloque des 28 et 29 mai 2010 sur Pierre Bérégovoy en politique , le Centre d’Histoire de Sciences Po et le Comité d’Histoire parlementaire et politique, qui en ont assuré l’organisation, ainsi que le groupe socialiste de l’Assemblée nationale qui nous a accueillis le second jour. Nous devons aussi remercier les grands témoins qui ont accepté de participer aux débats que nous ne pouvons malheureusement pas reproduire, mais qui ont nourri l’écriture de cet ouvrage : Jean-Claude Colliard, Laurent Fabius, Pierre Joxe, Louis Mermaz et Hubert Védrine. Nous remercions également le professeur Jean Garrigues qui accueille cet ouvrage, issu du colloque, dans la collection Cliopolis. Nos remerciements les plus vifs vont, enfin, à l’association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy, qui a soutenu, dès l’origine, l’organisation du colloque dont elle avait souhaité la tenue et qui nous a donné l’accès, en aval et en amont, à des témoignages et autres précieux documents, ainsi qu’à la mairie de Nevers, lesquelles ont toutes deux rendu possible la publication de ce livre.
Les illustrations de cet ouvrage, dont celle de la couverture, proviennent pour la plupart du fonds Pierre et Monique Guéna, que la Fondation Jean-Jaurès a bien voulu mettre à notre disposition. Nous sommes redevables, en outre, à Olivier Rousselle, à l’association Libération-Nord, à l’OURS, à Pierre Collombert, à Michel Mendès France et à Plantu.
Nous remercions enfin Thierry Mérel de la FJJ et Frédéric Cépède de l’OURS pour leurs conseils et leur permanente disponibilité.

Noëlline Castagnez et Gilles Morin
Avant-propos
Claude Bartolone,
président de l’Assemblée nationale

Vingt ans après la mort de Pierre Bérégovoy, ce remarquable ouvrage collectif piloté par Noëlline Castagnez et Gilles Morin vient combler un manque. Le regard distancé des historiens du politique permet de dépassionner et d’objectiver le parcours d’un homme politique qui ne peut se résumer aux polémiques sur sa tragique disparition. Qu’il me soit permis, dans cet avant-propos, de parler de l’homme, de l’ami, du camarade du Parti socialiste qui, avec conviction et humanisme, fut de tous les combats, de la Résistance à François Mitterrand, en passant par Pierre Mendès France. Pierre Bérégovoy ne siégea que peu de temps à l’Assemblée nationale : deux ans, de 1986 à 1988, puis de mars 1993 à sa mort. Pour autant, n’en doutons pas, Pierre Bérégovoy fut un grand socialiste. Il eut un rôle majeur au sein de l’équipe de campagne de François Mitterrand et fut un artisan incontournable de l’exercice du pouvoir par la gauche.
Grand expert des questions économiques et sociales, Pierre Bérégovoy contribua grandement à ce que la gauche gère les affaires dans la durée et non pas seulement à l’occasion de brefs « épisodes » (que la droite qualifiait, à un moment, « d’accidents ») de la vie politique française (révolution de 1848, cartel des gauches de 1924, Front Populaire en 1936…). Il s’attelait à cette tâche immense avec l’humilité qui le caractérisait, mais surtout avec sérieux et détermination. D’abord comme secrétaire général de l’Élysée, puis comme ministre aux Affaires sociales puis à l’Économie et aux Finances, et enfin comme Premier ministre, Pierre Bérégovoy dégageait une force tranquille qui inspirait le respect à tous et, en premier lieu, aux hauts fonctionnaires qui le servaient, lui qui n’avait pas suivi la voie royale des prestigieux concours de la « noblesse d’État » et qui n’était pas issu du sérail des grandes écoles.
En 1992, je faisais partie des premiers députés socialistes à plaider ouvertement, par une tribune dans Le Monde , en faveur de son accession au poste de Premier ministre, compte tenu de ses mérites éminents et de son parcours, ce que décida François Mitterrand le 2 avril 1992. Il ne disposait alors que de douze mois jusqu’aux prochaines élections législatives de mars 1993 pour redresser la barre dans une conjoncture économique déprimée. Était-ce une mission impossible ? Pierre Bérégovoy ne regarda pas à la difficulté et à l’impopularité que signifiait sa nomination. Trop heureux de pouvoir à nouveau être utile au Président de la République et à la gauche en général, il garda le cap : construction de l’Europe (adoption du traité de Maastricht par référendum), transparence du financement de la vie politique, désinflation, priorité donnée à l’accroissement de la compétitivité et de l’innovation des entreprises. Il en fallait du courage politique et du sang-froid pour tenir ce discours de vérité dans la tempête.
L’usure du pouvoir et un chômage endémique eurent raison de la confiance des Français et la politique menée par la gauche fut sanctionnée durement par les électeurs. Nous n’étions plus qu’une petite soixantaine de députés socialistes à l’Assemblée nationale à avoir survécu à la vague bleue de mars 1993. Pierre Bérégovoy en faisait partie, réélu à 53,70 % des voix dans son fief de la première circonscription de la Nièvre. C’est en effet dans ce département, sur lequel l’ombre de François Mitterrand avait plané pendant un demi-siècle, qu’il avait su se faire adopter par des Nivernais aussi fidèles qu’exigeants.
Le maire de Nevers avait, cependant, pris cette défaite collective comme un affront personnel. En vérité, et sans jamais s’en plaindre, il était blessé de n’avoir pas été compris des Français ; de n’avoir pas su les convaincre du bien-fondé de sa politique. Comme Pierre Mendès France, l’un de ses maîtres, il aurait voulu que les Français comprennent sa politique de rigueur économique et de progrès social.
Alors que la majorité présidentielle élue en 2012 doit accomplir le redressement économique de la Nation dans un contexte économique très difficile, sans renoncer à la justice sociale et tout en poursuivant la lente édification d’une Europe politique et progressiste, il nous faut redécouvrir la pensée et l’action de cet homme d’État. Plus que jamais, la figure de Pierre Bérégovoy, son parcours comme ses idées, nous sont précieux. Tout l’intérêt de cet ouvrage, que j’ai le plaisir de préfacer, est de rappeler les principales étapes d’une carrière politique qui fait honneur à la Gauche et qui fait honneur à la République.
Introduction
Noëlline Castagnez et Gilles Morin

Que reste-t-il du parcours politique de Pierre Bérégovoy, vingt ans après sa tragique disparition, dans une opinion publique largement façonnée, il est vrai, par les médias ? Fut-il seulement l’un des Premiers ministres du second et difficile septennat de François Mitterrand, un homme d’État qui, parce que son honneur avait été « jeté aux chiens », selon les mots du président de la République, choisit de se donner la mort le 1 er mai 1993 ? Depuis lors, des journalistes lui ont consacré plusieurs ouvrages « grand public ». Certains d’entre eux n’ont pas hésité, à des fins d’audience, à agiter la thèse du complot pour remettre en cause son suicide et ont même inspiré un documentaire télévisé 1 . D’autres, plus rigoureux, ont joué le jeu de la biographie d’investigation 2 , mais n’ont pu empêcher que persiste une vision rétroactive, comme si sa fin trouvait inéluctablement son explication dans son parcours jugé atypique. Parce qu’il n’était pas issu du sérail, s’impose alors la seconde image accolée à Pierre Bérégovoy, celle du fils d’immigré russe, ouvrier dans sa jeunesse et autodidacte, parvenu à l’avant-dernière marche du pouvoir, Matignon 3 .
C’est pour dépasser cette image simpliste et déterministe que des historiens se sont rassemblés et ont tenté de retracer et d’expliquer le parcours en politique de Pierre Bérégovoy, de ses premiers engagements militants, syndicaliste et socialiste, en passant par les différentes étapes qui le conduisirent de la SFIO au PSA/PSU, puis au NPS et enfin au Parti socialiste issu d’Épinay, jusqu’au gouvernement. Car c’est bien de Pierre Bérégovoy en politique et non au pouvoir qu’il s’agit. À l’issue de ce travail collectif, il n’est pas certain que les origines populaires de Pierre Bérégovoy et son trajet d’autodidacte constituent sa vraie singularité comme le voudrait la vulgate. En revanche, mettre en perspective son parcours politique sur la longue durée se révèle une démarche heuristique fructueuse pour l’historien, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, étudier Pierre Bérégovoy situe d’office le chercheur sur le terrain de l’histoire immédiate, avec peu d’archives publiques – voire privées – accessibles et donc en quelque sorte hors-sol. Mais cette quête biographique offre aussi de riches opportunités de rencontres avec les contemporains de Pierre Bérégovoy, proches ou moins proches, lesquels peuvent non seulement apporter leurs témoignages, que l’historien sait depuis longtemps historiciser, mais aussi ouvrir leurs archives 4 . Sans vouloir revenir ici sur les enjeux méthodologiques bien connus de la biographie 5 , cette occasion de susciter des sources orales ou écrites – justifierait à elle seule que l’histoire politique systématise la démarche. Ensuite, l’itinéraire politique de Pierre Bérégovoy, avec ses différentes terres d’accueil, ses étapes, ses espoirs et désillusions, constitue pour l’historien un bon fil conducteur pour approfondir notre connaissance de cette génération qui porta l’alternance en 1981 et qui dut ensuite affronter les réalités du pouvoir. Enfin, analyser, de son entrée en militance jusqu’à Matignon, l’ethos et la culture politiques de Pierre Bérégovoy, ce syndicaliste anticommuniste, ce mendésiste, ce « politique-expert » des affaires économiques et sociales, ce mitterrandiste pragmatique, ce négociateur du Programme commun – et l’on en oublie – permet de mieux évaluer à quel point son parcours fut riche, à défaut d’être complètement atypique, au-delà des clichés. Là encore, outre l’intérêt biographique en soi que représente l’étude d’une grande figure de la V e République, il convient de souligner que cet ouvrage se veut aussi un apport à l’histoire de la gauche alors qu’elle ambitionnait le pouvoir et qu’elle finit par le conquérir.
Notre livre, par conséquent, suit dans ses grandes lignes un ordre chronologique, sans pour autant s’interdire de mettre en perspective différents moments de la biographie de Pierre Bérégovoy lorsqu’ils se font écho. Il revient, tout d’abord, sur ses premiers engagements et les fondements de sa culture politique, puis analyse l’ascension de celui que l’on serait tenté d’appeler un « anti-sabras » 6 , de son compagnonnage avec Pierre Mendès France à l’équipe de campagne de François Mitterrand en 1981, pour enfin apporter des éclairages inédits sur la période où, avec les socialistes, il est au pouvoir.
Si l’on reprend la trame biographique de Pierre Bérégovoy, quels sont les différents fils qui s’entrecroisent dans ce livre ?
Le lecteur y trouvera d’abord la question de ses origines populaires et de leur poids éventuel sur son parcours et son image. Pierre Bérégovoy naquit, en effet, le 23 décembre 1925 à Déville-lès-Rouen en Seine-Inférieure et était le fils d’un officier ukrainien de l’armée tsariste, réfugié en France et qui devint ouvrier, avant de tenir un café-épicerie avec son épouse. Son père tombant malade, Pierre, aîné de quatre enfants, dut interrompre ses études et, muni de son CAP d’ajusteur-fraiseur, entra en 1941 dans une usine de tissage puis, en octobre 1942, à la SNCF, avant de finalement être embauché à Gaz de France en 1951. Plusieurs auteurs reviennent sur ses origines et sa formation, non seulement pour en préciser le contenu en Normandie (Antoine Rensonnet), mais aussi pour en interroger la portée sur ses rapports au communisme et à l’URSS (Noëlline Castagnez), ainsi que sur l’utilisation de son image de « fils du peuple » une fois au gouvernement (Christian Chevandier).
La profonde connaissance qu’avait Pierre Bérégovoy du milieu syndical et des affaires socio-économiques et les compétences qui lui étaient reconnues en la matière constituent une autre problématique forte, que nous avons d’ailleurs voulu illustrer en couverture. Le Comité pour l’Histoire économique et financière de la France avait déjà étudié son action dans ce domaine, mais alors qu’il était au pouvoir 7 . Or, avec les cheminots, Pierre Bérégovoy participa à la Résistance et s’engagea dans les FFI (Forces françaises de l’intérieur) puis, dès septembre 1944, dans l’armée. En 1946, il adhéra à la SFIO de la Seine-Inférieure et rejoignit également la CGT, qu’il quitta pour FO dès sa création en 1947, son appartenance ultérieure à la CFDT étant débattue dans cet ouvrage. Michel Dreyfus retrace le parcours de ce syndicaliste réformiste, qui dura une vingtaine d’années, et qui fut déterminant dans la carrière du futur expert en affaires économiques et sociales, comme le montre Mathieu Fulla. Or cette expertise, reconnue au ministre de l’Économie et des Finances qui occupa Bercy à plusieurs reprises entre 1984 et 1992, eut aussi un rôle en politique, tant intérieure qu’extérieure. Elle intervint dans le jeu de chaises musicales de Matignon de 1991 raconté par François Lafon. De même, elle influença sa conception de l’Europe et sa politique européenne, comme le montre Christine Manigand.
Le troisième axe de ce livre consiste à étudier les différents compagnonnages et le cheminement qui conduisirent Pierre Bérégovoy, comme bon nombre de militants, de la deuxième gauche au parti d’Épinay, et donc au ralliement à la stratégie mitterrandienne d’union froide avec les communistes. À la SFIO de la Seine-Inférieure, devenue Seine-Maritime, de 1946 à 1957, il fit son apprentissage du métier politique, comme le raconte Antoine Rensonnet. Au PSA et au PSU jusqu’en 1967 puis après son entrée au NPS en 1969, Gilles Morin montre qu’il s’affirma comme un homme d’appareil et un cadre avec lequel il fallait compter. Il rejoignit finalement, sans être un « sabra », la majorité mitterrandiste en mars 1972. Ce faisant, Pierre Bérégovoy collabora avec différentes figures éminentes de la gauche : Pierre Mendès France, dont il se réclama lors de son discours d’investiture en 1992 et avec lequel il eut une longue relation qu’évoque Frédéric Fogacci ; plus brièvement Alain Savary, et bien entendu François Mitterrand, deux rencontres qu’analysent respectivement Laurent Jalabert et Jean Vigreux.
Ce livre, enfin, tente de restituer dans toute sa complexité une indubitable ascension politique dont le tragique dénouement ne doit pas faire oublier les tâtonnements voire les échecs. Fabien Conord revient ainsi sur la longue quête d’implantation locale de Pierre Bérégovoy avant qu’il ne soit élu maire de Nevers en 1983 et député en 1986. Après son rôle actif dans la campagne présidentielle de 1981 étudié par Jean Vigreux, Gilles Le Béguec révèle l’épisode souvent méconnu du passage de Pierre Bérégovoy au secrétariat général de l’Élysée au lendemain de la victoire de mai 1981. François Lafon explique pourquoi Édith Cresson lui fut préférée à Matignon en 1991, avant qu’il ne soit finalement nommé Premier ministre en 1992. Il revient, enfin, à Jean Garrigues de mettre en perspective « l’affaire Bérégovoy » et de décrypter son processus de fabrication.
Aller au-delà des images fixées par les médias et des explications toutes faites, telle est bien l’ambition de ce livre et de tous ses contributeurs.
1. Cf. Éric Raynaud, Un crime d’État. La mort étrange de Pierre Bérégovoy , éditions Alphée-Jean-Paul Bertrand, 2008, 254 p. et le documentaire de France 3, La double mort de Pierre Bérégovoy , 2008.
2. Citons surtout Christiane Rimbaud, Bérégovoy , Paris, Perrin, 1994, 466 p.
3. Sylvie Marion, pour écrire L’école de la vie ou la France autodidacte (Paris, J.-C. Lattès, 1993), eut plusieurs entretiens avec Pierre Bérégovoy alors qu’il était à Matignon.
4. En lisant les notes, le lecteur découvrira que les auteurs ont su utiliser fonds privés et correspondances et susciter des témoignages de contemporains. Que l’association des anciens membres du cabinet de Pierre Bérégovoy, qui a rendu ces recherches possibles, en soit ici remerciée.
5. Dans une longue liste d’ouvrages épistémologiques, ne citons que François Dosse, Le pari biographique. Écrire une vie , Paris, La Découverte, 2005.
6. En référence aux citoyens juifs nés sur la terre d’Israël, François Mitterrand appela « les sabras » les socialistes nés à la politique au moment du congrès d’Épinay ou peu de temps après.
7. CHEFF, Pierre Bérégovoy : une volonté de réforme au service de l’économie, 1984-1993 , Paris, Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie, CHEFF, 1998, 425 p.
Partie I Premiers engagements et culture politique

Illustration 1. Au service militaire au sortir de la Résistance.
(archives Libération-Nord)
À la SFIO de la Seine-Maritime, l’apprentissage du métier politique
Antoine Rensonnet

Pierre Bérégovoy est né le 23 décembre 1925 à Déville-lès-Rouen et il s’identifie, durant toute la première partie de sa vie, au département de la Seine-Inférieure. Le début de sa biographie est connu 8 . C’est un élève doué qui n’a pas l’opportunité de continuer ses études et qui doit commencer à travailler dès l’âge de seize ans. La guerre marque un tournant pour lui puisqu’il entre dans un mouvement de résistance à l’été 1943 et participe à la bataille du Rail ; il s’engage ensuite dans les FFI ce qui le conduit à Lyon en octobre 1945, où il entre à la SFIO. Les raisons de son adhésion au Parti socialiste restent méconnues. Il semble avoir eu très jeune un intérêt pour la politique, éveillé notamment par son instituteur, et avoir été marqué par l’expérience du Front populaire. De plus, l’héritage familial d’un père qui a fui la Russie à l’avènement des bolcheviks et le côtoiement des communistes au sein des FFI l’ont éloigné du Parti communiste sans altérer une sensibilité de gauche 9 .
Au printemps 1946, il retourne à Rouen. Aussi la première séquence de sa carrière politique – menée en parallèle d’une carrière syndicale même s’il donne très vite la priorité à la première – se fait-elle dans le département de Seine-Inférieure, devenue Seine-Maritime le 1 er janvier 1955, puisqu’il ne le quitte qu’à l’été 1957 pour raisons professionnelles. Ce que je voudrais montrer et interroger ce sont les premiers engagements, les premières responsabilités et les premières ambitions de Pierre Bérégovoy et voir dans quelle mesure ses débuts en politique ont pu influencer la suite de son parcours. Pour ce faire, je reviendrai tout d’abord sur la carrière militante de Pierre Bérégovoy en Seine-Inférieure, ensuite je m’intéresserai à la vie – tourmentée – de la Fédération SFIO de Seine-Inférieure et aux conflits qui traversent celle-ci. Enfin, j’examinerai sa position dans deux événements politiques majeurs qui ont particulièrement secoué la vie du Parti socialiste : la querelle de la Communauté européenne de défense (CED) et les débuts de la guerre d’Algérie.
LA CARRIÈRE DU MILITANT EN SEINE-INFÉRIEURE
Responsabilités et actions
Revenu en Seine-Inférieure au printemps 1946 alors qu’il a donc déjà adhéré au Parti socialiste, Pierre Bérégovoy connaît une rapide ascension au sein de la Fédération. S’il est difficile de saisir les raisons exactes de celle-ci, il ne fait guère de doute qu’elle est très largement due à une intense activité militante.
Ainsi, dès mars 1947, il devient le secrétaire fédéral des Jeunesses socialistes (JS) qui sont alors en crise, puisque leur Bureau national vient d’être dissous ; cet épisode est d’ailleurs peut-être l’une des clés de son accession à des postes de responsabilité au sein de la Fédération. Puis, en août 1948, il devient secrétaire fédéral adjoint de la Fédération de Seine-Inférieure. En septembre 1948, il intègre le cabinet de Christian Pineau, alors ministre des Transports, où il est chargé des relations avec les syndicats et en profite pour devenir le principal animateur du journal fédéral socialiste de la Seine-Inférieure, La République de Normandie – qui succède le 11 avril 1949 à Cité Nouvelle – même s’il lui faut attendre juin 1952 pour en être nommé, officiellement, directeur gérant. Enfin, il entre, en janvier 1949, à la commission exécutive de la section de Rouen, l’une des plus importantes du département, et en devient le secrétaire en novembre 1950. Bien qu’il quitte les cabinets ministériels lorsque Christian Pineau cesse, en février 1950, d’être ministre, il continue d’assumer l’ensemble de ses fonctions – secrétaire fédéral adjoint, secrétaire de la section de Rouen-Droite (peut-être avec quelques interruptions), directeur de La République de Normandie – jusqu’à son départ de Seine-Maritime en 1957. Pourtant, il ne devient jamais permanent socialiste et continue, parallèlement, à travailler à Gaz de France.
Toutes ses responsabilités, dont sa fille Catherine dit qu’elles étaient « son moteur » 10 , supposent un investissement très important et une activité protéiforme. Les signes de sa participation à la vie de la Fédération socialiste de Seine-Inférieure comme dirigeant fédéral sont multiples ; on peut ainsi souligner plusieurs d’entre eux.

Dans les congrès fédéraux qui rythment la vie du Parti socialiste, il est un orateur remarqué se signalant par de nombreuses interventions. Au-delà de son rapport annuel sur le journal, il participe à la plupart des débats. Ainsi au congrès fédéral extraordinaire du dimanche 1 er juillet 1951 consacré à l’analyse des résultats des élections législatives ayant eu lieu deux semaines plus tôt, il fait un long discours ainsi relaté dans La République de Normandie du 6 juillet :

« Pierre Bérégovoy, […], se prononce pour la consolidation d’une majorité républicaine, excluant gaullistes et communistes. […] Bérégovoy demande donc l’adoption d’un programme social hardi qui comprendrait les mesures suivantes :
Échelle mobile avec fixation d’un nouveau salaire minimum garanti ;
Amélioration des retraites et des allocations aux économiquement faibles ;
Trois semaines de congés payés ;
L’établissement de la prise de vacances ;
La réforme de la fiscalité ;
Vote de la loi anti-trusts ;
Remplacement de l’allocation familiale progressive par une allocation proportionnelle au nombre des enfants. »

Cette intervention est suivie du vote d’une motion 11 qui en reprend exactement les termes, preuve du poids certain de Bérégovoy au sein de la Fédération. Et c’est d’ailleurs sur tous les sujets ou presque qu’il intervient ; on notera encore ce discours lors du congrès fédéral extraordinaire du 27 juin 1954 où il évoque une nécessaire rigueur économique – ici en lien avec le conflit indochinois :

« [Bérégovoy] a montré que l’aide financière américaine en dollars pour la guerre d’Indochine avait servi à rétablir la balance des comptes et que les dirigeants français pour continuer leur politique de facilité et ne pas se priver de précieux dollars américains, n’ont rien fait pendant deux ans pour préparer une solution pacifique du conflit. La fin de la guerre d’Indochine doit être notre objectif essentiel. Elle suppose en France une politique de choix et de rigueur économique et financière. » 12

Par ailleurs, il est, à plusieurs reprises, désigné comme l’un des délégués de la Fédération de Seine-Inférieure aux congrès nationaux du Parti. Au-delà de cette activité de congressiste, on le voit également participer activement aux tâches administratives. Il s’occupe, par exemple, de trouver des orateurs venant de la direction nationale pour les campagnes électorales 13 . De même, dans ces campagnes, il participe à de nombreuses réunions publiques comme orateur. Par exemple, lors des élections législatives de juin 1951, sa présence est annoncée dans au moins dix réunions entre le 2 et le 16 juin 14 . Son rôle comme animateur de la section de Rouen est lui aussi visible grâce à des motions publiées dans La République de Normandie . Enfin, sans revenir tout de suite sur son rôle de dirigeant du journal, on remarquera qu’il y écrit très régulièrement. Néanmoins, on peut noter une évolution dans la teneur de ses articles. Longtemps, même s’il est possible, voire probable, qu’il ait auparavant écrit des articles sans les signer, il se contente ou presque d’articles dans lesquels il commente les résultats électoraux locaux ou qui sont directement liés à la vie de La République de Normandie . Mais, à partir de 1954, de nombreux papiers consacrés à la politique intérieure ou internationale sont explicitement signés par lui-même. Ainsi, du milieu de l’année 1954 jusqu’à la fin de l’année 1956, il s’exprime ouvertement sur tous les grands débats politiques et, le plus souvent, retranscrit la ligne du Parti. On notera ainsi, en juillet 1955, cette véritable profession de foi socialiste 15 :

« […] Dans le cadre du régime capitaliste, la lutte sera nécessaire pour faire aboutir un programme de justice sociale. Cela se comprend, puisque toute mesure prise en faveur de la classe ouvrière, affaiblit l’exploitation capitaliste. Il importe donc de préparer ce combat sur le plan politique comme sur le plan social ».

Ou encore cette célébration des premières réalisations du gouvernement du Front Républicain en février 1956 :

« Le gouvernement présidé par le secrétaire général du Parti socialiste, Guy Mollet, a pris la décision de déposer un projet de loi instituant un minimum de trois semaines de congés payés pour tous les salariés. Huit millions de travailleurs bénéficieront de cette mesure.
[…] L’avènement du gouvernement de Front républicain a suscité de nombreux espoirs chez les travailleurs. La rapidité avec laquelle il a agi cette semaine montre que ces espoirs ne seront pas déçus et témoigne que les engagements pris devant le corps électoral seront intégralement remplis. » 16

Mais la principale activité de Pierre Bérégovoy au sein de la Fédération de Seine-Inférieure reste la gestion et l’animation du journal fédéral, La République de Normandie .
Le directeur de La République de Normandie
Il s’agit, en effet, d’un des secteurs dans lesquels la Fédération de Seine-Inférieure continue à travailler normalement, et ce malgré des difficultés récurrentes. Et, c’est largement là le résultat de l’action résolue de Pierre Bérégovoy. On l’a vu, il devient le principal responsable de La République de Normandie en avril 1949 et c’est toujours lui qui écrit dans le journal quand il s’agit de présenter un changement de formule, de lancer une campagne d’abonnements ou encore – et cela est fréquent – de justifier une augmentation de prix.
La principale difficulté est, en effet, d’ordre financier. Selon son rapport pour le congrès fédéral de mars 1953, le déficit est, au 30 novembre 1952, en hausse de 203 913 francs par rapport à l’année précédente pour s’établir, à cette date, à 1 461 110 francs 17 . Dans ce même rapport, Bérégovoy fait état d’un autre problème structurel qui rend difficile la vie du journal, celui du manque d’implication des sections :

« Notons que le point faible de notre rédaction reste l’absence d’un réseau de correspondants locaux. Dans notre dernier rapport, il était demandé à toutes les sections de désigner un correspondant chargé de nous adresser régulièrement des articles locaux intéressants et surtout inédits. Une seule section a répondu. C’est très regrettable et nous insistons à nouveau pour que notre appel soit entendu. Le journal gagnerait à avoir des chroniques locales plus abondantes et la vente en serait facilitée. »

Ce problème ne manque pas d’entraîner parfois quelques tensions entre Bérégovoy et les représentants des sections. Néanmoins, les rapports de la commission de la presse sont toujours adoptés à la quasi-unanimité et cette commission est l’une des seules à sembler fonctionner normalement, même pendant l’acmé de la crise fédérale sur laquelle je reviendrai plus loin. De plus, le journal ne cesse jamais de paraître et, malgré les changements de formule, il parvient toujours à articuler des articles de politique nationale et internationale (parfois directement venus de la direction du parti), des notes sur la vie fédérale et locale et des pages magazine destinées à faciliter la diffusion de l’hebdomadaire. On remarquera même que le journal connaît quelques améliorations notamment en 1954 où il commence à multiplier les photographies. De plus, jusqu’à la fin de l’année 1956, toutes les différentes tendances peuvent s’exprimer assez librement dans La République de Normandie même si le journal suit globalement la ligne officielle du Parti.
Ces exemples montrent à quel point, en Seine-Inférieure, l’activité militante de Bérégovoy lui permet d’acquérir progressivement une réelle surface politique. Mais la vie de la Fédération est marquée par une longue crise alors que la carrière locale de Pierre Bérégovoy connaît un brusque coup d’arrêt à la fin de l’année 1955.
CRISE ET CONFLITS DANS LA FÉDÉRATION
Une fédération en crise
Être socialiste en Seine-Inférieure à la fin des années 1940 et au début des années 1950, c’est militer dans une fédération qui va mal. Les chiffres le montrent. Alors qu’elle compte plus de 4 000 adhérents à la fin de l’année 1945, la Fédération n’en a plus qu’un millier en 1952 et les listes SFIO, qui recueillaient 19 % des voix aux élections législatives d’octobre 1945, sont tombées à moins de 12 % lors de celles de juin 1951.
Certes, cette situation n’est pas propre à la Seine-Inférieure et les causes générales du recul de la SFIO à cette époque sont bien connues, étant liées à la rupture avec les communistes et à la participation gouvernementale 18 . Mais la crise est plus profonde en Seine-Inférieure que dans le reste de la France. On notera ainsi que la moyenne des suffrages SFIO dans le département est inférieure à la moyenne nationale et que si le Parti perd 65 % de ses effectifs entre fin 1945 et 1952, cette déperdition se monte à 74 % en Seine-Inférieure 19 .
Le Parti est donc mal ancré dans le département et tend, de plus, à s’écarter de l’évolution du parti. Ainsi, au congrès fédéral d’avril 1951, la Fédération – et Bérégovoy soutient cette position – vote très largement contre le préambule de Mollet sur l’activité du Parti 20 . Cela ne manque pas de provoquer de vives tensions puisque Georges Brutelle, secrétaire général adjoint du Parti, est aussi membre de la Fédération de Seine-Inférieure. Mais, en fait, c’est autour du secrétaire fédéral depuis la Libération – et député de la première circonscription –, Jean Capdeville, que se cristallisent les tensions. Nombreux sont ceux qui lui reprochent de ne pas assez s’impliquer dans sa Fédération ; c’est d’ailleurs le cas de Brutelle qui lui écrit dans une lettre datée du 23 août 1952 :

« […] Tes responsabilités actuelles sont lourdes, et tu comptes trop sur une certaine facilité lors des congrès fédéraux. » 21
Il avertit Capdeville que René Flocard, délégué général du Parti, viendra en Seine-Inférieure au mois d’octobre, ce qui permet à Capdeville de lui répondre le 2 septembre :
« Il est exact que la situation de la Fédération n’est pas brillante. […] Maintenant je peux te dire sans optimisme « facile » […] que la situation n’est nullement désespérée. […] Puisque tu nous envoies Flocard, il pourra te dire que nous sommes repartis du bon pied. » 22

Or Flocard est loin de confirmer l’optimisme de Capdeville. Il écrit, le 21 octobre, à Brutelle :

« Il m’a suffi d’un court séjour dans le département de Seine-Inférieure pour être édifié. Certes j’y ai rencontré d’excellents camarades, malheureusement le plus souvent découragés ; mais à côté de cela que d’ambitieux ou de prétentieux ayant éprouvé des déceptions et qui, d’ailleurs, ne sont socialistes que de nom ! Ma tournée n’avait pas été organisée et il a fallu que je prépare moi-même des réunions de sections ou d’anciennes sections, nombre d’entre elles n’existant que sur le papier. Plusieurs d’entre elles sont reconstituées et il y a beaucoup de travail à faire dans ce département, mais la Fédération souffre d’un manque total d’organisation et je ne pense pas que ce soit l’équipe actuelle sous sa forme présente qui puisse relever la situation […]. » 23

Cela conduit à une sorte de révolution de palais, en avril 1954, lors du congrès fédéral, afin d’évincer Capdeville, comme le narre Serge Huguerre, alors responsable des Jeunesses socialistes :

« Son éviction, il s’agissait de lui donner une leçon. Ce n’était pas une querelle politique. En effet, il négligeait son travail de parlementaire et la Fédération allait à vau-l’eau. […] C’était par volonté de salut public que, dès avant le congrès, s’était constituée une équipe anti-Capdeville groupant Brutelle, Miannay, Bérégovoy, Robert Ladel ; Larue, plus discrètement, et Binot dans la coulisse étaient également contre Capdeville. » 24

Capdeville perd, au profit de Georges Brutelle, en avril 1954, le contrôle de la Fédération, avec la participation, semble-t-il active, de Bérégovoy, officiellement « pour se consacrer exclusivement à l’exercice de son mandat » 25 . Notons d’ailleurs qu’il n’en a guère le loisir puisqu’il est impliqué, au début de l’été 1955, dans une affaire de meurtre 26 . Il est alors exclu du Parti socialiste, décision avalisée par les instances fédérales 27 . Après son éviction, la Fédération connaît, en effet, un mieux relatif puisque le nombre d’adhérents augmente légèrement, que des sections sont reconstituées et que quatre Groupes socialistes d’entreprise sont créés 28 . On note surtout que Bérégovoy a été conservé comme secrétaire fédéral adjoint 29 et que l’arrivée de Brutelle correspond au moment où il commence à écrire beaucoup plus régulièrement dans La République de Normandie . Cela laisse à penser qu’il n’était nullement tenu pour responsable des errements passés de la Fédération.
De plus l’éviction de Capdeville pourrait lui fournir une belle opportunité politique mais il ne peut la saisir.
L’échec de l’investiture aux élections législatives de janvier 1956
Ce que l’on peut observer de la carrière de Pierre Bérégovoy telle que l’on vient de la présenter est que, si celle-ci montre une belle ascension, elle a tout de même ses limites et qu’il n’est alors que ce que l’on peut appeler, sans qu’il n’y ait rien de péjoratif dans cette formule, un « apparatchik fédéral » : il ne s’est pas encore intégré à l’appareil national du Parti, pas plus qu’il n’est devenu un notable local. Or poursuivre son ascension au sein du Parti suppose, soit qu’il entre dans les instances nationales, soit qu’il obtienne un mandat local. Rien n’atteste qu’il ait pu envisager, au cours des années 1950, la première hypothèse. Par contre, une occasion se présente concernant la seconde avec l’exclusion de Capdeville. Les opportunités de ce type sont rares dans un contexte où le Parti socialiste ne cesse de perdre des positions tout au long des années 1950. D’ailleurs, en 1953, en cinquième position, derrière les conseillers sortants, sur la liste socialiste lors des élections municipales de Rouen, Bérégovoy n’est pas élu. Mais, alors que s’annoncent les élections législatives anticipées du 2 janvier 1956, il s’agit de trouver un candidat dans la première circonscription, d’autant que le système électoral en vigueur assure à la SFIO d’y gagner un siège. La candidature de Brutelle semble naturelle. Mais celui-ci n’est pas intéressé par un mandat parlementaire. Aussi les ambitions s’aiguisent-elles. Deux candidats à l’investiture se présentent : Pierre Bérégovoy et Tony Larue, maire de Grand-Quevilly.
C’est donc bel et bien là une belle opportunité pour Bérégovoy mais la bataille entre les deux hommes est rude et se solde par une victoire de Larue. La défaite est d’autant plus douloureuse pour Bérégovoy que l’élection interne s’est déroulée dans des conditions douteuses. Les témoignages permettent d’éclairer quelque peu ce qui s’est passé ; citons celui de Serge Huguerre :

« La lutte s’est établie surtout entre Pierre Bérégovoy et Larue. Moi j’ai soutenu Bérégovoy. Larue est allé voir les vieux militants dans les sections. Comme il était moins marqué, c’est lui qui a été élu par les sections. Et puis à Rouen où la majorité était pour Bérégovoy, les voix ont été réparties à la proportionnelle entre les sections alors que, dans les sections de la banlieue, tous les mandats de chaque section sont allés au même, le plus souvent Larue. Au premier tour, Larue était en tête avec 3 ou 4 voix d’avance et il l’a emporté au second tour. » 30

Ainsi, Bérégovoy aurait été battu parce qu’il s’engageait trop dans les combats politiques et qu’il aurait été victime de manœuvres. On y ajoutera encore le témoignage récent de sa fille :

« Cette façon d’être […] lui attirait beaucoup de sympathie mais aussi une certaine rancœur de la part de certains plus âgés, notables qui se sont fait « un plaisir » de le ralentir dans son ascension en ne l’investissant pas pour les législatives […]. Ce fut, je pense, sa première blessure politique. Ses origines modestes aux yeux de certains, prétendument socialistes, ne l’autorisaient pas à tant d’ambition. » 31

Ainsi cet échec est-il douloureusement vécu. On peut d’ailleurs penser qu’à terme, il entraîne indirectement le départ de Bérégovoy de la Seine-Maritime à l’été 1957, car ses perspectives d’y connaître une ascension politique sont désormais bloquées, ce qui expliquerait qu’il privilégie alors sa carrière professionnelle.
Au-delà de cet échec, Pierre Bérégovoy n’est donc pas, de par sa position, directement intégré dans la vie politique locale puisqu’il ne dispose pas de mandat électif. Par contre, il est en prise avec tous les grands sujets de politique nationale et internationale.
FACE AUX GRANDS DÉBATS POLITIQUES NATIONAUX
La Communauté européenne de Défense et la question de la discipline
Si le projet de CED commence à faire polémique dès sa présentation en 1950, il faut attendre 1952 avec le début du processus de ratification parlementaire pour que commence vraiment ce qu’on a appelé la « querelle de la CED » 32 . Celle-ci frappe violemment le Parti socialiste et tout particulièrement la Fédération de Seine-Inférieure. Aussi est-il intéressant d’observer l’attitude de Pierre Bérégovoy dans ce débat. Le journal qu’il dirige présente ainsi sa position au congrès fédéral de mai 1952 :

« Bérégovoy présente une motion s’opposant à tout réarmement de l’Allemagne sous quelque forme que ce soit, et favorable à des négociations avec l’URSS pour régler le problème allemand. » 33

Ainsi celui-ci se montre alors hostile à la CED – qui impliquerait un réarmement allemand – et il est en cela sur la même ligne que les deux leaders de la Fédération, Jean Capdeville et Jean Binot, le député de la circonscription du Havre. Dans ce même congrès, il fait d’ailleurs adopter une motion qui confirme cette position. Cette hostilité au réarmement allemand, ainsi que la volonté d’une conférence internationale avec l’URSS, situe alors la Fédération de Seine-Inférieure dans la minorité du Parti concernant la CED. Un an et demi plus tard, un nouveau congrès fédéral extraordinaire montre que les positions n’ont guère changé et que la situation, au-delà des querelles internes à la Fédération de Seine-Inférieure, est extrêmement tendue. Ainsi, dans une lettre du 13 octobre, Brutelle écrit à Capdeville :

« Alors bonne chance pour les projets du défaitisme dans votre Fédération, et tant pis pour ceux qui croient par cette voie échapper à la domination américaine. » 34

Par ailleurs, dans les jours qui suivent, le secrétaire adjoint du parti contacte trois de ses proches pour qu’ils défendent sa position lors de ce congrès qui a lieu le 18 octobre, avec des lettres accompagnées de la mention « strictement personnel » dans lesquelles il écrit :

« Il paraît qu’on discutera aussi de la Communauté européenne de Défense. […] Trop de camarades manquent de courage dans cette affaire. […] Je compte là encore sur toi pour qu’on ne laisse pas la Fédération s’embarquer dans des positions impossibles. » 35

Cela n’empêche la Fédération, et Bérégovoy avec elle, de rester majoritairement hostile au projet de CED comme le montre cet extrait de rapport du congrès :

« Binot insiste donc, et Bérégovoy fait de même, sur la nécessité de précéder cette création tronquée de la CED, d’une large conférence internationale et de promouvoir un désarmement général, progressif et contrôlé. » 36

Mais, à partir de 1954, alors que le vote définitif de ratification de la CED arrive devant l’Assemblée nationale, une autre question se pose : celle de la discipline de vote. Lors d’un congrès fédéral le 23 mai 1954, les socialistes de Seine-Inférieure votent contre la ratification de la CED mais pour l’unité de vote, à chaque fois dans une proportion des deux tiers contre un tiers des mandats 37 . Ce faisant, ils se situent dans la minorité du Parti sur le premier point et dans la majorité sur le second. On ne sait pas exactement quelle est alors la position de Bérégovoy mais il semble qu’elle ait évolué, peut-être parce qu’il s’est rapproché du nouveau secrétaire fédéral, Georges Brutelle. Ne peut-on aussi s’interroger sur le fait que le projet est alors présenté par le gouvernement Mendès France ? Toujours est-il que, lors d’un nouveau congrès fédéral le dimanche 27 juin, il souhaite « le respect à tous les échelons des décisions de congrès prises démocratiquement » 38 .
Et, dans les semaines qui suivent, alors que s’approche le vote sur la CED à l’Assemblée nationale, il signe plusieurs articles dans La République de Normandie pour défendre la CED ; citons cet extrait du 27 août 1954, trois jours avant le vote :

« Mais la volonté d’en finir ne doit pas faire oublier les risques graves que comporterait, dans l’état actuel des négociations internationales, un rejet de la Communauté européenne de Défense. […]
La conséquence la plus grave d’un refus de la CED réside donc, à plus ou moins longue échéance, dans la création d’une armée allemande autonome. »

Ainsi la position de Bérégovoy sur la CED a-t-elle bien changé, par rapport à ce qu’elle était deux ans plus tôt. Mais le traité est rejeté par l’Assemblée nationale et ce parce que plus de la moitié des députés socialistes se montrent indisciplinés, en particulier les deux députés de Seine-Inférieure. Il le déplore dans son article du 3 septembre dans La République de Normandie :

« Le vote de lundi a eu aussi de douloureuses répercussions au sein de notre Parti. En ne respectant pas la discipline de vote, contrairement aux décisions de nos congrès nationaux, 53 députés socialistes, parmi lesquels nos camarades Jean Binot et Jean Capdeville, ont rompu l’unité du groupe parlementaire socialiste.
La situation ainsi créée est grave. »

En fait, Bérégovoy semble particulièrement attaché à la question de la discipline de vote, la relation du congrès fédéral extraordinaire du 7 novembre 1954 le démontrant :

« Bérégovoy pense que la discipline est une question fondamentale pour le Parti et rappelle les votes émis contre la liberté de vote par la Fédération de Seine-Inférieure. Ayant constaté le caractère inéluctable du réarmement allemand, il accepte les accords de Londres comme un moindre mal. » 39

On voit par ailleurs que, comme le plus grand nombre de socialistes, il se résout aux accords de Londres et de Paris qui permettent de trouver une solution à la non-ratification de la CED. Cette position n’est pas celle de Binot qui se montre une nouvelle fois indiscipliné lors du vote sur ces accords. Néanmoins, suivant en cela Brutelle, Bérégovoy fait en sorte, au début de l’année 1955 40 , qu’il n’y ait pas de sanctions contre celui-ci, soucieux sans doute que la Fédération de Seine-Maritime en finisse avec cette crise qui paralyse son action alors qu’elle connaît parallèlement un certain relèvement.
Mais la crise ne tarde pas à resurgir et si, sur la question de la CED, Pierre Bérégovoy s’est progressivement aligné sur la majorité du Parti socialiste, il n’en est pas de même concernant la guerre d’Algérie. Il rompt, en effet, avec la majorité et devient l’un des principaux animateurs de la minorité en Seine-Maritime. Cela le conduit à quitter la SFIO, même si cette rupture n’a lieu qu’après son départ du département.
Les débuts de la guerre d’Algérie
Pourtant, aux premiers temps du conflit algérien, lorsque la SFIO n’est pas encore au gouvernement, aucun désaccord ne semble se manifester. Les socialistes semblent unanimes pour s’opposer à la politique que mène le gouvernement d’Edgar Faure notamment lorsqu’il rappelle les disponibles à l’automne 1955. Et l’on sait que Bérégovoy a participé à une manifestation contre ce rappel en octobre 1955 41 . L’arrivée au pouvoir de Guy Mollet à la suite des élections législatives de 1956, et les conséquences de la journée du 6 février ne rompent pas tout de suite cette harmonie. Ainsi, dans La République de Normandie du 17 février 1956, Pierre Bérégovoy écrit :

« Les intentions de Guy Mollet n’ont pas changé, sinon pour proposer, avec les réformes politiques tendant à définir la personnalité algérienne, conditionnées par des élections libres et sincères, un effort économique et social encore plus important. Il est de nature à calmer les inquiétudes légitimes exprimées par les Musulmans après les manifestations d’Alger. »

Il soutient donc alors clairement la politique algérienne du président du Conseil. Mais, dès le 13 avril, dans un nouvel article, il commence à se montrer légèrement plus critique :

« Des réformes politiques et administratives restent indispensables ; elles favoriseront le développement d’un climat de confiance chez les Musulmans dont une certaine partie doute encore des intentions du Gouvernement de la France. Dans cet ordre d’idées, le remaniement du Secrétariat général du Gouvernement d’Alger s’impose immédiatement. »

Si le ton n’est pas encore à la critique ouverte, le texte montre que, pour Bérégovoy, toutes les mesures nécessaires sont loin d’avoir été prises. En fait, il a rejoint la minorité du Parti qui se découvre lors des congrès fédéral et national de juin 1956. Lors du congrès fédéral, il est l’un des principaux promoteurs de la motion de Jean Binot alors que Brutelle présente une motion qui défend la politique gouvernementale :

« Bérégovoy, défend la motion Binot, en signalant que si nos hommes sont au gouvernement et en ont accepté la responsabilité, il est nécessaire d’infléchir leur politique pour parvenir très rapidement au rétablissement de la paix en Algérie.
[…] Nous sommes tous partisans de la paix, mais R. Lacoste pense qu’elle ne peut être que la conséquence de la pacification. Or, on risque de nous installer dans un conflit et chacun sait qu’aucune réforme valable ne saurait être appliquée dans un climat d’insécurité et de guerre. […] Alors, il faut engager le dialogue et le faire vite ; mais ce dialogue, bien sûr, ne peut être unilatéral.
[…] Il faut maintenant que la discussion ait lieu avec ceux de la rébellion comme avec les autres. La solution du problème algérien ne peut être militaire, mais politique : il faut fixer, dès à présent, les liens qui doivent subsister, mais surtout ne pas oublier le droit des peuples à décider de leur sort. » 42

Ce texte, qui préconise donc des négociations avec les nationalistes algériens, recueille 99 voix contre 160 à la motion Brutelle. Ainsi, si Pierre Bérégovoy est minoritaire au sein de sa Fédération, cette minorité est forte sur le plan local. Ce n’est pas le cas au plan national puisqu’au congrès de Lille, qui suit immédiatement, sa motion ne recueille que 363 mandats contre 3 308 à celle de la majorité ; ceci explique peut-être que dans sa relation de ce congrès, Bérégovoy minore l’opposition entre les deux sensibilités :

« […] La volonté de lutte sur les deux fronts contre les rebelles et les ultras du colonialisme, est clairement exprimée et la motion précise, au sujet de l’avenir de l’Algérie, qu’une large autonomie de gestion garantie par des institutions internes disposant d’un pouvoir exécutif et législatif, a été envisagée.
C’est un véritable pas en avant dans le sens de l’émancipation du peuple algérien. La minorité, d’accord avec les grandes lignes de ce texte, a souligné l’effort de la majorité, mais elle aurait souhaité au lieu d’une négociation isolée pour le cessez-le-feu, une pré-négociation qui serve de cadre politique en vue du « cessez-le-feu », garantissant leurs droits et leurs espérances. » 43

Mais c’est bel et bien un axe Binot-Bérégovoy qui se forme et, tout au long de l’automne 1956, leur opposition à la politique de Mollet ne cesse de s’accentuer. Ainsi, le 28 septembre, la section de Rouen vote une résolution qu’elle envoie au congrès national ; citons-en un extrait :

« La Section Socialiste […] demande le respect par tous les membres du Parti, des décisions du congrès national de Lille :
1) Qu’en Algérie “pour mettre fin à l’effusion de sang dans les délais les plus brefs, c’est avec ceux qui se battent qu’il convient de discuter du ‘cessez-le-feu’”.
2) Qu’en aucun cas le nouveau statut de l’Algérie ne serait défini unilatéralement. » 44

L’opposition est claire et, pour l’exprimer, Bérégovoy se fonde sur les décisions du congrès de Lille. Quant à Binot, dans ses éditoriaux de La République de Normandie , il critique de plus en plus ouvertement la politique du gouvernement. Ainsi le 30 novembre, il manie l’ironie puisqu’il ironise, à propos de l’arrestation d’Imre Nagy en Hongrie, « décidément les captures ne règlent rien », référence évidente à l’arrestation des leaders du FLN quelques semaines plus tôt. Surtout, il y écrit :

« En Algérie – Hongrie, Égypte, Algérie, tel est le triptyque –, flambée accrue d’attentats, en regard de quoi l’arrestation et la mise au secret d’un professeur de Faculté n’offrent qu’une consolation dérisoire : le moral de l’Armée et de la Nation, auquel il paraît qu’il a porté atteinte, appelle au regard des moins exigeants d’autres remèdes… l’on ne sait, d’autre part, si l’on peut encore parler de remèdes ni davantage si l’on peut les attendre de certains hommes en place, après tant de vains discours prononcés. »

Une semaine plus tard, ses éditoriaux sont définitivement suspendus. Quant à Bérégovoy, il n’écrit désormais plus guère dans La République de Normandie . Ainsi, en 1957, il ne signe qu’un seul article pour saluer la remise du Mérite social à un vieux militant 45 . En fait, concernant la situation algérienne, seuls des articles favorables à la politique de Mollet ont encore droit de cité. La minorité a une dernière fois l’occasion de s’exprimer dans les colonnes du journal lors de la relation du congrès fédéral de juin 1957. On peut constater que sa position s’est radicalisée comme le montre ce passage de l’article concernant l’intervention de Bérégovoy :

« Bérégovoy développe ses arguments en faveur de la motion Depreux qu’il a signée. Outre ce qu’on a déjà dit, pour lui : “minorité agissante plus masse qui suit (par terreur ou pour diverses raisons) font une volonté valable qui se forge. Si cette indépendance ne peut être pour demain que la vocation soit reconnue pour que les négociations puissent s’ouvrir, toutes garanties étant assurées aux minorités européennes.” » 46

Même s’il ne se prononce pas pour celle-ci dans l’immédiat, Bérégovoy, on le voit, à cette date, accepte l’indépendance algérienne. Sa motion recueille 81 voix contre 162 à la motion majoritaire. Au congrès de Toulouse qui suit, les partisans de la motion Depreux obtiennent 498 mandats contre 2 547 à celle de la majorité 47 . Peu après, Bérégovoy quitte la Seine-Maritime. Il est alors déjà nettement engagé sur la voie de la scission qui conduit à la naissance du PSA en septembre 1958, même s’il ne l’imagine certainement pas à cette date et, en Seine-Maritime, c’est la section de Rouen qui est la plus affectée, perdant, selon le témoignage de Serge Huguerre 48 , environ la moitié de ses adhérents.

Au terme de cette étude, on peut donc conclure qu’à cette date Pierre Bérégovoy a déjà connu un beau parcours et que son passage à la Fédération de la Seine-Inférieure a constitué un temps d’apprentissage intense puisqu’il a été, à l’évidence, un militant et un dirigeant fédéral extrêmement actif. Certes rien n’indique encore qu’il sera appelé jusqu’aux plus hauts sommets de l’État. Mais cette séquence montre qu’il a déjà le talent d’un homme d’appareil, au moins à l’échelon d’une fédération. Il fait également montre d’ambitions certaines mais, sur ce point, la période normande se conclut par un échec puisqu’il ne réussit pas à obtenir l’investiture aux élections législatives de 1956. Homme d’appareil ayant des difficultés à s’emparer d’un mandat électoral, on trouve déjà certaines des caractéristiques de la vie politique future de Bérégovoy.
Enfin, cette période normande, durant laquelle il a appris à gérer les problèmes récurrents d’action et d’organisation de la SFIO, se termine par un autre échec, puisqu’il quitte la Seine-Maritime alors qu’il appartient désormais à la minorité du Parti, hostile à sa politique algérienne. À très court terme, cela le conduit à quitter, provisoirement, le Parti socialiste pour s’en aller fonder le PSA.




Illustration 2. Une de la Tribune socialiste, n° 4, 30 avril 1960.
(de gauche à droite : Edmond Maire, Jean Schaeffer, Pierre Bérégovoy et Robert Chéramy)
8. Les renseignements concernant le parcours de Pierre Bérégovoy sont issus de l’ouvrage de Christiane Rimbaud, Bérégovoy , Paris, Perrin, 1994, 468 p., de la notice de Gilles Morin dans Le Maitron ( Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social de 1940 à mai 1968 , t. 2 (dir. par Claude Pennetier), Paris, Les éditions de l’Atelier, 2006, p. 74-77) et de La République de Normandie (désormais RdN ) notamment le numéro du 6 juin 1952.
9. NDLR. Voir sur ce sujet, infra , Noëlline Castagnez, « Face au communisme : de l’héritage familial à la confrontation sur le terrain », p. 69 sq .
10. Lettre de Catherine Cottineau à l’auteur, 26 avril 2010.
11. RdN , 6 juillet 1951.
12. RdN , 9 juillet 1954.
13. OURS ; Archives du Secrétariat aux Relations avec les Fédérations – carton Seine-Inférieure, désormais ASRF-SI.
14. RdN , 1 er et 8 juin 1951.
15. RdN , 29 juillet 1955.
16. RdN , 17 février 1956.
17. OURS ; Rapport sur La République de Normandie présenté par Pierre Bérégovoy.
18. Voir sur ce sujet Serge Berstein, Frédéric Cépède, Gilles Morin et Antoine Prost (dir.), Le Parti socialiste entre Résistance et République , Paris, Publications de la Sorbonne, 2000, 357 p.
19. Ces chiffres sont tirés de la thèse de Jean-Marie Cahagne, La SFIO en Haute-Normandie de 1914 à la rénovation du Parti , Université de Rouen, 1980, p. 124-125.
20. RdN , 4 mai 1951.
21. OURS ; ASRF – SI.
22. OURS ; ASRF – SI.
23. OURS ; ASRF – SI.
24. Jean-Marie Cahagne, op . cit .
25. RdN , 9 avril 1954.
26. Notice de Gilles Morin concernant Jean Capdeville dans Le Maitron , t. 3, op. cit .
27. RdN , 8 juillet 1955.
28. Jean-Marie Cahagne, op . cit .
29. RdN , 9 avril 1954.
30. Jean-Marie Cahagne, op . cit .
31. Lettre de Catherine Cottineau à l’auteur, 26 avril 2010.
32. NDLR Sur ce sujet, voir infra Christine Manigand, « Pierre Bérégovoy et L’Europe : le cœur et la raison », p. 197 sq .
33. RdN , 16 mai 1952.
34. OURS ; ASRF – SI.
35. OURS ; ASRF – SI ; lettres de Georges Brutelle à Louis Boisson le 14 octobre 1953, à Roger Évrard le 16 octobre 1953 et à Lucien Osmont le 16 octobre 1953.
36. RdN , 23 octobre 1953.
37. RdN , 28 mai 1954.
38. RdN , 2 juillet 1954.
39. RdN , 12 novembre 1954.
40. RdN , 4 février 1955.
41. Lettre de Catherine Cottineau à l’auteur, 26 avril 2010.
42. RdN , 22 juin 1956.
43. RdN , 6 juillet 1956.
44. OURS ; ASRF – SI.
45. RdN , 26 avril 1957.
46. RdN , 28 juin 1957.
47. Jean-Marie Cahagne, op . cit .
48. Idem .
À FO, un syndicaliste réformiste
Michel Dreyfus

L’engagement syndical de Pierre Bérégovoy, qui peut sembler secondaire au regard de tout son parcours, n’est cependant pas mineur : on ne pouvait passer sous silence ce militantisme syndical qui s’est poursuivi durant deux décennies – exactement de 1946 à 1966. J’avais déjà, si j’ose dire, « rencontré » Pierre Bérégovoy lorsque, avec l’assistance d’Éric Belouet, j’avais réalisé un Dictionnaire des électriciens gaziers dans la collection du Maitron 49 . Je m’autorise aussi un souvenir personnel. Jeune adolescent, j’habitais encore chez mes parents lorsque ceux-ci, militant au PSU au début des années 1960 50 , organisaient chez eux des réunions de section auxquelles participait Pierre Bérégovoy ; il le fit pendant plusieurs années. Les liens se distendirent ensuite avec lui car mes parents ne rejoignirent jamais le Parti socialiste. Cependant, après la victoire de la gauche en 1981 ma mère, Françoise Dreyfus, écrivit à Pierre Bérégovoy pour le féliciter de ses nouvelles fonctions de Secrétaire général à l’Élysée et cette lettre ne resta pas sans réponse.
Pierre Bérégovoy obtient le Certificat d’études en 1937 et le Brevet élémentaire en 1941. Il aurait aimé être avocat mais il ne peut poursuivre ses études, en raison de la maladie de son père, et doit travailler très jeune. Après avoir passé un CAP d’ajusteur, il est embauché à la SNCF. Marqué par le Front populaire, gaulliste en 1940, Pierre Bérégovoy entre dans la Résistance à l’été 1943, puis est membre des FFI jusqu’à la Libération. Il est encore soldat quand il adhère à la SFIO à Lyon. Il se marie et de cette union naissent trois enfants. De retour à Rouen en 1946, Pierre Bérégovoy reprend son emploi à la SNCF tout en adhérant à la CGT. Hostile au « coup de Prague » en février 1948, il soutient alors la politique de Troisième Force. Membre du bureau du groupe du Comité d’action socialiste (CAS) de Rouen rive gauche, il adhère à Force ouvrière (FO) à sa création : il est, en effet, dès le 21 février 1948, fondateur et secrétaire général du syndicat FO cheminot local, et il défend l’unité d’action avec la CFTC. Puis en septembre 1948, il est chargé de mission auprès du ministre Christian Pineau. Lorsque la SFIO quitte le gouvernement, Pierre Bérégovoy entre à Gaz de France, le 1 er mai 1950. Il y fera toute sa carrière comme chef de service, d’abord à Rouen, puis aux Services centraux à Paris à partir de 1957. Il participe activement aux grandes grèves de l’été 1953 et prend, à cette occasion, la parole à un meeting devant l’Hôtel de ville de Rouen. Il milite, en effet, à la Fédération FO des industries électriques et gazières (IEG) et il entre, en tant que titulaire, à son comité exécutif lors de son IV e congrès d’octobre 1954. À l’issue du congrès suivant (octobre 1956), il est élu titulaire à la commission exécutive ainsi qu’au comité et lors du VI e congrès, en février 1959, il est élu suppléant au comité de la Fédération. Est-il alors un militant syndicaliste orthodoxe ?
UN DÉFENSEUR DE L’INDÉPENDANCE DU SYNDICALISME
Très fortement impliqué dans la vie politique du PSU, en avril 1961 lors de son 1 er congrès, Pierre Bérégovoy semble alors défendre des positions syndicales classiques au sein du courant « minoritaire » de cette organisation. Ses militants se retranchent, en effet, sur « le refus du monde syndical de s’intégrer à toute action purement politique ». Ils estiment donc que le PSU ne peut se prononcer pour la politisation des syndicats : une telle démarche remettrait en cause les principes sacro-saints de la Charte d’Amiens (1906) et ne pourrait qu’empêcher la nécessaire unification syndicale. Or, on le sait, la Charte d’Amiens est un texte fondamental, voire intouchable pour FO. Marc Heurgon voit, dans ces réticences, des positions assez éloignées des « traditionnelles options mendésistes » et bien davantage celles « du militant Force ouvrière qu’est d’abord Pierre Bérégovoy » 51 . Ce dernier semble donc jusqu’en avril 1961 un militant politique dont les prises de position s’expliquent d’abord par son engagement syndical : il apparaît comme un farouche défenseur de l’indépendance du syndicalisme face aux partis politiques. On ne sache pas que la Fédération FO des IEG ait pris alors des positions particulièrement originales sur ce plan au sein de la Confédération. Avant de s’interroger plus avant sur le syndicalisme de Pierre Bérégovoy, il faut dire quelques mots sur la place de la Fédération dans les industries électriques et gazières ainsi que dans FO.
Le poids de FO à EDF-GDF
Le poids de la Fédération FO dans les industries électriques et gazières est assez faible en comparaison de celle de la CGT qui bénéficie, tout au long de ces deux décennies, de la très forte personnalité de Marcel Paul : sa politique de relative ouverture détonne un peu pour un cégétiste et constitue de ce fait un obstacle supplémentaire pour les militants de FO. Le 28 décembre 1947, sont jetées les bases de la Fédération nationale des industries de l’énergie et du gaz, dirigée par Clément Delsol, assisté de Jules Madelrieux, Georges Goulu, Simone Gavet et Raymond Dubois. Au congrès de fondation de la Fédération FO tenu en avril 1948, une dizaine de syndicats rejoignent la nouvelle organisation : outre le Syndicat du Gaz de banlieue qui a toujours été un fief des confédérés, signalons les syndicats de Bayonne, Besançon, Clermont-Ferrand, Épinal, Nantes-Gaz, Roanne, La Roche-sur-Yon ainsi que le syndicat ouvrier-employé du centre de Lille. Il semble bien que l’implantation de FO à Rouen soit alors assez limitée. Conséquence de la pratique relativement unitaire de Marcel Paul, un certain nombre de confédérés refusent de rallier FO et restent à la CGT. Aussi, l’influence de FO chez les électriciens gaziers restera toujours assez faible. En février 1948, la Fédération FO des IEG regrouperait 22 000 membres, selon les chiffres avancés par le ministère du Travail, mais ce chiffre semble exagéré. Lors de la séance de la Commission supérieure nationale du personnel tenue le 29 avril 1948, le ministère du Travail admet les représentants FO, comme d’ailleurs ceux de l’Union nationale des cadres et de la maîtrise, en dépit des protestations de la CGT qui conteste l’importance de la représentation accordée à ces deux organisations. Quoi qu’il en soit, la Fédération FO des IEG ne dépasse guère 15 % des voix lors des différentes élections du personnel qui se succèdent à partir de ces premières années, et ceci restera le cas jusqu’à nos jours.
La Fédération EDF dans FO
À l’échelon national, FO entend organiser son action dans quatre directions. La Confédération intervient d’abord au sein des comités d’entreprise qui, dans le cadre de l’entreprise, devront aller bien au-delà de la seule gestion des œuvres sociales. Ensuite, elle utilise le biais des conventions collectives, qui selon FO, représentent le meilleur cadre possible où peuvent être négociés les salaires. Dans les entreprises nationalisées, les organisations syndicales disposent au moins d’un tiers des sièges au conseil d’administration et ont donc leur mot à dire. Enfin, le cadre du Conseil économique et social (CES) représente aussi un terrain d’intervention important pour FO. Est-il besoin d’ajouter que la Confédération est très hostile à la CGT, dont elle dénonce l’inféodation à un « parti politique », en d’autres termes au Parti communiste ?
Au sein de FO, la Fédération des IEG où milite Pierre Bérégovoy occupe alors une place médiane puisqu’en 1965, elle vient au 10 e rang sur 33. À sa création en 1948, elle était au 11 e rang puis elle a rétrogradé ensuite, en 1950, au 15 e avant de remonter un peu. Son meilleur score se situe en 1956, où elle est en 9 e position. En 1965, elle dispose, au sein de la Confédération, de 105 voix, ce qui la laisse un peu derrière la Fédération de l’alimentation (111 voix) et lui permet de faire quasiment jeu égal avec les Fédérations des finances (11 e , 104 voix), de l’administration générale (12 e , 104 voix) et de la Fédération des industries chimiques et du verre (13 e , 100 voix). Elle est assez loin devant la Fédération du textile (14 e , 68 voix) et les suivantes. Lors du congrès confédéral de 1963, cinq fédérations ont représenté à elles seules près de 53 % des voix : services publics et santé, PTT, employés et cadres, métaux et enfin cheminots. La Fédération des IEG où Pierre Bérégovoy fait ses premières armes est donc de taille moyenne au sein de FO 52 . Elle publie un journal national, Lumière et Force , ainsi que deux journaux spécifiques, l’un en région parisienne, l’autre à Marseille ; mais rien – semble-t-il – n’est fait à Rouen 53 . Signalons enfin que la Fédération apporte quelques recettes à la Confédération par le biais des jetons de présence, perçus par les administrateurs des entreprises nationalisées à EDF-GDF.

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