Qui gouverne le Maroc ?
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Description

A l'ère du "Printemps arabe", cette étude atteste de l'émergence au Maroc d'un leadership islamiste réformiste dans un système politique hybride imprégné par le culte de la "personnalité providentielle". L'enquête rigoureuse menée par l'auteur sur le terrain, durant près d'une décennie, lui permet de poser les problèmes conceptuels et méthodologiques du leadership politique, de ses sources et de son exercice au sein du gouvernement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2015
Nombre de lectures 119
EAN13 9782336386669
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Aziz CHAHIR







QUI GOUVERNE LE MAROC ?
Etude sociologique du leadership politique




Preface de Mohamed TOZY








L’Harmattan
Dédicace

À ma chère femme Asmaa et mon fils Safouane
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73677-8
SOMMAIRE Couverture 4e de couverture Titre Dédicace Copyright SOMMAIRE REMERCIEMENTS Citation PREFACE INTRODUCTION CHAPITRE 1 – QU’EST-CE QUE LE LEADERSHIP POLITIQUE ? I. REPÈRES HISTORIQUES II. LA NATURE DU PROBLÈME 1. Questions fondamentales III. TRAME CONCEPTUELLE IV. TYPES DE LEADERSHIP V. L’ENQUÊTE VI. OBJETS DE L’ÉTUDE CHAPITRE 2 – PROFILS SOCIOLOGIQUES, CULTURELS ET POLITIQUES DES ÉLUS LOCAUX I. CARACTÉRISTIQUES PERSONNELLES : ORIGINE, GENRE, ÂGE ET NIVEAU D’INSTRUCTION 1. Origine et appartenance sociales 2. Genre : Masculinité/féminité 3. Age et catégories d’âge 4. Niveau d’instruction : formation et diplôme II. CARACTÉRISTIQUES SOCIOLOGIQUES : MOBILITÉ, STATUT PROFESSIONNEL, DISPONIBILITÉ ET REVENUS 1. Mobilité sociale et intergénérationnelle 2. Statuts socioprofessionnels 3. Disponibilité et « profession politique » 4. Revenus et argent III. CARACTÉRISTIQUES CULTURELLES : NIVEAU « INTELLECTUEL » ET STATUT MATRIMONIAL 1. Niveau « intellectuel » : maîtrise des langues 2. Statut matrimonial et « lien social » IV. PROFILS POLITIQUES : ACTIVISME, LÉGITIMITÉ ET POPULARITÉ 1. Affiliation partisane et parcours politique 2. Appartenance syndicale 3. PAdhésion associative 4. Légitimité et popularité a) Mandats électifs et filière locale b) Ancrage local et popularité CHAPITRE 3 – Environnement du leadership local I. SYSTÈME POLITIQUE LOCAL : UN PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION « CONTRÔLÉ » 1. Gouvernement local : une réforme par le haut (top - down) 2. Contraintes institutionnelles II. PARTIS POLITIQUES ET REPRÉSENTATIVITÉ LOCALE 1. Représentativité partisane 2. Logiques de coalition : majorité, opposition et SAP III. BUREAUCRATIE ET FONCTIONNAIRES IV. LEADERSHIP “LOCAL” ET LEADERSHIP “NATIONAL” V. NOTABLES, ENTREPRENEURS ÉCONOMIQUES, SYNDICATS ET SOCIÉTÉ CIVILE 1. Réseaux d’économie locale 2. Syndicats et action locale 3. Associations locales et ONG VI. MOYENS D’INFORMATION ET COMMUNICATION POLITIQUE CHAPITRE 4 – STRUCTURES, FONCTIONS ET RÔLES DE LEADERSHIP I. EXPÉRIENCE POLITIQUE, AUTORITÉ ET HEADERSHIP’ II. INSTITUTIONNALISATION DU LEADERSHIP LOCAL : LE CAS DU CONSEIL DE LA VILLE DE CASABLANCA III. FONCTIONS, RÔLES ET RESSOURCES INSTITUTIONNELLES 1. Rôles formels de ‘Headership’ 2. Positions et ressources institutionnelles de leadership IV. MODALITÉS D’ACCÈS AUX RÔLES DE LEADERSHIP CHAPITRE 5 – STRATÉGIES, BUTS ET COMPORTEMENTS DE LEADERSHIP I. STRATÉGIES DE LEADERSHIP : PRIORITÉS ET AGENDA LOCAL II. BUTS ET TÂCHES DE LEADERSHIP III. LEADERSHIP FONCTIONNEL : LE CAS DU PRÉSIDENT DU CONSEIL DE LA VILLE 1. Communauté et leadership « entrepreneurial » 2. Marketing politique et relations publiques 3. Cohésion politique et rôle des fonctionnaires IV. COMPORTEMENTS DE LEADERSHIP 1. Action locale et communauté 2. Mobilisation collective et influence a) Débats et communication b) Action collective locale 3. Engagement et prise d’initiatives CHAPITRE 6 – FOLLOWERSHIP, INFLUENCES ET PROCESSUS DÉCISIONNEL I. CHOIX POLITIQUES ET LÉGITIMATION 1. La loi de « la majorité » 2. Alliances et influences 3. Leadership « collectif » : la place de l’individu 4. Persuasion et quête de leadership 5. Confiance et relations interpersonnelles 6. Solidarité et communauté 7. Compétences, valeurs morales et éthique « utilitariste » 8. Compétition et adversité II. LEADERSHIP ET PROCESSUS DÉCISIONNEL LOCAL : ÉTUDES DE CAS 1. Élection du président du conseil de la ville de Casablanca : « un jeu à plusieurs acteurs » a) Tractations postélectorales b) Origines c) Idéologies et conflits d’intérêts d) « Islamistes » e) « Outsiders » f) Soubresauts politiques g) Dénouements h) Protestations 2. Transport urbain : espace public et espace privé a) Initiation b) Élaboration c) Le vote d) Dénouement e) Conflits f) Tensions 3. Festival de Casablanca : « sacré et profane » a) Origines b) Protestations c) Le vote d) Dénouements e) Des « managers » aux commandes f) Compétition idéologique III. FOLLOWERS ET FOLLOWERSHIP 1. Besoins et motifs des followers 2. Stratégies et modalités de followership : les « sous-leaders » 3. Crises de followership a) Difficultés de persuasion et vulnérabilité des leaders b) Structures et contextes de followership CHAPITRE 7 – CONFLITS, COHÉSION ET LEADERSHIP I. DISCOURS ET COMPÉTITION POLITIQUES II. SITUATIONS DE CONFLITS III. COHÉSION ET LEADERSHIP IV. JEUX ET ENJEUX POLITIQUES : MAJORITÉ VERSUS OPPOSITION V. LEADERSHIP POLITIQUE LOCAL : UN PROCESSUS CONFLICTUEL 1. Médiation et évitement 2. Élus et fonctionnaires : compétition et coopération CHAPITRE 8 – RESSOURCES ET MODES D’INFLUENCE I. RESSOURCES DE LEADERSHIP ET INFLUENCE « POTENTIELLE » 2. Revenus : Argent et fortune 3. Légalité, popularité et contrôle des emplois et des postes électifs 4. Contrôle des sources d’information 5. Réseaux de relations 6. Disponibilité et « emploi du temps » II. RÉPARTITION DES RESSOURCES ET MODES D’INFLUENCE « RÉELLE » III. VARIATIONS DE L’USAGE DES RESSOURCES DE LEADERSHIP DANS LA VILLE DE CASABLANCA CHAPITRE 9 – TYPES DE LEADERSHIP ET STYLES D’INFLUENCE I. LEADERSHIP POLITIQUE LOCAL : ESQUISSE D’UNE TYPOLOGIE 1. Typologie webernienne : tradition, charisme et raison 2. Leadership « démocratique » 3. Leaderships « totalitaire » et « autoritaire » 4. Leaderships « transactionnel » et « transformationnel » 5. Leadership « entrepreunariel » 6. Leadership « informel » CHAPITRE 10 – CULTURES, IDÉOLOGIES ET LEADERSHIP I. REPRÉSENTATIONS POLITIQUES ET LEADERSHIP « CULTUREL » II. IDÉOLOGIES ET INFLUENCE 1. Croyances religieuses et culture politique locale 2. Langue « commune » et styles de leadership a) Culture populaire et autochtonie b) Marocanité, nation et patriotisme c) « Identité islamiste » et modernité 4. Vers un leadership politico-religieux ? 5. Monarchie et « leadership islamiste » CHAPITRE 11 – LEADERSHIP POLITIQUE AU MAROC : CONCLUSIONS, UNE EXPLICATION ET ESQUISSE D’INTERPRÉTATION I. CONCLUSIONS PRINCIPALES 1. Technocratisation des notabilités locales et renouvellement relatif des élites politiques traditionnelles 2. Persistance de la « structure du pouvoir » et démission des acteurs politiques au sein du gouvernement local 3. Prééminence des positions d’autorité et émergence d’un leadership « institutionnel » local 4. Effacement des stratégies de leadership et absence d’un « agenda local » 5. Décrépitude de l’action locale et désengagement des élus à défendre les intérêts de la collectivité 6. Centralisation bureaucratique de la prise de décisions et crise de followership 7. Polarisation des conflits et manque de cohésion du gouvernement local 8. Centralité des ressources personnelles d’influence et variations dans l’origine, la forme et les cheminements des ressources de leadership 9. Prééminence du leadership « charismatique » et personnalisation de l’influence II. LEADERSHIP POLITIQUE LOCAL : UNE EXPLICATION 1. Modélisation de l’influence et généralisation 2. Esquisse de l’interprétation du leadership politique au Maroc : une personnification de l’influence BIBLIOGRAPHIE ANNEXES Annexe 1 Annexe 2 Annexe 3 Annexe 4 Annexe 5 Annexe 6 Annexe 7 Annexe 8 Annexe 9 Annexe 10 Annexe 11 Annexe 12 Annexe 13 LE MAROC AUX ÉDITIONS L’HARMATTAN Adresse
REMERCIEMENTS
Ce livre est une version remaniée d’une thèse de doctorat en sciences politiques soutenue à l’Université Hassan II de Casablanca en 2010. Je remercie l’ensemble des personnes qui ont collaboré de près ou de loin à mes travaux de recherche. En premier lieu, je suis reconnaissant au Professeur Mohamed Tozy, mon directeur de recherche, pour son soutien considérable durant tout mon cursus universitaire, ainsi que pour l’intérêt et l’attention qu’il a manifestés pour que ce travail fasse l’objet d’une publication. Je remercie aussi le Professeur Hassan Rachik pour ses conseils précieux et son soutien durant mes études et mes recherches. J’adresse, ensuite, mes remerciements les plus sincères à tous mes professeurs sans exception. Je tiens ici à remercier Mohamed Cherkaoui, Mohamed Mouaqit, Abderrahman Lakhsassi, Abderrahman Benyahiya, Mustapha Aboumalek et Taoufiq Rahmouni. Je remercie également les Professeurs Aziz Iraki et El-Houari Setta pour leurs remarques pertinentes sur la recherche. Je tiens aussi à remercier vivement la Fondation Allemande Kornard Adenauer qui a aimablement pris en charge la publication de ce travail. Ma reconnaissance va particulièrement au Professeur Saïd Chikhaoui pour son soutien amical et sa disponibilité. Je remercie également mes proches qu’ils soient parents, fraternels ou amicaux et tout particulièrement mon ami le docteur Hicham Benjamaâ et le Professeur et ami Mostapha Kharoufi pour leurs remarques et suggestions. Enfin, mes remerciements vont à l’ensemble des conseillers de la ville de Casablanca qui ont bien voulu répondre aimablement à mes questions de recherche.
Citation

« Il y a une voie sûre d’obtenir l’empire, il faut obtenir le peuple [...]. Il y a une voie sûre d’obtenir le peuple, il faut obtenir son cœur et son affection. Il y a une voie sûre d’obtenir le cœur du peuple, c’est de lui donner ce qu’il désire, de lui fournir ce dont il a besoin et de ne pas lui imposer ce qu’il déteste. »
Meng-Tseu (Mencius),
Livre II, 1, 9 ; Pauthier, p. 336.
PREFACE
Pr. Mohamed TOZY
Directeur du Centre Marocain des Sciences Sociales

Le texte que nous livre Aziz Chahir est une thèse soutenue à la Faculté des sciences juridiques économiques et sociales de Casablanca. Aziz est l’un des premiers jeunes chercheurs du Centre Marocain des Sciences Sociales (CM2S) à avoir soutenu en 2010 son travail de recherche dans le cadre de l’axe de recherche « gouvernance locale » 1 .

Son travail fait partie d’un vaste programme porté par le CM2S. Il s’inscrit dans le prolongement d’une approche de « sociologie historique » qui consisterait à réfléchir sur la manière dont la société construit son univers politique et pense son rapport au pouvoir. De ce point de vue, l’analyse des itinéraires des acteurs politiques, leur capacité à représenter les autres hommes, les conditions d’acquisition de cette capacité à la fois compétence et reconnaissance par le groupe de celle-ci comme légitime est très importante. Elle permet de rendre compte de la capacité du système à perdurer et à gérer de façon efficiente les changements morphologiques. Les référents islamique et tribal constituent certainement un point d’ancrage essentiel, mais ils sont incapables à eux seuls d’épuiser toutes les facettes d’une culture politique ouverte à une dynamique d’actualisation, voire de modernisation réappropriée. C’est pourquoi une analyse en terme de leadership n’est pas une simple reproduction des approches par les élites, ni une simple sociologie des « za’amats » comme c’est la tradition dans les études sur le Monde arabe.

Sans refuser catégoriquement l’importance de la culture dans la définition du lien politique et sans rejeter une analyse qui prenne en charge l’importance du lexique et des répertoires d’action, il est question dans ce travail de raisonner en terme de « trajectoire historique de développement de la gouvernabilité » au sens où la construit Michel Foucault 2 .

Le lexique politique représente une dimension importante de la culture politique. Il induit un comportement politique qui sert de support au réglage des contenus empiriques des relations de pouvoir et qui est à même de nous renseigner sur la nature des enjeux politiques. Ce lexique est immergé dans une rhétorique où se télescopent plusieurs registres. Cela se traduit par un déphasage constant entre le signifiant et le signifié, entre l’impression de réalité et la réalité. Les mécanismes de domination sont articulés à ce jeu de nomination qui introduit des équivalences entre une réalité archaïque et son expression institutionnelle moderne (Makhzen/Monarchie constitutionnelle, sujet/citoyen...). L’analyse de ce lexique qui construit les règles réelles du jeu politique suppose l’adoption d’une approche de « sémiologie » du pouvoir. Car, la production du sens est un enjeu important dans un champ où l’emprise territoriale du politique continue à être secondaire par rapport à l’emprise symbolique.

Mais cette quête du mot et par delà l’énonciation de la représentation ne se fait pas au détriment d’une stratégie d’objectivation des situations de pouvoir qui permet de débusquer le « bigman » dans les plis du burnous du « zaïm » et l’entrepreneur politique sous le tarbouche du chef tribal.

Approchée de cette façon, la scène métropolitaine qu’est Casablanca et qui a constitué l’essentiel du terrain de Aziz nous livre des situations contrastées. On reviendra certainement sur ce travail dans les prochaines années parce que même si Aziz ne l’évoque pas de façon claire, sa thèse renouvelle l’approche par les élites en mobilisant implicitement le concept de « configuration » qu’on a nous-mêmes emprunté aux travaux de N. Elias 3 en lui donnant un sens particulier. La lecture du travail de Aziz à travers le prisme de la configuration historique permet d’identifier des structures d’opportunité dans un jeu d’acteurs gouvernés par un système de règles et un type de ressources qui réfèrent à des modalités de mobilisation et des compétences particulières. Il permet aussi un usage plus subtil du concept de ressources que le leader mobilise pour mettre en œuvre l’influence en fonction des évolutions et des changements intervenus dans la configuration. C’est dans ce cadre analytique que le leadership est approché comme « un processus réciproque de mobilisation, par des personnes avec certains motifs et buts, des ressources économiques, politiques et symboliques, dans un contexte de compétition et de conflit, en vue de réaliser des objectifs indépendants ou tenus mutuellement par les leaders et les partisans » (McGregor Burns, 1978 : 18).

La configuration complexe, ou ce qu’on appelle dans les théories de l’action collective la structure d’opportunité, renvoie au système de relations existantes dans un contexte particulier donné. En plus des qualités propres des leaders potentiels : standing social, engagement, ambition, diplôme, généalogie, charisme, il faut tenir compte de l’espace d’émergence du leadership qui est un combiné complexe de variables quantitatives et qualitatives : il faut ainsi tenir compte du type de ressources rares à mobiliser, du niveau d’institutionnalisation, du système, du type de coalition possible, de la mobilité dans l’espace et de la disponibilité de la ressource temps (Dahl, 1971 : 330).
Dans un travail précédant 4 , les variables qui structurent l’espace de compétition entre leaders potentiels sont nombreuses. Nous nous sommes contentés d’en mentionner deux qui nous semblent les plus importantes : en premier lieu, le contexte naturel caractérisé par la rareté et la prédominance de l’aléa dans la gestion du risque dû à la dégradation des ressources et l’avancée de la désertification, l’aléa devenant déterminant dans l’exercice des activités agricoles et d’élevage ; et en second lieu, les comportements de l’État à travers ses politiques publiques nationales et régionales.

Aziz mobilise d’autres indicateurs pour donner du sens à la matrice des significations qui permet de mesurer le poids des variables liées à la production du leadership. Il a beaucoup insisté et à juste titre sur la politique de décentralisation 5 et l’introduction des processus électoraux comme mécanisme de qualification des élites.

Au plan local, on peut aussi ajouter le caractère performatif du discours sur la gouvernance locale construite autour de l’initiative du développement humain qui a contribué à créer de nouveaux rapports et fait appel à une nouvelle conception du leadership (Tozy, 2008). C’est dans ce cadre que les associations, et les ONG en général, (thèse de Yasmine Berriane, Science po Paris 2011 6 ) se sont imposées ces dernières années comme des acteurs à part entière du développement et une séquence importante dans le processus de productions des leaders sur la scène casablancaise (cas de Brija à sidi Moumen).

Ce travail prometteur est un jalon important dans ce vaste projet qu’est la constitution d’une approche qui conjugue empirie sérieuse et construction théorique solide pour aborder une réalité marocaine que sa singularité ne met pas en dehors d’une intelligibilité par les sciences sociales.
1 Élections au Maroc : entre parti et notables , Publication du Centre Marocain des Sciences Sociales, Annajah Al Jadida, 2010.
2 Iraki Al Maoula Aziz, Les notables du makhzen au défi de la gouvernance, (préface de M. Tozy), l’Harmattan, 2005
3 Comme le note Tabboni, il s’agit de la plus originale et la plus importante des notions introduites par Elias. Une configuration est un modèle d’interdépendance qui lie un phénomène social à celui qui s’y oppose directement. Il ne s’agit pas de catégories descriptives, mais de types idéaux construits par l’analyste. Par exemple, l’anomie doit être comprise par référence à la conformité aux normes comme les « outsiders » doivent l’être par rapport aux established et les courtisans par rapport aux nobles chevaliers. Plus concrètement, comprendre les comportements anomiques suppose que l’on puisse définir en quoi consiste la conformité aux normes ; de la même manière, la connaissance des « outsiders » exige que l’on connaisse l’image que les established ont d’eux-mêmes. L’autocontrôle auquel se soumettent les courtisans ne peut être compris que si l’on connaît le type d’autocontrôle auquel se soumettaient les nobles guerriers. Une configuration est donc un champ de tensions défini par une opposition qui n’est jamais complète entre deux pôles opposés, mais à l’intérieur duquel tout est fait de mélanges variables. Elias invite à s’éloigner des antinomies classiques dont les termes s’excluent et à comprendre les modes de combinaison de phénomènes opposés (Tabboni, 2000).
4 Leaders et leadership. Configurations complexes, ressources politiques et influence potentielle, des leaders dans le cas de l’Oriental marocain, in Mohamed Mahdi et all, : "Développement rural, environnement et enjeux territoriaux. Regards croisés Oriental marocain et Sud-est tunisien » , Eddif, 2011
5 L’une des nouvelles données de la vie politique locale est le renversement de l’équilibre rural/urbain sur lequel se construisait toute l’architecture électorale des quarante dernières années. Si l’on y ajoute les effets, même atténués, d’une mondialisation qui accélère les recompositions territoriales et favorise apparemment un changement de signification du local qui se trouve désenclavé et projeté de façon brutale dans une relation directe avec le monde, on peut s’attendre à l’émergence de nouvelles catégories d’acteurs sociaux et politiques qui vont se positionner par rapport à ces transformations pour les activer, les maîtriser ou les freiner. La connaissance de ces acteurs et de leur stratégie est essentielle pour mieux réfléchir aux questions de gouvernance, telle est la problématique globale dans laquelle s’inscrit cette analyse... Les premières consultations électorales ont eu lieu le 29 mai 1960. À cette époque le Maroc amorçait à peine sa révolution clisthènienne passant d’une gestion des personnes à une gestion du territoire. Le pays fut divisé en 800 communes qui venaient remplacer un peu plus de 700 tribus. H. Zemmouri, alors chargé du découpage au sein du ministère avait un mandat précis « il fallait casser l’ordre tribal pour poser les bases d’une nouvelle administration , les élections impliquent la destruction de l’ordre ancien pour lui substituer un système basé sur l’encadrement par les partis » écrira plus tard Rémy Leveau qui faisait partie des collaborateurs proches (Leveau, 1976 : 29 sq.). Ce temps paraît lointain, ce qui est en partie vrai, même si la génération qui a vécu ces événements est encore en partie aux commandes. Il ne faut pas en effet, sous-estimer les mutations profondes que connaît l’élite marocaine, le plus déterminant étant tout simplement démographique. Quand Hassan II disait dans un discours au Parlement dans les années quatre-vingt-dix : « Excusez-moi de ne pas vous connaître un par un » , il exprimait une angoisse due à une prise de conscience de ce phénomène inédit. Il n’est plus possible de réunir l’élite dans un espace unique. En 1960, ils étaient 47 000 candidats se battant pour 10 200 sièges, pour une population de 11 626 000 d’habitants et 4 172 000 électeurs. En 1997, ils sont plus de 102 179 candidats luttant pour 24 353 sièges, pour 28 millions d’habitants et 12 790 631 électeurs (Tozy, 2001).
6 Yasmine Berriane, La féminisation des associations locales au Maroc : vers une reconfiguration des rapports de pouvoir ? , Sciences po Paris, 2011
INTRODUCTION
Q ui gouverne le Maroc ? Voilà une question vaste et épineuse qui se pose toujours avec acuité dès que l’on évoque le système politique caractérisé, historiquement, par une prééminence de la monarchie. S’agit-il d’un système démocratique fondé sur le pluralisme qui s’inscrit aux antipodes d’un mode de gouvernement makhzanien ancré dans l’histoire du royaume chérifien ? Dans cette optique, serions-nous ainsi en train de vivre une ère de développement politique qui pourrait favoriser la construction d’un « pacte social » démocratique entre gouvernants et gouvernés ? Dans le cas contraire, serions-nous encore empêtrés dans les méandres d’un système de gouvernement patrimonialiste et centralisé caractérisé par la persistance de réseaux notabiliaires, clientélistes et népotiques relevant d’une culture de sujétion 7 ?

Alors que le discours officiel met en relief l’engagement du royaume dans un processus irréversible de « transition démocratique », les acteurs politiques, eux, toutes tendances confondues, tentent de participer à l’exercice du pouvoir, chacun à sa manière et en fonction de son agenda et ses ressources, dans l’espoir d’accaparer des rôles de leadership souvent « négociés » dans la confidentialité 8 .

Dans des contextes de crises et de conflits, l’étude du leadership politique revêt, nous semble-t-il, une importance capitale dans la mesure où elle permet d’apporter un éclairage nouveau sur des problématiques de fond qui traversent l’ensemble du système politique marocain. Parmi celles-ci, on peut évoquer, notamment, les difficultés de démocratisation, les modalités de distribution de l’autorité et de la prise de décisions, les limites de la modernisation des institutions et de la culture politiques, les implications des compétitions idéologiques et religieuses, le relâchement du « lien social » entre gouvernants et gouvernés, le déclin de la participation politique, la montée des mouvements sociaux de contestation et de protestation, la recrudescence des radicalismes et des extrémismes, les dynamiques de renouvellement des élites et des leaders, les transformations des systèmes des normes et des valeurs, ainsi que les modes et les perspectives du changement.

Pour aller plus loin, l’on peut ainsi s’interroger sur l’identité politique de ceux et celles qui nous gouvernent, c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir décisionnel au Maroc et dans les grandes villes tout particulièrement. On peut en effet se demander qui sont ces individus qui dirigent la chose publique, prétendent représenter la collectivité, agissent sur ses choix politiques et décident de ses affaires quotidiennes au nom de « l’intérêt général » de la cité ? Saurait-on identifier nos Hommes politiques afin de mieux comprendre, notamment, leurs carrières politiques, leurs modes de recrutement, leurs ressources, leurs comportements, leurs stratégies d’action, leurs réseaux d’influence, leurs cultures politiques et leurs idéologies ? Concrètement, serions-nous en face de chefs politiques dont le pouvoir découle d’une autorité formelle, d’un statut notabiliaire ou bien d’un système patrimonialiste ? Vu sous un autre angle, pourrait-on affirmer que l’on dispose effectivement de « leaders politiques » qui bénéficient d’une légitimité démocratique « légalo-rationnelle » émanant d’un consentement volontaire des électeurs de la colléctivité ou de partisans ? À l’heure des « printemps arabes », caractérisés notamment par « un réformisme étatique », l’on peut bien se demander d’ailleurs si le système politique marocain est gouverné par un leadership de type « démocratique » ou bien dirigé par un leadership de type « autoritaire » ?

Pour essayer de répondre à ces questions, et à bien d’autres, nous nous sommes inspirés d’une conception processuelle et dynamique du leadership. Celui-ci est considéré ainsi par McGregor Burns comme « un processus réciproque de mobilisation, par des personnes avec certains motifs et buts, des ressources économiques, politiques et autres, dans un contexte de compétition et de conflit, en vue de réaliser des buts indépendants ou tenus mutuellement par les leaders et les partisans. » (Burns, 1978 :18). La littérature politique fonde donc le leadership sur l’obtention de l’adhésion volontaire de partisans dans le cadre d’une approche « interactionniste » mettant en relation le leader, les followers et l’environnement de leadership.

Cette étude s’insère dans l’ensemble de ces travaux en explorant le problème de l’influence politique sous deux angles différents. Le premier objectif est de déterminer les facteurs décisifs de l’influence exercée par des meneurs sur les choix et les priorités des followers. Le deuxième objectif est d’identifier les leaders potentiels qui influent sur le processus décisionnel local au sein de la collectivité.

L’étude montre à ce propos que la ville de Casablanca ne dispose pas de leaders politiques à même de conduire un processus de démocratisation locale. Ce constat s’explique notamment par la persistance des notabilités traditionnelles, désengagement des partis politiques, des syndicats et de la société civile, hégémonie de la bureaucratie locale et centralisation de la prise de décisions, effacement des stratégies de followership et de communication politique, et absence d’agenda ou de programme politique, décrépitude de l’action locale, polarisation des conflits et manque de cohésion du gouvernement local, et prééminence d’un style de leadership « charismatique ».

Cette conclusion est nuancée toutefois par certaines tentatives de leadership qui surgissent, sporadiquement et parfois souterrainement, à travers les comportements de certains chefs politiques visant à influencer le processus de prise de décisions au sein du conseil élu de la métropole. Cette influence s’explique principalement par la centralité des ressources personnelles, institutionnelles et contextuelles d’un leadership fonctionnel, lesquelles sont marquées par des variations dans l’origine, la forme, les cheminements et la répartition. À ce niveau, l’étude conclut à l’importance de quatre ressources stratégiques d’influence, à savoir : le statut social, la fortune, le savoir-faire organisationnel et les réseaux de relations. Ces ressources sont parfois mobilisées pour influer sur le processus décisionnel local caractérisé, notamment, par la persistance de « solidarités notabiliaires », une démobilisation des populations et un manque de participation politique, et l’interventionnisme des fonctionnaires dans les décisions des conseils élus.

Dans un contexte polyarchique, l’étude atteste par ailleurs de l’émergence d’un « leadership islamiste local » en construction soutenu par des « entrepreneurs politiques » et « contrôlé » de prés par la monarchie. Ainsi, certains conseillers islamistes légalistes du parti Justice et Développement (PJD) parviennent à exercer des rôles de leadership à travers l’élaboration et la diffusion d’un discours identitaire. C’est le cas notamment lorsqu’ils se sont opposés à l’organisation du festival de Casablanca, en 2004, arguant que « la programmation artistique occidentale du festival tend à propager une culture musicale urbaine déliquescente qui s’avère antinomique avec les valeurs traditionnelles de la société marocaine ». La construction d’un « leadership islamiste » se caractérise surtout par une rationalisation discursive de l’action s’opérant à travers une modernisation du « référent idéologique » qui privilégie l’usage du « droit positif » (lois et conventions) par rapport au « droit islamique » (la chariâ ou le fiqh).

Le leadership politique local est analysé ici à l’aide d’un modèle théorique qui met en évidence deux conclusions principales : la première renvoie à une « personnalisation » de l’influence qui s’explique par une théorie webérienne de l’autorité mettant en relief les qualités exceptionnelles et providentielles d’un « grand homme ». La deuxième est inhérente à l’émergence d’un leadership « culturel » qui s’explique par une « rationalisation axiologique » inspirée de la théorie cognitive boudonnienne de l’idéologie
7 Almond et Verba analysent la culture politique en fonction de trois types de culture : une culture paroissiale où les rôles sont non spécialisés, une culture de sujétion faisant appel un système différencié, mais où le citoyen est réduit à l’état passif de sujet, et une culture de participation au processus de prise de décision collective. Voir G. Almond et S. Verba, The Civic Culture. Political attitudes in Five Countries , Princeton, Princeton University Press, 1963.
8 L’expérience dite d’« alternance démocratique » est une parfaite illustration des modes de négociation entre le pouvoir central et ses opposants. Enclenchée officiellement en 1997, cette expérience émane d’un « consensus de compromis » entre l’ex-premier secrétaire de l’USFP, Abderrahman El Youssoufi, et le roi Hassan II. Ce faisant, la monarchie a permis à l’ex-opposition (koutla démocratique) de participer à la direction des affaires en s’assurant, entre autres, le « bon déroulement » de la succession du trône alaouite. A la même époque, le palais est parvenu à convaincre D r Abdelkrim Khatib (MPPC) d’intégrer les “islamistes” du PJD dans le jeu politique institutionnel pour la première fois de l’histoire du pays. En 2001, la monarchie s’est mise d’accord avec Mohamed Chafiq et des responsables associatifs amazighes pour créer l’IRCAM. Aziz Chahir, leadership politique amazigh in Hassan Rachik eds. Usages de l’Identité amazighe au Maroc, Casablanca 2006, p 225.
CHAPITRE 1 QU’EST-CE QUE LE LEADERSHIP POLITIQUE ?
L’Histoire nous apprend que l’action de diriger est au fondement de toutes les sociétés humaines. Les héros mythologiques sont ancrés dans l’inconscient collectif. Ulysse s’empare de Troie par la ruse, Hercule accomplit douze travaux délicats et dangereux, Achille reste invulnérable, ou presque. L’évolution du leadership a été observée ainsi au sein de communautés traditionnelles qui privilégient souvent les dimensions sociales des leaders. Dans les sociétés païennes, à titre d’exemple, le chaman, considéré comme un trait d’union entre les « hommes » et les « dieux », occupait une position privilégiée qui transcendait l’ensemble de la communauté. En Afrique, à juste titre, le chaman exerçait des pouvoirs incommensurables sur le groupe ou la tribu de par sa fonction de prévenir tout déséquilibre et de répondre à toute infortune : l’expliquer, l’éviter, ou la soulager (M. Perrin, 1995 : 5). Parmi ces personnes mythiques ou réelles, certaines remplissaient aussi des fonctions sociales et politiques, dont notamment celles de guérisseur, arbitre, chef de guerre ou chef politique.

Les œuvres d’historiens, tels que Ibn Khaldoun, nous apprennent par ailleurs que les dirigeants, au sens politique du terme, sont des figures « exceptionnelles », qui étaient essentiellement incarnées par des rois, des Khalifes, des gouverneurs, des Beys , etc. Leur fonction principale était de diriger leurs peuples, gérer les affaires de la communauté et superviser les relations internes et externes de la cité 9 . Dans les aires culturelles arabo-musulmanes, l’utilisation de la notion de « leader » 10 , même par des spécialistes, se confondait généralement avec d’autres notions comme celles de « marabout » ou « saint » ou bien « chef », dont les significations peuvent désigner la chefferie, l’autorité, le commandement 11 ou bien même za’ama. Celle-ci, par exemple, renvoie justement à la notion floue de zaïm considéré dans l’« imaginaire collectif » comme une figure de proue qui avait marqué, d’une certaine manière, l’histoire politique du panarabisme et du nationalisme arabe. Le terme zaïm pourrait être associé ici, toute proportion gardée, à la notion du « chef charismatique » définie par Max Weber comme une personne « exceptionnelle » dans son fameux « type-idéal » de l’autorité.

Au Maroc, les chefs des partis « nationalistes » étaient souvent désignés par le superlatif de zaïm à cause notamment de leur « notoriété » comme meneurs de groupes de résistants face aux forces coloniales. C’est ainsi que l’on a commencé à parler de « zaâmates » ou « qiyadates » associées souvent à la figure emblématique du « grand homme » issu du « Mouvement national ». Chez John Waterbury, par exemple, la notion de zaïm renvoie au « grand leader » ou bien au « leader national ». Elle recèle ainsi une connotation idéologique puisqu’elle semble liée à la fonction d’« arbitrage » (Attahkim) qui avait renforcé le pouvoir des « élites nationalistes » : « Le roi a rejeté le rôle de leader national et s’est refusé d’exploiter l’immense potentiel démagogique qu’il contient. Le rôle le plus familier que le roi a adopté était celui d’arbitre, une option plus appropriée à la société marocaine. Pour exercer ce rôle, il a été obligé de consacrer ses énergies et sa pensée à la manipulation des élites. » (Waterbury, 1970 : 155).
I. REPÈRES HISTORIQUES
Outre le caractère polysémique de la notion de « leader », la question du leadership au Maroc demeure, curieusement d’ailleurs, une zone d’ombre presque entièrement inexplorée par les sciences sociales. Les chercheurs qui se sont intéressés à la vie politique au Maroc n’abordent pas directement le problème du leadership et préfèrent limiter leur champ d’investigation à des recherches sur le « pouvoir » et l’« autorité » ou bien à des études souvent descriptives sur les « élites ». Ainsi, le terme « leader » a été souvent utilisé au même titre que d’autres notions, complètement différentes, telles que seigneur, chef de guerre, zaïm, commandeur, cheikh, dirigeant, Amghar, etc. Par exemple, un historien aussi rigoureux que Abdellah Laroui n’a pas jugé important de préciser ce qu’il entend par le mot « leader » lorsqu’il tente d’appréhender la genèse du « Mouvement national » à travers notamment des hommes et des figures de proue de la Résistance. Pour preuve, l’auteur n’hésite pas à remplacer, indifféremment d’ailleurs, le terme « leader » par celui de « chef » dans certains passages de son étude sur les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (Laroui, (1971) 2001 : 11 & 166). D’un point de vue analytique, comme le fait rappeler justement McGregor Burns, les deux termes ne sont pas synonymes : alors que le chef (Head) est dépendant des pouvoirs émanant d’une position formelle (dissuasion), le leader, lui, ne peut compter que sur l’adhésion volontaire des partisans (persuasion) (Burns, 1978 : 18-19).

Le problème de leadership au Maroc n’a pas suscité donc un intérêt particulier de la part des chercheurs dont les travaux sur le pouvoir se sont focalisés principalement sur l’étude des élites tribales, ethniques ou religieuses. La question du leadership politique n’a jamais fait l’objet d’une analyse méthodique et rigoureuse aussi bien sur le plan national que local. Les recherches réalisées par les anthropologues et les historiens anglais et américains n’évoquent pas explicitement le fonctionnement du processus de leadership. Mais elles démontrent qu’au cours de la période précoloniale, par exemple, les chefs des tribus berbères étaient électifs, et partant, jouissaient d’une légitimité « légalo-rationnelle » de la part des membres de la communauté (Gellner, 1970 : 703-704 ; Ahmad & Hart, 1984 : 2 ; Waterbury, 1970 : 62). Ainsi, chaque année, le nouveau clan de tribu posait sa candidature et tous les autres clans prenaient part aux élections. Le destin du chef dépendait en effet du vote des clans adverses. En outre, comme chez beaucoup de peuples montagnards, Amghar était toujours le porte-parole de la volonté du conseil représentatif de la tribu (Jama’a). La qualité la plus importante d ‘Amghar expérimenté était surtout son habileté à servir d’intermédiaire. Et c’est justement à ce titre qu’il était souvent sollicité pour accomplir des missions pacificatrices entre des tribus en guerre. Cela empêchait, au moins en théorie, l’apparition d’un système 12 de gouvernement tyrannique incarné par le pouvoir absolu d’un seul homme.

En milieu urbain, la ville ou la médina était dirigée, à l’époque précoloniale, par un gouverneur, un ‘amil ou un pacha nommés tous les deux par le monarque par dahir. Le makhzen 13 va ensuite renforcer l’autorité du chef de tribu qui sera nommé par le sultan comme caïd. Celui-ci n’était pas choisi ou élu par l’assemblée locale à partir d’une base communautaire. il devient par ailleurs un « intermédiaire » censé apaiser les tensions qui pouvaient surgir entre les tribus, d’une part, et celles-ci et le pouvoir central, d’autre part 14 .

Entre 1897 et 1916, les caïds gagnaient une certaine autonomie 15 puisqu’ils deviennent de grands « seigneurs » en charge d’assurer le commandement de leurs zones montagnardes. Face à la montée en puissance du pouvoir des caïds, l’administration coloniale était donc obligée d’assurer son emprise sur l’ensemble de la communauté. À cette fin, les représentants du protectorat français se sont employés ainsi à attiser les conflits entre les zaouïas et les tribus protestataires, notamment, pour asseoir la suprématie du protectorat. De fait, l’autorité des chefs des tribus (Amghars) s’est trouvée considérablement fragilisée à en juger notamment par l’effacement du rôle décisionnel de la Jama’a réduite à un simple organe exécutif soumis à l’autorité coloniale.

Plus tard, l’administration coloniale va décider de reléguer le « système caïdal » au profit de la région coloniale. Ainsi, dans les villes, les pachas nommés vont avoir la possibilité de « décréter et exercer des fonctions similaires à celles du maire en France » sous le contrôle du protectorat. En revanche, dans les zones rurales, les caïds 16 avaient commencé à perdre de leur influence politique et militaire. Quant aux tribus, elles n’avaient plus le droit de gérer librement leurs affaires locales. Alors que le chef de la région, nommé par un arrêté, sera promu à un statut supérieur au détriment des membres de la Jamaâ dont la représentation sera limitée à un simple rôle de consultation 17 .

Après l’indépendance, la monarchie est rentrée en conflit avec les partis « historiques » issus du « Mouvement national ». Les désaccords entre le parti de l’Istiqlal et le roi, par exemple, concernaient essentiellement le partage du pouvoir et les choix politiques du jeune État-nation. Et pour endiguer les ambitions des « nationalistes » 18 , le monarque « absolu » a choisi d’abord de coopter des affidés du makhzen afin d’accaparer un pouvoir décisionnel renforcé par la mise sur pied d’une armée royale issue de l’armée de libération nationale. Ensuite, il a décidé de rallier des notabilités locales afin de consolider son autorité hégémonique, notamment dans les zones de dissidence (siba) et les centres urbains 19 . Parallèlement, le palais a mis sur pied une administration bureaucratique qui lui permettait, entre autres, de procéder à la sélection et au recrutement des élites locales pour renforcer la présence du makhzen dans les communes urbaines notamment. À ce propos, Waterbury écrit ceci : « Les partenaires du souverain ont changé. Au début du siècle, c’étaient les tribus ou leurs chefs qui avaient su les dominer. À présent, les tribus ont beaucoup perdu de leur influence et leur importance : il s’agit plutôt des groupements urbains et, encore mieux, de l’élite dirigeante qu’elle soit urbaine ou rurale, civile ou militaire, encore que les notables ruraux conservent de l’influence. » (Waterbury, 1970 : 230).

Grâce à son appareil sécuritaire et son système politico-administratif, le ministère de l’intérieur assurait ainsi au roi les pleins pouvoirs sur les élites politiques menées à l’époque par une forte opposition incarnée par les partis « gauchistes ». Cette opposition avait reproché surtout au monarque une concentration des pouvoirs. Et pour faire entendre sa voix, elle n’a pas hésité parfois à mobiliser « la rue » pour manifester son mécontentement comme en témoignent, par exemple, les mouvements de protestation de 1965 à Casablanca. Malgré cela, le pouvoir central est parvenu à se maintenir en place parvenant même à museler les partis « historiques », dont les dirigeants aspiraient exercer le pouvoir dans le cadre d’un système politique démocratique. Le domaine de l’action locale s’est vu ainsi considérablement réduit au profit de l’élite-makhzen forte notamment de ses affidés au sein des partis et parmi les agents de l’autorité. Ces derniers se trouvaient d’ailleurs souvent derrière le « trucage » des élections appuyés par des sécuritaires dont la mission se résumait à maintenir l’ordre public par le recours parfois à la répression des mouvements de protestation et/ou de contestation.

Mais durant les années soisante-dix, l’État traversait une crise politique (deux coups d’État) qui l’obligeait à se déployer pour préserver son autorité et maintenir intacte la suprématie du « Commandeur des croyants ». À cette fin, les autorités ont procédé, entre autres, à une réglementation de la sphère politique locale 20 en introduisant la « commune » comme structure représentative « choisie » par les membres de la communauté. Ce faisant, le pouvoir central se voulait le garant d’une « démocratie locale » 21 fondée sur le principe du suffrage universel direct. Cependant, en réalité, l’administration n’hésitait pas à manipuler les élections et la monarchie continuait à exercer le rôle d’acteur central dans le système politique. Le souverain tranchait ainsi toujours dans les grandes décisions stratégiques dont notamment celles qui relèvent des pouvoirs du gouvernement local.

Vers la fin des années soixante-dix, les chefs des partis issus du « Mouvement national » se sont trouvés donc dominés par la monarchie soutenue par des notabilités locales influentes 22 . Proches de l’administration et du milieu d’affaires, les « notables » sont parvenus ainsi à s’imposer sur le champ politique local à commencer par les conseils élus des villes. De leur côté, et malgré leur ancrage local et leur popularité, les élus des partis de l’USFP et de l’Istiqlal, en particulier, avaient du mal à affirmer leur leadership politique.

Pendant les années quatre-vingt, des notabilités locales, cooptées dans leur majorité par l’élite-makhzen, avaient joué un rôle central dans la régulation de la vie politique locale. Les notables se définissaient ainsi comme les « représentants » de la communauté bien qu’ils soient dépourvus d’une légitimité démocratique. À l’époque, on assistait à l’émergence de « Big man » 23 marocain qui disposait de certaines richesses et du soutien inconditionnel du ministère de l’Intérieur. Aussi, l’absence de leaders à même d’amorcer un processus de démocratisation avait-elle contribué à l’émergence d’un système politique local caractérisé par des pratiques autoritaires (fraudes électorales, corruption, clientélisme, népotisme, etc.). Le rôle des élus locaux s’est vu ainsi réduit à une représentativité de jure laissant parfois le champ libre à des officiels ou à de hauts dignitaires de l’État, ou bien à leurs fidèles, pour décider des affaires de la collectivité.

Durant les années quatre-vingt-dix, la chose locale était dirigée par des « entrepreneurs politiques » proches de la bureaucratie. L’accès aux conseils communaux était devenu ainsi le moyen par lequel des politiciens pourraient accéder à des postes de responsabilité et surtout à la richesse. Cet état de fait n’a pas changé avec l’arrivée des partis « nationalistes » (l’ex-opposition) au gouvernement en 1998. Pour preuve, des partis comme l’USFP et l’Istiqlal ne sont pas parvenus à se défaire d’une « culture notabiliaire » qu’ils ont fini parfois même par adopter pour mobiliser des partisans lors des campagnes électorales tout particulièrement.

Après le décès du roi Hassan II, le nouveau monarque, en quête de légitimité, allait faire du pouvoir local l’une de ses priorités majeures. Après le limogeage de l’ex-ministre de l’Intérieur, Driss Basri, le roi décide alors de jouer la carte de la « moralisation » de la vie publique en déclarant la guerre aux « élus corrompus » et leurs réseaux notabiliaires. À l’époque, plusieurs scandales politico-financiers avaient éclaté au grand jour mettant en cause le style de gouvernement de nombreux élus locaux et officiels. En témoigne ainsi la destitution de plusieurs présidents de conseils communaux impliqués dans des affaires de corruption et dilapidation de deniers publics. Pour exemple, on peut évoquer l’affaire « Slimani-Affoura » 24 écroués tous les deux par la Justice pour malversations et détournement de fonds publics lorsqu’ils étaient en charge des affaires locales dans la ville Casablanca 25 . La corruption et l’achat des votes, le manque de transparence et de « comptabilité » (accountability), et les fraudes électorales demeurent ainsi les principaux obstacles pour conduire une réforme démocratique du gouvernement local. Vu sous cet angle, on suppose que la démocratie locale reste encore un objectif difficile à atteindre surtout en l’absence de leaders déterminés à rompre avec une « culture de l’autoritarisme » qui semble caractériser le système politique marocain.
II. LA NATURE DU PROBLÈME
Après l’avènement du nouveau règne en 1999, le problème du leadership politique s’est posé avec acuité. L’intérêt d’une étude qui traite de cette question est double. D’une part, elle permettra de mieux comprendre le phénomène de leadership à partir de l’analyse du processus décisionnel local dans la ville de Casablanca. Et d’autre part, la recherche contribuera à délimiter et à étendre la connaissance sur le sujet. L’étude permettra ainsi d’intégrer et évaluer la connaissance existante et les théories élaborées sur le leadership dans le champ des sciences sociales et politiques. À ce titre, Jean McGregor Burns souligne l’importance que revêt l’étude du leadership en appelant les chercheurs à accorder davantage d’intérêt aux leaders politiques : « Les politologues doivent mettre l’accent sur les institutions politiques et sociales qui contribuent à faire émerger des leaders politiques, les changements générés par leur expérience ainsi que l’éventuel impact du leadership sur la politique et sur l’histoire. » (Burns 1978 : 27).

L’importance de l’étude du leadership réside surtout dans le fait qu’il contribue à mesurer le degré de démocratisation du système politique. En principe, on suppose que les élus qui ne parviennent pas à influer sur le cours des décisions ne bénéficient pas du soutien volontaire de followers. De fait, ils auront du mal à les convaincre d’adhérer à leur choix, notamment lors du vote des propositions par le conseil élu de la ville. Et par conséquent, ces élus ne disposeront pas d’une légitimité qui pourrait favoriser l’exercice d’un quelconque leadership. Dans ce cas de figure, on serait donc tenté de relever l’absence de leaders politiques, et partant, de conclure qu’on est en présence de chefs politiques dont le pouvoir émane, exclusivement, d’une autorité formelle ou hiérarchique.

En d’autres termes, on aurait à faire à de simples détenteurs de pouvoir dont les intérêts, les discours et les actions ne sont pas démocratiquement légitimes, car non soutenus volontairement par des followers. Dans ce cas de figure, il serait difficile d’attester du fonctionnement d’un processus de démocratisation locale. Celui-ci semble inhérent à l’action de leaders légitimes à même de représenter et mobiliser des partisans dans le but de défendre et satisfaire leurs intérêts et ceux de la collectivité. En outre, ces meneurs pourraient amorcer à terme des changements susceptibles de contribuer à une modernisation de la culture politique prédominante au sein du système 26 .
1. Questions fondamentales
A la lumière de ce qui précède, l’on peut donc s’interroger sur le fait de savoir si l’on dispose ou non d’un leadership en mesure d’initier un processus de démocratisation du système politique local ? S’il existe bien des leaders à même de mobiliser le soutien nécessaire pour mener à terme des réformes au sein du gouvernement local ? Si l’on est face à un système politique de type « totalitaire » où un chef détient les pleins pouvoirs et exerce le plus grand impact sur la prise de décisions ? (Tucker 1965 : 566). Sinon, on peut se demander si on aurait à faire à un système « pluraliste » où les leaders tentent et parviennent à obtenir l’adhésion volontaire à leurs actions dans le but de satisfaire leurs intérêts et ceux de leur groupe de partisans au sein de la collectivité (Kellermann 1984 : 78).

Cette recherche tente ainsi d’amorcer le débat sur le phénomène du leadership politique au Maroc. La problématique centrale de la recherche émane de la question de savoir dans quelle mesure le leadership est-il ou non fonction de l’interaction des leaders et des followers dans un environnement politique donné ? Plus concrètement, notre questionnement porte principalement sur l’identification des facteurs qui déterminent l’influence exercée par des élus locaux sur les choix des partisans lors de la prise de décisions ? Partant de cette idée, on s’est posé d’autres questions qui pourraient tout aussi bien aider à mieux appréhender l’étude du leadership politique local, à savoir :
- Certaines communautés ou collectivités ne disposent-elles pas de leaders dont le rôle principal est d’orienter les décisions en vue de satisfaire les intérêts de la cité ?
- Les politiques ne parviennent-ils pas à amorcer un processus du leadership local susceptible de favoriser une véritable transition démocratique ?
- Les politiques n’arrivent-ils pas à s’imposer en tant que leaders légitimes à même de représenter et défendre les intérêts de la collectivité ? Seraient-ils motivés principalement par la quête du pouvoir local afin de satisfaire des intérêts personnels ou bien ceux de certaines élites économiques ou politiques ?
- Dans quelle mesure peut-on évoquer une hégémonie de l’administration locale et, plus particulièrement, un interventionnisme des fonctionnaires qui empêcheraient l’émergence d’un leadership local ?
- Le processus décisionnel local est-il dominé par des « chefs politiques » et des bureaucrates qui relèguent au second plan les élus locaux et tentent d’évacuer les discours idéologiques et partisans ?
- Le système politique local est-il marqué par une certaine personnalisation de l’influence émanant de la prééminence d’une « culture de l’autoritarisme » incarnée par le pouvoir personnel d’un seul homme ?
- Les conseillers de la ville parviennent-ils à construire et à diffuser une « identité politique locale » susceptible de favoriser l’émergence d’un leadership « culturel » inhérent au système des valeurs d’une communauté ?

Pour essayer de répondre à ces questions, on est parti de l’idée de Luis Edinger selon laquelle : « Le leadership dépend de la capacité d’une personne d’influer sur les comportements des partisans de manière à les orienter vers une direction particulière ou partagée avec le groupe (Edinger 1967 : 6). Gardner adhère entièrement à cette conception du leadership qui insiste sur la persuasion : « Le Leadership est un processus de persuasion ou un exemple par lesquels un individu (ou une équipe de leadership) influence le groupe pour qu’il suive certains objectifs défendus par le leader ou bien partagés par ce dernier et ses followers. » (Gardner 1990 : 1). Cette idée est partagée aussi par Dahl qui considère le leadership : « Comme étant l’exercice par le leader d’une influence directe sur les décisions prises par son organisation, notamment les changements à apporter à ses structures, ses activités, ses objectifs majeurs, etc. » (Dahl 1971 : 106).

Le leadership peut être considéré donc comme une construction « cognitive » émanant de la personnalité et des connaissances du leader ainsi que de la culture politique prédominante au sein d’une organisation ou d’un groupe. Vu sous cet angle, le leadership pourrait mettre ainsi en évidence un schème 27 composé d’explications (causes et moyens) et de conséquences (effets ou fins) qui guident le leader dans l’interprétation des événements, des discours et des actions afin qu’il puisse orienter les choix des followers de manière à pouvoir atteindre ses buts et satisfaire les attentes et les besoins du groupe.
III. TRAME CONCEPTUELLE
Durant le 20 e siècle, l’étude du leadership politique a été marquée par l’analyse des caractéristiques personnelles des individus. Mais à partir des années 1950, les recherches sur le leadership se sont focalisées sur l’examen des situations et l’influence des leaders dans différents contextes politiques, comme le fait remarquer à juste titre Lewis Edinger : « Les politologues américains, en particulier dans les deux dernières décennies, ont préféré étudier le leadership politique au pluriel. Depuis l’examen habile de Seligman des ‘études de la collectivité’, en 1950, un grand nombre de travaux sur les élites politiques, les décideurs et les personnes influentes est apparu, en particulier dans le domaine du gouvernement local américain. Certaines de ces études ont mis l’accent sur l’identification des élites et l’analyse de la position ou la réputation des leaders, leur milieu social, leur composition et les modèles de leur recrutement. D’autres recherches se sont centrées sur l’étude de la prise de décisions et l’émergence du leadership, au lieu de chercher d’où viennent les leaders. D’autres études ont privilégié les aspects interpersonnels du leadership politique comme les relations leader-leader et leader-followers, ainsi que le leadership dans les groupes et les organisations plus ou moins structurées. » (Edinger 1964 : 427).

L’étude du leadership est certes un champ relativement nouveau dans les sciences politiques. N’empêche que tous les politologues s’accordent sur son importance scientifique. C’est d’ailleurs l’avis de l’un des plus éminents politologues contemporains, Robert Dahl, qui écrit avec Neubauer : « Il se peut qu’aucune question ne soit plus centrale pour le débat politique que celle du leadership politique. Ainsi, s’il existe une ‘réalité irréductible’ des politiques, c’est que dans chaque société politique quelques-uns seront les dirigeants et d’autres seront les dirigés. » (Dahl & Neubauer 1968 : 251).

Toutefois, les spécialistes sont très divisés au sujet de la démarche appropriée pour étudier le leadership politique. Une conception considère l’histoire comme étant faite par le leadership d’un « grand homme ». Cette position suppose que les individus sont nés égaux, mais que quelques-uns sont dotés de « qualités uniques » qui les rendent ainsi supérieures aux autres. C’est le cas notamment de Churchill considéré par certains historiens comme un « homme exceptionnel » qui aurait empêché les nazis de conquérir l’Angleterre. Un autre camp défend l’idée selon laquelle les leaders émergent en fonction des tâches à exécuter, des situations et des circonstances. Ainsi, même le « grand homme » est imprégné de son environnement dans la mesure où il ne fait que profiter d’évènements et d’avènements objectifs et du travail réalisé par d’autres individus à commencer par ses prédécesseurs. Récemment, ces deux camps se sont rencontrés dans le cadre d’une alliance difficile : les théories « situationnistes-personnelles ». Les partisans de cette approche arguent que le leadership ne peut-être expliqué que par la conjonction de trois éléments : la nature du leader, du groupe et de l’évènement surtout le problème ou la tâche prioritaire qu’il faudra accomplir (Kellermann, 1984 : 72).

Dans notre recherche, nous nous sommes inspirés de plusieurs approches afin d’enrichir le champ d’investigation de manière à pouvoir tester le plus grand nombre possible d’hypothèses. Ces propositions découlent ainsi de la trame conceptuelle conçue pour cette recherche afin d’analyser en détail le processus du leadership.

Par ailleurs, il faudra bien distinguer le concept de « leadership » d’autres notions qui portent parfois à confusion telles que l’autorité, le statut, le pouvoir, les élites et le management. Gardner distingue, d’abord, le leadership du « statut ». L’auteur estime ainsi que même dans les organismes gouvernementaux la personne d’un rang supérieur peut simplement être un bureaucrate. Gardner fait, ensuite, la distinction entre le leadership et l’« autorité officielle » dont le rôle est de légitimer simplement le pouvoir. Selon Gardner, des « leaders » pourraient ainsi faire croire à leurs opposants qu’ils sont en mesure d’obtenir le soutien de followers, alors qu’en fait ils ne disposent que d’un pouvoir institutionnel issu de leur statut ou leur autorité formelle. Parfois, il se peut même que leur pouvoir soit issu de leur richesse, leur capacité d’infliger des punitions, du contrôle des règles de l’organisation ou bien de l’accès aux médias.

Gardner insiste aussi sur la différence entre « élite » et « leadership ». Il affirme ainsi que le terme « élite » n’est pas approprié pour désigner les leaders. D’après lui, ces derniers sont des personnes qui appartiennent toutes à des élites. En revanche, les membres de ces élites ne peuvent pas être considérés tous comme des leaders parce qu’ils sont toujours tentés d’utiliser leurs statuts pour enfreindre les « normes démocratiques » 28 . Dans notre étude, on traite surtout de la question du leadership et non celle des élites locales. Il s’agit là de deux champs d’études spécifiques - quoiqu’interdépendants - comme le démontre justement Harold Lasswell : « La notion d’élite est utilisée dans la science politique pour designer la formation sociale dont les leaders sont recrutés. Dans les systèmes non-démocratiques, l’élite est limitée puisqu’elle est souvent composée de quelques familles propriétaires de terres, de grands commerçants, des banquiers, des responsables de partis, des membres du gouvernement ou des officiers de l’armée. Dans les systèmes démocratiques, le gouvernement n’est pas dirigé par une élite restreinte, mais plutôt par quelques leaders qui représentent tous les citoyens. » (Lasswell, 1948 : 108-110).

Enfin, Gardner fait le distinguo entre « leadership » et « management ». Alors que le manager est étroitement lié à l’organisation, ses structures, ses règlements, etc., le leader, lui, peut n’appartenir à aucune institution. Et lorsqu’il arrive que ce dernier adhère à une organisation, il pourra certainement s’engager à la changer selon sa vision et le contexte au sein duquel il est appelé à agir (Gardner, 1990 : 4).
IV. TYPES DE LEADERSHIP
Dans cette recherche, on a adopté la conception processuelle de Lewis Edinger concernant le leadership politique : « Celui-ci se distingue des autres formes de leadership par le fait qu’il renvoie au processus par lequel les gouvernements essayent d’exercer un contrôle sur des décisions publiques. Les leaders détiennent ainsi leur autorité légale du poste qu’ils occupent au sein des institutions politiques. Ils ont pratiquement la possibilité de choisir entre des objectifs alternatifs et un ensemble varié d’actions politiques. Ici, le terme ‘politique’ établit précisément le contexte organisationnel général du leadership et renvoie, explicitement ou implicitement, à l’État et aux processus politiques institutionnels. » (Edinger 1975 : 257).

Outre cette conception institutionnelle, on s’est inspiré de l’approche interactionniste de Kellermann lorsqu’elle traite de la question du leadership politique. Selon l’auteur, l’adjectif « politique » ne doit pas se limiter aux affaires publiques et institutionnelles. L’exercice de l’influence renvoie aussi à un leadership partisan (ou idéologique) et un engagement personnel des leaders visant à changer les objectifs du groupe, ses activités, ses structures, etc.

Ces deux conceptions complémentaires du leadership mettent ainsi l’accent sur l’analyse des stratégies des individus en compétition pour influencer la prise de décisions qui relèvent de l’« intérêt général ». Une compétition où chacun tente d’imposer des orientations particulières inhérentes à ce que le groupe devrait faire, la façon dont cela devrait être fait, par qui et pour quelles raisons (Kellermann 1984 : 72-73).

L’étude prendra aussi en compte l’aspect informel du leadership, c’est-à-dire une certaine influence non institutionnelle exercée au quotidien par certaines personnes en vue d’influer sur le cours des décisions. Il se peut en effet que des individus qui ne détiennent pas des postes formels de responsabilité arrivent à orienter les choix des élus de manière à pouvoir exercer un certain leadership politique (Tucker, 1982 : 77).
V. L’ENQUÊTE
Pour répondre aux questions de la recherche, on s’est fixé comme objectif empirique principal de tester un ensemble d’hypothèses afin de vérifier la véracité de certaines propositions théoriques sur le leadership. Ce travail a été mené dans le cadre d’une approche analytique qui a été appliquée à la partie empirique : décrire d’abord la réalité à partir des résultats de l’enquête, expliquer et interpréter par la suite et établir des liens de causalité, suivant un schéma hypothétique qu’on a l’ambition de traduire en « modèle explicatif » à la fin de la recherche (chapitre 11). Et c’est justement dans cette optique que nous avons élaboré un « protocole de recherche » qui permet de mieux appréhender l’analyse de l’influence politique exercée par des élus locaux sur le processus décisionnel à travers quatre niveaux de leadership, à savoir :
- Individuel : analyser des profils sociologiques, culturels et politiques des conseillers de la ville ;
- Structurel : restituer le contexte, historique, politique, social, économique et culturel du leadership local ;
- Politique : étudier les comportements et les attitudes de leadership, notamment lors de la prise de décisions ;
- Symbolique : dégager les différents styles culturels de leadership et analyser les idéologies rivales qui marquent le discours des leaders qui tentent de revendiquer une identité locale « exclusive ».

Sur un plan empirique, plusieurs techniques de recherche ont été utilisées pour analyser le phénomène de leadership. La collecte des données s’est faite à partir de l’utilisation de méthodes quantitative et qualitative. Dans un premier temps, on a effectué une recherche documentaire (ouvrages, documents, rapports statistiques sur la ville, résultats des élections, etc.) afin de disposer de matériaux historiques sur la vie politique dans la ville de Casablanca. Ensuite, on a procédé à une collecte de données sur les évènements-clés qui avaient marqué la sphère politique locale, dont notamment l’éclatement de scandales politico-financiers (l’affaire Slimani-Affoura), le limogeage de l’ex-ministre de l’Intérieur, Driss Basri (1999), l’adoption d’une nouvelle Charte communale - qui introduit le principe de l’unité de la ville notamment - et d’un nouveau code électoral (2002), l’approbation d’une nouvelle loi sur les partis politiques (2004), les attentats du 16 mai 2003 et l’organisation des premières élections sous le nouveau règne, le 12 septembre 2003.

Dans un deuxième temps, on a effectué une étude exploratoire afin de disposer de données de cadrage sur l’objet d’étude : structures du conseil, modes de fonctionnement, acteurs, enjeux politiques, décisions prises, conflits, idéologies rivales, etc. On a tenté aussi d’analyser les modalités d’organisation du conseil de la ville, notamment la tenue des assemblées, la nomination du bureau, le vote des décisions, la répartition des tâches entre les commissions, etc. On a consulté également les archives de la commune urbaine de Casablanca et avons mené, simultanément, une série d’entretiens informels avec des personnes supposées être bien informées sur la vie politique locale.

Dans un troisième temps, on a réalisé une préenquête sur le terrain pour collecter des informations sur le fonctionnement du conseil élu de la ville. Ainsi, on a effectué une analyse de contenu des décisions majeures prises par le conseil depuis sa constitution en septembre 2003. En outre, on a procédé à l’analyse d’un échantillon des comptes rendus et des procès-verbaux (PV) des réunions tenues par le conseil de la ville (assemblées générales, réunions des commissions...). Ce travail permettrait ainsi d’identifier des leaders politiques, c’est-à-dire des conseillers qui seraient parvenus, grâce au soutien volontaire dont ils pourraient disposer, à faire passer leurs initiatives ou à bloquer celles de leurs adversaires, comme le fait souligner à juste titre Luis Edinger : « L’analyse empirique du leadership procédera ainsi à partir du niveau individuel de l’analyse en considérant la signification causale des efforts (aboutis et manqués) des individus pour exercer du leadership. » (Edinger 1990 : 510-12).

Dans un quatrième temps, on a mené une étude de cas au sein du conseil de la ville de Casablanca pour décrire le processus du leadership local. Dans ce cadre, on a effectué ainsi une série d’entretiens approfondis (semi-directif) avec une trentaine de conseillers qui ont pris part aux processus décisionnels. On a tenu à ce que les élus locaux choisis soient des plus représentatifs de la composition sociologique et politique du conseil en termes d’âge, d’origine et position sociales, d’appartenance partisane, de trajectoire politique, etc. C’est ainsi qu’on a pu disposer de données qualitatives nécessaires pour élaborer notre protocole d’interview (annexe 13).

Et dans un dernier temps, on a effectué une enquête empirique pour dégager les facteurs influents sur le processus de leadership. À ce propos, on a utilisé la technique de l’interview par questionnaire pour obtenir des informations quantitatives. Le questionnaire a été élaboré sur la base des données collectées lors de notre pré-enquête et administré, individuellement, aux 131 membres du conseil de la ville 29 . Le questionnaire est divisé en plusieurs thèmes représentant chacun une dimension descriptive et explicative du leadership. Ces thèmes de recherche sont les suivants : caractéristiques personnelles des leaders, positions, rôles et comportement, ressources et contraintes institutionnelles, relations leader-followers, influence politique, tâches et buts des leaders, prise de décisions, types de leadership, conflits, culture, idéologie et changement politiques.
VI. OBJETS DE L’ÉTUDE
Notre recherche s’articule autour de deux objets d’étude spécifiques relatifs à l’analyse du leadership politique local. D’une part, on a essayé de déterminer les facteurs décisifs de l’influence exercée par des leaders sur les choix des followers et les priorités du gouvernement local. D’autre part, on a tenté d’identifier les meneurs à partir de l’analyse du processus décisionnel dans la ville de Casablanca 30 . À cette fin, on a accordé un intérêt particulier aux individus, c’est-à-dire aux leaders politiques. Concrètement, on est partis de l’idée selon laquelle l’exercice du leadership politique local dépend de l’engagement de certains individus à orienter le cours des décisions, comme le fait rappeler, à juste titre, Robert Dahl dans sa définition des leaders : « Dans toute association d’individus, une proportion relativement faible d’entre eux exerce une influence directe relativement que le reste sur tous les choix importants qui concernent l’existence de cette association, tels que par exemple sa survie ou la part qu’elle doit recevoir des ressources de la communauté comme l’argent, le pouvoir, l’estime ou bien le mode de répartition de ces ressources au sein de l’association ou bien encore les changements à apporter à ses structures, ses activités, ses objectifs majeurs, etc. ces individus sont par définition les leaders. » (Dahl, 1971 : 107).

Par ailleurs, il faudra bien préciser que notre objet d’étude est défini d’un triple point de vue :
- Chronologique : l’étude a pour objectif d’analyser le leadership local à la lumière d’une nouvelle configuration politique marquée, notamment, par le décès du roi Hassan II, l’organisation des premières échéances électorales sous le nouveau règne, la participation d’un parti islamiste légaliste 31 aux affaires publiques dans plusieurs villes et l’engagement du nouveau roi à réguler la vie politique locale surtout après les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. La recherche a porté par ailleurs sur un seul mandat local (2003-2009). Quant à l’enquête, elle a duré un peu plus de trois ans (entre 2003 - 2006). Pour rappel, elle a démarré quatre mois avant la constitution du conseil de la ville de Casablanca, le 23 septembre 2003.

- Géographique : l’étude a traité du phénomène du leadership au sein de la ville de Casablanca. Selon la nouvelle Charte communale (2002), ce conseil a remplacé l’ex-commune urbaine de Casablanca (CUC). Il est considéré, désormais, comme étant l’institution politique locale centrale où sont prises les décisions majeures de la ville après que les communes (27) se soient transformées en arrondissements (16) dépourvus de l’autonomie morale et financière.

- Population : l’enquête a porté sur les 131 élus locaux du conseil de la ville de Casablanca. Cette population a constitué notre unité d’analyse de base. En plus des entretiens menés auprès des conseillers de la ville, on a consulté d’autres acteurs susceptibles de peser sur les décisions locales tels que des responsables de partis, d’anciens politiques, des notables locaux, des dirigeants associatifs et syndicaux, et des fonctionnaires.

L’objectif principal de cette recherche est de savoir s’il existe un leadership politique au Maroc et, dans l’affirmatif, s’il s’agit, par exemple, d’un leadership de type « autoritaire » ou bien de type « démocratique ». Plus concrètement, on va chercher à savoir si parmi les représentants du gouvernement local, on pourrait identifier des leaders à même d’opérer un changement dans la culture politique prédominante. Des meneurs légitimes qui croient au « credo démocratique » fondé principalement sur le respect du pluralisme, de la règle du droit, des institutions et de l’intérêt général de la collectivité. Il s’agira, plus précisément, de repérer les leaders qui influent sur les décisions prises par le conseil de la ville de Casablanca. L’absence de meneurs pourrait attester ainsi d’une fragilité de la démocratie locale, voire de l’incapacité du système politique à favoriser l’émergence de leaders « rationnels-légaux » qui jouissent de l’adhésion volontaire de followers au sein de la cité.

Cette étude s’assigne par ailleurs d’autres objectifs, non moins importants, à savoir :

- Reconstituer les profils sociologiques des élus locaux à partir de l’examen de leurs caractéristiques personnelles (sexe, âge, origine sociale et niveau d’instruction) socioprofessionnelles (profession, niveau de revenu, prestige social et disponibilité), politiques (affiliation partisane, appartenance syndicale, adhésion associative, trajectoire politique et popularité) et culturelles (maîtrise des langues et lien social) (Chapitre 2) ;

- Mettre en évidence l’apport de l’environnement de leadership à partir de l’analyse du contexte politique qui pèse sur les élus locaux susceptibles d’exercer de l’influence au sein du gouvernement local (Chapitre 3) ;

- Analyser les positions d’autorité et les rôles formels de ‘Headership’ à partir de l’examen des contraintes institutionnelles et structurelles qui découlent de l’organisation et la répartition du pouvoir local (Chapitre 4) ;

- Dégager les stratégies et les buts de leadership à partir d’un examen de l’agenda local et des objectifs politiques inhérents à un leadership fonctionnel qui se manifeste lorsque des conseillers de la ville essayent de faire parvenir leurs revendications ou bien celles de leurs partisans (coalition, parti, électeurs...). Il s’agira également d’analyser les comportements de leadership, c’est-à-dire la portée des actions des élus qui tentent de persuader des followers d’adhérer à leurs choix afin de satisfaire des intérêts communs (besoins et attentes) (Chapitre 5) ;

- Étudier le processus de followership, c’est-à-dire les efforts déployés par des leaders pour obtenir le consentement volontaire de partisans « loyaux » afin de pouvoir influer sur les processus décisionnels qui impliquent les acteurs locaux dans la ville (élus, partis, fonctionnaires, notables, syndicats, etc.) (Chapitre 6) ;

- Analyser les conflits qui pourraient surgir au sein du gouvernement local : entre conseillers, d’une part, et entre ces derniers et les fonctionnaires, d’autre part. Parallèlement, analyser les efforts des leaders visant à maintenir une cohésion politique et organisationnelle du conseil élu de la ville (Chapitre 7) ;

- Identifier et mesurer les ressources de leadership (profession, standing social, fortune, disponibilité, réseaux de relations, contrôle des emplois et des sources de l’information, etc.). Aussi, déterminer l’origine, l’intensité, la forme, les cheminements et les variations des ressources mobilisées par les leaders en vue d’orienter les choix des élus et les décisions de la collectivité (Chapitre 8) ;

- Déterminer les représentations et les perceptions politiques des meneurs et identifier leurs différents styles d’influence à partir de la construction d’une typologie de leadership (charismatique, traditionnel, légalo-rationnel, démocratique, totalitaire, autoritaire, transactionnel, transformationnel, entrepreunariel et informel) (Chapitre 9) ;

- Analyser les processus de construction d’un leadership idéologique (ou cognitif) en mesurant les changements opérés par les leaders sur la culture politique locale grâce à l’élaboration et à la diffusion de discours identitaires (linguistique, culturel, religieux, etc.) (Chapitre 10).

Ces objectifs feront l’objet d’une analyse détaillée tout au long de cette étude. Chaque objectif représente par ailleurs un paramètre de base pour appréhender notre problématique de recherche relative à l’étude du leadership politique local. Ces dimensions se déclinent en plusieurs questions formulées, à leur tour, sous forme d’hypothèses de travail. Ces propositions constituent en fait la trame de fond conceptuelle d’un modèle axiomatique qui tente de rendre compte de la complexité de l’influence politique exercée dans la ville de Casablanca (Chapitre 11).

Plus concrètement, on propose de décliner notre étude en dix chapitres 32 qui traitent des différentes dimensions du phénomène du leadership local, à savoir : profils sociologiques, politiques et culturels des conseillers de la ville ; environnement du leadership ; structures, fonctions et rôles ; stratégies, buts et comportements ; followership et processus décisionnel ; conflits et cohésion ; ressources ; types de leadership et styles personnels d’influence ; cultures et idéologies, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, la figure 1 :

Figure 1 : Dimensions du processus du leadership politique local

9 Abderrahmane Ibn Khaldûn, Prolégoménes au Discours sur l’histoire universelle , tr. Fr. Beirut, Presses de l’imprimerie Catholique (1377).
10 Dans cette étude, nous utilisons parfois le terme français « meneur » à la place du mot « leader ». Ce terme vient de l’anglais « to lead » (conduire, diriger). Les équivalences en français sont nombreuses : guide, dirigeant, patron, maître, responsable, commandant, caïd, supérieur, chef, chef de bande, notable, meneur, pilote, berger, auxquels on peut rajouter les termes gourou (celui qui sait tout), cicérone (guide autorisé qui explique aux touristes les curiosités d’une ville ou d’un musée) et même amphitryon (hôte qui offre à dîner). Leadership, avec son suffixe -ship, indique l’état ou la condition de leader.
11 Le « commandement » revêt une connotation péjorative qui renvoie souvent à un lexique militaire. Mais cela n’empêche pas certains auteurs de traduire leadership par commandement. Les puristes français préfèrent traduire leadership par « direction » même s’ils demeurent minoritaires face à une majorité qui préfère garder le terme original en anglais.
12 Parsons définit un “systéme” comme un concept “that refers both to a complex of interdependencies between parts, components, and processes that involve discernible regularities of relationship and to a similar type of interdependency between such a complex and its surrounding environment” (p.177). Talcott Parsons, “Social Systems”. In : Talcott Parsons : Social Systems and the Evolution of Action Theory. New York : London : Free Press (pp. 177-203).
13 Le terme « makhzen » signifie la maison royale et, jusqu’au Protectorat, l’appareil d’État. Actuellement, il renvoie à un « mode de gouvernement des hommes », mais également à « une manière d’être et de faire, qui habite les mots, épice les plats, qui fixe la forme et le contenu de la relation entre gouvernant et gouvernés » . Mohamed Tozy, « Les enjeux de pouvoir dans les “champs politiques désamorcés” » in M. Camau (dir.), Changements politiques au Maghreb , Éditions du CNRS, 1991.
- Pour aller plus loin, Tozy fait la distinction entre “Makhzen” et “Dar-al-Makhzen. - A ce propos, il écrit ceci : « ... Dar-al-Makzen (...) ramène à l’espace physique de pouvoir. Le sultan, qui y occupe le centre, désigne les cercles de proximité et définit la hiérarchie des courtisans. Il est de ce fait, l’unique pour voyeur du système en symboles d’autorité et le principal artisan de la culture politique » . M. Tozy, Monarchie et Islam politique au Maroc, les éditions actuelles presses de Sciences Po. Paris, 2008, p. 42
14 « Il n’y a pas de statut du caïdalisme, ni de réglementation, ni de législation, etc. Le protocole makhzenien considère les caïds comme des « serviteurs très agrées de sa majesté » et qui, par conséquent, lui sont parfaitement soumis ». Paul Pascon, Le Haouz de Marrakech , Tanger, Éditions Marocaines Internationales. Pascon, 1983, p.368.
15 Robert Montagne, Les Berbères et le Makhzen dans le sud du Maroc : essai sur la transformation politique des Berbères sédentaires (Groupe Chleuh) , Paris, Félix Alcan, 1930, p. 348
16 À l’exception du caïd El Glaoui dans la région de Marrakech
17 Sauf pour les tribus des montagnes du Moyen et du Haut Atlas qui avaient gardé leurs conseils pour pratiquer surtout une justice civile coutumière conformément au dahir du 11 septembre 1914
18 Ernest Gellner utilise le « nationalisme » dans un sens « instrumentaliste » qui fait l’impasse sur sa dimension idéologique. Il le considère comme un ensemble de stratégies mises en œuvres par des entrepreneurs politiques qui désirent définir un groupe parce qu’ils pourront ensuite le mobiliser dans leur quête du pouvoir. Gellner met ainsi l’accent sur la rivalité opposant les élites issues des différents groupes ethniques dont l’accès aux ressources économiques est fortement inégal « Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes. » Ernest Gellner, Nations et nationalisme, Paris, Bibliothèque historique Payot, 1999, p. 11. Le nationalisme est considéré aussi comme une stratégie symbolique pour reprendre ici l’expression de l’anthropologue Clifford Geertz. Pour lui, le nationaliste, par exemple, « ne produit des arguments en faveur de la tradition que lorsque la validité de celle-ci est mise en question. Cette opération, dans la mesure où elle atteint son but, ne ramène pas au traditionalisme naïf, mais conduit à une retraditionnalisation idéologique » . Clifford Geertz, The Interpretation of Culture , New York, Basic Books, 1973, p.219.
19 Rémy Levau, Le fellah marocain, défenseur du trône , Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1976.
20 Il s’agissait surtout des Chartes communales de 1959 et de 1976, des découpages communaux de 1960 et 1992, de la régionalisation économique de 1971 et de la régionalisation de 1997 instaurant la région comme collectivité locale. Sans compter l’instauration de la tutelle et du contrôle de la sphère politique locale par la division « sécuritaire » du pays en provinces, cercles et caïdats.
21 On estime que la « démocratie locale » revêt une importance indéniable dans le processus de construction d’un État de droit porté par des leaders légitimes soutenus volontairement par des partisans. C’est d’ailleurs l’avis exprimé, d’une certaine manière, par un historien qui a toujours privilégié le « national » pour appréhender la complexité de la société marocaine : « s’il existe bien un espoir de voir aboutir une rénovation juste, il dépend aujourd’hui de plusieurs facteurs à commencer par l’adoption d’une démocratie locale qui paraît être un choix incontournable en vue d’éviter la fracture et l’anarchie. On n’a qu’à jeter un coup d’œil sur ce qui se passe autour de nous pour se rendre compte du fait que plus on tarde à appliquer ce principe et plus grand sera le danger de la désagrégation. » Au Maroc, le pouvoir local est par ailleurs l’un des piliers de la monarchie, considérée par la Constitution comme le garant des libertés collectives. Celles-ci s’inscrivent dans le cadre d’un « pacte politique » fondé sur l’allégeance manifestée par les groupes et les individus à la personne du roi. Vu sous cet angle, le pouvoir local est délégué par le monarque aux représentants des populations conformément à une « Charte communale ». Mais cela ne devrait pas empêcher pour autant les élus locaux de s’acquitter de leur rôle de représentants de la collectivité à même de prendre en charge la direction des affaires politiques « indépendamment » du pouvoir central ou de tutelle. Cette vision ne semble pas être partagée par certains auteurs comme Abdellah Laroui qui affirme ainsi que « c’est une fiction d’imaginer que l’on peut construire un État national démocratique à partir du modèle de la démocratie locale » (p.126). En outre, l’auteur estime nécessaire que l’État-nation continue d’intervenir dans la prise de décisions locales à travers notamment un certain contrôle exercé par le centre « n’est-ce pas plus efficace de charger les personnes concernées de gérer leurs propres affaires, ceux qui en subissent effectivement les préjudices ou bien qui s’en servent pour se justifier ? Et même dans ce cas de figure, le recours à l’arbitrage demeure nécessaire, in fine, après que les instances intermédiaires échouent dans leurs actions. Le premier de ces instances est le parlement local (al-barlaman al-mahali), pilier de la construction démocratique dans le cadre d’une Constitution locale propre. Sa mission est de statuer dans les problèmes en suspens à commencer par le problème du dialecte et de l’appartenance, puis les questions de l’éducation, de l’administration, de la sécurité et de l’équipement, etc. Ce faisant, toutes les entraves de la démocratie (...) seront nécessairement endiguées, et partant, ces problèmes deviennent, théoriquement, solubles. Et si jamais un handicap survient, pour une raison ou une autre, matérielle ou éthique, le centre ne sera pas tenu pour responsable » (p.130). Abdellah Laroui, Min Diwan Assiyassa, (en arabe) Centre culturel arabe, 2009, (pp.126-130).
22 Le travail de Rémy Levau ne traite en aucun moment du problème de leadership. L’objectif de l’auteur a été d’analyser le processus de reconstitution de la structure du pourvoir local. L’ouvrage est entièrement consacré à l’étude des élites locales. Levau montre en effet comment le roi du Maroc, juste après l’indépendance, a commencé à placer les notables locaux à côté d’une bureaucratie moderne sous la direction d’officiels issus d’une classe moyenne. Levau ne donne pas une définition précise des notables locaux et se contente d’étudier leur fonction dans le système politique. Rémy Levau, Le Fellah marocain, défenseur du trône , Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1976. À cet égard, Dahl fait la distinction entre deux groupes de notables aux États-Unis : les notables sociaux et les notables de l’économie. Les premiers puisent leur légitimité de l’appartenance à des familles de vieille ascendance. C’est le cas notamment de certains élus qui ont embrassé des carrières libérales (barreau, administrateurs de société, propriétaires fonciers, directeurs de banques...). Quant aux notables de l’économie, ils sont considérés comme des nouveaux venus, des nouveaux riches qui sont bien introduits dans le milieu d’affaires. Robert Dahl, Qui gouverne , Librairie Armand Colin, Paris, 1971, (pp.77-78). L’étude des profils des élus locaux, dans le chapitre premier, permettra de distinguer les types de notabilités qui tentent d’exercer des rôles de leadership. Cela pourrait renseigner ainsi sur les ressources (richesse, profession, origine géographique…) dont disposent les conseillers de la ville qui aspirent influencer le cours des décisions locales
23 Nous empruntons ici cette notion qui renvoie à la théorie du « bigmanisme » élaborée à partir d’études d’hommes politiques dans les communautés africaines. Il s’agit de sociétés à bigman où les valeurs d’ordre économique et financier semblent dans une large mesure prendre le pas sur les valeurs ancestrales. (Voir notamment à ce propos : Jean-François Médard, « Le “Big man en Afrique” : analyse du politicien entrepreneur », Année sociologique , n° 42, 1992, numéro spécial sur la sociologie du développement).
24 Le premier, Abdelmoughit Slimani, ex-président de l’ex-CUC et directeur d’une société privée, et le second, Abdelaziz Affoura, gouverneur de la préfecture Aïn Sebaâ Hay Mohammadi.
25 En 2008, la Cour des comptes épingle des partis politiques en publiant un rapport qui dénonce, entre autres, une mauvaise direction des affaires locales. Un élu PJD président du conseil de la ville de Meknès a été démis de ses fonctions par les autorités après avoir été accusé de corruption par le ministère de l’Intérieur.
26 Dans ses analyses de la démocratie, Robert Dahl soutient qu’une compétence civique et une culture politique « favorable to democratic ideas and practices » sont nécessaires pour qu’un pays développe son système institutionnel démocratique. Ses arguments sont identiques de G. A Almond et S. Verba, réitérant l’idée que la naissance et la viabilité des institutions démocratiques fonctionnelles dépendent de l’existence d’une culture politique adéquate. Voir Robert Dahl, Democracy and Its Crisis , New Haven, Yale University, 1989, p. 264.
27 On entend ici par « schème » la structure d’ensemble d’un processus.
28 ”In any society - no matter how democratic, no matter how equalitarian - there are elites in the sociologist’s sense : intellectual, athletic, artistic, political, and so on. The marks of an open society are that elite status is generally earned, and that those who have earned it do don’t use their status to violate democratic norms. In our society, leaders are among the many ‘performance elites’” John W. Gardner, On leadership, New York, Free Press, 1990, (pp. 2-3).
29 Malgré le caractère anonyme du questionnaire, la plupart des élus se sont montrés plus ou moins « méfiants » envers certaines questions, notamment celles concernant des informations d’ordre personnel. Sur les 131 conseillers, seulement 50 ont accepté, ouvertement, de nous recevoir pour répondre favorablement aux questions et discuter, par là même, de l’objet de la recherche. Vingt-huit conseillers ont accepté de répondre au questionnaire, sous couvert d’anonymat, et ce, malgré le caractère confidentiel de notre enquête. Par ailleurs, vingt-trois conseillers ont préféré répondre au questionnaire, sans notre présence, justifiant ce choix, entre autres, par le nombre élevé des questions. Parmi l’ensemble des conseillers de la ville, vingt ont refusé catégoriquement de répondre au questionnaire prétextant qu’ils sont très occupés ou bien qu’ils ne sont pas, tout simplement, intéressés. Dix membres sont injoignables et dix autres ont accepté de nous recevoir avant de se rétracter pour des raisons que l’on ignore toujours. Trois membres ont rejeté notre demande d’interview sans la moindre justification. Enfin, deux conseillers de l’opposition, appartenant à des partis de sensibilité « de gauche », ont accepté de nous recevoir pour nous faire part de leur opposition catégorique au principe même de l’enquête et du questionnaire.
Pour l’anecdote, on a jugé intéressant de s’arrêter sur un cas « inédit » qui a marqué notre enquête sur le terrain : un conseiller, avocat de profession, exerçant dans le barreau de Casablanca, et membre du bureau politique d’un parti historiquement « de gauche », s’est permis, à notre présence dans son bureau, de critiquer ouvertement la recherche scientifique au Maroc allant même jusqu’à qualifier les universitaires, qui utilisent l’enquête par questionnaire, d’« agents double qui travaillent pour les services d’organismes de renseignements dont l’objectif principal est de discréditer les partis politiques et renforcer le pouvoir en place (...) ».
Dans le même ordre d’idées, on tient à rappeler que le nombre de refus exprimés par les conseillers de la ville a atteint 30 refus. Il faudra noter, à ce propos, qu’à notre grande surprise ce sont les élus des partis de l’opposition au sein du conseil de la ville, l’USFP et l’Istiqlal notamment, qui ont décliné le plus nos demandes d’interview. En revanche, plusieurs conseillers, appartenant à des partis dits « administratifs », en particulier le MP et l’UC, n’ont pas hésité à répondre favorablement à nos demandes d’entretien. Quant aux conseillers PJD, ils se sont montrés particulièrement enthousiastes pour répondre à nos questions. Les élus islamistes légalistes avaient fait preuve d’une ouverture d’esprit qui a fait défaut à de nombreux politiques, en particulier ceux qui se définissent comme des « démocrates ».
30 À ce propos, Bryce James écrit ceci : "In all assemblies and groups and organized bodies of men, from a nation down to a committee of a club, direction and decisions rest in the hands of a small percentage, less and less in proportion to the larger size of the body, till in a great population it becomes an infinitesimally small proportion of the Whole number. This is and always has been true of all forms of government, though in different degrees" James Bryce, Viscount. Modern Democracies, Vols 2. New York : MacMillan, 1921, II, (chap. 58).
31 Le terme « islamiste » est utilisé dans ce travail à titre indicatif pour distinguer les élus qui prônent un discours religieux dans leur action politique au même titre que les « gauchistes » qui défendent une pensée progressiste ou socialiste, par exemple. On ne va pas s’arrêter ici sur les définitions polysémiques de l’« islamisme politique » qui pèchent souvent par des positionnements d’ordre idéologique repris, à tort et à travers, par des universitaires ou académiciens. Par islamistes légalistes, on entend ici ces individus qui participent légalement au jeu politique institutionnel motivé rationnellement en valeur (le respect de l’engagement pris). Weber évoque ce qu’il définit comme « l’association à base de convictions , motivée de façon rationnelle en valeur, telle que la secte rationnelle » (Weber, 1978 : 79). Il s’agit là en l’occurrence des membres du PJD crée en 1996 d’une fusion entre le MPDC et le Mouvement pour la réforme et le renouveau. Le PJD se définit comme un parti politique « marocain » qui reconnaît la prééminence de la « monarchie constitutionnelle » incarnée par le « commandeur des croyants ». Mais cela ne l’empêche pas pour autant de prôner une idéologie politique qui découle d’un système de valeurs traditionnelles (religion, éthique…).
32 À la fin de notre étude, on a prévu un onzième chapitre qui sera consacré aux principales conclusions de la recherche qui débouchent sur la présentation d’une esquisse d’explication du leadership politique au Maroc à travers notamment une modélisation de l’influence.
CHAPITRE 2 PROFILS SOCIOLOGIQUES, CULTURELS ET POLITIQUES DES ÉLUS LOCAUX
L’étude des profils des hommes politiques pourrait renseigner sur les leaders potentiels susceptibles d’obtenir l’adhésion volontaire de partisans pour orienter la prise de décisions. À cette fin, on a tenté de procéder par décomposition du profil de chaque élu local 33 en un certain nombre de caractéristiques personnelles, sociologiques, culturelles et politiques. Dans ce chapitre, on a essayé ainsi d’établir les profils des 131 conseillers de la ville de Casablanca dans la mesure où cela nous permettra, d’une part, d’expliciter d’éventuelles similarités ou différences entre les comportements des candidats au leadership. Et d’autre part, on sera en mesure de dégager les traits distinctifs personnels, sociaux et culturels qui animent les conseillers, ainsi que leurs parcours politiques. Les critères qui permettent d’établir les profils des élus locaux sont d’ailleurs très nombreux. Dans cette étude, on a retenu les variables suivantes : sexe, âge, origine sociale, parcours scolaire et niveau d’instruction, niveau d’instruction du père, expérience professionnelle, niveau de revenu, disponibilité, langues maîtrisées par l’élu local, situation matrimoniale, trajectoire politique, légitimité et popularité 34 . La figure 2 tente d’illustrer la composition des profils tels qu’ils seront traités tout au long de ce chapitre. Pour commencer, on propose d’appréhender les caractéristiques personnelles des conseillers de la ville de Casablanca.

Figure 2 : Profils politiques et socioculturels des élus locaux

I. CARACTÉRISTIQUES PERSONNELLES : ORIGINE, GENRE, ÂGE ET NIVEAU D’INSTRUCTION
La personnalité n’a pas un rôle très important dans l’exercice du leadership. Greenstein estime ainsi que l’impact des traits personnels des leaders est déterminé par leur position au sein de l’environnement de leadership (Greenstein, 1969 : 42-45). Toutefois, l’auteur sembleconvaincu que les caractéristiques personnelles peuvent favoriser l’exercice du leadership. À la question de savoir « si le leader fait l’histoire ou bien c’est le moment historique qui fait le leader ? », la réponse de Gardner est composite, car il considère que les forces historiques créent les circonstances dans lesquelles les leaders émergent, mais que les caractéristiques personnelles d’un leader ont, à leur tour, un impact indéniable sur l’histoire (Gardner, 1990 : 5-6).

Certains auteurs accordent toutefois un intérêt particulier aux qualités personnelles au détriment des facteurs contextuels. C’est le cas notamment de Jean Blondel qui appelle à mesurer la portée de l’influence des caractéristiques personnelles des leaders au lieu de se focaliser sur les conditions structurelles des postes hiérarchiques ou sur les arrangements institutionnels 35 . D’autres théoriciens encore, à l’instar de Gardner, mettent plutôt l’accent sur les données d’ordre sociologique de l’individu dans la mesure où elles pourraient renseigner sur sa situation sociale, sa culture, son éducation, ainsi que sur les valeurs qui régissent ses attitudes par rapport à d’autres acteurs. Il s’agit plus précisément de certains comportements qui renvoient à deux éléments constitutifs du leadership : un élément affectif et l’autre comportemental. Le premier élément renvoie à la manière dont quelqu’un agit ou se comporte lorsqu’il entreprend une action, alors que le deuxième élément se rapporte à la manière dont les gens se comportent ou agissent en fonction de la manière dont ils pensent les choses (Gardner, 1990 : 173-174). Aussi, tout individu demeure-t-il exposé à plusieurs sources d’influence qui varient en fonction de ses différents groupes d’appartenance et de référence : nation, famille, aire culturelle, classe d’âge, genre... 36 (Prime, 2001 : 54). À cet égard, il n’est nul besoin de rappeler que l’origine de la personne, son appartenance sociale, son sexe, son âge, ainsi que son parcours scolaire et son niveau d’instruction, par exemple, jouent un rôle primordial dans le « modelage » de son profil dans la mesure où ils contribuent à former les premières lignes de sa personnalité et ses caractéristiques de comportement.
1. Origine et appartenance sociales
L’origine de l’élu renvoie aussi bien à sa provenance sociale (ou régionale) qu’à son appartenance à un groupe social relatif à l’environnement dans lequel il a été socialisé. Ainsi, l’origine de l’élu permet de révéler beaucoup sur son profil, notamment à travers l’éducation qu’elle lui a été transmise par sa famille. Celle-ci représente indéniablement le cadre social « originel » dans lequel sont véhiculées une langue et des valeurs, notamment celles relatives au travail, à l’autorité, au pouvoir, etc. Cela serait de nature à dévoiler des représentations implicites de l’homme politique, ainsi que certains côtés de sa personnalité qui le conduiraient à se comporter différemment dans des contextes particuliers.

Dans ses analyses du système politique marocain, Rémy Levau a déjà relevé, en 1962, l’importance des « intermédiaires locaux » originaires du monde rural en tant que « relais » entre le pouvoir central et les populations dans le milieu urbain. Selon l’auteur, ces « médiateurs » symbolisaient, d’une certaine manière, la continuité dans le temps des élites locales traditionnelles (Levau, 1976 : 132). Cependant, force est de constater qu’après huit scrutins électoraux cette situation n’est plus la même à en juger notamment par un certain retrait des notabilités « traditionnelles ». Dans la ville de Casablanca, par exemple, il s’avère ainsi que la représentativité des élus d’« origine rurale » a relativement diminué. La preuve en est que la répartition des conseillers, selon leur origine géographique, atteste incontestablement d’une sous-représentativité de ceux qui appartiennent et/ou résident dans des zones rurales, comme le démontre, à titre illustratif, le graphique 1 ci-dessous

Graphique 1 : Répartition des élus selon leur origine géographique


D’après les résultats de l’enquête, on constate ainsi que 68,8% des conseillers appartiennent à des villes du littoral. Plus précisément, on relève que 61,1% des élus sont originaires de Casablanca et 15,4% sont natifs et résidants dans des centres urbains tels que Rabat, Salé, Marrakech et Tanger. On peut donc affirmer que les « élites traditionnelles » d’origine rurale semblent marquer un certain recul sur le plan de la représentation locale. Il apparaît en effet que les « élites rurales », dont parlait Levau dans son ouvrage intitulé « Le fellah marocain : défenseur du trône », ne sont plus aussi bien enracinées dans les grandes villes comme elles l’étaient, par exemple, dans les années 1960 - 1970, par exemple. Mais cela ne signifie pas pour autant que les « élites rurales » avaient cessé de jouer un rôle influent dans la vie politique locale. Rien ne prouve d’ailleurs que ces élites aient renoncé à leur fonction de « médiateurs locaux » dans le milieu urbain notamment.

Au sein du conseil de la ville, par exemple, il s’avère en effet que les élus « natifs » de Casablanca y sont les plus représentés. L’appartenance à une territorialité, géographique ou culturelle, représente par ailleurs un trait distinctif de la culture politique locale. La perception d’un territoire ou le rapport au terroir font l’objet de toute une série de constructions. Marcel Roncayolo est revenu dans ses travaux sur cet aspect de la confection du territoire : « La cohésion [de la territorialité] réside dans [...] la diffusion d’images mentales, de récits, de représentations plus ou moins abstraites, dessins ou cartes, de représentations symboliques . » 37 . La territorialité est liée ici à la construction d’une identité. Ainsi, plusieurs conseillers sont « stigmatisés » 38 par leurs pairs sur la base de leur appartenance « effective » ou non à une territorialité urbaine représentée par la ville de Casablanca. C’est là même l’un des critères de différenciation, par exemple, des élus « casablancais » des « non casablancais » 39 . D’un point de vue culturel, les élus « originaires » de « Dar el-Baida » disposeraient ainsi d’une légitimité symbolique émanant d’un héritage historique « intergénérationnel ». Ce faisant, ces conseillers « privilégiés » se présentent comme étant les candidats les mieux placés pour prendre la direction politique des affaires de « Leur » ville.

Aussi, l’origine ou le positionnement des élus au regard de leur lieu de naissance devient-il un moyen de stratification sociale. Dans le conseil de la ville de Casablanca, à titre d’exemple, on tend à attribuer à certains élus un statut valorisé d’« autochtones » (ils étaient là avant) par opposition à un statut dévalorisé d’« étrangers » non assimilés (ils sont nouveaux). En témoignent ainsi les propos d’un élu « originaire » de Casablanca qui n’hésite pas à revendiquer un statut « privilégié » dont devraient bénéficier les élus « casablancais » (ou bidawas), comme il préfère personnellement les nommer :

« Je ne comprends pas comment peut-on accepter que la ville de Casablanca, avec son histoire et sa culture, soit gouvernée par un étranger ‘barrani’ [il entend ici le président du conseil de la ville, Mohamed Sajid, d’origine amazighe]. La ville doit être gérée par “Ould Leblad”, c’est-à-dire un homme qui a vécu toute sa vie à Casablanca, partage la mémoire collective de ‘Dar el-Baida’ et connaît la richesse du patrimoine que nous ont légués nos grands-parents qui se sont sacrifiés pour chasser les occupants français (...). ».

Pour s’approprier un leadership local, les élus issus du milieu rural pourraient ainsi mobiliser une « ethnicité localisée » afin de revendiquer une altérité susceptible de les distinguer d’autres groupes qui se définissent, par exemple, comme étant « autochtones » 40 . Il est donc probable que des solidarités de type « communautaire » traversent les comportements politiques des élus locaux qui tentent d’accaparer des positions d’autorité dans la sphère politique de la ville. En d’autres termes, il n’est pas exclu que certains élus essayent de mobiliser une filiation ethnique ou tribale, une ascendance familiale, un lien de parenté ou de consanguinité, ou bien un registre linguistique commun pour former des alliances ou bien influencer la prise de décisions au sein du gouvernement local. Même si, comme le démontre Mohamed Tozy, l’appartenance tribale semble s’éclipser au profit de l’appartenance à la commune : « La tribu est caractérisée par une identité qui en fait a changé de contenu parce que, en dehors du spectacle politique qui se donne comme un spectacle politique tribalisé, tout se mesure à l’aune de la commune, laquelle suppose un nouveau type de solidarité non communautaire, une nouvelle solidarité organique (...). » (Tozy, 1995) 41 . Une idée qui renvoie justement à la conception webérienne de « la commune » associée à un groupement politique inhérent aux villes modernes : « (...) Des groupements politiques qui, après abolition complète ou limitation considérable du pouvoir seigneurial, se constitueront politiquement en communes “libres” - libres non dans le sens d’une libération de toute domination par la violence, mais dans celui de l’absence d’un pouvoir seigneurial légitimé par la tradition, le plus souvent consacré par la religion et considéré comme unique source de toute autorité. Ces communes ont en historiquement, elles aussi, leur berceau en Occident seulement, sous la forme primitive de la ville constituée en groupement politique, telle qu’on la vit apparaître pour la première fois dans l’aire de la civilisation méditerranéenne (...). » (1963 [1919] : 92).

Cela étant posé, on est en droit de s’interroger malgré tout sur l’existence ou non d’une solidarité « communautaire » qui pourrait se manifester à travers des revendications identitaires particulières portées par certains élus visant à exercer des rôles du leadership local. À cet égard, il nous a semblé intéressant de mettre l’accent sur des traits culturels distinctifs à même de marquer l’attachement ou non d’un ensemble de conseillers à une « identité ethnique » ou, plus précisément, à ce que Weber appelle l’« honneur ethnique » 42 qui relève d’une appartenance spirituelle, abstraite, un sentiment de communauté. Selon Weber, le lien entre communauté politique et conscience ethnique est exemplifié par le fait que la communauté politique attire souvent « le symbolisme de la communauté de sang » et suscite un sentiment de communauté ethnique (Gemeinsamkeitsgefühl). Sur cette base subjective se produit facilement une activité politique communautaire de « ceux qui se sentent subjectivement “frères” ou compatriotes » (Weber, 1971 : 138).

Pour mettre la lumière ici sur la relation entre ethnicité et leadership, on pourrait mesurer la fréquence du « parler tamazight » chez les élus, par exemple, afin de déterminer l’existence ou non d’un « sentiment d’appartenance » à une culture amazighe chez des « groupements communautaires ». L’enquête révèle à cet égard que seule une minorité de conseillers de la ville de Casablanca déclare qu’elle est « amazighophone » (22,9%), contre 77,1% des élus qui se définissent comme étant « non amazighophones » ne parlant pas le tamazight, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le tableau 1 ci-dessous.

Tableau 1 : « Parlez-vous le tamazight ? »


Parmi les membres du conseil de la ville, près d’une trentaine n’hésite pas ainsi à afficher son « origine amazighe ». Celle-ci pourrait être interprétée comme étant un trait culturel distinctif d’une appartenance subjective à un « groupe ethnique localisé » 43 . Selon Weber, le fait d’avoir en commun une langue ou une religion est un facteur important dans la construction d’un sentiment d’appartenance ethnique. Mais Weber souligne que ces similitudes ne sont perceptibles que dans la confrontation à l’altérité, donc lors de relations interethniques : « C’est seulement avec l’apparition d’oppositions conscientes à des tiers que se produit chez ceux qui parlent une langue commune une situation analogue, un sentiment de communauté. » (Weber, 1971 : 81).

Les conseillers d’origine amazighe sont certes arithmétiquement minoritaires, mais cela ne les empêche pas pour autant de tenter de manifester une certaine filiation ethnique ou tribale. Toutefois, rien ne permet de considérer le fait de parler le tamazight, par exemple, comme étant une ressource politique tant qu’il n’a pas été utilisé par des élus en vue de se différencier, culturellement, de leurs adversaires dans la quête du leadership 44 . Encore faut-il que cet effort soit conduit par des hommes et des femmes à même de mobiliser des partisans pour influencer la prise de décisions.
2. Genre : Masculinité/féminité
Le dilemme masculinité-féminité est omniprésent dans la question du leadership. Le genre biologique de l’individu intervient souvent dans la détermination de son poste, sa position hiérarchique, ses relations sociales, etc. 45 Cette préférence s’explique en grande partie par le fait que depuis toujours, la priorité hiérarchique du masculin sur le féminin a été clairement désignée. Pratiquement toutes les religions et tous les peuples fondent des rapports d’autorité entre les deux sexes (Ansart, 1977 : 25). Selon Howes et Stevenson, la discrimination dont fait l’objet les femmes émane principalement d’un substrat culturel qui se manifeste dans les pratiques sociales des différentes communautés 46 .

Au Maroc, l’enquête confirme un décalage entre les responsabilités croissantes qu’occupent les femmes dans la vie économique et professionnelle et le rôle mineur qu’elles jouent dans la vie politique. En témoigne ainsi une sous-représentativité des femmes dans les sphères de responsabilité surtout dans les instances politiques locales. D’après les statistiques officielles de 2003, les femmes ne représentent que 0,55% (soit 167 élues) de l’ensemble des élus locaux (92 000 élus). En outre, seulement quatre femmes élues ont pu accéder à la présidence de communes. Au niveau du conseil de la ville de Casablanca, par exemple, la sous-représentativité de la femme est flagrante puisque celle-ci ne représente que 3,1%, de l’ensemble des élus locaux, soit quatre conseillères, contre 127 conseillers, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le tableau 2 ci-dessous.

Tableau 2 : Sexe des conseillers de la ville


Les aptitudes et les capacités des femmes sont perçues ainsi différemment, et partant, leurs responsabilités sont réparties inégalement. Si le modèle masculin s’avère d’une grande disponibilité pour leur carrière, les femmes, elles, ont toujours à concilier entre mobilisation professionnelle et mobilisation domestique, et leur disponibilité pour une responsabilité telle que celle d’élue locale ne saurait être totale. Elles sont donc, en général, exclues de tels postes, à l’instar de leur exclusion des postes décisionnels dans les instances locales. La femme élue est souvent reléguée au second plan et subit de fait une discrimination de la part du monde politique dominé par une culture foncièrement « patriarcale ». Voilà ce qui en est de la représentativité de la femme au sein du gouvernement local. Qu’en est-il maintenant de l’apport de l’âge et plus précisément de la séniorité des élus locaux dans l’exercice du leadership ?
3. Age et catégories d’âge
L’âge (ou la séniorité) de l’élu serait non seulement révélateur de son potentiel, mais également de sa manière de voir les choses, de son style de direction, de sa perception du leadership, etc. En effet, un jeune élu pourrait se montrer plus souple quant à l’innovation, aux nouvelles pratiques et outils de gestion, qu’un « ancien » élu plus âgé, par exemple. Ce dernier serait en revanche plus attaché aux méthodes « traditionnelles » et devrait donc être formé continuellement à manipuler tout ce qui est nouveau en matière de direction et à s’y habituer. Cependant, certains politologues ne semblent pas accorder à l’âge une importance particulière dans l’exercice du leadership, comme le fait remarquer à juste titre Robert Michels : « L’âge des chefs est sans aucune importance : les anciens Grecs disaient que les cheveux blancs sont la première couronne qui doit ceindre le front des chefs. Mais nous vivons dans une époque où la science mette à la disposition et à la portée de tous tant de moyens d’instruction, que le plus jeune peut devenir, en peu de temps, un puits de science. Aussi, la vieillesse a-t-elle perdu, de nos jours, beaucoup de sa valeur et de son respect. » (Michels, 1971 : 71).

Toutefois, cette idée ne semble pas s’appliquer à toutes les communautés, comme le fait rappeler le politologue français, Rémy Levau, qui a beaucoup travaillé sur le Maroc : « Dans la société islamique, l’âge est une source de prestige social certain. Dans la vie publique, l’âge n’est pas une condition suffisante pour exercer l’autorité politique, il est une condition nécessaire. Un des grands reproches formulés par les ruraux à l’égard des premiers administratifs locaux marocains, mis en place par l’Istiqlal après l’indépendance, portait justement sur leur jeunesse : “ce sont des enfants”, disaient-ils. » (Levau, 1976 : 107).

Sur un plan réglementaire, le législateur semble prendre en considération le facteur « âge » (ou la séniorité) pour marquer l’« effet génération » entre les différentes catégories d’âge du personnel politique. Ainsi, dans l’article 6 de la nouvelle Charte communale, il est stipulé que « c’est le conseiller présent le plus âgé qui préside la session consacrée à la désignation du bureau et du président du conseil communal. Le conseiller présent le plus jeune est chargé, lui, de rédiger le procès-verbal de la session ». Le facteur âge revêt ainsi une importance particulière reconnue, expressément, dans les dispositions légales qui régissent les institutions politiques locales.

Au niveau du conseil de la ville de Casablanca, l’enquête révèle par ailleurs que la moyenne d’âge des conseillers est d’environ 56 ans puisque l’élu vétéran du conseil est âgé de 78 ans, alors que le benjamin n’a que 35 ans. Il apparaît ainsi que les élus sont recrutés, principalement, parmi des hommes d’âge “mûr”. Cependant, la moyenne d’âge ne donne qu’une idée partielle sur la représentativité des conseillers. Pour affiner l’analyse, il fallait dégager les catégories d’âge des conseillers de la ville. L’objectif étant de mettre en relief l’importance du facteur « génération » ou la marque laissée au cours de l’histoire sur un ensemble d’individus nés au même moment, dans le même espace géographique et/ou social (Dupoirier et Parodi, 1997 : 151). L’enquête révèle à cet égard que 38,2% des conseillers appartiennent à la catégorie d’âge entre 45 et 54 ans et 24,4% à celle de moins de 44 ans. Ce qui atteste apparemment d’un certain rajeunissement du « personnel politique local », et ce, malgré la présence des élus de plus de 55 ans qui représentent 35,9% de l’ensemble des conseillers, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le tableau 3 ci-dessous.

Tableau 3 : Catégories d’âge des conseillers de la ville


À ce niveau d’analyse, on peut constater qu’une « nouvelle » génération d’élus, plus ou moins jeunes, tente de s’imposer sur la scène politique locale. Ainsi, comme le démontre le graphique 2 ci-dessous, cette catégorie d’élus, qui ont moins de 55 ans, n’a pas vécu la période du protectorat. Preuve en est que 59,6% des conseillers sont nés après l’indépendance. Et même s’ils ont pu accéder aux affaires, au début des années quatre-vingt-dix, ils n’ont pas su s’imposer à cause notamment de l’hégémonie d’un « personnel politique » plus âgée qui a dominé la représentation communale depuis les années soixante.

Les élections communales de 2003 semblent avoir permis ainsi à de jeunes politiques d’accéder pour la première fois à la fonction représentative locale. L’enquête révèle à cet égard que 25,2% des conseillers (soit 33 élus) n’ont jamais exercé un mandat électif avant qu’ils accèdent au conseil de la ville de Casablanca. L’argument selon lequel les jeunes sont suspectés d’être « incompétents » et manquent d’expérience ne résiste plus à la volonté d’une génération de jeunes élus d’investir la scène publique pour participer à la direction des affaires locales. Le rajeunissement du « personnel politique » concerne aussi les députés dont une grande partie est composée de quadragénaires qui occupent des postes de responsabilité au sein du gouvernement (ministères, secrétaires d’État...). Ce constat rend compte de l’importance de l’âge dans le recrutement des élus locaux. Qu’en est-il maintenant de l’apport de l’éducation dans la carrière politique des candidats au leadership ?

Graphique 2 : Catégories d’âge par rapport à la date de naissance des élus

4. Niveau d’instruction : formation et diplôme
Le niveau d’instruction pourrait renseigner sur les diplômes et les niveaux de connaissances des élus, ainsi que sur leurs tendances en matière de direction. Pour exemple, on constate que l’importance accordée au diplôme varie considérablement selon les domaines d’activité et les pays. En France, par exemple, le diplôme obtenu est éternellement pris en considération. On accorde ainsi une valeur considérable à l’influence qu’ont le niveau d’instruction, le cursus suivi et le prestige de l’établissement fréquenté sur le profil du dirigeant et son parcours professionnel 47 (V. de Saint Giniez & A. Bernard, 1998 : 97).

L’éducation est considérée donc comme un facteur clé pour valoriser le statut de l’élu local. Pourtant, la Charte communale n’interdit pas aux candidats analphabètes d’être éligibles. Ainsi, il n’existe aucune disposition juridique qui impose aux candidats à la fonction représentative de savoir lire et écrire. Ce qui explique, d’une certaine manière, l’analphabétisme qui frappe une bonne partie des élus locaux, notamment dans le milieu rural. D’après des chiffres officiels, le taux des élus analphabètes représentés au sein des conseils communaux serait d’environ 20% de l’ensemble du corps électoral local 48 . En milieu urbain, on imagine que le taux d’analphabétisme des élus soit largement inférieur. Dans le conseil de la ville de Casablanca, par exemple, l’enquête révèle que la majorité des conseillers (65,5%) dispose d’un niveau d’instruction supérieur, alors que 24,4% d’entre eux ont un niveau d’instruction secondaire et seulement 9,9% déclarent avoir un niveau d’instruction primaire, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le tableau 4 ci-dessous.

Tableau 4 : Niveau d’instruction des conseillers de la ville


L’enquête révèle ensuite que la majorité écrasante des élus (93,9%) ont fait leurs études primaires dans l’école publique, alors que seulement 6,1% déclarent avoir fréquenté des écoles privées, comme le démontre, à titre illustratif, le tableau 5 ci-dessous. Parmi les élus interviewés, deux seulement affirment avoir fréquenté, par exemple, les écoles de “la mission française”. Le fait que la majorité des élus soit formée dans l’école publique signifie que le prestige et la formation dispensée par l’institution scolaire ne constituent pas un facteur déterminant pour accéder à la représentation communale. Néanmoins, une fois au conseil, les élus seraient vraisemblablement appelés à mettre en valeur leurs connaissances afin d’accéder à des postes de responsabilité ou bien pour défendre leurs propositions. Ainsi, un conseiller bien instruit et bilingue aura certainement plus de chance de s’informer sur les affaires du gouvernement local de manière à pouvoir mieux communiquer avec les élus et les fonctionnaires afin de défendre ses idées, en particulier lors de la prise de décisions.

Tableau 5 : Type d’école fréquentée par les élus durant leurs études primaires


L’enquête révèle enfin qu’une grande partie des élus détient un diplôme d’études supérieures. En effet, près de la moitié des conseillers (42%) déclare avoir des diplômes universitaires, notamment dans le domaine des études juridiques et économiques. On compte ainsi quatre élus locaux professeurs universitaires, dont une femme professeur de médecine. Par ailleurs, on constate que 23% des conseillers affirment avoir obtenu des diplômes supérieurs dans des instituts privés, notamment dans les domaines du management et de gestion des entreprises. Le diplôme constitue donc une source de valorisation du « statut social » des hommes politiques. Pour les élus locaux, un niveau d’instruction supérieur pourrait s’avérer capital pour gagner la confiance des conseillers, notamment lors de négociations pour la prise de décisions. Un élu « diplômé » serait ainsi mieux disposé à appréhender la complexité de la direction de la chose locale. il serait en effet mieux armé, par exemple, pour comprendre et interpréter les choix des décideurs et les actions des fonctionnaires notamment. En outre, le diplôme pourrait favoriser l’accès de l’élu à une profession qui lui permet aussi d’accéder à des sources de revenus et d’acquérir éventuellement un certain ‘standing social’.
II. CARACTÉRISTIQUES SOCIOLOGIQUES : MOBILITÉ, STATUT PROFESSIONNEL, DISPONIBILITÉ ET REVENUS
Les caractéristiques d’ordre professionnel pourraient renseigner sur la mobilité sociale de l’élu local, son degré de préparation à la responsabilité et surtout sa capacité à jouer des rôles de leadership. Ainsi, le savoir-faire organisationnel d’un élu est généralement acquis et consolidé par son expérience professionnelle dans le domaine du travail (Bauer et Cohen, 1981 : 218-219). Il serait donc utile de restituer la trajectoire professionnelle de l’élu, car il serait révélateur notamment de ses habitudes en matière de décisions et de méthodes de travail, ainsi que de sa conception de la responsabilité et ses représentations des rôles du leadership, etc. Le parcours professionnel pourrait aussi renseigner sur la disponibilité des élus, leurs revenus et leur statut social.
1. Mobilité sociale et intergénérationnelle
La mobilité sociale des élus locaux se manifeste d’abord par leur niveau d’instruction et leur statut socioprofessionnel comparés à ceux de leurs pères. À cet égard, l’enquête révèle que les conseillers de la ville sont parvenus à rompre avec une tradition marquée par la prééminence d’un « personnel politique local » peu instruit, voire même illettré. À cet égard, on constate que 38,2% des élus déclarent que leurs pères ne disposent que d’un niveau d’instruction primaire, alors que seulement 4,6% affirment que leurs pères bénéficient d’un niveau d’instruction supérieur, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le tableau 6 ci-dessous.

Tableau 6 : Niveau d’instruction du père du conseiller de la ville


Par ailleurs, la profession des élus renseigne sur leur mobilité sociale (ou intergénérationnelle). Celle-ci relie la position sociale occupée par un individu, à un âge où elle est stabilisée, et son origine sociale, c’est-à-dire les occupations de ses parents 49 . La mobilité permet ainsi de se prononcer sur l’inégalité des chances sociales. Dans le cas du conseil de la ville, l’enquête révèle que les conseillers sont parvenus à réaliser des mouvements ascendants, comme le démontre, à juste titre, la table de mobilité (voir tableau 7 ci-dessous) où sont croisées origines sociales « en lignes » et positions sociales « en colonnes ».

Tableau 7 : Tableau croisé Origines père * positions élu


D’après le tableau 7 ci-dessus, si on regarde la destinée, on peut dire que le recrutement des cadres est ouvert à toutes les origines sociales des élus exceptés aux cadres. Ainsi, 16,8% des élus fils de commerçants et patrons et 10,7% des élus fils d’ouvriers et employés deviennent cadres. Cela est dû largement au fait qu’il y a plus de positions de cadres offertes à cette génération (33,6%) qu’il n’y avait de places de cadres à la génération des pères (1.5%). En témoigne ainsi la proportion des cadres qui a plus que quadruplé. D’un autre côté, il apparaît que les élus dont les pères sont commerçants et patrons deviennent, eux aussi, commerçants et patrons (10,7%). Cela est dû principalement au fait qu’il y a une « tradition familiale » qui exige que le fils prenne en charge les affaires du père. La proportion des élus devenus commerçants (32,8%) dont les pères sont commerçants (37,4%) n’a pas beaucoup changé. Les mouvements des élus devenus cadres et dont les pères sont employés et ouvriers attestent ainsi d’une mobilité ascendante parmi le « personnel politique local ». Pour preuve, la majorité des conseillers de la ville (33,6%) sont devenus cadres supérieurs ou exercent des professions libérales même s’ils n’ont pas la même « généalogie » de référence. En d’autres termes, la mobilité sociale favorise considérablement l’accès à des statuts professionnels « valorisés » susceptibles d’être mobilisés par les élus pour pouvoir exercer de l’influence.
2. Statuts socioprofessionnels
L’enquête nous informe que les élus locaux sont parvenus en quelque sorte à gravir l’échelle sociale. Ainsi, on relève que 33,6% des conseillers sont des cadres supérieurs ou bien exercent des professions libérales. Par ailleurs, on constate que les conseillers grands commerçants et chefs d’entreprises (32,8%) sont également bien représentés au sein du conseil local. La majorité des élus jouit donc d’un statut socioprofessionnel plutôt « libéral » dans la mesure où ils exercent des professions valorisantes (avocat, professeurs...) ou bien appartiennent aux cercles notabiliaires et au milieu d’affaires (entrepreneurs, directeurs de société...).

Par contre, les autres catégories socioprofessionnelles ne sont pas bien représentées au sein du conseil de la ville. Ainsi, les fonctionnaires et les agents administratifs ne représentent que 19,1% des élus, les employés 9,2%, les retraités 3,1%, les artisans 1,5% et les agriculteurs seulement 0,8% de l’ensemble des conseillers, comme le démontre, à titre illustratif, le tableau 8 ci-dessous. Ces catégories d’individus sont recrutées parmi des groupes sociaux qui exercent des professions socialement « dépréciées ». La dévalorisation des professions à statut social relativement « bas » explique en partie cette sous-représentation au sein du conseil de la ville des ouvriers et des employés, par exemple, et ce, malgré leur poids dans la population (Putnam, 1976 : 22).

Tableau 8 : Catégories socioprofessionnelles des élus


La profession d’un leader peut être considérée ainsi comme une ressource très utile pour accéder à des positions d’autorité ou bien pour exercer de l’influence au sein d’une organisation. Dans le conseil de la ville de Casablanca, par exemple, il s’avère qu’une grande partie des interviewés est convaincue que l’exercice de professions « libérales » incite les élus locaux à s’adonner pleinement à des activités politiques. Ces professions leur permettent en effet d’acquérir certaines compétences non négligeables en matière de direction et disposer aussi de certaines sources de revenus. Pour exemple, la profession d’entrepreneur ou celle d’avocat offre ainsi à certains élus des ressources nécessaires (contacts, savoir-faire...) pour mener à bien leur entreprise politique. En plus de leur richesse, les hommes d’affaires et les directeurs de société, par exemple, semblent bénéficier d’un statut privilégié au sein du conseil de la ville. Pour preuve, ils sont souvent sollicités pour donner leur avis sur une décision majeure ou bien organiser une action ou encore obtenir des informations stratégiques auprès d’officiels ou de politiques. À cet égard, on pourrait se demander si c’est vraiment un hasard que trois entrepreneurs, Sajid (UC), Benkirane et Hasban (MP), accèdent à la présidence de trois instances décisionnelles locales, respectivement le conseil de la ville, le conseil de la région et le conseil de la préfecture. Il est vrai que l’alliance stratégique entre les partis de la majorité a beaucoup joué dans le choix de ces trois présidents. Mais il est indéniable que c’est surtout grâce à leur ‘standing social’ que ces trois hommes d’affaires ont été choisis pour diriger les affaires de la ville. L’une des ressources dont pourraient bénéficier les élus qui exercent des professions « libérales » renvoie par ailleurs à la « disponibilité ».
3. Disponibilité et « profession politique »
La profession libérale permet aux hommes politiques de jouir d’une certaine disponibilité. La valeur temps serait donc d’une grande importance pour exercer un certain leadership. 50 Sans doute, une des ressources utiles d’un aspirant-leader est sa disponibilité exprimée en termes d’heures de travail (Dahl, 1971 : 330). L’enquête révèle à cet égard que la majorité des élus locaux exerce des professions « libérales » qui leur permettent, en principe, de disposer d’une grande « disponibilité ». Pour preuve, plus de la moitié des conseillers de la ville (58,8%) exerce des occupations à caractère « indépendant », 32,1% d’entre eux travaillent à « temps plein » et 5,3% sont employés à « temps partiel », comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le tableau 9 ci-dessous.

Les élus qui embrassent une carrière libérale seraient donc mieux disposés à programmer leur vie suivant leur « agenda politique ». Pour Weber, les avocats, par exemple, sont plus disponibles que d’autres groupes professionnels. Leur disponibilité leur permet, à juste titre, de disposer du temps nécessaire pour mener à terme des activités politiques (Weber, 1946 : 96). On pourrait ainsi parler d’une tendance vers une « professionnalisation du politique » (politik als Beruf) qui se manifeste de plus en plus au sein du gouvernement local surtout dans les grandes villes. Cela pourrait d’ailleurs contribuer à réhabiliter le politique face à l’hégémonie du technocratique dans le domaine de la direction de la chose locale.

Tableau 9 : Nature de l’occupation des conseillers de la ville


Dans un autre registre, il apparaît que le statut socioprofessionnel renseigne sur les types de notabilités présentes sur la sphère politique locale. Selon Max Weber, le notable est « un amateur économiquement indépendant, disponible et dont la légitimité repose sur l’héritage familial ou la fortune » 51 . Entre les notables sociaux et les notables économiques, tels qu’ils sont définis par Robert Dahl dans son étude sur le leadership dans la ville de New Haven aux États-Unis, il existe apparemment une légère discordance : les premiers appartiennent à des groupes sociaux très anciens, alors que les seconds sont des hommes nouveaux qui sont devenus riches et influents (Dahl, 1971 : 77-78). Dans cette étude, un examen des résultats de l’enquête atteste ainsi de la prééminence des notables de l’économie (hommes d’affaires, entrepreneurs. ) par rapport aux notables sociaux issus de familles de vieille ascendance. Il est vrai que la majorité des conseillers de la ville exerce des professions « libérales », mais cela ne permet pas pour autant de conclure qu’ils appartiennent au groupe des notables sociaux (avocats, administrateurs de société, propriétaires fonciers...). Et pour cause, les notables économiques ne sont pas issus de groupements sociaux bien enracinés au sein de la communauté. Le « prestige social » dont bénéficient ces notables n’émane pas, par exemple, d’une histoire familiale ou d’une réputation « patrimoniale ». Par ailleurs, il faudra noter que la richesse ne permet pas, à elle seule, d’accéder à un rang social « élevé » qui offre prestige et réputation. Et pourtant, il est indéniable que la fortune favorise l’accès à des rôles de leadership. Ainsi, les revenus dont disposent certains conseillers pourraient bien les aider à influencer la prise de décisions au sein du gouvernement local.
4. Revenus et argent
La compétence et la disponibilité seront d’autant plus efficaces si les leaders potentiels parviennent à disposer de certains revenus 52 . À cet égard, la profession peut être considérée comme synonyme de revenu. Pour les leaders, l’argent, le crédit et la fortune sont des moyens nécessaires pour mener à bien les activités du groupe (Dahl, 1971 : 265). D’après l’enquête, la majorité des conseillers de la ville semble ainsi bénéficier d’une situation financière plutôt « confortable » puisque le revenu annuel estimatif de 48% d’entre eux dépasse les 200.000 DH. En d’autres termes, plus de la moitié des élus bénéficie d’un revenu annuel au-dessus d’une moyenne qui pourrait se situer entre 80 000 et 100 000 DH 53 . En revanche, seulement 3,8% des conseillers déclarent avoir un revenu annuel au-dessous de 50 000 DH. Par ailleurs, 13,7% des interviewés peuvent être considérés comme des politiciens « aisés » puisqu’ils déclarent avoir un revenu annuel qui dépasse les 600.000 DH. Parmi ces deniers figurent surtout des hommes d’affaires et des entrepreneurs. C’est le cas notamment du président du conseil de la ville, un riche industriel qui préside l’association « Izdihar » regroupant les industriels de la région de Casablanca. En 2007, il décide de se lancer dans la promotion immobilière en créant la société « Mazagan promotion SARL ».

Les revenus seraient donc un moyen pour exercer de l’influence. L’argent pourrait ainsi aider les élus locaux à financer leur campagne politique, surtout en période électorale, mais aussi lorsqu’il s’agit d’accorder des « faveurs » à des partisans pour faire approuver certaines propositions. L’enquête révèle ainsi que la richesse d’un candidat influe indéniablement sur sa carrière politique. En effet, il est extrêmement difficile pour un candidat de s’imposer sur la scène publique sans qu’il dispose d’un « capital argent » pour financer sa campagne. Cela semble d’ailleurs tout à fait légitime à condition que le candidat respecte les règlements en vigueur. Or, il est rare que les candidats locaux ne fassent pas usage de l’argent pour l’achat des votes durant les campagnes électorales. La majorité des interviewés témoigne d’ailleurs de la propagation de la corruption qui demeure, d’après eux, une pratique récurrente pour pouvoir gagner les élections ou bien accéder à des postes de responsabilité au sein de la ville. Certains vont même jusqu’à accuser les autorités d’avoir favorisé des pratiques népotiques et/ou clientélistes qui auraient permis à certains élus proches de milieux officiels ou de cercles notabiliaires influents d’utiliser de l’argent « sale ou illégal » pour financer leur campagne dans le but de remporter le scrutin électoral.

Par ailleurs, les revenus sont inhérents à un certain ‘standing social’ qui se manifeste aussi à travers le type d’habitation des élus locaux. À cet égard, l’enquête révèle que la majorité des conseillers (38,9%) réside dans des villas, 18,3% d’entre eux sont installés dans des appartements « moyen » standing, alors que seulement 8,4% habitent dans des maisons « traditionnelles » ou de type économique. L’habitat de « luxe » est souvent considéré comme un « signe ostentatoire » de richesse. Cependant, pour un homme politique, il est souvent déconseillé d’afficher publiquement sa richesse devant les populations locales dont la plupart sont issus de couches sociales défavorisées. Il existe même des sociétés où les conceptions du pouvoir valorisent le « profil bas » pour leurs dirigeants : « Dans les sociétés taoïstes, les références communes veulent que le sage se fasse plus petit que les autres hommes pour ne pas les offenser. » (Burns, 1978 : 424). Pour gagner la confiance des électeurs, les candidats aux communales notamment avaient donc tout intérêt à se mettre au prise avec la population en vue de disposer d’un ancrage local dans les quartiers populaires où la clientèle électorale est plus importante. À cette fin, certains conseillers parmi les notabilités notamment tentent ainsi de dissimuler leur richesse en adoptant un « un profil bas » qui cadre avec le niveau et le style de vie des populations de la ville.
En plus de l’argent, un candidat aux élections devrait acquérir un certain « prestige social ». Un ancien conseiller semble convaincu que le lieu de résidence est un facteur influent sur l’image de marque du candidat auprès de l’électorat. À ce propos, il déclare ceci :

« Lorsqu’on veut décrocher un siège aux élections communales, il est indispensable de gagner le soutien spontané du peuple. A ma connaissance, le tiers des conseillers de la ville n’habitent pas les quartiers où ils se sont présentés. Les candidats les plus friqués quittent souvent leurs villas pour s’installer dans une maison située dans un quartier surpeuplé de la ville afin de faire le plein des voix le jour du scrutin. Pis encore, certains conseillers décident de se présenter dans les quartiers où ils sont nés, alors que d’autres n’hésitent pas à acheter des maisons dans des quartiers populaires au vu et au su des autorités. Et c’est souvent là où le candidat installe son quartier général pour mener sa campagne.”

Maintenant que l’on a essayé de déterminer les caractéristiques sociologiques (mobilité, disponibilité et revenus) dont disposent les conseillers de la ville de Casablanca, on pourrait bien s’interroger sur leurs caractéristiques socioculturelles qui renvoient ici à deux traits distinctifs : le « niveau intellectuel » et le statut matrimonial.
III. CARACTÉRISTIQUES CULTURELLES : NIVEAU « INTELLECTUEL » ET STATUT MATRIMONIAL
Les occupations de l’élu en dehors du travail, les différentes activités qu’il pratique en son temps libre, ainsi que ses loisirs, son statut matrimonial, traduirait ses préférences, ses passions, ses talents, etc. Les lieux et les gens qu’il côtoie (clubs, organisations de bénévolat...) permettraient également de connaître ses centres d’intérêt, ses préoccupations, ses fréquentations, etc. Les langues maîtrisées sont susceptibles de refléter aussi le « niveau intellectuel » de l’élu. Ces caractéristiques pourraient ainsi renseigner sur son degré d’ouverture à la société et aux autres, son acceptation de l’innovation et de nouvelles idées et pratiques sociales, etc. Les caractéristiques culturelles des élus pourraient révéler enfin les normes et les valeurs qui président les représentations et les convictions idéologiques du conseiller.
1. Niveau « intellectuel » : maîtrise des langues
L’enquête nous informe que la majorité des élus dispose d’un « bon » niveau intellectuel. Ainsi, 61,1% des conseillers semblent maîtriser l’arabe et le français et 9,2% d’entre eux se déclarent anglophones ou bien hispanophones, par exemple. La pratique des langues pourrait attester ainsi d’une ouverture d’esprit sur les cultures occidentales, notamment francophones. Pourtant, la maîtrise d’une langue étrangère tout particulièrement ne constitue pas un outil indispensable susceptible de favoriser le dialogue entre les acteurs de la vie politique locale. D’ailleurs, force est de constater que 29,8% des conseillers sont arabophones et se disent « fiers de l’être », comme le démontre, à titre illustratif, le tableau 10 ci-dessous. De fait, la langue arabe semble s’imposer comme étant le principal vecteur de communication entre les élus locaux. Pour preuve, il n’est pas surprenant de constater que les débats au sein du conseil de la ville se déroulent en arabe classique et parfois même en « darija ». La langue arabe domine aussi la communication entre les élus et les fonctionnaires. Pour rappel, les documents officiels du conseil de la ville (convocations, procès-verbaux et comptes rendus) sont élaborés et reproduits exclusivement en arabe par le secrétaire général de la commune.

Tableau 10 : Langues maîtrisées par les conseillers de la ville


Quant à l’usage de la langue française, il semble limité à une minorité de conseillers qui évite soigneusement d’intervenir en français lors des sessions publiques du conseil. Par contre, ces élus locaux n’hésitent pas à utiliser le français, par exemple, pour intervenir lors de conférences de presse ou de réunions tenues en dehors du conseil. L’antipathie des élus « arabophones » envers le « parler français » se manifeste surtout lorsque le président du conseil ou bien un conseiller intervient publiquement en français. Ce fut le cas notamment, en 2006, lors d’une réunion où le conseil de la ville était représenté par la majorité pour débattre de « l’avenir de la métropole dans le troisième millénaire ». Les conseillers « arabophones » présents lors de cette réunion avaient quitté la salle en signe de protestation contre l’intervention en français du président du conseil. Ce dernier a été accusé notamment d’avoir manqué de respect à la langue officielle du pays, à savoir l’arabe.

Ces mêmes conseillers n’ont pas hésité par ailleurs à fustiger le bureau du conseil de la ville l’accusant ainsi d’avoir évité de traduire, du français à l’arabe, les conventions et les accords conclus par le conseil avec des partenaires externes (société privée, organisme public...). D’après certains conseillers PJD, l’objectif « non déclaré » derrière cette manœuvre serait d’empêcher les conseillers de comprendre aisément les objectifs « réels » formulés en français dans les conventions signées par le bureau du conseil. En outre, le fait que des conseillers de la ville soient polyglottes est parfois perçu comme un handicap qui empêcherait une communication « fluide et constructive » au sein du gouvernement local. Certains conseillers vont plus loin en affirmant ainsi que l’usage des langues étrangères risque de nuire à la crédibilité des élus, comme le fait remarquer, à juste titre, ce conseiller de la majorité :

« Ce n’est pas en parlant des langues étrangères qu’on devient un bon élu. Le fait que le président soit anglophone ne signifie rien pour moi. Notre langue mère est l’arabe. En la dévalorisant, on ne fait que discréditer les élus aux yeux des citoyens. »

L’attachement de certains conseillers à la langue arabe renvoie parfois à des revendications identitaires « molles ». C’est le cas notamment des élus PJD qui tentent de marquer une certaine « spécificité culturelle » grâce à la valorisation d’un registre linguistique « arabophone ». Lors d’une conférence internationale, tenue en 2007, dans le cadre des « Jeudis de la gouvernance », un jeune leader « islamiste », vice-président du conseil de la ville, avait pris la parole en arabe malgré le fait qu’il soit bilingue de par sa formation francisante d’ingénieur. L’usage de la langue arabe se veut ainsi un trait distinctif ou bien un signe de différenciation souvent mobilisés, en l’occurence, par des hommes politiques « conservateurs » ou bien « islamistes » pour accéder à des rôles de leadership. Outre la langue, l’institution matrimoniale pourrait constituer un élément constitutif de la cellule familiale qui tend en principe à renforcer le « lien social ».
2. Statut matrimonial et « lien social »
L’enquête démontre que la majorité des élus entretient un « lien social » 54 particulier avec l’institution familiale. Ainsi, la totalité des conseillers de la ville est mariée et semble accorder une place privilégiée au modèle « traditionnel » de la vie conjugale. En outre, 66,4% d’entre eux déclarent qu’ils rendent visitent chaque semaine ou presque à leurs parents ou à d’autres membres de leur famille, contre seulement 10,7% qui affirment n’avoir aucun contact de ce genre.

Une solidarité d’un type « communautaire » semble ainsi caractériser les rapports entre les élus et leurs familles. La croyance à un « idéal familial » semble marquer les représentations sociales du « personnel politique local ». La valorisation du « lien social » se manifeste d’ailleurs aussi bien dans le discours des conseillers que dans leurs comportements. Pour preuve, une grande partie des élus locaux n’hésite pas à souligner la centralité de la cellule familiale dans leur vie personnelle. La famille, les parents et les enfants occupent en effet une place privilégiée chez les élus locaux. À l’instar de plusieurs interviewés, le président du conseil de la ville, par exemple, préfère ainsi annuler tous ses rendez-vous de travail pour consacrer le dimanche à sa famille. Pour les élues, la place de la famille est encore plus importante. En témoigne ainsi le comportement de certaines conseillères dont notamment cette élue PJD qui quitte souvent les réunions du conseil pour aller chercher ses enfants à l’école afin de partager avec sa petite famille le repas du déjeuner notamment.
Dans un autre registre, l’enquête démontre que la majorité des élus locaux sont très peu actifs durant leur temps libre. Les conseillers de la ville semblent consacrer ainsi beaucoup de temps à leurs activités extraprofessionnelles. Pour preuve, on relève que 56,5% des interviewés affirment n’entretenir aucun contact avec les élus en dehors des réunions du conseil et 35,1% déclarent n’avoir jamais eu de rencontres avec des politiciens ou des responsables partisans. Le même constat se vérifie concernant les loisirs des élus locaux. Ainsi, seulement 17,6% d’entre eux affirment avoir participé à des activités dans un club ou une association (sportive ou artistique), par exemple, contre 58,8% qui déclarent n’avoir jamais pratiqué d’activités de ce genre durant leur temps libre.

En somme, il apparaît clair que les caractéristiques sociologiques et culturelles revêtent une importance particulière dans la restitution des profils des élus locaux. Cependant, elles demeurent toutefois insignifiantes si elles ne sont pas combinées à des caractéristiques politiques. Et pour cause, pour exercer de l’influence sur la prise de décisions, les conseillers doivent faire preuve d’activisme et disposer d’un ancrage local au sein de leurs localités. L’analyse des profils politiques semble ainsi décisive pour avancer l’idée de l’émergence ou non d’éventuels rôles ou comportements de leadership.
IV. PROFILS POLITIQUES : ACTIVISME, LÉGITIMITÉ ET POPULARITÉ
La carrière politique des élus locaux permet d’identifier les leaders susceptibles d’influer sur les décisions du gouvernement local. Pour Elgie, les élus qui disposent d’une expérience politique seraient plus avantagés pour exercer un leadership (partisan, parlementaire, gouvernemental. ). Le soutien partisan permet ainsi au leader de renforcer sa position au sein du conseil local. Ce faisant, il lui serait plus facile de faire passer les choix de son parti de manière à prendre, éventuellement, l’ascendant sur ses adversaires. En outre, le leader local pourrait bénéficier des ressources de son parti (Elgie, 1995 : 19-20). D’où justement l’engagement des hommes politiques à investir le champ partisan pour gagner en influence au sein du gouvernement local. C’est pourquoi il serait utile de compléter les profils sociologiques et culturels des conseillers de la ville par un examen de leurs profils politiques. Ceux-ci peuvent être appréhendés à partir des points suivants : affiliation partisane, adhésion syndicale, activité associative et popularité.
1. Affiliation partisane et parcours politique
La position du leader local au sein de son parti est un trait distinctif de sa carrière politique. Si un élu local exerce des responsabilités au sein de son parti, il aura de fortes chances d’exercer un leadership local. Les membres du gouvernement et les parlementaires peuvent ainsi le consulter et suivre éventuellement sa direction. Pour influencer la prise de décisions, un conseiller de la ville devrait donc avoir une affiliation partisane et occuper un poste de responsabilité au sein de son parti. La trajectoire politique de l’élu local pourrait être ainsi fonction de plusieurs variables, à savoir son adhésion ou non à un parti, le type de parti auquel il appartient (ou appartenait), la date de sa première adhésion, son ancienneté au sein d’un parti politique, son loyalisme partisan et son statut au sein de son parti durant le mandat local (2003-2009).

L’enquête démontre d’abord que la majorité écrasante des conseillers (95,4%) sont affiliés à un parti avant qu’ils accèdent au conseil de la ville de Casablanca. Par ailleurs, seulement 4,6% d’entre eux se considèrent comme étant sans appartenance partisane (SAP) 55 . Il s’agit là en l’occurrence d’une dizaine de conseillers dont plusieurs sont représentés d’ailleurs dans les instances dirigeantes du conseil. Parmi eux figurent, notamment, le rapporteur général du budget, les présidents des arrondissements Roches Noires et Sidi Moumen, et le président de la commission « animation sociale ». D’une certaine manière, cela prouve que l’appartenance partisane n’est pas toujours une condition qui détermine l’accès à des positions d’autorité au sein des institutions politiques locales.

Par ailleurs, l’adhésion partisane qu’on a relevée ici ne traduit guère une « loyauté idéologique » 56 qui fait défaut non seulement aux élus locaux, mais aussi à la majorité des hommes politiques. Cela pourrait s’expliquer par deux raisons principales : la première relève d’un effritement des idéologies partisanes. Dans l’absence d’une bipolarité « gauche/droite » 57 de la sphère partisane, par exemple, les élus semblent ainsi avoir du mal à s’identifier à des idéologies particulières (socialisme, libéralisme...). La classification générique des partis en termes de tendances (‘koutla’, centre...) ne saurait rendre compte de la configuration d’une carte partisane fragmentée (une trentaine de partis lors du scrutin local de 2003). À cela, il faudra ajouter les alliances hétéroclites entre les partis qui contribuent à jeter davantage de confusion sur le système politique. Pour preuve, après les élections communales de 2003, certains partis « de gauche », par exemple, n’ont pas hésité à rallier les positions de partis considérés comme « administratifs » pour accéder à des positions d’autorité au sein du gouvernement local 58 . D’où justement un certain déclin de la crédibilité des partis issus du « Mouvement national », à l’instar de l’Istiqlal et l’USFP, qui peinent à asseoir leur pouvoir au sein des conseils municipaux des grandes villes notamment. Les dysfonctionnements de l’institution partisane s’aggravent par ailleurs à cause de la propagation du clientélisme et du népotisme au sein de la classe politique, comme le fait remarquer à juste titre Rémy Levau : « L’intervention des partis politiques ne se manifeste guère dans le fonctionnement local des conseils communaux. Les élus, et surtout les présidents, constituent une clientèle politique de choix, sollicitée aussi bien par les partis que par les représentants de l’administration. » (Levau, 1976 : 56).

La deuxième raison qui pourrait expliquer le déclin de la représentativité partisane relève des choix individuels des hommes politiques qui préfèrent souvent défendre des intérêts particuliers, voire personnels. Pour preuve, les conseillers de la ville de Casablanca qui ont quitté leur parti, après le scrutin local de 2003, représentent 9,2% soit 12 conseillers sur les 131 qui composent le conseil. En outre, les conseillers qui n’ont pas changé de partis ne croient pas tellement aux idéologies politiques telles qu’elles sont diffusées par des dirigeants partisans souvent en mal de légitimité. L’affiliation partisane au sein du gouvernement local se réduit ainsi à un « étiquetage » qui donne souvent accès à une fonction représentative (élu local, président du conseil...). En outre, les intérêts personnels des élus locaux finissent souvent par l’emporter sur les choix idéologiques dans les rares cas où ils sont défendus par les partis (Levau, 1976 : 201).

L’essoufflement du rôle des partis se traduit aussi par le phénomène du « nomadisme politique » des élus locaux, dont plusieurs décident de quitter leur parti pour rejoindre souvent des partis de la majorité qui dirigent les affaires locales. Ce comportement pourrait être ainsi qualifié d’« opportuniste » puisqu’elle ne vise qu’à satisfaire des intérêts personnels (postes de responsabilité, emplois, avantages...). Dans le conseil de la ville de Casablanca, par exemple, le « nomadisme » de certains conseillers atteste effectivement de l’effacement des lignes de démarcation idéologique. C’est le cas notamment de ce vice-président qui a quitté le Mouvement social démocrate (MSD), un parti créé par un ex-commissaire de police, pour rejoindre le parti socialiste unifié (PSU) qui se présente comme un courant de « la gauche radicale ». C’est le cas aussi de ce conseiller UC qui n’a pas hésité à se représenter aux élections du conseil de la région, en 2003, sous les couleurs du parti socialiste démocratique (PSD). Lors des élections du conseil préfectoral, son nom figurait, curieusement, sur la liste du (PSU). Enfin, on peut citer le cas « inédit » du président de l’arrondissement d’El Fida qui s’est présenté sous l’étiquette (SAP) lors du scrutin local de 2003. Lors des dernières élections partielles pour le renouvellement du tiers de la Chambre des Conseillers, tenues en 2007, l’homme s’est porté candidat sous les couleurs de l’Istiqlal. Actuellement, ce conseiller « nomade » semble défendre la majorité du conseil de la ville menée par Sajid (UC). En même temps, il n’hésite pas à se déclarer membre de l’Istiqlal, parti de l’opposition, qui a refusé d’ailleurs de le réintégrer l’accusant d’avoir lâché le parti istiqlalien lors des législatives de 2007.

Pour illustrer l’effritement de la « loyauté partisane » parmi une grande partie du personnel politique local, on peut évoquer, à juste titre, les propos du président du conseil de la ville de Casablanca. Lors de la session d’avril 2004, le président n’a pas hésité à fustiger les partis en essayant ainsi de « désidéologiser » l’action locale :

« Malgré la multitude des appartenances politiques, pour moi il n’existe qu’un parti politique, celui de Casablanca. C’est un parti qui regroupe les intérêts de la ville dans sa globalité. »

À en croire le président du conseil, l’affiliation partisane et les convictions idéologiques ne représentent pas des facteurs décisifs dans le parcours politique d’un élu local. En d’autres termes, le chef du gouvernement local semble considérer, à tort d’ailleurs, le pluralisme partisan comme un handicap susceptible d’entraver la direction politique de la ville. Et pourtant, il est indéniable que les partis revêtent une importance capitale dans les processus de démocratisation des systèmes politiques. Le rôle de l’institution partisane prend toute son ampleur surtout lorsqu’il s’agit d’encadreridéologiquement des hommes politiques afin qu’ils puissent militer en attendant d’accéder un jour à des fonctions électives. À cet égard, il faudra noter que c’est bien l’expérience des conseillers, et plus précisément leur ancienneté au sein d’un parti, qui favorise l’accès à la fonction représentative d’élu local. Pour mesurer l’expérience politique des conseillers, on a essayé de déterminer l’âge de leur première adhésion à un parti. À ce propos, l’enquête démontre que la majorité des conseillers de la ville de Casablanca déclare avoir rejoint relativement jeunes des partis politiques. Ainsi, on constate que 70,6% d’entre eux disent avoir adhéré à un parti entre l’âge de 18 à 35 ans, comme le démontre d’ailleurs, à titre illustratif, le graphique 3 ci-dessous.

Graphique 3 : L’âge de la première adhésion de l’élu à un parti

Outre l’ancienneté, l’expérience d’un élu local est déterminée par son statut au sein de son parti.

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