Propositions pour sortir de la crise centrafricaine
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Propositions pour sortir de la crise centrafricaine

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Description

Ce livre est un vrai cri de révolte contre les humiliations que subit l'Afrique et, plus précisément, la Centrafrique. Comme les prophètes de l'Ancien Testament, Monseigneur Yombandje dénonce les tares d'une société en pleine déconfiture et annonce une aube nouvelle pour la Centrafrique.

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Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 21
EAN13 9782296475939
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Propositions pour sortir
de la crise centrafricaine
Nous sommes conscients que quelques scories subsistent dans cet ouvrage.
Vu l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi
et comptons sur votre compréhension.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55924-0
EAN : 9782296559240

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
François-Xavier YOMBANDJE


Propositions pour sortir
de la crise centrafricaine
PENSER SAUVAGEMENT, SANS MAITRE ET SANS BRIDE
Soleil levant de notre emblème, irradie de ta clarté notre vallée de tous les dangers, de tous les risques, de toutes les souffrances et de toutes les misères. Redonne couleurs et forme à toutes ces ombres qui rasent les murs de notre histoire et espoir à tous les rampants de notre antichambre de la mort.
À la gloire de tous ceux qui se sont battus
Sans voir le soleil de tous les possibles se lever.
A la gloire de ceux qui se battent dans le silence en serrant les dents
Pour qu’un jour, il se lève au moins pour les générations prochaines sans aucun espoir pour eux-mêmes.
À la gloire de ceux qui se battront pour que le jour arrive
Qu’il arrive demain ou plus tard peu importe !
Nous passerons tous. Le pays est éternel et le peuple aussi !
A quoi peut servir une vie qui passe comme un nuage, sans donner sa pluie ?
La mesure du temps qui passe et des hommes aussi
Est dans la marque
Qu’ils laissent
Pour la prospérité.
I. LE PEUPLE RESIGNE ET FRUSTRE DE TOUTES LES HUMILIATIONS
Avec le soleil levant, on sort de la nuit et les contours des choses se présentent mieux. On ne peut se tromper ni des amis ni des ennemis, ni des arbres ni des hommes, ni des ombres ni des vivants. Une étape est passée, commence une nouvelle où il ne faut pas se permettre d’avancer en tâtonnant et en commettant les mêmes erreurs. Il faut ouvrir bien grandement les yeux du cœur, de l’âme et du chef pour ne pas être le jouet des ombres de la nuit. Et il ne faut pas se voiler la face quand on a, cette fois-là, raté sa cible. On est maladroit ou on a, un autre handicap. Les réalités sont là, brutes et il faut les assumer comme elles sont. Personne n’a plus d’excuse quand on a les bonnes dispositions éthiques, du jugement et d’humanité. Une société qui veut sortir de ses ténèbres doit prendre la mesure des choses et assumer sa responsabilité. Nous ne sommes pas moins bien lotis que les autres s’il faut que nous nous comparions aux autres pour justifier notre non-développement, mais il faut viser haut et voir loin. Voir avec perspective en ne s’attardant pas dans la logique des caniveaux et des eaux dormantes.
Ce n’est pas pour les autres que nous devons organiser notre société et assumer notre histoire mais pour que chacun de nous se sente heureux et fier de vivre dans ce pays. Nous n’avons même pas besoin de nous regarder dans le regard des autres pour avoir une idée de nous-mêmes. Nous n’avons pas besoin d’attendre qu’ils ouvrent la bouche pour que nous sachions qui nous sommes. Si ces perspectives inspirent nos voisins, tant mieux ! Sinon, c’est pour nous-mêmes, pour chacun de nous et surtout, pour les plus petits et les plus fragiles parmi nous. Cet essai n’a donc pas pour but de dénoncer, de déchirer et de décourager. Il veut tenter de susciter des élans pour une prise de conscience nationale et pour la canalisation systématique de nos énergies (les forces vives de la nation), afin de nous permettre de sortir de l’ombre de nous-mêmes pour donner à notre pays la chance de ses possibilités. C’est un discours qui se veut volontiers provocateur, accusateur, agressif et délirant pour espérer l’effet escompté. Je voudrais faire le fou du pays pour que les premiers rayons du soleil qui arrivent jusqu’à nous, nous permettent de nous secouer de notre torpeur et de commencer les premières journées conscientes, actives et positives de notre histoire. Je suis ce fou qui passe nu, les chaînes au pied dans nos rues, nos places fortes, dérangeant tout le monde par sa nudité, le bruit de ses chaînes qui cliquettent sur le goudron et sa folie qui lui accorde quelques libertés. Ou alors, je voudrais être comme cette mère éplorée qui ne sait comment cacher son malheur et qui parle du matin jusqu’au soir à elle-même pour épancher son cœur.
Je vais écrire, écrire jusqu’à l’épuisement pour qu’on sache quel est le malheur de mon peuple, afin que s’il y avait quelque part un cœur généreux parmi mes contemporains, qu’il m’écoute au moins, qu’il me lise au moins jusqu’au bout, même s’il ne peut ni me consoler ni voler à mon secours. Je ne demande pas mieux que d’attirer l’attention sur mon peuple. On a jeté un voile pudique sur nous, nous empêchant de pleurer et de dire que nous avons mal. Je veux enfin être l’enfant qui refuse de se taire quand on l’a frappé et qui fait en sorte que tout le quartier en soit alerté. On peut me traiter de tous les noms de bêtes et d’oiseaux, il faut que l’on sache que nous allons mal et que nous devons changer de mentalité et de comportement. On ne se préoccupe pas de la destinée d’un peuple comme nous le faisons chez nous.
Si ce discours relève de la folie, c’est à dessein. S’il tire sur une overdose de paroles, de mots, c’est encore à dessein. S’il tire sur la complainte, ce sera toujours à dessein. Je suis à la recherche de la meilleure façon d’exprimer notre malheur national : Vous me le concèderez. Acceptez que je parle mal, haut et fort pour les besoins de la cause…
Une pensée sauvage et folle sans règle, sans maître et sans bride qui tourbillonne sur elle-même comme pour prendre de l’élan avant de partir en sifflant et en rageant à la conquête des choses, des plantes, des animaux, des hommes, des espaces et des temps. Elle s’arrête comme une abeille pour butiner à chacune de ces réalités. Elle se charge du pollen du temps qui passe et se nourrit du goût des événements de l’histoire, tantôt amer, tantôt doux. Elle passe comme une brise légère sans faire de bruit et en rafraîchissant les temps et les espaces.
Parfois, elle passe en les desséchant et fendillant les lèvres trop légères. Parfois encore, elle soulève de la poussière, aveugle les passants et rend les espaces et les temps insupportables. Elle peut donc aussi polluer sur son passage, car elle vient de quelques espaces et de quelques temps pourris. Parfois, elle passe avec rage et grondement pour faire sentir à chacun le trop plein de sa colère ou de son impatience. Sur son passage, elle casse tout de ce qui trompe et corrompt. En passant, elle s’acharne à déchiqueter tout ce qui mystifie et déshumanise. Elle se donne enfin la prétention de dimensionner les choses, les êtres et les hommes. Pensée sauvage, pensée folle ! Ne vous méprenez point en cherchant des noms, des visages, des lieux et des temps de chez vous, après son passage. Elle vient peut-être de sa tournée de l’autre côté de l’horizon. Ne vous y trompez cependant pas. Ce qu’elle souffle en passant, peut vous rafraîchir ou vous réchauffer, vous dessécher ou vous fertiliser. Elle a ses temps de paix et ses temps de guerre. Elle a ses saisons sèches et ses saisons de pluie. Elle n’a pas de parent, pas de maître, pas d’attache et pas de repos. C’est la pensée sauvage et folle qui parcourt les cités et les champs avec l’humeur des événements et la sagesse des hommes à double vue. Elle pleure la mort du pauvre, enrage contre les méchants et les injustes, rit et s’amuse avec les enfants qui joue, se met en colère contre la puissance devenue aveugle, pachyderme ou croque-mitaine. Mais j’aime surtout quand je passe après ma sœur la pluie, surtout quand elle a béni les terres et que d’elles monte comme en reconnaissance la louange sacrée de ses entrailles. J’aime ce temps chargé de promesse et que j’annonce avec joie en passant. C’est un temps qui annonce un autre temps. J’aime bien ces temps entre les temps qui attendent seulement un peu de sueur, de confiance en soi et de volonté pour bourgeonner en mille points d’espoir.
Mais malheureusement, nous vivons une époque de tous les délires, il faut donc un discours délirant pour en rendre compte. Vous retirez de notre société sa dimension délirante, ce discours s’essouffle de lui-même comme un ballon de baudruche gonflé à bloc qui se laisse transpercer par un corps solide et piquant ou qui explose à cause de son trop plein d’air. Nous vivons effectivement une époque où toutes les interrogations sont permises à cause de notre folie de destruction et de notre insouciance. Comment faire autrement devant le spectacle décevant, que le pays nous offre par ses dirigeants et ceux qui leur sont équiparés ? Comment faire autrement dans la tourmente du non-développement chronique de notre si beau pays ?
D’année en année nous attendons vainement ce qui arrive aux autres ailleurs : la prospérité, le bonheur, la paix. Comment faire autrement quand nous ne sommes abreuvés que de guerre, de malheur, de misère et de je ne sais quelle autre calamité, comme si nous étions nés pour souffrir et pour être les victimes de prédilection de tous nos bourreaux qui en ont reçu la mission ? Sommes- nous nés à une époque de fous, de maudits qui ne peuvent produire que tribulations et abomination ? Sommes-nous mal nés ? Qui serait pour les peuples, la sortie du désespoir, l’aube de l’espérance, l’étoile du matin (du premier temps de paix et de postérité) ? Qui prendra les devants pour nous sortir de ce cloaque d’histoire, de cette histoire pourrie et sans issue ? Même les plus avisés n’y comprennent rien. Les plus faibles y ont perdu même leur kpakayao (sandale). La victime parfaite du temps des fous et des chefs de guerre de tous les bords, c’est le peuple. Il en a gagné une mentalité suicidaire et fataliste. A quoi bon continuer à vivre et à supporter d’être la victime préférée de tous les méchants, de tous les violents et de tous les malfrats qui n’ont d’égard que pour eux-mêmes et pour leurs intérêts immédiats au grand mépris de l’histoire, des hommes et du monde ? Le voleur, le braqueur et le coupeur de route savent que leur métier est dangereux, mais ils ne peuvent s’empêcher de l’exercer aux dépens du non armé et du pauvre bonhomme qui passe. Le militaire rebelle, le mutin récidiviste, le dictateur cynique et le fonctionnaire irresponsable ou véreux savent tous que leur engagement historique est nuisible pour les autres, pour la majorité, mais ils ne peuvent s’empêcher d’aller jusqu’au bout de leur logique macabre, destructrice et paralysante.
Il faut que quelques-uns en paient le prix. C’est toujours le peuple ! Les grévistes patentés et les syndicalistes mordus savent que leurs actions butent toujours contre le mur insensible, indifférent et aveugle dressé devant eux. Mais ils ne peuvent s’empêcher de donner de la tête contre l’évidence. Quelques-uns peuvent faire la pluie et le beau temps et quelques autres doivent en subir les conséquences. On n’y peut, malheureusement, rien. C’est la loi qui régit notre terre bien aimée.
C’est le temps de la médiocrité victorieuse, de la consécration de l’irresponsabilité, de l’idolâtrie de la violence gratuite et du vol organisé et légalisé. Nous sommes mal nés, vous dis-je ! A une autre époque, à un autre temps, les choses seraient différentes, mais quand est-ce que l’humanité a manqué d’avoir ses barbares, ses méchants, ses destructeurs, ses violents, ses médiocres, ses saints, ses justes, ses pacificateurs, ses bâtisseurs, ses hommes de talent ? Ils sont toujours quelque part dans ce monde comme y faisant partie avec leur hymne à la misère de l’homme et aussi à sa gloire. La « médiocratie », si vous permettez le terme, c’est l’organisation imbécile et débile de la communauté humaine avec tous les dangers, toutes les servitudes et toutes les misères. C’est autrement dit, la démocratie poilue, barbue, ventrue et rampant, c’est-à-dire une manière imbécile, pourrie et désordonnée de gouverner les nations et de les mener à la catastrophe et à leur perte. Vous pouvez construire une belle nation en lui offrant toutes les structures qu’il faut, en la pourvoyant même des moyens de son autonomie. Il vous suffit de mettre à sa tête un « médiocrate » et de lui donner seulement deux mois, pour qu’il casse tout, brûle tout et provoque le retour à l’état primitif de ce paradis que vous lui avez confié. Ils sont nés négatifs et ne sont capables que de catastrophes. Leurs membres sont disproportionnés par rapport au reste de leur corps et leurs mouvements gauches. On comprend mieux alors pourquoi rien ne leur résiste.
Ce sont des gens qui gèrent toute leur vie l’âge ingrat et de plus, ils maîtrisent mal leurs membres de monstres qui cassent malgré eux tout ce qu’ils trouvent sur leur passage. Calamité des calamités ! Ils sont nés pour la perte du plus grand nombre possible d’hommes. Il y en a qui ont la main verte. Ils ont eux, la main fanée. Ils pourrissent et condamnent à la mort certaine tout ce qu’ils touchent ou ce à quoi ils pensent. Malheur à vous si un jour ils pensent du bien de vous comme peuple. C’est la poisse des nations !
1. HYMNE A LA MEDIOCRITE MUSCLEE, AVEUGLE ET TRIOMPHANTE
Ils vont, ils viennent,
En semant peur, désolation et désespoir.
Ils vont et viennent,
Les enfants pleurent, les femmes sont violées et les hommes se terrent,
Les édifices tremblent, les places se vident,
Les populations sont en souffrance,
Toute l’histoire aux abois, suspend son cours.
Ils vont, ils viennent
En pourrissant les hommes et les choses.
Cancer des nations, malédictions des temps !
Rien ne leur résiste, ils ne respectent rien,
Et n’ont d’égard pour rien et pour personne.
Ces hommes sans foi ni loi, qui ne craignent que la férocité de leurs ennemis
Et les fantômes de leurs victimes sont le malheur des nations et le joug des peuples.
Ils vont, ils viennent
Le monde s’effondre, les temps se brisent.
Mais que faire, ils sont la malédiction des peuples, le tourment des dieux.
Que faire contre la fatalité ?
Que faire contre la cruauté armée et conquérante ?
Rien ! Il faut se taire et souffrir ou mourir.
C’est le sacrifice à consentir à l’abomination faite homme.
Le sacrifice suprême ne vaut pas la peine d’être vécu ni pensé.
Il ne sert à rien sinon à donner aux monstres armés d’ajouter une croix à leur arme.
Ils vont, ils viennent
Tout peut exploser, disparaître, finir.
Le monde peut finir, l’humanité peut disparaître
Peu importe, il suffit qu’ils soient, eux et qu’ils imposent leur esprit guerrier aux fantômes de leurs victimes.
Et qu’ils fassent accepter leurs petites idées musclées et meurtrières à tous.
Quelle tristesse que de voir le monde que comme une grande caserne,
Et les hommes uniquement comme de potentiels tueurs pour toutes les causes perdues ou alors des potentiels tués pour des riens !
Qui nous libérera du bruit des bottes et des armes dans nos contrées ?
Qui nous libérera des hommes en tenue, chercheurs de grades et d’actions d’éclat ?
Qui nous libérera de ces assassins patentés et de ces criminels revêtus du manteau de justice ?
Qui nous libérera de ces faux justiciers qui se moquent de tout droit et de toute valeur ?
Méchanceté incarnée, malédiction armée,
Désolation des terres et abomination pour les peuples épris de paix.
Pauvres hères !
Ce n’est que la manifestation des pensées criminelles des forces invisibles du mal,
Les bras armés de tous les esprits de domination et de tous les assoiffés du pouvoir.
Instruments dangereux conscients ou inconscients de l’irréparable des nations.
Ceux qui sont le plus à plaindre sont nos frères dans les contrées les plus isolées de notre pays.
A-t-on vraiment idée de s’isoler ainsi sur ces terres ingrates à la merci des premiers prédateurs qui passent ? Oui ! La terre de leurs ancêtres, mais ces derniers ne sont pas partis dans le pays du silence et de l’oubli pour que leur descendance demeure à jamais les gardiens de leurs tombeaux !
Vous faites des kilomètres dans nos savanes boisées ou nos forêts pour tomber sur des petits villages qui ne devaient pas être à ces endroits et que tout le monde a quittés, même les ancêtres.
Mais que font-ils là ?
Sont-ils donc contents d’être oubliés ainsi par tout le monde ?
Les différents gouvernants qui sont passés s’en lavent même les mains en se disant qu’ils l’ont cherché eux-mêmes.
Ils sont là dans leur précarité, vivant au rythme des saisons, de la nuit et du jour avec comme toute richesse, leurs enfants, leurs cabris et leurs poulets.
On comprend bien pourquoi, ce sont les premières victimes des coupeurs de routes.
Ils sont trop loin de toute organisation sociale pour être bénéficiaires ne serait-ce que d’un seul service social. Abandonnés volontaires à eux-mêmes.
Les sans papiers de chez nous à l’époque préféraient mettre une grande distance entre eux et les lieux où il y a ces tracasseries administratives, mais tout ne doit pas s’expliquer par cette raison qui n’est pas suffisante du tout. Et du coup, cela en ajoute à la misère des nations.
On peut comprendre à ce niveau l’impuissance de ceux qui sont chargés d’apporter un peu de bien-être au peuple. Mais ils sont payés pour ça, n’est-ce pas ?

Complainte du paysan du fin fond de notre pays

« Nous sommes oubliés de tout le monde et même du bon Dieu !
Nos villages sont visités et pillés à longueur de temps par des hommes sans visage.
Ils viennent à pied et à cheval nous arracher nos rares biens gagnés sur le temps et la fatigue,
Les durs travaux des champs, le soleil brûlant… et autres…
À chaque passage, nous recommençons notre vie à zéro.
Ils reviennent périodiquement comme au rythme d’une malédiction qui colle à notre histoire.
Ils vont et viennent comme ils veulent et font ce qu’ils veulent.
Nous aimerions bien croire en la République et aux forces armées de chez nous,
Que dire quand chaque fois nous n’avons recours qu’à nos larmes pour pleurer nos morts
Et regretter nos biens perdus, nos champs saccagés et nos femmes et filles violées ?
Nos moindres révoltes sont payées par des représailles terribles : nos cases brûlent,
Nos anciens sont molestés publiquement devant les femmes et les enfants.
Nous fuyons, ils nous retrouvent toujours et l’irréparable ou l’inévitable recommence.
Nous sommes fatigués et nous nous posons des questions :
Méritons-nous qu’on s’intéresse à nous ? Sommes-nous comptés encore comme citoyens de ce pays ?
Que dire de la méchanceté, de la cruauté, du brigandage incarné et enturbanné
Qui écument nos savanes et nos villages reculés à la recherche du dernier centime du pays ?
Peur imméritée et imprévue qui paralyse nos contrées et maintient dans la pauvreté ;
Mains fortes qui humilient et exproprient nos concitoyens livrés sans défense à leur merci ;
Ô pays de tous les dangers, de toutes les vexations, de toutes les tribulations, de toutes les abominations et de toutes les humiliations jusques à quand te laisseras-tu vilipender par ces aventuriers de tous bords, venus de nulle part et porteurs de mort et de désolation ?
Même les plus forts et les mieux armés du pays deviennent silencieux et impuissants,
Quand il s’agit de cette plaie de nos contrées, comme s’il s’agissait de parler du diable en personne.
Un homme sérieux, ne parle pas de ces histoires. Il les tait ou les ignore ou les nie,
Même si des concitoyens perdent la vie chaque jour sur nos routes et dans l’arrière-pays.
Ils ont tous raison, ceux qui assassinent le peuple et ceux qui sont payés pour les défendre.
Car comment saisir le vent qui passe ? Comment garder secret les ordres
Quand les langues se délient partout pour n’importe quoi et que des oreilles recueillent toutes ces indiscrétions pour des buts criminels et de blocage dans le pays ?
Ils sont partout, savent tout avant tout le monde et sont tellement mobiles et secrets
Que vous devez, vous méfier de l’innocence enturbannée et versatile !
Elle est capable de la pire des cruautés et de l’abomination la plus abjecte
Dont vous ne pouvez avoir la moindre idée. Ne vous fiez pas à leur piété et à leur nonchalance.
Ce sont peut-être vos pires ennemis, les fossoyeurs de votre développement,
Rien que pour un centime ou un semblant de bien-être, le temps d’une seconde de naïveté.
La gloire et l’honneur ne font pas partie des valeurs de leur religion,
Ces pieux aux mains entachées de sang, à la conscience de roc et à la fourberie sans limite.
C’est de nouveau le temps des razzias ! Devrions-nous fuir notre pays ? Mais où nous réfugier ? Où être à l’abri de ces Alibaba et les quarante plaies de nos contrées ?
Il est temps de ne pas permettre que l’on vole nos bêtes, viole nos femmes, inquiète nos enfants et tue nos braves.
Il est temps pour nous d’assumer notre histoire et de permettre que du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, que nos concitoyens récoltent le fruit de leur champ, dorment en paix et vivent libres.
Il est temps que nos voisins nous respectent en venant chez nous sans crainte mais seulement en amis.
Il est temps que nos guerriers soient reconnus comme des personnes protégeant notre espace national,
De tous les prédateurs de trésors et de tous les méchants de tous bords, croyants ou mécréants. »

Assumer notre histoire, quel programme ! Y arriverons-nous seulement un jour ? Nous sommes condamnés à réussir cet examen de passage, autrement nous ne pouvons plus rien présager de notre avenir national. Tous les autres sont peut-être à l’affût pour nous absorber en bêtes curieuses et en se demandant si nous allons y arriver. Il y en a qui, sceptiques, se disent que nous avons mis beaucoup trop de temps à ne rien faire de sérieux pour nous-mêmes et qu’il est trop tard que nous arrivions à quelque chose de concret. Si nous y arrivons, ce ne sera pour personne d’autre que pour nous-mêmes. Depuis quand s’intéressent-ils à notre sort ? On avait compris, jusque maintenant, que notre bonheur ou notre malheur n’était que nôtres propres. Notre misère peut n’intéresser personne, mais notre prospérité risque de ne pas laisser les autres indifférents, car c’est signe que nous sommes devenus intéressants à plus d’un point.
Il faut nécessairement qu’à un certain moment chacun accepte de faire la part des choses : accepter de se poser la question de sa responsabilité ou de son irresponsabilité, la question de son humanité et de son animalité, la question de sa détermination à s’en sortir ou celle de ne rien faire et de subir les choses.
Il y a des seuils à partir desquels l’inacceptable n’est plus tolérable. En outre, partout ailleurs, les hommes ont été ces vivants qui ont adapté le monde à leur être et selon leur vision. Ils ont partout infléchi l’arc de l’histoire, transformé la voûte des espaces pour favoriser la vie. Et même s’ils faisaient la guerre, c’était pour la défendre ou la favoriser. Sommes-nous retournés à l’âge reculé des primitifs, obligés de fabriquer des épouvantails ou de fixer aux poteaux tout autour de leur territoire des têtes de mort pour garantir son intégrité comme le chien le fait en pissant pour marquer son territoire ? Sommes-nous condamnés à la frontière de notre histoire sans aucun espoir de la dompter un jour et de lui donner un nom, de lui imposer un joug ? La nature est belle et luxuriante partout chez nous. Elle reprend même ses droits sur nos places publiques. La nature sauvage restera toujours plus belle que toutes nos actions.
Car nous avons toujours été des destructeurs et pas des constructeurs. Des lâches qui préfèrent qu’on leur marche sur les pieds que d’oser tousser par peur d’effaroucher nos dominateurs. Des éternels soumis qui ont baissé l’échine devant tous ceux qui l’ont voulu et cherché. Un peuple malléable et corvéable comme un troupeau de bêtes de somme fatigué, vieux et désormais inutile qu’on mène à l’abattoir. C’est dans la logique même de notre mentalité de la facilité et de la soumission. En effet, c’est toujours plus facile de vivre à l’ombre des grands fauves, des grands prédateurs, des mâles dominants et des grands baobabs que de se déterminer et de prendre son histoire en main. C’est toujours plus facile d’obéir en rampant, en léchant les bottes des vainqueurs que de se lever et de revendiquer sa place au soleil en montrant de temps en temps qu’il y a des seuils à ne pas dépasser et des territoires à ne pas violer. Peuple de pleurnichards et de fainéants. S’il faut voir un peu partout au-delà de nos horizons, des gens ont construit des murailles.
Quelques autres ont érigé des pyramides. Il y en a qui ont même façonné des colosses et construit des jardins suspendus. On entend parler des peuples qui ont colonisé tout un pan du désert et ont maîtrisé l’eau par des canalisations ingénieuses. Quelques autres encore ont bravé la nature sauvage pour lui imposer leur marque. Partout ailleurs, si on détruit, c’est dans le but de construire. Mais ici chez nous, nous détruisons gratuitement ou alors bêtement. Si partout, l’homme est dépassé par les événements ou les forces de la nature, ce n’est que pour le temps où il se cherche encore, où il rassemble ses énergies, où il prend de l’inspiration pour imposer son humanité. Mais ici, nous subissons tout, la nature, nos voisins et les aventuriers de tous bords.
Si l’humanité peut être fière d’elle-même en ces peuples qui ont laissé des traces de civilisation, d’ingéniosité, de courage et de détermination en faveur de l’homme concret de leur temps, elle est meurtrie en toutes ces générations qui lui ont tendu des pièges et souhaité sa disparition par leur maladroite inadaptation, leur dangereuse méchanceté, leur médiocrité et leur bêtise. Les traces authentiques de l’humanité qui s’investit grâce à son ingéniosité à sauvegarder la vie sont toujours belles et reconnaissables comme disent les Écritures des pas de ceux qui portent la Bonne Nouvelle.
Mais le brouhaha des guerres, les bruits des bottes et leurs conséquences n’ont fait que du tort à l’humanité. Autant l’humanité grandit et brille de tous ses éclats par tous les artifices des hommes et des femmes de cette terre qui l’ont honorée, autant elle a reculé, s’est enlaidie, s’est déchirée par tout ce que les femmes et surtout, les hommes de tous les temps ont tenté pour la désarçonner, la meurtrir, la démolir.
A vrai dire, je ne saurais dire ce que nous avons apporté de positif à l’humanité en dehors de nos guerres, l’étalage de notre médiocrité viscérale et notre irresponsabilité historique. Serions-nous plus bêtes ou plus méchants que les autres ? Il est temps que les choses changent et que nous donnions aussi de nous pour que partout sur cette terre, il y ait la pleine mesure de l’humanité assumée avec hauteur. J’attends la révélation des enfants de Dieu, disait Saint Paul. En le paraphrasant, on pourrait dire que nous tous, nous attendons la révélation de la vraie humanité, des vrais fils de cette terre, des vrais fils des hommes, des fils de nos différents pays. La révélation ou la manifestation des gens qui ont leur pays dans les tripes et qui en sont fiers et le prouvent en le construisant et en le défendant s’il le faut. Comment dire la même chose des gens qui vivent dans leur pays comme tous les habitants ont quitté le pays depuis belles lurettes ? Comment le dire des gens qui vivent dans leur propre pays comme s’ils étaient des étrangers ? Ils sont tous prêts à louer comment les autres ont construit leur pays ailleurs et savent l’apprécier, mais restent sans voix quand il s’agit de leur propre pays ?
Comment est-ce possible avec toutes ces découvertes scientifiques, techniques, architecturales et toutes les avancées de la connaissance humaine ? Nous devrions avoir honte de tout ce qui laisserait croire que nous n’avons pas encore décollé de la technique de la pierre taillée, pour défendre nos contrées de l’économie de la cueillette comme seule gestion de nos richesses et de l’abri des cavernes pour nous abriter. Nous devrions être à même de rejeter au loin ce qui n’honore plus ou détruit et fait honte à notre humanité commune au stade où nous sommes aujourd’hui, au vingt et unième siècle. Les autres peuples nous regardent avec pitié ou se moquent de nous quand ils constatent le gaspillage que nous faisons de notre histoire et de notre humanité. Depuis quand s’intéresse-t-on à notre sort ? Nous avions compris que notre bonheur comme notre malheur n’étaient que notre problème.
Depuis quand s’intéresse-t-on à nous ? Peut-être que nous devenons des cas qui posent question dans un monde qui s’émancipe et s’organise et à côté duquel nous ressemblons à des hommes préhistoriques. Nous sommes bien un peuple curieux ! Les autres ont bien raison de nous observer avec condescendance et avec curiosité. Nous sommes certes, voués à l’arbitraire et à l’irrationnel, mais nous ne sommes pas encore condamnés à l’irréparable. Au lieu de chercher d’autres boucs émissaires, nous devrions nous considérer comme les artisans de nos propres malheurs et par voie de conséquence, nous devrions apprendre à être les responsables de notre propre bonheur.
Aucun autre peuple ne le fera à notre place si nous n’osons le petit doigt. Si les acteurs et les décideurs de notre histoire actuelle pouvaient prendre la mesure de la souffrance du peuple et de la précarité de notre condition de vie, ils n’en dormiraient plus, car le peuple a fini de passer par toutes les étapes du supportable et de l’humiliation. En effet, nous avons jusque-là été condamnés par les décisions négatives de nos décideurs, de nos acteurs historiques, par la passivité et le manque de perspective du peuple tout entier. Nous avons subi le diktat de ceux qui ont pesé de tout leur poids sur la vie du peuple, cherchant à l’étouffer, à l’écraser et à l’éliminer des espaces de leurs préoccupations, sans oublier que le peuple y était consentant. Après toutes les expériences douloureuses de notre histoire, nous devrions être plus vigilants face aux moindres gestes et paroles qui pourraient tout basculer dans le chaos et plus sensibles ou ouverts aux moindres frémissements pour de nouveaux aréopages. Seul compte, ce qui peut construire notre monde pour que nous y nichions au mieux notre histoire. Pour le reste, vous savez, le monde n’a pas fini de manifester tous ses fils dans leur ingéniosité et aussi dans leur médiocrité, dans leur humanité et de leur bestialité. Nous restons nous-mêmes encore à découvrir, à modeler et à canaliser. Les êtres poilus, barbus qui ne communiquent que par les cliquetis des armes ne sont pas loin. Ils peuvent surgir n’importe quand du coin de nos erreurs et de nos intolérances pour nous mener à notre perte ou nous ramener à la case départ de toutes nos misères.

Que Dieu vous préserve du mal.
Quand il vous arrive de croire qu’un seul des hommes avec lesquels,
Vous poursuive, un but donné est absolu.
Ces hommes extraordinaires gèrent dans le relatif, ce qu’ils ne maîtrisent pas.
Ils n’ont pas plus barre sur l’infini, l’absolu, le parfait que vous.
Notre problème, c’est que beaucoup de ceux qui ne devraient pas prendre
Les décisions de notre destinée commune s’y attellent sans relief et dangereusement.
Ils nous rendent ce monde à transformer, impossible à vivre.
Dieu nous l’a donné très beau. Nous aurions pu l’adapter à nos goûts mais, hélas !
Ils n’ont à la bouche que des paroles de feu, capables de tout brûler au passage,
Ils n’ont que des gestes démesurés aux conséquences incalculables pour tous les temps.
Il faut ériger une statue de l’irresponsabilité à l’honneur de ces hommes du néant.
Il aurait fallu pour le bien de l’humanité qu’ils n’existassent point.
Que Dieu nous préserve des destructeurs et des corrupteurs de ce monde.
Qu’ils disparaissent à tout jamais afin que des hommes nouveaux naissent.
Que Dieu nous garde des menteurs et des charlatans de nos pays.
Qu’ils deviennent les marchepieds de la volonté de construction de nos pays.
Mais les vrais hommes qui bâtissent ce monde, les fondateurs, les créateurs,
Que notre terre n’en manque en aucun moment, pour qu’elle reverdisse
Que notre pays ne manque à aucun moment de bâtisseurs de cités.
Qu’il ne manque d’aucun de ces hommes à la main verte.
Qu’il ne manque d’aucun de ces hommes, maîtres de la parole et des terres.
Qu’il ne manque d’aucun de ces hommes qui modèlent les esprits et forgent l’avenir.
Qu’il ne manque d’aucun de ces hommes qui donnent couleur aux temps et forme aux désirs des enfants des hommes.
2. Nous venons de loin : le temps immémorial des ancêtres, celui de la colonisation, celui des indépendances, les temps qui courent !
De notre passé lointain, que retenir, sinon des peuplades éparses qui se cherchaient encore en se déplaçant au rythme des épidémies, des razzias, en quête des terres plus clémentes et de points d’eau. Ils se déplaçaient aussi selon les espaces giboyeux où il faisait bon vivre : la prairie des guerriers inconnus mais ici sur cette terre. Il y a eu beaucoup de migrations selon les aléas de l’histoire qu’ils avaient vécue. Ils nous ont laissé avec leurs guerres de territoire, leurs guerres contre les envahisseurs, contre les esclavagistes et contre les bêtes sauvages, sans bien entendu la défense contre les mauvais esprits, une sagesse profonde. En fait de guerre, il faut faire quelques restrictions, mais ce que nous pouvons en retenir, c’étaient des hommes dans le vrai sens du terme et qui ne s’en laissaient conter ni n’acceptaient de subir les événements. Ils nous ont laissés même s’ils n’ont pas fait d’inventions spectaculaires, un sens de l’observation, de l’homme de la vie que nous avons perdu au cours de notre course à la vanité. La palabre était comme le moyen de retrouver le consensus de la convivialité et de garder le respect de l’autrae même dans la différence (point de vue, forme, lieu). L’alliance permettait de dépasser les concurrences inutiles et déloyales, les rivalités potentielles et surtout, de s’entendre sans en venir aux mains et à faire la guerre.
La sagesse, la dignité et la prudence étaient leurs réflexes habituels face à tout ce qui concerne l’histoire de toute la tribu. L’homme restait la préoccupation de chacun. Le sang avait la force du tonnerre, la parole donnée était une règle d’or et la vie était sacrée. Autant de chemins tracés que nous avons quittés pour nous embourber dans les terres brûlées et hostiles à notre histoire où la loi du plus fort, du plus malin l’emporte sur le bien du grand nombre et où pour un oui ou un non, les chefs de guerre surgissent avec leurs troupes derrière le rideau. Comme s’ils n’attendaient que ces moments. L’héritage du passé dans les temps présents ne pèse plus lourd. Les hommes les plus grands se comportent comme des incirconcis (kpachakara) pour utiliser un terme d’époque, autrement dit, des non-initiés qui occupent des postes qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer. On n’a peut-être pas besoin d’être d’un cercle ésotérique donné pour avoir part à une responsabilité historique donnée dans nos contrées. Il s’agit d’hommes mûrs, responsables, sages et prudents qui savent tout mener avec tact, diligence, dignité et perspective. Faut-il faire de longues études pour avoir ce minimum humain ? Je parie qu’à l’étape où nous sommes, n’importe quel chef coutumier illettré mais bien éclairé par la sagesse traditionnelle et bien entouré par des hommes instruits et sérieux de notre temps pourrait aussi bien gouverner ce pays qu’un autre formé aux grandes écoles de l’administration.
Car nous nous voyons l’impréparation avec laquelle on bondit sur la gestion des choses de la République et qui, à la longue, nous conduit à des impasses. Beaucoup de nos plus grands représentants manquent de ce minimum qui pourrait faire d’eux nos gouvernants et passeraient aux yeux des anciens comme des disqualifiés à conduire un peuple : Ces hommes qui manquent de perspective, du sens de l’homme, du sens de la vie, de sagesse et de prudence et qui manquent énormément à la parole donnée. Il nous faut des hommes de parole, des hommes avisés, des hommes courageux et des hommes forts, des vrais hommes pour retrouver le filon de notre originalité historique responsable et positive. Les ancêtres ont su traverser la nuit des temps pour arriver jusqu’à la lisière du nôtre avec des moyens de fortune.
Nous ne devons pas donner l’impression que face à notre histoire contemporaine malgré tous les avantages que nous avons actuellement de la modernité, d’être plus primitifs que nos ancêtres, incapables de dompter la nature et la subissant comme premier bourreau naturel. Nous sommes, à la fois, les victimes consentantes et les bourreaux de cette époque de tous les malheurs et de tous les cauchemars que nous traversons. Avant les ancêtres, c’est la nuit des temps, on n’en sait rien. Mais avec eux, nous avons commencé à emprunter cette route de l’histoire. Où en sommes-nous ? C’est une mauvaise question qui mérite d’être posée. Avons-nous avancé ? Une autre fausse question qui mérite aussi d’être posée. Que faisons-nous de notre pays ?
Une autre question qui exaspère plus d’un parce que nous renvoyant aux pénates de nos responsabilités évacuées. Allez dans l’arrière-pays, là où nos concitoyens se contentent de racines pour se soigner et n’ont que l’initiation traditionnelle (nganza ou yondo ou soumale) comme proposition de formation humaine donnée aux jeunes et vous répondrez vous-mêmes à ces fausses questions. Quand vous irez dans les coins les plus reculés de notre République et que vous rencontrerez un autre Centrafricain de couleur blanchâtre, habillé de guenilles, la morve suintant du nez et atteint de la maladie du sommeil, a les yeux rougis de conjonctivite, dites-moi mesdames et messieurs, si vous êtes encore fiers de votre centrafricanité ?
Fort heureusement, nous avons quelques réussites pour nous consoler du spectacle de ce peuple apocalyptique, mais pour faire la part des choses, nous avons encore plus de zones d’ombres que de zones de lumière dans notre si beau et riche pays. Il y a encore beaucoup à faire pour que le Centrafricain soit en paix chez lui, fier de participer à la construction de son pays et heureux de cueillir les fruits des efforts conjugués de tous les fils et filles de ce pays en vue de la prospérité pour tous. Dans les grandes familles, il y a des aînés inconséquents qui ne permettent pas aux plus petits de manger à leur faim. Ils sont plus rapides, plus forts et plus gourmands et ne pensent qu’à eux-mêmes. Ils disputent même les dernières miettes aux plus petits. Pauvres petits ! Les plus rapides, les plus malins et les plus gros ne laissent pas de miettes aux plus petits de la nation. Les gros poissons de toutes les rivières du monde se ressemblent. Il leur faut de l’espace et de la nourriture quitte même à dévorer les fretins. Dans un pays où ce sont toujours les mêmes qui sont bien nourris à cause de leur malice et de leur rapidité, il y a de quoi s’inquiéter pour les autres. Regardez combien sont énormes leurs ventres et vous comprendrez beaucoup de choses. Ils n’ont pas que les soucis du pays et des autres comme uniques préoccupations. C’est évident ! Si un pauvre citoyen a une résistance de trois jours quand il n’y a rien à se mettre sous la dent, je ne sais pas, combien de temps peuvent tenir ces « boit-sans-soif » et ces omnivores patentés ?

Afrique des ancêtres,
Afrique des fiers guerriers d’autrefois,
Afrique des hommes vrais et durs
Afrique des héros et des légendes
Fais-nous encore rêver !
Je voudrais rêver d’un grand village étendu d’un horizon à l’autre,
Où personne n’a peur de personne,
Où pour la vie et pour la mort tout le monde se retrouve,
Où les plus forts assurent la sécurité du village naturellement,
Où les plus sages veillent à l’harmonie des contraires,
Où les plus puissants contrôlent les forces du jour et de la nuit.
Maintenant les femmes portent des tuniques d’hommes pour faire diversion,
Ce sont des ombres qui rasent le mur du présent en ricanant et en caracolant,
Mais où sont donc partis les hommes ?
Où sont les temps des héros ?
La fierté, le courage et la détermination ont déserté nos places et nos villages.
Esprits de ceux qui ne sont plus et qui ont fait la gloire de nos contrées sauvages,
Esprits de ceux qui sont dans l’invisible de notre quotidien et qui nous protègent,
Jetez un regard bienveillant sur cette terre que vous avez habitée et parcourue,
Jetez un regard protecteur sur ces hommes, ces femmes et ces enfants,
Qui ont votre sang, et qui labourent le socle de votre patrimoine en pleurant.
Depuis le nouveau-né jusqu’au vieillard, on pleure dans ce pays des larmes.
Les larmes ne cessent de couler sans que personne ne s’en préoccupe.
Les veuves, les orphelins et les plus petits restent sans défense,
À la merci de tous les fous et de tous les esprits les pires de tous les temps.
Recevez en libation ce sang déjà versé et qui abreuve la terre, votre demeure du silence.
Ne nous en demandez pas plus. Il y a eu déjà beaucoup trop de sang.
Et toute l’Afrique en est rassasiée jusque chez nous.
Le rideau de notre époque est toujours rouge de sang.
La couleur préférée de tous les mercenaires et de tous les assassins,
Le fanion de tous les chefs de guerre, attaché à un tibia de vaincu.
Si vous pouvez quelque chose, Ô habitants de l’invisible et du silence,
Faites que vos descendants redorent votre gloire,
Et réveillent l’héroïsme des temps nouveaux.
Faites que de vos descendants naissent de nouveaux guerriers
De nouveaux sages, de nouveaux puissants pour ces temps qui courent.
Nous attendons ces hommes qui seront les nouveaux ancêtres de maintenant.
Qu’attendre de nouveaux ancêtres que de nous ouvrir le futur ?
Qu’attendre de nouveaux ancêtres qu’ils parlent et agissent pour que
Les enfants s’enivrent des jeux de l’innocence,
Les adultes se rassurent que leur sueur qui arrose la terre et les semences qui leur sont confiées porteront des fruits pour la joie de tous,
Le soleil couvrira de son manteau vermeil, le village des enfants des hommes,
La pleine lune inspirera les balles endiablées méritées des soirées inoubliables.

Le temps de la maturité est certainement venu où nous ne devons plus prendre notre histoire à la légère mais l’assumer avec une haute conscience de nous-mêmes et avec perspective. Nous pourrions être les ancêtres fondateurs des futures générations. Pourquoi pas ? Et il y a de quoi ! Pourquoi les générations futures n’auraient-elles pas à garder de nous un souvenir inoxydable pour ce que nous aurons apporté en notre temps pour le pays ? Le temps d’une nouvelle vision du monde, le temps d’une nouvelle organisation de notre société, le temps d’inventer un mode d’être nouveau pour la survie ou plus précisément de la vitalité de notre peuple est arrivé ! Il faut que cela advienne afin que personne ne s’aventure à occuper nos espaces de vie, de pensée et d’action inconsidérément et inconséquemment. Notre histoire a été escamotée, notre territoire a été confisqué, notre esprit a été dominé et nous-mêmes n’avons pas échappé à cette logique de gangrène générale, en perdant notre humanité et notre créativité. Comment retrouver un peu de cette dignité perdue et cette capacité de faire reverdir l’histoire ? Comment renaître de nos cendres après ces humiliations gratuites et ces claques historiques inoubliables ? Si ce n’est pas nécessaire de réagir comme une bombe à retardement pour de l’histoire passée, il faudrait rester désormais vigilant pour que sous aucune forme l’histoire ne se répète en notre défaveur. Mais encore, il faudrait que nous propulsions notre histoire, I zya wa na gounda ti dunia ti i ti tene lo gwe na dawan {1} ! N’est-ce pas que l’on dit chez nous que la pluie ne surprend pas un homme avisé deux fois ? Combien de fois, nous sommes nous laissés surprendre par les mêmes événements qui ont eu raison de notre histoire ? À chaque fois, nous ne nous sommes même pas posé la question de savoir si nous avons encore des couilles comme peuple. Il faut nécessairement que ce ne soient pas toujours les mêmes qui jouent aux malins et les mêmes qui soient les dindons de la farce. Les éternels maîtres et vainqueurs et les éternels soumis et vaincus ne peuvent plus être du même village de notre temps. C’est à cela que nous reconnaîtrons les nouveaux ancêtres : à leur capacité d’assumer et de ne pas accepter de se laisser marcher sur les pieds.
3. Les premières bottes, les premières croix
Ils font désormais partie de l’histoire de notre pays, ces hommes et ces femmes qui sont arrivés casqués, en tenues kaki ou en soutanes ou en robes blanches. Nous avons hérités des uns et des autres : mentalité ensoutanée, mentalité enrobée et esprit en kaki. Quelques-uns avaient trouvé que nous étions religieux depuis la nuit des temps et ils en ont fait leur porte d’entrée dans nos bosquets sacrés. Quelques autres ont trouvé que nous étions un peuple rangé et défait. Ils en ont profité pour annexer nos places fortes et la courbe de notre temps. Leur passage a laissé des cicatrices parfois indécelables mais profondes et tenaces.
Nous sommes restés tous balafrés quelque part, même ceux qui n’ont vu ni aucune robe ni aucune soutane ni aucun casque ni entendu le bruit d’aucune botte. Il y a des cicatrices intérieures invisibles à l’œil qui ne marquent pas moins que les autres. S’il nous faut faire la part des choses, à qui donner tort et à qui donner raison ? Histoire méritée ou pas, nous devons en tirer les leçons. Quel profit en avons-nous tiré ? Avons-nous tout perdu ou tout gagné ? Comment faire le bilan exact de ce temps de notre histoire sans en maîtriser tous les aspects et enjeux ? Toujours est-il que nous gardons dans notre subconscient ou dans notre conscience des relents, des marques de ce passage encore chaud et à jauger. Le fait d’en parler soulève tellement de passions de part et d’autre qu’il faut aborder ce chapitre avec prudence pour ne blesser personne et cependant, sans pour autant lâcher le morceau de la vérité.
Les populations étaient en perpétuel déplacement exception faite de quelques-unes certes ! Il a fallu leur apporter la civilisation et le salut en les poussant au rassemblement autour des grands axes routiers et en les baptisant. Les décisions qui ne tenaient compte de personne et d’aucun avis ont fait plus ou moins ce que nous sommes actuellement : une marche forcée vers les dernières lueurs du soleil couchant. Même l’impôt de capitulation et le début de l’urbanisation de ces groupes épars ne suffisaient pas à tout expliquer de ce que nous devons comprendre de cette réalité. Ce furent les débuts de la formation de nos grosses agglomérations. Il a fallu encore bâtir des forts, y affecter des régiments militaires et trouver une main-d’œuvre docile et à bon marché. Le but de ces regroupements n’était donc pas gratuit, il fallait servir les intérêts de la cause ou des nations. Mais sérieusement, à bien y penser, nous serions restés des peuplades dispersées dans les savanes et les forêts de chez nous avec le risque de rester à la lisière de notre propre histoire certes !
Mais le but escompté n’était pas nécessairement ce qui est advenu par la suite. L’aventure se serait arrêtée trop tôt ? L’aventure de toutes les façons, ne pouvait rien apporter d’autre que ce qu’on lui connaît actuellement avec le recul du temps ? En outre, les fils et les filles de ce pays lointain qui devaient nous amener la civilisation, n’ont pas tous été à la hauteur de leur mission. S’il fallait réécrire l’histoire de la colonisation, beaucoup ne se retrouveraient pas avec la croix d’honneur, mais peut-être avec la palme du déshonneur. Beaucoup de problèmes n’ont pas été résolus non plus. Ils n’étaient pas venus apporter des solutions, mais compliquer les données assez complexes déjà sans eux. Le problème, par exemple, des frontières que nous connaissons actuellement relève de notre héritage du passé qu’il n’est pas nécessaire de commenter ici. Ah ! Ces tribus de nos frontières qui continuent à nous poser des questions supplémentaires. A toutes les frontières de tous les pays d’Afrique, nous retrouvons une tribu d’une part et d’autre de la limite géographique, entre deux pays des pays. D’un cousin lointain à un autre nous pourrions faire le tour de l’Afrique, car derrière les limites géographiques de chaque frontière, il y a de part et d’autre des parents éloignés.
Même s’il fallait actuellement refaire ce travail, les difficultés ne manqueraient pas. Et fort heureusement pour l’Afrique moderne, ce ne sont pas ces considérations qui pourraient être les critères de sa formation en nation. Il y aurait eu beaucoup plus de problèmes encore. De toutes les façons, d’une frontière à une autre, il y aura nécessairement des peuplades d’un côté et d’autre des tracées héritées de la colonisation. Mais ici, nos problèmes ne se posent jamais de la même façon que chez les autres.
C’était ce qui n’avait pas été pesé avant qui revient par l’autre porte, autrement et parfois dangereusement. La double nationalité n’est souvent pas possible chez nous. Arrangerait-elle les choses ? Les cousins se saluent parfois par-delà les frontières artificielles. Il faudrait désormais faire avec et de toutes les façons, c’est trop tard de vouloir mieux faire ce que les autres ont fait bien ou mal. Les pays, géographiquement, les hommes, mentalement, l’histoire, profondément et bien d’autres traces encore qui ne sont pas prêtes à disparaître. Comme pour le zèbre, nous resterons marqués pour toujours, que nous le voulions ou pas par cette histoire récente qui fait trembler de colère ou jubiler de reconnaissance éternelle les uns et les autres. Il ne nous reste plus qu’à faire des alliances par-delà ces barrières artificielles qui ont leur avantage, mais qui accusent quelques inconvénients quand même ! S’il faut que j’exagère un peu, même un sourire qui se veut historique doit avoir des conséquences qu’on ne peut mesurer à un autre temps. La balkanisation de l’Afrique et la parcellisation des territoires des tribus, n’ont pas porté bonheur aux hommes et aux femmes de notre temps. Les premiers en ont gardé les séquelles qu’ils ont transmises aux autres. Autrement, que dire de ces tribus de la frontière que l’on retrouve dans les autres régions d’un autre pays déclaré tout aussi indépendant que celui d’où viennent les autres ? À cette époque, on ne mesurait pas bien, les conséquences de la balkanisation du continent, mais maintenant on découvre ici et là que beaucoup de problèmes sont nés de cela et ce n’est pas fini d’ailleurs.
Les séquelles de la colonisation sont là, il ne faut pas les nier, mais cela ne nous dispense pas de notre responsabilité quant à refondre notre histoire avec tous ses paramètres dans le chaudron de la nouvelle Afrique. Nous avons toujours tendance à faire amende honorable face à nos responsabilités pour trouver le kororo (âne) de tous nos malheurs. Cette mentalité victimaire doit changer. Il y a plusieurs décennies que la colonisation est finie dans nos contrées. Qu’avons-nous corrigé des erreurs des autres ? Qu’avons-nous apporté en plus ? Nous sentons-nous mieux qu’avent ? Quelle nouvelle conscience avons-nous de nous-mêmes ? Que faisons-nous pour que l’histoire ne nous accuse pas nous-mêmes, à notre tour quand les prochaines générations feront le bilan de notre présence ? Pour paraphraser un vieux dicton, heureuse colonisation qui nous a valu de prendre conscience de nous-mêmes, de notre force, de reconquérir nos espaces et notre histoire ! Nous valons mieux que ce que l’on croit de nous et ce qu’on nous a laissé croire de nous. Mais il nous reste à le prouver.
Quant aux travaux forcés qui n’ont servi qu’aux autres, il ne faut pas en parler, car cela a provoqué le traumatisme de la subordination, de la soumission et créé des hommes et des femmes qui ne peuvent rien faire d’eux-mêmes et qui attendent qu’on leur force la main à coups de pied ou qu’on leur donne des ordres. Ils sont attentistes à souhait, des fatalistes invétérés qui espèrent toujours leur Moïse des temps modernes. Qu’est-ce que vous voulez ? Ils en ont marre de travailler pour les autres et d’en récolter que mépris et violence. Ils ont été dominés, maltraités, écrasés, méprisés et comble de malheur, ils aiment ça. Ils y ont pris goût ! Vous ne leur donnerez rien à faire, qu’ils seraient capables de passer toute leur histoire à ne rien faire et à croire qu’un mauvais esprit ou un dieu pervers les lient aux rochers de l’immobilisme, en attendant qu’ils rejoignent leurs ancêtres les uns après les autres dans le monde de l’invisible, du silence et de la nuit. La colonisation, c’est une histoire masquée et visqueuse qui ne sera vraiment connue dans tous ces contours que quand les vrais concernés la raconteront avec des mots crus, des images agrandies où l’on reconnaîtra des visages, des noms, des actes et des paroles du passé avec leur valeur et leur vrai sens. Les criminels de la colonisation peuvent-ils avoir peur comme les criminels de toutes les guerres ?
Peut-être pas, parce que leur pays ne les lâchera pas jusqu’au bout. Ce sont les pays qu’il faut accuser à ce niveau et non les individus qui ne faisaient que servir leur pays en faisant leur devoir même parfois, dans les basses besognes. Nous taisons par pudeur, ce qui s’est passé à la consolation de quelques-uns, mais en avons-nous seulement le droit ? Pourquoi personne ne veut lever le voile de ce temps passé ? Peut-être que cela ne sert plus à rien. Nous ne pouvons même pas le faire par devoir de mémoire ! Mais si jamais un jour, tout nous était conté, nous connaîtrions nos vrais amis et nos vrais ennemis. Le pire des ennemis, c’est l’ami qui se cache derrière des symboles, des discours officiels et les intérêts de sa maison, pour avoir bonne conscience face à ses actes répréhensibles. Mais à quoi bon ? C’est de l’histoire passée et nous avons du travail pour maintenant. Il y a plus urgent ! Faut-il investir temps et énergie à chercher la vérité dans la poubelle du temps passé, dans ces choses pourries ou sales que l’on a pris le soin d’entasser quelque part dans des vases clos au bord du chemin où est passée notre histoire ?

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