POLITIQUE DU RISQUE
224 pages
Français
224 pages
Français

Description

Affaire du sang contaminé, crise de la vache folle, catastrophe de Furiani, polémique sur les déchets nucléaires : ces controverses soulignent l'importance grandissante prise ces dernières années par la question des risques sanitaires, industriels et naturels dans l'espace public. Ce numéro cherche à explorer les conséquences de cette évolution sur le fonctionnement de l'État comme sur l'accès de certaines revendications à l'espace public.

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Date de parution 01 janvier 0001
Nombre de lectures 160
EAN13 9782296381377
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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Exrait

POLITIX
Revue des sciences sociales du politique
N°44, quatrième trimestre 1998
Politiques du risque
Publié avec le concours
du Centre national de la recherche scientifique
du Centre national du livre
du Département de science politique de la Sorbonne
L'Harmattan L'Harmattan Ine
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - France Montréal (Qc)
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(GSPE, lEP-Strasbourg), Bastien François (CRAP, Rennes I), Brigitte Gaïti
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Patrick Lehingue (CURAPP, Versailles-Saint-Quentin), Cyril Lemieux
(INSEP, GSPM, EHESS), Frédéric Sawicki (CRAPS, Lille II), Pierre Serna
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Secrétariat de rédaction: Marie-Hélène Bruère.
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Chevallier, Alain Desrosières, Dobry, Claude Emeri, Pierre Favre,
Alain Garrigou, Daniel Gaxie, Jacques Gerstlé, Bernard Lacroix, Jacques
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Marcel Merle, Pierre Muller, Michel Offerlé.
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Numéro ISSN : 0295-2319
Commission paritaire des publications et agences de presse: 70280
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Directrice de la publication: Marguerite Hitier.SOMMAIRE
Politiques du risque
Dossier coordonné par Cyril Lemieux
5 Éditorial
7 Les risques collectifs sous le regard des sciences
du politique
Nouveaux chantiers, vieilles questions
Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
29 Des objets à géométrie très variable
Entretien avec Claude Gilbert
39 Le citoyen secoureur
Secours publics, sauveteurs et secouristes en France
à la fin du XIXe siècle
Frédéric Caille
51 La traçabilité comme technique de gouvernement
des hommes et des choses
Didier Torny
76 La sociologie pragmatique à l'épreuve
des risques
Exercice de crise sur le dossier nucléaire
Francis Chateauraynaud
109 Les tireurs d'alarme dans les conflits
sur les risques technologiques
Entre intérâts particuliers et crédibilité
Mary Bernstein et James M. Jasper
135 La mobilisation des victimes d'accidents collectifs
Vers la notion de «groupe circonstanciel»
Jean-Paul Vilain et Cyril Lemieux
Varia
161 Les règles du recrutement politique
Pour une approche institutionnaliste
de la sélection politique
Olivier Nay
PoUtix. Revue des sciences sociales du politique, n044, quatrième trimestre 1998Lectures
191 P. ROSANVALLON, Le Peuple introuvable
(par E. Detchessahar)
197 L. MUCCHIELLI, La Découverte du social
(par C. Delmas)
203 F. MELONIO, Tocqueville et les Français
(par C. Le Strat)
208 Revue des revues
214 Résumés / Abstracts
217 Sommaire des numéros précédents
@ L'Hannattan, 1999
ISBN: 2-7384-7516-7Politiques du risque
FFAIRE du sang contaminé, crise de la vache folle, catastrophe de
Furiani, polémique sur les déchets nucléaires: ces controversesA soulignent l'importance grandissante prise ces dernières années
par la question des risques sanitaires, industriels et naturels
dans l'espace public. Elles rendent de plus en plus critiquable le
traitement de certaines questions scientifigues et techniques dans des
arènes réservées aux seuls spécialistes. A cet égard, l'émergence de
problématisations en termes de «risques» pourrait traduire un profond
changement dans les rapports qùentretiennent experts et profanes.
Ce numéro cherche à explorer les conséquences de cette évolution sur le
fonctionnement de l'État comme sur l'accès de certaines revendications
à l'espace public. À partir de l'exemple des maladies à prions, de la
transfusion sanguine et des organismes génétiquement modifiés (OGM),
D. Torny analyse les difficultés que suscite l'intensification des
échanges internationaux dans le contrôle que les États tentent d'exercer
sur certaines menaces sanitaires, et les adaptations qui s'en suivent.
Comme le souligne C. Gilbert dans l'entretien qu'il nous accorde, l'action
publique se transforme également au niveau des processus de prise de
décision, en particulier à travers la mise en place de procédures
d'évaluation et d'expertise collective et l'adoption de nouveaux cadres
d'action (le «principe de précaution»). C'est, pour les pouvoirs publics,
prendre acte des mobilisations collectives qui interviennent dans le
domaine des risques.
À partir de l'analyse de cas récents d'alertes à la radioactivité, F.
Chateauraynaud examine les aspects pragmatiques et
configurationnels qui président au passage des signaux d'alarme dans
l'espace public et à leur reconnaissance par les autorités sanitaires, les
journalistes, les élus. Il met notamment l'accent sur les méthodes
suivies par les tireurs d'alerte pour convaincre leurs interlocuteurs de la
gravité du risque encouru. M. Bernstein et J. Jasper développent des
analyses convergentes en décrivant le phénomène des «tireurs d'alarme»
(whistleblowers) dans le contexte de l'industrie nucléaire civile
américaine. Ils montrent pourquoi ces «résistants éthiques» sont
particulièrement crédibles: en dénonçant publiquement les pratiques
dangereuses constatées dans leur entreprise, ils mettent en jeu leurs
propres intérêts matériels. J.-P. Vilain et C. Lemieux décrivent les
caractéristiques et le type de ressources qui favorisent l'émergence
depuis le début des années quatre-vingt d'associations de victimes
d'accidents collectifs, actives à développer leurs propres capacités
d'expertise. Enfin, le détour par la situation des secours publics à la fin
du siècle dernier, auquel nous invite F. Caille, nous permet d'envisager
de tout autres logiques de mobilisation dans un contexte où la
problématique des risques collectifs était inconnue en tant que telle.
Le Comité éditorial.Les risques collectifs
sous le regard des sciences
du politique
Nouveaux chantiers, vieilles questions
Cyril Lemieux
, Groupe de sociologiepolitique et morale
Ecole des hautes études en sciences sociales
avec Yannick Barthe
Centre de ~ociologie de l'innovation
Ecole des Mines de Paris
~ME si chacune les interprète à sa façon, aucune société
humaine n'ignore, jusqu'à preuve du contraire, les catastrophesM naturelles, les accidents, les épidémies et les pollutions. A en
croire un certain nombre d'analyses, les grands systèmes
sociotechniques dans lesquels nous sommes désormais insérés
introduiraient cependant dans nos sociétés un type de vulnérabilité tout
à fait inédit1. La multiplication des débats publics autour des choix
technologiques et de leurs conséquences futures, les procès en
responsabilité que suscitent de plus en plus souvent les accidents
collectifs et les catastrophes industrielles ou naturelles en seraient
autant de signes manifestes. C'est également ce caractère inédit qui
expliquerait la mise sur pied d'interventions publiques spécifiques en
matière de «risque majeur» et l'établissement de nouveaux principes de
contrôle et d'action, comme le «principe de précaution». En somme, un
nouveau type de problèmes publics aurait peu à peu surgi au cœur des
nations les plus industrialisées: comment prévenir et gérer les risques
collectifs, qu'ils soient sanitaires, industriels ou naturels?
Mais que recouvre au juste cette notion de «risques collectifs» ? Si l'on
veut éviter tout naturalisme (un naturalisme qui prendrait ici la forme
du déterminisme technologique), une première tâche serait sans doute
de comprendre comment s'opère, au sein de nos sociétés, les processus
de labellisation qui conduisent à désigner certains types de problèmes
sociaux comme relevant d'un «risque collectif» : quels acteurs, quelles
stratégies, quelles dynamiques institutionnelles ont mené, depuis le
début des années 1980, à l'émergence de cette catégorie et à des
tentatives pour l'institutionnaliser? La notion de risques collectifs peut
1. Cf. en particulier Beck (D.), Risk Society. Towards a New Modernity, Londres, Sage,
1992; Lagadec (P.), La civilisation du risque, Paris, Seuil, 1981 ; Fabiani (J.-L.), Theys (J.),
dir., La société vulnérable, Paris, Presses de l'ENS, 1987.
Politix, n044, 1998, pages 7 à 28 7Politiques du risque
être comprise, sous ce rapport, comme un «investissement de forme»1. Il
s'agit d'une catégorie sur laquelle un certain nombre de partenaires,
agissant au nom d'institutions diverses et parfois concurrentes,
acceptent à un moment donné de s'accorder pour traiter un ensemble de
situations problématiques. L'accord porte tout autant sur la
stabilisation de paramètres pertinents et de domaines de validité que
sur des règles d'intervention et des répartitions de tâches. Il nécessite
de lourdes «formules d'investissement», dans la mesure où la
constitution du nouveau domaine réclame financements et lignes
budgétaires et exige que des professionnels d'un secteur (par exemple
des chercheurs en sciences sociales) consentent, en s'y investissant, à
redéfinir partiellement leur identité et leur marge de manœuvre dans
des compromis avec d'autres (par exemple, des commanditaires
publics). Ces coûts, cependant, sont jugés moindres que les bénéfices
attendus par les différents partenaires de la mise en œuvre de cette
nouvelle forme sociale. Ces bénéfices ont pour nom l'évidence du
problème public, c'est-à-dire aussi l'indiscutabilité de sa nécessaire
prise en compte par les pouvoirs publics et le caractère incontournable
de son traitement dans le domaine de la recherche2.
Dans la mesure où la notion de risque est largement tributaire des
multiples investissements dont elle fait l'objet, le postulat d'une altérité
entre des «risques collectifs» d'un côté et des instances chargées de les
«gérer» de l'autre apparaît intenables. L'approche positiviste à laquelle
ce postulat correspond, promue le plus souvent par des ingénieurs, fut
longtemps dominante dans l'analyse des risques4. Considéré comme un
fait objectif pouvant donner lieu à des mesures et des calculs
probabilistes, le risque se définissait alors comme un «aléa
1. Thévenot (L.), «Les investissements de forme», in Thévenot (L.), dir., Conventions
économiques, Paris, PUF, Cahiers du CEE, 1986.
2. Comme le montre M. Douglas, l'essor de la risk analysis aux États-Unis dans les
années 1970 et 1980 s'explique pour partie par l'appel à certains psychologues sociaux et
spécialistes des sciences sociales, les industries à haut risque étant de plus en plus
confrontées à des problèmes pour elles inhabituels: de vastes mouvements de
protestation émanant de populations hostiles aux technologiques dangereuses. Cf.
Douglas (M.), Risk Acceptability according to Social Sciences, New York, Russell Sage
Foundation, 1985. On trouvera des réflexions assez analogues, concernant cette fois
l'autopromotion auprès des industries nucléaire et chimique d'experts techniques spécialisés
dans le «risque technologique majeur», au début des années 1980 en France, dans Vallet
(B.), «La gestion du risque technologique majeur en France: émergence et légitimation
d'une expertise», in Theys (J.), dir., Environnement, science et politique, tome 1,
GERMES, IS, 1991. Voir également les analyses de D. Duclos sur l'émergence des
«risquologues» et des «sociétés savantes» d'analyse du risque dans les décennies 1970-1980
(<<Puissance et faiblesse du concept de risque», L'année sociologique, 46 (2), 1996).
S. Sur ce point, voir Peroni (M.), «Action publique et formes normales de raccord public»,
in CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat, Paris,
L'Harmattan, 1993.
4. Pour une revue exhaustive des différents sens attribués au concept de risque, cf. Renn
(O.), «Concepts of risk: a classification.>, in Krimsky (S.), Golding (D.), Socialdir"
Theories of Risk, Wesport, Praeger, 1992; «Three Decades of Risk Research:
Accomplishments and new Challenges», Journal of Risk Research, 1 (1), 1998. Sur les
liens entre ces différents concepts et le type de traitement envisagé, cf. Bradbury (J. A.),
«The Policy Implications of Differing Concepts of Risk», Science, Technology & Human
(1), 1989.Values, 14
8Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
anticipable»l. Cette définition avait pour coronaire la désignation des
acteurs légitimement appelés à traiter ce type de problèmes au nom de
leurs compétences techniques. Elle s'accompagnait également d'un
«discours de la maîtrise»2. Au fur et à mesure que se sont multipliées
les controverses ayant pour effet de rendre visibles les incertitudes dans
le traitement des risques) les contours de la notion sont devenus
beaucoup plus flous. Désormais, le risque est davantage appréhendé, y
compris en dehors du monde des chercheurs, comme un «construit»
social résultant de l'interaction entre des acteurs aux identités très
diverses.
Il y a donc quelque difficulté à asseoir un numéro de Politix sur une
catégorie qui n'en est encore qu'au stade de l'investissement de forme et
non pas de la forme sociale bien établie aux contours formalisés et à
l'évidence imparable. Si les sciences sociales contribuent toujours à
l'existence de ce dont elles parlent, la vocation de ce numéro n'est
pourtant pas de «faire exister» davantage ou de «naturaliser» ce qui
n'est qu'en voie d'élaboration et d'institutionnalisation - même si l'effet
pratique d'un tel numéro tendra à être nécessairement celui-là.
L'objectif n'est pas non plus de dénoncer le caractère artificiel ou
intenable de la forme que certains acteurs essaient de faire tenir. La
perspective ici adoptée est beaucoup plus «déplacée» : à partir du
constat que dans notre société, une forme sociale est «en train de se
faire», à la fois comme problème public et comme domaine de recherche,
nous entreprenons d'examiner quel parti les sciences sociales du
politique peuvent en tirer. Les objets regroupés sous le label «risques
collectifs» et les travaux qui s'investissent dans ce domaine sont-ils en
mesure de susciter certains déplacements novateurs dans l'étude de
phénomènes politiques? La réponse apportée à cette interrogation,
comme nous allons tenter de le montrer, est loin d'être négative.
Du laboratoire au Parlement, et vice versa
Il y a d'abord un premier déplacement, très général, auquel invite ce
type d'études: c'est celui qui consiste à ne plus considérer technique et
politique comme deux ordres de réalité autonomes. Nous sommes
ramenés en effet, en critiquant ou en contribuant à l'analyse des
risques, à l'obligation de rattacher la science et la technique à leurs
conditions sociales de production et de diffusion e~ de lier également la
politique telle qu'elle se pratique dans les Etats modernes aux
ressources de légitimité que tendent à lui procurer la science et la
technique. Soit par exemple le Plan des zones exposées aux avalanches,
rendu obligatoire par loi du 19 juin 1974. Complété en 1982 par le Plan
d'exposition aux risques naturels prévisibles, ce PZEA associe le zonage
des risques à des prescriptions à inclure dans les Plans d'occupation
1. Cf. Lascoumes (p.), «Construction sociale des risques et contrôle du vivant», Prévenir,
24, 1993.
2. Gilbert (C.), «Entre maîtrise et non-maîtrise des risques collectifs: propositions pour
des analyses et politiques intermédiaires», Communication au colloque de Fontevraud,
«Quel environnement au XXIe siècle. Environnement, maîtrise du long terme et
démocratie», septembre 1996.
9Politiques du risque
des sols. Opération qui pourrait apparaître purement technique si la
signature de l'expert évaluant les risques ne couvrait en même temps
des opérations d'aménagement du territoire. De ce fait, les implications
de son geste et les modalités de ses raisonnements pratiques sont
aussi bien d'ordre politique que juridique (l'administré qui se sent lésé
pouvant lui imputer la décision, comme le juge, en cas d'accident,
pourra le tenir pour responsable)1. Même difficulté à séparer clairement
la technique de la politique dans le cas, par exemple, d'un relâchement
dans la nature d'organismes génétiquement modifiés (OGM) tenté par
l'Institut national de la recherche agronomique (INRA). Les
microorganismes dont il s'agit ne demeureront pas longtemps envisagés dans
l'étroit cadre scientifico-technique qui peut justifier leur libération: ils
vont se trouver associés rapidement à des problèmes d'ordre éthique,
politique et juridique pour finir en «problème de société». Très vite,
traiter le cas nécessite pour le sociologue d'apprendre à circuler entre
«les laboratoires de microbiologie et l'enceinte du Parlement européen»2.
Cette intrication entre la technique et la politique n'est certes pas une
découverte due à l'étude des risques3. Le fait est, cependant, que ce
type d'études contraint le chercheur à éprouver l'intrication de façon
systématique - ne serait-ce qu'à travers l'impossibilité dans laquelle il
peut se trouver, faute de compétences suffisantes, d'entrer
complètement dans la technicité des débats qu'il cherche à suivre. Il y a
là une tâche intellectuelle motivante: celle qui consiste à trouver des
procédés narratifs, des langages de description, des stratégies
d'enquête et des modalités d'analyse qui évitent les deux écueils
opposés de la superficialité (ne pas se donner les moyens de suivre les
acteurs dans le dédale technique de leurs controverses) et de la visée
asociologique (ne pas réussir à maintenir sur ces controverses techniques,
la spécificité du regard et de la démarche des sciences sociales). Or,
cette exigence peut valoir pour des objets considérés comme moins
techniques et qui paraissent s'acquitter plus facilement d'une approche
purement socio-politique. Car à vrai dire, tous les phénomènes
politiques contiennent ou s'appuient sur des dispositifs techniques.
Tous sont susceptibles de pouvoir bénéficier, dans l'analyse, d'un
rééquilibrage de la partie «technique» qui reste souvent sous-estimée4.
1. cr. De Crécy (L.), «L'histoire des risques en montagne», in Decrop (G.), Galland (J.-P.),
dir., Prévenir les risques: de quoi les experts sont-ils responsables?, La Tour d'Aigues,
Éditions de l'Aube, 1998.
2. Charvolin (F.), Schwartz (C.), «Un dangereux relâchement ?», in Theys (J.), Kalaora (B.),
dir., La terre outragée, Paris, Éditions Autrement, 1998. Pour d'autres exemples du
caractère indissociable du calcul politique et de l'évaluation scientifique, cf. Knoepfel
(P.), Descloux (M.), «Valeurs limites d'immissions : choix politiques ou déterminations
scientifiques ?», in Theys (J.), dir., Environnement, science et politique, op. cil., ; Hubert
(P.), «À la recherche du risque acceptable. Enjeux autour d'une relation dose-effet», in
Fabiani (J .-L.), Theys (J .), dir., La société vulnérable, op. cit..
3. Cf. Shapin (S.), Schaffer (S.), Leviathan et la pompe à air, Paris, La Découverte, 1993.
L'hybridation de la technique et de la politique est un des thèmes centraux, on le sait, de
l'école dite de «l'anthropologie des sciences et des techniques». Voir notamment Callon
(M.), «Éléments pour une sociologie de la traduction», L'Année sociologique, 36, 1986 ;
Latour (B.), Nous n'avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991; Aramis ou
l'amour des techniques, Paris, La Découverte, 1992.
4. De bons exemples sont donnés par A. Garrigou à propos du vote «,Le secret de l'isoloir>"
Actes de la recherche en sciences sociales, 71-72, 1988; «Invention et usages de la carte
[suite de la note page suivante]
10La nouvelle donne configurationnelle
Il y a plus: dans le cas des risques collectifs, l'intrication entre la
technique et la politique est une dimension dont les acteurs prennent
de plus en plus souvent acte. Techniciens, ils peuvent de moins en
moins contourner le fait que les choix technologiques qu'ils soutiennent
soulèvent dans l'espace public des oppositions politiques qu'il leur faut
gérer. Opposants, ils peuvent de moins en moins ignorer que le combat
qu'ils mènent contre certains choix technologiques nécessite de leur
part, pour acquérir un minimum de crédibilité, l'acquisition d'une
expertise technique. C'est là l'évolution centrale sur laquelle il nous faut
nous attarder dans la mesure où l'émergence de la notion de risques
collectifs lui est directement liée. Autant, lorsque les cas étudiés par le
sociologue concernent des univers relativement clos de la science et de la
technique, il lui est loisible de remontrer aux acteurs eux-mêmes les
limites de leur croyance (éventuelle) en l'autonomie de la science et de la
technique, autant, dès qu'il est question de risques collectifs, cette
remontrance tend à être nulle et non avenue, les acteurs ayant
généralement devancé depuis longtemps le sociologue sur cette voie.
Une nouvelle donne configurationnelle semble se faire jour. Cette
évolution concerne aussi bien le partage entre l'espace public et les
espaces relativement clos de la science et de la technique, que le
rapport entre l'expertise et les savoirs profanes ou encore les modes de
légitimitation l'action étatique contemporaine. Dans cette perspective,
l'analyse de la façon dont les risques collectifs sont gérés dans nos
sociétés nous conduit directement au cœur de certains des thèmes les
plus canoniques des sciences sociales du politique: comment l'État
continue-t-il d'assurer son monopole tendanciel de la violence physique
légitime? Comment les individus et les groupes accèdent-ils aujourd'hui
à l'espace public? Comment s'opère, dans un certain nombre d'arènes,
la confrontation de légitimités apparemment incompatibles? L'objectif
de ce numéro, comme celui de la présente introduction, est de mOI}trer
qu'au moins sur ces trois questions classiques et fondatrices (Etat,
espace public, légitimation), les études sur les risques collectifs, pour
peu qu'on soit attentif à leurs implications théoriques et non pas
seulement pratiques et opératoires, sont en mesure de dégager des
chantiers originaux et d'ouvrir des axes de recherche prometteurs.
L'État est-il encore garant du territoire?
Le premier chantier qu'ouvre l'analyse des risques s'articule autour d'un
double objectif: d'une part, reconstituer l'histoire des technologies de
contrôle et de surveilJance qui ont contribué depuis plus de trois siècles
à l'émergence des Etats bureaucratiques modernes; d'autre part,
analyser, au regard de cette histoire, l'essoufflement ou l'inadéquation
électorale.., PQlitix, 10-11, 1990). Pour des programmes de réévaluation systématique du
rôle des objets et des dispositifs techniques dans l'analyse de l'action collective, on se
reportera par exemple à Latour (B.), La clef de Berlin, Paris, La Découverte, 1993, ou
encore, Conein (R), Dodier (N.), Thévenot (L.), dir., «Les objets dans l'action. De la maison
au laboratoire.., Raisons pratiques, 4, 1993.
IlPolitiques du risque
grandissante, depuis une trentaine d'années, de certaines de ces
technologies - un essou.fl1ement que manifestent les diagnostics tout à
la fois de délitement de l'Etat-nation (dans sa forme héritée de la fin du
XVIIe siècle)1 et de crise de l'État-providence (dans sa forme héritée de
l'immédiJlt après-guerre)2. Dans cette perspective, l'analyse du rapport
entre Etat et gestion des risques permet de distinguer
schématiquement trois configurations successives. La première, entre
XVe et XIXe siècle, voit l'érection de la sécurité des biens et des
personnes en référence fondatrice des États modernes. Le droit à la
sécurité est, du point de vue philo~ophique, ce qui justifie la
monopolisation au profit de l'appareil d'Etat des moyens de la violence
physique3, Dans l'ordre des pratiques, l'exigence sécuritaire correspond
au développement de technologies et de procédures de surveillance, de
quadrillage, de maintien de l'ordre, d'enregistrement et de mesure
visant tout à la fois à «discipliner» les corps et à rendre maîtrisables,
sur des territoires dûment cadastrés et fiscalisés, les aléas de la
production et les mouvements de population4, C'est autour de la
maîtrise et du perfectionnement de ces technologies que ~e façonnent les
«magistratures bureaucratiques» qui caractérisent les Etats dans leur
forme moderne, hautement rationalisée5, Aujourd'hui encore, dans le
domaine des risques sanitaires, industriels et naturels, l'exigence de
sécurité due aux personnes reste la référence fondatrice des
interventions préventives, répressives ou réparatrices de l'État, comme
en témoigne par exemple le préambule de la Constitution française de
19466, Cette dimension du pouvoir étatique moderne tend d'ailleurs à
faire de chaque catastrophe ou situation de crise une occasion de
remettre en cause la légitimité de l'État et de ses agents (incapables de
protéger et de prévoir) aussi bien qu'une occasion pour eux de justifier
en retour le pouvoir exorbitant et l'autorité dont ils sont investis dans
ces situations extrêmes (en prenant les mesures qui s'imposent, y
compris les plus autoritaires)7, Pour les mêmes raisons, les technologies
de surveillance et de quadrillage mises au point au cours de cette
première période (XVIe-XIXe siècle) demeurent, dans le domaine des
1. Cf. par exemple Ali Kahn (A.), The Extinction of Nation-States. A World without
Borders, La Hague, Kluwer Law International, 1996 ; Badie (R), La fin des territoires,
Paris, Fayard, 1995 ; Dunn (J.), dir., Contemporary Crisis of the Nation-State ?, Oxford,
Blackwell, 1995.
2. Cf. par exemple Rosanvallon (P.), La crise de l'État-providence, Paris, Seuil, 1981.
3. Hobbes (T.), Leviathan, Paris, Sirey, 1971. Le terme «sécurité» et son équivalent dans les
langues européennes est tout à fait inconnu au Moyen-Âge. Il n'apparaît que vers la fin du
XVe siècle. Cf. Delumeau (J.), Rassurer et prot~ger. Le sentiment de s~curit~ dans
l'Occident d'autrefois, Paris, Fayard, 1989, p. 12.
4. Cf. Foucault (M.), Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
5. Sur la naissance et le développement de la statistique comme science de l'État, cf.
Desrosières (A.), La politique des grands nombres, Paris, La Découverte, 1993. Sur la
genèse de l'expertise technique, cf. Brian (É.), La mesure de l'État. Administrateurs et
g~omètres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel. Pour cette période, un exemple de
controverses entre «experts» dans le domaine des risques industriels est donné par Denis
(G.), «Normandie (1768-1771) : une controverse sur la soude», in Theys (J.), Kalaora (B.),
dir., La terre outrag~e, op. cit.
6. Cf. Caillosse (J.), «Droit de crise, droit en crise», in Gilbert (C.), dir., La catastrophe,
l'~lu, et le pr~fet, Grenoble, PUG, 1990, p. 45.
7. Gilbert (C.), Le pouvoir en situation extr~me. Catastrophes et politique, Paris,
LlIarmattan, 1992.
12Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
risques sanitaires, industriels ou naturels, le socle des actions
étatiques aussi bien au niveau de la prévision (avec par exemple des
notions comme «population à risques»)1 que de l'intervention en cas de
catastrophe avérée (plan ORSEC par exemple).
L'avènement de la société assurantielle
Il est cependant une évolution majeure intervenue à la fin du XIXe
siècle qui a profondément modifi~, dans le domaine des risques
collectifs, la relation entre les Etats et les populations qu'ils
administrent: l'entrée dans une nouvelle configuration, celle de la
«société assurantielle», s'est opérée au prix d'un profond changement
dans la réparation des dommages corporels et matériels. Celle-ci se fait
alors davantage en fonction d'un «contrat social» que d'une faute
imputable à un responsable2. Cette socialisation des responsabilités,
sans recours à la notion de faute, implique tout à la fois une régulation
des risques par indemnisation, un élargissement de la solidarité et, à
travers la logique assurantielle, un développement de la notion de
«risque acceptable». Impulsée notamment par les caisses de secours
mutuels et les compagnies d'assurances privées autour de la question
des accidents du travail, cette dynamique va trouver des prolongements
dans des domaines à risques très divers où des groupements
associatifs, ici encore, joueront un rôle central dans la demande et la
mise au point de politiques de sécurité3.
De ce point de vue, l'article que publie dans ce numéro Frédéric Caille
nous permet d'envisager, en évitant le piège des projections
rétrospectives, les catégories de pensée et les logiques pratiques qui
président, à la fin du XIXe siècle, à la mise en œuvre d'actions ayant un
impact sur ce que nous appelerions aujourd'hui, mais de façon
anachronique, la prévention des risques collectifs. Les associations de
sauveteurs qu'étudie l'auteur ont en effet pour caractéristique de
poursuivre, dans un premier temps au moins, des objectifs
«mutualistes» beaucoup plus que «sécuritaires». Leur action prend sens
non par rapport à des buts de gestion du risque ou d'efficacité des
secours (par exemple, sauver le maximum de personnes de la noyade),
mais par rapport à une visée politique et prescriptive (à savoir la
promotion, à travers la figure exemplaire du sauveteur, d'un certain
1. Sur l'importance de cette notion dans la mise en œuvre d'une gestion administrative «à
distance» des po:eulations, voir Castel (R.), La gestion des risques, Paris, Minuit, 1981.
2. Ewald (F.), L'Etat-Providence, Paris, Grasset, 1986. Ce glissement est analysé à l'époque
même par É. Durkheim en termes de substitution d'un droit à sanctions restitutives,
caractéristique des sociétés à forte division du travail et à solidarité organique, à un droit
à sanctions répressives, caractéristique des sociétés à plus faible division du travail et à
solidarité plus mécanique. Cf. Durkheim (É.), De la division du travail social, Paris,
PUF, 1991 (1893).
3. Ainsi dans les chemins de fer, des syndicats (cf. Corcuff (p.), «Sécurité et expertise
psychologique dans les chemins de fe!'>., in Boltanski (L.), Thévenot (L.), Justesse et
justice dans le travail. Paris, PUF, Cahiers du CEE, 1989). Ainsi sur la route, des clubs
automobiles (cf. Court y (G.), «Le sens unique. La codification des règles de conduite sur
route (1894-1922)>>, Politix, 10-11, 1990). Ainsi dans la lutte contre certaines maladies, des
(p.), Naissance d'un fléau: histoire de la lutte contre leLigues nationales (cf. Pinell
cancer en France (1890-1940), Paris, Métailié, 1992).
13Politiques du risque
modèle de citoyenneté). Comme le montre l'auteur, l'intérêt croissant
que ces associations manifestent au tournant du siècle pour les aspects
physiques, techniques et matériels de l'intervention de secours, ne se
départit pas de cette visée première.
Produit indirect de luttes sociales ou des efforts de propagande
républicaine, la société assurantielle appelle des modalités d'expertise
adaptées à l'expérience juridique qu'elle introduit, c'est-à-dire conformes
aux formes redistributives et réglementaires (et non plus seulement
répressives et disc,iplinaires) que prennent de plus en plus les
interventions de l'Etat. Ces modalités sont celles notamment qui
permettent la certification, la normalisation et le contrôle de la
production privée des produits et des services, mais aussi l'encadrement
et l'évaluation de politiques publiques conçues en tant que telles et de
plus en plus définies de façon sectorielle1. Cependant plus ces modalités
d'expertise se développent, plus s'accroît, dans les différents domaines
concernés par les risques, la diversification des instances d'intervention
(politiques, administratives, économiques, techniques, scientifiques,
etc.). A partir de la fin des années 1960, l'aboutissement de cette
logique de complexification est une remise en cause progressive, dans le
domaine des risques comme ailleurs, de la représentation de l'État
comme instance extérieure au monde des échanges économiques,
capable d'exercer sur lui une maîtrise globale, et comme instance
centrale capable de se faire obéir par l'exploitation de chaînes de
commandement hiérarchiques2. Cette représentation classique des
modalités de l'action publique se trouve définitivement compromise au
début des années 1980 par la montée en force de «l'économie sociale de
marché» comme norme dominante et par la poussée dérégulationniste
qui vise à substituer, un peu partout en Europe, les mécanismes du
marché aux procédures administratives jugées trop contraignantes3. En
France, dans le domaine des risques, l'Etat central s'adapte au prix
d'une multiplication des problématiques d'urgence et des structures ad
hoc destinées à les gérer (agences, missions, observatoires, etc.). La
1. Sur l'histoire de la mise en place d'une politique de la transfusion sanguine garante de
la sécurité des transfusés (compatibilité des groupes, syphilis, hépatite, etc.), cf.
Hermitte (M.-A.), Le sang et le droit. Essai sur la transfusion sanguine, Paris, Seuil,
1996. Pour une comparaison internationale dans le cas spécifique des politiques de
dépistage du SIDA, Betbon (M.), Pouvoirs contre sida, Paris, Seuil, 1993. Sur les débats
entre experts engagés dans l'élaboration de politiques anti-tabagiques et anti-alcooliques
à partir des années 1950, cf. Berlivet (L.), Controverses en épidémiologie. Production et
circulation de statistiques médicales, Rapport de recherche pour le programme
«Épidémiologie, gestion des risques, gestion des services» de la MIRE, CRAP-IEP de
Rennes, 1995. Comme dans d'autres domaines, le degré de
déterritorialisationlsectorialisation des politiques publiques dirigées vers la gestion des
risques collectifs est largement tributaire de la trajectoire socio-génétique propre à
chaque État. C'est ce que montrent par exemple J. Defrance et I. Jeuft"roy-Niehues dans
leur étude comparative sur la mise en place progressive, depuis les années 1950, des
politiques publiques de prévention de la pollution des eaux en Allemagne et en
GrandeBretagne. Cf. Defrance (J.), JeufTroy-Niehues (I.), «Tradition culturelle et expertise», in
Theys (J.), Kalaora (B.), dir., La terre outragée, op. cil..
2. Dupuy (F.), Thoenig (J.-C.), L'administration en miettes, Paris, Fayard, 1985.
3. Pour le cas du nucléaire, cf. Pollak (M.), «La régulation technologique. Le difficile
mariage entre le droit et la technologie», Revue française de science politique, 32 (2),
1982.
14Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
notion de risque majeur et la création d'un secrétariat d'État qui s'y
rattache relève typiquement de cette stratégie d'adaptation:
«notiontiroir», le risque majeur apparaît comme une tentative pour redonner
sens et cohérence à des phénomènes qui, par leur ampleur et leur
diversité, tendent à échapper aux schémas d'action classiques de la
puissance publique!.
La crise de la gestion technocratique des risques
D'une certaine façon, ces tentatives d'adaptation sont un indice
supplémentaire du fait que, depuis une trentaine d'années, }lne
nouvelle donne configurationnelle émerge dans les rapports entre Etat
et gestion des risques collectifs. Deux éléments au moins semblent
attester du changement qui est à l'œuvre. Tout d'abord, la globalisation
mondiale de la production et l'intensification, à travers la constitution
de vastes réseaux socio-techniques, des échanges de biens et de
personnes entre les nations tendent à entraîner de redoutables
changements de nature et de taille dans les risques collectifs et dans
leur vitesse de propagation. Comme l'analyse Didier Torny dans ce
numéro, les technologies de contrôle étatiques classiques,
caractéristiques du modèle «de la quarantaine» et du «cordon sanitaire»,
perdent de leur efficace face à ce nouveau type de menaces: leur
inadéquation à la réalité des flux de l'économie-monde capitaliste dans
lesquels sont insérés les États devient toujours plus marquée au fur et
à mesure que s'accélèrent et que se diversifient ces flux2. C'est pourquoi,
en définitive, la limite territoriale des contrôles publics permet de moins
en moins de prévenir et d'endiguer les nouvelles formes de menaces
sanitaires ou de risques industriels, lesquelles ont pour particularité,
ayant pour véhicule les circuits d'échange internationaux, de se jouer
des frontières (en particulier dans l'industrie électronique,
pharmaceutique et alimentaire).
Parallèlement à l'accentuation du libre-échangisme (qui conduit à une
remise en cause partielle des technologies de contrôle étatique
classiques), s'opère une seconde évolution que l'on peut présenter, à
bien des égards, comme le contre-coup de cette extension
libreéchangiste : les citoyens tendent à manifester de plus en plus
ouvertement et P!lbliquement leur droit à la sécurité et à la protection -
un droit que l'Etat, fût-il traversé de part en part par des flux
économiques internationaux qu'il contrôle mal, leur doit (toujours), en
vertu même du «pacte» qui justifie par rapport à eux son monopole
tendanciel des moyens de la violence physique. De ce point de vue,
1. Cf. Gilbert (C.), Objets "flous» et action publique. A propos des "risques majeurs»,
Grenoble, CERAT-IEP de Grenoble, 1995. Voir également Decrop (G.), Touron (M.-P.), Les
risques majeurs. Un nouveau champ de l'administration publique, GDR-CRISE
(CNRS), Grenoble-Paris, 1991. Lagadec (P.), Le risque technologique majeur. Politique,
risque et processus de développement, Montréal, Pergamon Press, 1981.
2. Sur la disjonction entre le cadre de l'État-nation et la «réalité» des flux économiques
dans lesquels ces États sont insérés (i.e. l'économie-monde capitaliste), cf. WaHerstein
(I.), «Les États dans le vortex institutionnel de l'économie-monde capitaliste», in
Kazancigil (A.), dir., L'État au pluriel. Etudes de sociologie historique, Paris, Economica,
1985.
15Politiques du risque
comme le suggère dans ce numéro l'article de Jean-Paul Vilain et Cyril
Lemieux, la figure de la victime, inconnue en tant que telle dans l'ordre
politico-juridique il y a trente ans encore, s'est imposée depuis le début
des années quatre-vingt comme une matrice centrale dans la
formulation des demandes sécuritaires émanant de la société, en
particulier des individus les plus directement lésés par le mouvement
d'expansion des échanges économiques et par la mutation des modes de
production et d'échange que ce mouvement suscite!. Ce qui est
observable dans le domaine social ou répressif l'est aussi dans le
domaine des risques sanitaires, industriels et naturels: telle qu'elle se
présente, la constitution des associations de victimes d'accidents
collectifs qu'analysent Vilain et Lemieux signale tout à la fois un
renforcement des attentes de sanction pénale vis-à-vis de l'appareil
judiciaire, la revendication d'un droit à la sécurité la plus absolue (le
«risque zéro») - c'est-à-dire aussi d'une subordination inconditionnelle
des considérations économiques à l'objectif de sécurité - et enfin, une
volonté de voir les responsabilités formelles d'un certain nombre
d'agents de l'État à la fois mieux établies et mieux assumées par eux. Il
s'ensuit un ébranlement du cadre traditionnel des responsabilités
juridico-administratives qui conduit, notamment à la suite de l'affaire
du sang contaminé dans laquelle, on le sait, les victimes ont joué un
rôle tout à fait considérable2, à une condamnation des schèmes de
l'action et de la prise de la décision publique qui caractérisaient la
gestion technocratique des risques, jusqu'alors triomphante.
Pourquoi certaines alertes
n'atteignent pas l'espace public
L'entrée en crise du modèle technocratique de gestion des risques
collectifs, sous le double effet de l'intensification des échanges
internationaux et de la demande de sécurité que suscite cette
intensification auprès d'une part croissante de la population, nous
conduit presque naturellement à examiner un second chantier: celui
des multiples façons dont l'espace public, ces dernières années, s'est
constitué comme le lieu d'une ré appropriation citoyenne et d'une mise
en visibilité d'activités jusque là étroitement confinées dans le
périmètre de l'expertise scientifique et technique. Traditionnellement
exclus des processus décisionnels en matière de choix technologiques et
largement dépourvus de droit de regard sur ces questions, les
«profanes» (ou du moins, certains de leurs représentants et porte-parole)
se sont peu à peu imposés comme des acteurs incontournables du jeu
politico-administratif sur ces questions, au fur et à mesure qu'ils
acquéraient, dans le feu des controverses, des mobilisations collectives
et des polémiques publiques, davantage de compétences techniques et
d'habiletés juridiques. Leur intrusion devait mener peu à peu les
dirigeants des industries à haut risque et les administrateurs publics
chargés de la sécurité à réaliser la nécessité d'affronter en tant que
1. Cf. Ackermann CW.), Dulong (R.), Jeudy (H.-P.), Imaginaire de l'insécurité. Rapports
sociaux et pratiques de protection, Paris, Ministère de l'Urbanisme et du
LogementMSH, 1983.
2. Cf.Hermitte (M.-A.),Le sang et le droit, op. cit.
16Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
telles, sur la place publique, la dimension et la portée socio-politique de
leurs projets de développement.
Rendre visible ce qui ne l'est pas
Une première façon d'ouvrir le chantier des transformations de l'accès à
l'espace public est peut-être d'envisager ce que l'inscription sur les
agendas politique et médiatique de préoccupations relatives à un risque
collectif particulier doit aux schèmes de perception et d'évaluation
propres aux gate-keepers de ces univers. Dans cette optique, la mise sur
agenda de ces problèmes est liée à la façon dont les modes d'intégration
et les réseaux d'obligations conduisent les individus, dans les univers
politique ou journalistique, à prêter collectivement attention à certains
risques, à en ignorer certains autres et à les hiérarchiser d'une certaine
façon 1. Ceci laisse entrevoir en quoi les efforts fournis pour pallier
certains risques ou pour les évoquer publiquement ne sont pas
indifférents à la valeur que les gate-keepers prêtent aux «victimes
potentielles»2. Et c'est précisément autour de cette dimension - la
valeur qu'il convient d'accorder aux victimes potentielles - qu'une voie
est ouverte au travail de mobilisation; Il s'agit de déplacer la perception
spontanée des décideurs politiques et des journalistes par la
manifestation publique de certaines «visibilités» (preuves,
manifestations collectives, témoignages, etc.) - comme on le voit par
exemple dans le regain d'intérêt qu'ils manifestent pour certaines
maladies professionnelles liées à l'amiante3, pour les conditions de
travail des interimaires du nucléaire, ou encore, dans le cas de
l'émergence progressive du SIDA comme préoccupation publique au
début des années 19804.
Sans doute, pour saisir la façon dont des visibilités publiques sont
produites (qu'il s'agisse de preuves scientifiques ou de manifestations
collectives), les stratégies de recherche sont multiples. Il est par
exemple envisageable (mais à vrai dire assez rarement envisagé)
d'analyser les difficultés, sinon l'impossibilité, pour certains groupes
sociaux de produire ce genre de visibilités et par exemple, de se
constituer publiquement en victimes potentielles de risques sanitaires,
industriels ou naturels. L'article de Jean-Paul Vilain et Cyril Lemieux
1. Dans cette perspective, cf. notamment, pour ce qui est de l'univers
politicoadministratif, Padioleau (J.-G.), L'État au concret, Paris, PUF, 1982 ; Garraud (P.),
(<Politiques nationales: élaboration de l'agenda..., L'Année sociologique, 40, 1990. Pour ce
qui est de l'univers journalistique, Mazur (A.), «Le rôle des médias : J'inscription du
radon et de Love Canal à l'ordre du jour des dangers menaçant le public», in Theys (J.),
dir., Environnement, science et politique~ op. cU ; Champagne (P.), Marchetti (D.),
«L'information médicale sous contrainte. A propos du "scandale du sang contaminé"»,
Actes de la recherche en sciences sociales, 101-102, 1994 ; Champagne (P.),
«L'environnement, les risques et le champ journalistique», Regards sociologiques, 14,
1997.
2. Sur ce point, voir Heimer (C.), «Social Structure, Psychology, and the Estimation of
Risk», Annual Review of Sociology, 14, 1988.
3. Cf. Chateauraynaud (F.), Torny (D.), Une analyse documentaire et sociologique du
dossier de l'amiante (1970-1998), ronéo, DOXA/EHESS, 1998.
4. Favre (P.), dir., Sida et politique: les premiers affrontements (1981-1987), Paris,
LHarmattan, 1992.
17Politiques du risque
présenté dans ce numéro s'inscrit dans cette perspective, quand il met
en relief la faiblesse d'accès aux ressources juridiques, politiques,
techniques et médiatiques qui caractérise en 1947 la situation des
sinistrés de l'incendie d'un cinéma et restreint d'autant leurs capacités
à se faire entendre et à obtenir collectivement réparation. On pourrait
citer par exemple, dans cette même voie, le travail de Françoise
Zonabend, quand elle souligne la difficulté pour certaines populations
vivant aux abords d'un site nucléaire, pourvoyeur d'emplois pour toute
la région, de manifester leurs inquiétudes autrement que de façon
fugace ou sous la forme de la dénégation 1. Dans le cas de ces groupes
pour qui la formulation publique d'inquiétudes, sinon de revendications,
relatives aux risques sanitaires, industriels ou naturels qu'ils estiment
encourir, s'avère particulièrement coûteuse, les stratégies de loyauté,
voire de sortie, pour reprendre le modèle hirschmanien, peuvent
apparaître de beaucoup préférables2.
Une seconde stratégie pour aborder la question de la production de
visibilités publiques relatives aux risques et aux victimes potentielles
(ou avérées) est d'analyser les ressorts de la réussite de certains
mouvements. Sous ce rapport, le domaine des risques collectifs apparaît
comme l'un des principaux espaces, dans nos sociétés, de régénération
des répertoires de l'action collective. C'est là par exemple qu'ont vu le
jour ou que se sont développées des techniques comme le boycottage, la
mise sur pied de «commandos médiatiques» (avec occupation médiatisée
des locaux, sit-in, dye-in, enchaînement les uns aux autres, etc.), la
pratique du zapping (harcèlement des employés par téléphone et fax) ou
encore, la publication dans les journaux de lettres ouvertes sous forme
d'encarts publicitaires (et non plus seulement de tribunes libres).
Comme le suggèrent J.-P. Vilain et C. Lemieux dans leur article, la
mise en œuvre de ces répertoires qui ont en propre de viser d'emblée des
horizons nationaux (et souvent même internationaux) et de s'appuyer
de façon privilégiée sur les médias et la mise en scène publique,
nécessite en amont l'agrégation de ressources extrêmement diversifiées,
en particulier d'expertises alternatives opposables aux expertises
officielles3. Sous ce rapport, les «transfuges» issus directement des
milieux industriels dont l'activité est dénoncée, sont pour les
mouvements sociaux concernés d'un apport incomparable: comme le
montrent dans ce numéro Mary Bernstein et James Jasper, ces
«transfuges» permettent en effet de défaire de manière particulièrement
1. Zonabend (F.), La presqu'Ue au nucléaire, Paris, Odile Jacob, 1989. Dans cette
perspective, voir également Dejours (C.), «Pathologie de la communication. Situation de
travail et espace public: le cas du nucléaire», in Cottereau (A.), Ladrière (P.), dir.,
<<Pouvoir et légitimité. Figures de l'espace public», Raisons pratiques, 3, 1992.
2. Hirschman (A.), Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995. Pour une ébauche
d'application du modèle hirschmanien à la question des risques collectifs, cf. Mann (P.),
«Théories de la mobilisation, risques et crises», Actes de la septième séance du Séminaire
du programme .<Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1998.
3. Comme l'avait noté à la fin des années 1970 l'équipe réunie autour d'A. Touraine, ces
expertises alternatives visent moins cependant la construction de nouvelles rhétoriques
scientifiques (débouchant, par exemple, dans le cas étudié, sur des contre-propositions à
la politique énergétique du pouvoir) que la conquête et la consolidation de positions en
face des experts officiels. Cf. Touraine (A.), Hegedus (Z.), Dubet (F.), Wieviorka (M.), La
prophétie anti-nucléaire, Paris, Seuil, 1980.
18Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
crédible les arguments d'autorité scientifique et les considérations
techniques que les industriels et les experts officiels opposent volontiers
aux inquiétudes réputées «irrationnelles» des citoyens.
Comme le suggèrent également J.-P. Vilain et C. Lemieux, un autre
élément décisif dans la réussite des mobilisations centrées sur les
risques et les accidents collectifs tient à l'utilisation (qui nécessite elle
aussi l'agrégation de nombreuses ressources et l'acquisition de
capacités d'expertise) des différents ~ppuis offerts par le droit pour
mettre en cause les agents de l'Etat chargés du contrôle des
installations ou des activités dangereuses, ou encore pour faire
admettre par la puissance publique la valeur à accorder aux victimes
«réelles» d'accidents collectifs ou de maladies professionnelles!.
L'analyse des mobilisations collectives rejoint ici directement, les
considérations, faites plus haut, sur la sociologie de l'Etat
contemporain. D'une part, la complexification et la multiplication des
instances de décision et des niveaux d'intervention dans la gestion des
risques collectifs rend la puissance publique plus vulnérable aux
stratégies des plaignants visant à opposer un nivea!! de responsabilité
politico-administrative à un autre ou un «bloc d'Etat» à un autre2.
D'autre part, la société assurantielle ayant pennis de régler en partie la
question des réparations matérielles, l'attente de sanctions pénales
peut faire retour avec forces, compromettant ainsi le schéma d'évolution
linéaire à travers lequel la mise à l'écart de la «faute» au profit de la
mutualisation des responsabilités avait pu être présenté comme une
«conquête» irréversible ou inéluctable4.
L'analyse de la dynamique des controverses publiques
La question de la production publique des visibilités peut encore mener
à analyser la dynamique des controverses et des polémiques relatives
aux risques, à compter du moment où elles basculent dans l'espace
public et s'ouvrent au plus grand nombre5. Celà soulève pour
1. Pour un aperçu de ces appuis, de la façon dont ils ont été historiquement produits et
dont ils tendent à être maniés par les tribunaux, cf. Hermitte (M.-A.), Le sang et le droit,
op. cit., et «Le rôle du droit dans les phénomènes de crise. L'expérience de la transfusion
sanguine», Actes de la sixième séance du Séminaire du programme «Risques collectifs et
situations de crise»e, Grenoble, CNRS, 1996.
2. Voir l'article de C. Vilain et P. Lemieux dans ce numéro.
S.Id.
4. Pour une critique sur ce point du modèle de F. Ewald en ce qu'il peut avoir de
«définitif» ou de «totalisant», cf. Chateauraynaud (F.), La faute professionnelle. Une
sociowgie des conflits de responsabilité, Paris, Métailié, 1991. Comme le note de son côté
C. Hermon, si la notion de risque sert effectivement de fondement à une responsabilité
sans faute (protégeant par là même les agents publics de la vindicte «personnalisée» des
plaignants), elle assure aussi, ironiquement, le retour de la faute dès lors que peut être
établie une responsabilité administrative pour prise excessive de risques. Cf. Hermon
(C.), «Le risque, la faute et la responsabilité administrative», Actes de la onzième séance
du Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS,
1998.
5 C'est la perspective suivie par Chateauraynaud (F.) et al. dans Alertes et prophéties,
op. cit.. Cf. également Chateauraynaud (F.), Lemieux (C.), Torny (D.), «De l'alerte à la crise
sanitaire: un modèle de transformation», Actes de la onzième séance du Séminaire du
programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS, 1998.
19Politiques du risque
commencer le problème du secret et du confinement de l'information à
l'intérieur des entreprises et des administrations. Car il faut bien, pour
qu'une affaire éclate dans les médias ou à la tribune parlementaire,
que des éléments tangibles franchissent d'abord le seuil des espaces où
le problème technique a jusque là été construit entre initiés1. Comme on
le voit par exemple à propos du problème de la «vache folle», la «crise»
ne commence en effet qu'à compter du moment où s'opère une
désectorialisation du problème considéré et où, de ce fait, il devient
possible à des acteurs «non autorisés» de s'emparer d'un problème sur
lequel, initialement, ils n'avaient pas de prise2. L'étude des procédures
qui permettent aux administrations, aux entreprises ou à certains
milieux professionnels de maintenir étroitement confinées certaines
informations sur les risques sanitaires, industriels ou naturels, reste
largement à faire3. L'article publié dans ce numéro de Mary Bernstein
et James Jasper permet cependant d'avancer dans cette direction. Il
nous introduit au cœur d'une réalité d'autant plus importante aux
États-Unis qu'elle y est désormais protégée juridiquement: le
whistleblower, c'est-à-dire littéralement «celui qui tire le signal
d'alarme» (ou pour faire court, le «tireur d'alarme»). Les whistleblowers
sont des personnes qui en viennent à se désolidariser des pratiques
qu'elles constatent quotidiennement dans leur entreprise ou leur
administration, pratiques qui heurtent leur éthique professionnelle ou
leur sens moral et qu'elles finissent par dénoncer publiquement, selon
un processus de déception graduelle que décrivent bien M. Bernstein et
J. Jasper4. Le «tirage d'alarme» n'a pas seulement pour vertu de
1. C'est là un argument contre la théorie de la construction médiatique des scandales
sanitaires en tant qu'elle sous-estime, par média-centrisme, l'importance des
mécanismes de mise à disposition (ou de non mise à disposition) de l'information aux
journalistes. Cf. Lemieux (C.), «Comment natt l'intérêt des médias pour les alertes
sanitaires? Retour critique sur quelques idées courantes», in Chateauraynaud (F.) et al.,
«De l'alerte à la crise sanitaire», op. cU. et Mauvaise presse. Une sociologie de la faute
journalistique dans la France des années 1980-1990, Thèse de doctorat de sociologie, 2
vol., GSPM-EHESS, 1997, chapitre 7.
2. Sous ce rapport, les crises liées aux risques collectifs ne se distinguent pas des crises
politiques en général, telles que les analyse M. Dobry dans Sociologie des
politiques, (paris, Presses de la FNSP, 1986). Voir aussi Dobry (M.), «Réflexions à partir
d'une analyse sociologique des crises politiques», Actes de la troisième séance du
Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS,
1995.
3. Bien souvent, le secret est loin d'être absolu: l'information compromettante peut
parfaitement et durablement circuler dans des cercles assez larges d'experts et d'initiés,
quoique sous une forme et dans un cadrage qui ne la rend pas (encore) suffisamment
saillante pour un traitement polémique sur la place publique. C'est aussi pourquoi la
révélation soudaine de certains scandales sanitaires ou écologiques, rendue possible au
prix d'un travail de mise en discontinuité que doit mener le dénonciateur, se voit souvent
opposé par les spécialistes du domaine le fait qu'il n'y a là «rien de nouveau.. et qu'«on
savait déjà» - ce qui est à la fois vrai et parfaitement faux. Cf. Lemieux (C.), ..Comment naît
l'intérêt des médias pour les alertes sanitaires ?», art. cit. ; Mauvaise presse, op. cU.,
chap. 7. Pour une réflexion allant dans le même sens, cf. Roqueplo (P.), «Les pluies acides
considérées comme un "accident au ralenti"», in Fabiani (J.-L.), Theys (J.), La société
vulnérable, op. cU.
4. Dans l'actualité récente, un tireur d'alarme-type en matière de risques collectifs est A.
Nikitine, cet ancien officier de la marine soviétique, spécialiste de la sécurité à bord des
sous-marins nucléaires de la flotte du Nord, devenu depuis le début des années 1990
correspondant salarié à Saint-Petersbourg de l'organisation écologiste norvégienne
Bellona. Nikitine, arrêté en février 1996 par le FSB (ex-KGB) et tenu au secret durant dix
[suite de la note page suivante]
20Cyril Lemieux avec Yannick Barthe
«sophistiquer» les controverses publiques sur les risques technologiques
en les alimentant, du côté des opposants, en arguments techniques de
haute volée: il a aussi l'insigne avantage de rendre public ce qui,
autrement, pourrait rester à jamais caché. En ce sens, les tireurs
d'alarme apparaissent comme des médiateurs essentiels entre l'univers
technicien et le grand public. S'ils jouent pleinement ce rôle de
médiation, c'est parce qu'à la différence des autres techniciens qui
vulgarisent leur savoir au nom des organismes de contrôle ou des
entreprises qui les emploient, les tireurs d'alarme sont «crédibles» : leur
authenticité (ou pour reprendre la terminologie de Jürgen Habermas
leurs «prétentions à la véridicité») est en effet le fruit du sacrifice qu'ils
consentent publiquement, en agissant comme ils le font à l'encontre de
leurs propres intérêts matériels et en prenant par là même le risque,
qu'ils n'ignorent pas généralement, de graves représailles (par exemple
la perte de leur emploi). En revanche, c'est, comme le soulignent J.
Jasper et M. Bernstein, la justesse normative de leurs initiatives qui
peut être contestée par les institutions dont ils dénoncent les pratiques,
dans la mesure où le tirage d'alarme tend à constituer lui-même une
infraction aux règles bureaucratiques (par exemple au devoir de
réserve). D'où l'importance d'une législation et d'une jurisprudence qui
normalisent l'action des tireurs d'alarme1.
L'article de Bernstein et Jasper attire l'attention sur l'intérêt qu'il y a à
analyser, non seulement les stratégies de mobilisation des acteurs
impliqués dans les controverses publiques autour des risques, mais
aussi les formes rhétoriques et les prétentions à la validité qu'ils
déploient pour convaincre ceux qui sont a priori indifférents, voire
hostiles, de l'importance du risque dénoncé et de la valeur qu'il convient
d'accorder aux «victimes potentielles». C'est là une façon de lier au plus
près la question de la légitimation et celle de la mobilisation. Comme
l'a montré Luc Boltanski dans ses travaux sur la dénonciation, les
individus qui cherchent à susciter une mobilisation sont conduits, sous
peine de se voir dénoncés comme incompétents, aliénés ou bassement
intéressés, à honorer certaines contraintes pragmatiques dans la
formulation de leurs revendications et de leurs critiques publiques2.
C'est aussi pourquoi ceux qui veulent convaincre de la réalité d'un
risque, sans nécessairement passer pour dénonciateurs, doivent à leur
tour veiller à respecter certaines formes, sous peine de voir leur alerte
mois, a eu le tort de révéler que 21000 mètres cubes de déchets radioactifs et 24 000
tonnes de combustible irradié sont stockés dans la région arctique, sans autre sécurité
que la coque rouillée des bâtiments qui les contiennent.
1. Dans leur article, J. Jasper et M. Bernstein signalent qu'à la différence des États-Unis,
il n'y a guère eu en France, dans les années 1970, de tireurs d'alarme isolés dans le
domaine du nucléaire civil. Ils attribuent cette absence au fait que les syndicats,
notamment la CFDT, se sont chargés de cette tâche, en exfiltrant régulièrement des
documents compromettants vers les journalistes. Si on prolonge leur. réflexion, la
fragilisation des syndicats dans les années 1980 et 1990 pourrait être un des critères
explicatifs de l'augmentation du nombre de tireurs d'alarme isolés dans les domaines à
hauts risques. Quelques cas sont examinés dans Chateauraynaud CF.)et al., Alertes et
prophéties, op. cit. Voir aussi l'article de F. Chateauraynaud présenté dans ce numéro.
2. Boltanski CL.),L'amour et la justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990.
21Politiques du risque
n'être entendue par personnel. M. Bernstein et J. Jasper explorent cette
voie quand ils mettent l'accent sur l'avantage de crédibilité qu'offrent
aux tireurs d'alarme leur détachement matériel ou encore sur les
tentatives de contre-attaques menées par les industriels qu'ils
dénoncent pour rendre la personnalité des tireurs d'alarme descriptible
comme «pathologique» ou bassement intéressée. De même, peut-on
accorder une attention particulière aux formes que la critique,
lorsqu'elle se déploie dans le domaine des risques collectifs, est
susceptible de prendre: formes prophétiques par exemple qui
permettent d'utiliser, à des fins dénonciatrices et parfois même
révolutionnaires, la perspective d'une mise en série ou d'un
enchaînement des catastrophes2 ; formes du «raccourci» ou de
«l'empaquetage» qui permettent auprès du public d'activer de façon
économique des schémas dénonciatoires ancrés dans la culture
politique3 ; formes d'irréversibilisation ou au contraire de
réversibilisation, à travers lesquelles les uns et les autres s'efforcent
d'ancrer la controverse dans un ordre de légitimité ou au contraire, de
maintenir ouverte la possibilité de compromis entre différents ordres;
formes, enfin, d'invention à travers lesquelles sont mises au point de
nouvelles figures argumentatives (générations futures, Nimby, etc.) et
sont expérimentées de nouvelles définitions du bien commun4.
Jusqu'où s'étend la légitimité
de la science et de la technique?
Depuis une vingtaine d'années, les multiples chemins d'accès à l'espace
public que se sont frayées les victimes avérées ou potentielles de
risques collectifs, ou leurs porte-paroles, mènent à une remise en cause
en profondeur de la gestion technocratique des risques. Les instruments
scientifiques et techniques qu'utilisent traditionnellement les décideurs
administratifs et politiques pour asseoir et justifier publiquement leurs
actions en matière de risques sanitaires, industriels ou naturels
apparaissent de plus en plus vulnérables sinon au discrédit, du moins
à la mise en doute par certaines des populations concernées5. Ceci nous
conduit à explorer un troisième et dernier chantier: celui de la pluralité
des légitimités et des ordres de valeurs à l'œuvre dans les sociétés
comme les nôtres, ainsi que la façon dont leur mise en rapport peut
présider tout autant à des processus de délégitimation et
1. Boltanski (L.), «Affaires, alertes et catastrophes», Actes de la cinquième séance du
Séminaire du programme «Risques collectifs et situations de crise», Grenoble, CNRS,
1996.
2. Sur le lien entre critique sociale et prophétie, cf. Walzer (M.), Critique et sens
commun. Essai sur la et son interprétation, Paris, La Découverte, 1990.
Pour un aperçu du rôle joué historiquement par la forme prophétique dans
l'interprétation des risques, cf. Minois (G.), Histoire de l'avenir. Des prophètes à la
prospective, Paris, Fayard, 1996.
3. Gamson (W.), Modigliani (A.), «Media Discourse and Public Opinion on Nuclear
Power: a Constructionnist Approach», American Journal of Sociology, 95 (1), 1989.
4. Voir par exemple Lafaye (C.), Thévenot (L.), «Une justification écologique? Conflits
dans l'aménagement de la nature», Revue française de sociologie, 34 (4), 1993.
5. C'est du moins une des thèses développées par M. Douglas et A Wildavsky dans Risk
and Culture, op. cit. Voir aussi Duclos (D.), La peur et le savoir. La société face à la
science, la technique et leurs dangers, Paris, La Découverte, 1989.
22

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